XIV

Dès lors ce fut le même galop de chasse à travers les plaines de

Nordlingen et le Haut Palatinat. Charrettes pleines de matelas, de

coffres, de valises, troupeaux à la suite de l'armée, porcs et bœufs,

hauts carabiniers de l'archiduc empêtrés dans leurs armures de bronze,

Tyroliens en guêtres jaunes, en vestes vertes, infanterie autrichienne

coiffée de mitres, passèrent aux mains des dragons de Murat, de la

division Dupont et des grenadiers d'Oudinot. À Neresheim, le colonel

confisqua une berline bleue attelée de gros mecklembourgeois; il s'y

étendit avec Pitouët, et les cartes. À Nordlingen, lorsque le régiment

de Stuart se fut rendu, les calèches de son colonel échurent à Bernard.

Il y fit asseoir Edme, dont la blessure s'enflammait un peu; et s'y

reposa. La compagnie d'élite montait des bêtes couvertes de volailles

pendues par les pattes. Yvon, brigadier, s'appropria quatre montres

munies de leurs attaches en or et de breloques en pierreries. Le

maréchal des logis Flahaut vendit à un juif six chevaux d'officier

général capturés avec leur escorte, moyennant sept mille livres; il

envoya l'argent au notaire de son village pour l'acquisition d'une

ferme. Le butin du lieutenant Mercœur, dissimulé sous quelques bottes de

paille, occupait trois tombereaux. Pitouët fit suivre le régiment d'un

cabriolet jaune où il entassait dans un coffre les écus réquisitionnés

auprès de chaque bourgmestre, à condition que la compagnie d'élite ne

séjournât point dans le village. Ivres de vin, de bière, de cognac, les

dragons chantaient à tue-tête, lorsque les bêtes marchaient au pas. Ils

dévoraient à belles dents des poulardes froides; ils jetaient les os à

la tête des paysans accourus sur le bord de la route, agitant leurs

vastes tricornes, demandant lequel était: «Kaiser Napoléon!»

Une nuit, les dragons trottaient à gauche du chemin; les voitures des

officiers et la batterie à cheval accompagnaient la brigade. À droite,

en ligne de compagnie, afin de parfaire l'enveloppement du corps

fugitif, marchèrent les grenadiers d'Oudinot, débarrassés de leurs sacs

pour cet effort de vitesse. Les premiers, ils aperçurent à la lueur

lunaire un parc de voitures embourbées en plein champ et abandonnées par

la cavalerie de l'archiduc. La première compagnie prit aussitôt le pas

de course, défonça une haie, escalada les roues des véhicules.

Les bonnets à poil s'agitaient au bout des statures gesticulantes, et

toute la marée d'hommes envahit les chariots, les recouvrit de sa masse

qui grouilla. On entendit les crosses défoncer les caisses. Une torche

s'alluma, permit devoir les casques des dragons accourus, qui abordaient

l'autre flanc du parc. Les officiers montèrent à cheval; ils

approchèrent du tumulte. Les soldats pillaient des chaussures.

Quelques-uns déboutonnaient leurs guêtres, jetaient au loin leurs

souliers boueux et, sur les linges sanglants de leurs pieds, ils

enfilaient le cuir neuf. Dans un caisson ils trouvèrent des registres

qu'ils enflammèrent. Ces flambeaux à la main, ils fouillaient les

bagages des commis et des officiers autrichiens, dépliaient les

chemises, déroulaient des bas, s'adjugeaient brosses et miroirs. Au

sommet des chargements, beaucoup, joyeux, se dépouillèrent de leur

capote et changèrent de chemise. On voyait des bras en l'air, des têtes

immergées dans du linge à jabots de dentelle. D'autres découvrirent des

barils et se couchèrent, la bouche ouverte au jet de vin.

À cause de leurs chevaux, les dragons pouvaient garnir des paquets. Ils

collectionnèrent les culottes de peau et les paires de bottes, les

nécessaires d'argent, les vestes de soie. Cela s'accomplit en une

cupidité rapide.

--Vite... vite, commandèrent les officiers.

--Laisse-les, Monsieur, va, les pauvres diables! opina le colonel.

L'état-major n'est pas sur notre dos.

--Mais, colonel, nous retardons la marche.

--Regardez, major, ils ont trouvé des jambons.

Les grenadiers y mordirent à même. Quelques dragons en voulurent; mais

les fantassins sautèrent sur leurs baïonnettes, protestant contre les

bombances de la cavalerie passée la première en tous lieux, et qui ne

laissait rien aux gens de pied. Les sergents défendirent leurs hommes.

On se menaçait de part et d'autre.

À l'ordre du major, Edme emboucha le cuivre. Les querelleurs se

séparèrent, et l'activité du pillage redoubla, dans l'obscurité revenue,

car les registres, un à un, s'éteignirent. Mais jusqu'au loin, de

nouveaux bataillons recouvraient les files de chariots, se

satisfaisaient de chemises, de souliers, de guêtres, s'abreuvaient aux

tonneaux, bourraient de salaisons les poches de leurs capotes.

Quand le matin arriva, les compagnies marchaient sous un poids de

vivres. La gaieté du vin illuminait les yeux et les visages bruns. Le

rire courait le long des lignes. Heureux des encouragements, des claques

amicales sur l'épaule, les chevaux rythmaient, avec les flottements de

leur crinière, le pas des escadrons. Les cavaliers de Cahujac

capturèrent un commis d'intendance oublié en arrière et qui se reposait

chez un paysan. Stupéfié de les voir, il assura que l'archiduc vainqueur

emmenait, outre le trésor de Napoléon, plusieurs centaines de

prisonniers conquis dans les dépôts de route. Selon lui, les Impériaux

manœuvraient sur les derrières de l'armée française afin de l'étreindre

dans un cercle d'armes. L'archiduc Charles remontait par le Tyrol. Les

Russes étaient à Munich; Mack contenait Lannes, Ney, Murat, Soult sous

les murs d'Ulm. Eux-mêmes allaient se joindre aux troupes prussiennes

qui redescendraient sur le Danube.

Habit bleu et culottes jaunes, coiffé de son grand tricorne, plastronné

d'un petit gilet sale, chaussé de bottes pointues, il parlait ainsi à

Bernard Héricourt, qui n'imagina plus la victoire. Le colonel admit ces

appréhensions. Gresloup conduisit le captif dans une voiture jusque

celle des généraux; et les officiers quittèrent leurs véhicules, les

firent ranger au bord du chemin, se remirent ena selle.

Autour d'un hameau, l'infanterie blanchâtre fut aperçue qui gardait des

bagages encore, des caissons d'artillerie, des fourgons de régiment.

Comme on se disposait à la charge, elle mit en joue hors de portée et se

couvrit de feux. Les grenadiers se déployèrent, le dos bas sous les

jambons ficelés à leurs sacs. Héricourt arrêta ses dragons. Mais les

Autrichiens formèrent les faisceaux, puis s'approchèrent, les mains

levées, sans armes. Ils se rendaient. Ils s'assirent, tranquilles, dans

le fossé de la route, et débouclèrent les havresacs pour manger leur

pain. On délivra dans une ferme trois cents voltigeurs de Soult, enlevés

sur la ligne de communication et qui pensaient l'ennemi victorieux. On

les arma de fusils autrichiens; ils menèrent, au Danube, leurs gardiens

de la veille. On trotta plus avant. On ramassa des traînards endormis au

milieu des luzernes, sur leurs sacs, étendus entre les roues des

avant-trains abandonnés. Toute une bande de cuirassiers jouait aux

cartes devant leurs animaux fourbus. Beaucoup harassés, le visage gris

de poussière et les pieds nus, demeuraient insensibles, adossés aux

murailles. Des chevaux mousseux d'écume tremblaient. Leurs flancs

lançaient. Des cavaliers sans bottes cuisinaient de maigres soupes dans

des marmites suspendues à l'âtre de pauvres chaumières. À mesure que

l'on avança, cette foule se multipliait. De ci, de là un sergent

cherchait encore à réunir ses soldats, un maréchal des logis forçait les

siens à maintenir les chevaux que soignait le vétérinaire. Mais la

plupart attendaient les dragons autour des cantines et criaient en

allemand qu'il ne fallait plus les faire marcher. Démaillotant les pieds

saigneux, ils les arrosaient d'eau. Quelques-uns se traînèrent jusque le

chemin pour contempler les soldats de Napoléon, sans pouvoir dire s'ils

les croyaient vainqueurs ou vaincus. Selon eux, l'archiduc Ferdinand

manœuvrait pour rejoindre les Russes en Bohême: il gardait toujours six

mille chevaux avec lui; les Français battaient en retraite par leur

ancienne ligne de communication. Alors les grenadiers de rire, malgré la

fatigue qui vieillissait leurs figures poudreuses.

Bernard Héricourt ne devinait plus le sort. Évidemment cette cohue de

gens lâches, fiévreux et malades, n'indiquait pas une force triomphante;

mais chaque armée laisse ainsi des traînards en grand nombre. Désireux

d'opérer une jonction imminente, l'archiduc pouvait fort bien consentir

le sacrifice des impedimenta, des éclopés, de ses mauvaises troupes.

Toutefois le général Werneck avait, disait-on, capitulé la veille, avec

huit mille hommes d'infanterie. C'était un bruit. Le colonel prétendit

que Murat essayait de rompre le cercle d'enveloppement sur son point

faible, que l'archiduc allait réussir une jonction sur le territoire

prussien d'Anspach, et qu'alors, reprenant l'offensive, avec des troupes

fraîches, il rejetterait, au Danube, la réserve de cavalerie, Oudinot,

Dupont, Lannes et leurs divisions, réduites à rien par cette course de

quatre jours et de quarante lieues.

--Tu verras, Monsieur, ce que je te dis. Regardez, major, si ce n'est

pas un malheur! Nos bêtes sont sur leurs boulets, parole d'honneur!

On allait toujours. Certains paysans, conducteurs de carriole,

achetaient aux traînards leurs cuirasses, leurs bottes, les chevaux

fourbus, les uniformes. Ils attiraient du fond de la campagne des

misérables grelottant de fièvre, qui se dépouillaient de leurs habits en

échange de peu de monnaie. Malins, les rustres marchandaient, puis

regagnaient leur argent pour l'eau-de-vie d'un tonnelet mis au cul de la

carriole. Ils se redressaient, dans leur habit de toile doublé en drap

vert et garni de gros boutons de métal. Au trot de poneys grisons, il en

arrivait encore qui se saluaient, soulevant leurs chapeaux

triangulaires. De moins cossus trafiquèrent à pied.

Plus tard, des cris attirèrent les éclaireurs, qui découvrirent au

milieu d'un jardin une nuée de ces rustres. Ils assommaient à coups de

gaule des Impériaux, mal défendus par leurs sabres courts. Pendant

l'algarade, leurs garçons coupèrent les traits des attelages militaires

dont ils dérobèrent les bêtes en les fouettant à tour de bras. Les

dragons mirent la paix entre les pillards et les soldats. Ceux-ci se

plaignirent: on ne payait point leurs chevaux, sinon de quelques

kreutzers, somme dérisoire. À cela les paysans répondirent en ricanant

que c'était trop pour les ennemis du «grand empereur Napoléon». Bernard

Héricourt fit protéger les Autrichiens contre ces sauvages, qui

coururent ailleurs, et vociféraient leur colère. Furieux, il fit blâmer

les soldats de vendre les animaux confiés à leurs soins et déclara que,

s'il ne tenait qu'à lui, on les fusillerait sur-le-champ. D'ailleurs il

les obligea de s'atteler aux avant-trains et de les tirer à la suite des

colonnes.

--Ces brigands n'ont pas le moindre sens de l'honneur militaire,

déclamait-il indigné. Ils cherchent à profiter du malheur général.

Lesquels de ces paysans ou de ces soldats du train méritent le moins

d'être passés par les armes? Encore les Bavarois se vengent-ils de leurs

envahisseurs!... Et voyez, ceux-là me regardent, stupidement, comme si

je leur parlais de choses extraordinaires. L'honneur! oui, l'honneur!

Tant qu'il n'y aura pas d'honneur parmi vous, vous continuerez à être

vaincus! Vous entendez...

--Bien. Major, dites-leur ça. Ils en ont besoin...

Une voix de capitaine autrichien approuvait au milieu des captifs. Elle

leur traduisit la semonce; la plupart se turent comme des enfants

grondés et regardèrent ailleurs. En allemand, l'un grogna: «C'est bon

pour les officiers tout ça; on leur donne des grades et des pensions,

mais, pour les pauvres soldats, l'honneur est de boire et manger

d'abord.»

À ces mots les dragons alsaciens l'insultèrent de mille injures

germaniques, puis le frappèrent du plat du sabre, parce que d'autres

répondaient avec aigreur. Cela rétablit le silence. Vingt gros garçons

blonds se résignèrent à traîner les affûts par la corde.

L'honneur! Bernard Héricourt s'enorgueillissait de le sentir plein lui.

Il méprisa ces pleutres, qui déchargeaient leurs fusils hors de portée,

simulaient un combat, alors qu'ils se livraient à quelques dragons

épars. Droit à cheval, il dominait la colonne d'ennemis désarmés. Devant

ses dragons, il discourut. Ces hommes ne se battaient point pour le

drapeau de la Nation, qui représente l'esprit d'une liberté, mais pour

les armoiries de leurs monarques et la fortune de quelques princes.

C'étaient des valets en armes, non des citoyens que passionne

l'affranchissement des peuples. Il se félicita de commander à des hommes

libres. Pour l'honneur, il les savait tous décidés à subir la gloire de

la mort.

On alla. Il s'admirait maître de son courage, de celui qui animait ces

dragons collés à la selle depuis quatre jours, ces grenadiers maigris

piétinant à travers tant de labours, le dos voûté, les mains ballantes,

la fièvre aux tempes, soutenus par l'énervement de la fatigue et de

l'ivresse. Ils souhaitaient la rencontre qui finirait la marche. Ils

haïrent l'ennemi, cause de tant de souffrances. De méchantes flammes

éclairèrent les yeux. Beaucoup se disputèrent sans raison, comme s'il

eût été urgent de donner à leur irritation un motif immédiat de

bataille.

Ils commencèrent à maltraiter les Autrichiens, qu'on rencontrait

toujours, pieds nus, sans habits, sans havresacs, dépouillés par les

bandes de paysans bavarois. Des horions bleuissaient leurs visages. Ils

grelottaient dans la campagne rase qu'écorchait la bise d'octobre. Mais

elle soufflait aussi sur les crinières des cavaliers répandus jusque les

confins du ciel, sur, les bonnets à poil des grenadiers étendus

jusqu'aux lisières des bois.

Soudain les dragons chantèrent la première phrase d'un couplet; elle se

propagea de la gauche à la droite, dans l'infanterie. Comme s'ils

répondaient au discours de Bernard, leurs trois mille voix acclamèrent

l'idée libre de la Nation:

_Du salut de notre patrie

Dépend celui de l'univers;

Si jamais elle est asservie,

Tous les peuples sont dans les fers!

Liberté que tout mortel te rende hommage.

Tremblez, tyrans, vous allez expier vos forfaits!

Plutôt la mort que l'esclavage:

C'est la devise des Français!_

Et il parut à l'orgueil du major que sa force unique éveillait ces trois

mille héroïsmes. Il fut le dieu qui se voit créant.

--Bernard, dit Augustin, et il mit sa jolie bête blanche au pas du

cheval turc; nous voilà sur le territoire d'Anspach. Les Prussiens nous

ont refusé le passage accordé à l'archiduc. Murat les fait rompre par

les hussards de Dupont. Nous ne sommes plus en pays allié, mais en

territoire ennemi. Écoute?... Tu peux lever une contribution sur la

ville où cantonnera ton régiment ce soir.

--Pourquoi lever une contribution?

--Pour Caroline. Elle est dans tous ses états. M. Récamier va faire

faillite; et elle est engagée de plus dans les spéculations d'Ouvrard.

Lis cette lettre.

C'était une lamentation. Des chiffres exacts, précis, indiquaient trop

l'échéance de la catastrophe. Bernard se navra. Virginie vivait auprès

de Caroline, ainsi que la petite Denise; elles subiraient le contre-coup

des ennuis. Il se décida mal à bénéficier de la guerre.

--Il faudra que je donne un reçu?

--Tu te couvriras en faisant distribuer aux maréchaux des logis quelques

aunes de coutil destinées aux culottes de petite tenue. Il existe une

fabrique de cette fourniture dans la ville.

--Je n'ai pas caractère pour ça.

--Veux-tu un ordre? Cavanon le fera signer par Murat.

--Et si j'ai des ennuis avec l'état-major.

--Nous rembourserons. Je me marie, c'est décidé. Ma femme rembourserait.

Je t'en donne ma parole d'honneur. Ah! si je commandais un escadron,

moi, je serais vite riche. Mais, mon cher, tout le monde agit de la

sorte! Tu ne sais pas le cortège de voitures que le corps traîne sur les

routes! Allons en parler au colonel.

Ils l'abordèrent qui sommeillait dans sa calèche, à demi recouvert par

les cartes de Pitouët. D'abord Augustin lui remit l'ordre de

cantonnement. On s'expliqua. Le colonel jugea la chose très simple. Il

fut entendu que la réquisition monterait à cinquante mille livres, que

le colonel en toucherait dix mille, Pitouët dix mille, et le major

trente mille; mais que celui-ci prélèverait dix florins en faveur de

chaque maréchal des logis qui signerait le reçu majoré pour fourniture

de coutil de troupe.

--Il ne faut pas, Monsieur, que Madame ta sœur reste dans l'embarras, tu

sais... Ah non! Ils nous font assez courir pour que nous prélevions nos

nécessités. Murat s'en fiche. Il signera tout... Major! Entre gens

d'honneur... Il y a bien dans ce trou-là cinquante boutiquiers capables

de verser chacun mille livres?... Eh bien! alors, pourquoi pas, je vous

le demande, major? Est-ce que l'archiduc n'a pas enlevé le trésor de

l'empereur...?

--Les hussards de Dupont l'ont repris ce matin.

--Ah! c'est bon signe. S'il a laissé reprendre le trésor, c'est qu'il

est f..., l'archiduc!

--Nous le tenons!

--Eh bien! Monsieur, dis ce que tu voudras. Mon empereur, c'est un

lapin!

--Les soldats aussi.

--D'accord...

Le colonel se leva sur les coussins, et geignit. La graisse de son

estomac débordait son habit déboutonné. Avec satisfaction il regarda les

colonnes du régiment. La fatigue ou la maladie n'en avaient pas moins

distrait plus de cent hommes, et le tiers au moins suivait dans des

voitures, des carrioles, des demi-fortunes et des cabriolets. La file de

ces véhicules s'allongeait en arrière, jusqu'au bas de la côte que les

éclaireurs achevaient de gravir, à gauche, que les grenadiers, à droite,

couvraient à demi de leurs doubles lignes bleues.

Les officiers de dragons formaient une cavalcade un peu lasse; on fumait

la pipe silencieusement. Augustin et le major leur annoncèrent la

reprise du trésor impérial et la défaite certaine de l'ennemi. Cahujac

fut joyeux, Corbehem digne, Gresloup indifférent, Nondain satisfait,

Ulbach glorieux, Mercœur plaisant.

Enfin, comme l'après-midi s'avançait, on se montra les pinacles d'une

église gothique, un amas de petites maisons aux visages de plâtre

traversés par des poutres grises. C'était le lieu du cantonnement. Avec

son allure paisible, la petite cité ne semblait pas préparer la

résistance. Le son clair d'une cloche d'argent tinta précipitamment. Des

chariots rentraient au pas des bœufs. Pitouët assuma le commandement de

la compagnie d'élite et projeta son premier peloton vers les arbres

dénudés d'une promenade. Une bande de gamins accourut voir les Français.

Le colonel avait prescrit de tirer à la moindre apparition d'uniforme

pour justifier la demande d'indemnité par un simulacre de combat.

Augustin s'impatienta. Embarrassés de cinquante enfants sages qui

regardaient les carabines, les soldats du peloton s'arrêtèrent. La

cloche d'argent sonnait le tocsin. Assemblait-on la milice? Le reste de

la compagnie s'approcha, ensuite la seconde. Le vicomte tout à gauche,

isolé selon sa coutume, ne comprenait pas bien les ordres de son

capitaine Pitouët, mais il ne s'en souciait guère. Autour de la ville

régnait une fosse étroite remplie d'eau vaseuse, que des ponts

enjambaient. Ils n'étaient même pas détruits. Le peloton envoya un

cavalier sur l'un. Il le franchit, entra dans la ville entre deux bornes

de grès unies par une chaîne que son cheval sauta. Alors il enjoignit à

un gamin de décrocher la chaîne; et la compagnie d'élite fit sonner les

trompettes en pénétrant au trot. Le vicomte s'isolait entre les deux

compagnies. Le colonel sur son cheval pie, la cavalcade d'officiers et

le piquet du drapeau suivirent, tandis que les grenadiers enfilaient la

place par des voies latérales.

Bernard regarda les petites boutiques où se réfugiaient des femmes en

bonnets de velours brodés de paillettes d'or, et garnis d'ailes de

linon, surchargés de ruban. Elles mesuraient avec effroi les bottes plus

hautes que l'étal des légumes et des grands fromages. Dans les

innombrables plis de leurs grosses jupes, elles recueillaient la terreur

des petits enfants.

Au porche ogival de la vieille basilique, les dragons parvinrent en même

temps que les compagnies de grenadiers débouchant par les ruelles.

Augustin avisa le mendiant qui se tenait au parvis et le pria d'aller

quérir le bourgmestre. Quelques instants plus tard, un grand homme

maigre se présenta, vêtu d'un habit noir à longs pans, de culottes et de

bas noirs, muni d'une épée et d'un vaste tricorne qu'il tenait à la

main. Il salua:

--S. M. l'empereur, commença le colonel lisant un papier écrit par

Augustin, mécontente que le territoire d'Anspach, dont fait partie cette

ville, ait livré passage aux ennemis de la France et violé sa

neutralité, frappe les habitants d'une contribution de vingt-cinq mille

thalers, que vous aurez l'obligeance de verser dans une heure au major

du régiment. Voici l'ordre.

--Votre Excellence, bredouilla l'homme qui parlait très mal le français,

cela ne se peut pas.

--M. le bourgmestre, retirez-vous avec les conseillers dans la salle de

vos délibérations. Si, avant une heure, la somme n'est pas versée, la

réquisition sera opérée par les dragons... Et préparez-moi des billets

de logement pour deux mille cent soixante-dix hommes, dont les fourriers

vous donneront le détail. Capitaine Ulbach, choisissez deux dragons

parlant la langue du pays et accompagnez monsieur. Vous me rendrez

compte des mesures prises...

Le bourgmestre s'inclina, partit sous la surveillance du capitaine

alsacien.

--C'est fait, Monsieur, ton affaire, dit le colonel joyeux, en élevant

sa grosse jambe par-dessus le troussequin, afin de descendre.

Le major s'indigna contre Caroline. Elle eût pu directement lui adresser

la demande. À peine, dans sa dernière lettre, Virginie avouait-elle les

malheurs que les _Négociants-réunis_ subissaient en Espagne. Cela

compromettait le crédit de Vanlerberghe, le fournisseur général, par

suite les avances énormes consenties aux intendances des corps. Bernard

passait donc pour un imbécile aux yeux de tous. Virginie ne l'aimait

pas. Sa lettre n'apportait de consolant que les dires d'Aurélie envers

le «caractère». Comme il allait pouvoir les humilier par le cadeau de la

somme due à l'amitié de son colonel, de ses camarades, au courage de ses

dragons. Augustin ne pouvait la fournir, le joli cœur, satisfait de sa

figure aplatie en profil, de favoris frisés, de cheveux collés au front

par longues mèches ondulées. Au milieu de la place, le jeune adjoint

d'état-major se cambrait dans son uniforme sombre, légèrement rehaussé

d'or par les boutons, les aiguillettes, et tranchant sur la robe blanche

de l'arabe aux naseaux rosés. Le chef du bataillon de grenadiers lui

parlait humblement, malgré ses cheveux gris et sa croix neuve, son vaste

bicorne galonné. On mesurait la différence entre le bel animal et le

gros alezan du pauvre officier supérieur.

Bernard quitta sa monture, s'assit en un banc de pierre, sous les

tilleuls, près la fontaine de gracieux fer forgé. Toute sa joie de vivre

soldat, qu'il goûtait passionnément, exclusivement au reste, cette

préférence de Caroline la gâtait. Il se jugea moins heureux que les

jours passés à chérir la belle allure des hommes, la vigueur des

chevaux, le respect que lui marquaient les inférieurs et le colonel, à

s'étourdir de cris, de fatigue, de bataille et de vin. Et si, de plus,

l'état-major reprochait la levée d'argent?

Une seconde, la pensée l'effleura que cette réquisition pouvait devenir

blâmable, malgré le droit de la guerre. Murat cependant agissait de même

pour le compte de son état-major, à l'exemple des autres maréchaux.

C'était la récompense des chefs, comme les chevaux et les dépouilles des

morts étaient celle des soldats. Quand on risque sa vie, chaque jour, il

semble juste que des avantages compensent le péril. Cavanon, au dire

d'Augustin, achetait, avec l'or des réquisitions d'Anspach, tous les

chevaux de prise que la réserve de cavalerie traînait après soi. Il les

revendrait le double ou le triple à la remonte, quand la campagne serait

plus avancée, quand il faudrait pourvoir aux pertes d'animaux survenues

dans les escadrons. L'empereur avait pris 100.000 francs sur le trésor

d'Ulm, en faveur de Ney, qu'on allait faire duc d'Elchingen. Lui-même

approuverait une combinaison, permettant à l'un de ses fournisseurs

militaires de continuer son office. Augustin avait raison. Cela,

d'abord, était la faute de l'Angleterre qui ruinait l'Espagne, en

arrêtant les galions du Mexique, et tarissait ainsi la réserve d'or dans

les caisses de la France. Payés par «la perfide Albion» pour s'allier

aux Austro-Russes, les Prussiens pouvaient bien restituer 50.000 livres.

À l'autre extrémité du banc où il réfléchissait, le vicomte, assis,

lisait en grec l'_Iliade_. Incidemment, Héricourt le pria de lui dire si

l'usage des réquisitions pécuniaires était, à son avis, légitime.

--Mais je crois, M. le major, qu'on n'en a jamais usé autrement,

répondit-il. Ne convient-il pas qu'une armée subsiste en pays conquis?

Le divin Homère, que voici, marque suffisamment combien cet usage était

habituel aux Grecs, qui s'allouaient aussi les femmes des vaincus. Nous

sommes moins barbares de mœurs, encore que moins admirables dans notre

langage poétique.

Cela dit, le vicomte s'inclina, et, croisant les jambes, se reprit à

lire fort attentivement.

Bernard chassa les idées sottes. Afin de se distraire, il fut inspecter

l'escadron. On donnait l'avoine. L'herboriste-vétérinaire renouvelait le

pansement des chevaux abîmés. Il s'informa de la blessure d'Edme. D'une

boîte en fer-blanc, qui ne quittait pas la bandoulière pendue à son dos,

le guérisseur tira des simples merveilleux pour calmer l'irritation des

plaies et pria qu'on les fît infuser à l'intention du jeune trompette.

Aimable, frétillant, il soignait les doigts écorchés des hommes, les

maux de dents, les entorses, ou réchauffement produit aux cuisses par le

contact prolongé de la selle.

À pied, les dragons traînaient leurs bottes, en écartant les jambes

comme si le cheval se dandinait encore sous eux. Ils se frictionnaient

les reins à travers les basques vertes de leur habit. Au contraire, les

grenadiers, en nombre sur les bancs de bois qui précédaient le seuil des

petites maisons, se délassaient les pieds, étendaient le jarret,

grattaient leurs guêtres encroûtées de terreau. La plupart trempaient un

dur biscuit dans du cognac et mangeaient cela, ravis de ce qu'ils

avaient pu prendre à l'ennemi: lui-même l'avait d'abord enlevé aux

Bavarois. Ils se montrèrent leurs chemises neuves et des pièces

d'argent, réclamèrent des femmes.

Héricourt n'attribuait plus les scrupules qu'à une manie de sévérité,

lorsque le funèbre bourgmestre lui compta la somme par-devant le

colonel, Augustin qui s'intitula délégué de l'état-major, les capitaines

Ulbach et Pitouët. Ils signèrent le reçu que prit le magistrat timide et

muet, résigné à ne protester point dans une ville dont les rues ne

suffisaient plus à contenir les files de chevaux et les rangs de

gaillards en armes. Le soir même, 25.000 livres partirent par courrier à

l'adresse diplomatique de Praxi-Blassans, qui, de Strasbourg,

subventionnerait l'échéance de Caroline.

Ce fut le lendemain, après avoir dépassé les tours de Nuremberg, que

l'on rencontra l'archiduc Ferdinand dans les plaines qu'arrose la

Regnitz. Dès le matin, Cahujac avait recueilli de plus nombreux

traînards et des fourgons entourés d'animaux fourbus, puis essuyé, sans

dommage, le feu des dragons autrichiens qui reculaient toise à toise, et

au pas de leurs bêtes trébuchantes.

L'escadron de l'élégiaque, à distance, les refoula de son tir exact.

Bientôt il fallut s'arrêter, car, derrière le rideau des tirailleurs

ennemis, une innombrable cavalerie s'agitait, sans prendre le trot; et

le régiment d'avant-garde ne pouvait suffire à la lutte. De Nuremberg,

les brigades françaises sortirent, se déployèrent au-devant des

Autrichiens, qui disposaient leurs lignes. Ce dura quelque temps, les

chevaux français ne valant guère mieux que ceux des adversaires.

Envoyé par Murat pour guider les trois escadrons dans un chemin qui

mènerait sur le flanc de l'ennemi, Cavanon tourna le dos au champ de

bataille, et l'on s'engagea par les ruelles d'un village. Edme en fut

heureux, apaisé. Les murs des jardins enfermaient des maisons de

plaisance. Aux lucarnes, maintes et maintes paysannes agitaient les

ailes de linon ornant leurs coiffures pour branler la tête au spectacle

de la bataille lointaine.

Casques clairs et panaches au vent, deux multitudes de centaures

trottaient l'une à l'autre derrière les chevaux blancs des trompettes.

Des groupes métalliques se détachaient, galopaient, se choquaient avec

une grande clameur, restaient un instant mêlés, se dénouaient,

abandonnant un semis de bêtes mortes et d'hommes éperdus. On voyait

aussi courir entre les colonnes plusieurs batteries à cheval, leurs

artilleurs sauter brusquement à terre, décrocher les avant-trains,

s'emparer de l'écouvillon, du refouloir, du seau. Le pointeur empoignait

les leviers de l'affût, roulait un peu la lourde pièce, se reculait en

tenant son sabre. L'homme de droite posait la lance à feu sur la lumière

du canon, qui dardait sa langue de flamme dans une fumée grossissante.

Ensuite le tonnerre ébranlait les petites vitres enchâssées de plomb aux

étages avancés sur l'appui de colonnes en bois. Au fond des porches, se

réfugiaient les femmes en bas rouges et qui joignaient leurs vieilles

mains noueuses; elles ne provoquaient plus le rire d'Edme, ni de

Mercœur.

On eût dit d'une rencontre irréelle là-bas entre des pygmées fabuleux

vêtus de couleurs vives et de métaux.

Puis les arbres d'un grand parc cachèrent la fantasmagorie. Le régiment

marcha silencieux; les trois colonnes serpentèrent entre les maisons

obliques et ventrues, les vergers aux pommes de corail, où de grands

garçons en bas rouges écoutaient la canonnade, les mains passées dans

leurs larges bretelles vertes.

Cavanon expliquait au major son espérance de le conduire vers les

bagages précieux de l'archiduc, qui évacuaient par la route de Bohême.

Là, tout au moins, on couperait la retraite; plus tard les grenadiers

d'Oudinot devaient rejoindre et appuyer.

À mesure que l'on s'éloignait, le bruit de la bataille décrut. Quelques

détonations éclatèrent encore, successives; mais la clameur des hommes,

le tumulte des charges ne parvinrent plus aux oreilles qu'avec la voix

confuse du vent. Les pipes de la compagnie d'élite s'allumèrent.

Longtemps on chevaucha derrière le plumet du baron. On faisait un

détour. Aucun ennemi ne fut rencontré. Les paysans, au seuil des

maisons, s'étonnèrent de la chabraque en peau de tigre, sur le cheval

noir de Cavanon, des crinières écarlates aux épaules des trompettes, du

gros colonel et de son étalon pie. Ils redoutaient les figures

narquoises de la compagnie d'élite et ses bonnets panachés de rouge. Ils

adorèrent la force visible de ces vainqueurs en apparat qui foulaient la

terre d'Allemagne.

En vain les dragons trottèrent. L'ennemi ne fut pas troublé de ce

côté-là; ils durent revenir à Nuremberg au milieu d'une victoire qu'ils

n'avaient pas remportée. L'archiduc échappa cependant avec deux mille

chevaux.

Au retour, on parcourut les routes encombrées par les convois de douze

mille prisonniers, de cent vingt canons, et de cinq cents voitures,

butin officiel. On poussait cela sur Wurzbourg et le Rhin. Deux jours

plus tard, on apprit la reddition d'Ulm et la captivité de sa garnison.

Le général Mack avait remis son épée à l'empereur.

Dès lors la chevauchée fut plaisante à travers la riche Bavière. Le

régiment marchait parmi les populations acclamantes. De toutes leurs

cloches les cathédrales chantaient sa gloire. Il connut les accueils des

vieux donjons pavoises de drapeaux tricolores. Agités par toute une

foule de bonnes gens à longues pipes, mille tricornes saluèrent sa

prestance. La fanfare enthousiasmait les grasses filles aux seins

arrondis dans des corsets noirs lacés sur des jupes à mille plis, et qui

ont les tresses de leurs cheveux blonds roulées autour d'épingles en

argent. Les villes, anciennes et belles, encloses dans le vert anneau de

leurs remparts, l'aimèrent. Les vieilles rues penchaient les visages de

leurs maisons grises pour mieux chérir, par des yeux allemands, le joli

brigadier-trompette qu'était Edme, fier de la blessure reçue, de son

grade et de son habit.

On alla. Bernard coucha dans bien des lits étroits amollis de plumes et

dépourvus de draps; il s'y reposait quand même, sans perdre, durant le

sommeil, la sensation du cheval qui balançait son corps. Il vida les

bols de café au lait, qu'il n'aimait guère, mais où son appétit

plongeait des tranches de pain bis fort beurrées. Il mangea du bouilli

et de la choucroute rance dans de petites salles propres que décoraient

les gravures représentant la Niobé, l'Apollon, qu'éclairaient de petites

fenêtres voilées de toile grise. Quelquefois il regretta de tout son

cœur Virginie et le lit de la duchesse de Lorraine, l'affection

d'Aurélie et les yeux de sa petite Denise, lorsqu'il apercevait leur

nuance sous les paupières d'une belle Allemande au type grec tricotant

devant le seuil de sa maison, une longue aiguille dans les cheveux.

D'une lettre, Caroline le remercia. Elle échappait enfin aux

catastrophes. Virginie souffrait trop de sa denture pour écrire à chaque

courrier.

Il la jugea négligente, se consola, le soir, dans les bras mercenaires

de filles au teint frais, à la peau douce et frileuse, qu'il faisait

rire à cause de son mauvais allemand.

Mais l'image de son père obsédait encore sa mémoire. Il s'avouait

complice de cette mort, criminel. Cela lui mettait l'angoisse à la

gorge. Il s'irritait contre sa ridicule inclination pour Virginie. Sans

elle, il eût été le consolateur du vieillard, mieux que les frères

marins avec leur esprit grossier. Pour la niaiserie de ces yeux clairs

aux cils sombres, le «caractère» avait failli. Bernard ne se pardonnait

point. Il arpentait sa chambre à grands pas. Il songeait au cher cadavre

qui pourrissait entre six planches dans le sable du cimetière, à

Dunkerque, et que pleurait l'éternelle lamentation de la mer.

Donc, Virginie, pour tout regret, se contentait de dormir, Caroline de

gagner, Aurélie de gémir, mélancolique, en lisant; lui seul se

souvenait. Il pensa qu'avec tout l'argent acquis dans le commerce des

fournitures militaires on aurait pu consulter un chirurgien capable de

rendre la vue au père, s'il eût vécu... Quelle joie pour le vieillard de

retrouver la lumière! Il eût accompli des voyages. Il eût visité le

turc, comme il l'avait souvent désiré. Bernard s'attendrissait à

l'illusion de ce bonheur. Tout pleurait en lui, de remords, d'irritation

contre l'injustice du destin. Quel autre plaisir c'eût été que

d'entendre Virginie ronfler un an à ses côtés, après la besogne

d'amour!... Oh! ces yeux bleus et bêtes, ces cils sombres! Était-ce par

eux que se vengeait la petite Bavaroise de Mœsskirch?

Ce doute lui fut une obsession. Les romans d'Anne Radcliff, les

histoires fantastiques allemandes expliquaient alors, avec minutie, les

envoûtements et la double vue. Ces choses singulières pouvaient bien

advenir... Cependant il se révolta contre cette idée, il écarta cette

folie de croire à quelque puissance occulte. Seule, la force du

caractère commande. Si la petite servante de Mœsskirch avait laissé au

cœur de Bernard un goût singulier pour les yeux clairs et les cils

sombres, ce n'était pas elle pourtant qui avait tué le vieil Héricourt.

Caroline, dans une autre lettre, manda qu'elle n'appréhendait plus rien:

la crainte de nouvelles victoires empêchait les spéculateurs de jouer à

la baisse; les obligations du trésor regagnaient toute leur valeur; la

famille possédait en partie des biens considérables que l'on achèverait

certainement de payer, si la chance des troupes françaises continuait de

garantir le crédit de l'État.. La gloire était fructueuse.

Héricourt remercia son «caractère». À l'exemple des Romains, tel que les

Scipion et les César, il allait conquérir le monde. Oh! c'était une

grande chose qui exaltait son émotion. À Munich il lut, les larmes aux

yeux, le bulletin de Napoléon. «Soldats de la Grande Armée... En quinze

jours, nous avons fait une campagne; ce que nous nous proposions est

rempli... Cette armée, qui avec autant d'ostentation que d'imprudence,

était venue se placer sur nos frontières, est anéantie... Soldats, ce

succès est dû à votre confiance sans bornes en votre Empereur!... Mais

nous ne nous arrêterons pas là: vous êtes impatients de commencer une

seconde campagne. Cette armée russe, que l'or de l'Angleterre a

transportée des extrémités de l'univers, nous allons lui faire éprouver

le même sort...»

Oui, il était impatient de recommencer une campagne. Les troupeaux

d'Autrichiens bousculés par son cheval depuis vingt jours ne lui

fournissaient plus une émotion grandiose. Il fallait plus de péril pour

ressentir plus d'orgueil.

Sur un pont de l'Isar, il rencontra le colonel Lyrisse, dont l'effusion

paternelle fut considérable. Ensemble ils mangèrent excellemment dans

les tavernes. Edme se réjouissait de vivre, ayant combattu.

Les sujets d'équitation exceptés, le colonel ne parut guère loquace. Aux

vertus des chevaux il attribuait la victoire d'Ulm acquise sans bataille

importante, par la seule rapidité des marches. Sa distraction était de

revenir à la berge de l'Isar pour inspecter les animaux que menaient

boire les corvées de cavalerie. Il vanta l'équipage de Malvina van

Brooken, l'amie d'Augustin Héricourt, car elle attendait, dans Munich,

un jour propice aux fiançailles. Le soir, elle reçut dans sa maison

louée à un marchand. Lumineuse et blanche, toute flexible en un fourreau

de mousseline turque brodé d'une guirlande de rosés au bas, elle

accueillit les officiers. C'était une salle de couleur chocolat, un

atrium romain peint à la détrempe de centaures et de nymphes sur les

panneaux encastrés de fausses colonnes ioniques. Les théières

bouillonnaient au faîte de trépieds en bronze vert. Trois domestiques en

livrée marron et en culottes de peluche jaune passèrent les

rafraîchissements. En dépit des empressements du colonel-général

Cavanon, elle réserva ses grâces pour Bernard, membre présent de la

famille, et lui mit sous les narines la fraîche odeur de son corps. Elle

avoua de la passion envers Augustin et son esprit malicieux. Lui, fat,

souriait du haut de l'habit sombre, les mains derrière le dos, tour à

tour sévère ou sardonique, à l'exemple de Praxi-Blassans.

--Votre frère est un idéal, un idéal! répétait-elle... À cheval, il est

aussi un idéal, avec ses grandes bottes, et sa culotte blanche... C'est

polisson de dire ça, en français?

--Mais non, Madame, pas le moins du monde...

--Vous aussi, vous avez un bel uniforme, et le baron, il semble un

colosse vert; et le grand colonel Lyrisse, donc... et le joli trompette,

votre beau-frère, je crois. Tous les Français ont de belles cuisses.

C'est polisson de dire ça?... Aimez-vous Ossian, major. J'en raffole.

Cela nous pénètre de beaux sentiments; doutez-vous?

Elle voulut réciter un passage. On fit silence. Elle fermait à demi ses

paupières violettes de femme à trente ans; et déclama en anglais, les

dents sur ses lèvres minces qui sifflaient, en étendant ses beaux bras

nus, en renversant sa gorge, et puis tomba, comme exténuée, dans un

fauteuil à la Voltaire, bas sur pieds, haut de dossier, y étala la robe

froissée contre ses belles hanches.

Bernard l'eût mieux aimée maîtresse qu'épouse. Il prévit les malheurs

conjugaux d'Augustin, séduit malgré tout par la fortune de la dame.

Elle-même fit apporter les tables de bouillotte. L'on commença de remuer

les cartes et l'or. La partie fut importante. Elle vidait de petites

bourses de soie rouge pleines de louis, de frédéricks et de guldens, en

éclatant de rire, si elle gagnait. Les officiers jetèrent leur or aussi.

Ils en avaient dans toutes les poches, à cause de cette poursuite de

l'archiduc. Le colonel Lyrisse perdit beaucoup; cela fit que Bernard

n'osa point lui réclamer encore les arrérages, toujours impayés, de la

dot.

On apporta le souper. Malvina multipliait ses déclarations. Qui n'était

pas militaire n'était pas un homme. Jamais elle n'avait pu chérir son

mari, faute d'un uniforme qui avait toujours manqué au pauvre

navigateur. «Un soldat glorieux ne peut être laid.» Elle but à la

victoire française et aux héros de l'empereur. Ils levèrent ensemble

leurs flûtes de Champagne, ravis que «la beauté applaudît au courage»!

comme l'exprimèrent les remerciements que l'élégiaque développa.

Et tous enviaient Augustin déjà maître de ce luxe, car il appela les

laquais par leur nom, fit les honneurs. Afin de s'allier l'esprit morose

du frère, il vanta les navires de la veuve et les spéculations de

Caroline, laissa deviner une association probable. Il en avait écrit.

Malvina ne discutait point cet avantage. Son sourire pirouettait

lorsqu'elle déclarait ne rien comprendre aux affaires d'argent: «Je suis

une originale, moi! en ce que je suis! L'idéal et le sentiment!... Les

chevaux et les héros. Voilà mes amours! Buvons à mes amours, Messieurs!»

Son œil la promettait à chacun. Elle paria suivre l'avant-garde, qui,

sous les ordres de Murat, allait prendre la route de Vienne. Elle

prétendit assister à des batailles. Ses connaissances sur les races de

chevaux étonnèrent le colonel Lyrisse, dont la minuscule tête,

prétentieuse et digne, se coupait d'un sourire macabre divisant sa face

jusqu'aux oreilles.

--Vive l'Empereur, Messieurs, cria Cavanon! vive l'Empereur, qui nous

vaut les grâces d'une si belle amie!

--Oh! que je voudrais voir le grand Napoléon! s'écria-t-elle.

--Vous l'avez vu.

--Je voudrais qu'il me parlât!

--Nous arrangerons cela, dit Cavanon, si vous le permettez.

--Quand je rencontrai Augustin Héricourt pour la première fois,

confessa-t-elle, j'eus cet espoir qu'il me ferait un jour parler à

l'Empereur. Cher Augustin, chassez la vilaine pensée de croire que ce

fût là mon unique intention en vous favorisant de mon amitié. Cependant

il faut bien dire que, dans l'uniforme qui vous rendait si gracieux, je

voyais un peu le conquérant des Pyramides!

--Vous êtes digne d'être Française, Madame! dit Cavanon; et je bois

douze coups de Champagne en l'honneur de vos douze beautés.

--Douze!

--Pour les deux astres des yeux... Hop! et hop!... Pour les deux

colombes qui palpitent dans le corsage, hop! et hop!... Pour les deux

mains d'albâtre...

Debout devant la nappe, il continua. Elle admirait évidemment l'ampleur

de ses épaules sous les torsades d'or, et le visage sanguin recouvert

d'une toison frisée, et les lueurs orageuses des regards. Héricourt

attendit qu'Augustin se lâchât. Au contraire, l'adjoint d'état-major

semblait fort content de ce que sa maîtresse prît plaisir au spectacle

de beaux hommes victorieux.

Sa main cachait peut-être un sourire, peut-être un bâillement. Elle

écouta les littératures de l'élégiaque, les maximes de Gresloup, qui

tâchait de détruire l'enthousiasme de la jeune femme envers l'empereur:

«Si l'armée de Mack n'est pas sortie d'Ulm, Buonaparté le doit à la

magnifique audace de la division Dupont; six mille hommes en ont contenu

puis rejeté vingt-cinq mille contre la citadelle. Sans un pareil

exploit, l'armée autrichienne tout entière quittait la place, coupait

nos communications et tombait sur notre flanc. C'était le désastre,

uniquement dû à la faute grossière de notre empereur. Dupont répare

cette faute, accomplit des merveilles d'héroïsme et de génie. Napoléon

ne le nomme même pas dans le _Bulletin de la Grande Armée_..., parce que

son prestige impérial diminuerait auprès de tous.--La faute est celle de

Murat,--Murat ne faisait qu'obéir à ses ordres!--Allons, Monsieur, ne

t'échauffe pas, conclut le prudent colonel. Il a l'étoile. Il a

l'étoile!»

Malvina revint à Bernard, dont la dignité un peu froide la gênait

certainement. Elle loua son uniforme vert et blanc. Augustin entraînait

dans une autre pièce les invités.

--Il vous déplairait fort que votre frère se mariât, demanda-t-elle?

--Mais non.

--Quelle sorte de femme souhaiteriez-vous qu'il choisît.

--Celle de son goût qui l'acceptera.

--Quelle femme ne voudrait de lui? Son avenir est splendide; sa raison

est celle d'un homme mûr; sa famille est du meilleur ton, si j'en juge

par le colonel, son fils et vous.

--Madame.

--Oui, oui, vous avez une allure généreuse, noble... On vous obéirait

sans réfléchir. Vous ne pouvez commander que des choses grandes.

Elle continua de le flatter, lui parla de Virginie, qu'elle savait un

peu niaise, toujours malade; d'Aurélie comme par ouï-dire. N'était-elle

pas sœur du major, et d'âme toute pareille au point que, par une manière

de miracle, leurs enfants avaient les mêmes yeux. Là-dessus elle

s'attendrit avec des réticences, puis murmura, rêveuse, un nouveau

passage anglais d'Ossian. L'impertinente allusion à des sentiments qu'il

oubliait lui-même, par vertu, choqua Bernard Héricourt. Aurélie

avait-elle confié davantage à leur frère? Et lui, déloyal, avait-il

insinué des calomnies? Il sentit le rouge lui gagner le front. Sa main

se crispa. Son cœur battit sourdement. Il attendit que la veuve

l'accusât en pleine franchise. Mais elle atténuait seulement l'éloge

d'Augustin. Elle le croyait fat (péché d'adolescence), fort ambitieux

(elle y veillerait si leur sympathie se prolongeait). Brusquement, elle

se fit astucieuse, regretta vaguement que le major fût déjà marié.

Augustin n'était qu'un enfant. Comme elle eût souhaité un amour d'âmes

solides, sûres... Elle s'alanguit en sa chaise, ferma les yeux, feignit

de pleurer. Autrefois incomprise de son mari, elle cherchait un soutien

dans l'existence. Ah! si quelqu'un voulait la défendre, elle et sa

fortune, contre les embûches, quelqu'un... Elle laissa comprendre que le

major deviendrait cet homme-là:

--On devine en vous un caractère... Il me semble que c'est un bonheur

pour moi que votre frère nous ait fait connaître l'un à l'autre.

Bernard cédait à la suggestion de la voix légèrement virile et rauque.

Malvina fleurait telle que l'orange fraîche. Il se plut à cette odeur.

Il espéra que la jeune femme ne s'en tiendrait pas aux promesses de ses

yeux spirituels; qu'un jour viendrait, pour elle, de s'offrir. Bien

qu'il repoussât l'idée de trahir Augustin, cela lui valut une vengeance

bonne à savourer contre les insolences du gaillard.

Malvina savait que les frères marins conduisaient leurs navires en tous

les points du monde. Elle désira qu'ils prissent connaissance de ses

intérêts dans Sumatra. Caroline, si elles devenaient amies, ne

pourrait-elle l'aider à l'administration de sa fortune? Et puis elle

raconta de drôles d'histoires sur les amours javanaises et la passion

des Malais. À s'entendre conter leurs plaisirs, elle frémissait de toute

l'échine; et les yeux spirituels caracolaient; et les narines souples se

convulsaient un peu. Devant elle, comme à la bataille, comme sur la

route de guerre, Héricourt se donnait, sans réflexion intérieure, aux

spectacles qu'elle lui présenta de multiples personnages mimés par ses

yeux actifs, son échine frissonnante, ses mains adroites, ses dents qui

mordaient les lèvres minces.

--Cette femme comprend que je l'aime, chantait-il en rentrant à son

logis, le soir.

Il s'endormit, le cœur en fête.

La Force Le Temps et la Vie · 第 23 / 28 题