Trop de gloire sonnait avec les cloches dans les cathédrales des villes
traversées par le régiment. Le canon saluait le retour des drapeaux en
pays alliés. Les caissons d'artillerie, par les routes, emportaient l'or
de l'Autriche, vers Paris, vers ce trésor de l'armée que constitua
l'Empereur pour doter les généraux et les veuves des soldats. Le peuple
de France en armes se réjouissait à la façade de toutes les brasseries
allemandes, la chope en main, le bonnet de police sur l'oreille, le
sabre entre les guêtres. Les trois couleurs pavoisaient les villes
bastionnées de briques et de gazon.
* * * * *
Dans une petite cité de Brunswick, Augustin et Malvina mariés traitèrent
l'état-major d'Oudinot à leur table. Les revues se succédaient,
magnifiques, sur les esplanades, devant des foules diverses et
applaudissantes.
Virginie, en pleine beauté, aimait, dormait, se baignait, aimait encore
son mari avec la vigueur de sa chair, de ses os et de son sang, avec la
chaude ventouse de sa bouche inlassable, avec les odeurs fauves de ses
émois.
Bernard goûta les grandes voluptés de la passion. Il oublia les choses
douloureuses dans le plaisir de son être enorgueilli.
Devant l'âtre des auberges, Aurélie câlinait Denise, Édouard, Delphine,
Émile, les yeux clairs, les cils sombres; et, mélancolique, elle
regardait la fuite des nuages.
De ville en ville, ils voyagèrent quelque temps, avec la division. Ils
la quittèrent à Mayence. Ensuite la chaise de poste roula dans la pluie,
entre les champs de neige.
* * * * *
Paris!... Les prêtres chantèrent le _Te Deum_ à Notre-Dame, et leurs
psaumes montèrent le long des colonnes tapissées de drapeaux russes,
autrichiens, polonais, allemands. Baoum!... baoum! Le canon solennel
tonnait de minute en minute sous le ciel chargé de nues lourdes.
«L'Empereur!... Vive l'Empereur!» C'était, vêtu d'un habit vert, le
Rival engoncé, et qui entrait précipitamment dans la basilique, suivi de
ses ministres brodés d'or, de ses maréchaux aux poitrines étoilées, des
princes en uniformes écarlates, des rois timides et gauches devant
l'ironie de l'assistance. Baoum!... Baoum!
L'averse crépitait. Le ciel noircissait. Les ors des costumes officiels
se ternissaient davantage. Toutes les têtes enveloppées de cheveux en
coup de vent, se chargeaient d'ombre autour des yeux froids, sous les
nez sévères. «Ding, ding, don, criaient les cloches. Ding, ding, don.»
--Présentez armes!
Un seul cliquetis devant les bandoulières blanches aux poitrines des
grenadiers.
«Baoum!... Baoum!» répétaient les canons.
Dans le silence humain, à l'autel, l'archevêque en sa dalmatique d'or,
les diacres en dalmatiques d'argent, perpétraient le sacrifice de Celui
qui mourut pour les faibles.
--Genou, terre!
Les grenadiers humiliaient leur taille, et la hauteur des baïonnettes.
Dominant l'inclinaison des têtes, l'homme engoncé entre ses larges
épaules regardait fixement Dieu s'élever dans son hostie blanche, aux
mains vieilles du prélat.
«Baoum!» disait l'artillerie au Sauveur.
«Dig, ding, don,» sonnaient les cloches messagères.
Clairons et tambours éclataient alors. On battait à la gloire. La
fanfare ébranlait les arceaux, la forêt de pierre grise, ses arbres
d'ogive, ses feuillages d'acanthe: élan symbolique de la terre vers
l'inconnu du ciel. Héricourt ému attendait que la sonnerie militaire
soulevât l'abside et l'enlevât jusqu'au Dieu des armées, qui offrait ses
bras de lumière aux colonels, aux généraux, aux ministres, aux princes,
aux rois, aux cuirassiers, aux dragons, aux artilleurs, aux hussards,
aux grenadiers, aux fantassins, aux adjoints d'état-major. Lui, le
colonel Héricourt participait à cela, parce qu'il était la Force et le
Triomphe,--évidence de Dieu...
Dans l'entresol de la Chaussée d'Antin, il savoura presque tout le
bonheur.
Virginie l'aima.
Aurélie l'adorait.
Malvina fut vicieuse, spirituellement.
* * * * *
Praxi-Blassans repartait en voyage. Majestueux, en ses cravates
blanches, Cavrois instruisait les visiteurs dans la soupente du
ministère, aux Relations Extérieures. Les cheminées y fumèrent tant que
les commis pleuraient sur leurs écritures qui réglementèrent
l'occupation de Venise, la marche des troupes en Dalmatie, la cession du
Hanovre à la Prusse, la distribution des royautés, des vice-royautés,
des grands-duchés, des duchés. On divisait l'Europe en tartines pour
tous les appétits, sur le vieux secrétaire à cylindre grinçant, derrière
lequel Cavrois taillait des plumes.
* * * * *
Vint le printemps: Caroline, au grenier des Moulins-Héricourt, ne put
contenir dans son regard la richesse entière de la famille. Et cependant
on apercevait, de là, bien du pays. La Scarpe charriait les bateaux de
charbon, à la file, par le travers des campagnes vertes, des prairies
chargées de bétail, des routes longeant les manufactures. Un cartable au
bras, le petit Dieudonné allait à l'école, seul, très sage; il suçait de
la réglisse et la défendait placidement de ses gros poings contre les
moutards acharnés: «Bouffi, bouffi, oh! le bouffi!» psalmodiaient-ils.
* * * * *
Sur la jetée de Dunkerque, par un grand vent qui ébouriffa les boucles
de Virginie, on dit adieu à Joseph le marin, en partance pour les rives
javanaises, afin d'enrichir les comptoirs de Malvina.
«Tu ne veux plus faire le marin à cheval, Bernard, à cette heure? hein;
tu te rappelles quand tu voulais faire le marin à cheval, sur le brick.
Tu es un bon diable tout de même! À se revoir, mon frère!» Vers le
crépuscule de cinq heures, le trois-mâts ne fut plus qu'incertain, après
les pentes grises de la mer, contre l'horizon du ciel orangé.
La rafale tordait les ifs du petit cimetière. La tombe disparaissait
presque sous le sable. Pesait-il l'or au trébuchet, dans l'autre monde,
le vieux père aveugle, en habit bleu, qu'ils avaient tué de douleur,
aussi bien que le seigneur infirme et savant défenestré par les dragons
dans le château morave?
--Je t'adore, moi! consolait Virginie, chuchotant à l'oreille du colonel
embrassé.
--La force tue!
--La force crée, Bernard. Tâte celui qui remue dans mon ventre.
Ils s'étreignirent davantage.
Denise riait de ses yeux clairs dans l'appartement de la Chaussée
d'Antin. Le colonel Lyrisse l'installait à cheval sur le genou droit,
Edouard sur le genou gauche. Émile et Delphine regardaient
gravement.--Hue... hue au trot... au galop... Les fiancés de la
guerre!... Hue au trot! au galop!
--Allons, Édouard!... encourageait Aurélie, hop! hop! Tu ne ris pas, mon
petit Édouard! Tu seras beau comme Denise, un jour. Je verrai ton
bonheur... mon enfant! Hop! hop! Édouard, au galop!... vers la vie, au
galop vers la chance, vers la joie, vers l'amour, vers le temps!...
--Au trot! au galop! hop! hop! reprenait le colonel Lyrisse, en
inclinant, d'un cou ridiculement mince, sa petite tête ronde et ridée.
--Moi aussi, moi aussi, je veux aller au galop, crièrent ensemble
Delphine, Émile..., moi aussi, au galop; et ils tendaient leurs petits
bras en tabliers de mousseline.
--Hop! les yeux clairs, les cils sombres!... Les autres, tout à l'heure!
tout à l'heure... Ne soyez pas si pressés d'atteindre le bonheur, mes
petits... le bonheur, de crainte de vous gâter la vie d'abord. Aimez ce
qui est là avant d'aimer ce qui viendra! Si l'on savait aimer ce qui est
là, gémissait la mélancolique Aurélie, qui dégageait de boucles légères
son front pur.
--Écoute tout bas, murmurait Virginie en attirant Bernard: je t'adore!
Il se lassait de cette tendresse, maintenant. Les baisers lui devenaient
fades. Son beau-père allait lui offrir un nouveau cheval turc, amené
difficilement de Bucharest. Héricourt demanda une audience à Berthier,
le major général.
Baisers fades, baisers lourds, bras qui enserrent trop la tête.
Étreintes qui coupent le souffle et ennuient. Honte de sentir passer les
heures, le temps, tandis que le jeu des sexes prend l'énergie si belle
pour conquérir les terres, la gloire, les hommes.
Courir dans le vent frais du matin, à la tête du régiment que le galop
emporte au péril il l'espérait à chaque minute, sans pouvoir
s'intéresser aux toilettes de Malvina, ni aux propos vagues des
diplomates. Il eût tant voulu grandir plus, devant l'admiration des
peuples! Chacun lui parut étranger: Caroline et son avarice, Aurélie et
sa tristesse, Cavrois et ses mystérieuses paperasses, Praxi-Blassans et
ses ironies, Augustin et ses innombrables démarches auprès des grands.
Lui avaient-ils été quelque chose ces parents-là? De son père seul il
conservait un souvenir attentif qu'il choyait, aux heures de solitude,
dans le salon de la Chaussée d'Antin. Regardant, par la fenêtre, il ne
voyait guère les cabriolets à caisse jaune cahotés sur le pavage de la
rue. Il ne jugeait ni belles ni laides les vastes capotes de velours
noir à rubans bleu de ciel qui coiffaient les dames, ou leurs écharpes
rose vif, ou leurs mitaines vertes sous les manches longues des grosses
redingotes puce. Que lui importaient les rues qu'on bâtissait partout?
Mais la colonne de la place Vendôme pour laquelle on fondait les canons
autrichiens, et qui s'érigerait bientôt, n'était-elle pas le monument de
ses victoires propres? À l'ancêtre il adressait toute la gratitude d'un
cœur sensible, au vieillard d'autrefois, à l'homme fort et clairvoyant
qui battait de grands gestes les basques de son habit marron. Celui-là
vraiment avait préparé l'énergie de son fils à triompher comme le Rival.
Or, depuis qu'il vivait auprès de Lyrisse, simple colonel à cinquante
ans, comme il l'était lui-même à trente, Bernard Héricourt ne renonçait
plus à l'avenir. Qu'une fois encore, dans l'immense bousculade de la
bataille, son cheval traversât la cohue ennemie, sous les coups, et il
devenait général. À la tête d'une brigade, il étonnerait l'état-major,
Murat lui-même. Il avait relu les ouvrages de Dupaty du Clam, de Turpin
de Crissé. Il étudia les cartes de la vaste forêt germanique. L'on
allait peut-être bientôt y châtier, au nord, l'insolence de la reine de
Prusse et les tergiversations de M. d'Haugwitz. En compagnie d'Augustin,
il entreprit des visites, usa du bon accueil que le major général
réservait aux officiers supérieurs. Les Héricourt aimèrent sa chevelure
bouclée et l'uniforme en or. Spirituel, il félicitait, promettait la
guerre prochaine. Il éconduisit avec des poignées de main très affables.
«L'empereur, assura-t-il, décorerait Héricourt à la première revue des
cavaleries cantonnées au bord du Rhin, si le colonel montait, à cet
occasion, un cheval turc aussi beau que celui tué devant le Pratzen.
Napoléon répétait cela, lorsque le nom d'Héricourt était prononcé.»
Augustin ne méprisa plus son frère; il l'associait à ses visites pour
obtenir la nomination de Cavrois au Conseil d'État, compagnie qui,
désormais, ratifierait les comptes des fournisseurs de l'Empire.
* * * * *
En vue de la réussite, Malvina promenait dans ses calèches, avec
Virginie, les femmes des généraux, la maréchale Lefebvre, dont chacun
riait tant, à cause de son jargon populacier. En retour, celle-ci
«offrait le fricot». On rencontrait autour de sa table maints
personnages utiles qui la venaient voir par curiosité railleuse. Ce fut
là que l'on apprit, avant le monde, comment Bernadotte devenait prince
de Ponte-Corvo, Murat grand-duc de Berg, Berthier prince de Neufchâtel,
Pauline Borghèse duchesse de Guastalla, Joseph roi de Naples et de
Sicile, Talleyrand prince de Bénévent. Ce fut là que l'on obtint pour
Praxi-Blassans la mission à Berlin où il se distingua en secondant M. de
Laforest, l'ambassadeur de France, contre les menées de la cour
prussienne et de M. d'Haugwitz. Là Bernard reçut l'ordre désiré de
conduire son régiment depuis Mayence jusqu'à Bamberg, où l'accompagna,
en chaise de poste, sa lourde épouse, qui lui répétait mille paroles
d'amour, avec la voix imitée d'Aurélie.
* * * * *
Alors, dans les boues d'Allemagne, en octobre 1806, commença, pour le
colonel Héricourt, la grande chevauchée de ses dragons, qui foulèrent
toutes les contrées d'Europe.
Chevalier de la Légion d'honneur, à la revue passée par Napoléon, sur la
route de Cobourg, il se crut le héros chargé de faire prévaloir la
destinée latine.
Au trot du cheval turc, il entraîna son beau régiment, par les fanges,
sous la pluie, dans les chemins creux, aux hanches des collines boisées,
par les ruelles étroites des petites villes à clochetons. Puisque
Cavrois allait devenir conseiller d'État, et Praxi-Blassans ministre à
Londres, il fallait que Bernard fût très vite général. Plus tard, les
deux autres le nommeraient consul, après un 18 Brumaire. Quiconque
s'opposerait à la promptitude de sa victoire devait donc périr. Tout
l'obstacle de la nature devait être franchi. Les huit cents statues de
ses escadrons furent un seul corps rivé à sa volonté maîtresse; il ne
discernait plus d'Alsaciens, ni de Tourangeaux, ni de Gascons. Les
soldats de la Grande Armée s'affermirent en une chevalerie formidable,
pleine d'honneur, dure à la peine, négligeant la mort, pour amplifier la
gloire des aigles.
* * * * *
Le régiment trotta... Il alla contre les collines rousses et tonnantes.
Il chargea les fantassins blottis dans la forêt d'automne. À Iéna, il
poursuivit l'éparpillement vert et bleu des Prussiens éperdus, et sabra
leurs tricornes. Après, Gresloup étant capitaine, il remonta les
rivières. Ses casques furent les dernières lueurs dans la nuit des
plaines sablonneuses. Il y poussait les troupeaux de captifs allemands.
Entre des lacs d'étain, il enleva deux bataillons au duc de Brunswick
qui enrichirent ses fourgons. À Lübeck, il pénétra derrière les
grenadiers, parmi les flammes des rues. Les chevaux piétinaient les
cadavres grossis par la bière. Edme devint lieutenant. Le régiment
trotta. Les fers sonnaient sur les places, autour des statues
historiques. La fanfare éclatait au niveau des premiers étages. On alla.
Les cités furent atteintes, traversées, dépassées. Des nues de corbeaux
se levaient sur les champs à l'approche de l'avant-garde. Les chevaux
saignèrent. Les hommes maigrirent. Les barbes poussaient. On se disputa
des croûtes moisies et de l'esprit-de-vin, quand les estomacs
souffrirent. Les paysans cachaient leur lard. Il oscillait des pendus
décharnés à bien des branches. La pluie chargea les manteaux. Les dents
claquèrent. La fièvre colora les joues. Après des aventures, on
découvrit une ville, que dominait la mer froide. Et l'on séjourna dans
la pluie. Bernard jouait au rubicon en une taverne aux solives noires.
* * * * *
Ensuite le régiment trotta.
Un jour, il fallut assaillir, près d'Eylau, l'ennemi, la neige. Les
grenadiers russes brillaient de leurs mîtres dorées à travers les
flocons. Les armées noircirent la blancheur du sol par leurs lignes
denses, leurs bataillons carrés, les cortèges infinis de leurs caissons.
Les dragons d'Héricourt prirent position à la gauche d'un régiment
qu'illuminaient les éclairs de ses décharges. À un moment, il tonna
fort, et soudain, vers la droite, la neige rougit sous deux cents
cadavres qui achevèrent de s'abattre dans un pêle-mêle de grandes jambes
en guêtres noires, de capotes bleues, de buffleteries blanches.
«Sergents, ramassez les bonnets à poil..., cria la voix paisible
d'Augustin, leur chef de bataillon... Deuxième compagnie, face à droite!
Clairons, sonnez la charge!... En avant!» Et tous, hommes ou chefs, se
lancèrent dans le rideau mobile de la neige. Bernard admira son frère.
La tourmente étouffa les râles des agonies, les plaintes des blessés en
tas. Bientôt les chirurgiens les approchèrent en liant, avec leurs
mouchoirs, le bistouri à leur main gelée qui ne pouvait plus saisir.
Immobiles, les dragons se cachèrent les oreilles dans leurs manteaux
pour ne pas entendre les hurlements de ceux qu'on amputa; car les lames
tournaient dans les doigts insensibles des opérateurs et sciaient la
chair. Mais il fallut, en outre, percer la neige accrue où foudroyaient
les feux d'une invisible infanterie. Cavanon, de son cimeterre,
indiquait le chemin. Contre les tourbillons blancs, à la suite des
cuirassiers du général Lyrisse, le régiment d'Héricourt se lança, aborda
parmi le feu et la neige les baïonnettes d'une multitude grise qui se
couvrait aussi d'éclairs subits, de tonnerre et de fumée dense.
Le colonel vainquit la plaine blanche.
D'autres figures renouvelèrent les apparences du régiment.
* * * * *
On alla. Les fermes n'étaient plus que des poutres brûlées joignant des
murs en ruines. En des brouettes, les paysans poussaient leurs femmes
mortes, qui roidissaient les plis des draps. Les dragons trottèrent plus
loin jusque les sables de la Pologne.
D'une maison de bois, Pitouët, promu colonel, partit un jour vers
l'Espagne, à la tête du 25e régiment. Bernard Héricourt trotta du nord
au sud-ouest, fier d'être la plus belle statue de la division, celle que
les femmes saluaient d'œillades déjà complices, aux fenêtres des villes.
Les cathédrales sonnaient de toutes leurs cloches. La chair des filles
était bonne à mordre sur la couche de volupté, la chair blonde, blanche,
brune, laiteuse ou saine.
Le printemps reverdit les forêts. Les eaux chantèrent. Bernard Héricourt
prenait possession des pays que foulèrent les troupeaux de ses chevaux,
que raillèrent les plaisanteries des hommes. Le régiment allait
toujours, derrière sa fanfare alerte, et sous l'aigle lumineuse. Mercœur
commandait un escadron, depuis qu'il avait lui-même décapité un comte
prussien. Que de villages furent envahis au galop de charge, malgré les
tonnerres du canon, le vol sourd des boulets, l'éclat des grenades,
tandis que la langue racornie espère seulement l'écuelle de lait. Dans
les plaines, les dragons essaimèrent, qui coururent aux haies pleines
d'infanterie crépitante. En une petite cité de briques rouges, Virginie
put rejoindre le colonel, un soir d'automne roussi. Leurs pas craquèrent
sur les feuilles mortes. Le lendemain, elle lui parut une étrangère
importune.
* * * * *
À Erfurt, les rois dansaient. Augustin reçut la croix d'honneur; Bernard
fut magnifique et fort. Les herbes des provinces inconnues plièrent sous
les sabots de ses chevaux. Il heurta au visage les villes qui toussaient
du feu par toutes les embrasures des remparts. Quelles cohues d'hommes
en guenilles il poussa, noble berger, dans les ornières des routes! Les
fleuves éclairaient les vallons. La forêt humide secoua des gouttelettes
sur les croupes des alezans. Les morts enflaient drôlement entre les
vignes.