XVIII

Trop de gloire sonnait avec les cloches dans les cathédrales des villes

traversées par le régiment. Le canon saluait le retour des drapeaux en

pays alliés. Les caissons d'artillerie, par les routes, emportaient l'or

de l'Autriche, vers Paris, vers ce trésor de l'armée que constitua

l'Empereur pour doter les généraux et les veuves des soldats. Le peuple

de France en armes se réjouissait à la façade de toutes les brasseries

allemandes, la chope en main, le bonnet de police sur l'oreille, le

sabre entre les guêtres. Les trois couleurs pavoisaient les villes

bastionnées de briques et de gazon.

* * * * *

Dans une petite cité de Brunswick, Augustin et Malvina mariés traitèrent

l'état-major d'Oudinot à leur table. Les revues se succédaient,

magnifiques, sur les esplanades, devant des foules diverses et

applaudissantes.

Virginie, en pleine beauté, aimait, dormait, se baignait, aimait encore

son mari avec la vigueur de sa chair, de ses os et de son sang, avec la

chaude ventouse de sa bouche inlassable, avec les odeurs fauves de ses

émois.

Bernard goûta les grandes voluptés de la passion. Il oublia les choses

douloureuses dans le plaisir de son être enorgueilli.

Devant l'âtre des auberges, Aurélie câlinait Denise, Édouard, Delphine,

Émile, les yeux clairs, les cils sombres; et, mélancolique, elle

regardait la fuite des nuages.

De ville en ville, ils voyagèrent quelque temps, avec la division. Ils

la quittèrent à Mayence. Ensuite la chaise de poste roula dans la pluie,

entre les champs de neige.

* * * * *

Paris!... Les prêtres chantèrent le _Te Deum_ à Notre-Dame, et leurs

psaumes montèrent le long des colonnes tapissées de drapeaux russes,

autrichiens, polonais, allemands. Baoum!... baoum! Le canon solennel

tonnait de minute en minute sous le ciel chargé de nues lourdes.

«L'Empereur!... Vive l'Empereur!» C'était, vêtu d'un habit vert, le

Rival engoncé, et qui entrait précipitamment dans la basilique, suivi de

ses ministres brodés d'or, de ses maréchaux aux poitrines étoilées, des

princes en uniformes écarlates, des rois timides et gauches devant

l'ironie de l'assistance. Baoum!... Baoum!

L'averse crépitait. Le ciel noircissait. Les ors des costumes officiels

se ternissaient davantage. Toutes les têtes enveloppées de cheveux en

coup de vent, se chargeaient d'ombre autour des yeux froids, sous les

nez sévères. «Ding, ding, don, criaient les cloches. Ding, ding, don.»

--Présentez armes!

Un seul cliquetis devant les bandoulières blanches aux poitrines des

grenadiers.

«Baoum!... Baoum!» répétaient les canons.

Dans le silence humain, à l'autel, l'archevêque en sa dalmatique d'or,

les diacres en dalmatiques d'argent, perpétraient le sacrifice de Celui

qui mourut pour les faibles.

--Genou, terre!

Les grenadiers humiliaient leur taille, et la hauteur des baïonnettes.

Dominant l'inclinaison des têtes, l'homme engoncé entre ses larges

épaules regardait fixement Dieu s'élever dans son hostie blanche, aux

mains vieilles du prélat.

«Baoum!» disait l'artillerie au Sauveur.

«Dig, ding, don,» sonnaient les cloches messagères.

Clairons et tambours éclataient alors. On battait à la gloire. La

fanfare ébranlait les arceaux, la forêt de pierre grise, ses arbres

d'ogive, ses feuillages d'acanthe: élan symbolique de la terre vers

l'inconnu du ciel. Héricourt ému attendait que la sonnerie militaire

soulevât l'abside et l'enlevât jusqu'au Dieu des armées, qui offrait ses

bras de lumière aux colonels, aux généraux, aux ministres, aux princes,

aux rois, aux cuirassiers, aux dragons, aux artilleurs, aux hussards,

aux grenadiers, aux fantassins, aux adjoints d'état-major. Lui, le

colonel Héricourt participait à cela, parce qu'il était la Force et le

Triomphe,--évidence de Dieu...

Dans l'entresol de la Chaussée d'Antin, il savoura presque tout le

bonheur.

Virginie l'aima.

Aurélie l'adorait.

Malvina fut vicieuse, spirituellement.

* * * * *

Praxi-Blassans repartait en voyage. Majestueux, en ses cravates

blanches, Cavrois instruisait les visiteurs dans la soupente du

ministère, aux Relations Extérieures. Les cheminées y fumèrent tant que

les commis pleuraient sur leurs écritures qui réglementèrent

l'occupation de Venise, la marche des troupes en Dalmatie, la cession du

Hanovre à la Prusse, la distribution des royautés, des vice-royautés,

des grands-duchés, des duchés. On divisait l'Europe en tartines pour

tous les appétits, sur le vieux secrétaire à cylindre grinçant, derrière

lequel Cavrois taillait des plumes.

* * * * *

Vint le printemps: Caroline, au grenier des Moulins-Héricourt, ne put

contenir dans son regard la richesse entière de la famille. Et cependant

on apercevait, de là, bien du pays. La Scarpe charriait les bateaux de

charbon, à la file, par le travers des campagnes vertes, des prairies

chargées de bétail, des routes longeant les manufactures. Un cartable au

bras, le petit Dieudonné allait à l'école, seul, très sage; il suçait de

la réglisse et la défendait placidement de ses gros poings contre les

moutards acharnés: «Bouffi, bouffi, oh! le bouffi!» psalmodiaient-ils.

* * * * *

Sur la jetée de Dunkerque, par un grand vent qui ébouriffa les boucles

de Virginie, on dit adieu à Joseph le marin, en partance pour les rives

javanaises, afin d'enrichir les comptoirs de Malvina.

«Tu ne veux plus faire le marin à cheval, Bernard, à cette heure? hein;

tu te rappelles quand tu voulais faire le marin à cheval, sur le brick.

Tu es un bon diable tout de même! À se revoir, mon frère!» Vers le

crépuscule de cinq heures, le trois-mâts ne fut plus qu'incertain, après

les pentes grises de la mer, contre l'horizon du ciel orangé.

La rafale tordait les ifs du petit cimetière. La tombe disparaissait

presque sous le sable. Pesait-il l'or au trébuchet, dans l'autre monde,

le vieux père aveugle, en habit bleu, qu'ils avaient tué de douleur,

aussi bien que le seigneur infirme et savant défenestré par les dragons

dans le château morave?

--Je t'adore, moi! consolait Virginie, chuchotant à l'oreille du colonel

embrassé.

--La force tue!

--La force crée, Bernard. Tâte celui qui remue dans mon ventre.

Ils s'étreignirent davantage.

Denise riait de ses yeux clairs dans l'appartement de la Chaussée

d'Antin. Le colonel Lyrisse l'installait à cheval sur le genou droit,

Edouard sur le genou gauche. Émile et Delphine regardaient

gravement.--Hue... hue au trot... au galop... Les fiancés de la

guerre!... Hue au trot! au galop!

--Allons, Édouard!... encourageait Aurélie, hop! hop! Tu ne ris pas, mon

petit Édouard! Tu seras beau comme Denise, un jour. Je verrai ton

bonheur... mon enfant! Hop! hop! Édouard, au galop!... vers la vie, au

galop vers la chance, vers la joie, vers l'amour, vers le temps!...

--Au trot! au galop! hop! hop! reprenait le colonel Lyrisse, en

inclinant, d'un cou ridiculement mince, sa petite tête ronde et ridée.

--Moi aussi, moi aussi, je veux aller au galop, crièrent ensemble

Delphine, Émile..., moi aussi, au galop; et ils tendaient leurs petits

bras en tabliers de mousseline.

--Hop! les yeux clairs, les cils sombres!... Les autres, tout à l'heure!

tout à l'heure... Ne soyez pas si pressés d'atteindre le bonheur, mes

petits... le bonheur, de crainte de vous gâter la vie d'abord. Aimez ce

qui est là avant d'aimer ce qui viendra! Si l'on savait aimer ce qui est

là, gémissait la mélancolique Aurélie, qui dégageait de boucles légères

son front pur.

--Écoute tout bas, murmurait Virginie en attirant Bernard: je t'adore!

Il se lassait de cette tendresse, maintenant. Les baisers lui devenaient

fades. Son beau-père allait lui offrir un nouveau cheval turc, amené

difficilement de Bucharest. Héricourt demanda une audience à Berthier,

le major général.

Baisers fades, baisers lourds, bras qui enserrent trop la tête.

Étreintes qui coupent le souffle et ennuient. Honte de sentir passer les

heures, le temps, tandis que le jeu des sexes prend l'énergie si belle

pour conquérir les terres, la gloire, les hommes.

Courir dans le vent frais du matin, à la tête du régiment que le galop

emporte au péril il l'espérait à chaque minute, sans pouvoir

s'intéresser aux toilettes de Malvina, ni aux propos vagues des

diplomates. Il eût tant voulu grandir plus, devant l'admiration des

peuples! Chacun lui parut étranger: Caroline et son avarice, Aurélie et

sa tristesse, Cavrois et ses mystérieuses paperasses, Praxi-Blassans et

ses ironies, Augustin et ses innombrables démarches auprès des grands.

Lui avaient-ils été quelque chose ces parents-là? De son père seul il

conservait un souvenir attentif qu'il choyait, aux heures de solitude,

dans le salon de la Chaussée d'Antin. Regardant, par la fenêtre, il ne

voyait guère les cabriolets à caisse jaune cahotés sur le pavage de la

rue. Il ne jugeait ni belles ni laides les vastes capotes de velours

noir à rubans bleu de ciel qui coiffaient les dames, ou leurs écharpes

rose vif, ou leurs mitaines vertes sous les manches longues des grosses

redingotes puce. Que lui importaient les rues qu'on bâtissait partout?

Mais la colonne de la place Vendôme pour laquelle on fondait les canons

autrichiens, et qui s'érigerait bientôt, n'était-elle pas le monument de

ses victoires propres? À l'ancêtre il adressait toute la gratitude d'un

cœur sensible, au vieillard d'autrefois, à l'homme fort et clairvoyant

qui battait de grands gestes les basques de son habit marron. Celui-là

vraiment avait préparé l'énergie de son fils à triompher comme le Rival.

Or, depuis qu'il vivait auprès de Lyrisse, simple colonel à cinquante

ans, comme il l'était lui-même à trente, Bernard Héricourt ne renonçait

plus à l'avenir. Qu'une fois encore, dans l'immense bousculade de la

bataille, son cheval traversât la cohue ennemie, sous les coups, et il

devenait général. À la tête d'une brigade, il étonnerait l'état-major,

Murat lui-même. Il avait relu les ouvrages de Dupaty du Clam, de Turpin

de Crissé. Il étudia les cartes de la vaste forêt germanique. L'on

allait peut-être bientôt y châtier, au nord, l'insolence de la reine de

Prusse et les tergiversations de M. d'Haugwitz. En compagnie d'Augustin,

il entreprit des visites, usa du bon accueil que le major général

réservait aux officiers supérieurs. Les Héricourt aimèrent sa chevelure

bouclée et l'uniforme en or. Spirituel, il félicitait, promettait la

guerre prochaine. Il éconduisit avec des poignées de main très affables.

«L'empereur, assura-t-il, décorerait Héricourt à la première revue des

cavaleries cantonnées au bord du Rhin, si le colonel montait, à cet

occasion, un cheval turc aussi beau que celui tué devant le Pratzen.

Napoléon répétait cela, lorsque le nom d'Héricourt était prononcé.»

Augustin ne méprisa plus son frère; il l'associait à ses visites pour

obtenir la nomination de Cavrois au Conseil d'État, compagnie qui,

désormais, ratifierait les comptes des fournisseurs de l'Empire.

* * * * *

En vue de la réussite, Malvina promenait dans ses calèches, avec

Virginie, les femmes des généraux, la maréchale Lefebvre, dont chacun

riait tant, à cause de son jargon populacier. En retour, celle-ci

«offrait le fricot». On rencontrait autour de sa table maints

personnages utiles qui la venaient voir par curiosité railleuse. Ce fut

là que l'on apprit, avant le monde, comment Bernadotte devenait prince

de Ponte-Corvo, Murat grand-duc de Berg, Berthier prince de Neufchâtel,

Pauline Borghèse duchesse de Guastalla, Joseph roi de Naples et de

Sicile, Talleyrand prince de Bénévent. Ce fut là que l'on obtint pour

Praxi-Blassans la mission à Berlin où il se distingua en secondant M. de

Laforest, l'ambassadeur de France, contre les menées de la cour

prussienne et de M. d'Haugwitz. Là Bernard reçut l'ordre désiré de

conduire son régiment depuis Mayence jusqu'à Bamberg, où l'accompagna,

en chaise de poste, sa lourde épouse, qui lui répétait mille paroles

d'amour, avec la voix imitée d'Aurélie.

* * * * *

Alors, dans les boues d'Allemagne, en octobre 1806, commença, pour le

colonel Héricourt, la grande chevauchée de ses dragons, qui foulèrent

toutes les contrées d'Europe.

Chevalier de la Légion d'honneur, à la revue passée par Napoléon, sur la

route de Cobourg, il se crut le héros chargé de faire prévaloir la

destinée latine.

Au trot du cheval turc, il entraîna son beau régiment, par les fanges,

sous la pluie, dans les chemins creux, aux hanches des collines boisées,

par les ruelles étroites des petites villes à clochetons. Puisque

Cavrois allait devenir conseiller d'État, et Praxi-Blassans ministre à

Londres, il fallait que Bernard fût très vite général. Plus tard, les

deux autres le nommeraient consul, après un 18 Brumaire. Quiconque

s'opposerait à la promptitude de sa victoire devait donc périr. Tout

l'obstacle de la nature devait être franchi. Les huit cents statues de

ses escadrons furent un seul corps rivé à sa volonté maîtresse; il ne

discernait plus d'Alsaciens, ni de Tourangeaux, ni de Gascons. Les

soldats de la Grande Armée s'affermirent en une chevalerie formidable,

pleine d'honneur, dure à la peine, négligeant la mort, pour amplifier la

gloire des aigles.

* * * * *

Le régiment trotta... Il alla contre les collines rousses et tonnantes.

Il chargea les fantassins blottis dans la forêt d'automne. À Iéna, il

poursuivit l'éparpillement vert et bleu des Prussiens éperdus, et sabra

leurs tricornes. Après, Gresloup étant capitaine, il remonta les

rivières. Ses casques furent les dernières lueurs dans la nuit des

plaines sablonneuses. Il y poussait les troupeaux de captifs allemands.

Entre des lacs d'étain, il enleva deux bataillons au duc de Brunswick

qui enrichirent ses fourgons. À Lübeck, il pénétra derrière les

grenadiers, parmi les flammes des rues. Les chevaux piétinaient les

cadavres grossis par la bière. Edme devint lieutenant. Le régiment

trotta. Les fers sonnaient sur les places, autour des statues

historiques. La fanfare éclatait au niveau des premiers étages. On alla.

Les cités furent atteintes, traversées, dépassées. Des nues de corbeaux

se levaient sur les champs à l'approche de l'avant-garde. Les chevaux

saignèrent. Les hommes maigrirent. Les barbes poussaient. On se disputa

des croûtes moisies et de l'esprit-de-vin, quand les estomacs

souffrirent. Les paysans cachaient leur lard. Il oscillait des pendus

décharnés à bien des branches. La pluie chargea les manteaux. Les dents

claquèrent. La fièvre colora les joues. Après des aventures, on

découvrit une ville, que dominait la mer froide. Et l'on séjourna dans

la pluie. Bernard jouait au rubicon en une taverne aux solives noires.

* * * * *

Ensuite le régiment trotta.

Un jour, il fallut assaillir, près d'Eylau, l'ennemi, la neige. Les

grenadiers russes brillaient de leurs mîtres dorées à travers les

flocons. Les armées noircirent la blancheur du sol par leurs lignes

denses, leurs bataillons carrés, les cortèges infinis de leurs caissons.

Les dragons d'Héricourt prirent position à la gauche d'un régiment

qu'illuminaient les éclairs de ses décharges. À un moment, il tonna

fort, et soudain, vers la droite, la neige rougit sous deux cents

cadavres qui achevèrent de s'abattre dans un pêle-mêle de grandes jambes

en guêtres noires, de capotes bleues, de buffleteries blanches.

«Sergents, ramassez les bonnets à poil..., cria la voix paisible

d'Augustin, leur chef de bataillon... Deuxième compagnie, face à droite!

Clairons, sonnez la charge!... En avant!» Et tous, hommes ou chefs, se

lancèrent dans le rideau mobile de la neige. Bernard admira son frère.

La tourmente étouffa les râles des agonies, les plaintes des blessés en

tas. Bientôt les chirurgiens les approchèrent en liant, avec leurs

mouchoirs, le bistouri à leur main gelée qui ne pouvait plus saisir.

Immobiles, les dragons se cachèrent les oreilles dans leurs manteaux

pour ne pas entendre les hurlements de ceux qu'on amputa; car les lames

tournaient dans les doigts insensibles des opérateurs et sciaient la

chair. Mais il fallut, en outre, percer la neige accrue où foudroyaient

les feux d'une invisible infanterie. Cavanon, de son cimeterre,

indiquait le chemin. Contre les tourbillons blancs, à la suite des

cuirassiers du général Lyrisse, le régiment d'Héricourt se lança, aborda

parmi le feu et la neige les baïonnettes d'une multitude grise qui se

couvrait aussi d'éclairs subits, de tonnerre et de fumée dense.

Le colonel vainquit la plaine blanche.

D'autres figures renouvelèrent les apparences du régiment.

* * * * *

On alla. Les fermes n'étaient plus que des poutres brûlées joignant des

murs en ruines. En des brouettes, les paysans poussaient leurs femmes

mortes, qui roidissaient les plis des draps. Les dragons trottèrent plus

loin jusque les sables de la Pologne.

D'une maison de bois, Pitouët, promu colonel, partit un jour vers

l'Espagne, à la tête du 25e régiment. Bernard Héricourt trotta du nord

au sud-ouest, fier d'être la plus belle statue de la division, celle que

les femmes saluaient d'œillades déjà complices, aux fenêtres des villes.

Les cathédrales sonnaient de toutes leurs cloches. La chair des filles

était bonne à mordre sur la couche de volupté, la chair blonde, blanche,

brune, laiteuse ou saine.

Le printemps reverdit les forêts. Les eaux chantèrent. Bernard Héricourt

prenait possession des pays que foulèrent les troupeaux de ses chevaux,

que raillèrent les plaisanteries des hommes. Le régiment allait

toujours, derrière sa fanfare alerte, et sous l'aigle lumineuse. Mercœur

commandait un escadron, depuis qu'il avait lui-même décapité un comte

prussien. Que de villages furent envahis au galop de charge, malgré les

tonnerres du canon, le vol sourd des boulets, l'éclat des grenades,

tandis que la langue racornie espère seulement l'écuelle de lait. Dans

les plaines, les dragons essaimèrent, qui coururent aux haies pleines

d'infanterie crépitante. En une petite cité de briques rouges, Virginie

put rejoindre le colonel, un soir d'automne roussi. Leurs pas craquèrent

sur les feuilles mortes. Le lendemain, elle lui parut une étrangère

importune.

* * * * *

À Erfurt, les rois dansaient. Augustin reçut la croix d'honneur; Bernard

fut magnifique et fort. Les herbes des provinces inconnues plièrent sous

les sabots de ses chevaux. Il heurta au visage les villes qui toussaient

du feu par toutes les embrasures des remparts. Quelles cohues d'hommes

en guenilles il poussa, noble berger, dans les ornières des routes! Les

fleuves éclairaient les vallons. La forêt humide secoua des gouttelettes

sur les croupes des alezans. Les morts enflaient drôlement entre les

vignes.

La Force Le Temps et la Vie · 第 27 / 28 题