Dans ce tableau célèbre, Tintoret a concrétisé, pour ainsi d

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NATIONAL

GALLERY

LES GRANDS MUSÉES DU

MONDE ILLUSTRÉS EN COULEURS

LA “NATIONAL

GALLERY”

Publié sous la direction de M. ARMAND DAYOT,

Inspecteur général des Beaux-Arts

[Illustration]

OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 90 PLANCHES HORS TEXTE EN COULEURS

PIERRE LAFITTE & Cie

ÉDITEURS :: 90, CHAMPS-ÉLYSÉES :: PARIS

TOME PREMIER

COPYRIGHT 1912

BY PIERRE LAFITTE & Cie

AVERTISSEMENT

La “National Gallery” _n’est peut-être pas l’un des plus importants

musées d’Europe, mais elle est à coup sûr l’un des plus intéressants.

D’autres sont plus riches en tableaux mondialement célèbres: Amsterdam

s’enorgueillit de ses Rembrandt, le Prado de ses Velazquez, l’Académie

de Venise de ses Titien; aucun, le Louvre excepté, ne présente une

telle variété, une telle harmonieuse répartition dans les œuvres de

toutes les époques et de toutes les écoles. Si leur nombre n’est pas

considérable, la sélection apparaît irréprochable et chaque maître

y est représenté par des toiles de première valeur. L’Angleterre,

comme la France, doit ces trésors au goût artistique de ses rois qui

mettaient leur gloire à enrichir leurs palais de belles peintures.

Louis XIV et Charles Ier furent d’incomparables amateurs d’art, et si

la “National Gallery” possède aujourd’hui cette merveilleuse collection

de chefs-d’œuvre, c’est en partie à ce magnifique et malheureux Stuart

qu’elle le doit._

_Cette richesse de la “National Gallery” s’est encore accrue par des

dons particuliers très importants, et aujourd’hui c’est véritablement

l’histoire de l’art tout entière, complète et admirablement classée

que le visiteur retrouve en parcourant les vingt-cinq salles de ce

magnifique musée._

JEAN VAN EYCK

ARNOLFINI ET SA FEMME

SALLE IV.--PRIMITIFS FLAMANDS

[Illustration]

_Arnolfini et sa femme_

Le tableau représente le couple d’Arnolfini et de sa femme dans

leur chambre nuptiale. Tout y est net, propre, rangé, comme il sied

à un intérieur de la Flandre méticuleuse. Le jeune ménage a des

habitudes d’ordre: sous les courtines à plis droits, le lit étale sa

courtepointe bien tirée. Au plafond est accroché un lustre dont les

cuivres étincelants trahissent les soins d’une diligente ménagère. Au

fond, contre le mur, s’aperçoit un miroir cylindrique de cuivre où

se reflètent la pièce et les personnages. Ceux-ci ne sont pas moins

soignés: ils sont vêtus de bonnes et solides étoffes qui dénotent

l’aisance. Les costumes, à vrai dire, sont ridicules, celui de l’homme

surtout: ils sont de cette époque dont Viollet-le-Duc disait «qu’ils

semblent issus de l’étude du laid et du difforme». Engoncée dans

son vaste chapeau, la maigre silhouette d’Arnolfini nous apparaît

plus falote encore sous l’ampleur inusitée de son manteau. La femme

n’est pas plus séduisante avec son vêtement étriqué par le haut et

démesurément large à partir de la ceinture. Sa coiffure ne l’avantage

pas non plus: cette sorte de coiffe aplatie sur le front et dissimulant

les cheveux enlève toute grâce au visage. Mais quelle expression dans

l’attitude et quelle vérité dans les physionomies! La jeune femme pose

affectueusement sa main dans celle de son époux. La douceur des regards

dit bien le sentiment mutuel qui anime ces deux êtres: tendresse

sérieuse et protectrice chez l’homme, affection reconnaissante chez

la femme à qui sont promises les joies prochaines de la maternité. A

leurs pieds se tient un caniche, symbolisant la fidélité conjugale.

Arnolfini, comme son nom l’indique, était Italien. Envoyé à Bruges

comme représentant d’une grande maison de commerce de Florence, il

occupait dans la ville flamande une situation considérable, assez

analogue à celle de nos consuls modernes. En sa qualité de Florentin,

il aimait les arts et, sans que la preuve irréfutable en soit faite, on

a tout lieu de croire qu’il commanda pour son pays différents tableaux

à Jean Van Eyck. Durant son séjour en Flandre, il épousa Jeanne de

Chenany, jeune fille d’excellente famille et fort bien dotée, celle-là

même que représente le tableau.

Pendant assez longtemps, on a cru reconnaître dans ce couple, le

portrait de Jean Van Eyck et de sa femme, et l’on s’est basé, pour

défendre cette opinion, sur l’inscription que porte la peinture:

_Johannes de Eyck fuit hic_, et que l’on traduit ainsi: «Jean de Eyck

fut celui-ci.» A cela, d’autres critiques répondent avec non moins de

raison que la phrase latine signifie également «Jean de Eyck fut ici»,

ce qui ne prouve pas qu’il était le personnage du tableau, mais plus

vraisemblablement son auteur.

En outre, si nous ne possédons aucun moyen d’identifier les traits du

peintre, il nous est par contre très facile de nous convaincre par

comparaison que la jeune femme représentée ici ne peut être celle de

Jean Van Eyck. Celui-ci a laissé de sa femme un magistral portrait,

actuellement au musée de Bruges, et on n’y constate aucun point de

ressemblance avec celle-ci. Il semble donc acquis qu’il s’agit bien

d’Arnolfini et de sa femme et non pas du célèbre auteur de _l’Adoration

mystique de l’Agneau_.

Nous avons pensé que nul peintre n’était mieux indiqué que Jean

Van Eyck pour figurer en tête de la série des chefs-d’œuvre de la

“National Gallery”. Tout le marque pour cette place de choix: son

merveilleux talent et surtout l’influence prépondérante qu’il exerça

non seulement sur la peinture flamande, mais encore sur la peinture

universelle. N’oublions pas qu’on lui doit, sinon l’invention, du

moins l’utilisation de l’huile mélangée à la peinture. Avant lui, on

ne peignait qu’à la détrempe, procédé qui exigeait une très grande

rapidité d’exécution et dont le moindre défaut était de sécher très

lentement.

La “National Gallery” est particulièrement riche en œuvres de Jean Van

Eyck, d’œuvres authentiques s’entend, car les tableaux attribués à

cet artiste abondent dans les musées d’Europe. Les quelques portraits

qu’elle possède sont admirables, mais le plus populaire, le plus

parfait aussi, est celui d’_Arnolfini et de sa femme_.

Ce tableau éprouva des vicissitudes diverses au cours des siècles.

On ne sait comment il sortit des mains de son premier propriétaire.

Sans doute, il passa dans celles du duc de Bourgogne, Philippe le

Bon, protecteur et ami de Van Eyck: en tout cas nous le trouvons,

au XVIe siècle, dans la galerie de Marguerite d’Autriche, suzeraine

des Flandres, qui raffolait de peinture. Par quelle étrange suite

d’aventures échoua-t-il dans la boutique d’un barbier de Bruges, c’est

ce qu’on ne saurait dire. Plus tard, le tableau prit la route d’Espagne

dans les coffres de Marie de Hongrie; puis, sans aucune raison connue,

il retourne en Belgique, dans une maison particulière où il orne

la chambre d’un officier anglais, blessé à Waterloo, qui l’achète,

l’emporte en Angleterre et, à sa mort, en fait don à la “National

Gallery”.

Ce tableau, peint sur bois, figure aujourd’hui dans le grand musée

anglais, à la salle des Primitifs flamands.

* * * * *

Hauteur: 0.84.--Largeur: 0.62.--_Figures 0.67._

BOTTICELLI

PORTRAIT DE JEUNE HOMME

SALLE III.--ÉCOLE TOSCANE

[Illustration]

_Portrait de jeune homme_

Parler de Botticelli, c’est évoquer une des plus glorieuses périodes

de l’Histoire de l’art que le monde ait jamais connues, c’est faire

revivre toute une œuvre de fraîcheur, de joliesse, de mysticité

chrétienne et de charme païen, c’est rappeler cette prodigieuse

floraison spontanée dont Laurent de Médicis favorisa l’épanouissement

et qui porta ces rameaux illustres qui s’appellent Léonard de Vinci,

Michel-Ange, Ghirlandajo et Botticelli.

Dans cette brillante cohorte florentine, honneur de la peinture

universelle, Sandro Botticelli n’occupe pas la place la moins

honorable. S’il ne produit pas l’étrange fascination que provoque

Léonard de Vinci, ni la titanique puissance de Michel-Ange, il a plus

de fermeté que Ghirlandajo, avec moins de sécheresse dans la ligne

et plus d’onctueux dans la couleur. Dessinateur de premier ordre, il

conserve quelque chose de la suavité de son maître, Filippo Lippi,

le doux peintre des Madones et des Adorations. Son pinceau cherche

toujours sur la palette, les couleurs délicates, de même que son crayon

s’attarde plus volontiers aux créations gracieuses et tendres. Toute

sa vie, il est resté le peintre du _Printemps_; toutes ses œuvres ont

cette jeunesse, cette grâce adorable de nymphes blondes s’ébattant

dans les fleurs. Sa perfection et sa pureté sont devenues classiques;

son génie subtil, sa nature de mysticisme élégant, son réalisme nuancé

d’antique constituent une personnalité à part, séduisante à étudier

dans ses moindres détails.

D’un génie très souple et très divers, Botticelli appliqua ses

éminentes qualités de dessinateur et de coloriste aux sujets les plus

différents; il peignit avec la même supériorité les scènes religieuses

et les tableaux mythologiques. Un air de famille se reconnaît en toutes

ses œuvres; ses déesses portent sur le front un cachet mystique qui les

fait ressembler à des Vierges surprises de se trouver en quelque Olympe

et ses Madones les plus idéales ont un je ne sais quoi de particulier

sur le visage, une joliesse sous la couronne blonde des cheveux, qui

dégage un subtil et délicat parfum de paganisme.

Botticelli fut essentiellement un Florentin, comme Dante lui-même,

et c’est à Florence, dans sa ville natale, qu’on peut l’apprécier

complètement. A part un bref séjour à Rome, où il peignit des fresques

pour la Sixtine, il ne quitta guère sa patrie qu’il aimait et où

l’attachaient ses relations artistiques et son dévouement aux Médicis.

Laurent le Magnifique, prince froid et dur comme tous ceux de son

époque, possédait cependant une âme ouverte aux beautés de la poésie et

des arts; son palais était l’asile d’un groupe brillant où voisinaient,

avec les artistes, les philosophes et les savants.

Taine, dans son _Voyage en Italie_, en parle ainsi: «Laurent de

Médicis accueille les savants, les aide de sa bourse, les fait entrer

dans son amitié, correspond avec eux, fournit aux frais des éditions,

patronne les jeunes artistes qui donnent des espérances, leur ouvre ses

jardins, ses collections, sa maison, sa table, avec cette familiarité

affectueuse et cette ouverture de cœur sincère et simple, qui mettent

le protégé debout à côté du protecteur.»

Sous l’influence de ce puissant et bienveillant patronage, Sandro

Botticelli s’épanouit magnifiquement. Aimé pour son caractère facile

et tendre, il ne trouva dans ses rivaux de gloire, que des amis. La

vie lui fut douce et il connut tout jeune les joies de la célébrité.

Florence l’admirait et tout ce que la ville possédait de distingué se

disputait la faveur de poser devant lui. Et c’est alors que se révèle

son merveilleux talent de portraitiste. N’eût-il pratiqué que ce genre,

son nom serait resté gravé en traits immortels sur le livre d’or de

la peinture et _la Naissance de Vénus_ et _le Printemps_ ne sauraient

faire aucun tort à ces admirables portraits, si purs de dessin, si

précieux de couleur, si vivants d’expression.

Il peignit la famille de ses protecteurs, les Médicis. On ne saurait

rien voir de plus parfait que les portraits de Julien de Médicis et de

sa chère Simonetta, dont la physionomie charmante lui servit plusieurs

fois de modèle dans ses tableaux. Botticelli excellait surtout dans les

portraits de femmes; il en traduisait, avec un art supérieur, le charme

délicat et il y ajoutait cette gracilité qui le distingue. S’il aimait

moins peindre les hommes, il ne déployait pas moins de virtuosité à

exprimer le caractère de son modèle.

Est-il rien de plus vivant, de plus sincère, de plus brillant que ce

_Portrait de jeune homme_ que nous donnons ici? Où trouver un dessin

plus ferme, un modelé plus savant, des chairs plus réalistes? Et

cependant, sur cette effigie d’adolescent aux traits accusés, presque

durs, on aperçoit cette chose indéfinissable, faite de douceur et de

grâce qui nous rend le modèle sympathique et qui nous fait reconnaître

au premier coup d’œil le tour prestigieux de Botticelli.

La “National Gallery” possède cinq œuvres authentiques de Botticelli;

celle-ci est parmi les plus belles. Elle fut acquise par les Stuarts et

elle figure aujourd’hui dans la salle III réservée à l’école toscane.

* * * * *

Hauteur: 0.37.--Largeur: 0.28.--_Figure grandeur nature._

P. DE HOOCH

INTÉRIEUR HOLLANDAIS

SALLE XII.--COLLECTION PEEL

[Illustration]

_Intérieur Hollandais_

Peter de Hooch est le plus charmant de ces artistes hollandais qu’on

a pris l’habitude de désigner sous le nom de «petits maîtres.» Petits

maîtres par l’insignifiance et quelquefois la vulgarité des sujets,

par l’absence de toute pensée philosophique, de toute émotion, mais

artistes supérieurs pour la perfection de la technique, pour l’habileté

de l’exécution, pour la vérité de l’observation, pour l’admirable

rendu du détail. Parmi ces «petits maîtres» délicieux, Peter de Hooch

peut passer pour un «grand maître». Il possède les qualités énoncées

plus haut et qui sont l’apanage de tous, mais il y ajoute ce que les

autres ne possédèrent pas, le sentiment de l’élégance et un certain

laisser-aller de bonne compagnie, grâce auquel ses personnages ne

ressemblent pas tous à des portefaix du port d’Amsterdam. Il n’a pas

non plus son pareil pour jouer avec la lumière, dont il s’est fait, en

quelque sorte, le prestidigitateur, la distribuant ou la mesurant avec

un art extraordinaire.

N’est-ce pas la lumière, en effet, qui joue le principal rôle dans

cet _Intérieur hollandais_ que nous reproduisons ici? Par les larges

fenêtres aux vitres cernées de plomb, elle entre à flots dans la

pièce, éclairant à la fois les poutrelles du plafond et les dalles du

pavé, ne laissant aucun espace obscur. On conçoit la difficulté, dans

de pareilles conditions, de peindre un tableau quelconque, sans le

secours des ombres et des oppositions, et c’est parce qu’il se plaisait

à accumuler et à vaincre les difficultés de ce genre que Peter de Hooch

nous apparaît comme un extraordinaire virtuose.

Est-il possible, avec aussi peu de moyens, de donner plus de vie et

d’intensité joyeuse à la scène intime qui se passe autour de la table,

près de la fenêtre? Ce que font les personnages, il est assez malaisé

de le dire. Nous voyons une jeune femme élevant un verre comme si elle

allait boire: bien qu’on ne l’aperçoive que de dos, elle paraît chanter

une chanson à en juger par l’attitude des deux hommes assis, dont l’un

fait le geste de jouer du violon sur sa pipe tandis que l’autre a l’air

de battre la mesure avec sa main.

L’inclination de Peter de Hooch pour l’élégance se traduit par

l’introduction dans chacune de ses toiles, d’un personnage tenant du

militaire et du galantin, et qui affecte les allures d’un gentilhomme.

Mais on devine que l’artiste n’a pas choisi ses modèles à la cour de

Versailles; il s’est assurément contenté de quelque fils de marchand

jouant à l’homme de qualité, car il n’est pas possible de montrer moins

de grâce sous des habits plus mal ajustés. Ce qui fait l’incomparable

valeur des tableaux de Peter de Hooch, c’est l’admirable compréhension

de la lumière que possédait ce peintre. A ce titre il l’emporte de

beaucoup sur les peintres hollandais et flamands de son époque.

Gérard Dow n’avait pas ce maniement facile et brillant des rayons qui

fait de Peter de Hooch un véritable prestidigitateur. Le seul qui

pourrait lui être comparé sans trop de désavantage est Van der Meer de

Delft qui semble avoir surpris lui aussi une part de ce secret.

Peter de Hooch l’emporte encore par une traduction beaucoup plus libre

et beaucoup plus large de la vie hollandaise. Aussi précis que Gérard

Dow et Metsu, il évite de tomber comme eux dans la minutie exagérée du

détail. Il y a plus d’ampleur dans sa peinture, plus d’élévation dans

son style.

Mais le point par où il se rattache très étroitement à la grande

famille hollandaise est dans le choix même des sujets, pris

exclusivement dans le terre-à-terre de la vie quotidienne.

Il ne cherche pas en dehors de lui ni au-dessus de lui matière à

tableau. Cette matière il la prend où il la trouve, à portée de sa

main, et il la traite comme tous les Hollandais et Flamands d’avant et

d’après lui, avec un sens du réalisme et un besoin de précision qui

sont le plus grand des charmes de cette peinture minutieuse.

Il serait superflu d’y chercher une pointe quelconque d’idéalisme ou

simplement une pensée de morale. Telle n’a jamais été la préoccupation

de Peter de Hooch. Dans ses intérieurs, dans ses scènes d’auberge, dans

tous les tableaux en un mot où il a peint la vie hollandaise, il n’a

cherché ni à instruire, ni à faire penser, encore moins à moraliser.

Avant le XVIIe siècle, les Hollandais et Flamands abordaient encore

fréquemment la peinture religieuse et, bien qu’ils n’y fussent pas

d’une très grande inspiration, du moins y manifestaient-ils l’effort

d’une pensée pieuse. Mais l’époque des dons de tableaux aux églises

étant passée, les peintres de ces pays se confinèrent dans cette

peinture de chevalet qui nous a valu de si nombreux chefs-d’œuvre.

L’_Intérieur hollandais_ fut acquis assez récemment par la “National

Gallery”. C’est un bijou de première valeur, qui figure dans la salle

consacrée aux œuvres de la collection Peel.

* * * * *

Hauteur: 0.74.--Largeur: 0.64.--_Figures: 0.40._

VELAZQUEZ

VÉNUS ET CUPIDON

SALLE XIV.--ÉCOLE ESPAGNOLE

[Illustration]

_Vénus et Cupidon_

Sur un lit de repos, Vénus la blonde déesse est étendue. Elle est vue

de dos, dans une pose abandonnée qui détend tous les muscles de son

corps admirable. Son bras droit appuyé sur l’oreiller soutient la nuque

aux reflets d’or; la jambe gauche est allongée tandis que de la jambe

droite repliée, on n’aperçoit que le pied. Sur le fond de draperie

rouge qui ferme le lit, se détache la gracieuse silhouette de Cupidon;

une écharpe de soie bleue traverse en baudrier sa poitrine et porte le

carquois chargé de flèches: ses ailes blanches s’agitent joyeusement

pendant qu’il présente à Vénus, d’un air mutin, un miroir où se reflète

l’image de la déesse des amours.

Cette page magistrale est un rare chef-d’œuvre, d’autant plus

précieux que Velazquez eut rarement le loisir de traiter des sujets

mythologiques et surtout de les exprimer sous cette forme, avec cet

emploi du nu qui fait penser aux Vénitiens de la grande époque.

S’évader des scènes religieuses était déjà une nouveauté, presque une

impiété, à une époque et dans un pays où le peintre ne devait être

que le glorificateur de la Foi et le fidèle serviteur de l’Église;

mais oser montrer une nudité et prêter tant de charmes lascifs à une

divinité païenne devait forcément choquer l’Espagne de Philippe IV,

régentée par l’Inquisition. Il fallut beaucoup de courage à Velazquez

pour risquer cette audace et sans doute se fia-t-il à l’amitié dont

l’honorait son mélancolique souverain. Il est bon de dire aussi que

l’artiste ajoutait à son talent de peintre le mérite d’une naissance

distinguée et l’éclat de fonctions administratives à la cour qui lui

permettaient certaines privautés. On ne l’inquiéta donc pas, mais le

parti religieux, tout-puissant à Madrid, tenait Velazquez en suspicion

et ne se privait pas d’intriguer contre lui. Sans que nul document

le démontre, on peut être assuré que le superbe tableau de _Vénus et

Cupidon_ recueillit fort peu de suffrages et qu’il dut être considéré

comme la manifestation d’une âme corrompue.

Aujourd’hui, où de telles disputes sont impossibles, nous voyons cette

œuvre sous son vrai jour, avec sa vraie signification et nous admirons

sans réserve cette géniale fantaisie du peintre officiel de la cour

d’Espagne. Quelle admirable créature, en effet, que cette femme dans la

splendeur vigoureuse de sa jeunesse et de sa beauté! Quel galbe dans ce

dos et quelle finesse nerveuse et élégante dans le modelé de la jambe!

Et surtout quelle vie ardente sous cet épiderme aux tons de velours où

il semble que l’on voit courir le sang et palpiter les artères! Tout

est charme et grâce dans ce beau corps; il faudrait du parti pris pour

y apercevoir de la lasciveté; c’est uniquement le poème de la jeunesse

triomphante.

Et quel art dans la composition! Comme tout est harmonieusement combiné

pour donner tout son éclat à cette chair vibrante et souple! Le corps

repose sur une large courtepointe de couleur grise qui fait valoir

admirablement sa blancheur nacrée, de même que la charmante silhouette

de Cupidon, rosée et blonde, se dore de la pourpre qui lui sert d’écran.

Comme Velazquez est Espagnol, il a choisi en Espagne le modèle de la

splendide Vénus couchée. Elle a toute la souplesse des Castillanes à

la taille mince et l’opulence des formes qui sont l’apanage des femmes

sur l’autre versant des Pyrénées. C’est bien également un authentique

visage d’Espagnole que reflète le miroir; visage aux joues pleines,

où l’harmonie des lignes et la régularité des traits se marient à

une énergie dans l’expression qui est la caractéristique de la beauté

castillane.

Ce tableau est particulièrement remarquable en ce qu’il nous montre

Velazquez sous un aspect nouveau. On a l’habitude de le considérer

uniquement comme un portraitiste et bien des gens se l’imaginent

seulement occupé à peindre un roi morose et laid ou de petites infantes

roses et frêles, embarrassées dans de rigides costumes d’apparat. Aucun

génie, peut-être, ne fut aussi souple que celui de Velazquez; il aborda

tous les genres avec la même maîtrise; et le même peintre qui fit les

admirables portraits que l’on sait, a signé la prodigieuse toile de la

_Reddition de Bréda_; et avec la même souplesse, il peignit des nains,

des bouffons, des mendiants qui sont aussi artistiquement beaux que les

plus chamarrés des gens de cour. Aussi, Velazquez restera-t-il comme

l’un des plus étonnants artistes dont fasse mention l’histoire de la

peinture.

_Vénus et Cupidon_ occupe à la “National Gallery” la salle XIV réservée

à l’école espagnole.

* * * * *

Hauteur: 1.23--Largeur: 1.75.--_Figures grandeur nature._

LE TINTORET

SAINT GEORGES TERRASSANT LE DRAGON

SALLE VII.--ÉCOLES DE VENISE ET DE BRESCIA

[Illustration]

_Saint Georges terrassant le dragon_

La scène représente un rivage découpé pittoresquement par la mer bleue

et fermé dans le fond par une haute muraille crénelée. De grandes

masses de verdure donnent au paysage un aspect romantique auquel ajoute

un ciel tumultueux, coupé de lueurs et de ténèbres, où roulent de

lourdes nuées chargées d’orage. Le cadre est admirablement approprié

au drame qui se joue dans ce décor. Un monstre horrible, vomi par le

flot, s’est abattu sur le rivage où se promène une princesse, venue

probablement de la ville dont on aperçoit les tours. Déjà, sa présence

s’est cruellement manifestée: une victime, étendue sur le sol, témoigne

de la férocité du monstre. Affolée, la princesse fait des efforts

désespérés pour fuir; elle s’embarrasse dans les plis de son vêtement

et sans doute deviendrait-elle à son tour la proie de la bête, si un

secours providentiel n’arrivait à point pour la sauver. Monté sur

un cheval fougueux, le bienheureux saint Georges fonce droit sur le

monstre et de sa longue lance il le transperce et le rejette à la mer.

Dans ce tableau célèbre, Tintoret a concrétisé, pour ainsi dire, la

belle légende chrétienne du Ciel protégeant la Foi contre les attaques

du Démon. La Foi se trouve représentée sous les traits de cette

princesse blonde, belle, parée de vêtements somptueux qui symbolisent

l’éclat de la vertu. Quant au Démon, l’artiste nous le montre sous la

forme la plus hideuse et la plus terrifiante, sous un aspect capable

d’inspirer à tout jamais l’horreur du péché.

L’allégorie n’est pas seulement ingénieuse, Tintoret l’a traitée

avec une vigueur et une habileté qui tiennent du prodige. Le grand

Vénitien, qui se plaisait à loger dans une même toile des centaines

de personnages, est parvenu à donner, dans ce tableau de dimensions

restreintes, l’impression d’un drame complet réduit à trois

protagonistes. Quel art dans la composition, où tout est mouvement, où

tout s’accorde à augmenter l’intensité de la scène, la princesse qui

s’enfuit, le cavalier qui fonce, le monstre qui se tord sous le fer

meurtrier et le ciel même, où il semble que l’on voit rouler la masse

épaisse des nuages.

Tintoret avait déjà traité le même sujet avec une variante. Dans le

_Saint Georges et la Princesse_, qui se trouve au Palais ducal à

Venise, la Foi, représentée par la princesse, est victorieuse du Dragon

sur le cou duquel elle est assise à califourchon et qu’elle maîtrise à

l’aide d’un ruban qui lui sert de bride. Derrière elle, saint Georges

étend les mains comme pour bénir, tandis qu’un moine, placé à droite du

tableau, contemple gravement cette scène.

Quelque remarquable que soit cette deuxième interprétation, elle est

inférieure à celle que nous donnons ici, véritable chef-d’œuvre dont

s’enorgueillit le grand musée anglais.

Il convient de signaler aussi le merveilleux coloris de cette toile,

si harmonieux dans son éclat. Par malheur, l’action des siècles en a

terni le brillant en quelques parties, mais ce qui en reste suffirait,

à défaut d’autres œuvres, pour classer Tintoret parmi les plus grands

coloristes du monde.

C’est une gloire peu commune que d’avoir acquis ce titre, pour un

artiste qui vient à la même époque et dans la même ville que Titien et

Véronèse. Élève du premier, il montra de telles qualités qu’il éveilla

la jalousie du maître et dut quitter son atelier. Cela n’empêcha pas

Tintoret de devenir un peintre de premier ordre et de supporter sans

désavantage la redoutable comparaison avec Titien. Sur les murs de

son atelier, il avait écrit: «La forme de Michel-Ange, la couleur du

Titien.» Tintoret réunit également ces deux qualités: il démontra

victorieusement que, malgré le brio de la couleur, on pouvait être un

dessinateur impeccable; et certes, il est, de tous les Vénitiens, le

peintre le plus correct, le plus probe, le plus parfait.

A ces qualités fondamentales, il ajoutait une facilité d’exécution

qui tenait du prodige. Cette extraordinaire facilité lui permit de

peindre pour des prix très modiques un nombre considérable de tableaux,

destinés aux confréries et aux églises de Venise. Tout d’abord, on ne

prit pas au sérieux cet homme qui travaillait si vite et pour n’importe

quel prix, si minime fût-il; ses contemporains jugeaient que le travail

est la vie de l’artiste et que le gain n’est qu’une question secondaire

qu’il envisagera plus tard, à l’heure du succès.

Le succès vint, et il fut glorieux. Venise ne tarda pas à l’honorer à

l’égal du Titien et de Véronèse; il fut le peintre officiel des doges

et des patriciens et on lui confia la décoration du Palais Ducal, sur

les murs duquel il peignit sa prodigieuse fresque du _Paradis_.

_Saint Georges terrassant le Dragon_ fit partie de la collection de

Charles Ier d’Angleterre. Il figure aujourd’hui à la «National Gallery»

dans la salle VII, réservée aux écoles de Venise et de Brescia.

* * * * *

Hauteur: 1.57.--Largeur: 1 m.--_Figures: 0.60._

SIR JOSHUA REYNOLDS

LES GRACES COURONNANT L’HYMEN

SALLE XVIII.--VIEILLE ÉCOLE ANGLAISE

[Illustration]

_Les Grâces couronnant la statue de l’Hymen_

On ne peut pas dire de Reynolds qu’il fut le plus grand peintre

anglais de son temps, mais il compte parmi les plus brillants et les

plus parfaits. Gainsborough eut des qualités supérieures aux siennes,

Romney aussi nous charme par plus de grâce aisée; mais Reynolds, né

sous une heureuse étoile, reçut de la nature des dons précieux qui,

sans aller jusqu’au génie, lui permirent cependant de produire des

chefs-d’œuvre. Sa carrière d’artiste est avant tout un miracle de la

volonté. Sans avoir de dispositions exceptionnelles pour la peinture,

il devint un grand peintre à force de persévérance et d’énergie, de

même qu’il fût devenu un grand ingénieur, un savant, ou un écrivain

si les circonstances l’avaient incliné vers l’une ou l’autre de ces

professions. Reynolds fut avant tout un opiniâtre. Encore enfant, il

disait: «Je serai peintre si vous me fournissez le moyen d’être un

bon peintre.» On lui mit en main des pinceaux et son labeur acharné,

sa conscience, son étude approfondie des maîtres firent le reste. Dès

ses débuts, il détermina la voie qu’il voulait suivre; il se résolut

à être portraitiste. Et cette décision une fois prise, rien ne put le

détourner de son objet: «Mon but unique dans la vie est de peindre des

portraits et de les peindre le mieux possible.» Heureux les hommes à

qui les fées, dans leur berceau, ont déposé comme présent cette énergie

tenace que ne rebute aucun obstacle! L’avenir leur appartient et, avec

la fortune, souvent la gloire leur est promise.

L’une et l’autre échurent à Reynolds, il réalisa complètement son

rêve. Il fut le portraitiste le plus vanté de son époque et ne

rechercha pas d’autres lauriers. Même dans les tableaux où il aborda

l’allégorie, les personnages qu’il met en scène sont des portraits

et le décor dont il les agrémente n’y joue qu’un rôle secondaire et

décoratif, uniquement destiné à faire mieux valoir les avantages de ses

modèles.

Tel est le cas pour le tableau reproduit ici. Ces trois Grâces

vêtues à la dernière mode londonienne du XVIIIe siècle n’ont rien de

l’esthétique usitée dans ce genre de sujets; ce sont de véritables

Anglaises que nul trait n’apparente aux classiques beautés que peintres

et sculpteurs ont l’habitude de nous montrer. Blondes comme il sied

à des filles du Nord, élancées, fines, elles ont cette fraîcheur

délicate et cette grâce aristocratique dont l’Angleterre possède de si

nombreux et si charmants modèles. Ces trois Grâces sont trois sœurs,

filles de Sir W. Montgomery: celle de gauche, qui est agenouillée et

tend des fleurs à ses compagnes, est Mrs. Beresford; celle du milieu,

dont le genou ployé s’appuie sur le soubassement de la stèle, est

Mrs. Gardiner, mère de Lord Blessington; enfin, nous reconnaissons

la marquise Townsend dans la superbe jeune femme qui, dans ses mains

levées, déploie la guirlande odorante et fleurie destinée à l’Hymen.

L’allégorie n’est donc qu’un prétexte et l’on s’en aperçoit bien.

Reynolds l’a traitée à la mode du temps, conformément aux canons

intronisés par la peinture française et surtout par Boucher. Le paysage

est un joli décor de feuillages dorés par l’automne et l’on y voit,

derrière la divinité armée de son flambeau, un magnifique rideau de

pourpre tendu entre deux arbres, que l’on devine posé là comme un écran

pour rehausser l’éclat de ces beautés blondes. Toutes les concessions

ont été faites au goût de l’époque; Reynolds n’a pas même oublié

l’aiguière ciselée que l’on aperçoit invariablement, on ne sait trop

pourquoi, dans toutes les compositions allégoriques de ce temps.

Tel qu’il est, invraisemblable et apprêté, ce tableau n’en a pas moins

un charme captivant. Ce qui attire surtout--et c’est bien là ce qu’a

voulu Reynolds--c’est la physionomie des personnages, de ces trois

sœurs qui sont le sujet véritable et important de la composition.

Très habile metteur en scène, l’artiste a disposé ses modèles en des

attitudes variées qui donnent à son œuvre une impression de mouvement

grâce auquel il a esquivé la symétrie fâcheuse de trois portraits côte

à côte.

Il convient d’admirer aussi l’heureuse distribution des couleurs,

réparties en teintes douces et discrètes, d’une suprême distinction.

Le coloris fut d’ailleurs la constante préoccupation de Reynolds. Dès

sa jeunesse, il s’était livré à de laborieuses études des maîtres, et

surtout des Vénitiens, ces maîtres entre les maîtres pour la splendeur

de la palette. Il s’était évertué à surprendre leur technique, à

s’assimiler leurs procédés. Il convient d’avouer cependant que, s’il

les imita, ce ne fut que de façon très imparfaite; on ne pénètre pas

aussi aisément dans le secret des dieux. Trop souvent ses recherches

du secret des Vénitiens se firent aux dépens de ses clients dont les

portraits, merveilleux à leur apparition, vieillirent plus vite que les

modèles eux-mêmes; les fonds se décomposèrent et le coloris superficiel

devint fantomatique. Fort heureusement, bon nombre de ses toiles ont

échappé à cette disgrâce et conservent encore aujourd’hui l’éclat

suprême des premiers jours. Mais, même dans les plus maltraitées par

le temps, l’harmonie de la ligne demeure et classe Sir Joshua Reynolds

dans la lignée des grands peintres anglais.

_Les Grâces couronnant l’Hymen_ fut exposé à la Royal Academy en

1774. Ce tableau fut donné par le comte de Blessington à la «National

Gallery», où il figure aujourd’hui dans la salle réservée à la vieille

école anglaise.

* * * * *

Hauteur: 2.33--Largeur: 2.89.--_Figures en buste grandeur naturelle._

HOLBEIN

CHRISTINE DE MILAN

SALLE XV.--ÉCOLE ALLEMANDE

[Illustration]

_Christine de Milan_

L’origine de ce magnifique portrait est curieuse et l’histoire en est

célèbre.

Holbein était venu d’Angleterre à Milan, sur les ordres de Henri VIII,

pour peindre la jeune Christine de Danemark, à peine âgée de seize ans

et déjà veuve, dont le Barbe-Bleue couronné prétendait faire sa femme.

Ambassadeur en même temps que peintre, Holbein s’acquitta de sa mission

auprès de la princesse. Mais trop certaine du sort qui l’attendait en

Angleterre, celle-ci refusa net la couronne qu’on lui offrait:

--Je n’ai qu’une tête, répondit-elle au peintre, et je tiens à la

conserver sur mes épaules.

Malgré son jeune âge, cette princesse ne manquait ni d’à-propos ni de

bon sens. Mais si elle éconduisit Holbein, messager matrimonial, elle

consentit volontiers à poser devant un peintre dont la célébrité était

universelle. Holbein se mit à l’œuvre et exécuta l’admirable portrait

que nous reproduisons.

La jeune femme est debout, revêtue d’un costume sombre noué à la

ceinture par un ruban. Sur ce vêtement elle porte un manteau de velours

noir doublé de fourrures. Aucun ornement ne corrige la sévérité de

la tenue: la duchesse porte encore le deuil de son époux, le duc de

Milan, récemment décédé. Seules, la fine collerette et les poignets

en dentelle éclairent le tableau. Sur la tête est posée une sorte de

capuce noire qui l’enveloppe entièrement et emprisonne les cheveux et

les oreilles, suivant la disgracieuse mode de cette époque.

Fidèle à un procédé qui lui était habituel et que risquent seuls les

grands artistes, Holbein a placé son personnage sur un fond presque

aussi sombre que le sujet lui-même. Ce procédé a l’avantage de donner

toute l’importance aux deux points essentiels du portrait: le visage

et les mains qui, de cette manière, se détachent en vigueur. Dans ce

portrait, où tout est admirable, ce visage et ces mains sont deux pures

merveilles.

Sans être belle ni même régulière, la figure de la duchesse possède

un charme réel qui permet de comprendre la convoitise d’Henri VIII.

Il y a de l’intelligence dans les yeux, de la douceur et de la bonté

dans la légère moue des lèvres. Mais ce qui se trouve exprimé avec

un art incomparable, c’est la vie intérieure du modèle traduite en

quelques traits légers, au moyen de frottis à peine perceptibles

qui disent tout, le front plein de pensées, l’attention sérieuse et

jusqu’aux sentiments de l’âme. Quant aux mains à demi fermées sur les

gants, elles sont d’un galbe sans égal et on ne peut leur comparer que

les mains d’Antoine Arnauld, par Philippe de Champaigne, au musée du

Louvre. Fines, allongées, elles trahissent l’aristocratique naissance

de la jeune femme. Elle est noble d’ailleurs dans toute sa personne.

Malgré l’ampleur de son manteau, on devine une taille bien prise et des

formes parfaites. Et nous pouvons certifier que telle fut Christine de

Milan: car Holbein n’avait pas pour habitude de flatter ses modèles.

Inexorable transcripteur de la nature, il peignait son personnage

comme il le voyait, sans jamais dissimuler aucune de ses imperfections

ou de ses tares. Aussi ses portraits, en dehors même de leur valeur

artistique, acquièrent une importance documentaire de premier ordre.

Tel est l’attrait de cette _Christine de Milan_ que l’œil s’obstine

sur le visage et sur les mains et qu’il oublie de fouiller dans la

pénombre où se dissimulent les vêtements. Et cependant l’art précis

du peintre s’est exercé avec une maîtrise supérieure dans ces parties

volontairement obscures qu’il semble avoir voulu cacher. Quelle

science et quelle perfection dans la disposition du manteau, quelle

souplesse dans l’agencement des plis! Tout est beau dans cette page

magistrale et l’on ne s’étonne plus qu’elle ait été disputée à coups de

millions.

Holbein, dont les tableaux atteignent aujourd’hui des prix fabuleux,

eut des débuts très difficiles. Il connut la gloire de son vivant,

mais elle ne vint pas tout de suite. Longtemps il promena sa précaire

existence dans les villes de Suisse, à Bâle, à Lucerne, peignant des

portraits à vil prix pour payer sa nourriture ou solder des amendes

encourues à la suite de quelque rixe dans les cabarets. Il composait

des vitraux, décorait des maisons, acceptait toutes les besognes.

«Tous les étrangers, dit un voyageur, s’arrêtent avec plaisir au coin

d’une petite rue de Bâle, où il y a une maison, peinte au dehors,

depuis le bas jusqu’en haut, de la main d’Holbein; de grands princes

se pourraient faire honneur de ce travail; ce n’était néanmoins que

le payement que faisait ce pauvre peintre de quelques repas qu’il y

avait pris; car c’était un cabaret dont la situation aussi bien que la

médiocrité marquaient assez qu’il n’était pas des plus célèbres.»

Bientôt, cependant, il se lia avec les humanistes et les réformateurs

très nombreux à Bâle. Il gagna l’amitié d’Erasme et ce fut celui-ci,

très influent en Angleterre, qui l’appela à la cour d’Henri VIII et

contribua à sa fortune.

Le beau portrait de _Christine de Milan_, fut acheté par la “National

Gallery” 1.800.000 francs et figure dans la salle XV, réservée à

l’école allemande.

* * * * *

Hauteur: 1.77.--Largeur: 0.81.--_Figure grandeur nature._

LÉONARD DE VINCI

LA VIERGE AUX ROCHERS

SALLE IX.--ÉCOLE LOMBARDE

[Illustration]

_La Vierge aux rochers_

La scène se développe dans une caverne bizarrement découpée, en décor

romantique, et formée de roches et de feuillages. Par les ouvertures de

la caverne s’aperçoivent les eaux d’un lac bordées de rochers escarpés,

et qui reflètent l’azur d’un ciel très pur. Lumière éclatante au

dehors, ombre et fraîcheur au dedans. C’est dans cette ombre propice

que le grand Léonard a placé le groupe divin.

La Vierge, moitié assise, moitié agenouillée, présente le petit Saint

Jean à l’Enfant Jésus qui le bénit de son doigt levé. Un ange à mine

charmante et fine, hermaphrodite céleste tenant de la jeune fille et

du jeune homme, mais supérieur à tous deux par son idéale beauté,

accompagne et soutient le petit Jésus comme un page de grande maison

qui veille sur un enfant de roi, avec un mélange de respect et de

protection. Une chevelure aux mille boucles, annelée et crêpelée,

encadre son fin visage d’une aristocratique distinction. Cet ange,

à coup sûr, occupe un haut grade dans la hiérarchie du ciel; ce

doit être un trône, une domination, une principauté tout au moins.

L’Enfant Jésus, ramassé sur lui-même, dans une pose pleine de savants

raccourcis, est une merveille de rondeur et de modelé. La Vierge a ce

charmant type lombard où, sous la candeur pudique, perce cet enjouement

malicieux que le Vinci excelle à rendre. Cette magistrale peinture a

noirci, surtout dans les ombres, mais n’a rien perdu de son harmonie,

et peut-être même serait-elle moins poétique si elle avait gardé sa

fraîcheur primitive et les tons naturels de la vie.

Ce tableau, qui paraît dater de 1495, aurait été peint à Milan, par

Ambrogio da Predis, sous la surveillance de Léonard lui-même et serait

simplement la copie d’une autre toile semblable peinte pour la chapelle

de la Conception, à l’église des Franciscains de Milan. Cette toile est

celle que l’on peut admirer au Louvre, dans la Grande Galerie, sous ce

même titre: _La Vierge aux rochers_. L’authenticité et la priorité de

la Vierge du Louvre est en dehors de toute discussion: en sa présence

on est, à n’en pas douter, en face de l’œuvre originale. Mais celle

de la “National Gallery” dont ce musée s’enorgueillit si justement,

serait-elle donc véritablement l’œuvre d’un copiste ou d’un élève? Il

est impossible de le croire, lorsqu’on la contemple attentivement.

Qu’Ambrogio da Predis ait collaboré à l’établissement de cette

réplique, on peut l’admettre; il avait du talent et Vinci l’estimait.

Mais nul autre que le Vinci n’a pu dessiner ces contours si fermes et

si purs, conduire ce modelé aux dégradations savantes qui donne aux

corps la rondeur de la sculpture avec tout le moelleux de l’épiderme,

et rendre ses types favoris d’une façon si fière et si délicate.

Donc, si _la Vierge aux rochers_ de la “National Gallery” n’est pas

la Vierge primitive, elle n’en est pas moins une œuvre originale,

merveilleuse et bien digne de porter la signature de Vinci. Tout y

proclame le maître, nulle part on n’y trouve l’hésitation par où se

trahirait la contribution du copiste. D’ailleurs, elle fut décrite en

1584 par Lomazzo, comme se trouvant dans la chapelle de la Conception,

à l’église San Francisco de Milan, pour laquelle l’une et l’autre

avaient été peintes.

Celle du Louvre, qui date de 1482, allait être livrée et mise en la

place qu’elle devait occuper dans l’église, lorsqu’un différend s’éleva

entre l’artiste et la Confrérie de la Conception, au sujet du paiement

de la toile. Celle-ci prétendait rabattre une somme assez importante

sur le prix convenu. Le conflit devint à ce point aigu, que Léonard de

Vinci dut faire appel à l’intervention du duc de Milan, dans une lettre

récemment découverte dans les archives de cette ville. La discussion

se prolongea plusieurs années, si bien que Vinci, de guerre lasse,

vendit son tableau, et lorsque, enfin, les deux parties tombèrent

d’accord, Léonard consentit à recommencer la toile, en collaboration

avec Giovanni Ambrogio da Predis.

Quelques différences sont à noter dans cette œuvre, comparée à celle

du Louvre. L’ange y est posé dans une attitude légèrement modifiée; en

outre, les trois principaux personnages y sont pourvus d’une auréole

d’or qui ne se trouve pas sur la peinture originale et qui semble

d’ailleurs avoir été ajoutée après coup.

_La Vierge aux rochers_ existe donc à deux exemplaires également

remarquables comme exécution. Et si le Louvre possède sans conteste

l’original, la “National Gallery” peut être fière de cette réplique

admirable, où se manifeste la prodigieuse virtuosité du plus grand

peintre de tous les temps.

_La Vierge aux rochers_ fut apportée en Angleterre en 1777 par Gavin

Hamilton; elle figure aujourd’hui à la “National Gallery”, dans la

salle IX, réservée à l’école lombarde.

* * * * *

Hauteur: 1.84.--Largeur: 1.13.--_Figure grandeur nature._

GAINSBOROUGH

MRS. SIDDONS

SALLE XVIII--VIEILLE ÉCOLE ANGLAISE

[Illustration]

_Mrs. Siddons_

Le modèle de cette toile légendaire était une actrice réputée en

Angleterre, vers la fin du XVIIIe siècle, pour son talent et sa grande

beauté. Elle est représentée assise de trois quarts devant un fond de

draperie rouge. Elle porte une élégante robe rayée de bleu, garnie

aux épaules et à la ceinture d’une sorte d’écharpe de même couleur.

Un grand manteau jaune bordé de fourrure drape ce corps charmant, se

pose négligemment sur les genoux et vient s’enrouler autour du bras

gauche. Avec l’une de ses mains elle maintient un manchon de fourrures.

Un large chapeau à plumes noires encadre le délicieux visage de Mrs.

Siddons, visage d’une admirable pureté de lignes et d’une idéale

délicatesse de traits, encore embelli par l’abondante parure des

cheveux poudrés qui retombent en boucles soyeuses sur les épaules.

Dans ce magistral portrait se trouvent en quelque sorte réunies les

éminentes qualités de l’art de Gainsborough. Non pas toutes cependant,

car il y aurait injustice à oublier que le grand portraitiste fut en

même temps un remarquable peintre de paysages.

Gainsborough était encore enfant lorsque s’éveilla en lui l’amour de

la peinture. Avant d’avoir reçu la moindre éducation artistique, il

possédait déjà cette extraordinaire facilité, cette sûreté de crayon

que l’on admirera plus tard dans son œuvre.

On raconte à ce sujet une anecdote qui se place à l’époque où

Gainsborough avait douze ans: l’enfant était assis dans le jardin

paternel à l’abri de buissons qui le dissimulaient, et copiait un

vieux poirier. Tout à coup, au-dessus du mur de clôture, émergea la

tête d’un paysan qui, d’un œil de convoitise, examina les fruits et,

se croyant seul, en cueillit un, le plus beau. L’ardente expression du

visage de l’homme frappa tellement Gainsborough qu’il la reproduisit

séance tenante sur son dessin. Et si fidèle fut la traduction que le

père reconnut aussitôt l’auteur du larcin et le lui reprocha.

Après un court passage dans l’atelier d’Hayman, Gainsborough se maria

et quitta Sudbury, où il était né, pour se fixer à Ipswich, capitale

du comté de Suffolk. Il eut la chance de s’y lier avec Philippe

Thicknesse, personnage important de la province, qui le recommanda

chaudement et lui procura de nombreuses commandes. Mais une querelle,

d’ordre tout à fait étranger à la peinture, mit fin à leurs relations

et Gainsborough abandonna Ipswich et s’installa à Bath en 1758. Il y

séjourna 16 ans. Bath était alors une station à la mode, quelque chose

dans le genre de notre Riviera actuelle; toute la société de Londres

s’y donnait rendez-vous pendant la belle saison. Gainsborough vit les

commandes affluer: bientôt les portraits en buste, qu’il tarifait au

début cinq guinées, se payèrent huit, puis quatorze guinées; quant aux

portraits en pied, ils ne montaient pas à moins de cent guinées.

C’est vers cette époque que Gainsborough fut saisi d’une passion subite

et extraordinaire pour la musique, passion qui le posséda au point de

lui faire négliger la peinture et ses intérêts. Néanmoins, son séjour

à Bath marque un changement considérable et un progrès réel dans sa

technique, sans doute parce qu’il put voir et étudier, dans les riches

demeures des environs, les œuvres des grands maîtres du passé qu’il ne

connaissait encore que très imparfaitement.

Aussi dès son arrivée à Londres, en 1774, il est en pleine possession

de son talent. La notoriété l’y a déjà précédé et son atelier est

assailli par tout ce que la capitale compte de distingué. Les portraits

succèdent aux portraits et la plupart sont des chefs-d’œuvre. Il

fait déjà partie, depuis la fondation, de l’Académie instituée par

Reynolds et ses envois annuels y font l’admiration des amateurs. Il

cesse d’y exposer pendant quelque temps à la suite d’une brouille

avec Reynolds. Les deux grands peintres se connaissent et professent

l’un pour l’autre une estime réciproque, mais leurs caractères très

différents s’accordent mal et ils vivent complètement éloignés l’un de

l’autre. Gainsborough, qui semble avoir eu les premiers torts, a l’âme

impétueuse mais bonne; et quand il sent venir sa mort, il écrit une

lettre touchante à son illustre rival et lui demande de conduire ses

obsèques. Il mourut le 2 août 1788, à l’âge de soixante et un ans.

Gainsborough, par l’originalité de son talent, l’élégance de sa

manière, la qualité de sa couleur, demeurera comme l’une des plus

hautes personnifications de l’art anglais.

La "National Gallery" · 第 1 / 10 段