XVI

Parmi les officiers, quelques-uns dormirent seuls plus d'une heure. La

joie fébrile des hommes combattait aussi leur repos. Toute la nuit on

entendit des rires, des appels. On faisait bombance autour des feux; on

plaisantait la mort avec un cœur résigné à s'émouvoir devant le

spectacle de la ruée gigantesque, pour salaire du péril; c'était la

rumeur d'une foule en liesse.

À plusieurs reprises, une musique régimentaire joua des airs graves de

Grétry. Alors les voix du peuple se turent, écoutèrent l'âme de la

nation, qui, lointainement, derrière ses lignes, ses masses, rappelait

aux hommes le génie de leur race et son obscure mission de gloire.

--À l'ordinaire, murmura Gresloup, tous ces gens n'aimeraient qu'une

fanfare brutale et vive; ils n'écouteraient cette harmonie que par

discipline, sous la solennité du drapeau. Vous n'entendez plus, Edme, un

rire, une insulte, un cri, à cet instant. L'esprit de tous est devenu

subitement un seul esprit attentif et mieux doué pour croire avec

gravité. Voilà tous ces petits commis de boutique, ces laboureurs et ces

pâtres de France en soudaine possession de l'intelligence que seule

connaît, d'habitude, l'élite des citadins. Je ne sais pas ce qui me

touche le plus, de la beauté de cet art ou de la magnificence de ces

milliers d'esprits qui s'unissent, qui renforcent par cette communion

leur génie afin d'admirer l'âme profonde de leur race, de la chérir,

d'accepter, pour sa suprématie, la mort de tout à l'heure.

--Vous parlez toujours de mourir, répliqua Bernard. Bien peu s'en

occupent, allez. La plupart espèrent ce qu'ils boiront demain soir, le

repos de la caserne et l'invincibilité certaine de leurs bras...

--Voyons, lieutenant, quoi: nous sommes des Français de la Grande Armée,

hein? Est-ce que tu ne sens pas qu'on va les bousculer un brin, les

Austro-Russes... Je te demande un peu, il n'y a que les pleurards qui

mangent le pruneau de plomb...; et le colonel fit retentir sa grosse

joie.

Hëricourt ne pensait pas mourir. Il excitait au fond de lui une rage

secrète. Derrière ce mont du Pratzen illuminé de feux, et qui sembla se

mouvoir lui-même par des milliers d'ombres en marche vers la droite,

vers les étangs de Menitz, il découvrirait enfin un pays libre

d'humiliations et de peines, où il pousserait, triomphateur, son cheval

turc, devant l'enthousiasme des soldats et les drapeaux inclinés. Car il

suffisait de pourfendre les visages russes, de bousculer les grands

chevaux gris surmontés de colosses aux armures de bronze, il suffisait

d'abolir l'ironie d'Augustin en chaque figure ennemie, la malice de

Malvina, la mollesse de Virginie, la rancune de Caroline, la tristesse

d'Aurélie et l'injustice du grand Rival. À force d'héroïsme, il

écraserait ces forces mauvaises qui contrariaient son énergie, qui

utilisaient pour cela les corps russes, les armes autrichiennes, les

canons impériaux. Mais les six cents dragons, formes de sa volonté,

balayeraient cette fois la résistance du destin dressé contre son

bonheur. Il eut envie de confier à un ami ces pensées. Il se rapprocha

du silencieux Corbehem. Celui-ci fumait à demi sommeillant, près

d'Ulbach endormi dans son manteau, à l'abri d'une toiture de paille

soutenue de piquets. Héricourt dit: «Capitaine Corbehem, je vous aime

mieux que tous les autres officiers du régiment, et j'aime vous le dire,

cette nuit, vous toucher la main... Les autres se battent pour des

raisons particulières; vous, pour l'honneur de l'armée et de votre

escadron. Vous êtes un homme d'honneur véritable. Il en reste peu. Je me

sens heureux de vous assurer que, si demain le sort nous favorise, je

m'efforcerai de vous être utile par la suite.» Le capitaine ne répondit

rien; mais, dans ses yeux bleus, au bord des paupières rougies, une

larme troubla son regard sévère. Ces deux hommes qui n'avaient point

échangé, au long de six ans, la moindre phrase étrangère à leur service,

se comprirent aussi liés par leur estime réciproque que deux époux par

un amour ancien, sincère et passionné.

Bernard lui révéla toute son existence. Corbehem était né, dans une

grande ferme de Flandre, domaine de sa famille depuis le XIIIe siècle.

Il subsistait du manoir un donjon qui servait, à cette heure, de

pigeonnier en haut, de fournil en bas. Laboureurs, brasseurs et

chasseurs, soldats aussi, les ancêtres s'étaient humblement succédé. Il

ne put rien conter d'illustre sur leur vie. Il aimait le grand air et

les exercices du corps. La guerre lui valait cela. C'était toute son âme

de fort mangeur, aux pommettes sanguines. Il ne souhaitait rien qu'agir

avec ses larges épaules, boire à la mesure de sa vaste bouche, de sa

panse arrondie; puis ne pas dévier d'une ligne hors la route d'honneur

que, l'illusion de son adolescence avait tracée. «À mon avis, mon

commandant, la seule chose que les infortunes ne peuvent atteindre, ni

l'inimitié des hommes, c'est l'orgueil intérieur, celui qui souffre et

blâme lorsque nos actes veulent démentir l'idée du bien, celui qui

s'enthousiasme lorsque cette idée et nos actions s'accordent

parfaitement. Tout le reste est sujet à l'erreur, à la faiblesse. Et

voilà!--Oui, oui, reprit Héricourt; c'est la seule vérité. Mais j'ai

besoin que cet orgueil intérieur, comme vous dites, devienne évident et

public.--Moi non, répondit simplement Corbehem; et cela fait que je vis

plus heureux.»

Délégué par Murat, Cavanon assembla le régiment, aux dernières heures de

la nuit. Près de lui, le chef d'escadron Pitouët, muni de ses

paperasses, renseigna sur le terrain qu'on ne distinguait pas. Seulement

une immense rumeur persistait, une rumeur aux mille yeux de feu, et dont

les ombres se mouvaient d'un point à l'autre de l'horizon noir. On

entendit les cortèges d'artillerie descendre du Pratzen vers les étangs

dans un même roulement sourd, qui, parfois, s'arrêtait, et que

couvraient parfois des clameurs brèves.

On se mit en selle. Cavanon prévint les officiers de leur devoir, leur

rappela qu'ils couvraient la droite du corps Lannes, les divisions

Suchet, Caffarelli, qu'ils suivaient les chasseurs de Kellermann, que

les quatre mille cuirassiers d'Hautpoul et de Nansouty les appuyaient en

arrière, que Soult, à leur droite, pousserait les bataillons contre le

centre russe, qu'ils avaient à combattre l'aile droite ennemie,

infanterie de Bagration, cavalerie du prince de Lichtenstein, que les

soixante-quinze pièces établies sur la colline, renforceraient le

mouvement.

Droit à cheval, le gant sur la cuisse à trèfle d'argent, il déclama ses

instructions. L'on s'engageait dans la plaine. Les hommes firent

silence. Les cuirs craquaient. Le régiment défila par des éminences de

terrain, où le profil maigre de Pitouët apparut toujours, éclairé du

falot tendu par un dragon devant les notes et les croquis. Il en

expliquait au baron l'importance. On marcha une heure, puis les lignes

s'arrêtèrent, se fixèrent dans la nuit; des falots avec des ombres

équestres coururent. Le froid du matin donna l'onglée, et les hommes

mirent pied à terre pour battre le sol de leurs semelles. Brusquement le

canon tonna sur la droite; une seconde fois; et, dans un fond, la

fusillade crépita, telle une friture que secoue la ménagère. Héricourt

flaira l'air, tendit l'oreille. Il crut sa rage invincible. Il se

trouvait alors entre son escadron et celui du vicomte disparu dans le

collet du manteau. Mercœur dit aux hommes de l'élite: «Voilà le bal qui

commence et la musique. On va s'étriller proprement, mes fistons.

Coupeau, tu peux achever ton fromage. Il est permis de lâcher une

agrafe... et de desserrer la boucle...» Les bonnets à poil se

penchèrent. «Paraît que les chevaliers-gardes ont promis de balayer la

cavalerie française. Ce sont des jolis cœurs pour les demoiselles des

seigneurs russes.--Faudra voir à faire pleurer les dames de

Saint-Pétersbourg!--On leur cassera le nez à ces muguets.--On leur

étalera les tripes.--On leur retournera les poches.--Et leurs dames

viendront après recoller les morceaux.--Bon, voilà l'orchestre qui

grogne!--Silence dans les rangs!» L'orage de la bataille s'éployait vite

à travers le matin. Edme tâchait de voir aux interstices de la futaie

humaine. L'état-major de la division parcourait la route d'Olmütz,

papillonnait autour de la voiture de campagne, où trois généraux, debout

sur les banquettes, examinèrent, à travers les tubes articulés des

lunettes, l'échiquier de la cavalerie répandue sur la plaine dans un

soleil d'hiver, qui troua les brumes. Ils agitaient leurs mains gantées

de daim; les estafettes partirent au galop vers les couleurs des

fanions.

À gauche de la route, les schakos de la division Suchet formaient un

long champ de plumets rouges, depuis les verts sapins des collines

moraves jusque l'éminence aux batteries. Là, des retranchements étaient

garnis par l'uniforme bleu de l'infanterie légère. Sur les talus, dans

les ravins, le long des pentes, fourmillait une foule tumultueuse,

active, bandée par les lumières des baïonnettes en ligne, et qui

marchait derrière le trot des officiers montés, levant parfois l'épée

pour les changements de direction qu'annoncèrent les clameurs répétées

des ordres.

En arrière de la route, fort loin, un mur d'acier brillant était la

masse des cuirassiers d'Hautpoul et de Nansouty, tandis qu'en avant, et

à gauche, les sacs fauves, les buffleteries blanches, les hautes guêtres

noires de la division Caffarelli s'éloignaient au rythme de huit mille

pas foulant la terre meuble des emblavures. «On se croirait à une revue,

dit Edme.»

Rien d'abord ne se révéla de l'ennemi que la propagation de la canonnade

le long du Pratzen vert et gris, écorché de ravins où siégeaient de

petits villages ternes à toits de chaume autour de leurs églises, dont

les bulbes couverts d'ardoises étincelaient au soleil rose.

Et ce dura, de la sorte, longtemps. On avançait au pas des bêtes en

ligne de bataille. Un large espace séparait Héricourt, Cavanon, le

colonel, Pitouët, des chasseurs à cheval qui précédaient. Une de leurs

colonnes en uniformes à galons blancs gardait aussi la droite.

--Par delà cette colonne, avertit Cavanon, attendent quatre-vingts

escadrons russes et autrichiens sur deux lignes. Et, cette colonne

dispersée, ils nous chargent!

--Oui, grogna Pitouët, on va produire du gâchis. Les chasseurs seront

refoulés sur l'infanterie et la bousculeront.

--Pourquoi n'attaquons-nous pas, demandait le colonel. Quels lambins!

Regarde-les donc: Messieurs les généraux qui font les grands bras sur

leur calèche...

--Sans doute Lannes veut d'abord gagner le plus possible de distance sur

la route d'Olmütz, expliqua le major; il ne veut pas s'attarder ici.

Il arrêta son cheval turc pour se retrouver au niveau de Corbehem, qui

dirigeait l'escadron de tête, à sa place; et ils avancèrent en silence

quelque temps. Ils se regardaient, le sourire aux yeux.

On alla. Bernard courut d'un escadron à l'autre, amoureux de ses belles

statues, vertes et rouges. À peine un rictus crispait-il les faces

amaigries, hâlées. Cependant le vicomte parut légèrement pâle devant la

compagnie d'élite, à distance de Mercœur, dont la face méchante

reniflait l'air et dont scintillaient les yeux cruels. Cahujac

plaisantait les soldats, tiraillait sa bride, criait de brusques

injonctions, disant au major: «Moi, ça m'amuse. Je suis très content,

moi, nous allons secouer ces imbéciles de Russes..., hein, mon bon,

tonnerre!...» Le nez de Marius blêmit, encore que lui-même, tout

affairé, les regards mobiles, s'essoufflât au grand trot du cheval qu'il

menait, adjudant-major, de la tête à la queue de la colonne, car les

trois escadrons gardaient inexactement leurs distances. Il craignit

qu'un changement de front sur la droite ne pût s'exécuter à l'aise, en

cas d'attaque par le flanc. La canonnade empêcha le major de le rassurer

par des raisons suffisantes. «On dirait qu'on décharge du bois dans une

cour de la rue du Bac, pour les feux de Brumaire,» observait Edme à la

minute où, soudain, les chasseurs verts et blancs de l'avant-garde

défilèrent au galop, s'éclipsèrent à gauche, démasquant la division

Caffarelli, qui parut avec les tresses blanches et les panaches rouges

de ses schakos évasés, l'arme en joue vers les lances innombrables de

uhlans noirs. Cent de leurs chevaux culbutèrent, ruèrent, tombèrent,

sous la foudre des feux de salve; tandis que l'air se troublait de cris;

que la terre se couvrait d'uhlans ressurgis de leur chute.

Presqu'aussitôt le flot des chasseurs revint à la charge, par les

intervalles des bataillons, et submergea le désordre des Autrichiens,

qui se ralliaient en hâte autour de leurs chefs. L'infanterie

rechargeait.

Alors il parut à Bernard que toutes les pentes du Pratzen glissaient

dans la plaine. La hauteur s'écroulait au fracas d'escadrons galopants,

d'artilleries trottantes, en avalanches de cuirassiers de bronze, en

nappes de régiments hérissés du bois des lances. Le Pratzen dévala

contre l'armée française, comme si les feux qui enfumaient les villages

eussent rompu sa cohésion matérielle. À droite, où pétillaient les

fusillades enveloppant les colonnes amies, ennemies, elles s'abordaient

et se pénétraient à travers les rues incendiées, les courtils ravagés,

les champs recouverts par les nues blanchâtres des canonnades. Et, comme

si le cataclysme eût rejailli jusqu'à Bernard, les uhlans échappés aux

salves de la ligne Caffarelli et fuyant les chasseurs se rejetèrent aux

dragons, qui les regardaient accourir, sombres d'uniformes, la lance

basse, les figures inquiètes et vociférantes derrière les cous tendus de

leurs petits chevaux gras. Quand on put distinguer les cuivres de leurs

schapskas et leurs parements jaunes, les uhlans se ralentirent,

s'arrêtèrent, éperdus d'être au milieu des troupes françaises, puis se

groupèrent en un troupeau sage, qui gagna timidement la route d'Olmütz

pour se rendre. On le laissa.

Un peu plus tard, le régiment côtoya l'infanterie, qui serrait l'arme au

bras contre les revers blancs des habits sales. Déjà les figures étaient

grises de poudre tirée. Roides, les yeux avides et les paupières

sanglantes, les soldats marchaient, balançaient leurs mains gauches,

avançaient la même guêtre noire sur deux mille jambes nerveuses. Les

chefs regardaient au loin, sévères et la bouche crispée, derrière les

petits tambours battant la caisse d'un rythme égal. Héricourt aima ceux

qui s'efforçaient de paraître héroïques, le visage illuminé par les

illusions de quinze ans. Il les dépassa. Presqu'aussitôt parurent les

schakos jaunes, les dolmans verts, les amples pantalons bleus des

hussards russes aux flancs de bêtes poilues. Leurs essaims agiles se

ruaient, grandissaient. «Dragons au trot...,» cria le colonel... Cavanon

dégaina le cimeterre sans quitter l'ennemi des yeux. À la suite de

Cahujac, qui parcourut le front de bandière en hurlant, à la suite de

Corbehem élevant ses épaules et sa face grave, le premier escadron prit

une allure rapide. Les lèvres blanchirent, les joues se ridèrent et

s'affaissèrent; les bouches s'ouvrirent; le régiment haleta de six cents

figures soudain protégées par les lames livides des sabres.

Cavanon galopait d'abord et levait, comme une enseigne, le cimeterre

bleu, qui sautait au faîte du corps écarlate et vert à chaque secousse

de la croupe animale.

Avec le vicomte solitaire et bravant l'espace de son visage pâle, le

colonel retint Héricourt, car les essaims des hussards moscovites

s'évanouissaient, tout à coup, à droite, à gauche pour découvrir un flot

immense de cavaliers blancs qui les absorba. Monté sur un alezan

magnifique, l'un bondissait d'abord, la tête inclinée dans le bicorne à

panache; son bras étendu avec l'épée maintenait de loin un mouvement de

conversion qui se répandit sur la gauche française et menaça

d'envelopper.

Au cri du colonel, à son geste, l'escadron de Pitouët ralentit le trot

pour faire face à gauche et prendre une nouvelle ligne de bataille,

oblique à celle du front. Mercœur formait en colonne la compagnie des

bonnets à poil, qui, entre les deux escadrons, trotta sous l'aigle

radieuse. Les deux forces coururent s'emboîter l'une à l'autre, parmi

l'orage effroyable de l'artillerie, vers l'écroulement continu du

Pratzen. Nouvelles avalanches de cavaleries lumineuses, de clameurs, de

galops tonnants: Bernard s'enivrait de courir à cela.

L'homme au panache devait être un général autrichien. Des glands d'or

battaient sa poitrine couverte de décorations. On distingua sa bouche

large, qui criait sans qu'il tournât la tête. Ses aides de camp

galopèrent aux extrémités de la ligne casquée de bronze. Ce fut lui que

Mercœur désigna de suite. «À qui la bourse de ce particulier, mes

fistons? m'est avis que son canard vaut bon!... Allons-y donc... Au trot

accéléré... Marche!» Les bonnets à poil s'inclinèrent sur les encolures

des alezans. L'aigle se blottit entre eux comme pour mieux s'élancer.

Seul des chefs d'escadrons, le vicomte, isolé, courait à droite de

l'élite, en écartant ses longues jambes blanches.

On se rapprochait, les hommes pressèrent les chevaux. En dépit de

l'ordre leur refusant le galop, les bêtes rivalisaient de vitesse,

tiraient sur le mors. On discerna les figures autrichiennes, les

hausse-cols des officiers, les efforts des animaux écumants, ceux d'un

rouan grêle piqueté de gris qui amenait un homme mince à l'habit rouge,

galonné aux manches, Bernard voyait tout, écoutait tout, anxieux du

choc, joyeux de l'élan, fier de ce que, malgré ses intestins peureux, il

allait accomplir. Rien ne l'empêcherait, ni la crainte d'Edme retenant

son cheval, et perdant les rênes, ni l'épouvantable chute de la montagne

toujours glissante avec ses multitudes militaires qui semblaient

entraîner dans leurs cours les incendies des villages, et les bouquets

de bois nus, ou de verts sapins. Il lutterait contre la terre, il

taillerait la colline, il escaladerait la hauteur, il enlèverait ses

statues jusque l'horizon pâle, à travers les fumées opaques et les

foudres partout crachées.

À cent pas devant, posé sur les obstacles, Marius, de la main, indiquait

la direction aux guides, cependant que Pitouët, en selle comme sur un

fauteuil de bureau, vérifiait encore la similitude du terrain et de la

carte épinglée à ses fontes.

Il y avait sur l'arène du labour plusieurs mottes herbues. Héricourt

avisa l'une. Là se heurteraient les deux forces. Là commencerait

l'action de gloire qui le rendrait admirable pour Malvina, Augustin,

Virginie et ses sœurs, pour le Rival lui-même. Il se prévit généreux et

pardonnant leurs sarcasmes. Là commencerait le carnage du destin

adversaire, du destin tout à coup personnifié dans ces géants aux

montures rousses et blanches.

Il galopait, entre la compagnie d'élite et la compagnie Corbehem, à

vingt bonds du général au panache, et de son fort alezan. «L'atteindre!

pensa Bernard, le saisir, le ramener captif.» Il éperonna son turc. Dix

officiers entouraient le chef qui gesticula, pour des signes à son aile

gauche en retard. Bernard compta près de lui Edme et Corbehem, le

maréchal des logis Tréheuc, deux soldats gascons... Il leur montra le

groupe. Ils rendirent la bride, galopèrent en un tourbillon, les lames

hautes. Edme ferma les yeux, lâcha son cheval... Avide, Bernard ne

distingua plus le péril qu'entre leurs casques, leurs épaulettes, les

crinières flottantes des bêtes, jusqu'à ce que, clameurs et fracas

sabordant, on fut contraint d'éviter les mufles de chevaux qui se

précipitaient avec les hauts corps blancs des cavaliers autrichiens.

Vers les bicornes de l'état-major ennemi, Bernard, habile, poussa le

turc de telle sorte que ses hommes, Edme et Corbehem, séparèrent de sa

ligne le chef. En même temps, le major ahuri reçut à gauche la claque

d'un pistolet qui lui asséna un coup dans la buffleterie de la giberne,

mais, à droite, ironique, il donna du fer dans le bras d'un vieillard

peureux qui le menaçait. Puis l'avalanche autrichienne déborda. Chevaux

fous, hommes dressés et sabrant, feux de pistolets; Bernard n'en

bouscula pas moins, avec Corbehem, le général qui chancelait, et pointa

sa lame contre le panache. L'adversaire se détourna, enfouit la fine

épée au poitrail du turc, avant de s'écrouler sur le vigoureux alezan

abattu par le pistolet de Tréheuc. Le turc rua, sauta, hissa Bernard,

stupide, dans les airs par-dessus la plaine de casques, d'épaulettes,

d'échines métalliques, de crinières secouées; l'immergea, désespéré,

dans la multitude éparse des chevaux autrichiens, où il dut, rageur,

parer de la garde les coups qui grêlèrent sur son casque, qui

bâtonnèrent ses épaules, qui tranchèrent sa peau douloureuse. Les

bouches vociféraient, les mains abattaient les armes, retenaient les

brides, les bottes froissaient sa botte. En ruant, le turc élargit le

cercle des agresseurs; il s'envola de nouveau avec Bernard étouffé,

par-dessus la plaine des casques et des épaules, ensuite retomba, fendit

le dernier rang, renversa un cheval sur l'épouvante de l'autrichien

écrasé; gagna le large d'un espace. Des hussards isolés tournèrent bride

à la vue du major.

Il s'en étonna. Sa terreur ne savait plus rien. Était-il vaincu,

victorieux, blessé à mort, ou simplement contusionné?... Sûr de périr,

il regarda difficilement en arrière. À sa piste, un groupe de crinières

françaises, de plastrons cramoisis, de manches vertes et de sabres

relevés, abattus, traversait les habits blancs, refoulait leur effort,

leurs cris, bousculait leurs gros chevaux. Le turc s'arrêta, trembla sur

les jambes; ses flancs lançaient. Une mare rouge s'étalait qu'un jet de

sang augmenta. Certain que la bête se résignerait à la chute, Héricourt

voulut descendre; une douleur atroce dans l'épaule l'empêcha d'appuyer

sa main au pommeau de selle. L'animal chancela plus; le major vida les

étriers et suivit l'inclinaison lente de la bête, qui se coucha contre

terre sur la flaque, souffla de ses naseaux crispés. Debout, Bernard ne

put bouger; tout son corps lui fit mal. Le chaud liquide, du sang

coulait dans ses manches, au long des coudes; et il se vit en loques.

Son casque enfoncé par mille coups écrasait les sourcils, cerclait la

tête d'une souffrance aiguë. Une épaulette pendait sur la poitrine. La

dragonne du sabre enlaçait le poing engourdi, insensible, inerte.

Rapidement il connut le piteux état de sa personne. De la main gauche il

parvint d'abord à desserrer vite la dragonne et récupéra l'usage de son

bras. Alors la peur s'évanouit; il se retourna complètement. Seul, à

cinq cents pas de la bataille! De toutes parts, la cavalerie trottait

parmi les nuages de poudre que le vent apporta du plateau. «Que faire?»

Si terrible était la canonnade qu'il s'entendit mal penser. Sans

monture, il ne pouvait revenir au combat. Il allait être prisonnier. Dix

uhlans venaient à lui, de loin, au grand trot. Il se pencha. Ses reins

furent coupés par la douleur; cependant il arracha les pistolets des

fontes... puis jugea bon de feindre la mort pour ne pas être pris, et

s'assit en hurlant, s'étendit contre la terre qui sentait l'eau, la

fraîcheur; attendit, contracté. Les uhlans passèrent bavards,

inattentifs à la ruse du major... Ce ne les surprit point, ce corps

français, dans leurs lignes. Les traînards regardaient ailleurs, sans

doute, où tourbillonnait la bataille. Héricourt se rassura. S'il pouvait

ne pas être captif, ne pas rester le personnage que moquaient les sœurs,

sa femme, Augustin, que punissait le Rival! Le turc remua les jambes,

dressa la tête, implora son maître: «Selim!» L'animal parut comprendre

et tenta un mouvement. Le major saisit la bride, tira. Le cheval racla

la terre de ses sabots, se mit enfin sur les genoux, et retomba. Il

saignait moins au poitrail crevé par l'arme du général autrichien. Son

maître façonna machinalement une boule de terre qui boucha le trou. Le

blessé hennit humainement.

«J'ai perdu mon cheval, se dit Bernard, et toutes les chances de

triompher...» Bien que peu de minutes se fussent succédé, il lui parut

qu'il gisait là depuis des heures. D'autres cavaleries s'écroulaient de

la montagne. Toutes dérivaient sur la droite française contenue par les

bords d'un petit ravin qui l'isolait de leur action. «Comment ne suis-je

pas encore prisonnier? Les Autrichiens m'ont vu tomber. Ils me croient

tué et me laissent pour combattre.» Les croupes des chevaux se

bousculaient toujours, plus loin de lui encore, à sept ou huit cents

pas. Plusieurs hommes sortirent de la mêlée en boitant, en tenant leurs

têtes nues. Quelques-uns tombaient assis... D'autres le regardèrent sans

approcher. Chacun songeait à soi; et l'aspect de son uniforme en loques,

de son cheval en agonie, ne tentait pas les convoitises. On le

ramasserait plus tard avec les autres, l'engagement fini.

Aussi bien il estima que les Autrichiens ne l'emportaient point

facilement. Le nombre des éclopés quittant la bagarre augmenta. Des

remous se produisirent dans la foule d'habits blancs et de chevaux gris.

Sur un point elle se boursoufla. Un homme s'en fut au galop de sa bête

ruisselante de sang depuis le garrot jusqu'au paturon. Un second le

suivit, qui détachait son casque d'une main en trottant et le jeta, pour

essuyer la blessure de sa face coupée. Ensuite deux, trois, dix

s'échappèrent, qui s'accrochaient à l'arçon. Puis d'autres tournèrent

bride plus près, arrivèrent. Bernard les haït. Haletant, il se retrancha

derrière le cheval et reprit les pistolets. Ils ne le remarquèrent

point. Le troupeau s'affolait. Maintes faces blêmes, grimaçantes, se

criaient de fuir. Un gros capitaine levait les bras en l'air pour les

convaincre; il galopa, les rattrapa, les frappa de son fouet à tort et à

travers... Deux accoururent vers le major, qui les redouta. Leurs sabres

pendaient aux dragonnes. Il importait qu'il ne manquât point les

chevaux. Haineux et cruel, il visa. Mais, quand ceux-ci l'eurent aperçu,

ils l'évitèrent, en brochant à coups d'éperons leurs bêtes.

Presqu'aussitôt, pêle-mêle dans une nouvelle cohue d'habits blancs, les

bonnets à poil de la compagnie d'élite apparurent, avec des sabres

rouges et des faces bestiales, à la poursuite du même général panaché,

de ses officiers en bicornes. Ce groupe prit à droite pour joindre ceux

de ses escadrons qui tenaient toujours. Sans voir le major, le noble

autrichien piqua des deux un cheval enfourché au hasard, une bête

blanche de trompette. Bernard s'agenouilla derrière le turc qui mourait.

L'âme pleine de joie craintive, déjà glorieuse, il lâcha ses deux coups

de pistolet au flanc du coursier ennemi: «Toi, je t'aurai!» De fait,

homme et bête culbutèrent. Entraîné par l'élan, l'essaim d'officiers les

dépassa, suivi par Mercœur et ses hommes aux bouches crispées de

convoitises féroces. Ivre de triomphe, Héricourt marcha vers le général,

empêtré dans les étrivières, une jambe prise sous la masse écumeuse de

sa monture. «Votre épée, Monsieur... je suis le major de ce

régiment.--Ia, ia..., Herr Major... ma jambe casse; je vous prie... Ich

bitte, Herr Major...» Mieux que cette parole allemande et française, le

geste indiqua son désir d'être tiré de la mauvaise position, et l'aise

presque souriante aussi de n'être pas tué; car le sabre de Mercœur

hachait les épaules et la tête d'un officier effrangées de sang; les

doigts de la main levée pour garantir sautèrent amputés, tombèrent

encore gantés de blanc noirci aux phalanges supérieures. Il y eut à

terre quatre petits boudins de peau sanguinolente, et en l'air une paume

où jaillissaient de minces gerbes rouges. La canonnade ne laissa point

entendre ce que hurla cette figure furieuse.

De toutes parts, les dragons franchissaient la ligne Austro-Russe.

Plusieurs cosaques mêlés à la charge, des hussards à schakos jaunes

galopaient éperdument, harcelés par Cahujac et ses Gascons, par les

Alsaciens, qui entraînaient des chevaux de prise, à leur troussequin. Le

cimeterre bleu de Cavanon, son haut schako écarlate luisirent. Du

général ennemi, qui avait défait son bicorne, et dégageait sa jambe, en

rampant, Héricourt ne s'occupa guère. Il s'enthousiasmait, radieux, en

admirant le vicomte, seul, et le menton haut, férir les épaules

blanches, s'entourer sans cesse de l'éclair de son arme envolée. En

allemand, Ulbach criait aux Autrichiens de ne plus frapper, qu'on les

épargnerait aussitôt. Mais la colère enivrait les hommes. En vain la

voix du colonel commanda le ralliement des pelotons. La rage exaspéra le

rictus des faces, la violence des bras, la crispation des jambes aux

flancs éperonnés des chevaux. L'habit déchiré depuis la nuque jusque le

ceinturon, Edme bondit, sur un cheval peint de sang. Le major appela et

se fit reconnaître. Le jeune homme accourut, arrêta sa bête, qui

tremblait: «Ah! Bernard! Bernard!... Sont-ils f..., hein?... J'en ai

jeté deux à bas de cheval...--Tu n'es pas blessé?... Sonne au

ralliement, sapristi! Que le régiment marche à droite, et leur aile sera

prise entre les deux brigades... Sonne donc!...» Edme emboucha le

cuivre, ayant fait volte-face, et beugla de toutes ses forces. Alors,

dans la cohue des centaures, les visages se retournèrent. Mille figures

terreuses les regardèrent de leurs yeux vitreux ou enflammés. Bernard

comprit qu'on s'étonnait admirativement de le reconnaître. Il se

contempla, lui, ses loques d'uniforme, son épaulette pendante, sa

culotte tachée de rouge, ses mains toutes poisseuses du sang des bras,

lui, entre les deux masses des chevaux morts, lui, ayant à ses pieds le

général autrichien qui gémissait, rampait, traînait ses croix, ses

aiguillettes et ses plaques contre la terre gelée, qui se lamentait de

toute sa tête grise, tandis qu'à la droite les cavaleries blanches en

déroute regagnaient l'abri du ravin, par un immense galop circulaire

retentissant avec la ferraille de six mille sabres.

En effet à gauche, derrière les pelotons de sapeurs, l'escadron Pitouët

trottait en ligne, pour réponse à l'appel du trompette, et dessina le

mouvement qui eût coupé la retraite aux cuirassiers.

Comme il avait vu les hauteurs du Pratzen descendre contre la force

française, avec le trot pullulant des peuples slaves, germains,

tchèques, hongrois, Bernard Héricourt vit alors se retirer sur l'horizon

le plateau remportant l'incendie de ses villages et le fourmillement de

ses races. Le major crut qu'il venait de vaincre la montagne, ainsi

qu'il avait, près d'Amstetten, vaincu la forêt tonnante.

Et ce fut un immense orgueil qui éblouit ses yeux, rafraîchit sa bouche,

éteignit ses douleurs.

Pacifique, le régiment s'alignait dans la plaine vide de cavaliers

blancs, de cosaques chevelus et de hussards aux schakos jaunes. Par

monceaux, à terre, des bêtes achevaient de mourir. Des blessés assis

caressaient leur mal. Des chevaux boitaient en hennissant. Malvina,

Virginie, Aurélie, Caroline, que pensaient-elles de Bernard, si elles le

devinaient ainsi embrassé par l'enthousiasme du gros colonel, et les

mains serrées par Cavanon à bas de son cheval noir? Les quatre visages

se penchèrent en la mémoire du major: boucles châtains d'Aurélie et ses

beaux yeux pensifs; malicieux regards de la perverse Malvina; bouche de

Virginie que torture l'angoisse de la volupté; bandeaux plats de

Caroline aux joues grasses. Le croyaient-elles ainsi félicité, admiré,

glorifié par les propos fiévreux des dragons, qui se le montraient

sanglant de sa gloire?

Et les brigades qui n'avaient point donné dépassèrent la halte du

régiment. Les officiers de ces frais escadrons examinaient à terre les

victimes, leurs poings crispés, leurs yeux ternes au ciel, les habits

ouverts sur les lèvres humides des plaies, les moustaches fendues avec

les narines et le menton, les semelles glaiseuses des bottes aux pieds

des morts, et ceux des cadavres qui semblaient dormir simplement,

dépourvus de blessures apparentes, et ceux tordus par les spasmes de

l'agonie, et ceux dont les mains eussent arraché le col, si elles

avaient survécu, pour aider le passage du souffle étranglé, et le dragon

dont la langue veineuse pendait entraînant jusque le ventre la mâchoire

inférieure tranchée depuis les oreilles.

De cela, Bernard, presque dévêtu, se souciait à peine. Il tendit ses

bras aux chirurgiens, qui lavèrent les entailles, les bandèrent. «Ah!

Monsieur, répétait le gros colonel, tu as tout percé. Nous suivions ton

casque. Tu es un soldat.--Ami, renchérissait Cavanon, Murat n'apprendra

rien que de ma bouche. Je veux qu'il le sache par moi; ce sera ma

gloire...» Il se remit en selle, disparut au galop parmi les escadrons

qui envahissaient de leurs lignes métalliques et tumultueuses le quart

de la plaine acquise, cependant que les bataillons de Caffarelli et de

Suchet, à gauche, débordaient à leur tour, avec les tresses blanches de

leurs schakos évasés, leurs plumets rouges, les rythmes de dix mille

jambes en guêtres noires, les remparts mobiles de leurs poitrines aux

buffleteries croisées. Contre eux quarante voix de canons russes

aboyèrent aussitôt. Bernard renfila les loques de son habit par-dessus

les bandages des bras; mais il ne put coiffer du casque les compresses

de son front. Sur un nouveau cheval équipé vivement avec le harnais pris

au corps du hongre turc, deux dragons le hissèrent, suspendirent à

l'arçon le cimier bosselé, troué, fendu, la crinière hachée de coups de

sabre. Malgré le plomb brûlant de sa cervelle, les cuisantes déchirures

de ses bras et toute la fêlure de ses os, le major put se tenir roide, à

la tête du régiment reformé.

Penser à quelque chose, il le pouvait mal. Du cœur lui montèrent des

bouffées de triomphe que l'angoisse d'un tourment physique interrompait

aussitôt. La bataille bourdonnait, criait et tonnait sans rien apprendre

à ses oreilles lourdes de sang. Il eût voulu répondre à Gresloup

l'avertissant de la mort de Corbehem, au général autrichien enfin tiré

de la masse du cheval et qu'on soutenait par les bras, à Edme éloquent,

qui gesticulait, la fièvre sur les pommettes, au colonel qui étanchait

du mouchoir la sueur de sa tempe, au vicomte qui salua d'une phrase

laudative, en éventant sa grande figure empourprée sous le casque dont

pendillait la jugulaire rompue, à Murat enfin accouru dans le désordre

de ses boucles noires, et qui déplorait à haute voix la perte du cheval

turc, qui modérait le sien tout mousseux d'écume. «Dragons du 23e

régiment, déclama-t-il soudain, je salue en vous les plus braves gens de

la cavalerie française. J'aime vous saluer de ce titre sous le feu de

l'ennemi que vous venez d'enfoncer. Je vous embrasse dans la personne du

major Héricourt. Le premier, il vous donna le noble exemple. Vous l'avez

imité, Dragons du 23e, l'histoire se souviendra de vous. Vive

l'empereur!»

«Vive l'empereur!» braillèrent en une longue ovation les soldats

loqueteux, qui brandissaient leurs mains sanglantes et boueuses en une

liesse énorme de se voir saufs et de croire finie la bataille.

Alors Murat conduisit son cheval près celui du major. D'un bras doré par

vingt galons, le beau-frère de l'empereur entoura le cou de Bernard, qui

trembla d'orgueil, qui sentit l'émotion brouiller ses yeux, s'essouffler

dans sa poitrine, qui reçut l'accolade de joues râpeuses alternativement

frottées contre ses propres joues. Murat songeait évidemment à autre

chose, tandis qu'il balbutiait: «L'empereur, Monsieur, vous remerciera

mieux que moi... et comme il convient...» D'un chatouillement de

l'éperon il porta plus loin sa monture devant les lignes; l'état-major

suivit... Quelques figures encore se retournèrent, admirèrent Héricourt

immobile, à côté du gros colonel, des chefs. L'adjudant-major Marius

expliquait de quelle façon il avait participé à l'héroïsme, en menant

son cheval derrière le hongre turc, par le travers des ennemis.

«Je ne me rappelle point cela, se dit Héricourt; et je suis demeuré seul

un bon moment, quand Selim est tombé... Ce bougre doit mentir. Allons!

Je ne suis même pas blessé grièvement. Murat m'embrasse; et le Rival

devra me rendre justice. Humiliez-vous, Malvina et vous, sœurs,

épouse... Me voici devenu celui de mes espoirs. Je serai général, je

commanderai, je triompherai pour moi-même à mon tour... Oui, oui!...

Corbehem est mort. Qu'y faire? Il faut se résigner. C'est la plus belle

fin... Le voici dans son manteau, le sabre déposé sur la poitrine...

Allons: on tourne à droite... Comme ces petits tambours d'infanterie

marchent vite derrière la canne du maître. Ils n'ont pas peur du canon.

Ça sent la poudre. Tout l'air en est parfumé. L'artillerie rage... Bon!

Voilà les tambours culbutés. Ce pauvre-là n'a plus qu'un bras, et il

regarde les jets de sang au moignon... Nous marchons aussi contre ces

feux de batterie! Il serait bête de mourir à l'heure où je vais enfin

recevoir le fruit de mes peines. Si je me réfugiais aux ambulances. Non:

je me présenterai devant le Rival, l'habit en loques, les manches

ensanglantées, la tête bandée. Il faudra bien qu'il se repente alors...

Bigre! j'ai mal aux cuisses, aux épaules, à la tête. Chaque coup de

canon ébranle mes tempes... Et cependant je n'ai vu aucun de ceux qui me

frappèrent. Je fermais les yeux tandis que les sabres m'assommaient. Mon

cheval a tout fait. Il m'a enlevé du milieu des Autrichiens. Il a

bousculé leurs bêtes. Il a enfoncé de son élan leurs pelotons. Blessé à

mort, furieux de souffrir, il a tout jeté par terre; et moi j'étais

inutile sur son dos. Ai-je frappé de mon sabre quelqu'un. Je ne me

souviens pas... Aussi bien, j'ai tué à coups de pistolet la monture de

ce général qu'on emporte, qui a la jambe rompue...»

La douleur dispersa les réflexions. Le régiment côtoyait la queue des

colonnes qui refoulaient les forces de la montagne. C'était une

confusion de gens effarés, courant de-ci de-là, vers les tombereaux

garnis de paille où les chirurgiens besognaient sur des corps hurlant,

gigotant, saignant. Une odeur de poudre et de suie emplissait l'air

enfumé. Des bataillons, l'arme au pied, attendaient leur tour en

chauffant la peur au pâle soleil. Dans les villages, les généraux

renseignaient les estafettes. Des compagnies entières avaient la bouche

pleine de pain. On disait l'ennemi battu au centre, mais victorieux sur

la droite, aux étangs de Telnitz. Les dragons s'y rendaient pour

soutenir. Déjà ils atteignaient le ruisseau qui avait servi, les jours

précédents, à laver leur linge. Les bords n'en étaient plus que fange,

tant les troupes y piétinaient depuis le matin. Sur la pente du Pratzen,

parmi les vignobles et les haies, dans un nuage continu de fumée grise,

on devina les mouvements des corps à la lueur des baïonnettes, et les

positions de l'artillerie aux langues de feu dardées par les pièces.

Vingt incendies assiégeaient le ciel de leurs vastes flammes. Les cohues

humaines, entassées dans les ravines, escaladaient les pentes avec de

puissantes clameurs, ou crachaient des feux de file, qui allaient

découdre au loin la soie de l'air.

De là descendaient d'interminables colonnes de prisonniers en capote

grise, qui montraient leurs mufles gras dans du poil, des sourcils

épais, de gros nez retroussés, physionomies naïves d'enfants barbus et

loquaces. Mais on voyait l'agitation de leurs lèvres sans rien entendre,

tant grondait la canonnade.

Chaque secousse du cheval eût arraché un cri à Bernard. Il ne craignit

plus rien que les ornières de la route où les bêtes bronchaient. Le

peuple de soldats cachait tout de ses uniformes, noyait les villages et

les bois, grouillait dans les creux, s'étageait sur les côtes. Des

marées d'habits bleus et de schakos à tresses blanches affluaient,

enflaient au-dessus des collines, s'aplatissaient dans les combes,

couraient, s'arrêtaient, se fixaient en lignes bientôt reparties, en

colonnes qui pénétraient les nuages et le crépitement, qui déferlaient

contre les hameaux, qui refoulaient le pullulement des Russes et la

montagne vers l'horizon bleuté.

Les attelages d'artillerie passèrent au trot enlevés par les chevaux du

train, suivis par les canonniers au pas gymnastique dans les stridences

de ferrailles, de pierres écrasées, aux cris des chefs.

--Eh quoi! mon commandant, demanda Gresloup, nous ne verrons pas la

bataille? Cet énorme choc qui broie les Germains et les Huns, contre les

Gallo-Romains, Attila contre César, ne sera-t-il pour nous qu'une

bousculade de cavalerie. Nous courons toujours en arrière. La fumée

cache le spectacle. Les hommes recouvrent le pays. Il n'y a de visible

que des soldats pâles, qui défilent comme dans une manœuvre, qui sortent

des haies et des villages, descendent des coteaux et montent des vallées

pour entrer dans le chaos des nues blanchâtres, dans ce tumulte

incompréhensible...

Ils allèrent... Les aides de camp galopaient. Les colonnes piétinaient,

en ordre. Le tonnerre continu assourdissait. Dans les champs, il y

avait, à l'abri de charrettes culbutées, des groupes de soldats se

soignant les uns les autres, accroupis entre leurs havresacs ouverts.

Plus on avança, plus il parut que le Pratzen, enserré par deux lignes

crépitantes de feux, se revêtait partout de troupes françaises. Entre

les déchirures des nuées blanchâtres, des brigades entières se

découvrirent, minuscules, qui se répandaient devant les essaims

d'état-major. On nomma ceux du maréchal Soult, des généraux

Saint-Hilaire, Thibault, Vandamme, à chaque tourbillon d'étincelles et

de fumée, à chaque draperie de flammes coiffant les villages gris

enfoncés dans les ravins.

On allait toujours. On contourna des hameaux pleins de troupes joyeuses

qui proclamèrent la victoire, qui offrirent des morceaux de pain aux

dragons affamés. On longea le ruisseau de Goldbach. Les chevaux

s'abreuvèrent dans une anse bourbeuse; on retira, quelques instants, les

casques. On repartit. Le vicomte récitait tout seul des vers iambiques

qu'il scandait le doigt en l'air. Les yeux d'Edme fouillaient le

paysage, dont Pitouët désigna savamment les lieux, points d'attaque pour

nos divisions, points de résistance pour les corps russes. Il nommait

les généraux ennemis, indiquait la retraite de Kollowrath et celle de

Kutusov, derrière le Pratzen. Il assura que l'on allait prendre à revers

Buxhœwden, Langeron et Doctorow. Ceux-ci débordaient le corps de Davout

appuyé par sa droite aux étangs de Telnitz, de Menitz et de Satschan,

par sa gauche et son centre au château de Sokolnitz, où la division

Friant luttait depuis le matin. Pitouët savait tout. Il questionna

chaque traînard assis, les pieds nus, au bord du chemin, chaque blessé

rapportant son bras dans un mouchoir sanglant, chaque cantinière

attendant la permission de gravir vers la bataille avec sa carriole,

chaque aide de camp affairé, en quête des états-majors, et qui

brutalisait un cheval humide, fumeux, et qui exagérait les nouvelles en

gesticulant. On allait encore. Les blessés se rencontrèrent plus

nombreux dans la rue d'un village. Ce fut un cuirassier d'abord, la tête

emmaillotée d'une chemise rougie; il déclara que Friant se retirait: à

Sokolnitz tous les Russes et les Autrichiens de Kienmayer lui tombaient

sur les bras. Quant à l'homme, un biscaïen l'avait à demi scalpé. Il

réclamait un chirurgien. Après ce furent deux soldats d'infanterie

légère, l'un boitant, appuyé sur son fusil, conduisait l'autre aveuglé

par un bandeau. Ils croyaient aussi que les Austro-Russes coupaient la

route de Vienne, au-delà de Telnitz et de Menitz, qu'ils entouraient le

corps de Davout. «Si le Petit Gris ne leur joue pas un tour de son sac,

nous irons pourrir chez les Russes...»

Plus loin, dans le cimetière, entre les décombres du mur, une seule

pièce de huit tirait servie par cinq canonniers noirs de poudre,

fébriles, qui enfoncèrent les gargousses avec un manche rompu de

refouloir. Un être sans culotte, sans guêtres, et traînant des souliers

au bout de ses grosses jambes velues, apportait dans un seau de bois une

boue liquide qu'il lança contre le canon fumant. «Il sera encore trop

chaud pour y toucher...,» dit-il, et il retira son habit d'artilleur,

dont il enveloppa la culasse. En chemise sale, il enfourcha l'affût,

pointa. Bernard reconnut alors au schako que l'homme était

sous-lieutenant; Pitouët lui demanda des nouvelles: «Ah! je ne sais

rien, moi...; on m'a mis ici avec une pièce... je fais mon service...

D'abord je ne vois rien, rapport à la fumée...; hein! quelle fumée, tout

de même!... j'ordonne de mettre le feu à la chapelle pour faire croire

que nous sommes en nombre ici... Mais ça ne veut pas flamber, c'est du

bois humide... Les soldats du train y sont encore à allumer les

fougères... Ah! tenez, en v'là tout de même un peu de flamme qui sort...

Allons, le boute-feu... avance à l'ordre...» Il se releva de l'affût. On

ne put rien obtenir de lui. Il semblait stupide et sourd, au milieu de

soldats noirs, qui regardaient de loin, en se hâtant, les cadavres de

leurs camarades couchés sur les pierres de tombes... «Mon commandant, si

vous suivez la ligne, vous seriez gentil de dire au chef de la batterie

de m'envoyer des grenades et des boîtes à mitraille; on n'en a plus...

on n'en a plus, des grenades et des boîtes à mitraille... hein? des

grenades, et des boîtes à mitrailles...» Comme un idiot, il répéta,

voulant prévoir l'usage de ces munitions. La foudre de la pièce le fit

taire. Il se retourna. Les hommes déjà poussaient les roues. Alors le

ronflement de l'incendie se développa, attira les regards au faîte de la

chapelle soudain agrandi de fumée noire, de jets d'étincelles, d'une

flamme spacieuse tirée par le vent. Du porche, les conducteurs

sortirent, jetant leurs tisons; ils coururent aux dragons pour leur

demander du pain ou quelque autre nourriture. L'homme en chemise s'était

remis à califourchon sur l'affût.

L'idée du pain que refusèrent les dragons dépourvus arracha Bernard à la

torpeur. La salive moussa contre ses dents. Il sentit surir sa langue;

puis toute la bouche. Il eut faim; il accusa l'air vif, la marche qui le

tenait en selle depuis trois heures du matin. Sa montre marquait deux

heures du soir. Chacun avait consommé sa ration avant et après le choc

des cavaleries. Autour de lui, la même question avait évoqué le même

appétit; et les dragons se plaignirent du manque de vivres... Bientôt

ils redevinrent muets, car on s'entendait mal dans le fracassement de

l'air qui portait aux narines, aux lèvres, un goût salé de cendres et de

poudre. Le major se rappela les dures angoisses de la faim que, dix ans

plus tôt, il avait subies, houzard, lors de la retraite sur le Rhin, à

la suite de Jourdan. Oh! ce pain volé par le pandour aux bûcherons

alsaciens, ce pain pour lequel s'étaient battus les hommes, ce pain sur

lequel il était tombé, qu'il avait dévoré en silence, feignant de rester

évanoui après la chute de la monture. Il souhaita revivre cette minute

ancienne d'assouvissement.

Comme il l'imaginait, il souffrit moins aux bras, à la tête bandée de

linges. Il rattacha son épaulette. Il se représenta le fournil des

Moulins-Héricourt, et la pâte chaude du ceugné, un gâteau de Noël, qu'on

cuisait en cérémonie. Ah! si l'on tenait la victoire, comme la

prospérité des Moulins s'accroîtrait, comme la fortune de la famille

préparerait un beau destin à la descendance aux cils sombres, aux yeux

clairs, dont la chère Aurélie voulait, l'union bienheureuse.

Serait-on victorieux, ce soir? Héricourt se délivra de

l'engourdissement. Il tourna la tête sur le col de crin. Il examina les

statues équestres. Rigides, mais inquiets, les hommes dégrafaient leurs

habits, comme si le combat devait être immédiat. Ils flattaient leurs

chevaux, dont les oreilles se dressèrent à une décharge plus formidable.

On se rapprochait de la mort embrassant la droite de l'armée. Huns et

Latins se pressaient vers les étangs de Menitz, que Pitouët montra parmi

les fumées. Pour lui, les Russes de Buxhœwden passaient le ruisseau de

Goldbach; ils emplissaient le val entre le château de Sokolnitz et

Telnitz. «Bon, dirent les soldats: nous mangerons la cartouche avant la

ratatouille.--Va falloir encore taper les schakos jaunes et les habits

blancs.--Si j'avais le ventre plein.--Les Russes vont t'envoyer un plat

de prunes.--Eh! gare à tes dents.--Dieu! que j'ai faim.--L'émotion

creuse l'estomac.--Tiens demande à l'artilleur son gâteau.» Ils rirent.

On abordait une batterie qui tâchait de s'établir à mi-côte. Actifs, les

hommes tiraient les gargousses du caisson brusquement culbuté sur sa

roue rompue, tandis qu'un conducteur, projeté en avant du cheval aplati

contre terre, allait répandre le sang de son ventre sur les pierrailles

où il hurla, sans perdre le fouet.

«Dédoublez les files,» commanda Mercœur! Les chevaux obéirent aux mors

en faisant craquer les cailloux. Les sabres heurtèrent les éperons. Un

éclatement de fer tournoya, faucha des ronces, projeta des pailles

jusqu'au chef de la batterie, que secoua son cheval atteint, dressé,

battant l'air des jambes antérieures.

En colonne, le régiment gravit la hauteur que l'artillerie occupait de

bas en haut. Genoux à terre, un bataillon d'infanterie, prêt à soutenir,

se blottissait. Ses hommes arrachaient machinalement les orties, sans

percevoir qu'elles égratignaient les mains. Silencieusement ils

s'acharnaient à cette besogne mécanique, peureux de voir ceux qui

tombaient la face en avant, puis se trémoussaient, en insultant, de leur

râle, la mort, ceux qui se couchaient tout à coup, serraient les poings

et grimaçaient, en vomissant du rouge sur les revers jaunis de leurs

uniformes, ceux qui enfonçaient précipitamment la main sous leur gilet,

et regardaient, de leurs yeux ternis, le vide, ceux qui juraient pour un

doigt enlevé à leur paume sanglante, pour un trou crevant leur joue,

pour la fêlure de leurs os qu'on entendit craquer au choc d'éclats de

mitraille. Car, du plomb, du fer criblaient les ronces autour d'eux,

fustigeaient les orties, écornaient les pierres. En face de la colline,

les canons russes installés crachèrent la mort. Le colonel conduisit à

droite ses dragons, qui envahirent une jachère couverte de fumure; les

pas des chevaux s'assourdirent.

On alla. On ne parlait plus. Il n'y avait de bruit que le tintement des

armes, le cri des cuirs neufs, perçus à peine dans la trombe de la

bataille. On aspirait la poudre et la cendre. On longea des compagnies

qui revenaient du feu, débraillées, les visages gris de poudre, les

mains écorchées, les baïonnettes tordues, les guêtres terreuses, les

culottes brunies par la diarrhée de la peur. Et tous ces gens parlaient,

se reprochaient trop de hâte, peu d'élan, tutoyaient leurs capitaines...

«À votre tour, crièrent-ils aux dragons... Allez-y voir.--Les cosaques

enfoncent tout.--Les chasseurs corses ont tiré sur nous.--Nous sommes

coupés de Vienne.--Le colonel a la tête emportée.--Nous nous battions

cinq contre vingt.--As-tu vu l'empereur?--Il doit rouler sur la route de

Brünn.--Les gros se tirent toujours d'affaire.--Tout brûle par là.--Le

pavé roussira la corne des chevaux.--Inclinez à droite, mon commandant.

Jamais votre escadron ne passerait.--On s'écrase à Sokolnitz.--Nous

redescendons la pente plus vite que nous ne l'avons montée.--On n'en

peut plus.--Qui me donne à boire?--Voilà un Napoléon tout neuf.--De

l'eau!--Du pain!--À boire!...--Je m'assieds. J'en ai trop tué, aussi!»

Ils se couchèrent en masse à l'abri d'un mur de verger; ils essuyaient

leurs fronts de la manche, haletaient. En vain Edme annonça la victoire

de la gauche, et Pitouët celle probable du centre. Ils n'y crurent pas;

ils ricanèrent. Ils déboutonnaient encore leurs uniformes, leurs

guêtres, visitaient leurs blessures, qu'ils lavaient avec de la salive

étendue sur des mouchoirs à carreaux bleus.

Ce monde en démence refluait jusqu'au hameau désert. Les maisons à

moitié démolies alimentaient de leurs poutres et de leurs auvents, de

leurs meubles, les grands feux assaillis par ceux qui grelottaient de

fièvre. Les tresses blanches des schakos pendaient sur les épaules. Les

plumets rouges penchaient, lamentables, brisés, amputés. Un capitaine ne

portait plus sur la tête que la visière et le tour de sa coiffure. Un

projectile avait enlevé la forme. Lui ne s'en doutait pas, non plus que

ses hommes. Il se démena pour en aligner quelques-uns, réconfortait

celui-ci, frappait à coups de plat de sabre celui-là, poussait l'autre

dans un rang fictif qui se décomposait à mesure. Et nul ne lui

représenta qu'au milieu de son crâne une écorchure saigneuse marquait

l'effleurement du biscaïen, parce que, seuls, les dragons la pouvaient

apercevoir du haut de la selle.

Les chevaux allaient toujours à travers champs, et parcouraient des

sentes, aux bords desquelles les soldats éreintés de la division Legrand

s'étaient étendus pour dormir, insoucieux de leurs blessures. Les pieds

nus et l'habit ouvert, telle section ronflait derrière une meule, en

bavant sur les cols rouges, malgré la proximité d'un bataillon en ligne

qui exécutait des feux de salves, régulièrement, comme à l'école de tir.

Par delà, Héricourt vit, à travers la fumée, des pelotons de uhlans

brandir leurs lances.

Peu à peu il s'excita de l'effervescence agitant ses dragons qui

criaient afin de s'entendre, qui déterminaient les moyens de vaincre.

Tous montraient le corps de Davout en retraite allant garnir les

hauteurs au sud de Sokolnitz et Telnitz qui fumaient. Jusqu'au plus

loin, on mesura les lignes d'infanterie française. Elles se réunissaient

en arrière et, à droite, sur les gradins des collines; tandis que les

convois d'artillerie revenaient au grand trot par les routes, avec le

bruit des caissons vides.

--Pourquoi sommes-nous ici, demanda le major au colonel?

--Parce que l'aide de camp du maréchal Soult est venu demander du

renfort à Murat.

--Par conséquent, nous devrions marcher à la gauche du corps Soult.

Comment sommes-nous au milieu du corps Davout?

--Mais, dit Pitouët, nous ne pouvions pas traverser le Pratzen. L'ennemi

l'occupe encore partout. Nous avons fait un détour pour rejoindre ce

corps en passant le Goldbach près de Sokolnitz.

--Voilà Buxhœwden entre nous et Soult maintenant...

Pitouët hocha la tête et avoua: «Je crains de m'être trompé...» Le

colonel arrêta son cheval net. Il leva les bras au ciel en sacrant.

--Tes papiers, tes cartes, à quoi ça te sert alors, Monsieur? Je l'avais

bien dit qu'on faisait fausse route...

--Je ne supposais pas qu'on battait en retraite ici... Je pensais que la

route aurait été balayée par Davout, Friant et les dragons de Boursier.

--Monsieur pensait! Monsieur supposait! Eh bien, les voilà tes

suppositions...

--Pour rejoindre le corps, il va falloir traverser l'ennemi, à présent.

--Ce sera dur, opina Gresloup.

--C'est qu'encore il assure au général qu'il connaît le chemin, qu'il a

cantonné là toute la semaine. Et regardez-moi ces chevaux: ils ne

tiennent plus debout!

Le colonel se congestionna. Il crachait, la bouche sèche. Il

bredouillait. Héricourt proposa de marcher au ruisseau, de le franchir,

de tenter le parti héroïque, puis de se rallier au corps Davout, si

l'entreprise paraissait impossible.

--Alors, objecta Pitouët, nous tombons dans les vingt bataillons de

Buxhœwden.

--Peut-être; mais si Lannes, Murat, Soult et Oudinot sont maîtres du

Pratzen, comme il semble, ils doivent se rabattre actuellement vers la

droite, aux étangs de Menitz, d'après les indications du plan général.

Nous pouvons donc rencontrer leur aile, en retournant un peu sur nos pas

et en passant le Goldbach en amont de Sokolnitz.

--Obéissez tous au major... Voilà ce que nous ferons. Adjudant-major

Marius, retournez en arrière avec un peloton... Et au trot!

Les escadrons manœuvrèrent. Bernard ressaisit toute sa force. Plus de

migraine ni d'engourdissement, ni de douleur. Il mena son cheval dans le

peloton de Marius et partit. Il s'imaginait sublime, à la tête du

régiment, le front bandé. N'égalait-il pas Paul-Émile? Tout réussit. On

n'eut qu'à longer un régiment léger contre qui les uhlans accouraient de

loin, en braillant, en brandissant leurs lances pour tourner bride à

vingt pas des baïonnettes, sous les huées françaises: «T'as peur à ta

peau, choucroute!--Tu ne veux pas de ma lardoire, mon lapin.--Ah! ah!

Quelles gueules!--Va chercher maman qu'elle te mouche!--C'est-y des

hommes?--T'as donc rien au ventre?--Approche voir, au moins, cadet!»

Mais les uhlans caracolaient à distance, cependant que les soldats

indignés leur montraient le poing, lançaient leurs baïonnettes dans le

vide, ou, par mille gestes obscènes, leur témoignaient le mépris, à la

façon des chiens qui lèvent la patte sur l'immondice. Il y en eut qui,

barbares magnifiques, les jambes écartées et l'arme sous le bras,

abondamment, à la face des cavaliers timides, urinèrent.

Et les dragons mêlèrent leurs rires aux rages des fantassins qui

criaient: «Avoir fait 400 lieues en deux mois pour n'avoir même pas

l'avantage de se casser proprement la figure!--Trouver devant soi des

canards de cette espèce.--Ce n'était pas la peine de se déranger de la

rue des Petits-Mathurins.--Hé! dragon, offre-moi du pain.--À boire!»

Les dragons tapèrent leurs bidons vides. Bernard sentit mieux le goût

sur à la bouche. Les intestins s'étiraient et grouillaient. Il se

rappela de nouveau le pain du bûcheron, le pain mangé sous les pieds des

chevaux, pendant la retraite de l'an IX. Au ruisseau de Goldbach, tout

le monde mit pied à terre et s'abreuva, en dépit des uhlans qui

voltigeaient, insultaient à coups de pistolet, au loin, sans approcher

davantage. L'infanterie ne tira plus sur ces groupes. L'arme au repos,

le premier rang veillait à peine, tandis que le second assis se

délassait, se déboutonnait, buvait l'eau que le cheval du major

traversa. Le froid de l'onde glaça les jambes dans les bottes.

Au débouché d'un pauvre village plein de cadavres en capotes grises, de

blessés agonisant, bouches bées, autour de l'abreuvoir dont le liquide

était devenu rougeâtre, Marius pensa découvrir les colonnes françaises

descendues de Pratzen. Le colonel fit déployer, et les uhlans refluèrent

devant les démonstrations de la compagnie Cahujac.

Du plus loin, toutes les sentes se hérissèrent de baïonnettes, se

garnirent de bonnets à poil. On reconnut d'abord les grenadiers

d'Oudinot, et leur pas accéléré, troupe fraîche, presque sans blessés, à

peine boueuse. Les grenadiers à cheval de Bessières apparurent ensuite;

ils braillaient, ivres certainement d'une victoire; et ce furent les

colonnes aux schakos évasés du corps Soult qui défilèrent dans un champ

de trèfle avec leurs plumets hachés par les coups de sabre, leurs

havresacs déchiquetés, leurs capotes loqueteuses.

Héricourt et le colonel se trouvaient au rendez-vous, avant le reste de

la division. Après des phrases amères relatives à sa prudence méconnue,

Pitouët haussa les épaules. Ignorait-il la route, les mouvements

tactiques, les plans d'état-major? Au reste, ils s'estimèrent

bienheureux d'être repris dans la cohésion de l'armée. Devenue masse

française, la montagne glissait à présent, formidable, contre les

vainqueurs russes et autrichiens de Telnitz. La force du mont était

conquise, depuis le ciel clair jusqu'au bruit du ruisseau tout crépitant

des fusillades répétées, tout rouge de reflets d'incendies, tout enfumé.

Les dragons saluèrent d'une acclamation les grenadiers dès qu'on

aperçut, aux visages cruels, leurs regards fiévreux. Cent lignes rigides

aux croix de buffleteries blanches succédaient.

D'une seule force, les divisions marchèrent à la fumée tonnante des

marécages, parmi quoi s'agitait une cohue métallique d'infanterie russe,

et des troupeaux de cavalerie, parmi quoi s'embarrassaient vingt convois

d'artillerie cherchant la route de retraite. Sans un coup de fusil, sans

abattre un sabre, par la seule magnificence de leur marche, les Français

imposèrent la terreur aux démences des escadrons blancs, aux pas de

course de bataillons gris, aux voltes des houzards en schakos jaunes,

aux galops affolés des uhlans noirs.

Le major n'éprouvait plus rien que l'orgueil de sa puissance. Les quatre

cents statues par front d'escadron trottaient en ligne à sa droite,

derrière le cheval pie du colonel, superbe en sa corpulence verte et

rouge, la main toujours levée.

Les pelotons s'envolaient devant eux, toute résistance s'éclipsant. Les

sillons cessaient de fleurir en flocons de fumée pâle, les mamelons de

souffler leurs nues blanchâtres qui se délayèrent partout et

découvrirent, avec la hâte des compagnies fugitives, les gestes des

aides de camp ennemis aux bicornes couverts de plumes. Du ciel au

ruisseau, la vigueur française, haie mouvante de fer et d'hommes,

s'étendait, progressait. Elle immergea les incendies des villages, les

amas de chevaux morts, les débris des caissons, les pièces enclouées,

les chariots à bâches grises, les cris des amputés étendus dans la

paille rougie. Elle allait. Elle foula les grands cadavres des

grenadiers russes mitrés d'or, doublés d'écarlate. Elle ramassait les

traînards boiteux, les officiers sans chapeaux, les petits tambours en

pleurs, les poussifs qui jetaient leurs fusils, puis se signaient à

l'orthodoxe, avant de s'offrir aux grenadiers joyeux de leur retourner,

en riant, les poches. Elle alla; la glace des étangs miroitait au

soleil, par-delà Telnitz et Menitz, entourés encore du bruit des armes

et du scintillement de la lumière contre les armures en bronze des

carabiniers moscovites. On descendit un val plein de fange. On gravit

une pente de pierrailles... «Dragon, as-tu du pain? demandèrent les

fantassins parvenus à la hauteur des escadrons.--Grenadier as-tu du

pain? demandaient les dragons.--Du pain? Voilà deux heures que j'offre

une montre en or. Une montre de chevalier-garde à sonnerie et à

répétition pour une croûte sèche. Bernique!--Qui veut une tabatière de

vermeil avec une belle dame peinte au-dessus, le tout pour une cuiller

d'aïoli.--Une épinglette d'or pour une queue d'andouille!--Cette canne à

pomme d'émeraude, pour un coin de fromage de Marolles.--Le portefeuille

et ce qu'il y a dedans pour une gamelle de bouillabaisse.--Cette bourse

de soie et ces beaux frédéricks neufs en échange d'un nougat de

Montélimar.--L'épée et sa poignée de jade vert pour une galette de

sarrazin.--Cette boucle de ceinturon, or et topazes, pour mes rillettes

de Tours!--Ce jeu de breloques, poissons d'or aux yeux de brillants,

pour une andouillette d'Arras!--Cette écharpe d'argent tissé, pour un

demi-saucisson de Lyon.--Du pain!--Du pain!--Mes dents mangent le vent!»

À rappeler ainsi les succulences de la patrie, leurs esprits

s'affolèrent. Les soldats criaient ensemble. Ils gourmandaient leurs

entrailles rebelles. «On dirait que je mâche du suif.--Les prisonniers

n'ont même pas de choucroute dans la giberne!» De telles plaintes se

répétaient de ligne en ligne. Les dents brillaient aux visages féroces

surmontés par les bonnets à poil, les casques de cuivre, les schakos à

tresses blanches, les bicornes à plumes. Un seul mot: «faim» ouvrait les

bouches glorieuses, encore salées par le goût de la cartouche. «C'est

vrai qu'on a faim,» grogna le colonel aussi. Et les noms de la patrie,

des villes natales, revenaient à leurs mémoires dans le souvenir des

bonnes choses qu'elles produisent et qu'ils imaginèrent savourer.

On marcha derrière les essaims de hussards aux dolmans rouges et de

chasseurs aux culottes boutonnées sur la bande. On enjamba des cadavres

en capotes grises. Les narines de leurs petits nez gras ne s'étaient pas

pincées dans la mort. Un général de division parut. Dramatiquement, il

salua, de son haut bicorne à panache, le régiment de dragons aux casques

faussés, aux chevaux saigneux, et son major en culottes tachées de

rouge, la tête enveloppée de bandes.

Bernard se crut héros... Mais un seul cri s'évada des statues équestres:

«Du pain! Du pain!» cri repris à l'instant par le peuple de grenadiers,

l'arme au bras, qui braillèrent, clameur qui passa le long des lignes,

arriva jusqu'aux brigades de Soult, celles des hommes en schakos évasés.

«Soldats, hurla le général, derrière ces étangs qui brillent au soleil,

il y a du pain et de la gloire... Si vous avez faim de pain et de

gloire, vous n'avez qu'à les ravir à ceux qui vous fuient!... Par

colonnes de bataillons...--Par colonnes d'escadrons, reprit le gros

colonel...» car le terrain se resserrait... «Vive l'empereur!» hurla

l'armée s'élançant... Alors elle gravit la pente, découvrit, adossés aux

vastes miroirs des étangs, une ligne de cavalerie autrichienne, un

fourmillement d'artilleurs qui disposait les pièces, une cohue

d'infanterie grise massée en colonnes profondes. Cela s'étageait sur un

relèvement du terrain, en bel ordre. Cependant qu'au bas les folies de

la déroute précipitaient les Austro-Russes vers les vastes miroirs

glacés jusqu'où roulèrent les nuages des canons mis en batterie à la

gauche française; cependant qu'à droite la division Friant pétillait de

tous ses fusils dans une suprême attaque contre Sokolnitz et rejetait

vers les immenses lumières pâles des étangs une foule de fantassins

mêlée aux troupeaux de cavalerie blanche qui pullulèrent.

L'âme totale de Bernard s'illumina du soleil répandu sur la glace des

lacs, sur les armes des multitudes. Il arracha les bandes qui

l'empêchaient de voir à l'aise, se rendit compte aussi qu'il devait

apparaître plus terrible avec sa face bossuée, balafrée, noire de coups.

Ce jour enfin, il s'imposait en exemple pour la vénération des hommes.

Et cela lui fut une ivresse qui étourdit ses douleurs, sa faim. Géant

vainqueur, il menaçait une proie de dix mille têtes peureuses, qui, en

haut de grandes bêtes brunes, se ridèrent et blêmirent, à mesure que le

trot français rapprocha les lignes. Quand l'escadron du vicomte,

compagnie d'élite en tête, prit la fureur du galop, il n'aborda que des

vieillards roux noblement accourus à son choc.

Mais les dragons passèrent. La manche galonnée d'Edme brandissant le

sabre le releva tordu, faussé. Le vicomte dédaignait de férir et

bousculait de son maigre cheval les adversaires en habits blancs. «Au

pain! au pain!» se criaient les soldats, montrant des fourgons derrière

le faible rideau de cavalerie. «Au pain! au pain!» Les yeux

s'hallucinèrent. Certains de vaincre, les bras frappaient au hasard. En

se crispant, les bouches haïssaient les figures autrichiennes soudain

rayées de sang. Oh! les mains amputées au fil du sabre, les poitrines

blanches trouées à coups de pointe! Une oreille se décolla, tomba. Les

dragons s'enivraient de leur faim hargneuse. La chance de vaincre

doublait la fureur de voir retardé le repas par les lourdauds allemands.

Jusqu'au major un alezan poussa son chanfrein étoilé de blanc, ses

naseaux révulsés, son cavalier nu-tête, dont les joues massives

tremblaient aux secousses, et qui lâcha l'éclair tonnant d'un pistolet

tendu. Le faire mourir, lui, Bernard Héricourt, au moment où il

triomphait! La colère banda les ressorts de ses muscles; et, du sabre,

il assomma la large tête culbutée avec le corps sur la croupe fléchie de

l'alezan. Alors il s'enchanta de manier la lame qui tournait, légère, à

son poing, qui l'entourait de lumière vive, qui heurtait d'autres lames,

écartait des forces, ensanglantait des faces d'épouvante, bâtonnait de

blanches épaules, cognait des casques tintants, saignait les encolures

des chevaux. Tout se noya dans les fumées du tonnerre vomi par les

canons russes. Dans le chaos, Marius sombrait, avec une seule moitié de

figure débordant de cervelle grise et versant une pluie chaude au

visage, aux mains de Bernard. Et Treheuc, qui se renversait la main sur

le cœur, comme au théâtre, sacrant. Coupeau se trouva presqu'en même

temps à terre, sans jambes, tel qu'un nain pâle assis sur un gluant

tapis rouge, parmi les viscères du cheval éventré. Plus outre, Bernard

mordit l'air, crispa les jambes à la chabraque. Les tricornes des

artilleurs ennemis se baissèrent et se relevèrent sur leurs silhouettes

empressées, maniant le refouloir ou enfonçant les gargousses. Claque par

claque, la mitraille enlevait les dragons. Elle précipita de selle un

Flahaut ouvert depuis le hausse-col jusqu'au ceinturon et dévidant par

sa chute un éboulis d'entrailles verdâtres. Ceux-ci voilaient de la main

le sang de leurs visages enfoncés. Ceux-là s'effondrèrent avec des cris

effroyables sous leurs chevaux roulant, les paturons en l'air. Beaucoup

retenaient des franges liquides et rouges enfuies de leurs membres. Et

ce fut l'action, jusqu'à ce qu'une vague d'hommes terreux grandis de

bonnets à poil et dardant mille baïonnettes claires recouvrît d'un

ressac, d'une clameur, les pièces enfumées, les étouffât sous une

avalanche d'épaulettes rouges, d'habits bleus, de buffleteries blanches,

de dos courbés, de gueules croassantes, de jambes en guêtres noires, qui

escaladaient les roues et les affûts, de bras bleus qui clouèrent à

leurs pièces les artilleurs égorgés.

Plus outre, Bernard, féroce, avançait encore. Il fendit à coups de sabre

les épaulettes, il tailla les manteaux roulés en bandoulière, les bérets

à pompons blancs: «Aïe donc! Gresloup!...» Tous foulaient une cohue de

capotes grises, de gros visages aux petits nez ouverts, aux sourcils

saillants. La foule courait, se bousculait, se tassait dans la fange,

entre les roseaux unis par la vase des étangs qu'on venait d'atteindre.

Plusieurs se débattirent pour se glisser entre les roues des canons

enlisées jusqu'aux moyeux. Ils roulaient dans la boue par grappes de

gaillards agriffés les uns aux autres, et qui se fouillaient les

paupières avec les ongles. Les dragons d'élite sabraient dans la masse,

ouvraient des boutonnières dans le drap gris et des entailles dans la

chair vive. Edme, brigadier, rassembla un peloton de trompettes autour

d'un attelage d'artillerie; il clamait vers le colonel: «J'ai pris la

pièce avec ses chevaux, mon colonel; cette pièce est à moi, mon

colonel!... Bernard, dites-lui que c'est moi qui ai pris la pièce avec

mon peloton!--Entendu, mon garçon,» répondit le gros homme, qui ordonna

de refouler au lac une bande de fanatiques gesticulant, les yeux hors la

tête. Le major se retourna, vit s'enfoncer à travers la glace rompue les

armures des carabiniers russes et leurs grands chevaux roux. Puis les

dragons s'étant retournés avec lui, un mugissement de triomphe salua le

spectacle apparu.

Jusqu'au loin, la multitude refoulée par le canon de la garde impériale

bordait les étangs de Telnitz, de Menitz et de Staschan. Elle titubait,

glissait, elle battait de ses vagues humaines quelques attelages

d'artillerie et les chevaux des officiers supérieurs. Eux prêchaient du

haut de la selle cette multitude labourée ici et là par le boulet

moissonneur de têtes, et qui éclaboussait de rouge la frénésie des

individus. Leur fuite tentait surtout le passage des étangs. Ceux

pressés sur la fange de la digue par les dragons crurent la glace forte,

et ils poussèrent avec désespoir les hésitants. Alors les pieds

crevèrent la surface, les corps entrèrent jusqu'à la ceinture dans les

trous froids. Les gestes persistaient un seul instant entre les glaçons

fendus, séparés, où s'engloutirent les cris des âmes. «Hardi donc,

commandait Mercœur. Sabrez! c'est la fin.--Au pain! au pain!--De

l'éperon!--Au pain!--Finissons!--Au pain!» Les bonnets à poil enlevèrent

encore leurs chevaux, qui renversèrent du poitrail les implorants, ceux

qui jetaient leurs fusils, ceux qui se précipitaient à genoux, ceux qui

escaladaient les épaules précédentes pour fuir sur un plancher de têtes

à bérets verts à pompons blancs, ceux qui se défendaient encore à coups

de crosse, ceux qui barraient la digue avec un caisson renversé, ceux

qui, hagards de rage, composaient un groupe de damnés aux faces ridées

sur les dents jointes, et qui tiraient à brûle-poil dans le chanfrein

des chevaux subitement écroulés avec les blasphèmes des dragons.

Tout oscillait devant les yeux d'Héricourt, joyeux de voir sous le sabre

s'ouvrir les corps, hurler les bouches, choir les gens pourfendus,

s'achever les agonies rageuses. Il posséda voluptueusement la

palpitation de cette chair, non moins résistante que celle de la robuste

Virginie terrassée sous sa vigueur, aux minutes de leur amour. De son

cheval il pénétrait cette vaillance, l'accablait. Telle, sa virilité

avait envahi l'épouse. Il lui parut qu'une seconde fois il concevait

Denise; à cet instant de gloire elle devrait la fortune et le bonheur

partagés par le fils d'Aurélie, sources de la race Héricourt,

triomphante à travers le futur des siècles, comme Bernard, alors,

triomphait du russe assommé par l'éclair du sabre, le bicorne aplati

parmi les crins blancs. Autour du major, ses dragons pénétraient aussi

de leurs bêtes la foule pantelante ainsi qu'un sexe vaincu. Du ventre

ils aidaient l'élan des montures. Lui était las, bienheureusement las.

Les muscles jouaient encore. Les genoux étreignaient la selle. Le bras

frappait toujours. Mais sa volonté n'en pouvait plus. Il renonçait à

discerner les hommes. Les yeux à demi clos, il continua de forcer la

cohue moscovite; il souriait seulement à son orgueil de refouler les

chairs en capotes grises, d'épouvanter les timides par l'aspect des

écorchures à sa face, par la promptitude ailée du sabre.

Ce dura. Il jouit délicieusement. Tout lui advenait des bonheurs prévus.

Quelles cloches allaient sonner sa gloire sur les villes? Quels baisers

de femmes allaient mouiller ses lèvres? Quels vins exquis allaient tarir

sa soif? Quelles viandes succulentes allaient assouvir sa faim?

Il alla. Ils allèrent. La foule grise piétinait, captive, entre les

chevaux des dragons. Au loin les clameurs d'effroi grandissaient. Les

étangs gelés engloutirent les armures de bronze des carabiniers

moscovites, les attelages d'artillerie avec les chevaux, les

conducteurs, les caissons et les pièces, avalés d'un coup, par les

mâchoires des glaçons. Mains en l'air, appels, imprécations, pleurs,

rages, gestes que fauchaient encore les boulets de France ricochant aux

angles des îlots blafards charges d'hommes en masse. Éperdus, ils se

déliaient de leurs courroies blanches, de leurs baudriers, de leurs

manteaux roulés, se déchaussaient de leurs bottes, dans l'espoir de

nager, et puis glissaient soudain le long du mur de glace redressé dans

le clapotement des eaux criantes.

--Quelle belle horreur, répéta Gresloup, halluciné par ce grandiose

aspect de mort.

Edme ne répondit pas, actif à saisir de nombreux prisonniers dans son

peloton de trompettes; prisonniers maladroits, peureux, sautillant afin

d'éviter les pas des bêtes saigneuses. Il s'en réfugiait entre quelque

vingt carrosses découverts auprès d'une chaumine, et réservés sans doute

à l'état-major de Buxhœwden, pour le repos, passé la bataille. Les

postillons avaient emmené les chevaux. Derrière les timons agrémentés de

lions en cuivre, les soldats russes se protégeaient contre la brusquerie

des alezans, et contre les coups de sabre allongés au hasard par les

dragons insoucieux de balafrer la résignation d'un visage, de mains

suppliantes. Besoin de détruire, afin de constater le changement que la

mort apporte dans l'apparence des êtres! Envie puérile de se réjouir en

se reconnaissant forts comme une cause!

«Gare donc!--Là-bas.--Cette ligne jaune.--On dirait des manteaux de

cavalerie.--Les Autrichiens reviennent.--Ils sont bien

mille.--Mille!--Deux mille.--Il y en a dix mille au moins.--Comme ça

trotte.--Mon colonel, voyez-vous les Autrichiens?--Malheur! Ils arrivent

par la route de Vienne.--Nous sommes tournés.--Ils ont enfoncé

Davout.--Bagration nous charge en flanc.--C'est la cavalerie de

Kienmayer.--Ou de Lichtenstein.--Ou des deux.--Et les prisonniers qui

vont nous tomber dessus.--Gare, toi, mangeur de chandelles...

Arrière.--Tiens donc!... Ça t'apprendra. Crève!...--Regardez: ils

avancent.--Je les reconnais, ce sont les cuirassiers de l'archiduc

Ferdinand!--C'est leurs manteaux jaunes.--Pelotons!... halte!»

Entre les épis barbus des grands roseaux, le major examina ce

qu'indiquait la fièvre des cavaliers retenant leurs montures. Il

distingua mal d'abord; mais le mouvement d'un immense troupeau ondulait

au delà des étangs. «Il faut savoir, dit le colonel. Major, mène

au-devant ton escadron.» Edme abandonna les prisonniers, emboucha la

trompette. On défila hors des roseaux, on se déploya dans la plaine. On

courut au petit trot, les carabines prêtes. Les soldats murmurèrent: «Va

falloir recommencer.--Ah! il est loin le pain du général.--C'est pas lui

qui casse les dents.--Et mes boyaux qui chantent.» La faim verdissait la

maigreur des visages. Il leur vint une colère qui surexcita la fièvre du

combat. «Attends-moi: je vas t'en faire des prisonniers. Ils n'auront

pas le temps de dire couic.--C'est-il pas canaille, quand on est vaincu,

de faire tuer comme ça le monde.--Tant pis pour celui qui tombe sous ma

patte.--Hue, cocotte!--Dragons, au trot accéléré... Maarche!» Ils

prirent l'élan, firent lever d'une bruyère quelques uhlans démontés,

embarrassés de leurs bottes, qui jetèrent leurs sabres et leurs lances,

tendirent les mains. Mais les dragons bondirent en fureur et sabrèrent.

Une tête fut fendue, un dos traversé, une poitrine trouée, un bras

coupé, un ventre ouvert, et les diables retombèrent en hurlant, hachés

encore par les soldats du deuxième peloton: «Attrape, cochon. Ah! tu ne

veux pas nous f... la paix!--Tue-le, ce plein de soupe.--Tiens, tu ne

gueuleras plus, toi...» On courut encore cent toises: «Ils sont dans un

chemin creux, les cuirassiers!--Leurs manteaux seuls dépassent ce

talus.--Méfiance!--Halte!--Tu vois les casques, toi?--Non, mais c'est

une ruse.--Si on leur envoyait des prunes.--Le taillis les cache

trop.--Premier peloton: en joue...--Regarde ce que c'est.--Oh! là

là.--Des moutons!--Et des gros!--C'est leur laine, les manteaux de

cavalerie.--Le voilà le pain de la gloire.--Cours chercher ton gigot,

Camors!--En avant, en avant donc, buse!» Leurs éclats de rires se

félicitèrent. Les chevaux heurtèrent un troupeau de mille têtes ovines,

croûteux de boue. Avec une ivresse de faim, les bouchers sabrèrent,

rougirent les laines, décapitèrent, enfoncèrent leurs lames dans les

toisons. Le sang giclait jusqu'aux fontes. Bêlant de détresse, le

troupeau se précipita, s'escalada, les mufles, sur les croupes, écrasa

les corps des égorgés. À deux, les dragons, glissés de selle, enlevaient

les moutons, les jetaient sur le sac à fourrage aussitôt sali par les

ruisseaux de sang.

Revenus, ils allumèrent de grands feux autour des vingt carrosses; ils

en tirèrent les banquettes de velours grenat, de drap marron, de cuir

vert, pour s'y étendre. Les casques ôtés découvrirent les visages gris

de poudre et leurs cheveux collés par la sueur. Près d'eux, on marchait

sur des toisons sanglantes, on glissait sur des nœuds de boyaux; on

heurtait des têtes de brebis. À pleines dents les conscrits mordaient la

viande charbonneuse. Le jus, en coulant, recouvrait le sang répandu sur

les revers des uniformes.

Les escadrons mangèrent, comme Bernard et le colonel assis dans une

berline à caisse jaune. Les grenadiers rapportèrent aussi sur leurs

épaules les corps d'autres moutons tués. Une odeur de graisse cuite

gagna tout l'air. Les brebis rôtissaient sur des baguettes de carabine

que des pierres soutenaient, aux deux bouts, dans la flamme d'or. Des

étangs, montaient les cris et les plaintes de ceux qui enfonçaient, qui

mouraient. Le canon tonnait parfois encore. Tout en rongeant un os, le

vétérinaire lava les écorchures des bêtes assemblées le long du cordeau.

Partout les lamentations d'agonies humaines alternaient avec le bruit de

la graisse rissolante.

--Ah! dit Bernard repu, j'avais faim.

--Moi, répétait Edme la bouche pleine, j'ai fait avec mon peloton

quarante-sept prisonniers, dont deux officiers. Nous avons capturé six

chevaux, mon colonel, une pièce et ses attelages, un guidon

d'infanterie.

--Va, va, mon garçon. Pitouët te couchera sur le rapport, et on te

proposera pour un grade d'officier.

--Ah! il y a des vacances, dit Ulbach.

On nomma les morts: le farceur Marius, le noble Corbehem, le paisible

Nondain, Flahaut le bon ivrogne et Tréheuc, qui jouait gentiment du

biniou.

Héricourt regretta Corbehem, Descendu de cheval, Cahujac annonçait la

victoire immense, les deux empereurs d'Autriche et de Russie en fuite,

les cuirassiers d'Hautpoul pourchassant l'ennemi, par delà le Pratzen,

jusqu'au château d'Austerlitz, où ces augustes personnes, la veille,

avaient couché.

--Tu sais, Monsieur, tu es colonel...

Ebloui de sa joie, Bernard riait à tous, au grand vicomte, debout, qui

écartait ses jambes fangeuses et chauffait de belles mains maigres, à

Mercœur qui comptait de l'or russe dans son casque, à Ulbach insoucieux

des caillots rouges collés à ses bottes et de sa face écorchée depuis la

tempe jusque la joue, à Cahujac dont l'habit n'avait plus de basques, à

Gresloup en loques, qui ne parlait pas, sa lèvre étant fendue au point

de laisser apercevoir la denture jaunie. Bernard riait même au grave

Pitouët, seul officier en uniforme correct à peine décousu dans le haut

d'une manche, mais qui n'avait plus ni sabre ni fourreau. Bernard riait

et mangeait. Ses doigts déchiraient des lambeaux de côtelettes

brûlantes. Il absorbait l'odeur de grillade et maints morceaux juteux

aplatis sous ses mâchoires victorieuses. Il engloutissait, devant le

maréchal des logis, qui, maître d'un os tenu à deux mains, étirait avec

ses dents la chair et barbouillait encore sa figure salie de poudre.

Aux pieds des roseaux, les prisonniers russes ronflaient dans leurs

uniformes, les jambes pliées et les narines ouvertes, pêle-mêle avec les

morts étirés par le spasme suprême.

--L'Empereur!... vive l'Empereur!...

On se précipita. Il arrivait par la digue dans la clameur d'ovations

délirantes, au milieu de mains noires dressées vers lui. Des sabres

s'agitaient. Des casques furent projetés en l'air. Héricourt s'élança

derrière le colonel, en rebouclant son ceinturon et en arrangeant les

linges de sa tête... «Vive l'Empereur!» Ce cri ébranla ses entrailles,

secoua son cœur, illumina ses yeux. La Nation se saluait elle-même en

l'homme prédestiné, la Nation triomphante, la Nation en habit vert

plastronné de rouge, en culottes sanglantes, en bottes de boue, la

Nation qui pavoisait de son bonheur les cinq cents yeux des dragons

amaigris. «Vive l'Empereur!» cria la gorge du major, malgré son âme

raisonneuse. Par là il se saluait héros. Il se saluait riche de toutes

les richesses de Caroline, accrues et consolidées par le crédit dû à la

victoire des peuples latins. «Vive l'Empereur!» Il saluait Rome

victorieuse des Huns après la course dans la vaste forêt germanique, de

Strasbourg aux collines moraves. «Vive l'Empereur!» C'étaient des

bouches graisseuses, une lèvre ouverte qui saigna sur des dents jaunies,

une narine tranchée, une bouche agrandie par le sabre russe, des mains à

trois doigts seulement, des sourcils ouverts, des fronts balafrés, des

cheveux blonds, noirs, roux, collés par la sueur sur les tempes creuses,

des épaules houlant de leurs épaulettes écarlates, des poitrines vibrant

sous les boutons de métal: «Vive l'Empereur!» Ce cri traversa Bernard

d'un frisson qui le précipita tout en avant; et il reconnut le même

homme engoncé, le Rival de la terrasse des Feuillants, ses sourcils

froncés sur les claires lueurs des yeux caves. «Vive l'Empereur!» Lui

portait un habit vert et les épaulettes de colonel. Une plaque de

diamants scintillait à sa poitrine épaisse. Son cheval blanc encensa. Il

étendit sa main potelée; il sourit de sa lèvre dédaigneuse; il serra son

col sous le menton volontaire. À un ordre, les hommes déterraient les

piquets, roulaient les cordes, sautaient à cheval, coiffaient leurs

casques, tiraient les sabres ternis d'une huile rougeâtre. Les rangs

s'établirent. Les bottes frôlèrent les bottes. Les gourmettes

cliquetèrent. Du silence s'imposa. Héricourt, contre le colonel et le

cheval pie, Héricourt se trouva dressé dans les loques de son uniforme,

l'épaulette pendante et la tête entourée de linges.

Les grands roseaux frémissaient. Les cris des moribonds furent entendus.

Parmi la suite de hussards, de cuirassiers, de généraux aux vastes

bicornes, d'aides de camp aux schakos panachés d'écarlate, de guides et

de grenadiers aux bonnets de poil, la figure carrée de Murat et ses

boucles noires dominait mieux que celle, sanguine, du baron de Cavanon,

celle, joufflue, d'Oudinot, celle fine, d'Augustin, qui fit des signes à

Edme, à son frère. «Il vit encore,» s'étonna Bernard: il avait souhaité

pour le jeune homme une fin glorieuse libérant Malvina de ses promesses

conjugales. Mais cette rancune n'était plus rien. Elle se fondait dans

l'ivresse de la gloire.

C'était donc la chance de l'homme engoncé qui prêtait à la vie de

Bernard Héricourt une heure si belle.

--Vive l'Empereur! s'exclama-t-il, avec l'espoir qu'on distinguerait sa

voix.

Comme le groupe avançait, on se tut. Les rangs s'immobilisèrent. Murat

dit: «Sire, les dragons de Votre Majesté...» Une estafette arriva, et

Napoléon se retourna vers le hussard. Un pli fut transmis. Les chevaux

s'arrêtèrent, encensèrent. Napoléon parcourut le message: «C'est bien!

donnez trois de mes bouteilles de bordeaux au maréchal des logis? De

quel régiment êtes-vous? quel escadron? où étiez-vous à midi?...» Le

hussard balbutiait les réponses, honteux de se savoir couvert de boue,

avec un kolback défoncé. Murat reprit: «Sire, les dragons de votre

Majesté...--Mon cousin, vous donnerez des ordres pour que Kellermann et

ses chasseurs aillent bivouaquer dans le village d'Austerlitz.--Oui,

Sire.--A qui étaient ces belles voitures, interrogea l'empereur?»

Quelqu'un voulut répondre, fut contredit par un grand cuirassier bavard.

Un général prétendit que ce n'étaient pas les Russes de Buxhœwden, mais

les Autrichiens de Kienmayer qui avaient combattu là. Cavanon soutint

que les deux troupes avaient donné; or il ne savait plus le nom du

général russe, Doctorow, que tout le monde lui demandait. Murat

l'ignorait aussi.

Héricourt eût voulu souffler. Il jugea que ce serait un manquement à la

discipline, et se tint coi, roidi, le sabre à la hanche, près de son

colonel qui suait, malgré la bise d'hiver. «Bon! raisonna Bernard: s'ils

continuent tous à jaser là-dessus, il passera sans rien demander du

régiment, ni de moi...?» Maintenant ils discutaient à propos de la

cavalerie autrichienne, qui, s'étant trompé de position la nuit, avait

dû, le matin, rétrograder jusqu'à la gauche de Bagration et, dans ce

mouvement, avait arrêté, plus d'une heure, la descente des infanteries

russes. Aussi Davout et Friant avaient pu atteindre les hauteurs de

Telnitz en même temps que l'ennemi, au lieu de les trouver occupées par

avance, ce qui eût changé le sort de la bataille. Napoléon assura qu'on

aurait vaincu cependant. Des irascibles démontraient le contraire, avec

une évidente jalousie pour la fortune du Rival, qui défendit

l'excellence de son plan.

Au pas, le groupe avançait encore. Napoléon ne regardait point les

dragons, mais les étangs et les pentes du Pratzen, où il localisait de

la main ses indications impérieuses. Héricourt retint un sanglot

d'angoisse. Son régiment n'arrêtait pas l'attention. Il eut envie, de

crier sa gloire, les noms des morts, les maux des vivants, la peine de

leurs corps, le sacrifice de leurs âmes. La discipline s'opposait. Il

demeura muet, rigide, le sabre présenté à la hauteur du menton. En lui

tout trembla de ses espérances. Sa colère d'être méconnu imagina le

meurtre du Rival, qui parvint devant le colonel, le dépassa, devant le

major, le dépassa. Deux larmes voilèrent soudain à Bernard les larges

épaules impériales, le col engoncé, le petit chapeau sans galons, la

housse de velours pourpre sur la croupe nerveuse du cheval blanc; puis

les hussards galonnés de tresses d'or, les armures lumineuses des grands

cuirassiers, les uniformes sombres de l'état-major aux panaches blancs,

rouges, les turbans des mameluks et leurs aigrettes, leurs vestes

soutachées. «Sire, les dragons de Votre Majesté,» répétait désespérément

la respectueuse insistance de Murat... Alors seulement l'empereur

examina les cinq cents héros haillonneux juchés sur des chevaux

sanglants. Il embrassa leurs rangs de son regard ombrageux. «Dragons,

récita par devoir sa voix qui s'éloignait, je suis content de vous...

Votre régiment, dès aujourd'hui, est un souvenir de l'histoire... Nous

avons défait un ennemi insolent... Il y aura des récompenses pour

tous... Les deux empereurs de Russie et d'Autriche fuient devant votre

aigle victorieuse.» Les saccades de la leçon apprise s'interrompirent.

Derrière le sien, tous les chevaux de l'état-major s'arrêtèrent: «Votre

major a eu un cheval tué sous lui... Vous avez enfoncé les escadrons du

prince de Lichtenstein, vous avez établi la gloire de la cavalerie

française. Je porte le 23e régiment de dragons à l'ordre du jour de

l'armée...» Les saccades de la voix s'interrompirent encore: «Vive

l'Empereur!» clamèrent les hommes d'une seule âme, où l'esprit de

Bernard fut ravi. Tous ses nerfs vibrèrent de cette acclamation. Au

trot, l'empereur revint, ayant tourné sa monture... On l'entendit

recommander à un général la prompte acquisition de drap et de bottes

pour faire aux corps les versements d'effets indispensables. Il

éperonna, courut sur Bernard, la tête en avant, comme une pierre lancée,

mit sa bête au pas: «Major, c'est donc le cheval turc qui a été tué,

demanda-t-il?--Oui, Sire.--Ah! ah! c'est bien fâcheux; c'était un beau

cheval...» Bernard sentit la sueur lui couler de la nuque aux talons.

Le Rival lui parlait.

Il se souvenait du turc...

Il allait offrir la croix d'honneur...

Cela se lut aux deux regards enfouis dans les arcades sourcilières et

qui le fixaient ardemment, comme pour juger l'ancien ami de Moreau...

«C'était le plus beau cheval de la division!... Il eût fait un beau

cheval de colonel... Vous le montiez bien. J'espère vous voir colonel

sur un cheval pareil à l'autre!»

Le sourire impérial laissa paraître la lueur des dents. L'empereur

passa... Bernard n'entendit point ce que répondit l'ancien postillon

promu général. Lui ne pouvait plus rien comprendre, sinon qu'il était

colonel et que son régiment était porté à l'ordre du jour de l'armée, ce

soir de victoire pour laquelle, partout, sur le plateau, dans la plaine,

autour des villages enfumés, des étangs rompus, s'allumaient dix mille

feux de joie, retentissait le bonheur de cent mille hommes en triomphe.

La Force Le Temps et la Vie · 第 25 / 28 题