XIX

Aux moissons mûres de Wagram, la chevauchée aboutit un jour. Napoléon,

trapu, modérait sa bête blanche. La prunelle impériale était rageuse.

Ses mains grasses tiraient les rênes. «Voilà le beau colonel du 23e et

son cheval turc... Allons, il faut se souvenir d'Austerlitz,

aujourd'hui!...--Vive l'Empereur!» cria Bernard, d'instinct. Il pensait

devenir général le soir même. La bataille fulgura. Des ouragans de

cavalerie se précipitèrent, s'enfouirent dans les blés mûrs et les

fantassins d'Autriche. «Dragons!... en avant!» Héricourt se dressa sur

les étriers. Les statues casquées de cuivre s'ébranlèrent. Le petit

empereur engoncé regarda du haut du tertre, devant son état-major aux

panaches fleuris. Le régiment se pencha, galopa, fondit sur les avoines

hautes, refoula. L'air se déchirait. Les fumées obscurcirent. Le sang

mouilla d'une même couleur les coquelicots. Oh! les alezans qui

roulèrent dans les gerbes, les braves qui moururent en rendant leur

dernier juron entre les jugulaires de cuivre, à la caresse blonde des

épis. Il en resta, les bottes en l'air.

Allumé par les débris de cartouches, l'incendie bondissait en outre sur

les flots de seigle. La tenture de feu séparait les adversaires. Elle

flambait les corps tordus des agonisants et mettait en fuite

l'infanterie autrichienne harcelée par les vagues brûlantes, les

tourbillons et le vol d'innombrables étincelles. Les dragons suivirent

l'incendie, qui laissa de vastes champs de cendres pour trace. La corne

des sabots y roussissait. De l'autre côté de la tenture aux frissons

d'or et pourpres, Bernard, Edme voyaient courir une escouade de

fantassins que chassa le fléau rapide. Au bout des bandoulières

blanches, leurs grosses gibernes dansaient sur les reins avec les

fourreaux de baïonnettes et ceux des briquets. La flamme roula, en

haletant. Elle darda une langue d'or barbelée; elle atteignit l'une de

ces cartouchières qui aussitôt pétilla. Cela fit explosion et couvrit de

fumée le râble du soldat abattu. Les fuyards se bousculèrent: une autre

giberne s'enflammait aussi, une troisième crépitait à l'échine d'un

gaillard massif. L'escouade entière sautait. On aperçut un dos ouvert

par une brèche noire et sanglante. L'homme brama de douleur. Il

gesticula et puis tomba sur les genoux, se débattit. Il arrachait ses

buffleteries, mais ne put achever, et il s'effondra complètement. Une

haute flamme accourue ronfla sur lui. Le cuir et la chair humaine

grésillèrent.

L'adjudant-major Edme Lyrisse, les chefs d'escadron Gresloup et Mercœur,

chevauchaient avec le colonel derrière la charge de l'incendie; elle

précéda la leur jusqu'au soir. L'odeur de chair frite les suffoqua. Ils

ne dirent rien, heureux d'être, avec la force mystérieuse du feu, une

force égale en puissance. Tout mourait, que ce fût leur fer ou les

flammes qui frappât les foules en fuite.

Au loin, devant eux et devant l'or fluide jailli des brasiers mobiles,

les essaims de hussards noirs s'envolèrent. Les patrouilles de

grenadiers ennemis coururent. Les rangs des fusiliers croates

fléchissaient. Les uhlans s'éparpillèrent, galopèrent au ciel vert et

rose d'un crépuscule d'été. Des groupes éperdus franchirent les haies.

Tous les bras ennemis, bras blancs, bras verts, bras rouges s'ouvraient,

imploraient l'accueil du ciel majestueux. L'incendie chargeait toujours.

Le galop des dragons grondait comme le feu ronflait.

Alors Edme cria: «Ils n'auront de refuge que dans le ciel.» Bernard

Héricourt le crut aussi. Edme écarquillait ses grands yeux clairs, les

yeux mêmes de sa sœur Virginie, les yeux clairs aux cils sombres, ébahis

de voir les armées germaniques se dissoudre au loin de l'est au nord,

contre le firmament vert et rose.

--Voilà, dit Gresloup, le destin des races en décide: les ennemis des

Latins n'auront de refuge que dans leur Walhalla! Le feu combat pour les

aigles de Rome et pour César.

Ils cherchèrent à l'horizon l'Empereur, le reconnurent debout sur la

banquette d'une calèche, très loin, minuscule, trapu dans son habit

vert, derrière quoi il tripotait ses mains rejointes.

«Rival, pensa le colonel, moi aussi je serai, un jour, le César.»

Ils allaient encore. Mais l'incendie les devança.

La nuit, ils regardèrent les pieds nus, roidis et violets qui

dépassaient les bâches et la paille rougie des chariots en file. Des

gouttes de sang marquaient la piste au clair de lune. Le colonel

Héricourt s'endormit dans un sillon.

Au lendemain, le régiment marchait encore. Les grenadiers étendirent à

sa droite leurs lignes bleues et blanches. Les attelages d'artillerie

occupèrent la route... Comme midi venait, Héricourt et ses éclaireurs

découvrirent des glacis gazonnés, des angles de briques sombres. L'eau

reflétait le soleil dans les courbes des larges fossés. En son ossature

de pierre, une petite ville sonnait le tocsin de sa tour fauve, vers

laquelle se tassaient les faîtes aigus des toits.

Presque seul, Bernard contemplait la lumière réfléchie par les tuiles,

par le feuillage frissonnant des arbres plantés sur les remparts. Edme

galopait vivement, à la tête d'un peloton, vers le faubourg de

chaumières et de masures closes. Était-ce le bronze d'un canon qui

luisait à l'ombre de ce pauvre jardin clos par une misérable palissade?

Étaient-ils militaires ou civils, les gens qui fermaient, de

l'intérieur, la fenêtre sur le pot de géraniums?

En arrière, les lignes de trois escadrons bavardaient. Plusieurs dragons

descendus de cheval couraient pour remplir leurs bidons à un puits

voisin. Gresloup repérait sur la carte les défenses de la place. Bernard

eut faim. Il pensa que dans la ville on trouverait des tavernes bien

pourvues. Il désira de la bière fraîche, une copieuse choucroute, du

bœuf à l'huile, du bon pain récemment sorti du four. Cela, les

grenadiers le lui feraient avoir. Ils défilaient à vingt pas, dans une

éteule, roides sous leurs bonnets d'ourson. La sueur brune ruisselait

aux joues creuses. D'un même jarret alerte, en guêtre noire, ils

poussaient cependant le sol. «De fameuses troupes, tout de même, ces

grenadiers d'Oudinot,» jugea le colonel. Il les admirait. Il lut le

numéro du régiment sur les collets. Le bataillon d'Augustin passerait

bientôt. Il inviterait son frère au repas. Ce serait bon de vivre

ensemble, les coudes sur la table, d'échanger les lettres de la famille.

Caroline devenait trop audacieuse dans ses entreprises de charbonnages,

et Denise avait communiqué la rougeole à Édouard. Pauvres petits, ils

devaient être à la diète! Ils ne mangeraient pas de la copieuse

choucroute arrosée de bière fraîche, sentant la douve. En quelle rue de

cette ville pouvait bien s'offrir la meilleure taverne? Près de

l'église? ou dans ce faubourg, à la petite maison dont les auvents

restaient fermés contre le géranium, au-dessus du pauvre jardin... Ah!

la belle couleur rouge du géranium, la belle couleur vraiment du

géran...

Une main de Titan arrachait-elle Héricourt à son cheval turc?...

C'était donc le boulet du canon qui tonna dans l'ombre du pauvre

jardin...

À terre, Bernard espéra que seul l'animal crevait.

--Vos jambes!... mon colonel!

Les jambes?... Il n'osa regarder d'abord. La petite ville était là,

pareille dans ses glacis gazonnés. Il y avait bien un coup de tonnerre

qui roulait encore au loin. Mais le soleil se reflétait dans l'eau du

fossé.

Que voulait le trompette qui, précipitamment, glissa de selle, le visage

vieilli par l'épouvante, les mains agitées? Il regardait les jambes.

Héricourt se décida, brusquement, à les voir aussi. Viande lacérée dans

une mare rouge, et un os cassé au milieu; c'était l'une. L'autre restait

invisible sous la masse inerte du turc. «Tire-moi de là, corbleu!»

commanda-t-il. La colère l'exaspérait contre la stupide malice du sort.

Il sentait peu de douleurs, mais, à la sueur qui glaça ses tempes, en

coulant, il sut qu'il allait défaillir. Par gros bouillons le sang

fuyait des entailles. Les figures consternées des dragons l'assurèrent

dans la crainte de la mort. «Ah! pensa-t-il, vais-je finir de vivre...?

Déjà?... Le Rival triomphe pour toujours maintenant. Cet homme

engoncé!... Mon caractère!... Ai-je vécu?» Il chercha les visages de

celles qu'il avait le mieux aimées. Il ne goûterait plus de baisers sur

les lèvres des femmes. Était-ce possible? Il n'y aurait plus de lumière

pour lui, tout à l'heure! Que survivrait-il de sa force, de sa noblesse,

de son héroïsme? Un souvenir pour Denise et pour l'autre, l'enfant

jovial, si gras, celui conçu après Austerlitz. Aurélie! Édouard!... Sa

sœur, un jour, l'imaginerait-elle mourant là. Certes... La France aussi

se rappellerait les soldats. Des écoliers futurs concevraient-ils

spécialement lui, Bernard Héricourt, lui, «le caractère,» lui tué de la

sorte, en pleine vigueur de l'âge pour leur fortune, leur puissance...,

quand ils épelleraient, d'une voix chantante, l'histoire des grandes

guerres?... Non ils ne l'évoqueraient pas. Le colonel Héricourt allait

donc s'anéantir entièrement, tout de suite. Il revit le chevau-léger tué

par son sabre à la bataille de Mœsskirch, et qui était resté à terre, la

chemise en bourrelet hors de la culotte, celui dont les dents s'étaient

ternies si vite. Ses dents aussi allaient se ternir.

Il se hâta d'évoquer les beaux moments de sa vie, les moments d'amour.

Une l'avait embrassé sur la joue pendant qu'il lisait un soir. Quelle

lèvre fraîche!... D'une autre il avait serré le sein sous le fichu de

laine; et elle avait frémi. Une autre, toute nue dans une chambre

d'Allemagne, avait pris le soleil dans sa chevelure jaune. Une autre

très brune... Et la petite Bavaroise ahurie du viol, qui était restée

assise contre la muraille. Les yeux clairs, les cils sombres... Virginie

sa femme, Denise sa fille, Édouard le fils de deux âmes fraternelles.

Les cils sombres, les yeux clairs... Il recherchait péniblement les

détails de leur expression... S'il ne mourait pas, il baignerait son

regard dans les yeux clairs de Virginie, de Denise, d'Édouard!... Mais

il souffrit. On lui pansait les jambes. Le chirurgien, en parlant bas,

développait un bandage. On l'appuya contre une selle. Cependant les

grenadiers défilèrent au pas de course sans regarder le colonel. Il ne

comptait plus. Leurs yeux hagards visaient en avant un spectacle

terrible. «Augustin, pensa Bernard, si je pouvais revoir Augustin!» Il

lui parut que ce serait là un grand bonheur: sentir une compassion

vraie. Il se résignerait ensuite. Sûrement, d'ailleurs, son frère

passerait.

Il relut le numéro du régiment sur les bonnets d'ourson.

Presqu'aussitôt, derrière le troisième bataillon, ce fut le jeune homme

au trot de sa jolie jument. On l'arrêta.

--Bernard, mon pauvre frère!

C'était bien la mort qu'Augustin lui annonçait par ce cri, par ces

gestes fous, en descendant de cheval. Alors le colonel ragea.

Il eût voulu frapper. Qui? Comment? Il haussa les épaules...

--Mon petit, je suis f...

Et le jeune homme ne savait que dire; il pâlissait. Une détonation

ébranla l'air. Le colonel songea que les grenadiers marchaient au feu,

que son frère devait les conduire. Le caractère!... Il fallait mourir

héroïquement. Il trembla tout de même pour ordonner:

--Adieu, mon petit... adieu... Suis ton bataillon... N'abandonne jamais

Virginie, ni Denise, ni mes sœurs... Ta parole que tu les aideras

toujours?

--Mon pauvre frère, oh! mon pauvre frère!

--Il faut dire à Aurélie...

--Mon pauvre frère, mon pauvre frère!

--Allons, adieu, adieu... Quoi... Adieu!... Va... Il faut dire à Aurélie

que j'ai toujours pensé... comme... son cœur... Retiens cela... hein?...

Adieu, adieu... je saurai bien mourir tout seul, va, mon petit... Je

vous aimais bien tous, oui tous... adieu, va... j'ai vécu... je ne

regrette que... vous... Voilà mon heure... Adieu, adieu... Notre père

est mort, lui aussi... n'est-ce pas? Adieu... Adieu...

Il tenta de sourire... Des camarades emmenaient Augustin, qui le

hissèrent sur la belle jument blanche de Malvina. Il y eut encore un

geste de désespoir, une main agitée en l'air. L'essaim d'officiers

s'éloigna vite derrière la colonne des grenadiers au pas de course.

Un instant Héricourt garda l'image de cette angoisse sincère: figure de

l'homme jeune, toute pâle sur la lumière du hausse-col. Il mourrait

aussi celui-là, quelque jour, tout à l'heure, ou plus tard, lui et tous

les soldats qui se précipitaient, en masse, courbés sous les havresacs

et les bonnets à poil.

Immédiatement il se fatigua de voir tant de grenadiers bleus et blancs

devant ses sourcils froncés. Le bruit des souliers frappant le sol

retentit dans son estomac, le fit vibrer, et ce lui donna des nausées

fades. Les épaulettes rouges succédaient aux épaulettes rouges, et

l'éblouissaient, comme s'il n'y eût eu qu'une seule ganse rouge le long

des hommes en marche... Il ferma les yeux.

Ce fut un répit... Il ne mourait pas. S'il n'allait pas mourir! Il

marcherait facilement avec deux jambes de bois. Il verrait encore le

soleil. Il voyagerait en voiture. Un domestique fidèle suffirait. Il

s'entrevit heureux dans l'avenir, au fond d'une calèche, dans un clair

pays, celui où, selon le vœu d'Aurélie, s'aimeraient Édouard et

Denise... Cela fut si doux à penser qu'il craignit de s'évanouir. Tout

s'amollissait en lui. Brusquement il crut que c'était la mort et ouvrit

les yeux. De graves figures s'inclinaient vers lui. Un manteau de

cavalerie recouvrait ses jambes. À la bonne heure: les blessures ne le

dégoûtaient plus ainsi. Il tâta de ses mains l'étoffe épaisse et se dit

qu'on s'y accrocherait facilement, au cas d'une chute, sans le déchirer.

Au cas d'une chute... Il redouta que la terre, sous lui, vînt à fléchir.

La ville vacillait un peu, là-bas, derrière ses glacis et ses arbres. La

tour fauve penchait, se redressait, penchait. Elle le saluait, la tour.

Une nouvelle nausée monta jusqu'à sa bouche, qu'elle combla; elle sortit

en un hoquet.

Il se trouva mieux alors. Pourquoi les grenadiers couraient-ils

toujours? Pourquoi ces mille pas retentissaient-ils dans son ventre?

Pourquoi les épaulettes grandissaient-elles jusqu'à rougir les uniformes

entiers? Il referma les yeux. Il souffrait peu, comme d'un coup de bâton

qui lui eût meurtri les cuisses. Seulement elles plongeaient dans l'eau

chaude. Sans doute on les immergeait dans un bain brûlant pour arrêter

l'hémorragie... Il écarta l'idée que son sang le mouillait ainsi. À quoi

bon demander? Une parole eût trop fatigué son visage, au repos,

maintenant.

Au reste, il avait même envie de dormir. Les pas des grenadiers

bourdonnaient dans sa tête, tels qu'un vol de frelons tumultueux. Le

grondement du canon l'inquiétait moins que ce passage écœurant des

hommes muets, que le bruit des mille pieds qui battaient la route.

Il voulut voir si la colonne était à sa fin. Les bonnets d'ourson se

confondirent en une seule bête velue, immense, mouvante, à pattes

noires, à ventre blanc et bleu. Où courait-elle ainsi? Contre les glacis

de la ville, ses bastions de briques, son faubourg de masures enfumées?

(Oh! la fusillade pétillait dans les jardins!) Contre la ville à la tour

fauve, et sa colline de maisons, ou plus loin, contre les forêts

tonnantes, les montagnes meurtrières, les moissons en flamme, contre les

pays et leurs plantations de soldats qui se couvraient de foudre,

dénuées grises, lentes à s'élever?... Oui, la force latine se ruait

encore, se ruait toujours, bien qu'il fût, lui, par terre, et près de

dormir. Où irait-elle cette force? Aux confins du monde?

Escaladerait-elle les pentes lumineuses du ciel aussi? On était parti de

la mer occidentale. Depuis des ans, des ans, on avait tant marché qu'il

était las, tant lutté qu'il était las, las. Il avait été le vent de mort

qui couche à terre les rangées d'hommes. Chevau-légers de Mœsskirch,

blancs Autrichiens d'Elchingen, Russes aux mitres dorées d'Austerlitz,

Prussiens verts et bleus d'Iéna, et les neiges d'Eylau que défendait une

multitude en capotes grises, et les moissons incendiées d'Aspern, où

sautaient les cartouchières au dos des escouades ennemies. Il avait été

l'exterminateur. Sa force encore courait là, sur la route, avec les

colonnes de grenadiers unies en une seule bête velue de noir, aux mille

jambes poudreuses, aux baïonnettes hérissées.

Était-ce la victoire qu'acclamèrent alors les cris espacés du canon,

voix solennelles, autant que celles des matinées de _Te Deum_ en

Notre-Dame-de-Paris.

Héricourt sourit. La Force triomphait, la Force qui tue, la Force que le

frère menait à son tour, par delà!

Tel l'Augustin de jadis, avec l'odeur de la France dans la chevelure, et

l'orgueil dans le cœur, le Descendant viendrait, quelque jour futur, au

rendez-vous des armées, pour conquérir, à son tour, le pain, la gloire

et l'or.

Le Descendant! Figure déjà mélancolique de l'enfant aux cils sombres,

aux regards clairs, fils mystérieux d'Aurélie, fils qui n'était pas dû à

l'œuvre de leur chair, mais à celle d'une passion ennoblie par la

souffrance de n'y satisfaire point; ce fut lui, lui, si pareil à la

tendre adolescente de Mœsskirch, que le souvenir de Bernard Héricourt

admira comme son propre portrait dans l'avenir. La force crée aussi!

Sûrement il ne mourait pas. En vain l'armée entière piétinait sa tête

pour couvrir le monde, après la ville à la tour fauve et ses faubourgs

vacillants. En vain l'ombre envahissait le ciel, Héricourt ne mourait

pas. La face couperosée de son père ne lui sourit pas moins

distinctement qu'à l'époque où ils composaient ensemble le Caractère.

Même Bernard s'étonna de la netteté de l'image. Le robuste meunier

Héricourt battait de ses grands gestes habituels son habit marron, puis

tirait ses bas gris jusqu'aux cuisses, en plaisantant l'aventure. Il ne

parlait pas à son fils, mais au petit Édouard, qui écoutait avec le

visage mélancolique d'Aurélie, qui regardait la bouche large de

l'ancêtre.

Celui-ci nommait son fils comme un mort dont il convient de suivre

l'exemple.

Le colonel était-il mort vraiment? Cela se passait-il dans un autre

monde? Il secoua sa torpeur, ouvrit les yeux encore.

La force latine défilait, s'amassait, engloutissait maintenant le

faubourg, et la ville germanique de sa cohue bleue aux bonnets d'ourson,

de ses fusillades éclatantes, de ses batteries de tambours.

Héricourt songea qu'il fallait se tenir en héros devant les soldats. Il

redressa le poids de sa tête. Ses mains s'accrochèrent au manteau.

Vivrait-il? À quelques pas, Gresloup le considérait tristement. Il

fallait vivre, bien que le terrain se mût sous lui comme la mer, bien

que sa tête se vidât, bien qu'il sentît ses joues froidir et durcir, ses

mains froidir et durcir; bien que ses jambes ne fussent plus à lui, ni

son ventre, bien que son corps déjà eût cessé d'être une partie de

lui-même. Il concevait seulement l'esprit lucide. Le drap du manteau

devenait lui-même moins rugueux sous les phalanges; il se polissait, il

coulait comme une eau douce et molle. Les doigts cherchèrent à le mieux

prendre. Il se dérobait davantage.

Bernard s'épouvanta. La mort, la mort arrivait. «Pourquoi?» gémit-il,

quand Gresloup se pencha sur lui. «Pourquoi?» Il n'entendit pas la

réponse. Afin de s'affirmer la vie, il voulut compter les grenadiers en

marche... «Un, deux, trois, quatre...» Il les compta Jusqu'à vingt-neuf;

mais la mémoire du chiffre suivant défaillit. Tous ces hommes hagards,

maigres, piétinaient son estomac. Les nausées revinrent successives et

rapides. Elles comblèrent sa bouche. Elles secouèrent son corps

pétrifié, ses joues durcies. À la racine du nez, surtout, les pores se

bouchaient, les cartilages se soudaient. Il conçut qu'il devenait une

sorte de lourde pierre, une statue insensible, une statue de dragon à

demi enfouie dans la terre, et qui terrifiait les soldats de ses

hoquets.

Devant lui, cependant, il distingua une section de tambours

régimentaires. Ils s'arrêtaient. Les caisses étincelèrent de leurs

cuivres contre les tabliers de cuir blanc. Le major géant alluma sa

canne dans le ciel: tous les boulets de la bataille tombèrent sans doute

sur les peaux d'âne, car de formidables roulements de gloire

s'entrechoquèrent. Des adolescents pâles, en bonnets d'ourson, le

regardaient, lui, le colonel, cette statue de pierre, en activant les

chutes de baguettes sur la peau sonore. On battait aux champs. Le

tambour-major grandissait dans sa culotte blanche. Le soleil se doubla,

sauta sur les cuivres des caisses, sur les galons du géant. La canne

cognait le ciel, qui se fracassa, qui tomba sur les tambours en mille

éclats...

Bernard Héricourt voulut se soustraire au péril; mais rien n'obéit de

ses membres étrangers à lui-même. Les tambours continuèrent de rouler,

la canne de fracasser le ciel, les pores de se resserrer à la racine du

nez, à la base du front. Dans les bras, les os gonflaient vite, lui

sembla-t-il. Tout s'alourdit: le sang, les muscles, la chair. Dans la

poitrine, un granit intérieur tendait la peau... ou celle des tambours

aux belles caisses de soleil, sur quoi la canne du géant brisait le ciel

par de grands coups de lumière.

Ébloui, Bernard Héricourt baissa les cils. Il se reposa dans l'ombre;

elle s'épaissit, devint opaque, à mesure que décroissait le bruit des

tambours exaltant la gloire de la race et sa force.

La Force Le Temps et la Vie · 第 28 / 28 题