XVII

Plus tard l'exaltation du major s'apaisait au souvenir de l'importance

que le cheval turc gardait dans la mémoire du Rival. «Napoléon me

considère comme le simple complément d'un bel animal. Je représente, à

la tête de la division... Et voilà tout. Le jugement du petit Augustin

sur mon intelligence se confirme encore... Il paraît que je suis un

imbécile, Aurélie, toi qui m'aimes si purement, Virginie, pauvre femme,

naïvement éprise de ton chevalier, Malvina, et vos yeux sournois qui

deviniez sous l'uniforme la puissance de ma membrure?»

Cela ne finit plus de le tracasser pendant quatre jours de chasse sur la

route d'Olmütz. Il y recueillit des troupeaux de prisonniers boueux, les

chariots pris dans la fange, les caissons d'artillerie arrêtés derrière

leurs chevaux morts. Il rêva de s'instruire davantage, d'étonner par son

savoir, lui qui, depuis six années, commandait de fait les escadrons

soumis nominalement à l'ancien écuyer du duc de Luxembourg! Il se

rapprocha du vicomte qui lisait le grec dans de petits volumes reliés en

veau brun et jaspés sur tranche, du cousin Gresloup qui philosophait

avec tristesse sur les maux de la guerre, sur les deux cent cinquante

dragons tués, blessés ou abandonnés à la boue des champs de bataille, à

la paille sanglante des ambulances, aux taudis fétides des villageois.

Il les écouta citer les philosophes dont il connaissait au juste le nom.

Volney, Condillac, lui révéleraient aussi le monde. Il se promit de lire

leurs ouvrages, s'attrista de ne les point connaître. Gresloup parla de

Hobbes, de sa maxime: «l'homme est un loup pour l'homme»; parce qu'au

milieu d'un bourg où ils entraient, à la fontaine du lavoir, plusieurs

dragons menaçaient les enfants moraves capturés devant l'école, et

réunis au centre du peloton. De ses doigts en l'air, le capitaine

Mercœur indiquait les centaines de florins indispensables au

détachement. Le bourgmestre, impressionné, tout pâle, protestait en

vain, par gestes, tandis que la compagnie d'élite refoulait une émeute

de femmes, en cafetans. Elles trépignaient de leurs pieds nus, elles se

pressaient, elles appelaient leurs fils:

«Wilhem!--Prozor!--Rudolph!--Sigismond!» Les pleurs et les cris aigus

des petits aux figures rondes leur répondaient derrière les chevaux.

Elles levaient au ciel des mains crevassées, des yeux rougis par les

larmes que justifiaient aussi bien une vingtaine de cadavres pendus, la

langue violette, aux branches d'un chêne, et dont les Russes avaient,

selon leur coutume, pris les chaussures. Les pieds roides étaient tout

noircis par la fumée des décombres, au bas d'une ferme que l'incendie

sournoisement rongeait.

Inexorable, Mercœur compta l'or et l'argent. Pièce à pièce, les mères,

les vieillards décoiffés de leurs tricornes, les hommes suppliants, leur

bonnet de fourrure à la main, en jetaient. Les écus, un à un, roulèrent

jusqu'aux sabots de l'alezan qui flairait, lui, de sa tête lasse, une

touffe d'herbe flétrie. «Il n'y en a pas notre suffisance, garçons,

déclara Mercœur. Piquez-moi un peu les marmots, ça fera délier la bourse

des mamans!» Des lames frappèrent les écoliers. Ils grimacèrent

affreusement. Leurs yeux bleus s'écarquillèrent de peur. Un sabre

lardait de petites épaules. «Attrape, braillard!» menaçaient les

dragons. Les florins et les pièces d'or tombèrent de partout en pluie

drue, vers les bouches sanglotantes des petits, car les sabres

ensanglantaient les joues bises. Des mères repoussaient les croupes des

chevaux. Ils ruèrent. Elles écartaient les bottes des dragons. Atteinte

par les sabots, une s'affaissa en proférant des cris de chatte qu'on

étrangle. Les paysans saisirent des fourches. Mercœur fit le signe de

les mettre en joue. De leurs gros gants roidis par les pluies, les

dragons giflaient les visages vociférants des femmes. Ils recevaient des

crachats à la figure. Plusieurs enfants, assommés à coups de plat de

sabres, s'écrasèrent sur leurs cartables et leurs livres de classe,

parmi l'encre en mares des écritoires rompues. Le bourgmestre, grand

quadragénaire, maigre, au gilet écarlate, promit tout... «Et du leste,

mon bonhomme, commanda Mercœur. Nous n'avons pas fait six cent lieues de

Boulogne ici pour ne pas venger les mille camarades que tes soldats nous

ont tués. Tant pis pour toi. Paye avec de l'or, si tu ne veux pas payer

avec la peau des moutards!» Il déclamait cela, dans un allemand baroque.

Les dragons rirent du baragouin et de toute sa gesticulation menaçante.

Mais, à la vue du major, du vicomte et de Gresloup, ils se turent, pour

relâcher les petits aussitôt venus dans les bras des mères, qui

s'enfuirent, les baisant.

Deux escadrons cantonnèrent dans ce village et les hameaux voisins. Les

officiers supérieurs occupèrent un château morave encore habité par le

maître du majorat. Deux serviteurs accompagnaient, pas à pas, cet

adolescent rachitique soutenu de béquilles, le long des salles remplies

de cornues, de matras, de bêtes empaillées, de machines électriques, de

fourneaux incandescents, de minéraux sous globe, d'herbiers

entr'ouverts, de volumes alignés contre les hauts lambris bruns.

Muet, religieux devant les arcanes de la science, le colonel resta

surpris par la taille et le mufle du gorille qu'un socle érigeait au

centre du cabinet de physique.

L'infirme accueillit très courtoisement. Il parla tout de suite en

français. Gresloup et Pitouët, désireux de se montrer sous une apparence

favorable, l'entretinrent aussitôt de sujets scientifiques, tandis que

le vicomte citait le latin de Pline, au bout du cinquième compliment.

Une surprise éclaira la figure du jeune homme, qui fit, parmi des

politesses, une allusion amère aux excès de la conquête.

Gresloup excusa peu les dragons. «Le courage, énonça l'infirme, n'est

malheureusement qu'une irritation cérébrale entre la joie et la colère.

C'est un optimisme naïf d'animaux vigoureux qui se croient supérieurs

pour toujours aux résistances et qui jouissent d'écraser...» Bernard

Héricourt supporta mal l'impertinence philosophique. Ce chétif l'étonna,

qui osait ne point leur servir de louange, au lendemain de la plus

grande victoire. Envisageant les mines silencieuses de ses camarades, il

attendait leur réplique. «Peut-être bien...,» balbutia seulement le

colonel. On apportait sur un plateau le nécessaire d'une collation...

Cela mit fin à l'embarras, d'autant que sept ou huit laquais en

souquenille jaune parée d'or s'empressèrent et disposèrent d'antiques

ustensiles d'argent usé, à la place de chacun. On mangea des confitures,

des volailles froides, des fruits secs.

Le maître du lieu s'était assis dans un fauteuil Voltaire, bas sur

pieds, haut de dossier; il les regarda manger avec une curiosité

d'enfant que distrait le repas des bêtes dans une ménagerie. Il

toussait; il buvait à part, dans un bol de vermeil, du bouillon. Sa voix

grêle prescrivit au majordome de changer les vins. À leur sujet ses

hôtes le complimentèrent. Il les remercia de leur approbation et voulut

pallier sa boutade:

--Aussi bien suis-je heureux de vivre pour voir les forces françaises

triompher au bénéfice des Droits de l'Homme. J'imagine que Napoléon,

vainqueur des rois, va mettre à profit les loisirs que lui font ses

triomphes pour établir le _contrat social_ selon les idées de notre

Jean-Jacques? Ne fut-il pas, à ce qu'on dit, l'admirateur passionné de

ce philosophe?

--Je crains, Monsieur, que vous ne vous trompiez, répondit le vicomte.

Notre empereur nous plaît en ce qu'il a mis fin aux agissements de la

folie jacobine, et, par là, réconcilié les Français entre eux. Je ne

suis pas, tant s'en faut, le seul à espérer qu'il s'en tienne là,

jusqu'à ce que M. de Lille puisse rentrer à Versailles dans ses

carrosses.

--Bah? fit l'infirme en secouant la poudre de sa perruque sur le col de

sa longue redingote brune..., et il leva les mains au ciel.

--Pour moi, contredit Pitouët, je ne partage guère cet avis. Lorsque les

armées françaises auront imposé à l'Europe l'idée républicaine, la

Nation, rassurée contre les entreprises des tyrans, ouvrira l'ère de

fraternité.

Content d'obscurcir dans cet esprit étranger l'idéal d'un Napoléon

philosophe et instaurateur de libertés magnifiques, Héricourt ne manqua

point de réfuter posément cette assertion:

--Mon beau-frère, qui appartient à l'entourage de M. de Talleyrand et

qui s'achemine, sans doute, avec lui, du côté de Brünn pour régler les

conditions d'une paix prochaine, n'estime point ces rêveries. Hélas!

elles ne sont que rêveries. L'empereur assurera d'abord la prospérité du

commerce pour obtenir de bonnes finances. Il en a besoin. Plus tard,

peut-être essaiera-t-il de rétablir la république, après que la gloire

et la fortune auront guéri la France de ses convulsions... Plus tard...

Plus tard!...

Les lettres de Virginie et de Caroline lui communiquaient sur ce point

des certitudes. Il se félicita de l'indignation manifestée par le jeune

seigneur du lieu.

--Comment! Se peut-il que, possédant toute la force, Napoléon, élevé par

les esprits de la Révolution et qui les admire, ne cherche pas à donner

du réel à leurs espérances? Se peut-il qu'il balance entre le soin

d'enfanter une liberté immortelle et celui d'imiter les monarques

misérables contre lesquels il combat? S'il en était ainsi, votre

Napoléon, Messieurs, serait un horrible coquin!... Souffrez que je vous

le dise!

--S'il en était ainsi, déclama Pitouët, la Nation se lèverait tout

entière contre un traître abhorré pour lui faire expier son crime.

--Peuh! dit le vicomte. Vous vous abusez, mon cher! Les peuples se

lassent plus de la liberté que de la gloire. Buonaparté leur donne ce

qu'il faut.

--Et à nous donc! riposta le colonel dans un gros rire, en élevant son

vidrecome rempli de vin doré.

Ils trinquèrent.

--Du moins l'espérance, soupira l'infirme, ne délaisse jamais le cerveau

qui s'attache au savoir. Qui pourrait se défendre de pitié en songeant

aux efforts de tant de philosophes et de sages pour améliorer le sort de

l'homme? Efforts toujours vains. À Platon qui leur fait entrevoir la

vie, les peuples préfèrent Alexandre qui les mène jusque la mort, qui se

gorge bestialement et qui crève d'ivresse. Nous cependant, penchés sur

les livres, nous cherchons la cause du mal; nous écoutons la matière

chanter sur l'athanor en feu, nous consultons le trajet des astres, nous

suscitons l'étincelle des fluides subtils sur nos machines... Nous

parlons des antinomies. Qu'est cela? Un soldat passe et tue. Le voilà

maître... Archimède efface de son sang répandu les figures mathématiques

qu'il traça sur le sable; et la brute, essuyant son fer, croit

interrompre le jeu ridicule d'un vieux fou...

De son fauteuil, l'adolescent leur parlait ainsi. Ses doigts misérables

s'accrochaient aux accoudoirs. Il projetait sa tête, où l'on voyait les

veines gonfler sous la peau brusquement rougie, blêmie tour à tour. En

sifflant les phrases, il crachotait...

--La force aussi, répliqua tristement Gresloup, la force d'Hercule est

une apparence de la nature. Il convient de l'étudier, comme celles de la

foudre, ou de l'océan, qui ne tuent pas moins sans discerner. Nous

sommes peu de chose pour envisager notre science comme universelle...

--Une fois dans l'histoire du monde, un homme gagne le souverain

pouvoir, jeune, glorieux, soutenu par l'admiration de l'Europe. Il sait,

par hasard! Il a lu; il comprend les philosophes. Il a vu s'accomplir le

plus formidable changement qui ait bouleversé les Etats depuis trente

siècles; et il n'achève point d'abord le triomphe de cette justice, que

Jean-Jacques, Diderot et M. de Voltaire ont proclamée pour le bonheur

des humains?

--Le drôle d'olibrius! jugea Mercœur qu'on venait d'introduire auprès de

ses chefs.

L'infirme se tut, pâlit, trembla. Il fit un signe. Les valets le

roulèrent dans son fauteuil hors la salle; et les officiers se remirent

à boire silencieusement.

Héricourt réfléchissait. Par les grandes fenêtres, il vit les troupeaux

de prisonniers russes, que les dragons, bergers à cheval, poussaient

entre les collines. Jusque l'horizon c'était un mouvement immense de

lentes foules dominées par les victorieux aux casques de lumière.

--Tout cela, demanda-t-il à Gresloup, toute cette gloire serait-elle

donc un crime?

--Qui sait? L'histoire commentera.

--Non, ce ne peut être un crime de risquer sa vie pour l'honneur du

drapeau et la victoire d'un grand peuple!

Ce fut l'entrée soudaine d'Augustin qui se jetait aux bras de son frère.

Il annonçait l'armistice, la paix certaine, bien que les archiducs

parvinssent à Presbourg avec leurs armées d'Italie. Il délirait de

triomphe. L'empereur lui donnait la croix.

Les brevets des nouveaux grades arrivèrent le même jour. Or, le

lendemain, comme on revenait de la parade où le colonel Héricourt avait

été reconnu par l'acclamation des cavaliers, une chaise de poste

déboucha du parc, puis une berline verte, et un carrosse. Une main de

femme, un visage dans une capote de velours vert, un réticule au bout

d'un poignet en mitaine, parurent à la portière de la chaise. «Aurélie!»

devina Bernard. Il descendit précipitamment les marches du perron. Déjà

le postillon arrêtait l'attelage; et, contre lui, s'épanchait le sanglot

de sa femme toute chaude, qui l'étreignit, pleura, tandis que Malvina,

quittant la berline, offrait ses doigts aux lèvres d'Augustin...

--Mon héros! mon héros! répétait l'épouse en joie...

Derrière Praxi-Blassans, Aurélie sauta du carrosse. Par-dessus l'épaule

de Virginie, Bernard vit la sœur retenir l'élan de son mari, puis

chanceler, parce que leurs regards fraternels s'échangèrent. Le sang

bondit au cœur du colonel. En même temps, il aperçut Malvina tout

occupée de lui. Augustin la renseignait sur les exploits d'Austerlitz.

Imaginant tenir l'une et l'autre, Bernard étouffait sa femme contre sa

poitrine. Elle murmura: «Tes blessures ne te font pas mal!... Ah! si tu

savais!... j'étais avec toi... je pensais: à cette heure il souffre

peut-être, seul dans un fossé d'Autriche. C'est un coup de sabre, là?...

Mon Dieu!... Tu les as vaincus, toi, toi... Je t'adore, je t'adore!»

Elle chuchotait cela dans l'oreille embrassée. Elle ferma les yeux. La

lourde gorge s'écrasait sur le plastron militaire. Ses jambes se

mêlaient aux jambes qu'elle frôla doucement de son ventre. «Mon

frère!... riait Aurélie, dans ses larmes... Edouard et Denise... comme

ils t'aiment!» Au nom de leurs enfants, il le sut, elle affirmait son

propre amour. Bernard saisit la tête de Virginie dans ses mains. Ses

lèvres aspirèrent la bouche conjugale, sans qu'il abandonnât du regard

le visage d'Aurélie. De tout le corps, la sœur frémit comme si le baiser

l'eût atteinte elle-même, qui souriait voluptueusement. Ses fines

paupières battirent. Certes Malvina devinait cette possession des âmes

incestueuses. Grave et douce, elle soutenait la taille de son amie, elle

épiait les apparences; et ce fut de ce visage malin que le colonel

apprit la forte passion dont souffrait Mme de Praxi-Blassans. Il

s'enorgueillit. Il aima de toute sa gloire les trois femmes complices

pour le chérir. Les paroles n'eussent pu mieux le convaincre que les

clartés et les ombres des visages émus.

Au défaut de son attention prise ailleurs, l'oreille de Bernard entendit

les louanges bruyantes du beau-frère, qui invita tout de suite Augustin

à le conduire devant les flammes d'une cheminée. Pendant qu'ils

gravissaient l'étage, Virginie déclara son voyage et la nouvelle

richesse de la famille. Voici que, succédant à M. Vanlerberghe ruiné

avec _les Négociants Réunis,_ la compagnie des Moulins-Héricourt

assumait tous les achats de farines militaires dans l'Artois et les

Flandres. Caroline envoyait de l'or! Les trois femmes suivirent le

colonel. Loin des importuns, elles prolongèrent un silence où

s'expliquaient leurs âmes. «Chacun des baisers, sembla dire Aurélie, que

ta lèvre donne à ta femme, Bernard, je le reçois sur ma bouche; et tout

frissonne de moi. Ne sais-je pas que tu me les adresses de tout le cœur,

homme généreux et sensible. Va, presse sur ta noble poitrine la tendre

Virginie. Jadis elle te portait déjà mon amour lorsqu'elle détourna de

ton front l'arme apprêtée par le désespoir. C'était moi qui voyageais

alors dans sa forme pour me jeter avec elle entre tes bras. Ne te

l'avouai-je point, certain jour d'automne, sur un banc du parc lorrain,

lorsqu'Edouard tressaillait en mon ventre? Edouard, Edouard a les yeux

clairs et les cils sombres de celle que tu eusses passionnément chérie,

si les hasards des combats ne t'avaient emporté loin de cette petite

Bavaroise, après Mœsskirch!... Vois comme l'ardente Malvina comprend la

beauté de ce qui nous émeut. Heureux Edouard, heureuse Denise qui

réaliserez, quelque jour, l'immense désir de nos esprits, de nos cœurs

et de notre seule chair engendrée d'un père admirable. Oui, oui, couvre

de baisers la charmante épouse aux paupières closes. Moi, moi, je vis

dans son beau corps pour te sentir palpiter de gloire, héros, mon

frère!... Et nous restons purs!»

Certes elle disait cela. Toute la mélancolie du sourire l'affirmait,

cependant qu'elle mourait de pâleur en ses lourds vêtements bleus,

qu'elle penchait sur l'épaule de Malvina une figure délicieuse et pâmée.

Elles s'assirent dans la chambre du colonel.

Par l'éclat des yeux clairs sous les cils sombres, Virginie admirait son

époux héroïque, riche et vainqueur: «Oh! Bernard, parut-elle murmurer,

tu portes avec toi la mort triomphante, et, dans ton étreinte, je pleure

de reconnaissance, parce que tu te prépares à semer en mon sein la vie

qui triomphera de même. O toi, mystère de l'homme, double visage du dieu

qui tue et qui engendre tour à tour, comme la nature même; toi, Bernard,

accueille dans ta bouche le frisson de mes lèvres. Broie mes os dans ta

force. Terrasse mon corps ainsi que tu terrassais naguère l'orgueil de

l'ennemi. Que je sois ensemble ton amante et ta victime, celle qui

pantèle, en sanglotant, celle qui peut ignorer si elle crie de douleur

ou de jouissance! Oui! Saisis ma gorge dure, pétris mes seins de tes

doigts guerriers, cherche-moi sous ma chair, trouve-moi, trouve-moi,

sous mes vêtements vains et sous ma chair éperdue. Voici la chaleur

féconde de mon ventre pour exalter ta force! ta force! ta force, celle

qui vient de coucher les cadavres des races depuis l'occident jusqu'à

l'orient de la forêt germanique! Ta force, celle qui remplit avec l'or

des dépouilles les coffres de notre maison! Ta force, celle qui crie

victoire, avec la joie de cent mille soldats! Ta force qui va procréer

en moi une descendance humaine, vigoureuse, et puissante par la

richesse, par des cœurs robustes! Va, étouffe mon souffle; écrase ma

poitrine contre les aiguillettes de ton uniforme où je flaire l'odeur du

meurtre. Tiens, prends, prends ma bouche encore, ma bouche qui mâche le

sang de tes lèvres, pareil, n'est-ce pas, au sang répandu? Ma robe te

gêne. Tes vêtements retardent notre fièvre. Pourquoi ces vêtements entre

nos désirs? Pourquoi la chair et les os, entre nous? Oh! viens, viens,

cher époux! Viens jusqu'à ta couche. Ne tarde plus. Qu'importent elle et

l'autre? Aurélie aime notre amour. Nous t'avons aimé tant là-bas, dans

le verger d'Arras, et dans le salon de Paris, sous la douce lueur des

lampes, et dans la chaise de poste qui, courant les routes d'Autriche,

devançait l'élan du large fleuve, qui laissait les villes et les forêts

derrière le bruit des roues. Nous avons tant conté notre amour à Malvina

dans le palais de Vienne; et nous avons tremblé si fort avant Brünn,

lorsque nos voitures croisaient les chars pleins de blessés, ces longs

troupeaux de soldats russes paissant les racines des champs, sous l'œil

noble de tes cavaliers, mon Bernard! Viens, hâte-toi. Défais ce bouton.

Ote l'agrafe. Romps le cordon, pour que mon sein libre jaillisse jusque

ta lèvre penchée. Aurélie, goûte le bonheur de notre bonheur... Voici la

couche, et je t'aime.»

Bernard eût résisté aux gestes, aux soupirs. Mais ne lui disaient-elles

pas ensemble qu'elles voulaient cela, le spectacle de son corps

terrassant un corps amoureux. «Superbes époux, conseillait Malvina, ne

contenez plus vos feux. Unissez-vous, comme y invite la nature. Laissez

nos yeux et nos cœurs trembler de votre joie. Que nos échines frémissent

du même désir assouvi par vos transports. Abandonnez-vous, chère

Aurélie, à mon bras. Je soutiendrai votre taille. Déjà mes baisers

rafraîchissent votre front brûlant. Ecoutons ces soupirs de volupté. Qui

pourrait se défendre d'une émotion si aimable! Qui résisterait à tant de

beautés qui se dévoilent...»

Toutes deux s'inclinèrent sur le lit où s'embrassaient fougueusement les

époux.

Bernard aimait Aurélie.

Ce fut elle qu'il étreignit dans l'épouse, ce fut pour elle que ses

dents mordirent une chair devenue anonyme, mais où vibrait l'âme de la

sœur chère, mais où râlait l'amour patient et fort de cette âme. Ce fut

à elle que les mains de l'époux s'agriffèrent, à l'image de leur passion

discrète, contenue depuis des années. Aurélie se débattait faiblement

contre les efforts de la rieuse Malvina, qui la retint devant l'autel de

l'amour.

Ecartant les plis du mérinos écossais, dont se débarrassa Virginie,

Bernard imagina ce qu'il y avait de joliment frêle sous la robe de drap

bleu, et le canezou à l'anglaise que portait la sœur. Fermant les yeux,

il pensa quel jour il aurait pu la prendre dans le château de Lorraine.

Elle se serait alanguie d'abord, aux phrases, puis débattue

douloureusement contre les entreprises; et cela certainement eût

augmenté le désir réciproque. Il l'aurait convaincue par des

supplications et les extrêmes de son ardeur manifeste. Elle se fût aussi

détournée pour dégrafer sa ceinture. Il n'aurait point vu le visage

durant que ses doigts énervés auraient ouvert la fente de la robe et

délivré des manches bouffantes la nacre des épaules. «Ah! ah!

aurait-elle murmuré. Je n'en puis plus. Je cède à tes transports, héros;

voici mes épaules sorties de la brassière, mais ne cherche pas à

regarder ma face de crime, laisse maintenant mes mains cacher mes yeux,

ma pâleur, et la volupté de ma honte!» Elle n'aurait plus que soupiré,

tandis qu'il aurait saisi de même cette gorge tremblante, qu'il se

serait étendu sur cette tiédeur émue de la chair encore voilée par les

retroussis du linge. Sous le tissu, la vie d'Aurélie frissonnerait

d'attendre l'élan suprême dû à leur longue passion. Bernard s'affolait

de son extase. Non, il n'était plus de Virginie sous les lèvres, dans

ses bras, contre sa poitrine, parmi leurs souffles. Seule, Aurélie

haletait de bonheur. C'était son flanc qui allait recevoir le germe d'un

être prodigieux, le fils même qu'ils devaient tous à la mémoire du père

tué par leurs égoïsmes. Et le père apparut au souvenir, jeune encore,

clairvoyant, tel qu'il avait, un beau soir, attendu le retour de son

fils, sur la route d'Artois, le père en habit marron et en veste brodée

de satin noir, lui-même, ses bonnes joues couperosées sous la blanche

chevelure à marteaux; lui-même, ses perçants yeux gris qui riaient au

cher houzard sauf de la grande guerre; lui-même qui admirait, avec la

joie de ses grosses lèvres, entr'ouvertes, un enfant martial.

Le fils ralentit sa fougue d'amour. Il voyait le vieillard lui sourire,

surpris et fier de sa descendance. Oh! il fallait rendre à la race ce

qu'elle avait perdu d'excellent, d'énergique avec l'ancêtre, mort

désespéré dans la maison de Dunkerque. Il fallait concevoir une force

aussi belle dans le flanc de l'épouse aux yeux clairs, aux cils sombres,

une force que désirait aussi l'âme d'Aurélie inclinée vers leur couple,

vers le murmure de l'épouse disant: «Viens, charmante Aurélie, viens

l'aimer ensemble. Que nos lèvres épuisent le même baiser... Viens!» De

son rire vicieux, Malvina persuadait les résistances de son amie; et

leurs corps se mêlèrent en une étreinte quadruple. Quel triomphateur il

fut, lorsque, sûr d'une paternité nouvelle, Bernard étouffa de son

embrassement les pleurs d'Aurélie, le rire de Malvina, le soupir de

délices prolongé aux lèvres de sa femme.

Ensuite ils restèrent silencieux. Dans la pièce obscure, ils

s'entrevoyaient à peine. La bise avait rabattu les volets. «Comme toutes

trois m'aiment et m'admirent!» se répétait Bernard, tandis qu'il

réparait dans l'ombre le désordre de ces vêtements, près de Virginie,

tremblante encore. Pensive, elle ramenait sur elle les plis de la robe

écossaise.

--Vénus vous animait de ses grâces, reprit Malvina, la première, en

s'accoudant sur le lit, Mars vous prêtait sa forée. Vous étiez beaux.

--Oh! murmura Virginie, j'ai eu toute ta force en moi, Bernard. Ta force

qui tue et qui aime..

Aurélie écartait ses cheveux vers les tempes; elle remarqua:

--Hélas! toutes nos forces qui aiment, tuent aussi.

Son frère craignit qu'elle ne songeât aux suprêmes angoisses de leur

père. Il fut triste. Voulait-elle rappeler que le vieillard était mort à

la peine de voir triompher trop vite leur avide énergie. Et s'il vivait,

ce père, pour entendre sa bru annoncer la richesse, et les soldats la

gloire des siens! Oh! pourquoi une fatalité inexorable exigeait-elle en

échange des biens nouveaux cette compensation d'un deuil, d'un remords?

La sœur et lui se contemplèrent, sans un mot. Ils savaient flétrie leur

seule chance d'amour. Et que faire contre la Faucheuse qui venait

d'abolir par milliers les vigoureux espoirs d'hommes jeunes et curieux

d'agir? La terre remuée du Pratzen grossissait de tant de cadavres! Les

mâchoires de glace ouvertes sur les étangs de Telnitz et de Menitz en

avaient tant dévoré! L'omnipotence de la mort ne toucherait-elle pas

aussi la coquette Malvina, qui, assise en sa robe de velours jaune,

renouait un fichu garni de martre. Ne toucherait-elle pas quelque jour

la voluptueuse Virginie qui étirait là, sur ses genoux, de longs gants

verts. Ne toucherait-elle pas encore la mélancolique Aurélie et la

souple sveltesse de sa taille, inclinée dans les plis sombres du drap

bleu, elle-même, là, si jolie entre ses boucles brillantes! Elle répéta:

--Hélas! toutes nos forces aimantes tuent aussi.

Le frère comprit que leur passion secrète, secrète à peine, tuait la

joie de vivre, pour la jeune femme. Elle songeait au repos de l'âme

détruit à jamais. Comme elle devait se maudire pour n'être point

l'étrangère, l'amie sans contrainte, ou la sœur paisible et chaste!

De la savoir douloureuse, il s'enorgueillissait, la plaignant. Certes

les aventures de la guerre l'avaient exempté, lui, de bien des

souvenirs, de bien des méditations pénibles. La recherche de la gloire

avait écarté les préoccupations d'aimer trop ou de compatir. Il s'était

cru oublié, méconnu, méprisé par elles trois. Voici qu'il les tenait

unies dans le cercle de ses bras. Voici que les trois visages emmêlés

par leurs boucles, le rieur, le voluptueux et le triste, s'offraient

volontairement à ses lèvres. Pourquoi ne paraissait-elle pas satisfaite

de la multiple étreinte, Aurélie? Lui s'admirait à présent dispos, fier,

radieux. Il eût voulu descendre auprès de ses amis et de son frère, pour

triompher avec des regards vaniteux.

Il estima néanmoins que la peine de sa sœur valait d'être allégée. Il

dit, nommant Denise, Edouard:

--Nos forces créent, si elles tuent; et, par là, s'éternisent.

--Que nos enfants vivent donc heureux et passionnés! répondit-elle.

En caressant le porphyre de la commode, elle détournait la tête et ses

larmes.

Ainsi que pour reprocher cette tristesse, Malvina concluait:

--Un cœur noble et généreux doit chérir la force et la gloire. Je les

aime, comme si j'étais Française!

--Oh! moi, Bernard, je t'aime comme la France aime ses héros, cria

Virginie, qui se glissait entre son mari et l'étrangère.

Sans doute cette exclamation fut suggérée par la fanfare qui éclata sous

les croisées après un tumulte de chevaux et d'hommes. Malvina fut ouvrir

les volets. Avec la compagnie d'élite, les officiers du régiment se

présentaient devant le perron du château. Ils mirent pied à terre. Leurs

habits reprisés, les plastrons déteints par les nettoyages, les culottes

éblouissantes de craie fraîche les rendaient aussi fiers que les lueurs

des casques et des sabres fourbis.

--Eh! dit Bernard, je n'y pensais plus, mes belles! Le général inaugure

son grade. Voici la délégation du régiment qui vient le féliciter. Il

faut que je me rende auprès de lui.

Empressé de revenir parmi les hommes avec l'impression toute fraîche de

sa victoire amoureuse, il heurta dans l'escalier Edme en superbe

uniforme de maréchal des logis. Le jeune homme l'embrassa et monta vite

près des parentes.

Sur le seuil, l'ancien postillon recevait, au large dans l'uniforme d'un

général mort à Telnitz et dont il rachetait l'équipage. Promptement un

tailleur régimentaire avait élargi, avec des angles de drap neuf, la

taille de l'habit qui se plissait au-dessus de l'écharpe en fils

d'argent. Trop courtes, commençaient les basques au milieu du large dos.

Mais, entre les feuillages brodés d'or au col, et par-dessus les tours

de la cravate noire, les bajoues du nouveau promu reposaient épanouies.

Les reflets des grosses épaulettes étincelantes, et l'ombre que

faisaient les deux cornes du vaste chapeau noir, se partageaient le

visage de l'orateur ému, qui déclama: «Dragons du 23e, j'emporte avec

moi le souvenir de votre vaillance. Ce souvenir me suivra dans le

tombeau. Servez votre étendard comme vous l'avez toujours servi.

Obéissez fidèlement au colonel Héricourt. Il vous mènera dans le chemin

de l'honneur et de la victoire. Et maintenant, Messieurs, pied à terre!

Allons boire à la santé de S. M. l'Empereur.»

Bien que, depuis l'impertinence de Mercœur, il demeurât invisible, le

maître du majorat avait, à cette occasion, fait ouvrir poliment quatre

grandes salles d'enfilade. De hautes glaces dans les trumeaux de bois

gris, plusieurs lustres aux mille pendeloques de cristal suspendus très

bas, le miroir des parquets, quelques vases géants sur des fûts de

marbre, les blanches statues d'agiles déesses ornaient ces lieux de

fête. De larges tables supportaient maintes coupes et maints verres,

vidrecomes, flûtes à champagne, brocs de Bohême aux armoiries de

couleur.

Les brosseurs aidèrent à ranger mille bouteilles poussiéreuses endormies

plus d'un siècle au fond des caves, et que les soldats remontaient dans

des mannes.

Le nouveau général donnait maladroitement la main à Aurélie, répondait à

Malvina, souriait à Mme Héricourt. Cavanon les avait invitées et

conduites aux places d'honneur. Comptant les séduire, il couvrait

Héricourt de louanges. Auprès du diplomate, l'ancien postillon

multipliait de respectueuses prévenances; il exigeait qu'on lui pliât un

manteau sur les jambes, devant le feu. Il fit taire les soldats qui

plaisantaient dans la deuxième salle. «Ah! des brisquards, Madame la

comtesse, des brisquards... Ah! ah! Et qui n'ont pas froid aux yeux...

Mais il leur faudrait des manières, oui, oui; et ils en manquent. Tu le

sais bien, Monsieur?... hein? qu'ils en manquent... de manières, ah!

ah!» Aux figures hâlées de ces maigres hommes les rires accusaient

davantage la grimace cruelle qui, par une ride, reliait leurs narines

aux commissures troussées des lèvres. Virgnie affirma qu'ils semblaient

renifler encore le sang. Le diplomate, enfin réchauffé, disserta:

c'était la trace survécue des habitudes préhistoriques, la grimace

menaçant l'adversaire de morsure. Dans ses voyages, il l'avait trouvée

sur maintes figures de vieux pandours. Tout un célébre régiment, les

hussards de Blankestein, portait le même signe. «Mais, général,

continua-t-il de sa voix importante, soyez assuré que vous le portez

aussi, et vous encore, beau-frère, tout autant que les rois d'Assur

qu'on voit à Londres, dans le cabinet de S.M. Britannique, sur les

bas-reliefs de Ninive.» Il les mena devant les glaces des trumeaux pour

les contraindre à s'y mirer. «À mon passage par Ulm, j'achetai deux

dogues, sur le conseil de M. de Talleyrand, qui s'y connaît. Ils ont le

même signe. Par ma foi, Monsieur mon beau-frère, vous êtes devenu un bel

homme de proie; à l'exemple de vos dragons..., ah! ah!» Il ricanait en

se frottant les mains dans ses manchettes de dentelles. Héricourt

faillit blâmer cette ironie.

--Son Excellence M. de Talleyrand jouit d'une bonne santé, demanda le

général, pour détourner la conversation?

--Très bonne, certes. Et cela lui permet de veiller pertinemment à ses

affaires, qui ne vont point mal, je vous l'assure, Messieurs. La ville

de Brünn est pleine de charrois qui lui amènent des colis de France et

d'Espagne. Son Excellence tient boutique par le moyen d'hommes de

paille, à Lintz, Vienne et Brünn. Ballots et caisses arrivent en ses

hôtels sous l'allure de colis d'ambassade, marqués de la franchise

diplomatique. Ils en sortent exempts de droits, pour remplir les

magasins où ses courtiers les vendent à des prix sans rivaux. Cela ruine

le commerce de nos ennemis. Voilà comment un grand homme, Messieurs,

abaisse les adversaires de sa patrie, en gagnant gloire et... fortune.

Il ricanait. Ses narines aspiraient l'air sans bruit. À la ronde, il

passait une tabatière en or, don de l'empereur, qui l'ornait de sa

miniature peinte. Edme y puisa.

Chacun se félicitait. Tout d'abord Napoléon avait obtenu de l'Autriche

vingt millions, que les payeurs des brigades allaient répartir entre les

officiers. Beaucoup, sur cette garantie, avaient pu réussir des

emprunts; et ils vantaient leur richesse; ils buvaient, ils se contaient

leur gloire, leurs amours violentes, en trinquant. Sauf le vicomte et

Gresloup, un peu à l'écart, tous parlaient haut. Ils tendaient leurs

assiettes, que les domestiques couvrirent de venaison. Au bout des

salles, dans une galerie, la compagnie d'élite entière garnissait une

longue table. Déjà près de l'ivresse, les soldats chantaient à tue-tête

en agitant des pilons de volailles. Comme les sièges manquaient,

d'aucuns s'assirent à terre. Ils s'allongeaient de grandes claques

farceuses sur les épaulettes rouges.

--Des brisquards, hein, Madame, quels brisquards! sacrebleu!... répétait

le nouveau général à Virginie. Excuse, n'est-ce pas? Ils ont bien

travaillé les côtes de l'ennemi! C'est un fameux troupier que le

troupier français. Quelle abnégation! quelle endurance! Si vous les

aviez vus dans les boues d'Elchingen!..., et ceux qui pataugeaient dans

la vase pour dresser le pont!... Il faisait chaud, là, hein, colonel!

--Oui, mon général.

Beau parleur, Cavanon chanta leur héroïsme. Il désignait, au bout des

perspectives, tel figure à profil de corbeau, telle mufle encadré de

favoris gris, tel nez biseauté par le sabre. Malvina se levait, reculait

le siège afin de mieux voir les forts. À un moment, elle monta sur la

chaise, apparut en sa chemise de velours jaune. Penchée, les seins

visibles, elle envoya le simulacre d'un baiser au maréchal des logis

illustre pour avoir serré contre une muraille, par le poids de son

cheval, cinq artilleurs autrichiens, qui allaient mettre le feu à une

pièce chargée de mitraille. Les gardant sous la menace du sabre et du

pistolet, il avait donné le temps aux pelotons de le secourir, de

culbuter le canon. À son tour, Virginie se leva. Bernard désignait

d'autres braves. Ceux-ci, flattés del'attention, s'enhardirent par mille

propos. Ils voulurent porter la santé aux femmes de France! Malvina

prétendit choquer son verre de Tokay contre un vidrecome rempli de vin

morave et offert par une manche verte galonnée d'argent terni. Elle loua

la trogne du sous-officier. Tous les yeux exprimèrent la convoitise

d'une si belle chair ample, blanche, parfumée, qui enflait les plis du

corsage bas. Virginie trinqua de même. «Merci à vous qui couvrez de

gloire le drapeau de mon époux, brave guerrier,» déclama-t-elle,

vraiment émue. Deux larmes sincères coururent jusqu'à ses lèvres

épaisses: «Généreux Français, reprit Malvina, l'Europe vous admire et

suit de tous ses vœux l'essor de vos aigles!--Vive l'Empereur!»

répondirent en même temps les soldats pour faire quelque bruit.

Ils épanchèrent du vin sur leurs plastrons bien nettoyés. Ensuite ils

retournèrent à leur table dans la spacieuse galerie du fond.

--Mes soldats sont mes enfants, excusait le général bonhomme, ravi que

les dames ne fussent pas vexées de toute cette houzardise; mes enfants,

Madame la comtesse; oui, des enfants terribles, mais de bons cœurs.

--De grands cœurs, renchérit Malvina.

--Oui, Madame, certainement...

--Et qui viennent de faire une fameuse besogne, cria Praxi-Blassans

enfin rassasié (il déposa le couteau et la fourchette); reprit: Par ma

foi, je ne m'en étais point avisé; M. de Talleyrand non plus; et

cependant il a, Mesdames, je vous prie de le croire, l'esprit judicieux.

Aussi bien est-ce un grand bonheur, pour Napoléon, que S. M. le Roi de

Prusse ait balancé au lieu d'envahir prestement la Bavière, dans le

moment que M. le maréchal Mortier se faisait battre à Dirnstein. M.

d'Haugwitz, son ministre, est, à tout prendre, une mazette... Nous

l'avons promené de Munich à Vienne, de Vienne à Brünn, puis de Brünn à

Vienne, en l'amusant avec des soldats et des politesses. Il n'aime pas

moins le vin que les jolies filles. M. de Talleyrand lui a mis dans les

draps une manière de bohémienne qui nous a servis. Elle se défendit de

l'accompagner en Prusse. Dès qu'on faisait la valise, la pécore tombait

en syncope! D'Haugwitz n'a jamais su lui jeter la carafe au visage et

sauter dans la chaise. Ces Prussiens ont du sentiment. Il lui jouait du

violon, Madame! ah! ah!... ah! Mais c'était nous qui avions payé la

colophane... sur le trésor de Sa Majesté... Il arrivera juste à Berlin

pour apporter la nouvelle d'Austerlitz... Son roi aura oublié, les

serments faits à l'empereur Alexandre sur le cercueil du grand Frédéric,

dans les caveaux de Postdam! Voilà M. de Lille obligé, encore une fois,

de faire remiser les carrosses qui doivent le ramener dans sa bonne

ville de Paris!... Il y a des femmes qui sont de bien fameuses

marionnettes, quand on sait en tenir les fils! Je vous l'assure, moi,

général!... Votre hôte nous comble! Ce pâté de bécasses est digne de

Vatel!

--Je tiens de mon ami Marbot une histoire assez plaisante au sujet de M.

d'Haugwitz, reprit Augustin qui ne voulait point paraître inférieur à

Praxi-Blassans dans les propos... Marbot! vous le savez, le fils du

général mort au siège de Gênes. Il est aide de camp d'Augereau. Il est

venu à franc étrier, depuis Bregenz jusqu'à Vienne, pour remettre à Sa

Majesté (il sourit) les étendards pris sur Jellachich...

Il continua son discours, narra l'arrivée de M. d'Haugwitz à Vienne,

deux jours après la remise solennelle de ces drapeaux; et comment le

ministre de Prusse, tout de suite, avait mené tapage, en homme qui

tient, dans les plis de son manteau, la paix ou la guerre; comment

alors, dès la première audience impériale, Marbot, sur l'ordre malicieux

de Napoléon, avait été introduit, avec l'allure d'un homme qui accourt à

l'instant de la bataille et avait dit, brutalement, la capitulation des

Autrichiens au bord du lac de Constance, puis montré les drapeaux

conquis.

--Cela lui rabattit le caquet, Mesdames... Sa Majesté a l'esprit fin.

Il lança des sourires d'intelligence, ici et là, de sa jolie figure

légèrement hâlée, ce qui faisait luire mieux les soies blondes de ses

courts favoris. Dressé sur les tours de sa cravate noire qui enveloppait

les pointes d'un col en fine toile de Hollande, son visage s'inclinait

gaiement vers les plaisanteries de sa fiancée aimable envers les

convives.

--M'est avis que ce jeune adjoint d'état-major n'usera point de

maladresse, opina Praxi-Blassans, penché dans le décolletage de Malvina.

--À quand les noces?

--Nous avons hâte, avoua-t-elle. J'épouse la France avec lui, et je bois

aux deux! Messieurs les officiers, qui me fait raison?

On leva les verres.

--Ô couple touchant, soupirait Aurélie, puisse la plus noble passion

remplir votre vie de gloire et d'amour!

--Il n'est pas à plaindre, déclara le général en riant très haut.

--Savez-vous, jeune homme, que M. d'Haugwitz faillit enlever votre

Malvina?... Oui... oui... Si la bohémienne le tenait aux sens, je crois

bien que notre belle Hollandaise le tenait au cœur!

Et Praxi-Blassans ricana en homme qui sait des choses.

--Chère belle, marivaudait Augustin, quel air inconnu respire le barbare

qui résisterait à tant de charmes, fût-il blanc-bec ou barbon, capitaine

ou ministre... Je ne puis qu'avoir plus de fierté d'être votre choix.

Elle lui tendit la main, qu'il baisa par-dessus la table. On applaudit

bruyamment à la grâce de l'un et de l'autre.

Bernard pensa placer un mot; mais déjà le vicomte et Gresloup

philosophaient au milieu d'un silence docile. Il blâma sa timidité, puis

fut triste. Lorsqu'il parlait un peu, prolongeant le discours, chacun

engageait avec le voisin d'autres propos, qui bientôt couvraient sa

voix. Nul ne prenait goût à ses histoires de guerre, à ses anecdotes. Il

lui fallait conclure devant le sourire obligeant et distrait de la

personne la plus proche. Ce mécompte lui échut encore. «Il y a une

heure, raisonnait-il, ces trois femmes aimèrent mon être entier. Et les

voici, tout attentives pour d'autres, pour ce vicomte qui parle de

Coblentz, de M. Pitt, pour ce freluquet de Gresloup qui résume en

maximes d'ennuyeuses pédanteries, qui vante les nomans écossais de je ne

sais quel Walter Scott. Si quelqu'un m'écoute, c'est ce pendard de

Mercœur, le général. Pitouët me flatte lourdement afin que je l'aide à

parvenir. Suis-je donc le sot qu'on dit. Vraiment je le suis. Ma sœur

elle-même se dispense de m'entretenir; elle regarde de ses yeux

attendris Augustin accoudé sur la chaise de Malvina, comme si elle

aimait la physionomie de l'amour plus que moi-même. Praxi-Blassans

ignore que j'existe. Edme crie à tue-tête qu'il a culbuté deux fermières

moraves, après avoir enfermé le mari et le frère dans une cave. Et tout

le monde rit aux larmes. Eh quoi! cette jactance d'écolier est-elle

plaisante? Mais pourquoi évitent-ils de savoir l'éloge que je voudrais

faire de Corbehem mort pour la richesse de Caroline, la carrière de

Praxi-Blassans, le triomphe de Napoléon, pour la France?... Il fut un

homme vertueux cependant; un noble caractère. Cela les ennuie... Mieux

vaut que je me taise...» Il s'attrista complètement. En vain les

œillades de Virginie lui rappelaient la puissance voluptueuse de leur

dernière étreinte. «Colonel, insistait Cavanon, le prince Murat tient à

ce que vous remplaciez votre cheval turc. Il me prie de vous en avertir.

L'empereur le désire beaucoup aussi. On se raconte même qu'il ne vous

donnera point la croix avant la première revue où vous serez monté de la

sorte, à la tête de votre régiment.--Oh! renchérit le général, tu sais,

Monsieur, tu es le plus beau soldat de la Grande Armée. Tout le monde le

pense.--C'est un magnifique cavalier que notre Bernard, jugeait

Augustin.--Un bel homme!--Ni grand, ni petit.--Et une assiette en

selle!--Un cavalier de vase grec, affirma le vicomte; digne d'orner un

bas-relief du Parthénon.--Plutôt une statue équestre du forum, ergota

Praxi-Blassans; plus bronze que marbre.--Certainement ajouta Gresloup,

je le regardais hier quand on lui a remis l'étendard. Devant l'aigle, il

me sembla le divin Auguste lui-même, l'image de Rome!--Mon héros! pleura

l'émotion de Virginie.--Mon frère! soupira la sœur.--Mon ami! sourit la

perverse Malvina.--Je ne connais pas de femme qu'il n'impressionne,

révélait Augustin.--Son cheval et lui composent un seul être.--Un

centaure!--L'Elle-même Force, comme eussent écrit les Grecs, cita le

vicomte.--La Force, oui, la Force!»

Ils s'extasièrent. Bernard jouissait mal de ces louanges. On le

regardait comme une statue de place publique, une chose insensible, un

bel objet.

Et il souffrit.

De toute son âme douloureuse, les sanglots à la gorge, il souhaita

qu'outre la Force, son fils, conçu tout à l'heure, eût l'Esprit.

Il le souhaita avec la constriction de ses nerfs retenant la rage

excitée par l'éloge injurieux des amis.

Et ce fut un moment d'épouvantable gésine où son désir enfanta,

peut-être, le sort différent de sa race.

Peut-être...

Car, après l'effort, il s'affaissa sur la chaise, désespéré d'obtenir le

succès du vœu. Il se résigna d'un geste à la Force. Il vida d'un trait

le hanap de vermeil ancien qu'on avait, par jeu, rempli de Tokay.

Mercœur jura le nom de Dieu pour dire son admiration.

Dès lors, dans son ironie mauvaise envers soi, le colonel Héricourt

éclata de rire à tous les propos. Il vit dans un vacillement l'éloquente

Aurélie raconter son voyage en Allemagne, et les aventures de la route,

Virginie se plaindre des postillons qui versent les voitures dans la

boue, Malvina dire comment, grâce au sien, elle avait échappé à la

poursuite de chevau-légers autrichiens, qui pensaient la prendre, avec

sa berline verte, avec ses bijoux, un jour où elle s'était égarée dans

une île du Danube.

«La force! répondit soudain Cavanon. Gardez-vous d'en trop médire,

lieutenant. C'est elle qui, à cette heure, enseigne au monde la liberté

des philosophes par le signe de nos victoires.--La liberté, ricana

Praxi-Blassans! Vous me la baillez belle. Essayez de dire une vérité

dans une brochure.--Cette liberté-là, le peuple vainqueur va

l'imposer.--Dans un siècle.--Dans un an.--Non, dans cinquante, répliqua

posément Gresloup, lorsque l'Europe aura eu le temps d'apprendre, de

juger et d'agir. Le temps féconde la vie. Les enfants d'aujourd'hui

apprennent. Leurs fils jugeront. Les petits-fils agiront.--Pour ma part,

j'espère que M de Lille mettra bon ordre à vos rêveries de jacobins,

interrompit le vicomte. Nous reverrons les fleurs de lis sur l'épaule

nue des libertins qui traîneront honnêtement le boulet dans les bagnes,

comme il sied.--Holà! Quelle rigueur!--En attendant, la Force donne du

bien à Buonaparté et à sa famille, Messieurs. C'est toujours cela.

Eugène Beauharnais épousera par la force des baïonnettes la fille de

l'électeurde Bavière; et sa sœur Stéphanie le duc de Bade! Ce sera

marqué au traité que nous discutons à Brünn!--Voilà la maîtresse de

Barras mère de vice-rois et de princesses.--Quand le cœur va, tout

va.--C'est comme la bâtisse!--Pour les dots, nous arrondirons au

détriment de l'Autriche, Bade et le Wurtemberg.--Les Impériaux

paient-ils les cent millions qui doivent fournir des revenus aux veuves

de la Grande Armée et des établissements aux chefs?--Cela m'intéresse,

car je suis porté pour cent mille livres sur la liste.--Peste, baron,

l'empereur dore vos lauriers!--«L'amitié d'un grand homme est un

bienfait des dieux.»--Cela vaut mieux que le commerce des voitures

prisés dans le Milanais.--J'étais humble charron, je deviens

financier!--À Naples, on mettra la cour à la raison, et Joseph

Buonaparté sur le trône.--Son frère Louis aura la Hollande.--Il pleut

des rois, Messieurs, il pleut des rois!--Buvons à la victoire. Ce vin-ci

pétille comme une œillade sous les galeries de bois!--Donc, conclut

Mercosur, chacun a sa part de gâteau. Mes sous-officiers gagnent. Ça va

bien. Moi, j'ai quatorze chariots à l'ombre dans une écurie de Vienne,

tous remplis de bonnes marchandises: vins, épices, uniformes, selles et

harnais, eau-de-vie, armes de luxe, pendules, montres, plus: deux cent

soixante-quinze paires de belles bottes. Un juif de cette ville m'a

envoyé son fils qui achète le tout. Il vient de se marier et entend

monter une friperie dans le quartier central, à l'enseigne du Florin

d'argent. Je passe marché avec lui. Je demande licence de retour. Et

alors, fouette postillon. En Sologne! Là j'aurai un lot de terre autour

de la maison, avant que le marchand de biens ne fasse renchérir. Ça ne

vaudra pas les Naples de M. Joseph, ni les Hollandes de M. Louis. On

pourra fumer de braves pipes, à l'aise, devant la grande cheminée. Il y

aura toujours pour les militaires de la Grande Armée un lièvre tué au

gîte, ou une perdrix aux choux avec un verre de vin gris. Voilà, mon

général, comment le diable se fait ermite.--Hé, Monsieur, tu ne vas pas

laisser le noble métier des armes, je suppose?--La richesse vous

enlèverait-elle le goût de l'honneur?--Oh! si on continue de faire

campagne, je reprends ma place dans l'escadron. Mais la paix, ça ne vaut

rien. Je ne suis pas un officier de garnison, moi. J'aime pas la chose.

On a trop d'histoires avec la prévôté. En campagne, je reste votre

homme.--Ah! ah!--Voilà qui me plaît. Il ne sait pas feindre, parbleu!--A

la bonne heure, capitaine.--Topez-là mon garçon.--Voulez-vous de ce

tabac. Il me vient par les galions d'Espagne, quand MM. les Anglais

supportent cette fantaisie... Vous savez, beau-frère: si les desseins de

l'empereur ne varient point, Anspach passe à la Bavière, en échange du

Hanovre que M. d'Haugwitz obtient pour son maître. En conséquence, il

n'est plus à craindre que les avoués de Prusse importunent votre

état-major pour cette contribution levée un peu lestement, il faut

l'avouer, sur les bourgeois de la province. Caroline en a tiré bon

profit. Dieu la garde! Nous sommes au point. Je bois à votre santé, ma

belle sœur; faites-moi raison, je vous prie.--Ce tokay est un

nectar.--J'aime mieux le bordeaux.--Madame, vous riez

trop.--Point.--Ceux qui veulent détester le crime aiment à honorer la

vertu!--Jurons de vivre libres et glorieux!--La cupidité sait multiplier

ses ressources.--Craignez Albion. La vérité sera sur ses lèvres et la

perfidie dans son cœur.--Sacrifions à Bacchus notre sévérité. Voici du

vin de France.--Je bois dans cet autre le sang de la terre allemande.

Notre conquête tient dans mon verre.--_Jus de la treille qui me

grises!_--Foin des censeurs moroses!--Ah! Madame, que votre robe donne

congé au polisson!»

C'était Malvina debout qui repoussait dans les plis du velours jaune un

sein récalcitrant. Bernard eut envie d'y mordre, d'autant plus qu'elle

riait à plein gosier, pour une plaisanterie d'Edme, tout rouge de

l'avoir dite. Cavanon la soutenait d'un bras. Virginie se leva, vint se

jeter au cou de son mari, qui la devina tout énervée par les

coquetteries de la Hollandaise. Aurélie se rapprocha d'eux. «Je suis

fort aise, colonel, cria le diplomate, que les hasards de la guerre vous

aient complètement épargné. Mme de Praxi-Blassans était dans les

transes. Les médecins ne réussissaient pas à la guérir de l'humeur

noire. La voilà qui s'anime et qui renaît. Quant à Mme Héricourt, elle a

failli crever tous les chevaux de poste pour vous joindre au plus

tôt.--Nous t'aimons tant, murmura Virginie. Oh! je l'avais bien deviné

jadis: Aurélie t'aime, tu sais, Aurélie t'aime. Elle t'aime..., et je ne

suis pas jalouse..., Bernard!»

La sœur baissa les cils; elle remuait un verre vide. Gravement son frère

lui prit la main, et la conserva dans la sienne. Il nota combien elle

avait changé depuis le jour de Brumaire où ils avaient senti une gêne

étrange, causant, solitaires, dans l'hôtel de la rue Saint-Honoré. Et

cette Zulma, son image, qu'elle lui avait mise au bras, pour le

consoler! Que restait-il de cette merveilleuse, et de ses colliers «à la

victime», que restait-il de la jeune femme effarée accourue au château

de Lorraine après l'exécution du duc d'Enghien? Il ne restait que la

mélancolie même dont ils s'étaient charmés un jour d'automne, sur le

banc du parc, lorsqu'elle portait en elle le petit Edouard, fils aux

yeux clairs, aux cils sombres, fils pareil à Denise conçue dans le

souvenir obstiné de la petite Bavaroise prise après le combat de jadis.

N'était-ce point la preuve miraculeuse et tangible de cette affection?

Aurélie, trois ans, avait étreint son frère par le corps de l'épouse,

disciple de sa belle-sœur pour les voluptés du sentiment. Aurélie était

l'âme passionnée, Virginie la chair voluptueuse du même amour

qu'admirait Malvina, maligne. Chair et parole de la sœur qui regardait

seulement Bernard de ses yeux profonds, Virginie répéta: «Oh! oui, nous

t'aimons, homme généreux et sensible, toi, notre gloire!»

Il mesura ce que le destin lui offrait de magnifique en cette heure,

dans la vaste salle aux lambris gracieusement sculptés sur la hauteur

des trumeaux. L'enfilade des lustres s'alluma, parce que l'après-midi de

frimaire s'obscurcissait dans le champ des grandes fenêtres. Les

troupeaux de prisonniers russes se bousculaient toujours au dehors,

piétinaient, se vautraient sous la surveillance des bergers à cheval,

vêtus d'habits verts et casqués de cuivre.

Semblablement il était vêtu, lui, le victorieux, contre qui se pressait

un amour extraordinaire en deux belles femmes émues. Et les officiers,

les soldats s'émerveillaient de le voir entre elles, d'un bout à l'autre

des salles, depuis le nouveau général, bonhomme tout larmoyant de sa

griserie, jusque, vers le fond de la longue galerie blanche, la

compagnie de Mercœur, qui cognait les tables à coups de poing, qui

bosselait les timbales de vermeil, qui jetait le vin mousseux aux

figures des laquais tremblants.

Ces misérables en souquenilles jaunes étaient les vaincus. Ils

subissaient la force.

Héricourt sentit la sienne agiter ses muscles et l'énergie joyeuse de

son esprit.

Si piteuses parurent les mines des valets. Différaient-ils du troupeau

captif et fangeux que les dragons poussaient à travers champs, vers les

bastions du Spielberg? Ils ne se révoltaient pas, ils baissaient leurs

têtes et leurs catogans poudrés. Ils étaient la faiblesse humble, lâche,

servile.

«Mon capitaine, chantait la voix perçante d'Edme, quand j'ai vu le

junker braquer le pistolet contre moi, j'ai dégainé. Je me demande

encore comment j'ai pu le faire si vite, tiens, comme ça (_au bout du

bras le sabre sortit du fourreau, brilla par-dessus les têtes des

convives_). Et vlan! (_un lustre atteint volait en éclats de cristal qui

s'émiettèrent_). Eh bien son kolback a sauté comme ces débris de verre.»

Pitouët objecta. Il préférait les coups de pointe. Comme le lustre se

trouvait entamé, rien n'empêcha d'assortir l'exemple à la théorie. À son

tour il dégaina, pourfendit, avec les pendeloques, une boule creuse qui

acheva de se briser au milieu de la table, sur le goulot d'un flacon.

Edme blâma la mollesse de l'estocade. D'une seule poussée il ébranla le

grêle édifice de prismes et de lumières qui, projeté vers le plafond,

aspergea les buveurs de cire et de bobèches rompues.

Malvina, Virginie, applaudirent à la jeune vigueur du maréchal des

logis. Rose et chancelant, son sabre sur la nappe, il jouit du succès.

Toutefois Cavanon admettait la suprématie du coup de taille. Son

cimeterre bleu, damasquiné d'or, coupa la tige de bronze: tout s'écroula

dans un cataclysme de verre et de plâtre, le plafond s'étant lézardé.

Le rire de Malvina fut plus fort que le bruit. Virginie vantait les

muscles de son époux. «Oh!» fit Héricourt, modeste. Cependant il savait

que son bras puissant accomplirait d'un coup l'œuvre des trois autres.

Il eut envie qu'on le priât d'essayer. Il marquerait encore l'excellence

de sa force sur les victorieux mêmes. En tumulte, Cavanon le défia. Le

général encourageait. Edme désignait le second lustre. Le vicomte

ricanait, ironique. Gresloup haussa les épaules.

Ce geste décida le colonel. Il ne voulut point souffrir qu'on lui donnât

des leçons. Praxi-Blassans l'exaspérait aussi en comparant à ceux

d'Austerlitz les lutteurs de la foire. Héricourt désira paraître

redoutable aux plaisants. Par surcroît, les vapeurs du vin échauffaient

ses oreilles. Les yeux d'Aurélie brillèrent autant que la foudre, et ils

grandissaient, lui sembla-t-il. Les dents de Malvina l'éblouirent

encore. Il fallait être plus fort que Praxi-Blassans, qu'Augustin

dédaigneux au bord du sofa dont il arrachait la ganse, machinalement, de

l'éperon. Et puis les nerfs de Bernard se roidissaient, vibraient; ses

dents s'agacèrent. Tout bourdonnait à ses oreilles: cris, rires et

chansons, soupirs de la cornemuse qu'un soldat breton gonflait, les

joues rondes, à l'extrémité de la galerie finale; appels de la bourrée

que deux Auvergnats, sur un large guéridon de marbre, dansaient, les

gestes en guirlande, et tapant du talon. C'était une animation violente

des visages congestionnés au-dessus des plastrons rouges, entre les

épaulettes qui sautillaient. Ici on s'amusait à rompre par la pression

de la main des verres emmaillotés de mouchoirs. Là deux jeunes gaillards

valsaient et tourbillonnaient au milieu d'une assistance approbative. Un

loustic parisien faisait des propositions lascives à la nymphe de marbre

qui s'érigeait blanche et nue, sur un socle. Monté près d'elle, il la

saisit à la taille, et lui baisa la gorge. Mais la plupart

s'intéressaient au capitaine Mercœur, qui retroussait une manche et

promit de fendre la table de chêne doré soutenue par des faunes

accroupis. On discuta pour apprendre si un casque et son crâne offraient

plus de résistance. Le colonel recommandait à Mercœur un coup de revers.

Comme l'autre refusait de comprendre, Bernard regarda le second lustre

qui pendait jusqu'aux bouteilles, presque. Les lumières scintillantes se

confondirent, vacillèrent pour ses yeux troubles. Porter la ruine dans

cette grappe de cristaux et de lueurs lui sembla glorieux. Ces

chandelles lui riaient à la face; eût-il cru. Elles lui fatiguaient la

vue, d'abord. Une avide curiosité lui vint de reconnaître, au lieu de

cette clarté, les dégâts et les décombres. Il aurait accompli cela. Il

aurait agi, détruit. Et sa force, encore une fois, soumettrait le luxe

des vaincus. Trois mois, n'avaient-ils point menacé sa vie de leurs

mitrailles, de leurs charges, de leurs fusillades? Par un coup de revers

il avait tué le Russe qui, colossal et roux, près de l'étang, abattait

contre lui sa crosse. À ce coup le colonel devait la vie présente, la

joie du vin, la conscience de triompher, la tiédeur de Virginie à son

épaule, la malice prometteuse de Malvina, les regards profonds d'une

sœur passionnée, l'attention favorable des hommes grandis par les

culottes à pont et les hautes bottes à l'écuyère. Un coup de revers, en

plein lustre, et ils l'admireraient évidemment... Ce fut. Cristal et

chandelles s'éparpillèrent, choquèrent les murs, roulèrent sur le

parquet, dans un bruit formidable de verre et de bronze. La stupeur

immobilisa les visages; car Mercœur n'avait pu fendre la table. Il

déclara son essai plus difficile et se vanta de renouveler l'exploit du

colonel. «Essayez-donc, capitaine!» commanda Bernard colérique et

glorieux, en désignant de sa lame le premier lustre de la galerie.

Mercœur se précipita, sabra, enleva seulement une branche et deux

lumières. Une huée constata cette faiblesse, exalta la force du chef.

Dressant sur la table son beau corps drapé de velours jaune, Malvina fit

mine de couronner le frère d'Augustin. On acclamait. Les mains

applaudirent au bout des manches vertes et des parements rouges. Là-bas,

la cornemuse soupirait toujours; les Auvergnats dansaient encore la

bourrée; le loustic embrassait étroitement la statue de la nymphe.

Soudain, tous les dragons d'une table dégainèrent et attaquèrent à leur

tour le lustre pendu sur leurs timbales. En vociférant, d'autres les

imitèrent. Ils bondissaient avec leurs fourreaux. Ils décrochèrent leurs

casques, ils les saisirent par les crins et exécutèrent le moulinet. Un

ivrogne creva le sexe d'une Vénus peinte en un tableau mythologique.

Avec son poing vigoureux, l'un enfonçait le cannage d'un siège. Celui-ci

écartelait les membres d'un fauteuil; celui-là enlevait sur le dos un

meuble italien marqueté d'ivoire et d'écaille qui glissa, s'abîma, se

fendit contre la mosaïque du sol. Tous éprouvaient le maximum de leur

vigueur. Ils se firent émules. Mercœur assura qu'il enlèverait un

laquais allemand à bras tendu. L'homme résistait. On l'empoigna de telle

sorte qu'il apparut haussé sur vingt bras robustes, tandis qu'il agitait

vainement ses jambes en bas rouges. Ses camarades se jetèrent à genoux

dans un coin; ils imploraient. «Bon, bon, grommelait le général, nos

gars ont risqué leur peau; ils s'amusent à présent. Ils ont bien le

droit, hein?... Laisse-les, capitaine, laisse-les!» L'ancien postillon

goûtait cet athlétisme des soldats; il les excita par des bravos.

Cavanon lança une pièce d'or au plus étonnant; Malvina un baiser.

Alors ils cessèrent de contenir leur violence. Toute la bande s'amassa

contre une porte close que les épaules ébranlèrent. Mufles de dogues,

profils de corbeaux, poings hâlés et velus, faces maigres, nerveuses, se

collèrent aux battants décorés de pipeaux et de paniers fleuris en

relief. Héricourt attendait que la boiserie craquât, sous la pesée des

corps verts et blancs. Les jambes se tendaient dans les bottes. Il

imaginait leur désir en même temps qu'il voyait leur effort. Il

souhaita, pour l'honneur de l'armée, que la porte cédât vite à la

vaillance des statues équestres, si jalousement créées de son art.

Les dragons triompheraient aussi de la porte. Il leur fit honte de cette

faiblesse qui s'attardait. Enfin la peinture s'écailla. Une longue

fissure se prolongea jusqu'au chambranle. Edme et Mercœur lancèrent un

guéridon de marbre, les autres s'étant écartés. Les battants achevèrent

de se rompre, crièrent et tombèrent sous les coups de bottes, tandis que

la statue de la nymphe, à l'assaut du farceur, s'abîmait. La tête brisée

roula dans les jambes aux acclamations de tous. Praxi-Blassans, Gresloup

et Augustin entraînèrent dehors les trois femmes. Malvina refusait,

applaudissant les coups de poing de Mercœur; elle riait à l'amoureux de

la nymphe qui s'étendit près du marbre. Virginie imitait les gestes, la

joie de la Hollandaise trait pour trait. «C'est cela que ton cœur aime,

mon frère, murmurait Aurélie: la fureur de ces hommes forts et ta fureur

aussi?... Oui je comprends que tu chérisses cette ivresse qui te grandit

encore. Tu sors de toi-même. Tes yeux brillent. Ton sein palpite de

passion, tu as envie de t'élancer dans l'espace et de détruire aussi. Tu

veux vaincre les hommes dans leur œuvre autant que dans leur corps. Tu

veux que la matière crie merci, comme celui que ton cheval foule aux

pieds dans l'ardeur du combat! Que tu es bien toi-même, Bernard, mon

frère, toi-même, toi que nous aimons, puissant guerrier! Fléau de

Dieu!... qui châties l'orgueil des artisans et des philosophes. Voyez,

mon cousin, et toi Gaétan, admire mon frère. On dirait, parole, l'ange

exterminateur!»

Le colonel n'écouta plus. Courant à la porte, il terrassa par grands

coups de botte les débris qui s'opposaient à l'élan des ivrognes. Il les

franchit, se loua de sauter avant tous dans un salon désert, et de

fracasser du sabre les bras de la Niobée, qui tombèrent lourdement. Une

autre porte fut ouverte d'abord. Et l'on reconnut le cabinet de physique

où le gorille, empaillé sur un socle, montra les dents. Le monstre

attira la colère moqueuse de tous. Ils le renversèrent, le décousirent,

répandirent le foin et le son qui l'emplissaient. De la tête et de la

peau Edme se costuma. Les dragons rompirent une bouteille de Leyde,

croyant qu'elle contenait des feuilles d'or; Bernard, qui poussait à

gauche, découvrit une rotonde, un miroir, des cuvettes dorées sur leurs

trépieds d'acajou, une commode ventrue, une baignoire de porcelaine; ce

fut à qui détruirait le plus de chose dans le moindre temps. Un sofa de

soie cramoisie fut aplati sous la danse des hommes lestes, puis déchiré

à la pointe des éperons. Certes le colonel Héricourt se manifestait

comme le plus fort. Les pendules d'albâtre volaient au revers de son

arme. Il enfila les coussins de panne bleue à guirlandes jaunes. Il

massacra de minuscules personnages en Saxe qui dînaient sur une étagère;

puis revint à la bibliothèque, soudain, pris de rage contre les livres,

ces livres qu'il connaissait trop peu et qui le rendaient inférieur aux

remontrances d'Augustin, du vicomte, de Gresloup, de ses beaux-frères.

Aux bouquins, il devait l'humiliation de sa vie, à ces grimoires

ridicules, à ces jouets d'infirmes et de maniaques. Il aima voir les

soldats, arracher les pages; mais, par un scrupule obscur, il n'osa

lui-même les imiter. Les volumes à tranches pourpres servaient, de

balles. À quoi bon les livres où se contredisent les systèmes, où se

nient les histoires, où le sublime de l'amour et de la gloire est

méconnu par des sophismes. Inconsciemment les dragons comprenaient cela.

Ils s'acharnèrent sur les traités de mathématiques et les ouvrages

latins des philosophes. La voix de Gresloup s'interposait en vain.

«Laisse-les, Monsieur, laisse-les donc, ils s'amusent, quoi!...»

répondait le général heureux. Edme, travesti en gorille, imitait le

rugissement du lion. Mercœur lança du pied vingt volumes en l'air:

«Tiens, voilà pour les _Origines des Choses sacrées!_ Va-t-en au ciel,

parbleu, _Pluralité des Mondes!_ Oh! oh! _Discours sur la Méthode_

prétendrais-tu endormir un capitaine de la Grande Armée! Au ciel, aussi

L'_Ethique!_--Ah! il devait l'être, étique, l'olibrius qui a griffonné

cette paperasse!--Au ciel!--Au ciel!--Au ciel!--Voilà comment lisent les

dragons de la Grande Armée!--Je crois volontiers que ce beau capitaine

est un excellent Français, remarquait la voix criarde et impérieuse de

Praxi-Blassans. C'est là ce qu'on nomme la franche gaieté gauloise et le

véritable esprit de Molière, que vous en semble, mon cousin? Vîtes-vous

jamais les Trissotin et les Vadius molestés mieux que par ce dragon.

Trissotin se nomme, il est vrai, Spinoza, et Vadius, Descartes; mais ils

n'en sont pas moins des grimauds insupportables à la belle raillerie de

notre esprit national!»

Le général haussa les épaules devant le ton aigre du diplomate.

--Bah! pour quelques bouquins malmenés, je ne vais pas leur gâter leur

plaisir, peut-être, hein? Vous ne voudriez pas, Monsieur le Comte? Des

braves qui viennent de risquer leur peau, pendant trois mois, hein!

Derrière la fourrure du gorille, Edme entraîna la compagnie d'élite

entière, affublée, qui d'oiseaux empaillés, qui de cartes murales en

manière de manteaux. Une nouvelle porte résista dont Mercœur enfonçait

la serrure à l'aide d'un chenet de fer. Un valet qu'on trouva derrière,

deux pistolets aux mains, fut immédiatement frappé; les balles se

perdirent dans le plafond. L'homme sanglant tournoya et fut tomber,

flasque, en la souquenille jaune à parements bleus, devant les pieds

mêmes du seigneur infirme. Ils s'arrêtèrent, ébahis de voir ce chétif,

debout entre ses béquilles, une épée de cour au poing. Frêle et résolu,

il abritait de sa personne une cornue emplie de liquide doré

bouillonnant sur le fourneau. Vingt tubes de verre, séparés par des

flacons pleins de matières métalliques, de cristaux, de liqueurs et de

poudres aboutissaient aux trois goulots de la cornue. Silencieux

d'abord, les barbares commençaient à rire, se le montrant. Il cria de sa

voix féminine:

--Vous me tuerez donc avant que de toucher à ceci!...

--Qu'est-ce qui mijote, dans ton pot? demanda Mercœur.

--Réponds au capitaine, béquillard!

--Allons, donne-nous de ta cuisine, si c'est du bon.

--En a-t-il des tasses et des bols, et des tuyaux; ma mère!

Héricourt avisa les veines gonflées au front du jeune savant, sous la

peau blafarde; la main diaphane se crispait à la garde de filigrane.

Toute la nervosité du pauvre être se tendait pour une haine évidente

contre ceux qui attaquaient le mystère de son œuvre. Il regarda le

laquais évanoui qu'une estafilade rougissait à travers le front; et,

haussant les épaules, il dit:

--Vous n'êtes que la force, rien que la force stupide...

--Dis donc, je vais t'apprendre à parler, l'olibrius; veux-tu que je te

fesse, à la manière de chez nous?

Mercœur s'avançait la main haute. L'idée parut étonnante à tous qui

crièrent: «Oui, oui, mon capitaine, fessez-le!--Bas la

culotte!--Mettez-lui le nez dans sa ratatouille!--En v'là un drôle de

marmiton!--Assieds-le dans son fourneau, pour voir!» Le seigneur

s'affermit sur ses béquilles et présenta la pointe de sa lame. Il gémit:

--Écoutez-moi... écoutez... Ce qui est là dans ce vase, ce liquide

bouillant... écoutez!

--Quoi! Je m'en fiche de ton vase, et de ton ragoût, moi!

--Cela peut-être guérira de la mort, quelque jour, vous, vos enfants, le

genre humain.

Mais la voix tremblante fut éteinte par l'hilarité de cinquante

ivrognes. Edme rugit sous la peau du gorille. Mercœur, d'un revers de

sabre, envoya tinter contre l'armoire l'épée de cour. L'infirme chancela

entre ses béquilles, leva des yeux ironiques vers le colonel Héricourt

qu'avaient déjà ressaisi les paroles de Praxi-Blassans, et qui se

reprenait à l'ivresse, honteux de soi: le caractère?... Il admira le

courage de ces regards tristes qui plaignaient le vainqueur de sa

sottise. Mercœur allait étendre les mains jusqu'aux épaules du savant.

D'un poing solide, Bernard arrêta brusquement le capitaine et

s'interposa:

--Mon colonel, balbutia Mercœur, je ne suis pas de service, ici; je

suppose.

--Fixe! commanda la colère d'Héricourt, qui se redressait.

Presque tous les soldats joignirent les talons, s'immobilisèrent.

--On n'est pas de service, ici, tout de même, répéta l'un. En voilà une

fête, alors!

--Fixe! et silence... Rengainez les sabres!

Ensemble toutes les lames glissèrent dans les fourreaux.

--Demi-tour!

Les soldats obéirent en titubant. Ils grommelaient; mais le vicomte et

Gresloup les poussèrent, distribuèrent des punitions.

Le grand corps du laquais resta le long des dalles, aux pieds de

l'infirme, de qui le visage ruisselait.

--Allons, allons, vous n'êtes encore qu'un demi-sauvage, beau-frère,

ricana Praxi-Blassans!... Monsieur, ajouta-t-il, en se tournant vers

l'infirme, veuillez accepter nos excuses. Ces gens sont ivres et sans

politesse.

Bernard roula le fauteuil jusqu'au jeune homme.

Pour la première fois de sa vie, il goûta une satisfaction à s'humilier.

Étonné de soi, il rassembla des coussins.

Le général haranguait les hommes dans l'autre salle.

«Quelle infamie, disait Gresloup au vicomte. Est-ce pour cela qu'on les

instruit, dans le courage, dans l'honneur. On ne sait plus que faire, en

vérité, de bien et de mal.» L'infirme murmurait des explications. Ce

liquide bouillant au fond de la cornue, il le soignait depuis deux ans,

près de parfaire l'élixir qui rassemblait les principes organiques de la

vie animale. Au moyen de la chaleur, il croyait pouvoir réussir une

combinaison chimique qui donnerait la force aux chétifs, la santé aux

débiles. De la sorte, nul ne souffrirait plus sur le monde.

Le seigneur haleta dans le fauteuil où le colonel l'avait assis. La

sueur ruissela davantage contre sa figure. Bernard s'imaginait être

encore à l'instant passé. Stupidement vaniteux d'une force qui

détruisait vite, qui anéantissait les choses aux acclamations de brutes

furieuses, il se détesta. Le caractère!... Il eut envie de partir. Il ne

voulut pas supporter le reproche triste du savant, de Gresloup, du

vicomte.

Ayant avisé une porte, il empoigna son fourreau, sortit, et courut par

les couloirs, les pièces vides, comme s'il fuyait le souvenir de ce

qu'il était tout à l'heure.

Ce fut l'épouvante de soi; une panique de sa force poursuivie par sa

raison.

Vainqueur vaincu, il dégringola un large escalier, trouva le perron, et

le carrosse, où Praxi-Blassans poussait Aurélie. Sous un prétexte, il

s'y réfugia.

--Oh! la force qui tue, soupira la sœur.

--Je suis honteux pour ces hommes; et cependant ils agissent dans le

devoir d'agrandir la patrie!

Pâle de colère, Praxi-Blassans sifflait un air d'opéra.

--Pour agrandir le prestige de notre maison, nous avons aussi, Bernard,

abrégé la vieillesse de notre père, dit encore Aurélie.

Criminels, ils se turent. On attendait Virginie et Malvina, que Cavanon

s'obstinait à vouloir reconduire. Mais le tumulte s'accrut à

l'intérieur, ce qui excita les quolibets de quelques dragons, occupés

dans la cour à charger leurs chevaux d'objets précieux. Enfin les dames

parurent. Cavanon donnait la main à la belle Malvina; le général

ajustait maladroitement un fichu de martre sur la robe écossaise de

Virginie. Augustin brossait sa manche d'habit, derrière eux. En ce

moment, une fenêtre s'ouvrit: les deux béquilles noires de l'infirme

volèrent jusqu'aux chevaux des soldats, dans la cour, puis un corps

inerte entre les pans d'une vaste redingote.

--Ciel! fit Aurélie, en même temps que l'on entendit le bruit mou de la

chute, et la grosse voix enrouée de Mercœur:

--Va-t'en faire de la philosophie, imbécile...

Aux fenêtres, les trognes de la compagnie d'élite craquèrent d'une

hilarité générale...

--Fouette, donc, postillon, commanda Praxi-Blassans!

--Barbares! jeta la jeune femme qui fondit en sanglots et sombra dans

une attaque de nerfs.

La Force Le Temps et la Vie · 第 26 / 28 题