Aux termes du pari, elle rattrapa dans sa calèche le régiment parti à
travers les forêts illustres de Hohenlinden, vers les rives de l'Inn, et
la rencontre de Kutusov, des Russes. Murat commandait l'avant-garde:
dragons et cuirassiers d'Hautpoul, grenadiers d'Oudinot. Le corps de
Lannes appuyait leur force. La calèche olive roulait sur ses hautes
roues, derrière les deux chevaux mecklembourgeois agitant les grelots de
leurs colliers.
Qu'à la première étape Malvina pût suivre Augustin, se rendant au corps
de Lannes jusque Braunau, qu'elle le fît aisément sans autre signe
affectueux qu'une pression chaude de la main, cela rendit Bernard
stupide. Il l'avait crue éprise de lui au point de reculer ce mariage,
et de ne vouloir plus se séparer. Du moins, à l'instant matinal du
départ, il constata qu'en son esprit cette foi s'était implantée
obscurément et que sa déception restait immense. La coquette riait au
fond de sa vaste capote en velours bleu, ramassait sur ses jambes,
contre le froid, le casimir brun de sa redingote de voyage, et
rabaissait les mitons des manches sur ses gants verts. Elle rit plus. Le
postillon arrangea les pèlerines de son carrick; il attendait que la
portière de la chaise se refermât. Bernard espérait encore une parole
qui compléterait la signification malicieuse du rire. «Fouette
postillon!» dit Augustin; et Bernard dut se jeter en arrière pour éviter
la roue. «Au revoir, mon frère. Bonne chance pour ton étendard!» criait
le jeune homme ironique. Il n'y eut même pas une main agitée à la
portière, ni un œil à la petite vitre carrée trouant le panneau
postérieur de la voiture au-dessus de la grosse malle bridée sur les
ressorts. Très vite, tout disparut derrière la maison la plus lointaine
du hameau.
«Comment, se disait Bernard, je souffre, et ma respiration est
oppressée? Au diable, la coquine! Il ne me manquait plus que d'être
amoureux comme un moutard.» Il revint au camp, parmi le tumulte du
réveil. Les capitaines se rencontraient au seuil des maisonnettes et se
plaignirent des rats qui avaient ému leur repos. On bouclait les
ceinturons. Dans la clairière, les dragons achevaient leur toilette,
debout contre les feux ranimés du bivouac. Les uns ciraient leurs
fourreaux de sabre; les autres se peignaient les cheveux; certains
surveillaient la soupe mijotant à la surface des marmites; un groupe en
bas de toile et en savates, drapé de manteaux, la tête nue, trempait du
pain dans l'eau-de-vie de la distribution, tandis que la plupart,
blottis en pleine paille, ne se décidaient pas à sortir de cette couche
et regardaient tristement leurs bottes boueuses et leurs armes humides
qu'ils devraient fourbir.
La rage du major s'exaspéra de cette fainéantise. Ne suffisait-il point
que son frère le bernât, qu'il eût écrit, la veille, à Virginie, à
Caroline d'absurdes louanges sur la fiancée et conseillé vivement de se
réjouir pour ce mariage avec l'aventurière de Hollande? Faudrait-il en
outre que ces garçons rendissent le régiment ridicule, par leur crasse
et leur abrutissement. Héricourt se précipita, distribua les injures et
les punitions. «Ils ne méritaient pas de servir dans une armée
glorieuse. Rien ne les touchait donc, ni la grandeur du devoir, ni le
souvenir de Hohenlinden?» Il dispersa les feux à coups de botte. Il se
soulageait comme s'il dispersait ainsi le pire destin. L'ironie de son
frère et la malice de la dame continuaient leur moquerie devant son
imagination, bien qu'il pressât les hommes, assis en manteaux sur la
paille, d'enfiler leurs culottes. Les bras en l'air, beaucoup, dociles
et rapides, endossaient leurs habits verts, ou sanglaient leurs cols de
crin. Il s'attendrit alors: il aima subitement Virginie, la bonne épouse
amoureuse... qui peut-être le trompait aussi...
Ce n'eût été que justice. Il la crut incapable cependant de trahison,
alors qu'il risquait de périr à la guerre, pour créer un nom héroïque.
La loyauté interdisait de telles déchéances à la fille du colonel
Lyrisse. Et alors il la plaignit de cette candeur; il se déclara
chenapan; il se dit qu'il mentait à la vertu, à son «caractère», à tout
ce que son père avait espéré de lui. Le souvenir du défunt le reprit
intensément. Oui, le vieillard avait eu les justes motifs d'un désespoir
mortel. Il avait prévu.
Bernard continuait de parcourir les bivouacs, en sa forte colère; il
redressait les statues humaines. Elles se levaient toutes à sa voix, se
roidissaient, se caparaçonnaient de gilets de peau, de drap vert et
rouge. Partout on pliait les paquetages. Des gens coururent, portant sur
la tête la selle, la chabraque et le portemanteau. Il les suivit. Autour
des chevaux la hâte était grande. Les mains pressaient les éponges sur
le poil lissé. L'entière affection des hommes s'adressait à leurs bêtes.
Au défaut de familles et de joies sûres, ils soignaient les animaux,
dont la vitesse, dont la vigueur les sauveraient de la mort. «Oui,
bicquot, mon vieux... là... oh... là!... n'aie pas peur, mon gros, on va
partir.--Viens mettre ta cravate, Cyrus.--Tourne, tourne donc,
pommelé.--Oui, ma chatte, ma fille, donne ton petit nez de velours que
je te passe la bride.--Va, va, tu auras l'avoine, à la halte...--Et ton
pied, comment se porte ton pied, Cydalise, ma grise?--Bobo, ma bonne?»
Leurs voix se faisaient paternelles. Ils embrassaient les naseaux
velouteux. Ils offraient de la cassonade, dans le creux de leurs mains,
aux grosses langues avides des juments. Appelé par les uns et les
autres, l'herboriste vétérinaire s'empressa le long des cordes où
s'alignaient leurs alezans. Il examina les sabots et les écorchures des
échines, rassura les hommes. Héricourt accusait, furieux de voir tant de
chevaux malades. Il se prit de commisération pour ces bêtes dont les
plaies vives supporteraient le poids de la selle et du dragon. Mais la
compagnie d'élite possédait des montures valides, dont chacun brossait
les queues et les crinières.
Néanmoins, le régiment massé par escadrons, à la lisière des bois,
consola par sa belle allure l'humiliation du déçu. Brossés, cirés,
raccommodés avec art, les dragons présentèrent trois lignes doubles de
poitrines rouges, de faces hâlées, de casques lumineux. Plus loin, les
litières de paille marquaient, autour des feux éteints, le logis de cinq
cents hommes actuellement garnis de buffleteries blanches et juchés sur
leurs chevaux alezans, gris, bais, noirs, aux chabraques vertes.
À la clameur des fanfares, les trois colonnes s'ébranlèrent par la forêt
germanique. Le tapis roux des herbes amortissait le pas. De partout
arrivait le bruit des feuilles craquant sous la marche de cavalerie.
Isolé, avec son trompette, dans une broussaille, Héricourt sentit
l'armée entière autour de lui. Ne pouvait-il accomplir d'héroïques
choses, revenir auprès de Malvina, qui le dédaignait prématurément,
ainsi que le subtil Augustin.
L'imagination de leurs propos se gaussant de lui l'énerva. Il les voyait
dire et se chérir. Il enviait son frère qui, peu à peu, dans sa haine
contre les intrigants, prenait la place de Napoléon, devenu, lui, une
force de la nature à laquelle il convient de se résigner sous peine de
puérilité ridicule. Augustin suivait les mêmes voies sans porter
l'empreinte géante d'un fatalisme. Qu'il épousât l'aventurière riche et
plus âgée, afin d'accroître la fortune de la famille, sa part, qu'il
vendît, sa jeunesse, sa prestance martiale au désir de cette femme,
qu'il obtînt de vivre, aide de camp, au milieu des états-majors où
l'intrigue aide et mène jusqu'aux grandeurs, tout cela semblait à
Bernard l'imitation de manœuvres utilisées déjà par Buonaparté. Alors
pourquoi se croire inférieur à ce frère? Pourquoi ne pas se contenter de
l'honneur? Il souffrit de ne pouvoir franchement répondre. Quelques
heures, il se promettait d'acquérir aussi les méthodes de l'intrigue.
Mais il se heurtait à son ignorance évidente des moyens. En d'autres
moments, il se raidissait contre la tentation de méfaire, et il
pressentait une vie médiocre nantie d'un orgueil moral insuffisant pour
ses appétits de gloire, de fortune. L'impuissance de se résoudre causait
une rage. Il ne pouvait atterrir au triomphe que par l'héroïsme du
devoir. D'ailleurs le plus fort régiment de l'arme était au service de
ses intentions. Près de lui il ne trouvait que la suffisance de Pitouët,
imbu de savoir géographique, la tristesse de l'élégiaque, le banditisme
de Mercœur, le mépris du vicomte, les grossières timidités du colonel et
la goinfrerie bruyante de Cavanon. Parmi les inférieurs, Marius était un
étourneau, Cahujac, hâbleur, avait besoin de conseils, Nondain manquait
trop d'initiative. Le cousin Gresloup n'aimait point de cœur le métier
des armes. Il assistait aux spectacles de la guerre comme à une
représentation d'opéra. Unique, le capitaine Corbehem, froid, sévère,
courageux dans le péril, lui donnait de la confiance. Or, si rapide
était la marche, et si nombreuses les minuties de l'art, que le major
n'eut guère le loisir de montrer sa bienveillance à Corbehem, tandis
qu'il molesta les autres officiers avec rudesse.
Dans la Haute Autriche ils allèrent, curieux des Alpes bleues aperçues
par les heures lucides, quand les bois s'échancraient sur les horizons
de la droite. On traversa des plaines heureuses. Maintes bandes
d'oiseaux se levèrent des sillons. Les petites villes baignaient dans
les boucles des rivières. Au son des chutes d'eau actionnant les roues
des moulins, le régiment traversait de petites venelles propres, qui
fleuraient comme le sucre, les épices et la farine fraîche. On ne
rencontra point les Russes. De position en position, ils se retiraient.
Au lieu de risquer le sort avec soixante mille hommes contre cent
cinquante mille Français en victoire, mieux valait, pour Kutusov,
rejoindre derrière Vienne soit l'armée de Pologne, soit l'archiduc
Charles, si, laissant Masséna en Italie, ce prince heurtait le flanc de
Napoléon par le Tyrol, la Carinthie, la Styrie, après avoir culbuté
Marmont à la cime des Alpes, Bernadotte à mi-côte, Ney sur les
contreforts. Ceux-ci couvraient, de trois corps, l'aile droite de
Napoléon, soutenus en outre par l'armée d'Augereau, vainqueur à Bregenz,
du général Jellachich vainement échappé d'Ulm.
Or il parut à Bernard que les ennemis, en rétrogradant toujours,
emportaient avec eux, dans le mystère de leur marche, la gloire de son
destin. Les atteindre eût été aussi toucher l'heure de triomphe qui
l'eût exalté splendidement. Alors il eût pu dédaigner la fourberie de
Malvina, les lamentations de Caroline, écraser la forfanterie
d'Augustin, répondre aux accusations de sottise, de prodigalité, réjouir
la charmante Aurélie par le bonheur certain d'Édouard et de Denise,
récompenser la vertu soumise de sa femme par la magnificence de leur
état.
Il chercha les Russes, avec toutes les forces de ses six cents chevaux,
avec toute l'attention, la fougue et la ténacité de ses six cents
hommes.
L'ennemi fuyait toujours.
On marcha. On contourna les monts. On passa les ruisseaux sur des ponts
de bois. On poursuivit le Temps à travers les bois d'or et de cuivre,
entre les sapins noirs de la forêt germanique.
À Ried, le soin de charger une arrière-garde échut au 1er régiment de
chasseurs; à Lembach, le seul corps de Davout combattit. Le major
s'excitait contre la nonchalance des éclaireurs. Cahujac exténuait en
vain ses Gascons et ses chevaux. On ne capturait que des chariots vides
ou des mules fourbues. Ils entrèrent dans Lintz sans avoir vu la capote
grise d'un grenadier russe. Les enfants, à la porte de l'école,
admirèrent les dragons réunis sous la colonne de la Trinité, vieux
monument de victoire autrichienne contre les Turcs. Au bout des rues,
l'escadron retrouva les eaux rapides du Danube. Le vicomte mit les
sapeurs au travail de reconstruire les ponts détruits. Au loin, les
rochers abrupts, chevelus de forêts, élevaient au ciel les ruines des
châteaux. La cavalerie resta dans l'eau tout le jour. Puis on quitta la
ville. La meute de Cahujac fut lancée. On ne rencontra point l'ennemi
aux bords de la Traun. Bernard crut reconnaître, avec sa lunette, la
chaise de Malvina, parcourant la rive gauche du Danube. Les colonnes
profondes des grenadiers y attendaient le rétablissement des ponts. Le
cours divisé du fleuve était plein d'îles plates et forestières. À
demi-nus, les soldats du génie élevaient les madriers au-dessus du
courant et tiraient, par grappes, les cordes des poulies.
Sur les rives de l'Ems, l'ennemi avait brûlé le pont. On en trouva
seulement les restes, un soir, après avoir franchi les rues de la ville
aux toits rouges groupés vers la cathédrale grise. Le major poussa les
dragons dans l'eau afin de mesurer la profondeur; et ils commencèrent à
se passer des planches, des poutrelles.
Héricourt revint en arrière pour hâter l'élégiaque s'attardant à dévorer
des galettes chaudes dans une boulangerie minuscule, peinte en vert
pomme. Au débouché de la rue, sur la berge, la corpulence du colonel et
de son cheval pie cachait la perspective. Edme entraîna sa bête par la
bride jusque dans un corridor où se bousculaient des laveuses en jupe
rouge, et les bras nus.
Devant l'église, les Gascons et Cahujac, harassés de la course,
bougonnaient ensemble. Quant à la compagnie d'élite, elle avait disparu
sous prétexte d'aller reconnaître le château sis au milieu d'un parc
splendide que baignait le confluent du Danube et de l'Ems. Plus loin que
la rive gauche toute claire, rocheuse et couverte de sapins, Héricourt
visa dans sa lunette les colonnes d'Oudinot qui serpentaient. Une fumée
blanche s'arrondit. Il tonna. L'artillerie tirait par-dessus le fleuve
contre les Russes, que les dragons n'apercevaient pas encore, étant
séparés d'eux par une colline.
Cela mit l'impatience, au cœur de Bernard. Il retourna jusque la
rivière. Tous les chevaux du régiment s'y abreuvaient au milieu des cris
humains. Le major blâma le vicomte: le travail n'avançait pas. «Monsieur
le major, je ne puis faire mieux, répondit poliment l'autre. Il nous
faudrait des soldats du génie et des machines. Nous manquons de tout.» À
ce moment, on dressa deux poutres, liées en angle et portant une poulie.
Héricourt surveilla les manœuvres. À grands coups de maillet, vingt
hommes en corps de chemise et en savates calèrent les madriers. Une
grappe de soldats se pendit au câble de la poulie. La planche monta dans
l'air. Le major désespéra d'une manœuvre plus rapide et mena son cheval
hors la ville. Bientôt il joignit un bataillon de grenadiers et une
batterie venus par chalands, de la rive gauche, la nuit, afin de
remonter l'Ems à la recherche d'un passage. Cette force, quelques heures
auparavant, n'avait pu empêcher les hussards russes de brûler le pont.
Héricourt s'étonna.
Le chef de bataillon imputait la faute aux artilleurs, qui n'avaient
point fait diligence. Pâle, les yeux caves, il se désolait: «La première
fois que le général Oudinot me confie une mission, Major!... Et voilà...
Quel guignon! On voyait les hussards russes courir avec la paille
enflammée. Ils n'étaient pas dix... C'était facile de les couvrir. Eh
bien, non! Les quatre pièces ont pu tirer seulement deux fois. Le rideau
de fumée a enveloppé le pont... Tenez, voilà encore les feux de leur
bivouac.» Maigre jeune homme, il arrangeait machinalement la crinière de
sa monture. Le désespoir mouilla ses yeux. Comme Bernard, il pensa que
l'ennemi emportait dans sa fuite leur chance de vivre glorieusement. À
quelle chère figure songeait-il, cet inconnu dont les lèvres amères
s'étiraient. Héricourt l'encouragea mal, le conduisit avec sa troupe
jusqu'à la petite ville où pénétraient les colonnes d'Oudinot.
--Malvina est partie directement pour Vienne, dit Augustin à son frère
une heure plus tard. Nous l'y reverrons.
--À quand le mariage, richard? grogna le major.
--Quand les Russes voudront bien s'arrêter. Ils fuient comme le vent.
Murat et Lannes poussèrent plus d'hommes dans le fleuve, dans la
rivière. On travaillait, la nuit, à la lueur des falots. Revenue
d'exploration, la compagnie d'élite contait que les Russes avaient
entièrement pillé le château du seigneur autrichien, ne laissant que les
murs. Elle en était pour sa promenade. Le lendemain, dès l'aube, la
rivière fut passée; la poursuite recommença. Au milieu des éclaireurs,
et l'âme tendue vers le désir de la proie, Héricourt menait le régiment.
Cavanon parfois le rattrapait, au galop de son cheval noir. Mais le soin
consciencieux du major ne permettait pas le loisir des propos. Le baron
transmettait les ordres de l'état-major à l'avant-garde et repartait,
disant: «Héricourt, mon cher, vous vous donnez un mal de tous les
diables! À quoi bon?... Personne ne le voit... Pour les remerciements
qu'on vous donnera!... Un de ces matins, vous recevrez une balle d'un
traînard qui aura envie de vendre le cheval turc... Au revoir, mon
cher... À tout à l'heure... Croyez-moi. Ménagez-vous!»
Bernard courait à droite et à gauche, dissimulait Corbehem dans le creux
des chemins, jetait l'essaim de Cahujac sur les hauteurs, constituait
avec les Alsaciens d'Ulbach un centre actif, présent partout. Tréheuc et
les Bretons formaient en fourrageurs une ligne étendue de regards
marins, habiles à découvrir l'espace.
L'ennemi continuait de fuir. On l'apercevait au faîte des monts, tel
qu'un mouvement noir et ténu qui s'effaçait. Pour dépasser les
éclaireurs de Cahujac et les exciter ainsi à plus d'audace, le major
gravit au galop la pente d'une colline, trouva brusquement, à la cime,
plusieurs cavaliers barbus, qu'il ne reconnut pas: schakos jaunes,
dolmans verts, larges pantalons bleus. Ensemble ils chantaient, ne
l'ayant pas aperçu, un air barbare et joyeux, sans veiller sur leurs
petits chevaux roux qui paissaient l'herbe, la bride au col; et plus
loin, d'autres groupes de gens pareils stationnaient, épars. Les fumées
de leurs pipes montèrent au-dessus d'eux. Quelques-uns resserraient les
sangles. Deux, étendus dans l'herbe, examinaient au loin la marche de
Cahujac. Le cœur de Bernard tressauta. C'étaient les Russes. Il pensa
vite; il pouvait fondre sur ceux qui ressanglaient leurs bêtes; il les
capturerait. Edme, d'ailleurs, le rejoignait ainsi que le
sous-lieutenant Gresloup et l'adjudant-major Marius. Ivre d'orgueil et
de vengeance, il les appela d'un vaste geste. Quatre ils étaient contre
un groupe de huit garçons occupés à se réjouir. Dégainant, il piqua des
deux, et le turc bondit. Au bruit du galop, les schakos jaunes se
retournèrent, montrèrent des mufles naïfs, effrayés. Déjà le major les
atteignait, brutal, désireux de triomphe et de mort. Leur sous-officier
tira le pistolet de sa fonte. Deux s'échappèrent. Bernard bouscula les
autres, malgré le bruit d'une lame abattue contre son casque, précipita
le grand blond qui tâchait d'avoir son sabre, assomma celui à longs
cheveux qui mettait la botte dans l'étrier, qui retomba en criant.
«Barine!... Barine... Batouchka...» Celui-là se roulait à terre, les
poings aux tempes, tandis qu'Edme, au hasard, balafrait de son arme une
épaule verte, fendait le drap et la peau, tandis que Marius faisait,
d'un coup de banderole, sauter, comme une fleur de sa tige, le poing
maniant une lame: «Té donc!» Le Russe considéra son moignon éclaboussé
de rouge, et, arrêtant son cheval, il se prit à hurler, très ridicule,
sous le grand schako jaune.
Eux se regardèrent, surpris de la vivacité des actes. Ils se virent
maîtres d'un homme gémissant à terre, d'un autre à cheval, qui arrêtait
de la main gauche le sang épanché de son moignon. Gresloup leur manqua.
Était-ce lui, le dragon à genoux, dégrafant à la hâte son habit, son
gilet... Ils approchèrent. Gresloup secoua la tête: «J'ai reçu,
balbutia-t-il, un fameux... un fameux coup...» Il dénuda son épaule et
pâlit, à la vue de l'échancrure qui ouvrait la viande de sa mamelle
depuis l'aisselle jusqu'au sternum. Une grappe de sang déborda, coula...
«C'est peu de chose,» assura Bernard. L'attitude de l'ennemi
l'inquiétait plus, car, dans un ravin au bas de la hauteur, une courte
fusillade crépita, en arrière. Oudinot en sortit, l'épée au poing, suivi
d'Augustin, ralliant à son chapeau levé en l'air le pas de course des
grenadiers épars. Ils étaient minuscules, au loin, dans l'air doux et
humide. Sa transparence laissa voir, devant, et adossées contre les
sapins de noires futaies, plusieurs lignes d'infanterie grise en marche.
Entre elles, sur une vaste clairière franchie par la route de Vienne,
des canons bayaient, parmi le fourmillement des artilleurs, des
cavaliers, des attelages amenant les caissons. Héricourt appuya sur la
bride, fit volter son cheval. Derrière Cavanon, apparut Murat, avec les
Alsaciens d'Ulbach, que suivit aussitôt le régiment entier, colonel en
flanc. Vêtu de fourrures, Murat réclamait à grands cris des indications
précises relatives à la route et ses abords. À quoi servait la
cavalerie, si elle ne renseignait pas les généraux. «Voyons, major,
interrogez donc les prisonniers. Pourquoi faire des prisonniers, si vous
n'en tirez pas des avis. Regardez-moi...! Vous tombez tout à coup dans
l'ennemi, sans savoir qu'il est là, que ses forces garnissent toute la
forêt. Quel est ce village où il appuie sa gauche? Personne ne le
sait... On ne m'avertit de rien! Ce village...?
--Œde, dit Pitouët, et l'autre où s'appuie la droite se nomme Amstetten.
--Vous êtes sûr, capitaine?
--Mon général, voici la carte.
Il déploya celle qu'il tenait sur ses fontes et que criblaient des
indications à l'encre.
--À la bonne heure, fit Murat. Quelle est l'épaisseur du bois? C'est
marqué; bon... Il fallait me prévenir, major, m'envoyer cette carte.»
Le cheval du prince piétinait autour du lieutenant Gresloup qui étancha
le sang de sa blessure et tâcha de se reculer, puisqu'on ne le
remarquait pas. Bernard permit à la rage de frémir en lui. Quoi donc!
son habile développement par pelotons, qui couvrait le front de
l'avant-garde, qui avait embrassé et surpris les vedettes russes, cela
ne signifiait rien, devant un nom géographique émis à propos par le
capitaine Pitouët. Furieux, il regarda son sabre faussé et les corps à
terre des ennemis.
--Vous entendez, major: Œde et Amstetten... Eh bien! vous allez avec
l'escadron couper la route qu'on voit d'ici... Quant à vous, capitaine,
restez auprès de moi, puisque vous connaissez le pays... Et les
prisonniers?
--L'un est évanoui, mon général... L'autre est mort, répondit Marius.
--C'est bon... Faites descendre les escadrons... Chassez-moi les schakos
jaunes jusque la route...
À l'abri du régiment, toute la division se forma sur la crête. Les
doubles lignes des escadrons s'échelonnèrent. Murat les parcourut.
--Dragons...! cria le gros colonel, en promenant son cheval pie au long
de la compagnie d'élite...
L'ordre se prolongea, se répéta; les chevaux s'élancèrent, abandonnant
Gresloup agenouillé sur l'herbe, demi-nu, le casque à côté de lui.
On s'éboula de la hauteur jusque la route basse. Les essaims de hussards
moscovites s'envolèrent. Héricourt pensa qu'il allait atteindre enfin
les larrons de sa gloire. Ses dents furieuses se serraient. Quel mépris
l'emportement de Murat avait marqué pour lui! Et Cavanon qui n'avait
point protesté, ni le colonel, alors que, de toute évidence, les
dispositions du major, enlevant de revers le petit poste russe, avaient
permis aux deux brigades de parvenir sans être aperçues sur le champ
propre à la charge. Ironique Augustin, tu avais donc raison, comme la
malicieuse Malvina, comme le colérique Praxi-Blassans, comme la
récriminante Caroline, comme la piteuse Virginie! Bernard Héricourt
n'était qu'un brave homme, incapable de grandes choses. Il pensait
ainsi, le sabre à la main, malgré les sursauts du cheval turc, et le
tonnerre du galop roulant à sa suite vers les infanteries qui
grandissaient le long des bois noirs, vers les bronzes luisants des
batteries, autour desquelles s'empressèrent des nains agiles.
On envahit la route qui sonna. L'infanterie russe occupait les étages de
collines, autour de la clairière vaste, emplie, derrière les canons, par
des masses humaines. Héricourt prévit que la décharge de mitraille
tuerait beaucoup de ses chevaux. Il regarda ses hommes qui déjà se
blottissaient à l'abri du sac à fourrage, levaient des yeux timides sous
la visière du casque et serraient leurs jambes derrière les fontes. À la
gauche, les pelisses bleu ciel des 9e et 10e hussards montèrent d'un
talus avec la souplesse des chevaux gris; puis ce furent les dolmans
verts, les brandebourgs blancs des chasseurs aux schakos enguirlandés de
tresses, aux chabraques volantes, sur les flancs des bais bruns. Partout
la cavalerie française accourue des vallées aborda la large route, vers
l'amphithéâtre de la forêt. Entre leurs canons, les derniers hussards
ennemis s'écoulaient rapidement.
Edme souffla: «Nous sommes innombrables,» et l'on courut mieux. L'élan
éperonné des bêtes saisissait aussi les âmes. Il sembla que tout le
pays, les champs, les crêtes, les petits bois, s'animaient, se
transformaient en une cavalerie multicolore poussant les mufles de
quatre mille chevaux vers la forêt de fantassins aux capotes grises,
vers les gueules ouvertes des canons. Bernard Héricourt se grisa du
bruit, de l'air, du péril. Il s'essoufflait, mais il admira son attente
de la mort qui ne tremblait pas. À quoi bon la vie d'un caractère,
méconnu par tous, par toutes? Que la mort le fauchât, ou que, triomphant
d'elle, il resplendît, tel qu'il se voulait, par-dessus l'injustice des
rivaux. Il cherchait aux visages des soldats les signes du courage. Ils
n'en donnaient aucun. Muets, rigides, confiés au galop des bêtes folles,
ils allaient droit devant; force inconsciente pour leurs consciences
qu'elle dirigeait.
Héricourt imagina les yeux de sa fille et d'Édouard, le sourire
d'Aurélie, les rangs de l'armée au camp de Boulogne, sa marche à travers
les provinces de la forêt germanique par laquelle ils avaient poussé les
troupeaux d'hommes, de bêtes, les cohues prisonnières; il sentit que
c'était le même élan qui l'enlevait encore contre les lignes moscovites.
Alors la compagnie d'élite le dépassa, lui cacha tout de ses bonnets à
poil, l'éblouit de son aigle dorée.
Il vit encore les yeux sanglants d'Edme, la bouche hurlante de Cahujac,
la croupe énorme du cheval pie, emmenant le dos du colonel, et tout se
déchira de l'air; derrière lui, des chevaux s'effondrèrent avec les cris
des hommes renversés. Le tonnerre secoua le sol. Il parut que les forêts
craquaient de tous leurs arbres. Comme d'immenses coups de fouet
cinglèrent les casques et les poitrines. Des balles cognèrent les os. Il
l'entendit, voulut aller outre. Edme criait en brandissant la trompette.
Les jambes d'un cheval furent fauchées, et le dragon jaillit en avant
presque sur l'espace où ruaient les pelotons de la compagnie d'élite
entre les pièces crachant de longs feux rouges. Héricourt aborda un
tourbillon d'hommes et de bêtes, sans joindre de l'ennemi autre chose
qu'un visage tranché qui oscilla et finit par choir avec le corps sous
les chevaux. À gauche, les pelisses bleues des hussards français
volaient au dos des coureurs. Verts et blancs, les chasseurs se
précipitèrent; et le choc vint aux dragons par la droite que domina
soudain une vague de casques bleuis, à chenilles noires, de cuirasses
sombres, de grands alezans aux naseaux crispés, de lattes énormes qui
s'abattirent et sonnèrent contre les casques des Alsaciens. La haute
stature de Corbehem entraîna une horde de centaures agiles qui
sabrèrent, les yeux clos et les dents jointes, la tête détournée.
L'élégiaque, à son tour, droit sur les étriers, à la tête de son
escadron, escalada les cuirassiers russes qui s'emmêlaient, se cognaient
et croulaient. Il les recouvrit de sa troupe alerte. La clairière
reparut dans le cirque de sapins étages. On se regarda, rouges et
haletants, déchirés, troués sur des chevaux saigneux. La meute du major
avait coiffé l'artillerie russe.
Triomphant, il s'arrêta. Le devinait-elle, si noble, la triste Aurélie
qui, dans Strasbourg, épiait l'avenir, sans doute, aux yeux clairs du
petit Édouard? Le devinait-elle si fort, l'ironique Malvina, qui se
moquait loin de lui sur la route de Vienne? Le devinait-elle si
puissant, la craintive Caroline, occupée entre les livres et les sacs
d'écus? Le devinait-elle si magnifique, la pileuse Virginie, berçant le
sommeil de leur fille, qui avait clos, à cette heure, ses cils sombres?
Il lui sembla que ces quatre imaginations de femmes l'évoquaient. Il lui
parut impossible que leur pensée, à cet instant, ne fût pas pleine de
lui. Son caractère l'emportait sur les obstacles de la nature, sur la
haine des hommes. Il se sourit.
Edme sonna joyeusement. De toutes parts les dragons revinrent aux sabres
levés des lieutenants qu'admiraient les artilleurs russes assis contre
les affûts de leurs pièces conquises. Au delà, sur la route, leurs
hussards, en pelotons échelonnés, arrêtaient, de leurs feux, la
poursuite. Les éclairs se tordaient devant les groupes de tireurs
fantômes dans la nue fumeuse. Par les bas-côtés de la grand'route, la
fuite galopa des cuirassiers russes aux cimiers bas garnis de chenilles
noires. Quelques-uns, à terre, quittaient leurs chevaux moribonds.
Masqué de pâleur, l'élégiaque ramena l'escadron. De sa gorge le sang
moussait à travers la toile d'un bandage, gouttait, descendait plus noir
sur les revers de son habit. Les hommes parlaient précipitamment entre
eux, se montraient les hussards russes et le tir ennemi, emmêlaient
leurs brides, flattaient leurs chevaux atteints d'estafilades,
étanchaient, sur le pelage, les résilles de sang. «As-tu vu,
disaient-ils, comme ils tiennent, pitchoun!--C'est d'autres gars que les
Autrichiens.--Et une belle poigne!--Ce pauvre Sorel!--Le grand Russe lui
a fendu la tête jusqu'aux oreilles.--Encore un qui ne boira plus de vin
gris.--Bah! faut bien mourir, un jour.--On leur a montré tout de même ce
que c'est que des dragons français.--Regarde l'aigle. Elle
brille.--J'aurais bien voulu que la payse me vît aplatir le mangeur de
chandelles.--Pauvre Coco, mon bicot, il t'a écorché l'épaule, le
pendard.--Patience! mon gris. L'artiste va te panser, mon chéri.»
Arrêtés, ils s'empressèrent autour de leurs bêtes, les épongèrent.
L'élégiaque fit signe qu'il ne pouvait plus parler. On apporta, pour
lui, une civière, et on l'emmena du côté des voitures. Il partit,
balancé par les quatre hommes comme un cadavre déjà, le poète d'amour.
Les moscovites n'interrompaient pas leur tir.
Et les étages de la forêt entière se couvrirent aussi de détonations,
quand les chasseurs tentèrent de l'assaillir. Chaque sapin lâcha sa
flamme. D'une seule voix roulante les arbres se défendirent et
crachèrent la mort.
En vain les chasseurs, par pelotons, voltigeaient. La colère de la forêt
les enfuma, les repoussa, en culbuta qui tombaient de leurs chevaux à
genoux. On les vit trotter, hésitants, par les sentes, au flanc des
talus. Une bise de fer les cingla, fit sauter les montures et chanceler
les hommes, sans que l'ennemi parût hors la bordure des sapinaies.
Murat rejoignit. Il parcourut la ligne des dragons, vint au régiment de
tête, s'arrêta... «Dragons de Hohenlinden!... Vous avez été dignes de
votre histoire,» déclama-t-il. Mais, à cause de la fusillade, seuls
quelques-uns l'entendirent, et parce que beaucoup aussi lavaient avec
l'eau du bidon leurs égratignures ou celles des animaux. Arrivé devant
le major et le colonel, Murat dit encore: «Je vous félicite... Vous
commandez le meilleur régiment... C'est là le cheval turc du colonel
Lyrisse?... Il n'a rien? Tant mieux... Car c'est une belle bête..., une
belle bête, vous savez, major! Mes compliments...» Il s'éloigna en
détournant la tête, comme au regret de ne pouvoir mieux apprécier les
formes de l'animal.
Bernard réprima l'amertume de son sourire. Moins que le turc, il
intéressait Murat, dont il assurait au moment même la victoire et le
prestige.
Il ne répondit rien au colonel, qui frottait ses grosses mains gantées
de peau, espérant: «Voilà une parole du prince, au moins, une parole
aimable... Peut-être qu'on ne va plus avoir tout le temps l'état-major
sur le dos, tu sais, Monsieur, hein?... Il a dit que le régiment était
le meilleur!»
Mais alors les grenadiers d'Oudinot étendirent leurs avant-gardes sur la
route. Augustin cria du haut de sa jument fine et blanche: «Bernard!...
C'est nous qui enlevons la forêt. À ton tour de te reposer, mon
frère...» Il remua sa jolie main et suivit la direction prise par les
chasseurs, en appelant les bataillons de son bicorne agité. Vraiment il
sembla commander le général de brigade qui obéit à ses gestes et répéta
sa voix, tant que débouchèrent les colonnes. L'arme au bras, les soldats
rigides redressaient leurs bonnets à tresses blanches. Ils cherchaient à
voir. Leurs visages vieillirent en approchant des bois furieux qui
tonnèrent plus. Juste devant les escadrons, la clairière élargie
découvrait le cirque de collines forestières d'où bondissaient les feux.
Peu à peu les masses d'infanterie s'épaissirent, s'amplifièrent, se
déployèrent entre les dragons et la cavalerie russe qui reculait.
Murailles successives, elles cachèrent les shakos jaunes et les dolmans
verts, les petits chevaux. Contre la futaie tonnante, les flots de
grenadiers montèrent, par colonnes bleues hérissées de baïonnettes et
velues de hautes coiffures.
Ce fut un combat entre les hommes et la forêt. Deux fois les hommes se
ruèrent à la verte face des sapins dardant la mort. Deux fois leurs
lignes se rompirent, s'émiettèrent, reculèrent et retombèrent dans la
route. Là des chariots enlevèrent les blessés criant sur la paille
rougie que piétinaient les chirurgiens, qui retroussaient leurs manches
pour forer les chairs souffrantes.
La cohue bleue des grenadiers se rassembla, se coucha, souffla; puis les
officiers, à un coup de clairon, se levèrent, et, l'épée haute,
poussèrent de grands cris. Une troisième fois le flot de grenadiers
déferla contre la foudre éclatant par mille coups à la face des
sapinières. Disloquées, ébréchées, sillonnées, leurs vagues se ruèrent,
pénétrèrent la ténèbre verte et fumeuse, la percèrent de leurs
bataillons inclinés, la traversèrent de leurs forces mobiles,
l'envahirent d'une formidable rumeur qui se prolongea jusque le soir
parmi les crépitements des fusillades et les abois sourds du canon. Au
crépuscule, la forêt germanique était violée.
Et l'ennemi continua de fuir, le lendemain.
Les dragons chantèrent:
Ennemis de la tyrannie,
Paraissez tous, armez vos bras;
Du fond de l'Europe avilie
Marchez avec nous aux combats!
Liberté, que ce nom sacré nous rallie.
Poursuivons les tyrans, punissons leurs forfaits!
Nous servons la même patrie:
Les hommes libres sont Français.
Le major découpla sa meute de Gascons, lança les Alsaciens. Elle
parcourut les sentes, elle visita les chaumières, elle admira le nombre
des cadavres russes mitrés d'or, étendus dans leurs capotes grises; elle
recueillit les hauts cuirassiers aux armures de bronze, les fantassins à
bérets verts que parait la blancheur d'un plumet raide et qui jetaient
leurs armes avec le dépit de se rendre. Ils s'exprimaient vivement au
moyen d'une langue incompréhensible; ils paraissaient tout de suite
joviaux et doux.
Ce n'était pas encore ceux-là qui lui dérobaient la possession de la
gloire, mais d'autres, plus loin, à l'abri d'autres forêts, derrière de
nouveaux monts. La rage de Bernard le harcela menant la fatigue des
hommes et des chevaux. La fièvre cerna les yeux. Les malades quittèrent
la selle et s'assirent au bord des chemins dans l'attente des fourgons.
Les blessures se rouvrirent sous les linges boueux et salis... Les
animaux maigrirent davantage, et leur poil se ternit tout à fait. On
alla. L'ennemi fuyait toujours, insaisissable. Où Bernard trouverait-il
enfin la résistance qu'il vaincrait, pour devenir l'homme des triomphes
historiques, celui que les foules acclament, à l'ordre de qui les
soldats meurent et que la jeunesse imite. Il ne la rencontra ni dans les
châteaux en ruines dominant la plaine, au faîte des grands rocs, ni le
long du fleuve rapide que bordent les échines boisées des monts, ni
derrière les cités blanches endormies au bord des larges eaux sous la
tutelle de la cathédrale, ni dans les champs bruns qui
s'approfondissaient au revers des montagnes, ni dans ceux qui se
bossuaient au dos des collines. On alla. Le froid gerçait les lèvres.
Dans leurs vastes manteaux blancs qui recouvrirent les croupes de leurs
montures, les dragons furent un peuple de silencieux assassins, ruminant
la haine contre ceux qui faisaient endolorir leurs reins, saigner leurs
blessures, accroître leur soif. Un jour, à Saint-Pœlten, on crut les
atteindre, les invisibles. L'armée entière de Kutusov brilla tout un
midi, par lignes métalliques sur le plateau lépreux, derrière ses
attelages d'artillerie rangés. Comme les corps de Lannes et Murat
n'étaient pas en force, l'ordre fut de ne pas tenter l'attaque.
Héricourt crut cependant que l'armée accourrait se joindre dans la nuit.
Le lendemain, on sut que les Austro-Russes franchissaient le Danube à
Krems, et l'on se remit en route à travers les monts et la forêt. Les
chevaux marchèrent.
Mensonge de Malvina, compassion d'Aurélie, sévérité de Caroline,
plaintes de Virginie, méchanceté d'Augustin, vous ne pouviez donc être
jointes et terrassées sous la figure et dans la personne de l'ennemi
qui, de sa défaite, de sa mort paierait la victoire et la noble
vengeance du caractère? Bernard eût pleuré. Augustin, lui, s'enchantait
du paysage, du large fleuve coulant au fond de rochers en abîmes, parmi
des rives abruptes, noires de hauts sapins érigés d'étage en étage sur
le gris froid du ciel. Il nommait les burgs et les faits de l'histoire,
les riches abbayes au milieu de leurs parcs, entourés de métairies. Il
espérait, à Vienne, Malvina, leur union. Il ne la vantait point.
Ambitieuse, légère, frivole, il la croyait ainsi. Mais la fortune
atténue bien des imperfections. Mieux vaut être trompé par une belle
femme que par une laide. Du moins il supputait des compensations
intimes, non méprisables, qu'il énumérait au rire d'Edme, joyeux encore
d'une course à la victoire, où le péril s'évitait sans cesse. On
rencontra des villages à demi brûlés. Les paysannes en pleurs
fouillaient les décombres. Leurs bonnets de fourrures à la main, les
laboureurs suivaient des bières balancées par des brancards. Des
fillettes, à la suite de viols, agonisaient sur les paillasses. Le feu
avait noirci partout les murs. Car les Russes avaient passé chez leurs
alliés. Ce peuple acclama les dragons libérateurs. Les chirurgiens
français pansèrent les plaies, soignèrent les maux, au nom de
l'empereur. L'on alla. Les fantômes des châteaux surgissaient devant les
hauteurs. Les filles en robes rouges poussaient des brouettes de foin.
Les christs étendaient leurs bras de bronze contre la grande croix des
carrefours. Que de paysages se déroulèrent, tragiques, dans les vaux de
la sombre forêt, jolis autour des blancs villages environnés de
houblonnières, paisibles vers les prairies où ruminaient les troupeaux
de bœufs blonds, grandioses, lorsqu'au bas des côtes apparaissait la
lumière du fleuve embrassant les îles aux vastes pâturages, baignant les
caps de rocs hérissés par la multitude des bois en or.
Comme les pieds des chevaux possédaient le sol d'Autriche! Comme les
yeux des hommes se repaissaient du pays de conquête, malgré la fièvre et
la cuisson des plaies! On alla. Le casque du major lui pesa tel qu'une
visière de plomb. Râpées par la selle, ses jambes étaient deux douleurs
jusqu'aux semelles froides. Le vent chassa la poussière dans les
paupières piquantes. La taille lasse se coupait contre le ceinturon. On
descendit, et les cailloux roulèrent sous les pas des bêtes dans le
ravin. On monta, et la glaise glissa sous les fers, tout le long de la
pente. À chaque hésitation du cheval, le ceinturon coupait, les cuisses
brûlaient, le casque cognait le front, la migraine secouait une cervelle
de plomb dans le crâne chaud; l'échine se brisait; et l'odeur moite de
la bête en sueur navrait l'odorat.
Héricourt souffrit tant qu'il ne s'inquiéta point lorsqu'on lui apprit
la mort prochaine de l'élégiaque, le mal du cousin Gresloup. La guerre
n'épargne point les faibles. D'heure en heure on voyait verdir les joues
creuses de Cahujac. Corbehem vomissait. Le colonel devenait tour à tour
écarlate et violet, comme si l'apoplexie le voulait étrangler à cheval.
Solitaire, le vicomte s'évanouit sur l'arçon.
On alla plus loin.
Après le rideau éclairci d'un bois, ce fut, d'une hauteur, la vue
blanche et grise d'une immense ville étendue le long du fleuve, pleine
des touffes rousses de ses jardins, couverte de ses dômes, de ses
clochers, enflée de ses basiliques et de ses églises. Géante nouvelle,
sa rumeur troublait le brouillard d'argent. Ses fumées s'effilaient dans
l'air terne... «Vienne!» Les dragons s'arrêtèrent. Les chevaux
soufflaient. Les hommes haletèrent.
Bernard contempla. C'était là ce qu'ils étaient venus chercher depuis
les sables de Boulogne, à travers les campagnes françaises et la grande
forêt germanique; c'était cette ville, sa clameur confuse dans les
vapeurs de l'automne, auprès du fleuve blanchâtre enserrant des îles
plates. Les uns et les autres, ils se regardaient afin de pressentir
leur émotion, en face du joyau de pierre brillant au pied de la montagne
où culminait l'écume tumultueuse de leur cavalerie. Par dix mille yeux,
la France mesurait sa conquête. Frontons des palais, tours jumelles des
églises, ravines des rues bleuâtres. Devant ces remparts, les Turcs
s'étaient arrêtés sans pouvoir franchir l'enceinte. Et l'on se dit que
les soldats de France, pour la première fois, feraient connaître à ses
filles le drapeau d'une victoire étrangère.
«Tonnerre! répétait le colonel..., ça vous retourne le sang de se voir
ici.--Est-ce aussi grand que Paris?--C'est plus que Bordeaux.--On va
coucher dans des lits, mon fils.--S'il y avait le port, ce serait
Marseille. Seulement, à Marseille, il y a le port.--As-tu trotté, mon
pauvre Coco de bicquot?--Ça ne fait rien; c'est bon à penser qu'un jour
nous raconterons ça chez nous.--Ma mère, qué grandé ville!--Les Français
sont des héros!» Ils ne firent rien autre que se rire de toutes les
bouches heureuses. On trempa du biscuit dans l'eau-de-vie du bidon. Ils
ne s'apercevaient plus, sales, boueux, rapiécés, enveloppés de linges
sanglants. Bernard retrouvait en eux ses statues héroïques; et il frémit
de croire que les quatre têtes de femmes réfléchiraient, quelque jour,
au moment alors vécu devant les rumeurs de la ville. «Elle est plus
belle que le visage de Malvina, cette capitale, murmura-t-il; et voici
que je la posséderai bientôt avec la force de mon peuple!»
Vraiment c'était son peuple, ces deux divisions de dragons qui le
suivaient depuis le Rhin, qui s'étendaient à sa droite et à sa gauche,
qui soutenaient l'élan de ses meutes gasconnes, alsaciennes, bretonnes,
tourangelles, provençales, champenoises, picardes et beauceronnes, ses
meutes de races différentes devenues une seule meute française, une
seule force latine vouée au désastre des Germains et des Huns, de toutes
les races barbares. «Décius, Scipion, César, Constantin!» Il murmura
leurs noms, se connut leur âme devant les splendeurs de la cité de
Pannonie. L'imperator marchait derrière les aigles. Lui était le maître
de cavalerie. «Ô grandeur romaine, ressuscitée après quinze siècles
d'esclavage sous la féodalité franque et germanique!» Il l'enseignait à
Edme, ravi de s'apprendre fils des Gallo-Romains.
Et l'ordre vint. On n'entrerait pas dans la ville. On courrait aux ponts
du Danube. Abandonnant Vienne, l'ennemi fuyait en Moravie. Il venait de
battre sur la rive gauche le maréchal Mortier acculé dans Dirnstein avec
les divisions Josan, Dupont. Espérant que les quarante mille Russes,
désireux de faire mettre bas les armes à un maréchal d'empire,
s'attarderaient, l'Empereur envoyait à la hâte son avant-garde pour les
prendre à revers.
On alla. Par subterfuge, le grand pont du Danube fut livré, Murat,
Lannes et Oudinot ayant persuadé aux commandants autrichiens la
conclusion mensongère d'une armistice. «Bah! ruse de guerre!» répondit
le colonel aux blâmes de Bernard, qui n'admettait pas l'utile tromperie.
On alla plus avant. Comme ils avaient eu Vienne à leurs pieds, les
soldats ne doutaient plus de la victoire certaine et définitive. Ils
supportèrent la fièvre, la fatigue. Les fers des chevaux martelèrent les
planches des ponts, par-dessus la majesté limoneuse du Danube. Les
colonnes de prisonniers défilèrent à rebours. Les champs fléchirent sous
les pas des bêtes. Dix mille grenadiers d'Oudinot couvrirent l'espace, à
droite, jusqu'aux forêts de l'horizon. Des compagnies entières, qui
revinrent de piller Stockerau, où étaient les magasins de la cavalerie
autrichienne, s'affublèrent de pelisses écarlates, contre le froid qui
devint vif. Beaucoup se firent traîner dans les caissons des
chevau-légers à la suite des colonnes; tour à tour, les détachements s'y
reposèrent. Le colonel, le major, Edme, profitèrent d'une vaste calèche
à caisse jaune prise dans une villa des environs de Vienne. Le gros
homme dormait tout le temps. On occupa des villages moraves enfouis aux
plis des montagnes; on coucha sur des lits peints d'ornements bleus et
dorés. De bons vins blancs réconfortèrent les courages et mirent de la
joie aux yeux, bien que la pluie ne cessât d'alourdir les manteaux, les
crinières des casques.
Edme et Bernard parlaient quelquefois de la famille. Ils s'inquiétèrent
un jour de leur délaissement. Edme lui dit:
--Je pense comment je me suis vu enrôlé à la suite de peccadilles; cela
me paraissait une punition terrible. Abandonner les jolies filles, les
bons repas, la liberté, pour se soumettre, pour, à chaque instant,
risquer la mort de faim, de froid, de maladie, ou celle des blessures...
Abandonner Virginie qui me donnait tant de bonnes choses, quitter le
château de Lorraine, et dormir dans la paille que les souris traversent!
Maintenant il me semble que je ne mènerai plus d'autre vie, jamais, par
goût. Cependant je suis fatigué; la cicatrice de ma blessure pince. Je
ne puis jouer qu'avec de grosses paysannes sales. Je me lave rarement.
Je pue le cuir et le poil mouillé. Quand me nommera-t-on maréchal des
logis? Augustin, lui, est dans les honneurs, mais moi? Je me plais
cependant au milieu de ces grands gaillards, bons enfants et farceurs,
qui ne songent à rien qu'à leur tabac, n'aiment que leur cheval et se
grisent de gros rires. Regardez-les. Ils sommeillent, la pipe à la
bouche; ils se tapissent sous leurs manteaux, comme des colimaçons dans
la coquille. Ils ne redoutent pas de malheur. Les autres plaisantent
là-bas parce que Lorilleux a encore perdu sa blague. Cela les rend gais.
Il est si comique, Lorilleux, quand il cherche sa blague. Tous savent
que Ternisien la lui a dérobée. Ils s'amusent de savoir ce que Lorilleux
ne sait pas. Cette même farce recommence tous les jours, et tous les
jours ils y prennent le même plaisir. Les lubies de la jument que monte
de Camors leur donnent une autre satisfaction, à moins que ce ne soit
l'ivresse grave de Coupeau, qui ne veut pas être regardé s'il se croit
saoul. Rien de cela ne me répugne, tant je me sens à l'aise au grand
air, tant je me réjouis de dominer mes petites peines, de ne plus
craindre la pluie, le froid, ni la boue, ni le danger. Je me crois hors
de la nature humaine et plus fort que mes instincts. Je me juge noble,
audacieux, je m'approuve, j'admire ma forte animalité. La certitude
d'appartenir à la force qui vaincra m'enchante à un tel degré que
j'oublie tout le reste.
--Vraiment, reprit Bernard, mon plaisir consiste à être la vie de ces
cinq cents vies qui trottent. Les dragons prolongent mes gestes; les
éclaireurs de Cahujac étendent mes regards. La compagnie Corbehem appuie
ma résistance; l'escadron des tireurs centuple deux fois mon adresse.
C'est d'être accrue de tous ceux-là que se réjouit ma personne. Je suis
comme le plongeur qui vient de rester longtemps sous l'eau, le souffle
comprimé, et qui, remonté à la surface, respire à pleins poumons. Ma vie
s'élargit de leurs vies. Quelle occupation compense cela dans les
habitudes de la paix?
Ils allèrent encore. Ils regardaient l'air, les monts boisés, les dix
milles grenadiers fourmillant à travers les sentes, descendant les
pentes, escaladant les hauteurs, assemblant leurs lignes bleues, ou les
disjoignant, derrière les batteries sourdes des tambours. Augustin vint
avertir des prévisions. On allait atteindre la ville de Znaïm, avant
Kutusov; on le couperait ainsi de l'armée descendue par la Pologne.
Comme les Autrichiens d'Ulm, quarante mille Russes seraient pris entre
le Danube, Vienne, les monts de Moravie impraticables à une armée, et le
corps de Lannes. Il croyait que tout allait finir là. On rentrerait
triomphants à Vienne; il épouserait Malvina Van Brooken. Il promit à
Edme des chasses superbes, en France, et des fêtes, toute une existence
de luxe généreux. Bernard souriait, indifférent peu à peu. Si cette
Hollandaise préférait le serin d'état-major à lui-même, il n'irait point
la chercher. Méprisant, il la défendit des critiques d'Augustin, qui ne
s'illusionnait pas.
À Hollabrün, le bruit d'un armistice courut. Kutusov s'avouait pris. Il
capitulerait. On s'arrêta trente-six heures derrière la petite ville, à
gauche du faubourg de Schöngraben, dans l'un des châteaux autrichiens
qui s'érigeaient en tous les lieux propices. C'était une bâtisse basse
et vaste, au milieu d'un parc que des métairies bornaient. Une vieille
dame y reçut gracieusement, regretta de n'avoir point de champagne,
qu'elle croyait être le vin ordinaire des Français. Il y avait des
salles si hautes de plafond que de petits oiseaux nichaient entre les
poutres, pépiaient et voletaient. Les chambres contenaient des horloges
énormes incrustées d'ivoire, des panoplies d'armures rouillées, des
épinettes vermoulues. On servit un sanglier entier avec ses défenses,
sur une planche de chêne cru, creusée de rigoles pour la sauce. Poudrés
à frimas, les domestiques portaient des souquenilles cramoisies et des
culottes de toile jaune. On vécut là, débottés, contents. Les dragons
dormirent étendus sur la paille des granges. Les courbatures se
guérirent. Le régiment ronfla vingt heures de suite, les têtes entre les
poings, les pieds nus. Là ils apprirent la mort de l'élégiaque et la
nomination de Pitouët à sa place. Celui-ci endossa vite l'uniforme neuf.
Il parlait avec vénération de Murat. Son teint hâlé, ses traits tirés et
devenus sévères lui donnaient plus d'importance. Il critiqua la manière
de parquer les chevaux, puis développa tout le plan de la campagne qu'il
fallait entreprendre contre la Prusse, dont l'émissaire parvenait à
Vienne pour demander raison du passage des Français sur le territoire
d'Anspach. À son avis, la reine de Prusse était folle et le roi
ridicule. Il croyait savoir que Talleyrand, avec ses collègues, se
rendaient à Vienne aussi. Il forma des vœux pour le voyage des
Praxi-Blassans sur un ton de courtoisie récemment apprise. «Ah bien!
commandant, répétait le colonel ébahi!... Vous en dégoisez des phrases.
Peste! mon bon. Tu profites auprès des princes...» Pitouët daigna
sourire, et il affecta de se mettre à l'étude, étala ses cartes, des
livres, des mémoires. Quant à l'élégiaque, on se contenta de le pleurer
avec des: «Le pauvre garçon!--C'est bête, la mort!--Et nous aussi,
va!--Enfin!--On n'est pas plus mal, sans doute, de l'autre côté. On se
repose.--Les femmes lui f... la paix, du moins!--Ton, ton, ton, taine,
ton, ton.--Il y en aura-t-il une seulement qui le regrettera?--Peuh!»
Le surlendemain, à trois heures de l'après-midi, tout à coup, on
entendit battre la générale. Les aides de camp galopèrent le long des
haies. Un coup de canon ébranla les vitres des grandes portes-fenêtres.
Bernard se précipita sur le perron. Edme emboucha son cuivre, et le
boute-selle fut sonné par les autres trompettes à tous les coins du
parc. On vit les hommes surgir de la paille, à la porte des granges, et
enfiler leurs bottes précipitamment. D'autres passèrent, la selle sur la
tête, la bride au coude. Les maréchaux de logis injuriaient en bouclant
leurs ceinturons. «Mein Gott?...» gémit la vieille dame, qui boucha ses
oreilles et descendit au sous-sol. Des fenêtres on apercevait les
positions des Russes, appuyés sur leur droite à un ravin et sur leur
gauche à la forêt. Au centre, une batterie et des ouvrages en terre
rouge défendaient leurs forces. De cette batterie, un petit nuage enfla,
s'éleva, grossit, se dilua... L'armistice était rompu. L'orage de la
bataille se propagea vite derrière la ville, tandis que des briques
s'écroulaient déjà dans le faubourg de Schöngraben. Les grenadiers
prirent le pas de charge afin de gagner le découvert.
Tout le jour, les dragons restèrent à l'entrée du faubourg, en réserve.
L'infanterie donnait. Vers cinq heures arrivèrent les premiers convois
de blessés, en des brouettes que traînaient des paysans coiffés de
fourrures, sous la surveillance des caporaux. Un lieutenant n'avait plus
de mâchoire inférieure, ni de langue, tenait la tête en arrière pour ne
point frotter les lambeaux de ses joues contre le drap irritant du col.
Les revers blancs de son habit portaient des plaques de sang. On eût pu
compter les dents supérieures gâtées, toutes noires, dans la viande de
la bouche qu'un coup de sabre avait partagée sans doute au moment d'un
cri. L'homme vivait encore, et il se ramassait sur lui-même, contractant
les jambes, tandis que ses mains rouges recueillaient les vingt morceaux
de chair pendus à ses pommettes.
Le défilé ne discontinua plus. Dans les charrettes, les soldats
pleuraient, tels des enfants, pour un ventre ouvert, une main brisée, un
nez enfoncé, une jambe trouée par les balles austro-russes. Les
moribonds s'agriffaient aux manches des autres. Leurs blessures
rendaient certains attentifs et réfléchis. Soudain l'un poussait un cri
de bête battue, fermant les yeux. Ceux en agonie regardaient blanchir,
mourir leurs mains étalées au long des capotes bleues. Ils avaient perdu
tout courage. Ils invectivaient l'empereur, l'appelant: «Bourreau,
canaille corse, étrangleur de la République!--Faut-il que je sois
bête.--C'est bien fait pour moi, au lieu de déserter?--C'était facile
pourtant, idiot!...» Ils regrettaient leur pays, leurs parents, le repos
des chaumières... Au long d'un haquet, recouvert de paille, un chef de
bataillon n'avait plus que son habit ouvert sur sa chemise, car ses deux
jambes velues, emportées aux genoux par une bombe, saignaient à travers
les linges du pansement. Celui-là regardait fixement la croupe du cheval
et serrait les dents, les poings, comme pris de rage contre l'atrocité
du sort. Un à un, haquets, camions, brouettes et chariots s'engagèrent
dans la rue de Schöngraben. Les projectiles ennemis commencèrent à
effondrer les toits de chaume, parce que les colonnes de grenadiers et
le train d'artillerie ne cessaient de la parcourir.
Le major vit Edme pâlir, qui considérait l'homme aux jambes enlevées. Il
pensa nécessaire de porter les escadrons loin du spectacle
démoralisateur; et l'on se retira plus loin, dans une petite prairie
fangeuse. Silencieux, ils s'immobilisèrent dans les guérites chaudes des
manteaux, à la tête des montures.
L'orage de la bataille gronda, se développa, ébranla les nues du ciel et
fit vibrer les oreilles. On ne se parla point. Les chevaux s'émouchaient
de la queue. Bernard faisait les cent pas devant les lignes en pensant à
la petite Denise, qu'il imagina sur les genoux de sa mère, à l'activité
de Caroline, qui avait abîmé de son charbon les jardins des
Moulins-Héricourt, car la prairie morave ressemblait, parmi son
entourage de peupliers nus, à celle de l'Artois. Comme il comparait les
arbres, il vit une fumée légère grandir au-dessus de Schöngraben,
entraînant de rouges étincelles, et bientôt un grand nuage de fumées
tourbillonnantes s'évada. Une flamme d'or et de sang se dressait, se
dardait. Le chaume des toits s'incendiait.
Dès lors le feu s'échevela davantage et tendit contre le ciel un immense
rideau lumineux, qui ronflait en s'étalant. Les fumées furent rabattues
vers la prairie. Les dragons toussèrent. Il volait des flammèches. Les
chevaux s'épouvantaient. Mais on ne put d'abord changer de place; les
colonnes de grenadiers se rendant au feu comblaient les routes et les
petits champs, entre les caissons verts de l'artillerie.
Le jour baissa vite en ce crépuscule de novembre. Seul l'incendie
éclairait les figures furieuses des fantassins muets et qui attendaient,
l'arme au bras, le signal de la marche. La nuit ne vint pas interrompre
la canonnade; mais on dut reculer en arrière de Schöngraben et
d'Hollabrün, autour de quoi l'on se battait toujours, dans les rues
pleines d'incendie, de poutres roulantes, de cris effroyables, que
poussèrent des blesses lapés par la flamme. Plus tard les chasseurs à
cheval, qui allaient, à gauche, tourner l'ennemi, annoncèrent que
l'armée de Kutusov défilait derrière le corps Bagration, qu'elle
échappait à nos armes, que les hauteurs de Schöngraben appartenaient
presque à l'infanterie russe. Il fallut allumer des feux de branches
pour le bivouac.
À ce moment, une odeur de grillade envahit l'air, le satura. Edme eut
mal au cœur. Les blessés rôtissaient dans les maisons en flammes. On le
comprit. Il répugna d'avouer que l'on respirait une atmosphère chargée
de graisse humaine. Le lendemain, quand on traversa les décombres fumeux
de la ville, Edme et Bernard reconnurent le malheureux chef de
bataillon: sur les mains, il avait rampé hors d'une petite épicerie,
jusqu'à ce que les flammes issues de la boutique eussent atteint les
moignons de ses cuisses. Les deux fémurs, sortis des chairs
charbonneuses, restaient pris dans une mare de graisse jaunâtre figée
autour du cadavre tordu. Les mains avaient creusé la terre.
On croisa des files de prisonniers russes, aux visages roses, aux yeux
d'enfants naïfs, aux narines ouvertes. Enfui derrière les troupes de
Bagration, Kutusov joindrait ses divisions à l'armée de Pologne et aux
Autrichiens de Kienmayer. Des officiers apprirent cela.
Et partout, sur les seuils, au-dessous des poutres rongées par le feu,
gisaient des corps recroquevillés et noirs, rétrécis à la taille
d'enfants, sauf les grosses têtes, qui semblèrent des boules de charbon
friable.
L'horreur fut telle que les dragons ne se parlèrent plus. Ils se
pinçaient les narines à cause des émanations. Des soupiraux et des
fenêtres, des murs effondrés entre les meubles disjoints et boursouflés
par les cloques du vernis, la même senteur d'ignoble grillade humaine
montait. Le régiment prit le trot à travers les étables et les tas de
paille qui flambaient encore. Les chevaux évitèrent les corps presque
nus des grenadiers de Kiew. Déjà leurs visages se violaçaient entre les
jugulaires maintenant leurs hautes mitres dorées sur leurs cheveux à la
poudre.
L'on alla par les campagnes, de village en village, à la suite des
Russes qui brûlaient tout. En longs cafetans blancs, des paysans
pendaient aux branches basses des arbres, la langue hors du visage
violâtre, déjà becquetés par les corbeaux. Au sommet de leurs collines,
les châteaux fumaient de l'incendie. Les filles se sauvaient; leurs
lourdes tresses battaient sur le dos des corsages galonnés. Ensuite, les
Français reconnus, elles versaient le vin blond des cruches dans des
tasses multicolores, qu'elles apportaient, contant les misères subies,
les meurtres des parents, les viols des femmes et des adolescentes.
Certaines finissaient par offrir leurs bouches au baiser d'Edme
s'inclinant. Beaucoup d'entre elles appartenaient à des familles
protestantes exilées par les édits de Louis XIV jusqu'en Moravie. Les
escadrons trottèrent. Héricourt lançait les meutes d'Ulbach et de
Cahujac par les villages entrevus dans les creux de ravins, à travers
les sapinaies sombres. On prévit l'approche d'une grande bataille. Tous
les champs s'encombraient de compagnies en marche. Si le major se
retournait en selle, il apercevait une écume d'hommes entre les nuées
grises et les échines des coteaux. Des régiments descendaient les pentes
derrière le groupe de leurs tambours. Les attelages d'artillerie
sonnaient le long des chemins. Les cuirassiers aux armures ternes
foulaient, par troupeaux, les emblavures. Des gorges, les colonnes
débouchaient avec pelotons d'état-major. Les aides de camp jalonnaient
les carrefours, se renseignaient, la main à la corne du chapeau verdi,
et devenus graves, hâlés, maigres. Les doigts de pied moulaient le cuir
des bottes.
On alla. Rien n'intéressait, sauf la guerre. Les soldats eux-mêmes
discutaient le plan de Bagration, la patience de Kutusov et les qualités
de Murat, de Lannes, d'Oudinot. Augustin parvenait presque tous les
jours jusque son frère. Il lui dit une fois: «Bernard, je crois que tu
me gardes rancune, et pourtant je t'aime bien. Oui, oui. J'admire
sincèrement ton caractère. Je t'assure, quand mon service m'appelle
auprès des éclaireurs du corps, j'éprouve de la satisfaction. J'accours
à franc étrier. J'ai hâte de te revoir. Cependant tu ne me conseilles
pas, tu t'enfermes dans ton orgueil. Cela te nuit auprès des chefs. Mais
je te comprends, moi. Seulement je n'ai pas la force d'être pareil à ton
courage moral. J'ai besoin de briller, de triompher vite. Les victoires
de l'esprit sur l'instinct et l'ambition ne me suffisent pas. Si tu
voulais, si tu voulais, Bernard, tu pourrais me transformer. Mais tu ne
veux pas. Je te semble un enfant barbare... Cela m'attriste. J'ai reçu
une lettre de Caroline. Est-il vrai que Virginie va rejoindre Aurélie à
Vienne, avec la petite Denise? Les deux paires d'yeux vont donc se
réunir sur les genoux de leurs mamans... As-tu remarqué, mon frère,
comme les Bavaroises et les Moraves ont les yeux de Denise, d'Édouard...
Tu as dû rapporter cette impression de Hohenlinden, hein... L'âme des
vaincus a passé dans l'âme de la race victorieuse, peut-être aussi...»
L'aîné sourit, car il percevait le manège du courtisan qui le flattait
en parlant des petits: «Va, va, mon garçon, je ne m'opposerai point à
ton mariage, ni à la richesse que tu attends. Tant pis pour toi s'il
t'arrive du malheur ensuite... Tiens, regarde: Ulbach et ses Alsaciens
ont couru d'instinct à ce village qu'entourent les houblonnières, et les
gascons de Cahujac à ce hameau vers lequel grimpe le vignoble. Vois donc
les Bretons qui pêchent avec une branche et une ficelle dans la rivière.
Yvon rejette une tanche qui frétille sur l'herbe près du moulin dont
leur patrouille explore les devants. Comme chaque race obéit à son goût
particulier. Corbehem et ses Flamands marchent en silence, peinés par la
disette.
«Sais-tu quand on aura du pain? Tous ces pauvres diables se démènent.
Ils ont faim vois-les donc, Edme. Ce régiment est comme une araignée qui
a tendu sa toile. Les patrouilles rayonnent du centre jusque les bois de
sapins. Les dragons fouillent les plis de terrain. Pas un coup de feu.
Oh! cet ennemi qui recule toujours, qu'on ne peut atteindre nulle
part!--Moi aussi, répondait Edme, j'ai envie de l'atteindre. Il me
semble qu'alors nous n'aurons plus froid, ni faim, et que nos bottes
seront rapiécées. Ils emportent dans leur fuite toutes nos chances de
bonheur, les Austro-Russes.--L'empereur le sent comme nous, ajoutait
Augustin, en caressant l'or terni de ses aiguillettes. Voyez comme de
partout l'on se rassemble. Tenez, là-bas, les hauteurs se garnissent de
chariots, de forges mobiles, de voitures, de fourgons. Les chefs hâtent
la marche du bagage.--La vie s'augmente de toute la vie qui se concentre
dans les corps exaltés de cent mille hommes.--On est sûr de soi. On
éprouve les coudes contre les coudes. On est un seul soldat confiant, un
seul soldat qui se couche sur le pays morave, qui l'absorbe, qui mange
ses poissons, qui boit son vin et sa bière, qui aime ses grosses filles
mamelues déjà violées par les uns et les autres. Les petits garçons
d'ici apprendront facilement le russe, l'allemand et le français, dans
les écoles. Chaque peuple laisse de son sang aux progénitures qui
germent dans le ventre des femmes.--Et chacun laissera beaucoup de son
sang aussi au pied des vignes qui porteront les grappes de son vin
blanc.--Qui a du pain ici?--Personne de nous.--On fait
halte?--Oui.--J'ai faim.--Et moi! Il me semble que je mâche du cuir.--On
a droit à un demi-biscuit trempé dans l'eau.--C'est l'ordinaire depuis
trois jours.--À la guerre comme à la guerre, mes enfants!»
L'armée se put repaître à Brünn, ville pleine d'approvisionnements, que
les Russes ne jugèrent pas utile de défendre. L'Empereur y tint son
quartier général. En dépit du froid et du mauvais temps, les rues se
remplissaient à chaque heure d'officiers cherchant les nouvelles et
désireux de se montrer avant la bataille pour y obtenir un poste
d'importance, ou fixer leur souvenir dans la mémoire des maréchaux qui
vivaient là somptueusement. Ce n'étaient que chevaux de sang aux mains
des ordonnances, calèches suspendues, voitures de campagne attelées à
quatre. Les grenadiers et les cavaliers des compagnies d'élite montaient
la garde devant toutes les portes cochères. Au milieu d'une cour de
hussards et de dragons, d'adjoints à l'état-major, Murat paradait.
Augustin s'exaltait à ce spectacle. Il s'avoua fier de traverser les
rues populeuses devant l'admiration des bourgeoises coiffées de toiles
d'or et vêtues de pelisses blanches, chaussées de bottes en cuir rouge.
«C'est beau d'être les triomphateurs,» disait-il au major plus
indifférent.
Lui, ponctuel, se rendait jusque le bourg où campaient les escadrons au
repos. On y attendait les traînards, les recrues envoyées du dépôt de
Béthune. Il inspectait méticuleusement les bandoulières de carabines,
les faisait blanchir. Il veillait à ce que les hommes réparassent leurs
vêtements, et se contentait seulement s'il trouvait les pelotons assis
on tailleurs à l'abri des hangars, leurs habits sur les genoux et
l'aiguille à la main. Le maréchal des logis Rougon présidait à ces
travaux. Dans une grange, on radoubait les bottes. Ailleurs on rapiéçait
les culottes de peau et les gants à crispin. Partout on étrillait les
chevaux, on pansait leurs échines, on ferrait la corne. Les marteaux de
la maréchalerie tapait l'enclume. On égalisait les crins des queues à
coups de tondeuse. Pour les soins des bêtes, le colonel demeurait
lui-même dans ce village aux maisons de planches goudronnées; leur
rez-de-chaussée soutenait à l'extérieur des hangars couverts, et des
toits à porcs. Le gros homme se promenait là, en bas bleus, en manteau
de cheval, le bonnet de police enfoncé jusqu'aux bajoues. Il s'appuyait
sur une canne. Il gourmandait les soldats. Devant le village coulait un
petit ruisseau dont les recrues cassaient la glace, au matin, afin de
recueillir l'eau de la lessive. Trois cents chemises de troupe pendaient
à des ficelles, sous les hangars bas.
Le soin de réparer les statues et de compléter leurs rangs n'absorbait
plus toute l'attention d'Héricourt. Il souffrait beaucoup de l'estomac,
des reins. Cela le rendit morose, non qu'il sacrifiât à la douleur sa
sérénité habituelle, mais parce qu'il redouta de ne pouvoir achever la
campagne et, par là, de manquer les occasions de gloire. Il approchait
de la trentaine. Il n'était pas encore colonel. Cela le remplissait
d'amertume. À cet âge, le Rival commandait l'expédition des Pyramides.
Le major songeait à l'avenir d'une vie au coin du feu, s'il lui fallait
quitter le service devenu trop ingrat, passé une certaine époque, pour
qui n'obtient pas les hauts grades. Vraiment il n'aimait pas Virginie.
Certes il la tromperait; elle lui rendrait la pareille. Ils
divorceraient. Il prévit les misérables phases de ce conflit. Comment
s'arranger de Virginie, molle et trop soumise à des malaises, de
Caroline désagréable à voir, et toujours grognante. La seule évocation
du petit Dieudonné Cavrois valait un dégoût nouveau. Les Praxi-Blassans
l'auraient mieux séduit; mais la mélancolie de la sœur ne lui était pas
moins pénible que la crainte de pécher criminellement avec elle. Sans
savoir les raisons, il s'imputait la cause de cette tristesse. Il ne
s'était pas montré bon envers elle. Il aurait dû lui offrir ce que ne
prodiguait pas l'irascible et l'actif diplomate: une affection
constante, définitive et sûre. L'étrange miracle des yeux d'Édouard,
identiques à ceux de la petite bavaroise de Mœsskirch, n'annonçait-il
pas l'influence qu'un frère eût pu avoir sur l'existence d'Aurélie? Elle
l'avait sauvé du suicide, elle, par l'entremise de sa belle-sœur.
Et cependant il ne se crut pas le courage d'accomplir ce devoir.
L'énergie des sentiments lui manquait. La mort de son père l'isolait
complètement, le respect envers le vieillard ayant été sa plus forte
inclination. Depuis lors il n'avait voulu que la gloire. Elle se
dérobait. Il prévit bien qu'elle ne viendrait pas à lui en ce même
paysage où finirait sans doute la grande bataille des nations, latines
contre la slave et la germanique.
Roides, les pentes du plateau lépreux descendaient, jusques les étangs,
à droite, étangs ternes, larges, embarrassés de roseaux et qui
reflétaient un ciel gris, traversé par des vols d'oiseaux migrateurs. Ce
mont de Pratzen représentait de profonds ravins semblables à des plaies
mauvaises où vivaient, blottis, d'affreux villages en bois. En
s'échappant de maisons engluées de glaise contre le froid, la fumée
noire des feux de tourbe souillait l'air. À mi-côte, la roue d'un moulin
tournait sous le barrage du ruisseau huileux. Un vieil homme en bonnet
de coton péchait à la ligne. Ensuite la hauteur pierreuse s'adossait à
l'horizon gris. Des chemins y serpentaient entre les terres maigres et
les silos du vignoble. Plus loin, vers la gauche, le plateau s'abaissait
jusque la route d'Olmütz coupant une plaine onduleuse et triste, très
vaste. En-deçà de la route, à un coteau, cinq mille Français en veste
fouillaient de leurs bêches, de leurs pioches, entamaient des tranchées
profondes, rejetant une terre plus rouge, fraîche, plantant des
palissades, abaissant des chevaux de frise, élevant des rectangles de
terre. Plus loin, en arrière, les grands bois de pins adossés aux
collines de Bohême fourmillaient de tout un corps d'infanterie, qui se
retranchait également. Vers le coteau on traînait les pièces
d'artillerie lourde. C'était une activité folle et joyeuse, que rythmait
sans cesse le roulement des tambours.
En face, plusieurs essaims de uhlans et de cosaques couraient, le long
du plateau, de village en village, sortaient, galopaient jusqu'au
ruisseau couvrant les bivouacs de cavalerie, échangeaient parfois des
coups de feu inutiles avec les soldats du 11e chasseurs, qui faisaient
le service d'avant-postes. À certains moments, tout rentrait dans le
calme de l'attente.
Bernard Héricourt s'attachait au paysage. Son âme déçue des sentiments
et de la gloire jouissait d'être morne ainsi que lui. Le caractère
savourait là un repos, une douceur amère, en laquelle il se complut.
Revenu de Vienne, tout guéri, Gresloup l'approuva d'aimer ce lieu.
Ensemble ils demeurèrent des heures, pensant à la misère des ambitions
illusoires, des vaines passions.
--Tout fuit toujours, mon cousin, affirmait le lieutenant après ses
récits d'amour.
--Tout fuit, oui, répondit Héricourt.
--Et la vie pourchasse.
--Nous poursuivons l'ennemi qu'on n'atteint jamais.
--On n'atteint pas...
Bernard décrivit Denise, Édouard; il confia son espoir d'admirer leur
chance que ses armes préparaient, outre l'activité de Caroline et
l'intelligence de Praxi-Blassans.
--Oui, tout sera beau, si vous réalisez... Évidemment, il faut songer
aux heures de joie que la descendance pourra connaître, si nous les
avons amenées. Il faut se marier; il faut engendrer.
--Je crois, dit Bernard.
Il évoquait la robuste famille romaine, l'effort latin qui avait fondé
la gloire de la Ville, l'âme de la Ville, et le triomphe des Quirites.
--César prévit-il que Buonaparté, un jour, réaliserait son rêve de
latiniser la Germanie? Et voilà ce rêve accompli, sans doute. Nous
marchons sous les aigles mêmes qui conduisirent les légions et les
centuries. Lorsque Varus poursuivait comme nous l'insaisissable ennemi,
pensait-il que nous achèverions sa poursuite?
--Et peut-être ne l'achèverons-nous pas; mais nos arrière-petits-fils
l'achèveront. Le monde acceptera d'obéir à l'idéal gréco-romain, que le
christianisme vulgarise. M. de Chateaubriand le démontrait naguère.
--Oui, mon cousin. Il ne faut pas limiter à notre pauvre vie l'effort
des races et du temps.
--Le temps épuise la vie des hommes et la vie des races.
Ils aimèrent, plusieurs matins, philosopher ainsi au pas de leurs
chevaux, sans trop se soucier des pluies battantes, ni du sifflement
d'une balle que la patrouille russe adressait. Augustin les rejoignit,
un jour, sur sa jolie bête blanche maniérée.
--Malvina est à Brünn. Elle apporte des nouvelles de Virginie,
d'Aurélie, de Denise, d'Édouard, de Praxi-Blassans. Elle fait déjà bon
ménage avec eux. Nous nous marions dans un mois, si les boulets
moscovites n'interviennent point d'abord, annonça-t-il, en souriant avec
une certaine appréhension.
--Saluons l'homme heureux, mon cousin.
--Oh! oui. Une fiancée belle, amusante et très riche. Voilà ma vie
faite. Ma vie est faite, répéta-t-il.
--Ma vie est faite, soupira Gresloup; mais pas de la même sorte.
--Et moi aussi, dit Bernard, ma vie est faite.
--Allons, allons, hommes chagrins, tas de Werthers et de Renés!.. Ce
n'est pas tout. Il faut poursuivre!
--Poursuivre le cavalier qu'on n'atteint jamais et qui emporte avec lui,
votre espoir...
--Bah! bah! nous avons toujours atteint les Austro-Russes. Ils vont
danser, et voici la salle de bal... L'Empereur, cet après-midi, inspecte
les dragons. Je venais t'en avertir, Major. Oudinot est arrivé guéri de
la blessure reçue à Hollabrünn. Il paraît qu'on me nomme capitaine,
Bernard!
--Parbleu!
En effet, Napoléon passa la revue dans le village, au bord du ruisseau.
Murat l'accompagnait. Ensuite ils firent former le cercle aux officiers.
L'Empereur avait grossi. Un sourire camarade découvrait ses belles
dents. D'abord il prédit que le colonel serait promu bientôt général de
brigade. Le gros homme ne put remercier. À demi mort d'émotion, il leva
la main vers son casque. L'Empereur remarquait: «Ah! ah! Major, c'est là
le cheval turc du colonel Lyrisse? Tout le monde en parle. Quelle
superbe bête, Major!... Le chef d'escadron Pitouët?...» Celui-ci releva
la tête. Napoléon le félicita pour sa connaissance de la carte et ses
travaux dont le prince Murat l'entretenait souvent. À cela, le régiment
devait de belles manœuvres, notamment près d'Amstetten, où l'on avait pu
envelopper les vedettes de l'ennemi avant de l'assaillir.
«Pardon, voulut protester Héricourt, c'est moi qui fis envelopper les
vedettes.» Il se contint. L'Empereur ne le voyait plus, mais recommanda
l'étude aux officiers supérieurs. Il laissait entendre que les grades ne
seraient décernés qu'aux plus instruits. Ensuite il complimenta le
capitaine Cahujac et lui promit la Légion d'honneur pour sa conduite à
l'affaire d'Amstetten... Le lieutenant Gresloup fut également loué.
L'Empereur continua. Sa redingote était couverte de boue, et ses bottes
de craie prise aux pierres remuées dans les terrassements.
Héricourt refoula un sanglot. Donc le cheval turc méritait seul des
éloges; lui n'était rien, lui qui avait façonné les huit cents statues
du régiment.
--Major, dit l'empereur, il vous manque beaucoup d'hommes.
--Quelques-uns; mais ils rejoignent, Sire.
--Vous devriez avoir six cent trente dragons, reprit-il après avoir
consulté son carnet.
--Sire, plusieurs sont restés malades à Hollabrünn. Je sais qu'ils sont
en route pour rejoindre.
--Mais ils devraient avoir rejoint. Je ne veux pas tolérer ces absences.
Le tiers du régiment fait défaut. Les détachements du dépôt ont dû
boucher les vides à Munich et à Vienne... Alors?... C'est vous que je
rends responsable...
Le major ne bougea point. Il se roidit. Le Rival fronçait les sourcils
et le regardait fixement aux yeux.
--C'est cela!... On s'occupe de ses chevaux de prix, et on ne
s'intéresse pas à l'effectif du régiment... Vous rendrez compte de cela,
Major; je vous l'assure... Colonel, vous veillerez sur cet officier et
vous m'adresserez un rapport.
--Sire!... à Hollabrünn..., insinua le colonel.
--Qu'est-ce que ça signifie...? Désormais je renverrai dans les dépôts
les officiers qui me présenteront de pareils effectifs... Si nous
n'étions pas à la veille d'un engagement, le major retournerait au dépôt
de Béthune.
Le Rival s'excitait, furieux, en agitant une main grasse et blanche.
Murat, consterné, se tint coi. Napoléon finit par s'éloigner au trot de
son arabe en haussant les épaules sous la redingote grise toute crottée.
--Monsieur, tu n'as pas de chance, tout de même, gémit le colonel.
Toutefois le rêve de devenir général l'empêcha de plaindre plus
longtemps Héricourt. Il lui promit la succession de son grade.
Le major souffrit de rage. Rentré à Brünn, dans son logement, il se jeta
sur le lit pour crier à l'aise, ébranler le bois à coups de poing. Un
billet de Cavanon réussit à l'apaiser un peu: Murat avait représenté
plus tard à l'empereur l'injustice de tels reproches. Il n'y serait pas
donné suite.
Cependant Bernard ne se consola point. Le Rival l'avait humilié. Il
s'emporta contre le destin, conta sa peine au colonel Lyrisse, qui le
retint à dîner avec Cavanon, Edme, Augustin, Malvina tout en velours
jonquille. Bavarde et satisfaite de soi, elle n'intéressa guère.
Héricourt lui dit brutalement qu'il laissait aux enfants la société des
femmes, puis se retira de bonne heure. Cavanon l'excusa et fut galant.
Dans la nuit du surlendemain, on lut devant les escadrons, à la lueur
d'une chandelle cachée aux patrouilles de l'ennemi par un manteau
étendu, la proclamation de l'empereur, affirmant une prochaine victoire.
Les dragons étaient passés du centre à la gauche, au flanc de la route
d'Olmütz, non loin du coteau, garni de dix-huit canons, que le 17e léger
avait promis sur l'honneur de défendre jusqu'à la mort.
Le corps de Lannes séparait les dragons de ce coteau. En arrière, les
cuirassiers d'Hautpoul et de Nansouty constituaient une réserve. En
avant, les chasseurs de Kellermann couvraient la droite de Lannes, car
on savait que, dans la plaine onduleuse, quatre-vingt-deux escadrons
russes et autrichiens allaient prendre place.
Impatient de se ruer, de contredire Napoléon par l'évidence de sa
bravoure et de ses manœuvres tactiques, Héricourt rageait encore. Au
souvenir de sa vie manquée, de sa gloire perdue, il serrait les dents,
il frappait l'air d'un bras fou. Toute la nuit, il parcourut les
bivouacs, compta et recompta les hommes. Il en était arrivé le soir
même. Il n'en manquait plus dix. Assister à une grande bataille était un
mirage pour ces âmes qui, depuis quatre mois, trottaient à travers les
Allemagnes, pillant, tuant et s'enivrant.
«Te voilà, Macquart.--Oui, mon commandant.--Je te portais déserteur, mon
garçon.--Sauf votre respect, mon derrière n'avait plus de peau; mais,
quand j'ai su qu'on allait se frotter sérieusement, j'ai mis du suif sur
ma personne et me voilà présent à l'ordre.--Je te croyais retourné dans
ta famille.--Ah, là, là! ma famille... Un père qui gifle, une mère qui
ramasse les sous que je gagne et qui les fourre dans son bas de laine.
Et puis, les contremaîtres, à l'atelier, qui vous comptent quinze sous
pour quatorze heures de travail. J'en ai assez. Jamais de grand air!
Jamais de plaisir! Ici, au moins, on vit, on se sent, on s'amuse, on se
cogne. Demain, quand je taperai sur le Russe, ce sera comme si je tapais
sur le contremaître qui a séduit ma maîtresse. J'irai de bon cœur; et ça
me soulagera. L'armée, c'est là seulement que je respire, moi!--C'est
vous, d'Auberive.--Mon commandant, je suis resté malade chez des paysans
aux environs de Znaïm. J'avais une migraine effrayante et la fièvre. Le
chirurgien du corps l'a constaté. Quand j'ai appris que Kutusov avait
rejoint l'empereur Alexandre, j'ai deviné la bataille; j'ai loué une
carriole et deux chevaux: j'ai emmené Saccard avec moi, et nous sommes
arrivés à temps. Je me suis engagé pour voir une grande bataille. Je ne
voulais pas manquer le spectacle. Ce sera beau?--Les trois empereurs
s'empoignent.--J'aurai vécu, du moins, si je vois ça. À Paris, on ne vit
pas. On boit avec des créatures, on joue bêtement toute la nuit. On
s'abîme l'estomac. Toutes les femmes trompent de la même manière.--Et en
province, à Plassans, dit Rougon, ce n'est pas drôle non plus de fumer
sa pipe toujours dans le même cabaret, du matin au soir. Au moins, à
l'armée, on voyage, on voit du neuf.--Et demain, mon commandant, les
dragons français démontreront aux Moscovites ce que vaut un homme de
Gascogne sur un cheval barbe.» Ils se vantaient en riant. Ils
rappelaient leurs exploits anciens. Ils affûtaient leurs sabres! Ils se
promettaient leur aide mutuelle au moment du combat. Sur les feux, ils
cuisinaient dans leurs marmites des mélanges d'eau-de-vie et de
cassonade, dans quoi ils trempaient le dur biscuit. Le bonnet de police
rabattu contre les oreilles, à cause du froid, ils restaient accroupis
en leurs grands manteaux blancs, au milieu des litières de paille.
Quelques-uns dormaient déjà, les pieds au feu et la tête dans leur col,
appuyée sur la selle, le long des faisceaux de carabines, assemblant
aussi les sabres et les gibernes, les casques et les paires de bottes.
Au toit d'une ferme, Corbehem et Cahujac examinèrent les positions de
l'ennemi que marquait la multitude des feux sur le plateau, dans les
ravins, aux inclinaisons des pentes. Pitouët les spécifia exactement. On
distinguait, dans les masses d'ombres, un mouvement certain de la gauche
vers la droite qui confirmait les prévisions de l'Empereur. L'armée
russe descendait aux étangs pour couper la retraite sur Vienne et
rejeter l'armée française contre les monts de la Bohême.
--Napoléon a deviné leur plan, dit le nouveau chef d'escadron; quel
homme de guerre!
--Et, s'ils coupent la retraite sur Vienne, que ferons-nous?
--Murat tournera leur droite; alors ils nous auront dans le dos.
--Mais Bagration, qui est devant nous, empêchera de les tourner.
--Lannes enfoncera Bagration...
--Et Murat la cavalerie autrichienne...
--Les vainqueurs pris à revers seront coupés de la Pologne.
--À moins que nous ne soyons pris entre les troupes de Pologne et
celles-ci.
--Cela dépend du hasard de la guerre, chantonna Gresloup... Voyez donc,
Major, ces multitudes de feux qu'on sent doués de conscience,
personnels... Ne dirait-on pas un peuple d'êtres féeriques qui s'agitent
dans notre «morne paysage», comme les idées en nous, et sans plus de
sagesse...
Mais Héricourt n'était pas d'humeur à philosopher. Il s'affirma qu'en
cette plaine à demi disparue parmi le brouillard naissant il
accomplirait le lendemain une grande chose. Elle l'élèverait au-dessus
du Rival contraint à l'admiration. Elle imposerait au cœur des hommes
l'émotion d'un enthousiasme. Que serait cette chose? Il l'ignorait
encore. Il entrevoyait une manœuvre du régiment qui le porterait jusqu'à
la cime du plateau, cette masse d'ombre illuminée de cent mille points,
animée d'une rumeur. Il entendit hennir au delà de la route d'Olmütz les
chevaux des hussards de Pawlograd. Il se rappela la bande de _junkers_
qu'il avait vus dans la journée rire et boire, puis casser leurs verres
après avoir porté à la santé de quelque personnage. Il frapperait du
sabre, bientôt, ces jeunes gens imberbes aux joues roses; il éteindrait
l'éclat de leurs regards naïfs et bleus, au nom de la force latine et de
la liberté républicaine.
À cet instant, un tumulte de voix françaises troubla le songe. Les cris
de «Vive l'Empereur!» se dégageaient du fracas. Il vit des torches de
paille et de sapin courir au poing des cavaliers galopants; tous les
rangs des divisions Suchet, Caffarelli, quittaient leurs litières, dont
ils arrachaient le foin pour le tordre en forme de brandons, l'embraser.
Ce geste se propagea le long des lignes. Deux murailles infinies
d'hommes illuminants se dressèrent afin d'éclairer le Rival, qui, au
milieu, parut. Après lui, les torches de paille s'éteignaient, comme si
la présence impériale uniquement eût enflammé les troupes.
À leur tour, les dragons se levèrent, se dirent le jeu; ils amassèrent
la paille et l'allumèrent, en répétant leurs vivats pour la proclamation
qui annonçait la victoire. Lui vint, la main en l'air, et galopa devant
les visages tendus qui vociféraient, unanimes en leur confiance
nationale.
--Esclaves, murmura Gresloup!
--Non pas, contredit Pitouët, ils s'acclament eux-mêmes; ils saluent la
fortune de la Nation dans celle du camarade qui la rend glorieuse avec
lui.
--_Ave Cæsar, morituri..._
--Vive l'Empereur! hurla Corbehem, qui haussait sa large poitrine en
manteau blanc barré d'or.
Tout court sur un grand cheval, l'Empereur passa exalté par les cris
énervant au loin le peuple de soldats réunis autour des feux. La fumée
des torches masqua son visage. On ne reconnut que sa main: elle se
levait; elle s'abaissait en remercîment.
--Oh! gémit Edme, avec une convoitise douloureuse, que je voudrais
ressentir ce que cet homme ressent à cette heure!
--Épouse la maîtresse d'un Barras, assassine ses adversaires, répondit
Gresloup, et il te donnera peut-être le commandement de l'armée
d'Italie, jeune homme, si tu es, comme celui-ci, un mari complaisant et
un sicaire docile.
--Taisez-vous, mon lieutenant, je vous en prie. C'est trop beau...
Jusqu'au loin l'acclamation se perpétua, et les figures de soixante
mille hommes s'éclairèrent au passage de l'escorte, pour l'étonnement de
la nuit.
Ensuite l'armée se recoucha devant les feux, rieuse, comme après la
victoire.