À côté du cheval pie écrasé par le poids du colonel, Bernard éperonnait

fiévreusement et tâchait aussi de contenir l'exaltation de son

inquiétude. Surtout il voulait voir. Rien. Il n'apercevait rien que les

manteaux blancs souillés, que les croupes boueuses, que cent crinières

noires secouées à la nuque des casques. Parfois, entre le corps écarlate

d'Edme et l'encolure de son cheval blanc, il reconnaissait le flot des

bonnets à poil sur les colonnes de grenadiers déjà lointaines. Puis un

cahot rejetait Edme contre l'encolure, Edme et ses yeux avides dans sa

figure blêmie. Soudain, parmi les casques en avant, bien des casques se

mirent en profil. Les premiers escadrons se déployaient. Vers la gauche

et vers la droite, des masses s'éclaircirent, se tendirent,

s'élancèrent. Des voix répétaient les cris des ordres. Les trompettes

signalèrent les mouvements. Un coup de canon tonna. Les manteaux

dégrafés tombèrent des épaules, y revinrent roulés en bandoulière, pour

cuirasser la poitrine et le dos d'un boudin de drap. Un bourg et un

double clocher surgirent, au loin, entre les dragons divisés. On côtoya

une haie d'épines, des potagers défoncés, les dos de maisons basses aux

poutres brunes. Un dernier rideau de cavalerie s'envola vers la droite.

Alors la fumée blanche des feux d'infanterie devint visible, avec les

éclairs de la fusillade, les herses de baïonnettes tendues au long

desquelles couraient des essaims de dragons gesticulant, culbutant, se

repliant et s'appelant.

Héricourt mesura les deux faces visibles d'un carré profond édifié sur

les guêtres noires de neuf bataillons ennemis. Le bronze des canons

bayait aux angles. Des escadrons prolongeaient en dehors les faces

d'infanterie. Poitrails lumineux des cuirassiers, lances des

chevau-légers.

Entre eux et sa cavalerie sautait le grand cheval noir de Murat, qui

proférait des choses indistinctes au milieu des officiers réunis vers la

chabraque en peau de lion, la polonaise de velours et le chapeau doré.

Près de là s'agitèrent le grand schako de Cavanon, son plumet rouge.

«Dragons!» hurla le major. Les sabres glissèrent hors des fourreaux.

Murat se précipitait. Les gueules des canons vomirent de la lumière et

s'embrouillèrent de fumée; un rouan s'écrasa contre terre, tel un fruit

mûr, et le cavalier fit panache, resta étendu, évanoui. La compagnie

d'élite bondissait, inclinant ses bonnets à poil, derrière ses lames.

Les adjudants-majors jalonnèrent le terrain, en avant des premiers

escadrons; ils élevaient la main. Tumulte, cris, haleines oppressées,

visages tout à coup vieillis par la peur, furieux galop des chevaux,

bruit du fer, tonnerre crépitant: la démence jaillissait de la foule.

Mille rages saisirent Bernard voulant pointer son sabre dans l'une des

poitrines où naissait le désir de sa mort. La terre sautait aux arçons,

enlevée par les grenades, qui éclatèrent, amputèrent du sabot plusieurs

bêtes trébuchantes. Autour d'Edme livide, et les yeux clos, les mains

appuyées aux fontes, les conscrits s'abandonnaient au torrent. Des

secousses convulsives déformèrent la pâleur des visages inscrits dans

les jugulaires de cuivre. Bien qu'aphone, Cahujac insultait les soldats

assourdis, qui éperonnèrent au hasard. Vertigineusement le sol coula

sous l'élan des pelotons. Avec un tintamarre de ferrailles heurtées, un

homme s'effondrait tout à coup, les mains au visage sanglant. Les boîtes

à mitraille lancèrent une grêle lourde qui fustigea de plomb les bêtes

écorchées. Cependant les Français pénétrèrent la nue fumeuse. Cent

baïonnettes se dardèrent contre les chevaux dressés dans les brides,

crevèrent leurs poitrails, plièrent, repoussèrent les fusils des

fantassins qui culbutaient sur le dos, les semelles en l'air battu par

leurs jambes noires. Les bêtes ruèrent. Des fontaines de sang jaillirent

de leurs ventres. Elles rejetèrent leurs cavaliers, s'enfuirent, furent

assommées à coups de sabre par les rangs successifs de dragons qui les

abordaient, les franchirent, s'éparpillèrent au milieu du vaste carré

autrichien, où subitement un autre se trouva formé, baïonnettes tendues.

Son deuxième rang mit en joue et se couvrit d'un éclair rouge. Edme

perdit les étriers, oscilla, eut juste le temps de sauter du cheval qui

se roula en hennissant, sous les baïonnettes ennemies, bouscula,

disloqua leur herse, embrasure par où s'enfoncèrent les géants de la

compagnie d'élite. Leurs sabres abattus ensemble hachaient les plaques

de cuivre, les épaules blanches, les mains crispées aux fusils, les

faces effarées, les bouches béantes, les nez bleuis, immédiatement

barrés d'une fente saigneuse.

Le major avait vu Edme disparaître dans la horde répandue des dragons,

et la pensée rapide de sa femme, du colonel, le navra. Mais il ne put

secourir l'enfant. Fous de peur, de courage et de bruit, les cavaliers

continuèrent de s'entasser. Les capitaines retenaient difficilement

leurs hommes pour qu'ils ne se précipitassent point contre ceux

qu'arrêtait l'ennemi. C'était une confusion titanique. Mille duels se

jouaient partout. Les Français perdirent la force de l'élan. Ils

tournaient, le sabre haut, autour des fantassins, défendus par la

longueur de leur arme, et qui, rapides, multipliaient les volte-faces,

lançaient aussi dans les naseaux des bêtes maint et maint coup de

baïonnette qui les faisaient ruer et désarçonner le dragon. On ne cria

plus. On lutta, silencieux. Des centaines de fantassins en habit blanc,

en hautes guêtres noires, piétinaient le sol, couraient, pointaient

leurs armes, paraient avec le bois des fusils les coups de taille, se

retranchaient par groupes de cinq à six derrière les corps des chevaux,

rechargeaient fébrilement leurs armes. Tel dragon, en rampant, dégageait

sa jambe du poids de sa monture en agonie. D'autres, debout, cherchaient

des yeux un secours; d'autres, assis à terre, coupaient la tige de la

botte pour mettre à nu la blessure du jarret.

Le souci de rétablir la communication du régiment avec la brigade

inquiéta surtout le major. Il n'apercevait que les gens de ses

escadrons. Les bonnets à poil de la compagnie d'élite lui semblèrent

enfoncés presque dans la deuxième ligne autrichienne. Cahujac insultait

les siens qui, trottant autour, tapaient les fusils à coups de sabre,

sans grand dommage pour l'ennemi, tandis que les chevaux recevaient des

coups de baïonnette adroits au poitrail et aux jambes. Corbehem

accueillait au milieu de la réserve les éclopés, les démontés. Tout

l'escadron de l'élégiaque, réuni sur la gauche et chargeant les

carabines dont il préférait l'usage à celui du sabre, avançait au pas

contre la face intérieure du carré autrichien, au-delà de laquelle on

apercevait un bataillon d'Impériaux en marche, hérissé de fusils. S'en

allaient-ils? Manœuvraient-ils pour tourner le régiment pris? Bernard

piqua des deux, fut à Corbehem chargé de la communication. Le capitaine

montra ses pelotons qui évoluaient en arrière pour la maintenir. Une

cohue d'Autrichiens cherchait le passage entre eux. Mais, en désordre,

elle affluait, refluait, audacieuse quand les pelotons restaient

immobiles, éperdue si Nondain entraînait au trot vingt cavaliers contre

les tirailleurs.

Plus loin, le major entrevit les arrière-gardes des autres régiments:

pelotons détachés, patrouilles à la poursuite des fuyards. La plus

grande masse d'hommes était certainement l'autrichienne. Sans doute, les

trois escadrons avaient entamé les lignes, et les brigades de dragons

continuaient leur charge sur les faces de l'immense carré,

l'enveloppaient, sans le franchir, cherchaient la brèche. Lui se

heurtait à des réserves intérieures très puissantes, qui le mettraient

en péril s'il ne parvenait pas à les rompre.

«Mon cousin! Major!...» Le sous-lieutenant Gresloup trotta. Il avait la

botte déchirée par une balle. Une basque de son habit vert manquait.

Cahujac l'envoyait pour savoir que faire. Partout les compagnies

d'Impériaux se reformaient, bloquant la compagnie d'élite et l'étendard.

Les chevaux n'en pouvaient plus. Les hommes s'énervaient. Fallait-il

sonner au ralliement? Edme n'était plus là. Bernard piqua des deux.

Essoufflé, las, Gresloup ne put en dire davantage. Il leur parut que le

carré s'agrandissait énormément. L'élégiaque et son escadron devenaient

tout petits dans la fumée de leur tir. Ceux-là ne tremblaient point. Le

péril était à la seconde ligne autrichienne, contre laquelle Cahujac

rassemblait encore une fois sa compagnie et celle des sapeurs.

L'adjudant-major Marius brutalisait les peureux et tapait à coups de

plat de sabre les croupes de leurs chevaux. «Dragons de Mœsskirch et de

Hohenlinden! Dragons de Neubourg!» clamait le gros colonel, sous qui

ployait le cheval pie, savonneux d'écume! «Dragons de Mœsskirch et de

Hohenlinden!... Laisserez-vous l'étendard aux mains de ces

crapauds-là?...» Les hommes ne l'écoutaient point, l'air maussade et

furibond. Tous les chevaux renâclèrent. Le sang tombait goutte à goutte

des naseaux. À cinquante pas, les Autrichiens coupèrent la cartouche;

ils rechargeaient, rapides... Par delà, les bonnets à poil et la

compagnie d'élite n'étaient plus que des fantômes, au sein d'un nuage

strié d'éclairs, où les sabres hachaient une résistance invisible...

Bernard Héricourt se porta devant deux compagnies. Le

suivraient-elles?... Il vit les Autrichiens verser la poudre. À moins

d'entraîner l'escadron avant la décharge, c'était la retraite, ou même

la panique. Des conscrits hagards regardaient si, derrière eux, l'espace

demeurait libre. Or, derrière eux, c'était encore l'approche de

l'ennemi, mal contenu par les pelotons de Corbehem... Bernard se crut le

plus fort, bien qu'il ne raisonnât point: «Notre premier escadron

refoule les ennemis. Regardez à droite. Rejoignons-le en passant sur le

ventre de ces gens-là... Ils n'ont plus de gargousses pour leurs

canons!» Lui ne comprenait pas qu'ils hésitassent. Une rage énorme

excitait ses nerfs. La fortune lui serait arrachée s'il n'enfonçait pas

la deuxième ligne. Il eût aussi bien chargé ses hommes qui

rassemblaient, en tremblant, les rênes.

«Maréchaux des logis, surveillez les rangs...» On entendit les

sous-officiers armant leurs pistolets pour faire justice du premier

fuyard. Le major enleva son turc, devant le front: «Dragons, au

galop!...» Cahujac rentra dans le rang; le colonel aussi, qui dégaina.

Les souffles enflaient les poitrines. «Marche!» Bernard pesait sa lame

légère au poing. Il se dressa, se retourna. L'escadron suivait. Les

Autrichiens croisèrent la baïonnette, hâtivement. Il en avisa deux; le

plus petit s'appuyait au plus grand; ensemble ils formaient une seule

bête craintive tendant les pointes, une bête boueuse et soufflante avec

deux têtes exsangues aux yeux vitreux. Bernard rendit la bride et

enfonça d'un coup double les éperons. Son cheval fit un saut qui les

emmena loin de terre et lui coupa l'haleine. Ils retombèrent sur des

cris, des corps croulants, aux trousses d'un gaillard en fuite, jetant

son fusil pour serrer les coudes et précipiter sa course dans le pré

envahi d'une foule démente que refoulait l'élan de Cahujac et de son

cheval blond, de vingt Gascons hurleurs. Les sabres se relevèrent

rouges, tordus. «Dragons!... Mœsskirch!... Hohenlinden!» hurlait

toujours la voix rauque du colonel. D'un geste, il décapita le frêle

gamin rattrapé, dont l'uniforme s'empourpra d'effilés de sang, dont la

tête pendit à un morceau de viande rabattu sur la poitrine. «Ne tape

point, idiot, criait en allemand un brigadier alsacien, et je ne taperai

pas... Ne tapez plus... Jetez vos fusils... À quoi bon se faire du

mal... C'est fini, c'est fini. Jetez vos fusils... Ne tapez plus...» Le

mufle grinçant sous le casque, il n'en assommait pas moins ceux que le

conseil persuadait trop vite. «Hardi, dragons!... Sabrez à droite...,»

commandait Héricourt, en joie, allégé de toute crainte par la victoire,

et jetant au hasard le coup de sa lame sur les bonnets noirs, sur les

épaules blanches, sur la fuite affolée des Impériaux. Contre eux parut

en outre le retour de la compagnie d'élite. Elle rapportait son aigle

intacte au milieu des bonnets d'ourson à plumets rouges.. Pitouët

fouetta du sabre les fuyards. Il y eut un remous, un moment terrible.

Étouffés dans la cohue que serraient les deux forces à cheval, des

Autrichiens expirèrent sans combattre, la langue noire. Ils levaient au

ciel leurs grimaces de mort et leurs mains crispées. Réunis, les dragons

s'arrêtèrent.

Les Autrichiens survivants tombaient assis dans la boue, devant les

chevaux écorchés des vainqueurs.

Alors Bernard contempla toute la réserve de cavalerie stationnant à

droite et à gauche, sur une ligne régulière. Elle prolongeait la force

de sa brigade, à droite, jusque les bois de l'horizon, où les grenadiers

d'Oudinot formaient un peuple immobile. À gauche, derrière la gronderie

intermittente des canons, les colonnes autrichiennes battaient en

retraite sur Ulm, averties désormais de leur sort.

«Mon trompette?...» demanda Bernard. Personne ne l'avait vu, ni de ceux

qui respiraient à pleins poumons, ni de ceux qui imbibaient d'eau les

plaies du pauvre cheval gris, ni de ceux qui regardaient au jour le trou

du manteau, ni de ceux qui recomptaient les menues choses mises en leurs

poches et dont ils avaient craint la perte dans la bagarre. Le major le

crut pris ou mort, ce garçon si joli, si farceur. Comment l'aller redire

à la division Nansouty, où le père bivouaquait? D'ailleurs, le colonel

appela. Un coup de baïonnette avait crevé sa bandoulière et froissé

l'une des côtes. Tombé de cheval en voulant éviter le horion, il

s'était, de plus, luxé le bras. Le torse nu, pendant que le chirurgien

le bandait, il injuriait, assis sur son manteau, les conscrits et leur

stupide hésitation. Les replis du ventre débordaient la culotte. Son

brosseur lui frictionnait le bras avec du cognac. De l'autre main, il

désignait les soldats qui, le casque pendu au coude et le sabre

traînant, s'empruntaient leurs bidons. «Vois-tu, Monsieur, ces

sacripants-là mériteraient de faire l'étape à pied, devant les

trompettes et l'habit retourné. Ce n'est pas digne de porter l'uniforme!

On les gâte trop aussi. Le régiment n'est pas une nourrice! Tonnerre de

sang!... Ils m'ont perdu vingt-deux chevaux. Ils se cachent derrière.

Ils appuient sur le mors pour se faire un bouclier de leur monture...

Ah! je vais leur en faire voir, moi, du pays... Major, faites donner

l'avoine, et je passe la revue des fistons... Gare au premier qui...»

Bernard le laissa. Il ne jugeait point très mal ces jeunes gens. Cinq

étaient morts, huit fortement blessés, quatorze autres légèrement, sans

compter ceux contusionnés par les coups de baïonnettes et les coups de

crosses, les balles perdues. Mais la compagnie d'élite vivait en liesse.

Elle ne s'était engagée tant que pour tuer un colonel et ses officiers

d'état-major régimentaire, dont elle avait retourné les poches. Les

vétérans se distribuaient les pièces d'or et les bagues. Dans leurs

courroies de portemanteau ils bouclaient des paires de bottes

magnifiques, des paquets de vêtements. Quand Bernard repassa le lieu où

ils avaient combattu, il retrouva neuf cadavres dénudés, avec

d'horribles balafres aux ventres. Il cherchait Edme à travers le plateau

jonché de fusils, de gibernes, de schakos et de bicornes, de petits

papiers qui avaient été les enveloppes des cartouches. En certains

endroits, le piétinement des soldats avait défoncé la terre. Des chevaux

abandonnés agonisaient, relevaient leur lourde tête qu'ils laissaient

ensuite retomber avec résignation. Le major reconnut la jument blanche

dépouillée de la selle, de la bride et de la chabraque verte. Tout

auprès, en sa crinière écarlate, l'enfant restait étendu. Son beau-frère

se blâma de ne rien ressentir qu'une compassion verbale à l'égard de

Virginie et du colonel Lyrisse. Ne fallait-il pas qu'il pérît des hommes

pour cette immense besogne de glorifier la Nation libre?

Il arrêta sa monture. Les mouvements respiratoires animaient le corps,

certainement: «Edme!» appela-t-il. L'adolescent sortit de ses bras une

figure en pleurs...«Eh bien! Edme?... Vous êtes blessé, mon petit?..--Je

ne sais pas.--Où souffrez-vous?--Partout, je suis tombé. Ils m'ont

frappé à coups de crosse dans le dos.--Pourquoi n'appeliez-vous pas? La

compagnie Corbehem, du moins l'une de ses patrouilles a dû passer

ici.--Je n'ai vu personne. Je croyais qu'on me laisserait là...» Il se

mit debout. Ses reins et ses jambes lui faisaient mal. Il boita, et,

tout à coup, se reprit à pleurer, sanglotant. «Edme! Voyons! Vous êtes

un homme, mon garçon, de l'énergie! saperlotte... je vais descendre de

cheval, vous le monterez... C'est votre selle et votre fourniment?--Oui,

j'ai désharnaché ma jument pour qu'elle souffrît moins avant de

mourir.--Edme! À cheval, mon enfant!... Où avez-vous

mal?--Partout.--Alors ça va bien. Buvez un peu de cognac...»

Bernard le soupçonna d'avoir fait le mort, peut-être afin de déserter.

Il l'affermit en selle, et ils regagnèrent les lignes du régiment. Le

major ne demanda jamais d'explication sur cette crise de faiblesse.

D'ailleurs le chirurgien dut panser les épaules du trompette bleuies par

les coups de crosse. L'enfant s'était évanoui après la chute de cheval.

Avait-il craint qu'on ne l'oubliât? Avait-il redouté de mourir, par peur

de blessures imaginaires? Ce fut ce qu'il avoua plus tard.

On se remit en marche le long des prisonniers que les escortés

emmenèrent sur la rive gauche du Danube, Edme reçut le cheval d'un homme

tué.

Huit jours, le régiment s'embourba, par les chemins unissant de petits

villages pauvres. Une seule grange y abritait cent hommes. Les uniformes

s'abîmèrent; les manteaux s'effrangeaient et pourrissaient à cause de la

pluie. Lannes et Ney acceptèrent mal de passer aux ordres de Murat. Les

divisions bataves de Marmont laissèrent leurs chaussures dans la glaise.

Napoléon vint et visita les bivouacs, les positions. Il paraissait

triomphant. Il arrêtait les soldats en route pour leur démontrer sa

victoire acquise dès le premier coup de canon. Aux pauvres gens fourbus

et cuirassés de fange, il déclarait, maintenant son cheval au milieu de

leur cercle attentif: «Soldats, je suis content de vous. Le général Mack

et ses quatre-vingt mille hommes nous appartiennent. Le maréchal Soult

est sur l'Iller devant l'ennemi. Le maréchal Davout est à Dachau, prêt à

nous porter aide ou à soutenir le maréchal Bernadotte, qui vient de

rétablir notre ami l'Électeur dans sa capitale, Munich, et qui marche

au-devant des Russes, et qui pousse devant lui l'arrière-garde du

général Kienmayer, rejetée par vous loin du Danube. Ici la division

Mahler a enlevé les trois ponts de Gunzbourg. Ma garde est à

Weissenhorn. Nous réunirons cent mille hommes entre Ulm et Memmingen,

sur un espace de dix lieues... Vous êtes des soldats victorieux. Montrez

à l'Europe que les Français savent venger promptement les injures faites

à leurs drapeaux. Des insensés vous provoquent pour une guerre injuste.

Faites-leur sentir le poids de vos armes invincibles...»

Il pérorait en désignant des points vagues, à l'horizon qu'on

n'apercevait pas derrière la tombée de neige fondue. Mais, en son regard

fort, les soldats lisaient la certitude de vaincre. Ils redressaient

l'échine, malgré le quadruple poids de vivres chargeant leur dos, celui

des armes, des munitions, des fagots assemblés pour les feux de bivouac,

malgré la boue où ils enfonçaient jusqu'aux jarretières, malgré l'eau

dégouttant par les visières des schakos, les poils des grands bonnets,

les cornes des chapeaux verdis. Le troupeau bossu reprenait sa marche en

excitant la commisération des mères bavaroises, qui regardaient cela de

leurs balcons couverts par les toits avancés. D'autres bataillons

arrivaient contre l'empereur. Lui, répétait les mêmes phrases brèves,

déclamées vite avec un geste trouant la pluie vers les directions

mystérieuses. Et il semblait à tous ces hommes exténués que l'air

s'emplissait, sous sa main, de légions triomphales, accourues pour leur

gloire, leur fortune et leur joie. D'un coup d'épaule, ils rehaussaient

la bretelle du havresac sur leur dos en voûte. Ensemble ils criaient:

«Vive l'Empereur!» et puis, à la voix du sergent, repartaient, avides de

péril, curieux de leur courage à l'épreuve, déjà fiers d'une prochaine

apothéose. Lui galopait plus loin. La silhouette engoncée diminuait vite

parmi l'essaim d'état-major aux manteaux ruisselants que les chevaux

secouaient.

--Ah! lançait Cahujac, quel homme, tout de même, celui-là. Il n'a pas

peur.

--On perd son «quant-à-soi», dès qu'il parle, ajoutait le colonel.

--Il vaut bien tous les rois, jugeait Corbehem. Il les joue. C'est un

plaisir.

--Moi, avouait Tréheuc, sa parole m'entre par le gosier et me descend

jusque l'estomac.

--Et puis il nous aime. On voit ça sur sa figure, remarquait le

lieutenant Ulbach, en caressant son grand crâne d'ivoire carré, tout

chauve.

--Et que de gloire il donne à la République, mon bon! riait Marius. La

Nation grandit tant depuis qu'il la mène.

--C'est un homme dur, condamnait l'élégiaque, C'est la mort qui

fauche...

Le sous-lieutenant Gresloup restait immobile dans la contemplation de la

silhouette presque disparue.

--Je regarde, murmura-t-il. Je crois toujours que sur cette grosse

redingote grise une face de dieu ou de diable va se retourner et se

transfigurer comme au mont Thabor pour nous éblouir de lumière, ou nous

cracher du feu.

--Pourtant il a trahi ses croyances, les nôtres, en vue de son ambition.

C'est un pauvre esprit, contesta Bernard.

--Il continue l'œuvre de Robespierre. Il abaisse les monarques et les

tyrans, protesta Pitouët.

--C'est un fier soldat, dit Cahujac, en tous cas.

--Et qui sait commander aux peuples, dit le colonel.

--Il est la force de la Nation, assura Corbehem; le bras de la Liberté.

--Je ne sais pas ce qu'il est, ni ce qu'il fait, mais il vous retourne

le cœur, dit le maréchal des logis.

--Avec lui on se sent courageux, fort, et puis tout; et sans lui, on

n'est rien, marmonna le brigadier Yvon.

--Il est la mort; et nous l'aimons parce qu'il finira peut-être nos

douleurs, soupira l'élégiaque.

--Il est la gloire, dit Edme..., et il fait de nous des gens que leurs

actions enchantent. Il vous grandit à vos yeux.

--Il est la chance, dit Bernard; et nos intérêts le suivent.

--Il est l'exemple, dit Ulbach. On veut l'imiter.

--Bah! fit Gresloup, cherchez tous! Vous ne trouverez pas. Il est le

Destin, et nous roulons dans le torrent qui le mène aussi.

--Fataliste.

--Le fatalisme, c'est la philosophie du soldat... Qui prend la main?

Ils recommencèrent à jouer dans la grange qu'éclairait le triste jour

entré par le porche ouvert. Au dehors les bataillons défilaient

toujours, la nuque basse, le dos chargé. Beaucoup de soldats

s'appuyaient sur des bâtons afin de glisser moins souvent dans la boue;

et ils regardaient avec envie les officiers de dragons jetant des cartes

sur les écus, ou se versant la bière d'un pot de grès bleu.

Avec les chefs d'escadrons, le colonel faisait une partie de bouillotte.

Il aimait peu parler, en méfiance de son esprit rustique. Le maniement

des cartes donnait des prétextes convenables au silence qu'il imposait

volontiers, car la peur de la politique lui avait aussi fait découvrir

cet ingénieux moyen de clore les bouches folles. Le vicomte perdait

souvent. L'élégiaque avait de la veine. Le colonel jouait très bien.

Bernard compensait les pertes en forçant les mises. Ce fut leur grosse

occupation en dehors du service. Pendant ces heures-là, les bottes

suspendues à des ficelles séchaient devant les feux de paille.

Mais le soin des chevaux accaparait presque toute la vie. On manquait de

fers. Les caissons qui en contenaient n'arrivèrent pas, à cause des

mauvais chemins. Il fallut en acheter dans les fermes et les rétrécir.

Sous les hangars, la forge de campagne s'installait au premier moment de

la halte. Monté sur quatre roues, le grand soufflet activait le feu, et

bientôt les marteaux, maniés par de robustes Limousins, retentissaient

sur l'enclume. Or l'humidité des étables abîma la corne des sabots. Ce

fut une nouvelle maladie qui incommoda les animaux, dont la plupart

étaient affligés d'écorchures à l'endroit de la selle. Autour des bêtes,

chacun s'employait, instruit par la faconde du vétérinaire, un ancien

herboriste. Pitouët s'adonnait à l'étude des cartes et y contraignit

Marius, l'adjudant-major. Mais ceux-ci exceptés, tout le monde soignait

les «jambes du régiment», comme disait le colonel. Au milieu de cette

dure besogne, on apprit les héroïsmes de la division Dupont, postée sur

la rive gauche du Danube. Ses deux régiments de cavalerie, trois

d'infanterie et quelques pièces de canon avaient repoussé d'Harlach

soixante mille Autrichiens, qui tâtaient la ligne d'investissement en

l'espoir d'une retraite par la Bohême. L'extraordinaire attitude de ces

régiments avait induit l'ennemi dans l'erreur de croire que la grande

armée occupait en force le pays au nord d'Ulm. Au contraire, Ney, pour

obéir à Murat, y avait installé sans appui, malgré son sentiment et

celui de Lannes, la seule division Dupont. On sut vite tous les détails

de l'altercation entre les deux maréchaux et comment des amis les

avaient à grand peine empêchés de se battre. Napoléon, revenu

d'Augsbourg, donnait tort à Murat, prescrivait de rétablir le pont

détruit d'Elchingen pour enlever les hauteurs de la rive gauche, qui

commandent les approches de la citadelle.

L'ordre de marche arriva le soir, au beau moment de la partie de

bouillotte. Le colonel jura, formidable. Il venait d'envoyer les animaux

malades à la remonte du corps, afin qu'on les échangeât contre

quelques-uns de ceux pris aux chevau-légers de Latour. Ainsi la moitié

d'un escadron au moins se trouvait sans montures.

--On laissera les sapeurs..., dit l'élégiaque.

--C'est ça. Il y a un fleuve à passer, Monsieur... Tu as du bons sens...

Mon cœur! va... Sapristi... Si je me doutais qu'on passerait ce fichu

fleuve... On devait se battre ici, sur l'Iller.

--Napoléon a changé d'avis.

--Dites que les Autrichiens changent d'avis,

--C'est par leur gauche qu'ils manœuvrent, et non plus par leur droite.

--Alors on ne se bat plus à Memmingen dans deux jours?

--Non, à Elchingen, demain...

--Capitaine Pitouët, vous étudierez la carte du terrain depuis le

couvent d'Elchingen jusque la ville, rive gauche du Danube.

--Il faut arriver avec les sapeurs et la compagnie de pont.

--Notre brigade passe la troisième.

--Le pont sera construit à ce moment-là.

--On peut en commander un autre. Et alors?

--Les hommes malades?

--On les évacuera sur Augsbourg.

--Les chevaux des voitures n'ont plus de fers.

--Faites marcher la forge toute la nuit, s'il le faut.

--Qui a l'état des escadrons, capitaine Corbehem?

--J'ai celui de mon escadron, pas les autres.

--Les états sont-ils tenus en règle? Combien d'hommes indisponibles?

Pourquoi êtes-vous en retard pour ces états?

--Je comptais les faire écrire demain... Ce n'est pas ma faute;

l'empereur s'est trompé sur le mouvement des Autrichiens.

--Lieutenant Gresloup, montez à cheval et courez jusque la remonte; vous

tâcherez de reprendre nos chevaux ou ceux de l'échange.

--Il me faut un ordre écrit, mon colonel.

--Ah! que le diable les étouffe! Il leur faut des ordres écrits pour

ramasser un rond de crottin!

--L'état-major l'exige.

--Je ne suis plus colonel, alors, mais gratte-papier. Major, écrivez

l'ordre, je le signerai.

--Tous les hommes ont leur épinglette? Punissez les maréchaux de logis,

s'il en manque une seule...; vous entendez. L'empereur et le prince

Murat...

--J'ai huit hommes sans bottes dans ma compagnie...

--Qu'est-ce qu'ils en ont fait, ces bougres-là. Ils les ont mangées?

--Non, ils les ont brûlées en les oubliant près du feu.

--Bon, alors je deviens savetier, moi? Trouvez-les, vos bottes, où vous

voudrez. S'ils n'ont pas de bottes, je vous flanque quinze jours

d'arrêts, Monsieur; ça t'apprendra.

Et dans la minutie de ces détails innombrables qui consumait la vie de

chaque heure, les officiers s'embarrassèrent jusque le milieu de la

nuit. Les maréchaux des logis écrivaient à la hâte les ordres qu'on

expédiait aux détachements cantonnés dans les hameaux voisins.

Autour de la grande ferme, logis du colonel, la compagnie d'élite

stationnait dans deux métairies moindres. Pitouët, son capitaine, la

surveillait peu; le service des cartes et des plans l'occupait

davantage. Le sous-lieutenant porte-étendard était un vieux soldat

grisonnant, qui ne se souciait de rien, sûr d'obtenir, en faveur

d'héroïsmes passés, l'indulgence entière. Le lieutenant Mercœur y

commandait surtout. C'était l'ancien hussard qui avait combattu jadis

aux côtés de Bernard Héricourt. Échappé des forteresses de Bohême, il

avait, au retour, obtenu des grades, de l'avancement, l'autorisation de

servir dans la troupe du major, avant le départ de Boulogne. Duelliste

formidable, il décimait les compagnies des régiments rivaux. Au sien

même, nul n'osait lui tenir tête. Lorsque le lieutenant Gresloup eut

ramené du quartier général les chevaux de la remonte échangés contre

ceux malades, il quitta le convoi et les deux brigadiers commis à sa

garde afin d'aller rendre compte de sa mission. Quelques soldats

d'élite, admirant ces animaux, les réclamèrent pour leur compagnie et

les prirent au bridon. Narguant les brigadiers, ils en appelèrent à la

justice de Mercœur, qui déclara raisonnable de restituer les bêtes les

plus malades de son escadron contre celles ainsi confisquées et aussitôt

alignées dans les étables des deux métairies. Même il ajouta que, si le

sous-lieutenant Gresloup ne se croyait pas satisfait, lui, Mercœur, se

chargeait de lui apprendre les principes de la complaisance en deux

temps, quatre mouvements. Coiffé d'un bonnet de police vert à gland

d'or, les bras croisés sur la poitrine, le sabre battant les bottes, il

enjoignit de déguerpir aux conducteurs.

Cela rendit le colonel furieux contre la compagnie d'élite et contre

Héricourt, chef de l'escadron. Mais Bernard aimait le courage de

Mercœur. Il remit à plus tard sa sentence, ayant, dit-il, d'autres

chiens à fouetter, pour l'heure... Les brigands de l'élite ricanèrent de

voir les figures maussades, lorsqu'au petit jour le régiment se

rassembla devant leurs métairies. Grandis par les bonnets d'ourson

enguirlandés de tresses rouges, empanachés d'écarlate, ils profitaient

de leurs bons chevaux, surtout précieux un jour de bataille. Les autres

soldats murmuraient, disant: «Que faire sur cette bique; elle bronche

tous les quatre pas.--La mienne a des boulets écorchés. Son échine n'est

qu'une plaie.--Comment pourra-t-on charger?--Vraiment, on se fiche du

militaire.--Avec ça que les chefs font tout si bien.--L'Empereur s'est

trompé, puisque l'on change de direction, à cette heure.--Si la division

Dupont a repoussé les Autrichiens toute seule, c'est aux soldats qu'on

le doit. Nous ne sommes pas des tourne-talons autrichiens.--Nos généraux

peuvent bien respecter le militaire.--Les colonels aussi peuvent

respecter leurs dragons.--Je n'aime pas l'injustice...» Mais le major ne

fit aucune attention à leurs plaintes. Il plaça la compagnie de pont en

tête, suivie de la compagnie d'élite, puis les deux escadrons; et les

six cents chevaux s'ébranlèrent, devant les Bavarois du village, qui

tendaient à l'averse du matin leurs parapluies écarlates.

Comme on arrivait au Danube, le général fit arrêter le régiment au pont

d'Elchingen; il n'en restait plus que les chevalets. Derrière, toute la

division se rangea. Le jour se levait mal. On était au milieu de

Vendémiaire. Cependant la pluie cessa. Les soldats de Ney, Lannes et

Murat, en colonnes denses, se massèrent, avec peu de bruit, dans le

brouillard. On entendait l'eau clapoter. Les hommes appuyaient le menton

sur leurs fusils en songeant.

Peu à peu le jour éclaira l'autre rive.

Après une verte prairie, la colline d'Elchingen s'y dressa, couronnée

par le mur blafard d'un couvent. Le village y échelonnait des rues en

gradins. À mesure que la lumière croissait, on distingua les fenêtres

des maisons. Des lignes humaines se déplacèrent. À l'abri d'ouvrages de

campagne, marqués par la couleur de la terre fraîche, grouillait une

nombreuse infanterie qui entrait, sortait, se cachait derrière les

jardins, descendait au fleuve. On vit les artilleurs ennemis traverser

la prairie, détacher les pièces de leurs avant-trains, manier

l'écouvillon et le refouloir. Ils allumèrent les lances à feu et

restèrent à leur poste, immobiles. Un vent léger retroussa les plumes de

leurs tricornes. Seule, l'eau limoneuse et lourde les séparait du tertre

où les dragons attendaient. Les officiers se groupèrent autour du

colonel, qui croyait devoir faire entrer dans l'eau les sapeurs à cheval

pour établir les travées du pont.

--Tu sais, Monsieur; on en laissera des braves gens ici.

Tous hochèrent la tête, en souriant par ironie à leur possibilité de

vivre. Gresloup s'enfermait, dans son manteau. Il était vert. Bernard le

lui dit.

--Oui, répondit le jeune homme, je ressens, pour la première fois, la

peur. Le silence de ce peuple de grenadiers et de dragons me terrifie.

Tous ces gens pensent à la mort, comme moi. Ils se donnent des raisons

pour se résigner. Ils affectent une mine de deuil grave. Voyez ces

petits paysans de l'infanterie légère, qui se roidissent, les talons

joints, bien qu'on soit au repos. Ils veulent paraître résolus à tout,

et cependant ils pensent à des parties joyeuses, le dimanche, dans leur

village, à une tendresse de la mère ou de la maîtresse. Le vent froid

les glace. Nous, au moins, nous espérons de la gloire, des honneurs.

Aussi bien, la mort terminerait nos maux imaginaires. Mais eux qui

vivent pour boire, manger, dormir, aimer grossièrement et s'enivrer!

Quelle pensée les encourage? Craignent-ils seulement les gendarmes et la

fusillade, s'ils fuyaient? Ou bien le désir d'être grands devant

eux-mêmes par la victoire suffit-il à les convaincre?

--Je crois qu'ils ont le même sens de l'honneur qui nous fait aussi

résister aux tentations de la crainte. L'honneur conseille de rester

ici, devant ces bouches de canon, malgré les frissons nerveux du corps.

--Oui, je suis curieux de me voir agissant contre tous les instincts de

la conservation. Il me semble divin de relever la tête, tandis que mon

pied tremble sur l'étrier, en attendant la première décharge. Peut-être

va-t-elle disperser mes membres, me jeter sanglant et douloureux dans

cette fange de la rive; mais l'effort d'affronter cela m'exalte l'âme

sans que je puisse exprimer comment.

--Moi, qui ai déjà combattu, j'ai sur vous un avantage. Je sais que peu

seront frappés, malgré le fracas et les désordres de la bataille; et je

demeure presque certain que je ne tomberai pas. Pourquoi cette certitude

est-elle en moi? Je l'ignore. Je demeure presque sûr de ne pas mourir

ici, quel que soit le destin. Me voici tout à fait calme, soucieux

seulement de bien conduire les escadrons. Je pense cependant à ma chère

femme, à mes sœurs que j'aime, à de petits enfants dont je souhaite voir

la gracieuse jeunesse. C'est pour eux, pour leur fortune et l'honneur du

nom, qu'ici je me tiens au milieu de mes soldats en regardant grésiller

la flamme du boute-feu dans la main de l'artilleur autrichien. Ils

penseront à mon exemple, si je meurs; et je ne puis croire que de

l'autre monde je ne les verrai pas admirer mon souvenir. Cela me

satisfait.

--Et puis vous allez voir, lieutenant, cria Cahujac, comme c'est beau

l'ivresse de la gloire. Vous galoperez avec nous, sans autre raison que

le plaisir de vaincre.

--Sans doute, on revit la joie des vieux ancêtres qui se précipitaient

sur la proie.

--Mon Dieu, dit Edme, je ne rêve jamais de ma mère. Elle est morte il y

a si longtemps! Cette nuit elle est entrée. Je couchais au château de

Lorraine. Elle m'a dit de lui ouvrir sa chambre, parce qu'elle voulait

revêtir une robe neuve. Moi, je la savais sortie du tombeau pour une

heure à peine, je savais que dans une heure la mort la reprendrait, et

que ce serait, pour elle, un effroyable désespoir de mourir encore. Je

l'entendis dans sa chambre aller, venir. Elle dépliait la robe, elle la

mettait, elle approchait du miroir qui garnit le trumeau. Je me dis: «Si

elle reste trop longtemps contre la glace, l'heure passera; elle verra

ses joues se décomposer, ses yeux se ternir, ses narines se pincer, ses

mains pâlir. Comme elle s'épouvantera!...» Je m'épouvantais à l'avance

de cette épouvante. Enfin elle sortit, pimpante dans sa belle robe,

traversa ma chambre et s'en fut, toute gaie, comme pour se rendre à une

fête... Cela veut dire que je ne mourrai pas aujourd'hui non plus. Elle

est venue m'en avertir, n'est-ce pas?

Le trompette avait les larmes aux yeux et du sourire attendri sur les

lèvres. «Mon père n'occupe jamais mes songes...,» pensa Bernard; et il

fut très triste.

--Cela est sûr, dit Mercœur, les rêves ne mentent pas, la veille d'un

coup de chien. Trompette, tu resteras dans ta peau!

Il éclata de rire. Mais une rumeur s'éleva des champs d'hommes alignés.

Les guides de l'Empereur parurent, sous les vols de leurs pelisses

écarlates. Ils trottaient large, le pistolet au poing. Ils grandirent.

Leurs bêtes frôlèrent les dragons. L'Empereur s'avançait très vite. Ney

chevauchait à sa droite. Un rictus convulsif secouait la figure du

maréchal suivi par la horde des généraux, des colonels, hussards,

cuirassiers, dragons, artilleurs, aides de camp adjoints à l'état-major.

Murat fut au-devant de Napoléon, qui, arrêté, regarda dans sa lunette

les hauteurs fourmillantes d'Elchingen. On se trouvait sur une légère

élévation du terrain, derrière laquelle s'amassaient encore des

régiments de cavalerie. L'Empereur calcula le nombre des adversaires. De

sa main grasse et belle il comptait en frappant les doigts contre sa

cuisse, l'un après l'autre: «Il y a là vingt mille hommes!» assura-t-il;

et il nomma la division Dupont, dont le sort l'inquiétait. Bernard

n'entendit guère ses paroles. Murat secouait la tête et agitait la main

droite en retenant de la gauche son cheval impatienté.

La culotte blanche serrée sur ses cuisses nerveuses, la poitrine

cuirassée de plaques et de décorations, le maréchal Ney ne cessa de

dévisager son émule. Conciliant, Lannes souriait à l'un et à l'autre.

Murat défendit sa thèse, en indiquant les eaux troubles du Danube et les

points de l'horizon. Ney se rapprocha de lui, botte à botte, et lui

saisit le bras. Spectateur ironique, Napoléon les examinait. Ils se

parlèrent dans la figure. Les plumes blanches de leurs chapeaux

s'emmêlaient. Le cheval de Murat tâcha de finir la dispute en polkant.

Son maître lui infligea un violent coup de bride qui le fit fléchir sur

les jarrets. Le rictus convulsif tordait la bouche méchante de Ney.

Murat voulut déclamer qu'il avait obéi aux ordres de l'Empereur, qu'il

n'entendait rien à tous ces plans de commis, que, pour lui, il faisait

ses plans en face de l'ennemi, sous les balles; et par cette

affirmation, il semblait prétendre que son courage surpassait celui des

autres. Napoléon mit pied à terre et les traita de «grands enfants»,

puis se fâcha, leur enjoignit de faire silence. Ney tenait toujours

Murat par la manche. Il lui serra fort le bras: «Alors, venez donc,

prince, venez faire vos plans, avec moi, en face de l'ennemi!» D'une

secousse l'autre se dégageait. Ney piqua des deux et descendit au galop

jusque la rive, avec quelques aides de camp. À peine y fut-il que les

pièces autrichiennes flambèrent, tonnèrent. Il poussa son cheval dans le

fleuve; la mitraille fit voler des éclats de bois en touchant le premier

chevalet du pont. Cent fantassins couchés le visèrent de l'autre rive.

Les balles traçaient des sillons dans l'eau entre les jambes de son

cheval. Un adjoint d'état-major et un sapeur tâchaient de mettre la

première planche sur le chevalet. L'officier grimpa le long de la poutre

à la manière des singes. Il appuyait sur les clous ses bottes à

l'écuyère. Blafard dans sa barbe blonde, le sapeur aidait

maladroitement, gêné par le poids du bonnet d'ourson qui menaçait de lui

couvrir les yeux quand il se baissait. Il le releva d'une main, poussa

de l'autre la planche que tirait de son mieux l'adjoint, juché en haut

du chevalet. D'autres gens entrèrent aussi dans le remous qui

rejaillissait sous l'éraflure des balles. Un paquet de mitraille cribla

les madriers; un autre: et, comme plusieurs soldats entraînaient de

nouvelles planches, le sapeur à la barbe blonde se trouva subitement sur

une seule jambe; le sang pleuvait de l'autre cuisse, moignon déchiqueté

d'où pendirent la viande et des lambeaux de drap. Il lâcha son bonnet à

poil pour s'affaisser dans la vase. Sans plus s'occuper de lui qui

hurlait effroyablement, les autres dressèrent les poutrelles que

l'officier d'état-major attirait à lui, qu'il plaçait méthodiquement, en

dépit des balles arrachant le nez de l'un, renversant l'autre d'une

formidable pichenette, trouant des mains, crevant des schakos. Le

maréchal appelait toujours des hommes; les sergents poussaient les

escouades à coups de crosse dans le sac. Il y eut une bousculade. Des

soldats hésitèrent et se débattirent, se refusèrent au péril. Furieux,

Ney leur cria qu'ils étaient des lâches, indignes de leur uniforme; et

lui-même s'exposa davantage. L'eau submergea ses bottes. Mais deux

caporaux encore s'affaissèrent l'un sur l'autre, en râlant. Leurs

schakos seuls dépassaient la surface liquide. Alors cinq officiers

quittèrent la compagnie au bord du fleuve, et, abandonnant la rébellion

des soldats, coururent jusqu'au chevalet, l'escaladèrent,

s'équilibrèrent sur les premières planches du tablier qu'ils achevèrent

de joindre. À ce moment, une batterie française commença le feu contre

les artilleurs autrichiens, leur culbuta quelques servants. L'exemple

des officiers entraîna des voltigeurs, qui atteignirent aussi le tablier

en y portant des matériaux; car le maréchal Ney demanda les noms de ceux

parvenus en haut et les nota sur son carnet, promesse ostensible

d'honneurs, d'avancement.

Ce geste du maréchal sauva tout. La compagnie entière se rua dans le

fleuve, bouscula les peureux. Quelques-uns le frappèrent. Des poings

patriotes mirent en sang les figures timides. En une minute, les bois

réunissant les deux chevalets furent couverts d'une cohue active, qui

s'empressa de hisser d'autres planches, et dont une partie tirait des

salves contre les Autrichiens. Ce fut une agitation héroïque. Les

travailleurs s'insultaient, besognaient, repoussaient les cadavres de

ceux atteints; les tireurs chargeaient en hâte. Des corps tombaient à

l'eau sans intéresser personne, chacun ne songeant qu'à finir vite le

labeur pour se venger de l'ennemi. La rage exaspéra ceux qui recevaient

des blessures légères, mais douloureuses, qui enveloppaient dans le

mouchoir leurs doigts amputés d'une phalange, ou qui saignaient d'une

écorchure au sourcil. Presque tous furent frappés. Ils montraient le

poing aux ennemis, dont le tir ne se ralentit pas. Ney continua de

proclamer à haute voix les noms de ces héros fébriles aux capotes

bleues, qui, le fusil en bandoulière, poussaient les poutres de travée

en travée, parmi les culbutes suprêmes des camarades atteints et les

jurons de ceux portant la main à leurs oreilles ébréchées, à leurs joues

ouvertes, à leurs jambes traversées.

--Hein, l'honneur? disait Gresloup à Bernard. Pour un pauvre grade ou

une décoration, les voilà deux cents qui affrontent la mort.

--Et dire que nous restons ici sans bouger, nous autres, gronda Mercœur.

--J'enrage de voir les nôtres massacrés, et de ne pouvoir sabrer ces

artilleurs, leur courir dessus au galop, jura Edme, tout pâle de colère,

les yeux agrandis.

Bernard aussi frissonnait de contenir sa fureur. Il s'empêchait à peine

de crier des encouragements aux voltigeurs du 6e léger. Il eût voulu

leur offrir mille conseils sur la manière d'arranger les poutres et de

riposter à l'ennemi. Il eût voulu bondir au milieu d'eux afin que la

rapidité de la besogne triplât. «Ah! si on nous avait laissé faire avec

nos sapeurs, le pont serait fini! On défilerait déjà,» grommelait le

colonel, dont les bajoues tremblaient de colère sur son haut col rouge;

à chaque homme tombé, il ne retenait plus un geste de fureur.

En bas, les grenadiers du 39e, une compagnie de carabiniers, poussaient

doucement leurs officiers vers le fleuve en vociférant, les cous tendus.

Tout le monde parlait, au mépris de la discipline. Les soldats

discutaient entre eux. La plupart prétendaient franchir le fleuve à la

nage. Même les carabiniers menèrent leurs alezans dans l'eau jusqu'au

poitrail, cela d'autant mieux que les tirs ennemis convergeaient tous

maintenant sur les travailleurs du pont. L'armée entière admirait les

gestes d'un jeune lieutenant qui assurait, au moyen de cordes, la

jonction des poutrelles. Bel homme, vif, élégant, il sautait avec

adresse les intervalles béants, enjambait les morts et ficelait les

planches. Son audace enchanta.

«--Est-il superbe, l'animal, disaient les soldats.--Rien ne

l'arrête.--Regarde, il a l'air d'être au jeu de paume.--Il n'a pas froid

aux yeux.--Vois donc, il protège les hommes en les cachant avec ses

épaules.--C'est crâne.--Moi je l'aime, cet homme-là.--Et moi donc.--Ça

vous donne envie d'être jolie fille pour l'embrasser.--Il ne doit pas

manquer de femmes, sûr!--Je ne voudrais pas amener la mienne ici. Je

serais plus vite cornard.--Aïe donc; il a baissé la tête à temps. Voici

l'autre qui tombe.--Les canailles! Ils tirent sur son hausse-col. Le

cuivre fait point de mire.--Gare la bombe!--Sacré nom, il l'a échappé

belle!--On se mange le sang à rester là comme des harengs dans le

tonneau.--Au moins, lui, il se remue.--N'empêche, ils ne sont pas

beaucoup ceux qui restent auprès.--C'est leur sacré canon qui les

démolit tous.--Vlan, encore un qui plonge! C'est du manger pour les

poissons.--Il ne bronche toujours pas, le lieutenant!»

Presque seul, et couvrant de son corps bleu les soldats qui lui

passaient les matériaux, il réussit, après plusieurs essais qui tinrent

anxieuse l'attention des régiments, à fixer une poutre sur

l'avant-dernier chevalet. Comme il riait aux acclamations répétées par

cinq mille voix viriles, il parut brusquement sans tête, et s'effondra

en rougissant les eaux où il vint choir. Aussitôt un seul cri de fureur

jaillit des poitrines. Tous les fusils tonnèrent aux mains françaises.

Le pont se noya de fumée. Une clameur panique s'étendit sur les dix

mille têtes militaires en attente et secoua l'âme de Bernard, qui, d'un

grand coup de poing, frappa ses fontes: «Nom d'un nom!» La colère de

l'armée centupla. Elle s'élançait du pont où l'activité devint démence

dans le nuage opaque. Elle émut les innombrables figures des bataillons.

Tous les plumets s'agitèrent. Toutes les voix hurlèrent. Le grand corps

se sentait atteint au cœur, dont toutes les forces venaient de chérir le

beau lieutenant courageux. On ne sut quel clairon sonna la charge. À la

suite des voltigeurs du 6e rués par deux planches vacillantes sur

l'autre rive, les grenadiers du 39e coururent comme une seule bête velue

de ses bonnets à poil, hérissée de ses baïonnettes, entraînant ses

officiers trop faibles et les carabiniers qui avaient mis pied à terre.

Cette vivante avalanche ébranla les poutres, qui craquèrent sous son

poids roulant. Affolée d'une rage unique, elle passa le fleuve, qui

rejaillit sur les cadavres précipités, elle sauta dans les eaux de

l'autre berge, atterrit, pour culbuter enfin le tonnerre et les éclairs.

Certain du succès, Napoléon répondit insolemment à Lannes que la fureur

des hommes gagnait aussi. Le maréchal reprochait à l'empereur ses

complaisances pour Murat, qui avait disparu, et dont l'impéritie

nécessitait ce passage du fleuve sous le feu meurtrier.

On entendit qu'il traitait de «pantin» et de «sauteur en liberté» le

beau-frère de l'Empereur. Mais le cours impétueux des bataillons ne

s'arrêta plus. Il cacha le groupe d'état-major, où l'on se menaçait en

s'insultant. Toutefois Héricourt put encore entrevoir Napoléon qui se

décroisait les bras et jetait de rage son chapeau. Un général courut le

ramasser, tandis que Lannes marchait à grands pas en levant les bras au

ciel. Dans la fureur de tous, l'altercation demeura secrète. La

cavalerie de Ney martelait les bois du pont, aux mugissements de ses

mille colères. Elle passa. Elle prit terre, elle s'engouffra dans les

carrés autrichiens de gauche, et balaya la prairie.

Bientôt les hauteurs d'Elchingen pétillèrent d'une fusillade illimitée.

Le 6e léger, les 39e, 62e et 76e régiments enlevaient l'amphithéâtre du

village, maison par maison. La montagne soufflait les tonnerres de sa

nombreuse artillerie. Des petits nuages ronds enflaient, s'élevaient, se

déchiraient pendant que l'écho des explosions roulait dans les régions

basses du ciel.

Impatient, Héricourt assista de loin. Sa division ne passa point le

fleuve ce matin-là, mais il vit, tout le jour, les forces françaises

défiler sous son régiment, avec la même fureur énervante. Murat

demeurait introuvable. Le soir seulement, après bien des convois

d'artillerie et les voitures de la compagnie Breidt, alors que l'orage

de la bataille commençait à s'éteindre, on arriva sur l'autre rive, dans

la petite prairie: elle n'était plus qu'un marécage de fange. Maniant

pioches et pelles, les prisonniers autrichiens creusaient des fosses

pour les morts qu'on enterrait tout nus, dépouillés déjà par leurs

camarades et les rôdeurs de l'armée. Une vieille femme traînant un âne

attelé à une brouette recueillait les bottes de dragons et les

chaussures d'infanterie. Pour un liard ou deux, les Autrichiens les

arrachaient aux jambes raidies des cadavres.

La division garda trois mille prisonniers, foule blanche de paysans

styriens et moraves qui se réjouissaient bruyamment d'avoir trompé les

chances de mort. Assis autour de grands feux, ils mangeaient du lard cru

et fumaient leurs courtes pipes de soldats; en demandant aux dragons

alsaciens s'il était vrai qu'en France ils remplaceraient, au travail de

la terre, nos conscrits. Vaguement ils redoutaient un servage qui se

prolongerait, toute la vie, sous une autorité féodale. On ne les

détrompa guère; ils s'en alarmaient.

Déjà le fleuve rejetait au rivage les soldats du 6e léger tués à

l'affaire du pont. Avec des râteaux de faneuses, les prisonniers

tirèrent les corps de l'eau; la vieille ramena de ce côté son âne

traînant la charrette pleine de souliers et de bottes. Toute la nuit,

elle rôda dans les environs des bivouacs. Edme voulut lui adresser un

coup de carabine. On la voyait boiter dans l'ombre. Couvertes de leurs

grands manteaux, les sentinelles veillaient sur le repos fiévreux des

hommes. Le bruit vint à travers Elchingen, par l'intermédiaire des

artilleurs, que la bataille recommencerait au matin; et ce fut alors une

nouvelle fureur contre la ténacité de ces Impériaux toujours vaincus, et

qui faisaient payer de tant de morts leur défaite inéluctable. On dormit

peu dans les manteaux. Les voix du canon se répondaient sur les

hauteurs. Rendus inquiets par les murmures du fleuve, les chevaux se

battaient le long des cordes; quelques-uns rompirent leurs attaches, en

sorte que, toute la nuit, les alertes se succédèrent. Sur le pont

cahotaient à la file des caissons régimentaires, des voitures de

cantiniers, des attelages d'artillerie et des forges mobiles, qui

allaient rejoindre le corps de Ney, qui précédait ceux de Lannes et de

Murat.

Au petit jour, Bernard gelé se mit en selle pour apprendre que

l'archiduc Ferdinand, sorti d'Ulm avec sept mille chevaux et un corps

d'infanterie, avait forcé les lignes de la division Dupont, puis rejoint

les Autrichiens de Werneck, empêchés par la bataille de rentrer dans la

place. La faute de Murat et de Napoléon compromettait l'excellence du

premier avantage. On prétendit que l'archiduc, tombé sur les dépôts et

les bagages de l'armée, avait enlevé les postes de communication, une

partie du trésor impérial, la moitié des équipages de camp, une foule

d'isolés, de malades et de traînards. Le colonel s'indigna.

--Hein, Pitouët, le voilà ton empereur, mon garçon... Il ne couvre même

pas ses bagages, et il laisse couper sa communication... Heureusement

que Soult a enlevé Memmingen et ses cinq mille hommes de garnison: nous

aurons peut-être comme ça une deuxième place d'appui avec Augsbourg...

Nous voilà bloqués au milieu de la Bavière à cette heure... Les

Austro-Russes nous menacent à l'est, l'archiduc Ferdinand au nord, Mack

à l'ouest, et si le prince Charles revient d'Italie par le Tyrol, nous

l'aurons au sud... Eh bien! moi, j'ai toujours dit que ça lui arriverait

un jour ou l'autre, à ton empereur, cette affaire là! Ça ne réussit pas

éternellement de se fourrer entre le loup et le renard.

--C'est la théorie de la manœuvre d'armée enlignes extérieures, expliqua

le major.

--Hé! Je m'en f... bien de sa théorie, et de ses lignes extérieures,

Monsieur!... Voilà où nous en sommes... à présent... Des rats pris dans

une ratière. C'est mon avis.

--Praxi-Blassans me disait à Strasbourg que nous trouverions ici la fin

de nos triomphes.

--Il m'a l'air d'un malin, tu sais, Monsieur, ton beau-frère. C'est mon

avis, à moi, hein?

Le long des rangs, la nouvelle se propagea, s'exagéra:

«L'empereur?--Sait-on?--Le trésor de l'armée est pris.--La communication

est coupée.--À Munich, les Russes assiègent Bernadotte.--Ecoute-le.--Il

dit que les coureurs de l'archiduc Charles ont été vus à la descente du

Tyrol par l'arrière-garde du maréchal Soult.--Les troupes de Mack

reprennent l'offensive contre le plateau. Nous allons y marcher.--Tenez,

voilà le corps de Lannes qui défile par colonnes sur la gauche.--Ça y

est. Nous sommes f...--Chacun son tour.--On va pourrir dans les prisons

de Moravie.--Ou sur les pontons anglais.--Tu peux écrire à ta famille,

Jean.--Moi qui voulais devenir vice-roi.--Et moi connétable!--Oh! les

Corses, c'est traître.--On l'a bien dit, en Brumaire.--Vous n'avez pas

voulu croire.--Les tyrans ramènent Capet et sa clique.--Les patriotes

paieront les violons!--Ça va être notre tour d'aller crever de fièvre à

Saint-Domingue, comme ceux de l'armée du Rhin.--Ce bandit de Buonaparté

en a-t-il fait périr, là-bas, des braves qui aimaient trop la

République!--Des cent mille hommes, que je te dis.--Voilà ce que

c'est.--Fallait pas le laisser faire.--Bon, le canon qui recommence à

gueuler.--Où çà?--Sur le plateau, après le couvent d'Elchingen!--Les

Autrichiens qui attaquent!--Parbleu ils nous savent

bloqués!--Regarde-moi cet aristo dans la calèche! Il ferait mieux

d'étudier ses cartes et d'assurer le service des reconnaissances!»

Dans une large voiture de campagne, les généraux de la division prirent

les devants au trot d'un attelage qu'un postillon conduisait. Ils

feignirent de ne rien entendre, de paraître attentifs à ce que l'un

regardait dans sa lunette, dont il allongea les cylindres. Leurs chevaux

d'armes, derrière la voiture, trottaient aux mains de chasseurs d'élite

haut panachés d'écarlate. Il y eut des ricanements de colère, aux

bouches des bas officiers, un long murmure des soldats ensevelis dans

leurs grands manteaux. C'était un singulier véhicule contenant deux

banquettes de vis-à-vis, reliées au milieu par une autre tout étroite,

sur laquelle s'étalaient cartes et plans. Un adjoint d'état-major

occupait la quatrième place avec de gros portefeuilles en piles sur les

genoux. Deux fourgons clos suivirent. On entendit à l'intérieur un bruit

de vaisselle dansante. Aussi les quolibets partirent de tous les rangs.

--Ne cassez pas les bouteilles, les marmitons, ça gâterait la volaille.

--Bois un coup à la victoire des Autrichiens!

--Silence dans les rangs! cria Bernard indigné...

--Colonne, en avant!

Les chevaux mâchèrent le mors, et la division s'ébranla... On gravissait

la pente d'Elchingen. Les premières maisons parurent trouées par les

bombes, et ne tenant plus qu'à l'aide de leurs croix de poutres. Les

prisonniers avaient seulement rejeté les morts sur les côtés des rues

tortueuses. L'eau des ruisseaux refluait contre leurs faces vertes,

noyant leurs chemises jaunes et leurs poings, serrés par la douleur des

agonies. Bien peu avaient encore leurs uniformes; plus un n'avait de

chaussures. Les détrousseurs de cadavres étaient passés. Des culottes et

des basques d'habit, toutes les poches sortaient à l'envers. Nulle âme

vivante ne se montra. Des chattes miaulaient sur les toits,

lamentablement; quelques chiens flairaient le sang sur les corps nus de

petits rustres gras, de citadins aux visages fatigués, de colosses

formidables tombés d'une masse, d'enfants chétifs que la mort avait

rendus sévères, et dont elle avait mouillé les mèches sur les tempes

creuses.

«Tiens, mon vieux, voilà comme sera ta viande tantôt!» se disaient les

dragons. Ou bien ils plaisantaient les choses mobilières en évidence

dans les maisons démantelées; la robe de femme jetée sur une chaise, le

plat oublié, la bouteille vide au coin d'une table, l'horloge de bois

continuant son tic tac à l'angle du mur lézardé, les dépouilles des

moutons abattus dans une cour et qui emplissaient une charrette avec les

os et les intestins laissés par l'appétit repu des maraudeurs. Plus

haut, les Guides de l'empereur se tenaient à la tête de leurs chevaux

bridés. Ils prétendirent que Murat et lui avaient une entrevue dans le

couvent d'Elchingen; et l'on sortit du village pour occuper un plateau

boisé. Sur les ondulations de gauche, les masses d'infanterie

attendaient derrière les faisceaux, autour des voitures de cantines,

tandis que, par les chemins, se succédaient des caissons régimentaires

et des attelages d'artillerie allant au bruit du canon. Lugubre, il

tonnait par coups distincts.

On resta là beaucoup de temps. On trottait d'heure en heure pendant une

demi-lieue. La réserve de cavalerie s'assemblait. Le soleil finit par

percer les nuages. Il éclaira les casques d'un peuple de dragons en

ligne. À un moment, on aperçut, entre des bois, les trois tours de la

cathédrale d'Ulm dans un fond où crépita tout le jour de la fusillade,

où se précipitèrent, à midi, les détonations des pièces. «Voilà, voilà!

Napoléon jette Lannes et Ney sur les pentes qui approchent la citadelle,

déclama Pitouët, ravi. C'est un fameux homme tout de même! Si l'ennemi

nous entoure d'une bague de fer, comme vous dites, il va d'abord briser

le chaton.»

En effet, les infanteries peu à peu s'écoulèrent par les ondulations de

gauche vers les fonds et la ville. Des convois les remplacèrent: les

voitures grises de la compagnie Breidt, les équipages d'état-major, les

charrettes des petits trafiquants qui portaient chacune un baril

d'eau-de-vie, et des femmes en haillons enveloppées de châles,

accroupies sur le siège, derrière les croupes des mules.

«L'idéal d'un peuple! L'eau-de-vie et les filles, le rêve et l'amour,»

dit l'élégiaque.

On avança davantage l'après-midi quand le canon se fut mis à gronder par

devant. Et le bruit courut qu'on marchait au secours de la division

Dupont engagée avec les troupes de l'archiduc Ferdinand ou du général

Werneck. Cela rendit toutes les inquiétudes. Le colonel reçut l'ordre de

prendre une allure rapide, et l'on dépassa les unités de cavalerie, qui

attendaient les ordres à la tête des chevaux. Les officiers, assis sur

leurs manteaux, interrompaient leurs causeries pour avoir des nouvelles

qu'on ne pût leur donner. Le major prit la tête avec son escadron. Le

colonel trottait ensuite devant la compagnie d'élite et les sapeurs. La

troupe de l'élégiaque fermait la marche. Mais lui demeura près du major

pour démontrer à Edme comment les impénétrables forêts de Germanie

s'étaient, depuis les allégations de Tacite, éclaircies. Edme gardait le

silence, soucieux de la bataille qui les entourait sans qu'ils vissent

rien. Aux monts dominant Ulm, l'artillerie aboyait, furieuse, derrière

la gauche. En face, plus loin que les bois où l'on trottait, des

détonations se rapprochèrent, et ils finirent par tomber sur un poste de

voltigeurs loqueteux, encroûtés de boue, qui appartenaient aux régiments

légers de la division Dupont. Ces hommes annoncèrent qu'on tiraillait

depuis la veille contre le corps isolé du général Werneck. L'ennemi

semblait alors vouloir se retirer par Nordlingen. Ils étaient là pour

observer la route. Les pauvres gens se battaient depuis six jours contre

des forces cinq fois supérieures. Ils n'en pouvaient plus. Quatre

dormaient dans l'herbe et ne se réveillèrent pas. Les dragons offrirent

de l'eau-de-vie pour tremper le biscuit qui cassait les dents des

autres. Il y en avait quelques-uns de blessés. Des mouchoirs à carreaux

bandaient leurs mâchoires sanglantes et des mains crevées.

Ils profitaient cependant de la halte pour nettoyer leurs fusils et

redresser leurs baïonnettes.

Plus loin, on reconnut les pelisses blanches au dos des vedettes du 1er

hussards. Ils allaient doucement, selon le pas de leurs petits chevaux

poilus, le long des arbres. Leur capitaine, jeune homme qui buvait dans

une timbale de vermeil prise à l'opulente cantine de son porte-manteau,

expliqua tout de suite la bataille, au moyen d'une éloquence

inépuisable. De son ongle admirable, et sur la carte de Pitouët, il

marqua les positions de l'ennemi, le trajet accompli depuis cinq jours

aux environs d'Ulm pour empêcher vingt-cinq mille Autrichiens de forcer

l'investissement. Il indiqua la route, et la direction. Ses chefs

tâchaient de déborder légèrement la droite ennemie.

L'approche du péril rendit à Bernard cette fièvre guerrière dont il

aimait souffrir. Rien ne lui sembla plus mériter son attention. Courir à

la tête de ses hommes et parvenir juste au point cherché par les

hussards; dominer alors la marche de l'archiduc Ferdinand, cela devint

la seule chose qui méritât de vivre. Il craignit que le soir ne

s'assombrît avant qu'il le pût et lança la compagnie Cahujac à travers

bois. Gresloup resta près de lui avec vingt chevaux. Ulbach et ses

Alsaciens filèrent droit sur un village afin d'interroger les habitants.

Les habits verts eurent vite diminué dans l'encaissement du chemin

creux.

«Oh! disait-il à Edme, comme c'est attachant de confier ainsi son désir

à l'obéissance de vingt soldats qui le réalisent. Songez à ce qui se

passe aujourd'hui, à la grandeur de ce jeu. Enfermés, ce matin, dans un

cercle de mort, nous le brisons ce soir par une manœuvre étendue sur dix

lieues. Comment ne pas se croire un seul corps, dont le bras gauche,

Ney, Lannes, abat, tandis que la poitrine, la division Dupont, refoule,

et que nous, l'élan le plus lointain de l'armée, nous courbons la main

droite pour fendre le cercle en deux parties: l'Autrichienne de Werneck

et de l'archiduc, la Russe encore maintenue par Bernadotte à Munich.

Comprenez-vous, Edme, la grandeur de cet effort, et comme il est

magnifique de le réussir.--Oui, major,» répondit Edme; mais il mordait

ses lèvres afin de ne pas gémir, tant étaient endoloris ses reins que

secouait l'arçon depuis douze heures.

Au village, Ulbach avait pris seize blessés autrichiens dans une

charrette; de loin, les dragons avaient tué les chevaux. Ces pauvres

diables avouèrent que l'archiduc les précédait à peine de trois heures.

Ils s'étaient attardés peu de temps pour recommander aux paysans leurs

moribonds. Autour d'eux et des Français, les rustres du village

voulaient vendre de la bière et des saucisses, du pain. Ils tendaient la

main, désireux qu'on y plaçât l'argent d'abord. Un vieux dételait les

chevaux morts afin d'obtenir le bénéfice de l'équarrissage.

Les Autrichiens l'injurièrent; mais les paysans prirent parti pour le

vieux et dirent que l'empereur Napoléon lui donnerait droit, qu'au

surplus les Impériaux avaient dérobé animaux et charrettes à des gens de

Bavière, qu'ils étaient des voleurs, que les Français les pendraient

tous. Un enfant jeta du crottin à la figure d'un prisonnier. Ses

camarades éclatèrent de rire et l'imitèrent. En une seconde, les blessés

furent couverts d'épluchures, contusionnés par les tessons. Les

moribonds hurlèrent. Rasée de tous ses doigts, une main rouge

protestait. Un gamin grimpa dans la voiture, puis frappa du bâton ceux

qui ne pouvaient se mouvoir. Ce fut Edme qui mena son cheval dans la

cohue; il distribua des coups de trompette sur les têtes des brutes qui

criaient à tue-tête: _Hurrah für kaiser Napoleon!_ Le lieutenant Ulbach

dut faire protéger la charrette; il ne livra les chevaux tués qu'à la

condition de nourrir et d'abreuver les Autrichiens. On dut aussi

employer la force pour obtenir des logis. Très tard Cahujac revint avec

des indications excellentes, que Pitouët nota le long de ses cartes

étendues sur une vaste table, éclairées par d'atroces chandelles

puantes. Leurs flammes, à trembler sans cesse, fouettaient d'ombres

tragiques la figure du colonel chevauchant une chaise de bois, et qui

ronflait bruyamment, endormi par les discussions de Bernard, de Gresloup

et de Pitouët, relatives au chemin des escadrons. L'élégiaque écrivait

des lettres. Dehors c'était un immense piétinement de chevaux, les

appels des patrouilles, les rires des soldats, croyant à leur victoire,

après l'appréhension de la défaite.

La journée du lendemain fut une promenade joyeuse.

Autour des noirs sapins, le soleil d'octobre illumina les bois d'or et

de cuivre. Les chevaux foulaient, alertes, une terre battue par les

pluies récentes, ensuite séchée, une terre bonne au sabot. Sous le

chaume des villages, les balcons de bois contenaient des femmes. Les

méfaits des Impériaux indignaient de vieilles paysannes se désolant sur

la place de leurs meules brûlées. Elles souhaitèrent le triomphe de La

France, qui châtierait les incendiaires. Sous les pieds des bêtes, les

lièvres sautèrent du sillon, fuirent entre les colonnes, qui les

saluèrent de cris et de jurons. Des compagnies de perdreaux jaillirent

aussi de la terre, s'éployèrent à tire-d'aile, se posèrent loin pour

repartir à la nouvelle approche des pelotons. On s'animait à cette

chasse vaine. Edme réserva des pierres dans ses fontes; il les lançait

contre les lièvres éperdus, puis courait sus aux chevreuils détalant à

travers le buisson. Ses joues s'empourprèrent. Mais les bêtes

disparurent vite. L'immense chevauchée française retentissait partout,

en bruits de forces trottantes, en tumulte de conversations farceuses,

en chansons. Les soldats reprenaient l'hymne national qui avait conduit

au combat les armées du Directoire. Maintenant cela devenait la voix de

leur énergie triomphante:

_Veillons au salut de l'Empire,

Veillons au maintien de nos droits.

Si le despotisme conspire,

Conspirons la perte des rois!

Liberté, que tout mortel te rende hommage!

Tremblez, tyrans, vous allez expier vos forfaits!

Plutôt la mort que l'esclavage,

C'est la devise des Français!_

Ceux de la compagnie d'élite eurent bientôt pendu à leur selle des choux

magnifiques cueillis dans un champ. Les Gascons de Cahujac enlevaient

des grappes aux ceps. La grande joie, ce fut un troupeau de porcs

abandonnés dans un chemin creux par les fuyards et qu'on poussait à

coups de pointe devant les rangs de la compagnie Corbehem.

Roses et fangeuses, sanglantes, les brutes désespérées grognaient avec

des voix d'enfants ronfleurs. Elles titubaient aux ornières, se

bousculaient entre les talus du chemin, formaient une seule masse

culbutante, que les pelotons laissaient en arrière, bien à regret. Car

les maréchaux des logis pressaient la hâte. Mais tout à coup un

commandement d'arrêt fit que la compagnie d'élite se trouva proche du

troupeau.

Plusieurs soldats glissèrent de selle. Ils saisirent aux oreilles les

animaux hurleurs, les retournèrent sur le dos et leur enfoncèrent le

sabre dans la gorge, pendant qu'un camarade agitait de bas en haut la

patte de l'épaule, afin que tout le sang se répandît. Deux ou trois, à

genoux sur la palpitation de chaque victime, les égorgèrent proprement,

sans pitié pour des agonies sifflantes. Ils les saignèrent, les

fendirent, les dépecèrent et garnirent leur arçon d'une nouvelle

conquête, tandis que, devant eux, défilait un escadron d'artillerie à

cheval qui emmenait ses batteries vers la droite.

Plus tard on trouva des chariots abandonnés par l'ennemi et contenant

des cuves de vin gris. Tous les bidons se remplirent.

On allait toujours. Pleins de rustres épeurés, les hameaux furent comme

des pierres que l'inondation atteint, couvre et dépasse. Les paysans

comptaient les têtes de cochon pendues aux selles, les choux et porreaux

liés dans les courroies du portemanteau, les chèvres que la corde

attachait au troussequin et qui suivaient en bêlant le trot de

cavalerie, les volailles gloussant au fond des bissacs. Enfumés par

leurs longues pipes à fourneau de porcelaine, ils regardaient cette

prise de leur sol, les mains au pont des culottes, sans rien dire.

Les dragons refoulèrent devant eux toutes les bêtes de la terre. Les

essaims d'abeilles rousses fuyaient aux ruches, les colombes aux

pigeonniers, les perdrix aux emblavures lointaines, les lapins aux

bruyères des bois. Des milans, au ciel, faisaient de grands cercles

avant de se précipiter sur les lièvres momentanément blottis.

--Voyez, major! dit Edme, nous rabattons le gibier pour l'épervier qui

plane. Tenez le voilà qui s'élève avec sa proie morte!

Tous les yeux humains regardèrent.

L'on alla. La soif râpait la langue. Les crinières dansaient sur les

encolures des chevaux, au bout des casques. Le soleil redescendait à

l'occident, lorsque Augustin et son joli cheval rejoignirent les

dragons. Il reliait à leur division la brigade de cavalerie Treillard du

corps Oudinot. Les grenadiers allaient paraître.

--Ah ça! mon frère, vos hommes tiennent étal de fruiterie et de

charcuterie sur leurs selles. Nous ne ramassons que des blessés et des

prolonges vides, nous autres.

Bernard s'informa des opérations. Ney, Lannes tenaient les hauteurs qui

dominent la citadelle d'Ulm. Jaloux de leur victoire, Murat jetait les

colonnes aux trousses de l'archiduc. L'amie d'Augustin ne pouvait pas

suivre le mouvement. Navré, il craignit qu'elle n'eût été surprise au

moment où les Impériaux avaient coupé la ligne de communication.

L'espoir de son mariage ne le quittait point. On avait échangé les

bagues. Il montra le brillant énorme qui chargeait le mince anneau d'or.

Ayant admiré, l'élégiaque cita des phrases de Gœthe sur l'amour.

Plusieurs dragons réussirent à cerner un lièvre qu'Edme poursuivait.

L'animal fut se tapir entre les sabots de son cheval. Il le cueillit.

Tenue par les pattes de derrière, la bestiole se débattait. Il l'assomma

contre sa botte en lui heurtant le crâne.

On passa les odeurs fraîches d'une forêt. Les chevaux trébuchèrent dans

les sentes montueuses. Comme on en sortait, on vit le sol nu du plateau

couvert de lièvres et de lapins qui fuyaient de toutes parts. Une harde

de chevreuils bondit, aux premiers dragons aperçus. Bientôt ce fut un

grand cerf qui galopa les oreilles en arrière, et la tête lourde de ses

bois. Edme piqua des deux, avec les Gascons de Cahujac. Les chevreuils

sautèrent une souche; le cerf rejeta sa ramure sur le dos et fila. Les

éclaireurs poursuivirent, franchirent l'arbre, culminèrent à une crête,

dévalèrent un talus, tombèrent dans un chemin creux où mugissait un bœuf

résistant à la corde que tiraient plusieurs Tyroliens, le fusil en

bandoulière. Des chevreuils et du cerf, les croupes s'éclipsèrent entre

les sapins. Or les dragons entouraient les tyroliens surpris, qui mirent

les mains devant les naseaux des chevaux afin de ne pas être renversés.

Ahuris les uns et les autres, ils s'empressèrent de dégainer, de saisir

les fusils. Stupide, le bœuf bavait au milieu du chemin. Edme finit par

tirer son sabre. Cependant il n'osa, crainte de représailles, frapper

l'ennemi qui restait là, sans user de sa baïonnette, les yeux inquiets,

et le nez blanc. Brusque, le cheval du trompette fit un écart, en même

temps que l'un des Gascons lâchait les brides, bousculé en selle, et que

vingt coups de feu tonnaient, sur l'autre crête du chemin, successifs.

Edme s'affola. Il serrait la bride... Il cria: «Bernard!... Bernard!»

Son cheval dansait, encensait, ruait... Une autre salve éclata; et le

Tyrolien au nez blanc lança la baïonnette vers Edme, qui eut seulement

de la promptitude pour creuser la hanche, aussitôt percée d'une froide

déchirure. Le Tyrolien visait l'un des Gascons. Ses camarades

s'adossèrent à la crête pour tirer aussi. Au bout du chemin, toute une

bande d'hommes verts surgit, cria, descendit, l'arme au poing. Le jeune

homme ferma les yeux.

Les coups de feu éclataient dans sa tête, et il avait très froid à la

hanche que déchira cruellement chaque soubresaut du cheval. Pourquoi le

laissait-on sans secours? «Bernard!» Il rouvrit les yeux à demi, se

reconnut au milieu des Gascons, dont l'un disait: «Hé! descends donc

que, mon bon; descends! Ton cheval en a, té!» Edme enjamba la selle et

sauta. Du rouge gouttait précipitamment du ventre de la bête. Rageuse,

elle se dressa sur les jambes de derrière. Edme lâcha la bride, car son

gilet aussi s'ensanglantait. «Mon Dieu!... Mon Dieu!» Il craignit de

voir sa blessure. Si elle lui paraissait mortelle?... La peur lui gela

la face. L'air alors se troubla. Les dragons vibraient à ses yeux comme

la lame du diapason qu'on éprouve. Subitement le paysage, le chemin, la

forêt, s'enfuirent vers l'angle étroit du tableau qui rougit,

s'assombrit, noircit... Malgré la neige d'or répandue partout, le blessé

sentit encore le choc de la terre, quand il tomba.

Cahujac, le trouvant ainsi, le crut mort. Il le fit porter sur le revers

du talus, parce qu'on attendait une batterie à cheval qui monta la côte

au galop dans le claquement des fouets et le tintamarre des ferrailles.

Les roues jetèrent la fange sur la figure du trompette, qui ne remua

point. Les Tyroliens rentraient sous bois. Il eût fallu de l'infanterie

pour les y forcer. Cependant l'escadron de l'élégiaque mit pied à terre,

descendit dans le chemin creux, remonta l'autre crête pour soutenir la

batterie de deux pièces que disposaient les artilleurs actifs,

embarrassés un peu par leurs sabretaches, leurs pelisses et leurs

bonnets de poil.

L'élégiaque, ayant distribué les pelotons de sa 1re compagnie sous le

couvert, revint au trompette et le contempla du haut de son cheval.

«Pauvre enfant, murmura-t-il, un père infortuné va pleurer ta jeunesse

sitôt fauchée par un implacable destin... Mais, que vois-je? Ton sein

palpite. Tu respires! Tes yeux s'ouvrent, étonnés de renaître à la

lumière. Ah! cher ami, que de joie pour mon cœur!» Il glissa vite de

selle, bien que le premier coup de canon éclatât, semant la mitraille

dans les branches qui de toutes parts tombèrent. Edme reprit ses sens.

«Pose ta tête, enfant, sur le sein d'un ami; tu souffres? C'est là ta

blessure. Le fer a seulement transpercé la chair extérieure... Tu

vivras, cher Edme, pour consoler un père!» Il le releva, prit dans sa

fonte un mouchoir qu'il imbiba, et en frotta la plaie. Le jeune homme

regardait avec inquiétude, tout étourdi, ayant de la peine à se tenir

sur les bottes. Il ôta son casque et sourit. «C'est peu de chose...»

Appuyé sur un sabre, il marcha jusque le cheval, qui se calmait aux

mains d'un Gascon. On le hissa vite en selle, car un second coup de

mitraille secoua l'air; la pièce recula contre le pointeur; une décharge

générale de l'escadron à pied tonna presque aussitôt. L'on vint dire que

les Tyroliens disparaissaient sous le couvert. Cahujac rallia ses hommes

et gravit le chemin creux déserté, en même temps que la 1re compagnie de

l'élégiaque fouillait le bois. En selle, Edme se déclara brave. La

blessure cuisait à peine. Il prétendit rejoindre le major Héricourt au

sommet du terrain. Remonté dans la bruyère, anxieux de rencontrer un

chirurgien, il n'y trouva que le vétérinaire, espèce d'herboriste

minutieux que la réquisition avait enrôlé un beau jour, et qui, depuis

les guerres de la République, accompagnait la cavalerie, enchanté de

cette existence mobile. Celui-ci eut vite pansé le cheval et rassuré le

trompette sur la blessure, séton anodin qu'il oblitéra. Grâce à lui,

Edme put regagner la tête du régiment à la lisière des futaies. On ne

tira plus. Les escadrons dépassèrent les bois, partout. Les batteries à

cheval cahotaient sur les ornières des chemins. Les hommes étaient

silencieux, l'arme prête, et les officiers tâchaient de voir au loin,

dans la vallée, l'ennemi vers qui continuaient de fuir les lièvres à

queue blanche, les compagnies de perdreaux.

Le trompette rejoignit son beau-frère à la cime de la pente que

couvraient les régiments accourus. Bernard soupçonna le jeune homme de

quelque supercherie; l'autre dut faire voir sa blessure, celle de la

bête. Mais l'infanterie d'Oudinot, qu'on attendait, laissa paraître

alors ses grenadiers d'avant-garde, et le major, ressaisi par les

devoirs de sa charge, ne s'occupa plus que de l'action.

Il dominait une petite plaine d'éteules. Les bois roux recommençaient

plus loin, après une ondulation que l'arrière-garde ennemie occupait. On

discerna les hussards courant derrière les colonnes de l'infanterie, qui

s'arrêtait autour d'un village sis à la partie médiane de la position,

et qui, rapide, crénelait à coups de pioche les murailles des vergers.

Près la ruine d'un antique château, s'installait une batterie de huit

pièces. La cavalerie ne pouvait guère l'aborder. Peu à peu, devant le

front des dragons, les grenadiers se répandirent en tirailleurs,

annoncés par la fuite d'une famille de daims qui traversa la moitié de

l'éteule et s'arrêta lorsque le mâle eut découvert les Autrichiens.

Alors il rejeta ses bois sur les épaules et bondit légèrement vers la

droite, par où les batteries à cheval cherchaient à descendre, chassant

le cerf et les chevreuils qui s'étaient réfugiés aux derniers buissons

du chemin creux. Le cerf et le daim arrêtés se regardèrent, les oreilles

tendues, puis, ensemble, avec tous les faons, tachetés de neige, ils

filèrent, éperdûment, du côté opposé. Sous leurs sabots, plusieurs vols

de perdrix prirent un essor lumineux. Des lièvres sautèrent du gîte et

coururent le long des ornières. Les échines fauves des renards

s'aplatissaient. En face, une famille de sangliers déboucha, poursuivie

par des artilleurs impériaux, et fit lever d'autres lièvres, voler des

perdrix en lignes, des râles isolés, lourds, qui versèrent dans des

touffes d'orties.

Traquées depuis la veille dans leurs bois, chassées par les fusillades

de leurs retraites et de leurs bauges, les bêtes se trouvaient prises au

milieu d'hommes menaçants. De partout elles s'attroupèrent. Cent

chouettes effarées par le jour battaient des ailes contre les sapins.

Une armée de perdrix alertes piétait devant les premières sections de

grenadiers survenus, l'arme au bras, et les guêtres boueuses. Les

éteules se couvrirent d'animaux divers glissant entre les fétus, les

herbes folles. Des lièvres se blottirent à l'abri des mottes. Des

sangliers galopèrent en grognant, à l'inverse des daims, des chevreuils

et du cerf qui tournaient devant les lignes opposées des soldats.

Cependant les grenadiers se multiplièrent à l'issue des routes, des

sentes, des chemins, à la cime des crêtes, à la lisière des futaies.

Grandis par leurs bonnets à poils, ils se dressèrent, se réunirent,

relevèrent leurs sacs alourdis de vivres, formèrent une ligne d'hommes

bleus à buffleteries blanches, à guêtres encroûtées de terre. Une

deuxième ligne se développa devant les chevaux arrêtés des dragons. Des

officiers inspectèrent les fusils que les baïonnettes complétèrent. Il y

eut un silence des hommes. Seuls, les chevaux mâchèrent leurs mors.

Oudinot parut, et son ventre en boule, cahoté dans la culotte blanche

par l'allure de son coursier. Des tambours battirent. Des clairons

sonnèrent. À droite, les batteries à cheval dégringolèrent avec le

troupeau d'alezans, qui secouaient leurs artilleurs. Un ordre se répéta,

les officiers dégainèrent; la quadruple ligne bleue s'ébranla d'une

masse qui inclina ses bonnets à poil et ses tresses blanches vers les

fumées tonnantes des canons autrichiens.

«Vive l'Empereur!» se répondirent les lignes. D'un essor formidable, les

perdrix épouvantées se levèrent et tournoyèrent, les cerfs bondirent,

les chevreuils, les daims, les renards s'échappaient, les lièvres

déboulèrent... La panique des bêtes se rua dans la fumée que les

bataillons autrichiens soufflaient avec des éclairs rouges. Cent

grenadiers ployèrent un genou, tirèrent. Des perdrix furent précipitées,

ailes décloses. D'autres chavirèrent, reprirent l'équilibre, et filèrent

droit contre les vibrations de l'air que brisait la canonnade.

Un nuage blanc couvrit les bataillons qui pétillèrent d'une fusillade

rapide, et dans cette nue, plus dense à chaque minute, parurent maintes

fois les andouillers des cerfs.

Clairons et tambours activaient la charge. Les lignes bleues se ruèrent,

hérissées de fer. D'un bout de la plaine à l'autre s'éploya la même

acclamation, et les baïonnettes furent brandies. Cependant, sous une

décharge des canons autrichiens, les quatre lignes se disloquaient. À

l'ordre de Cavanon accouru, le colonel commanda le galop du régiment

pour combler la brèche humaine. Edme emboucha la trompette, sonna,

furieux de sa blessure, excité par le désir de chasse.

De prestes fanfares répondirent. Les ordres criés se répétèrent, et le

régiment s'élança derrière le cheval noir de Cavanon, qui agitait un

cimeterre bleu.

Bernard, les genoux serrés aux flancs de son turc hennissant, conduisit.

Cahujac et Corbehem réitéraient les ordres. Le trompette dégaina; toutes

les lames sautèrent au bout des poings. Six cents chevaux galopaient en

trois lignes doubles contre la fumée tumultueuse où bondissaient les

ombres des chevreuils. Le major vit, un instant, Caroline et Virginie

devant la table de Sainte-Catherine, le petit Dieudonné se barbouillant

de panade, les yeux de sa Denise, les cils d'Édouard, la mélancolique

beauté d'Aurélie qui le regarda dans une chambre de Strasbourg, où elle

s'arrêtait de lire pour voir au mur un spectacle imaginaire dont elle

s'attristait évidemment. Toutes trois l'apercevaient-elles, héroïque,

les épaulettes battantes et la crinière au vent, qui fonçait contre la

mort, aux côtés du colonel apoplectique, d'Edme criant à tue-tête une

chose que personne n'entendit? Devant, gisaient des cadavres bleus à

buffleteries blanches, un blessé levant les bras comme pour repousser la

charge de ses pauvres mains terreuses, que franchit le cheval pie du

colonel aux joues écarlates. La silhouette de Cavanon et sa pelisse

rouge, et son plumet géant, et son cimeterre bleu apparus, disparus tour

à tour dans les fumées tonnantes! Et le turc sauta de coin. Hures

féroces, hirsutes, vingt sangliers, hérissant leur crin, se mêlèrent aux

chevaux. Devant eux fuyait le cerf, et son col recourbé sur l'échine, sa

croupe abrupte... Des plumes claquèrent les yeux de Bernard. Un oiseau

tombait. Les dragons traversèrent toute une compagnie lasse, et cognant

les casques de leurs ailes. Pêle-mêle avec les sangliers, derrière le

cerf; des perdrix aux joues, aux épaules, ils entrèrent dans une rue de

village et ne purent atteindre les blonds garçons dodus qui lâchaient au

hasard leurs coups de feu, à l'abri des charrettes, du haut des balcons,

à l'encoignure des porches. Le passage des balles cingla. Les casques

tintèrent au choc. Inconscient, Héricourt aspirait l'air, ouvrait les

yeux. Son turc tapait la terre d'un galop ferré. À ses trousses,

l'escadron s'engouffra. Cahujac râlait de rage. Corbehem commandait. Les

maisons coururent aux côtés des yeux. Elles crachaient du feu, des

balles, des cris, derrière les matelas mis aux fenêtres. Tout à coup,

après un angle de mur, on retrouva la libre campagne pleine de chariots

qui se hâtaient, de berlines attelées à des mules, de fourgons

embarrassés entre eux. À travers des luzernes, le colonel guida le

régiment. Les trois escadrons accomplirent une grande courbe aux cris

des lieutenants, le sabre en l'air. Le galop fut retenu. Les mors

scièrent les bouches, et l'on se mit au trot vers le convoi encombré

d'un troupeau de bœufs. Ils meuglèrent au cerf pourchassé qu'abattit le

Tyrolien vert assis au cul de la charrette. Bien qu'on tirât entre les

roues des caissons et à travers les capotes des berlines, les dragons

sabraient les perdrix tourbillonnantes. Or les sangliers enfoncèrent le

troupeau de bœufs, le chargèrent, le fendirent, l'éventrèrent, tandis

que, de sa lance, un chevau-léger, vert et amarante, écartait les vingt

monstres noirs boutant la défense aux jambes des vaches et des veaux.

Mais l'élégiaque, ayant fait mettre en joue par son escadron en ligne,

les conducteurs jetèrent leurs carabines. Vaches, veaux, bœufs, cochons

fangeux, gros soldats crevant de leurs formes pleines les collants

blancs de l'empereur d'Autriche, chevau-légers aux grands schapskas,

artilleurs bruns, tribus de moutons gris à museaux noirs, dames épeurées

au fond des berlines, et qui serrent leurs cassettes contre leurs seins,

officiers orateurs se démenant sous leurs vastes bicornes ornés de

glands à graines d'épinards, tout cela fut cerné, pris, à la joie

bruyante des Gascons, des Marseillais, qui bousculaient le bétail, les

rustres blonds, comme les jours de foire à Toulouse, à Beaucaire. Les

mines enluminées des allemands leur donnaient matière à facéties. «C'est

frais comme un poupon.--Des yeux de lait.--Par ici, mon gros. Jette ton

coupe-chou! C'est ça.--Est-il gras, le blondin!--Ça doit être bon à

manger, ce lard-là!--Si on en faisait rôtir une cuisse, avec des perdrix

autour!--Et des choux pommés!--Quel fricot!--Je vois déjà la graisse qui

rissolerait dans le poêlon.--Dis, Mein Herr, tu n'es pas tenté de te

manger à l'ail?--Piqué de lardons?--Servi à l'oseille?--Quel veau pour

le dimanche de la fête à ma sœur, pitchoun?--Avec des pommes de terre à

l'huile.--Des endives.--Nous avons bu tout ce que donne ce pays, le vin

gris, et la bière, et le café au lait. Nous avons mangé ses bœufs, ses

porcs, ses volailles, ses gibiers, ses légumes et son blé. Il n'y a que

ses hommes que nous avons lardés, sans que notre estomac achève de

manger la richesse de cette terre!--On s'en léchera les babines, mon

bon! C'est dit!--Par quatre, grands veaux! rangez-vous par quatre.

Quatre! _Vier!_ Compte mes doigts, imbécile! Un, deux, trois,

quatre...!»

Paisibles et résignés, les Autrichiens obéirent, bourrèrent leurs pipes

et marchèrent sans armes, au centre du bivouac formé par les trois

escadrons. On donnait l'avoine aux chevaux décoiffés de leurs têtières.

Des cuisiniers alertes embrochaient les perdrix et les lièvres sur les

baguettes de carabine. D'autres plumaient, dépouillaient de leurs

fourrures les lapins sanglants. Au haut de lances prises aux

chevau-légers, on piqua les hures de sangliers et les andouillers des

cerfs. Une odeur de rôtisserie plana sur les groupes de dragons en veste

de coutil, qui sortaient de leurs bottes sanglantes, qui bandaient de

linges leurs écorchures, qui vantaient leur gloire devant la flamme d'or

échappée aux fagots et aux bois des chariots détruits.

La Force Le Temps et la Vie · 第 22 / 28 题