On marcha vers les Allemagnes à travers la Picardie plantureuse, la
verte Argonne, les montées de Lorraine. Les escadrons s'enveloppaient de
poussière. On buvait les ruisseaux. Aux portes des auberges, les
officiers fraternisèrent: «En route pour la gloire.--Bellone nous
appelle.--Où couche l'état-major de la division? À Verdun.--Tu marches
sous Baraguey-d'Hilliers?--Et toi?--Sous Bourcier.--Moi, sous
Beaumont.--Les généraux Klein et Walther nous suivent.--Qu'allez-vous
chercher au Danube?--Un grade.--De la gloire!--De l'inconnu.--La
fortune.--On dit que l'Empereur dotera les chevaliers de la Légion
d'honneur.--De combien?--Cela dépendra des contributions de guerre.--La
fortune ou la mort!--Bien dit, mon cousin.» Bernard s'intéressait au
lieutenant Gresloup, pâle comme M. de Constant de Rebecque, et qui
portait aux doigts des pierres précieuses, aux breloques des camées
admirables. Encore que depuis plusieurs mois ils vécussent ensemble pour
les manœuvres, les repas et la débauche, rien ne se décélait de cette
âme qu'on voulut croire tragique, en dépit de vivaces attitudes.
L'élégiaque chef d'escadron l'attirait à soi. Ils chevauchaient botte à
botte, de longues heures, sans rien faire, l'un que soupirer, l'autre
que regarder haineusement la nature. Gresloup regrettait qu'on se
détournât de l'Angleterre. Il demanda les moyens de permuter afin de
franchir le détroit en compagnie du corps expéditionnaire. Héricourt et
le colonel l'avertirent que tout marchait vers l'Autriche. Payés
soixante millions par Pitt, les Russes et les Impériaux se coalisaient
pour la troisième fois. Leurs troupes menaçaient les territoires de
l'Electeur de Bavière, notre allié, semblaient vouloir franchir l'Inn
pour pénétrer ses Etats. On se battrait encore sur les rives du Danube
et dans les forêts bavaroises. «Tu verras, mon cousin, les jolies
filles. Des cils sombres sur des yeux clairs...--Comme les filles du
pays de Galles, laissa-t-il échapper.--Ah! ah! vous fûtes galant avec
les Galloises, Monsieur, insinua l'élégiaque?» Gresloup ne répondit
point, mais il montra une tabatière de vermeil qui enchâssait la
miniature ovale d'une jeune femme au teint rosé; de grands yeux gris
souriaient mieux que sa bouche minuscule. «Moi, dit Bernard, j'ai une
petite fille dont les yeux ressemblent à ceux-ci, mais un peu plus
bleus.--Mme Héricourt a les yeux de sa fille, rappela le colonel.--Et
ceux de son petit-neveu, Edouard de Praxi-Blassans... Dis-moi, cousin,
qu'as-tu fait de ta Galloise?--Un mari jaloux la tient enfermée dans une
maison de leur pays; il la tue lentement de ses reproches.--Avouez qu'il
vous a surpris.--Oui... J'espérais la revoir outre-mer avec l'aide de
l'Empereur.--Hélas!...Hélas!...» Le jeune homme pâlit tant que
l'élégiaque tendit le bras pour le soutenir, et cette défaillance étonna
les officiers. «Comme il l'aime!--Ah! les yeux clairs, les yeux
clairs!...» soupira Bernard, qui pensait à Aurélie, dont le fils gardait
le regard de la fillette bavaroise prise à Mœsskirch. Il chercha des
raisons singulières qui le satisfissent. Un jour, Edouard aimerait
Denise. Les yeux clairs se promettraient aux yeux clairs. Verrait-il ce
jour-là? Verrait-il la joie d'Aurélie? Vivraient-ils, par ces enfants,
ce qu'ils n'avaient pu vivre, eux, de leur tendresse? Eprouveraient-ils
cet amour attendu par leurs deux cœurs, comme il goûtait aux lèvres de
Virginie l'âme secrète de la sœur? Pour ces enfants, réunir les délices
de la terre, créer la fortune féerique qui dispense d'inquiétude, de
mesquineries, de laideur; il accomplirait cette œuvre. Il créera de sa
force le paradis dont les palmes s'inclineront sur le couple passionné.
Sa force tentera les héroïsmes qui soulèvent l'enthousiasme des soldats,
qui les enivrent et leur donnent la démence de vaincre.
Il se concevait robuste, maître sur les hommes dont la chanson peuplait
l'air. Il se raffermit en selle, planta la main sur la hanche, sourit à
son rêve. Les trompettes saluaient de leur fanfare les maisons d'un
village; les enfants s'étonnèrent des plumets rouges, des bonnets à poil
grandissant la compagnie d'élite, des casques de cuivre aux longues
chevelures, des habits verts, des plastrons rouges, des culottes grises,
des carabines pendues aux larges baudriers blancs, des chevaux dociles,
hochant leurs lourdes têtes et s'émouchant de la queue.
Passé le village, on rejoignit une colonne de fantassins qui se hâtaient
dans la fraîcheur matinale. Quatre hommes portaient le cinquième sur un
brancard composé de fusils et de capotes. À tour de rôle ils se
soulageaient ainsi. Beaucoup boitaient, s'aidant de bâtons: «Paraît que
l'Empereur fait la guerre avec nos jambes!--Hé, plaisantaient-ils,
conscrit! prête-moi ton biquot; je te laisse mon havresac. Il a du poil
aussi, c'est son frère.--Où que tu vas, fiston? Chez Mme La Gloire,
chercher un bâton de maréchal pour rapporter à la payse.--Bonne chance,
Masséna!--Au jour de ton sacre, Buonaparté!--L'Empereur a promis du
bien... À ceux qui se conduiront bien... Dans l'infanterie française,
ai, se!--Range-toi, pousse-caillou.--Quand je voudrai, ramasseur de
crottin.--Hé, Marius, t'as pas pris ton congé, mon bon?--Et toi?--Moi,
je gagne des galons, et je vois du pays. C'est plus drôle que de vendre
du poivre en cornet derrière ma vitrine.--Nondain, ma fine, salut
sous-officier.--Ah bien! t'es joliment grossi. Je le dirai à ta
tante.--Ça me profite le bon air. On crève de la toux, dans le
village.--Capé dédiou, adjudant Cahujac, on va se promener, donc, dans
les Allemagnes!--Et un fameux voyage, té!--T'as laissé tes vignes,
cousin!--Elles feront du vin sans moi. Nous voilà tous conscrits,
Najac.--Comment va le métier?--Pas trop mal à mon nez. Je me dégourdis
les jambes.--Et Flore?--Elle refuse un promis qui n'a pas été soldat,
comme toutes les filles de Gascogne, té.--En Picardie, c'est tout de
même, mon p'tiot, ch-ti'-là qui se marie sans avoir porté le plumet, il
est bien sûr de l'être!--Vive l'infanterie légère! Qui s'en va-t-à la
guerre. Pour arriver tout de-go, à Marengo!--À Marengo!--Tiens, mon
herboriste qu'est devenu dragon!--J'ai vendu mon fonds, cloutier.--Et
moi, ma roue. En v'à un commerce!--Ça donne envie de cogner quand on
voit partir les autres.--Parbleu. On pourra dire qu'on en était.--Et le
petit Corse sait bien où il nous mène.--Avec lui on dansera au bal des
Triomphes!--Vive l'Empereur, mon ancien!--Vive l'Empereur,
conscrit!--Tâche voir de ne pas marcher sur mes guêtres, blanc-bec.--Il
fallait te passer de la chandelle sur la plante des pieds.--On en mettra
dans les caissons du régiment, si on continue l'allure...»
Partout les fantassins comblaient les routes. Leurs habits couverts de
poudre, leurs pieds saigneux, la sueur ruisselant sous les jugulaires de
cuivre ne décourageaient pas les figures enfantines des conscrits.
Derrière une ligne de faisceaux, tout un bataillon, tombé sur l'étendue,
ronflait les pieds nus, les ampoules à l'air. Des charrettes de paysans
louées par la bienveillance de quelques-uns portaient les charges de
havresacs. Tour à tour défilaient les uniformes bleus de l'infanterie
légère, les uniformes blancs et bleus de l'infanterie de ligne, les
uniformes rouges et noirs des canonniers suivant leurs pièces de bronze,
basses sur roues et tirées par les attelages du train.
Les sergents à chevrons avaient des figures sévères devant la turbulence
du troupeau. Mais les jeunes soldats affectaient la crânerie. Aux
carrefours des bois, on rencontra des hussards marrons à pelisses
bleues, puis des hussards gris à pelisses grises, des hussards azurés à
pelisses écarlates, des hussards écarlates à pelisses blanches. Les
poussières des escadrons se mêlaient, noyèrent l'infanterie perdue pour
ses états-majors qui tâchaient d'y voir, en poussant leurs montures dans
le nuage. Et tous ces corps évoquaient leurs titres de gloire, avec le
nom d'un général illustre: dragons de Bourcier, hussards de Lassalle,
cuirassiers d'Hautpoul.
À mesure que se multipliaient les rencontres, la joie des hommes sonnait
plus fort. Les plaines et les coteaux de la Champagne se couvrirent de
bataillons apparus au détour des chemins ou descendus des vignes,
derrière les caisses à l'épaule des tambours. Le soleil séchait la terre
battue par cent mille pas. Les drapeaux roulés dans leur gaine
dépassaient les compagnies d'élite. Des chiens tiraient la langue au
flanc des colonnes en bonnets de police. Les mules entraînaient les
cahots lents des charrettes. Un brouillard de poussière s'élevait au
ciel. Les hommes y passaient, tels que d'imprécises cohues d'ombres,
seulement révélées par le tumulte des voix ivres. Car la soif devenait
grande. Les paysans penchaient leurs tonneaux à la porte des métairies;
et les bonnes femmes remplissaient les chopes que se disputaient cent
mains sales offrant des sous et des livres, la plupart du temps refusés,
aux soldats de l'Empereur, que les Champenois abreuvèrent gratis. «Par
ici les enfants.--Tiens, voilà du bon cidre; à la fraîche!--Comme tu as
chaud, mon pauvre petit... Il est si jeune! On dirait mon Narcisse!--Ah
bien, mon garçon, tu vas devenir général, pour lors!--Ou vice-roi,
grand'mère!--Doux Jésus! doux Jésus! que je suis si vieille et que je
vois ça, tout de même.--Toi, tu vas à la grande guerre?--Et ta
maman?--Elle a encore mes deux frères.--D'où tu viens, comme ça?--De la
mer.--Où tu vas.--Sait-on où il s'arrêtera, lui!--Ah! c'est un
homme!--Encore un verre!--À la santé de l'Empereur-Roi!--Ouste, les
traînards... Veux-tu ramasser ta giberne, roussot; tête de Breton!--Mon
commandant!--Que voulez-vous?--Nous sommes, dans le régiment,
trente-quatre du pays. On voudrait faire une visite aux parents,
puisqu'on passe aussi près.--Avez-vous un sous-officier?--Le maréchal
des logis Landry.--Landry? vous répondez de vos hommes?--Oui, mon
commandant.--S'il en manque un à Strasbourg, c'est vous que je fais
fusiller. Accepté?--J'accepte, mon commandant.--Allez embrasser vos
parents, mais laissez vos chevaux à l'escadron.--Merci, mon commandant.
En route, vous autres. Faites attention à ma peau.»
On laissa les plaines sèches, les coteaux ornés de pampres. On aspira
les fraîcheurs dans la forêt des Vosges. L'infanterie fut dépassée. Aux
abords des villages nichés dans les courbes, les lignes de chevaux nus
bordaient les murs en pisé des fermes. Les états-majors trottaient
autour des berlines emmenant les généraux. Au pas, les chevaux
montèrent, descendirent les sentes qui contournaient les roches grises
hérissées de sapins. Il passa des troupeaux de bœufs conduits par des
gars en culottes et en gilets carrés. Corbehem mangea des fromages
succulents, et Flahaut but de la bière forte. Les soldats dormirent dans
les granges. Bernard retrouva ses sommeils d'enfant sur les paillasses
villageoises, les réveils au chant du coq, dans la chambre basse
blanchie de chaux, parmi les armes pendues aux clous des solives
goudronnées. Il s'amusa des vieilles gravures que traverse un
Juif-Errant en manteau vermillon, ou qu'habite la servante accusée pour
les larcins de la pie voleuse. Il fit rire l'aïeul paralysé dans son
fauteuil de paille et prêta son sabre au gamin ébaubi de tant de
bonheur.
Les conscrits saluaient l'aube de leurs cris gamins. Tous se remuaient,
qui blanchissant le buffle avec la pierre, qui grattant ses bottes, qui
menant à l'abreuvoir les files d'animaux paisibles. On étrillait les
croupes. On brossait les queues. On sanglait les selles. On coiffait les
chevaux de leurs têtières. Les Bretons achevaient leur pain. Tréheuc
bousculait les retardataires. L'adjudant Cahujac criait ses reproches et
forçait les Provençaux à fourbir leurs casques ternis. Marius frappait
son sabre contre terre pour attirer l'attention des flâneurs qui
plaisantaient la cabaretière, heureux de leur aise en gilet de peau, le
gland du bonnet frôlant l'épaule... Les Tourangeaux, méthodiques,
coupaient leurs croûtons dans la vapeur de la marmite. Méticuleux, le
capitaine Pitouët inspectait les harnais et les boulets des chevaux
qu'on amenait par deux sur un rang. De toutes les portes sortaient des
hommes enfilant l'habit vert et bouclant leur ceinturon. Les paysans
remplissaient, pour le coup de l'étrier, les verres des Lorrains: «Ah!
ah! disait l'élégiaque. Voici les sapins noirs et les roches grises, les
grands hêtres, les chênes trapus, les défilés tortueux, les ruisseaux
rapides qui sautent au fleuve. Héricourt, nous foulons encore les terres
germaniques qui boivent, depuis tant de siècles, le sang des races.
Sapins mélancoliques, vieux burg juché sur le roc inattendu, toits
moussus de la petite ville tassée dans la bague de ses sombres remparts,
croix de fer surgie au faîte de l'église blanche, cigognes criardes
perchées aux trous des cheminées, tombereaux boueux chargés de foin que
traînent les bœufs blonds, et que mène un blond lourdaud; ciels
changeants, graviers des routes claires, vous entourerez encore ma
tristesse! Votre écho répétera la plainte d'un cœur infortuné. Oberman
et toi, tendre Werther, fûtes-vous dans ce pays où s'entretuent les
peuples depuis les origines. Quels souvenirs funèbres s'accorderaient
mieux avec l'état de mon âme. Ô René, qui aimas Lucile, n'est-ce pas ton
crime qui se pleure dans le sanglot perpétuel du ruisseau? Gresloup,
Gresloup, mon jeune ami, regarde si ces bois diffèrent de ceux où le
cavalier de la ballade entraîne, au coup de minuit, sur la croupe de son
coursier noir, la pâle fiancée. Les morts vont vite! On entendra, cette
nuit, la chasse diabolique du seigneur poursuivant son frère sauvage.
Héricourt, qui laisses une épouse chère, et toi, lieutenant, dont le
cœur regrette l'adorée qu'un jaloux torture, dites si d'autres sites
conviendraient mieux à notre âme éprise des hasards guerriers où l'on
embrasse enfin la chance de la mort?»
Il étreignait son cœur entre les agrafes de son habit. Gresloup baissait
la tête. Edme Lyrisse se désespérait avec eux de ses orgueils méconnus.
Cependant il apprit à se servir de la trompette. Cela permit de lui
faire coudre les chevrons blancs et rouges sur les manches, de mettre
une crinière écarlate à son casque. Il remplaça près de Bernard un
collègue. Avec le colonel bonasse et taciturne, ils constituaient le
groupe précédant la colonne.
En peu de temps ils connurent leurs espoirs. Gresloup prétendait, à
l'exemple d'autres lieutenants, devenir maréchal, ou prince afin que son
autorité brisât les résistances du mari jaloux. Le colonel demandait à
ne pas perdre son régiment qu'on offrirait, craignit-il, à un émigré de
beau nom. L'élégiaque cherchait la distraction du péril pour calmer ses
chagrins. Edme pensait aux femmes des villes conquises, à la fortune
gagnée par le jeu et dépensée en orgies magnifiques. Bernard Héricourt
souhaitait une position d'inspecteur aux revues, puis d'intendant
général; aidant dès lors aux commerces de Caroline, il centuplerait la
richesse de la race, pour le bonheur féerique de sa fille aux yeux
clairs, du neveu aux cils sombres, unis dans un amour qui passionnerait
Aurélie.
Il voyait cela sûr et proche. Les temps couleraient vite. Les canons
tonneraient, de fleuve en fleuve. Les villes ouvriraient leurs portes.
Les généraux caracoleraient. Les peuples vaincus défileraient. La
Révolution soumettrait le monde. Emporté par une décharge d'artillerie,
Napoléon laisserait la place au plus glorieux, à lui, Bernard, dont le
caractère romain étonnerait l'histoire. Il ressusciterait Brutus et
Scipion, la grandeur de La Ville enfin triomphante sur tous les
barbares.
De ce rêve il s'hallucina, déjà maître, entre les pentes des forêts,
parmi le tumulte des escadrons dociles à son geste. Les cités qui se
déployèrent dans les plaines, à la sortie des bois, il les prévit
siennes, pavoisées à ses couleurs, l'applaudissant de leurs cloches. Il
chevaucha dans une atmosphère dorée, riche en parfums pris aux gazons et
aux arbres. Il se glorifia d'entraîner à ses éperons le bruit du
régiment.
À l'entrée dans Strasbourg, comme il marchait devant la division, il eut
presque la croyance, en certaines minutes, de triompher pour lui-même.
Un concours immense de peuple venu des campagnes comblait les rues. Les
voix de la cathédrale annonçaient la liesse des citadins. Les drapeaux
tricolores pendaient aux fenêtres pleines de figures jolies ou amicales.
Gracieux, pimpant, Edme, la trompette sur la cuisse, riait aux sourires
des filles accoudées le long des balcons, tandis que les camarades
soufflaient dans l'airain le salut du régiment aux antiques maisons
coiffées de longs toits moussus; leurs rebords abritaient le crépi des
murailles que contenaient les croix de poutres visibles.
Héricourt logea dans une demeure vénérable. Minuscules et verts, les
carreaux s'enchâssaient entre des chimères sculptées dans le bois des
fenêtres. Il mangea de copieuses choucroutes au jambon rose offertes par
un vieillard en tricorne, en guêtres de toile, et qui cachait sous les
vastes pans de sa redingote des mains frileuses. Coiffées de nœuds de
soie noire, ses grasses filles s'empressaient, timides, rouges, et pâles
lorsque l'élégiaque caressait du regard leurs rudes poitrines écartant
le corset de velours aux broderies de jais. Elles attendaient la venue
de l'Empereur. En vue de cette visite, les servantes grattaient le
plancher avec un tesson de verre et ciraient les bahuts emplis par
l'odeur du pain. Dehors aussi, partout, on nettoyait les façades. Au
faîte des échelles, maints artistes redoraient les bêtes héraldiques des
enseignes.
Les habits bleus des cuirassiers, les habits verts des dragons, les
pelisses écarlates des hussards paraient les corps alertes assaillant
les poêles où se vend la bière dans des pintes de faïence à couvercle
d'étain. Pour les saluts militaires, les mains s'élevaient à la hauteur
des bonnets de police. Des bandes de gamins mal culottés admiraient la
magnificence des soldats, heureux et trinquants. Aucune appréhension ne
chargeait les mines des conscrits imberbes qu'amusaient le bruit de la
guerre et le nouveau pays. Les vétérans menaient les autres aux bons
endroits connus de leur mémoire. Tant de fois ils avaient, sous la
République Indivisible, passé le Rhin par les ponts des villes, afin de
défendre contre les Impériaux leur foi libertaire. Ils montraient la
grande horloge aux jeunes Champenois ébahis, qui retenaient leurs
sabres, soucieux de ne pas heurter les dalles de la cathédrale. Tous
riaient de l'enfant qui frappe la cloche avec son thyrse et sonne le
premier quart de l'heure, de l'adolescent qui marque les demies avec sa
flèche, du guerrier mâle dont le glaive heurte le bronze pour le
troisième quart, du vieux qui le cogne de sa béquille, pour le
quatrième. Ils riaient de la mort elle-même et de son os tapant la
cloche selon le nombre des heures. Au dehors, les vieilles statues des
saintes et des reines les étonnaient par leurs jambes hautes, leurs
tailles graciles et leurs visages durs. Ils préféraient le souvenir des
compagnes laissées aux boutiques de France.
Le major rendit visite à son beau-père, qui lui fit apprécier
l'excellence du pâté de foie gras, des nouilles aux œufs, et du vin
blanc versé dans des hanaps de cristal vert, aux armoiries de couleurs.
Cuirassé, le hausse-col d'or cerclant son cou maigre étranglé dans les
tours d'une cravate noire, le colonel Lyrisse raidissait sa petite tête
capable néanmoins d'absorber d'énormes nourritures. Vers la bouche tout
se ridait, tandis qu'au bout de la fourchette, volailles et légumes
s'enfouissaient, à l'admiration des capitaines et des majors. Il
semblait que la joie de ce monde revînt déjà victorieuse des champs de
bataille. Personne ne doutait.
On faisait bombance aux frais du Strasbourgeois ravi. Des mains anonymes
déposaient aux logis des officiers telles dindes obèses et tels barils
de cognac. Devant ces victuailles, on supputait, le verbe haut, les
chances de la carrière. Les appétits, excités par les manœuvres
matinales, absorbaient les viandes, dépouillaient les carcasses de
volailles. Le sang et la sauce mouillaient les bouches. Ils ne
délaçaient point leurs cuirasses par fanfaronnade de vigueur. Le colonel
invita les officiers de dragons à sa table pour obtenir qu'on usât
d'indulgence envers son fils, qui se plaignait. Cavanon reparut. Il
buvait un mélange de cognac et de bière qui cassait la tête des autres;
et, profitant de cette supériorité, il donnait des conseils tactiques,
que le petit Edme réfutait, imperturbable, malgré la fatigue de sa voix!
«Le métier de général! la belle affaire! Il suffit de savoir quatre
préceptes: déployer la cavalerie devant la plaine, l'infanterie dans les
bois et le terrain accidenté, l'artillerie le long des pentes. Défendre
que l'on stationne sur les routes. Elles ne doivent être occupées que
pendant la marche. S'assurer que les hommes emportent avec eux deux
jours de rations, et puis laisser faire le hasard et la bravoure du
militaire français! Voilà tout!» Tous de rire au jeune trompette, sûr de
son fait et que cette gaieté vexa souvent. Pour consolation, on lui
versait à boire. On lui souhaitait du bonheur, rasade par rasade. Chacun
parlait en même temps que les autres, discutant les mérites et les
défauts des absents, distribuant les grades et les croix. En cette
époque, les généraux portèrent à la connaissance des états-majors une
circulaire qui conseillait de s'abstenir d'allures familières à l'égard
des hommes. Vu le nombre des soldats assemblés sur la rive du Rhin, il
importait de maintenir l'ordre par une discipline exacte. Les officiers
ne pouvaient y réussir qu'en gardant leur prestige absolu et en évitant
qu'un inférieur pût contredire les ordres discutés par les propos tenus
entre lui et ses chefs en dehors du service.
Les nouveaux promus louèrent fort l'esprit de cette mesure. Tel le
lieutenant Gresloup, qui ne desserrait point les lèvres, tel son ami
l'élégiaque, dont l'âme littéraire s'accommodait mal des promiscuités.
Héricourt et son colonel regrettèrent l'ancien système de fraternité
bourrue. Le capitaine Pitouët adopta tout de suite l'arrogance prescrite
envers les soldats. La maladresse obligatoire des conscrits avait déjà
indisposé contre eux les anciens sous-officiers de 1800, qui tenaient
ces inférieurs à distance. Murat prit alors le commandement de la
réserve de cavalerie. Il imposa cette attitude, complètement. En
polonaise de velours vert garnie de torsades d'or, il parada. Ses jambes
vigoureuses s'enfonçaient dans des bottes à cœur. Il portait un chapeau
surchargé de galons et de plumes, une écharpe de soie tricolore enroulée
depuis les pectoraux jusqu'aux cuisses, et un petit coutelas à poignée
d'ivoire dans un fourreau de vermeil enchâssant des miniatures de femmes
et des portraits de déesses, le sein nu. Cavanon l'accompagnait partout,
muni lui-même d'un énorme cimeterre engainé de cuivre doré. Un schako de
cavalerie évasé par le haut chargeait sa tête grasse et gaie, violente
aussi. Ils excitaient la dévotion d'un peuple au tricorne flasque et en
bonnets de fourrure, en guêtres de toile, l'amour obscur de grosses
filles coiffées du nœud de ruban noir. On n'eut guère le loisir de se
mieux connaître. Les convois de chevaux achetés en Suisse et en Souabe
parvenaient à chaque heure du jour. Il fallait recevoir les animaux, les
estimer et en lotir certains dragons à pied. Enfin l'Empereur arriva,
fut acclamé, et, derrière lui, Augustin, précédant les grenadiers
d'Oudinot pour lesquels il retint le logis.
Revêtu de l'uniforme propre aux lieutenants adjoints à l'état-major, il
avait une tenue sévère en son habit boutonné depuis le menton, et sous
le haut bicorne. Les aiguillettes et les tresses d'or neuf s'enroulaient
à son épaulette. Il affectait mille soins envers son cheval, pour lequel
il colportait toute une pharmacie anglaise dans un nécessaire de
maroquin.
--Eh bien, mon frère, c'est moi qui te transmettrai des ordres, bientôt.
--Je les attends, mon garçon.
--Pourquoi n'essaies-tu pas d'entrer à l'état-major. Oudinot pourrait te
proposer à Murat.
--Tu me protèges, donc?
--Caroline m'y engage. Nous avons besoin de surveiller, à son intention,
l'intendance des corps. Elle m'a dît de te rappeler combien il est
nécessaire de ne plus perdre ton grade. Praxi-Blassans espère que tu vas
en gagner rapidement quelques-uns. Songe que tu as vingt-huit ans,
Bernard. À ton âge, Buonaparté était général.
Les jambes noblement croisées, Augustin continua la mercuriale. Il ne
voulait pas remarquer l'irritation de son frère. Dédaigneux par sa lèvre
rose, il murmurait lentement, jouait avec son épée dont il lissa le
fourreau de cuir.
--Tu sais, Buonaparté, ton Rival, comme dit finement Aurélie...
Il prolongea le sourire, afin de marquer mieux la distance qui séparait
Bernard de Napoléon.
--Enfin c'étaient là de petites drôleries; tu es père de famille, mon
cher, parbleu! Et jusqu'à présent, en guise de dot à sa fille, le
colonel Lyrisse t'a remis un cheval turc. C'est prestigieux. Mais cela
marque assez combien tu peux faire fond de ce côté-là.
--Et puis?
--Et puis? Voici. Sur ma prière, Oudinot parlera de toi à Murat. Comme
les deux corps d'armée doivent opérer ensemble, les généraux vont,
pendant une décade, s'accorder tout ce qu'ils se demanderont afin de
rester en bons termes. Sur le champ de bataille, bernique! Ils se
laisseront écraser par l'ennemi plutôt que de se porter secours, à moins
que l'Empereur n'y veille. Car Oudinot ne se soucie pas d'augmenter la
fortune de Murat en l'aidant à la victoire. La gloire de l'un éclipse
celle de l'autre. Mais, à cette heure, ils affectent les embrassades et
le dévouement. Plus tard, l'Empereur interviendra. Il les terrifie,
tous; et il est partout... Or je désirerais..., la famille désire que tu
obtiennes une situation dans l'état-major de Murat. Le baron de Cavanon
conseillera. Le colonel Lyrisse est dans les bonnes grâces du général de
Nansouty. Ne fais pas de fautes, mon frère. Laisse-toi guider. On ne te
demande que cela. Ce n'est point difficile. Laisse-toi guider.
--Par toi?
--Par les autres. Tu es un très brave homme; mais tu manques de
discernement.
--Augustin!...
--Pourquoi te froisser? Chacun a ses qualités. Toi, tu es honnête,
précis, l'homme du devoir. Ce sont les plus belles. Moi je n'ai qu'un
grain d'intelligence, et quelque pratique des hommes. Ce sont les pires.
Je ne suis pas jaloux de toi, cependant.
--Trêve d'insolences, je te prie!
--Fi donc! Tu te fâches avec un enfant, mon gros Bernard. Paix...
Paix... là... On m'a chargé de t'avertir. Je t'avertis. Voilà...
Abordons un autre entretien, maintenant: les femmes. As-tu pratiqué ces
grosses Alsaciennes? Quelle mollesse de chair, hein?...
Bernard marchait à grands pas. Il sortit de la salle en claquant la
porte. On l'estimait imbécile. Caroline et Praxi-Blassans le lui
faisaient apprendre. Ah! le pauvre père avait eu raison? Le fils monta
dans sa chambre, il s'enferma pour tirer de son habit une boîte plate et
ronde: le fond contenait l'image d'un tombeau ombragé d'un saule.
Certain artiste spécial avait, selon la mode, réalisé cet emblème, en
arrangeant les cheveux du défunt en forme d'arbre et de mausolée.
Bernard se pencha sur la relique argentée et l'effleura de ses lèvres.
Ce lui communiqua du courage. Que lui importaient les injustices ou la
moquerie de ce blanc-bec? Il accomplissait le devoir. Il parait son
caractère d'une résignation plus haute. Il laissait au sort le soin de
lui offrir l'occasion d'un triomphe qui entourerait de bonheur les deux
enfants aux yeux clairs, un jour, le jour de joie. Il finit par rire
d'Augustin.
L'après-midi, l'Empereur et Murat passèrent la revue de la réserve de
cavalerie. Dix mille dragons, six mille cuirassiers et carabiniers
défilèrent au galop devant le Corse engoncé dans son habit bleu. Une
foule illimitée assista. Les bateaux du Rhin avaient conduit des gens de
Coblentz et de Bâle. L'Alsace entière acclamait. Des vieillards
tremblants agitaient leurs tricornes; et les larmes scintillaient sur
leurs figures. «Je ne serai pas mort sans l'avoir vu,» se disaient-ils,
contents, rajeunis. Les femmes ressentaient une stupeur. Elles
l'auraient cru plus grand. Les enfants demandaient à leurs mères s'ils
deviendraient empereurs aussi. Des jeunes gens discutaient sur sa
ressemblance avec César et sur la résurrection latine. Souffrant de
toute son âme, immobile, à la tête de son escadron, le sabre contre la
hanche, le major entendait cela. Le soleil brûlait ses épaules. La
crinière du casque chauffait sa nuque. La température du cheval
dégageait de rudes parfums. Soudain il aperçut son frère caracolant près
d'une calèche, attelée de deux chevaux blancs, dont l'un portait un
jockey vert et rose. Une très jolie femme y souriait, vêtue de
mousseline jaune, avec une ceinture mauve, et, sur ses boucles
châtaines, un réseau rose à fleurs violettes. On sut que cette dame,
divorcée d'un riche armateur de Hollande, suivait Augustin depuis le
camp de Boulogne, pour voir la guerre, dans ses équipages.
Mais, avant la nuit, Bernard reçut l'ordre de franchir le Rhin avec son
régiment.
À la suite de Talleyrand arrivé derrière Napoléon, il put toutefois
entrevoir Praxi-Blassans, Aurélie, entre leurs valises, dans la cour
d'une vieille maison soutenue de piliers noirs. Aurélie, en houppelande
anglaise, lui donna ses deux mains à serrer, puis lui montra les yeux
clairs d'Édouard, qui trépignait, criait de joie sur les bras de la
nourrice... «Voici un brigand qui servira les Bourbons, Monsieur, assura
le diplomate, je vous le promets. Je ne pense pas que vous reveniez,
cette fois, vainqueur. Le général Mack vous attend sous Ulm avec les
Autrichiens. De la Pologne, les masses russes descendent en Moravie;
leurs avant-gardes dépassent Vienne. S. M. l'empereur de Russie décide
le roi de Prusse à l'alliance. La reine Caroline, à Naples, vient
d'obtenir, malgré mes avis, le retrait de nos troupes hors de ses
États... Les Anglais débarqueront avant peu pour vous prendre à revers
en Lombardie, où Gouvion-Saint-Cyr et Masséna, abordés sur l'Adige par
l'archiduc Charles, feront mauvaise figure. La fortune de votre Rival
s'écroulera dans le Danube; parole d'honneur! On l'y poussera du nord,
de l'est et du sud. Il a les points cardinaux contre lui... Vous
assisterez à de belles batailles... Voici des lettres que j'écrivis à
votre intention. Prenez-les, je vous prie. Au cas où l'on vous ferait
prisonnier, vous les expédieriez aux amis que j'ai dans toutes les cours
d'Europe, selon le lieu où l'on vous internerait... Vous voilà remis en
selle, par bonheur. J'espère, Monsieur, que vous apporterez moins de
chaleur dans vos discussions publiques, à l'avenir... Il faut de la
prudence, et il convient d'être réservé dans un siècle aussi changeant
Demain dément hier. Voyez Napoléon. Il obtint d'être sacré par le pape
et va rétablir le calendrier grégorien. Aux jours du malheur, il
trouvera des appuis dans l'Église et conservera, pour le moins, une
lieutenance générale au service du roi... Arrangez-vous de manière à ce
qu'on se souvienne, dans six mois, ou plus tard, que Napoléon vous a
cassé et que vous êtes un chef d'escadron heureux à la guerre. Le roi
maintiendra les grades des bons officiers qui servent la France. Il l'a
solennellement promis, Monsieur, je vous en donne ma parole... Virginie
vous embrasse. Votre Denise est adorable... Le baron de Cavanon vous
fera nommer colonel... Mais je crois que votre lieutenant vous
appelle...--Adieu, Bernard, mon frère; embrassons-nous!...--Aurélie, du
courage! mon enfant. Saperlipopette. Regardez si votre frère a la mine
d'un garçon qui se laissera tuer... Allons!... Adieu!... Adieu!...
Aurélie! ma chère!»
Bernard s'émut un peu de la voir pleurer; il sortit vite de la maison.
Son orgueil pensa: «Elle m'aime. Si je ne simulais pas l'indifférence,
elle serait incestueuse. Elle souffre. C'est une pauvre femme. Je
devrais la haïr; et cependant je souhaite aussi ce qu'elle attend de
moi... Mais mon caractère saura rester vertueux.» Le cheval attendait à
la porte. Gresloup le pressa de partir; car il manquait du biscuit dans
les caissons, malgré les ordres précis de Murat; et beaucoup d'hommes
n'avaient reçu du pain que pour deux jours, au lieu de quatre. Or l'on
parlait de marches forcées à travers les routes de la Forêt-Noire. Toute
la réserve de dragons répandue en divers points couvrirait le passage du
parc d'artillerie, déroberait à l'ennemi les mouvements des corps Soult
et Davout, qui passaient le Rhin à Spire et Manheim, afin de tourner
secrètement, au nord, les Alpes de Souabe, et joindre, dans les plaines
de Nordlingen, Bernadotte avec Marmont descendus de Hanovre et de
Hollande. On toucherait ensuite le Danube au-dessous d'Ulm, sur les
derrières de Mack dès lors séparé des Russes qui s'attardaient en
Styrie.
Fiévreux, Gresloup expliquait le plan général qu'il venait d'apprendre.
Le souci du devoir militaire effaça la tristesse du major. Il galopa
vers le colonel des dragons descendus au fleuve. Là ce fut une querelle,
avec les autres chefs d'escadron, à cause du biscuit. Le capitaine
Pitouët, ayant communiqué les ordres, s'en lavait les mains. Impatientés
par les cris, les chevaux des officiers ne voulurent point tenir en
place; ils piaffaient, dispersaient le groupe qui mêla les jurons à ses
colères. Enfin on détacha un piquet et deux caissons pour aller
jusqu'aux magasins d'intendance compléter le chargement. Il fut décidé
que l'escadron, mal muni de pain, resterait en arrière. Mais le général
qui survint, sans rien résoudre du problème, déclara que tous les
escadrons marcheraient à leur rang. Ceux qui n'auraient point leurs
rations entières serreraient le ceinturon. Il imposa silence, et la
colonne s'ébranla pour passer le fleuve à son tour.
Sans que l'idée de la sœur amoureuse le hantât plus, une joie infinie
enchanta Bernard, qui s'imaginait l'âme des deux cent cinquante mille
hommes, échelonnés depuis la mer ionienne, sud italien, jusque les
bouches de l'Elbe, nord germanique. Tel qu'une vague de ce grand flot
humain, gonflé d'idées libres et de désirs glorieux, il avançait au trot
de son cheval turc, parmi les dix mille dragons de Murat, occupés à
paraître devant tous les débouchés de la Forêt Noire et renforçant ainsi
l'erreur de l'ennemi, qui, d'Ulm, étirait ses tentacules de cavalerie à
travers les gorges hérissées de sapins.
Derrière eux, la garde impériale et le Ve corps de Lannes (divisions
Suchet, Gazan, grenadiers d'Oudinot) tenaient la route de Strasbourg à
Stuttgard, comme si l'armée tout entière allait descendre au Danube par
le midi de la Souabe, alors que les marches dérobées des IVe, VIe, IIIe
corps tournaient, au nord, cette région, le Rhin ayant été franchi entre
Lauterbourg et Manheim sous les ordres de Ney, Soult, Davout.
Bernard Héricourt s'amusait de savoir cela, de ne le laisser point
deviner aux uhlans, dont les lances dépassaient partout les plis de
terrain.
Il reconnut les houzards hongrois dans le val qu'une maison forestière
désignait aux investigations des éclaireurs. C'étaient de maigres hommes
aux joues creuses, avec des pelisses en peaux de loup, et, des kolbacks
verts garnis de plaques argentées. Les deux partis s'arrêtèrent. On arma
les carabines. Le sous-lieutenant Nondain fut envoyé à la tête de huit
dragons jusque la maisonnette de bois qu'élevait un soubassement de
pierres blanches. Vingt houzards se détachèrent aussi de leur escadron.
Comme ils se trouvaient plus loin, ils n'arrivèrent pas les premiers.
Nondain et ses hommes s'abritèrent au balcon de bois du chalet, tandis
qu'un bras nu de femme attrapait, de l'intérieur, l'auvent pour
l'abattre contre la lucarne... Un petit enfant cria sur le même ton
qu'Édouard de Praxi-Blassans. Quatre détonations successives
interrompirent la voix frêle. Les dragons tiraient. Les houzards
s'arrêtèrent. Un d'eux, les mains sur la figure, toussait en se tordant.
«Oh! dit Edme, comme il crache du sang, celui-là!» Les yeux du trompette
grossirent, ahuris, ses lèvres blanchirent et tremblèrent! En vain, il
voulut, à l'ordre de Bernard, sonner le ralliement. Il bêla dans le
cuivre. Presque aussitôt le capitaine Ulbach et ses Alsaciens parurent,
puis le lieutenant Cahujac déboula d'une pente glaiseuse avec ses
Gascons bavards. Gresloup arriva seul, portant la mine d'un homme à
peine éveillé, curieux de tout, étonné du jour, de la clairière, des
houzards répandus par groupes alertes, qui cernèrent au large la maison.
Et le troupeau entier de dragons dévala du couvert, arrêta ses chevaux
aux injonctions des maréchaux de logis, Tréheuc et Flahaut, qui les
alignèrent. Les conscrits effarés tendirent le cou. Ils commencèrent à
emmêler leurs brides, en dépit des semonces du lieutenant Corbehem. Lui
leur indiquait les têtières trop lâches, les boucles détachées, les
buffleteries mal tendues, comme à la parade dans la cour du quartier.
C'était une habitude copiée sur celles du major Héricourt, son exemple.
Bernard compta ses deux cents hommes «Dragons!...» Il dégaina. De tout
jeunes se roidirent. Il attendit que les cimiers des casques fissent une
seule ligne de cuivre. Autour de la maisonnette, les coups de feu
crépitèrent. Les houzards en approchaient, tiraient. Dans le val, de
toutes parts, les Hongrois descendirent, au trot de leurs petites bêtes
pommelées. Ils se rassemblèrent au bas de la côte et partirent au pas,
en ligne, la carabine haute. Les huit hommes de Nondain lâchaient coup
sur coup. Il convenait de les secourir. On en vit quatre mettre pied à
terre et pénétrer dans la maison. Les cris de l'enfant retentirent quand
ils eurent commencé le feu par les volets entr'ouverts. Deux autres les
rejoignirent, puis un. Le lieutenant restait avec un seul homme devant
les chevaux que visaient les houzards des premiers groupes. Une bête
échappa, blessée, dans, les bois. Les autres furent abritées derrière le
mur.
Héricourt cherchait le moyen de rompre la ligne ennemie. Verts et
rouges, les houzards gardaient une allure orgueilleuse et s'approchaient
vite, argentés sur les coutures, flanqués de trompettes à tricornes qui
montaient des chevaux blancs. Le major feuilletait en imagination les
traités de cavalerie, revoyait les gravures et les plans; cela ne lui
apprit rien... Il regarda ses hommes coagulés en une seule force muette,
roide, plastronnée de rouge, palpitante. Le vent d'automne éparpillait
les crinières des chevaux et les crinières des casques... Il eut peur de
son hésitation, et, soudain, se décida, pour ne point rester immobile,
alors que les coups de feu, plus rares, dans la maison, indiquaient la
fin des cartouches. Edme épiait ses gestes avec angoisse. Le major se
dressa, trotta devant le front, cria: «Près de la maison, je commanderai
halte. Vous prendrez votre temps. Vous viserez bien... et ils s'en
iront... Dragons: en avant!...» Le bruit de sa voix impérieuse lui
rendit l'audace.
Les hommes serrèrent les genoux, avalèrent leur salive. «Marche!» La
ligne se précipita, échevelée; et les houzards d'avant-garde se
replièrent sur les flancs de la masse hongroise, qui trottait derrière
les trompettes. On distingua les tresses blanches retenant les pelisses
en peaux de loup, les trèfles d'argent sur les culottes rouges, les
dolmans verts et les ceintures rayées. Tout à coup un peloton s'arrêta;
puis un autre, vingt toises plus loin; et, successivement, les fractions
s'immobilisèrent, en apprêtant leur tir.
Parvenu contre la maison, Héricourt, aussi, commanda la halte. Il
recueillit Nondain et ses hommes. L'un avait le coude disloqué par une
balle. On banda la blessure. Le dragon jurait que cela se remettrait
tout seul, par crainte évidente de l'amputation. Il refusait le
chirurgien. Alors Corbehem montra les deux autres escadrons de leur
régiment qui s'avançaient aussi dans le val pour soutenir. Les houzards
ne bougèrent plus.
Les cavaleries s'observèrent, sans un coup de feu. L'une et l'autre
avaient l'ordre de ne point s'engager inutilement. D'ailleurs le terrain
valait peu pour la charge.
Edme respira. Le sang recolora ses lèvres. En étanchant la sueur de
leurs faces, les conscrits plaisantaient, parce que leurs chevaux
tâchèrent de brouter.
Au loin, des dragons trottaient, s'assemblaient. L'adjudant-major,
Marius, vint dire qu'on mettait deux pièces en batterie dans le bois, et
que cela suffirait. Au premier boulet qui vint, dans le tonnerre,
labourer les herbes devant les chevaux blancs des trompettes hongrois,
leurs troupes commencèrent abattre en retraite. Peloton par peloton,
elles remontèrent les pentes du val et s'effacèrent dans les bois.
Edme trouva dans le chalet une pauvre femme pâle, qui étouffait les cris
du nourrisson serré contre sa poitrine. Derrière un bahut, elle se
dissimulait peureusement. «Bernard, cria-t-il, si vous pouviez voir! Ce
petit Teuton a les yeux clairs d'Édouard et de Denise. Et les mêmes yeux
clairs...» Il voulut prendre l'enfant aux bras de la bûcheronne; mais
elle parut si épouvantée qu'il les amena l'un et l'autre sur le balcon
de bois. Bernard reconnut les yeux que son souvenir avait imaginés tant
de fois, qu'Aurélie avait conçus. Il s'enorgueillit, la plaignant. On
donna quelque peu de monnaie d'argent à la pauvre femme, qui apporta des
jambons, de la bière. Marius mangea. Corbehem but. Les soldats vidèrent
leurs bidons, et la gaieté se communiqua le long du rang.
On repartit. Le major expédiait des patrouilles dans les ravins, aux
cimes des talus, par les sentes tortueuses. Il se comparait au cœur qui,
par les artères, rejette le sang vers les extrémités du corps. Centre
des escadrons, il lançait ainsi la vie française à travers la forêt
germanique.
Près de lui, le colonel sommeillait en selle, suivi d'un cheval de bât
portant les cartes. Pitouët, imbu de son importance, nommait les
carrefours et les fontaines, désignait les villages dans les directions
que prenaient les groupes de dragons au trot, sous les voûtes de verdure
roussie.
Pommelés, alezans, noirs, gris, jaunes, les chevaux s'en allaient par
quatre, huit ou dix, portant leurs cavaliers blancs et verts, attentifs.
Les bois s'animaient de toute une chasse prudente. Entre les rideaux de
hêtre, les sapinaies, les bouquets de chênes, des meutes se glissaient,
s'évanouissaient, transparaissaient derrière un buisson, brillaient par
leurs casques au milieu des bouleaux.
Le soir on bivouaquait autour des chevaux, devant d'énormes feux qui
trompaient les reconnaissances ennemies. Toute une semaine, la réserve
de cavalerie manœuvra de la sorte. Ses marches habiles persuadèrent
l'état-major du général Mack que la grande armée traverserait de haut en
bas la Forêt Noire pour l'atteindre à l'ouest d'Ulm. À la faveur de ces
démonstrations, Héricourt affermissait le courage des conscrits. Ils
s'étonnaient, heureux que la guerre consistât en ces seules chevauchées
agréables dans l'or de la forêt d'automne. Edme se réconciliait avec
l'art tactique. Pitouët lui apprit à lire sur les cartes, en lui
expliquant de quelle manière Napoléon imposerait aux tyrans d'Europe
l'idée vertueuse et libre des Jacobins. Frêle comme une femme, et les
idées changeantes, Edme s'amusa de l'appétit de Marius, de la faconde de
Cahujac qui s'échauffait au récit d'exploits magnifiques, de la soif de
Corbehem avisé, malicieux, capable de découvrir les fourrageurs
autrichiens là où chacun n'apercevait qu'un troupeau de bétail.
L'élégiaque lui contait ses amours difficiles. Gresloup le prévenait de
ne pas croire au bonheur. Il était si joli, le trompette, dans son habit
chevronné de blanc et bleu, sous la crinière rouge qui s'éparpillait aux
brusques mouvements de sa tête rieuse.
Bernard devint fier de l'avoir près de lui. Murat étant survenu, un
midi, s'arrêta pour complimenter. Les longs cheveux châtains du maréchal
flottaient sur la polonaise écarlate couturée d'or... «Ah! dit-il, voilà
donc le turc, major, dont le colonel Lyrisse vous fit présent. Parbleu,
c'est une belle bête. Quelle encolure et quelle finesse d'attaches!...
On va fendre l'air avec un animal pareil... Et c'est là le fils du
colonel?... Très bien, jeune homme. Redressez-vous encore. Là, n'ayez
pas la mine d'un bossu, je vous prie. Allons, demain ou après-demain,
nous ferons boire vos chevaux dans le Danube. J'espère que les conscrits
égaleront la gloire de leurs anciens. Souvenez-vous que votre étendard a
été à Hohenlinden. Il nous faut une autre victoire pour son aigle, mes
amis.» Il piqua des deux; et son cheval d'armes, tout noir, caracola
sous la peau de lion qui servait de chabraque. Edme, blême
d'enthousiasme, cria de toutes ses forces, avec les camarades: «Vive
l'Empereur!» Murat disparut, entraînant son état-major de hussards, de
chasseurs et de dragons, grandis par l'éclat neuf de hauts plumets.
Or, immédiatement, l'ordre vint de gagner à toute vitesse le nord et la
route de Stuttgard. Les trompettes sonnèrent le ralliement. Les sentiers
rendirent les patrouilles accourues, réunies, alignées. Les colonnes se
composèrent en un bruit d'airain. Plusieurs milliers de chevaux
s'ébranlèrent au grand trot, emportant les dragons et les crinières
secouées de leurs casques. La Forêt Noire retentit de cette chevauchée
plus formidable que celles des légendes. «Ah! Ah! disait l'élégiaque.
Comme les morts de la ballade, nous allons vite. Le vent gronde entre
les ifs, les feuilles mortes fouettent nos visages essoufflés. Oh! Oh!
ces cadavres de feuilles sèches, lieutenant, toute la vie... ça...
N'est-ce point les enveloppes de notre cœur séchées par la mélancolie
des amours déçues?» Il n'y avait pas moyen de le renvoyer à son
escadron, depuis qu'il connaissait Gresloup. À ses capitaines, il
laissait le soin de conduire les soldats. Il trottait en tête du peloton
que dirigeait son ami. Ensemble, ils analysaient leurs cœurs selon le
hasard des suffocations produites par les rapidités de la course.
Jusqu'au loin, on voyait des régiments accourir des vallées, descendre
des crêtes, issir des clairières. Un mouvement tumultueux passait,
informe, dans les colonnades de sapins. Les pieds des bêtes martelaient
la route, dont les cailloux rejetaient les étincelles. Parfois, sur la
droite, l'écho du canon roulait, s'abîmait dans les profondeurs, ou bien
une courte fusillade déchirait l'air. On se heurtait aux files de
voitures régimentaires, surmontées de leurs toits aigus, aux caissons de
biscuits, aux capotes en cuir des cantines que tiraient de maigres
biques fouettées par des commères en dolmans de hussard, et coiffées de
madras. Cela s'arrêtait devant les convois de l'artillerie à cheval
cherchant leurs divisions. Il y avait déjà des blessés accroupis sur les
avant-trains, avec un membre emmailloté. Des cortèges interminables de
chevaux pris aux uhlans, piaffaient, piétinaient, s'affolaient parmi les
injures et les coups des dragons à pied les menant par la longe. À la
lisière des bois, les gardes du duc de Wurtemberg protégeaient contre la
maraude le gibier de leur maître, tandis que des gens du pays
installaient au bord du buisson des buvettes en plein vent et
sollicitaient, au passage, les voltigeurs d'Oudinot, dont les capotes
étaient grises de poussière.
On coucha dans des villages bruyants; le soir, les protestantes
chantaient le choral de Luther pour détourner de leur pays les fléaux.
On salua de loin des cités garnies de remparts, on parcourut des plaines
couvertes de meules en dômes, on franchit d'autres montagnes
forestières.
Un frais matin d'octobre éclaira subitement des plaines peuplées de
bétail et traversées de ruisseaux; le capitaine Ulbach désigna, dans le
fond des perspectives, la tour qui dominait une ville bleuâtre flanquée
de donjons: «Nordlingen.» On était en Bavière, au lieu même désigné pour
la jonction des six corps d'armée. De toutes parts, les dragons
débordaient le bois et dévalaient par les pentes. Dans l'essaim de
l'état-major, apparurent la polonaise écarlate de Murat, la peau de lion
étalée sur le cheval noir. Alors les trompettes des régiments sonnèrent
ensemble une même fanfare annonçant la force des Latins aux vertes
prairies, aux éteules blondes qui se succédaient sans fin jusque les
vapeurs de l'horizon. En cette terre fructueuse, Turenne et Condé,
jadis, avaient vaincu. Héricourt renouvèlerait leur gloire. Il crut
entendre le cri joyeux des légions gallo-romaines, lorsque des milliers
de voix proclamèrent: «Vive l'Empereur!»
Car déjà la victoire se décernait. On répéta que Mack et les Autrichiens
étaient tournés dans leur position d'Ulm, que l'on se précipitait sur
leur arrière-garde, que le fourmillement noir aperçu contre l'horizon,
c'était le corps de Soult, en marche aussi vers le Danube. Dans sa
lunette, le colonel reconnut les pelisses des hussards attachés à ce
corps.
L'armée posséda la plaine. Les sabots des chevaux foulèrent le sol
spongieux des prés. Il y avait des lignes de peupliers grêles, des
saules étronçonnés au bord des ruisseaux. Et les pies s'envolèrent. Il
semblait à chacun que son effort triomphait. Bientôt, à droite, le corps
du maréchal Ney se profila entre des ondulations du sol, et l'on appuya
de ce côté, le dos à Nordlingen. Tout le jour on se hâta. Les chevaux
balançaient leurs crinières. Murat courait le long des colonnes; le
plaisir de l'action illuminait sa longue figure brune. Il expliquait aux
majors ceci: Mack se laissait surprendre. Sinon l'Autrichien fût venu
chercher la bataille dans cette plaine de Nordlingen, en s'appuyant au
Danube; cela ne l'eût guère écarté de ses magasins, indispensables aux
armées peu mobiles des impériaux. En forçant la marche, on le cernerait,
puis on courrait aux Russes de Kutusov, et on les culbuterait avant
qu'ils fussent rejoints par l'armée de l'empereur Alexandre encore
attardée en Pologne. Ainsi les Austro-Russes seraient battus en trois
fois, séparément, par des forces doubles ou triples, si le cavalier se
donnait la peine de pousser sa monture et si le fantassin ne ménageait
pas ses jambes.
On fit à peine rafraîchir les chevaux, quelques instants, sur les rives
des ruisseaux qui inclinent au Danube. Edme et l'élégiaque enchantaient
les capitaines par le récit de leurs frasques. Et le rire aigu, le rire
féminin d'Edme chassait les oiseaux des arbres. Au soir, on entendit la
fusillade dans l'est, les colonnes du maréchal Soult, au moins la
division d'avant-garde, devaient atteindre le fleuve et tenter de le
franchir; tandis que Ney et Lannes descendaient à l'ouest sur Ulm,
derrière la réserve de cavalerie. «Bon! pensa Bernard, les obligations
des receveurs généraux vont gagner de la valeur. L'argent d'Autriche
alimentera bientôt les caisses du Trésor. Caroline pourra mieux
accroître le crédit des Moulins Héricourt. Édouard, Denise s'aimeront
dans la richesse. Aurélie et moi nous assisterons à ce bonheur.» Il
s'attendrit.
La nuit, le régiment s'arrêta dans un grand bourg. Mille Bavarois y
acclamèrent les dragons qui délivreraient leur pays de la brutale
invasion autrichienne, car leur prince avait dû s'enfuir à Wurtzbourg
devant les cavaliers d'Autriche. On savait déjà que Bernadotte et
Marmont le ramenaient vers sa bonne ville de Munich. Le bourgmestre
avait fait préparer une table énorme, sur des tréteaux dans sa grange.
Les officiers y prirent place avec leur trompette. Ce fut bombance. Les
sauces coulèrent jusqu'au gilet blanc du colonel. Edme chantait à
tue-tête, et les paysans ébahis regardaient, par les fenêtres, le joli
garçon à l'habit juste, et qui lançait des vocalises. Seul, Pitouët
quitta la table de bonne heure, pour étaler ses cartes sur le parquet
d'une chambre, à la lueur des chandelles, et bientôt il fit appeler le
major. À deux ils étudièrent l'accès des ponts qui passent le fleuve à
Donauwerth et à Münster; ils établirent la marche rapide des escadrons
par les prairies et les chemins de traverse. Gresloup, Cahujac, à la
suite d'une reconnaissance, déclarèrent que la division Vandamme
occupait le pont de Münster et que, le lendemain matin, le maréchal
Soult attaquerait le pont de Donauwerth, que défendait un bataillon à
peine.
Après une nuit fiévreuse et une matinée de courses sous le ciel gris, on
commença de descendre au fleuve par des pentes rocheuses et des ravins.
Bientôt on aperçut le large cours de ses eaux glauques embarrassées de
roseaux. Murat, qui trottait en avant, fit demander le major du régiment
le plus proche avec deux escadrons. Bernard Héricourt emmena celui de
l'élégiaque, et l'on atteignit le pont de Münster, à deux lieues de
Donauwerth. L'infanterie de la division Vandamme campait là. En habits
blancs, les prisonniers de la veille grelottaient autour de grands feux.
Non loin, un petit soldat frisé introduisait le couteau dans la gorge
des moutons liés aux quatre pattes, échancrait le cou des brutes
insensibles, dont le sang, jailli par grosses gerbes, tombait dans la
poêle à frire d'un artilleur à genoux. C'était le troupeau de l'ennemi,
qu'on accommodait pour la ratatouille française. Une douzaine de
carabiniers autrichiens pelaient les pommes de terre, sous l'œil malin
d'un sergent qui se promenait les mains dans les basques de l'habit.
Quand il reconnut le piquet précédant l'escadron, il cria qu'ils
arrivaient trop tard au fricot. Le major lui demanda le chemin du pont;
toute la berge était couverte de soldats occupés à décrotter leurs
guêtres, de corvées portant des marmites pleines d'eau puisée au Danube,
et de conscrits pansant les ampoules de leurs pieds saigneux. «On ne
passe pas, mon commandant,» dit le sous-officier, et il appela la garde
qui prit les armes, accourut se ranger.
--Comment, on ne passe pas?
--Ordre du maréchal Soult et du général Vandamme. Le pont est réservé au
défilé du IVe corps.
--J'ai ordre du prince Murat de faire franchir le Danube à mes deux
escadrons.
--On ne passe pas, mon commandant. J'observe la consigne.
Le sergent empoigna son fusil, et, délibérément, il se posta dans le
travers du chemin. Les soldats de la boucherie, ceux qui soignaient
leurs ampoules ricanèrent: «Fallait pas arriver en retard!.. Quand on a
quatre jambes et le fourniment sur le bidet, on marche lus vite.--De
quoi, de quoi?... On leur donnerait notre pont.--Attends un peu, on va
leur zy faire voir, aux ramasse-crottins.--Hardi, sergent, tiens
bon!--Qu'ils passent à la nage.--Les chevaux, ça sait nager.--Ouste! à
l'eau, les poulets d'Inde!...--Fais ton plongeon; picotin!--Tu n'auras
pas de ratatouille non plus, mon fiston.--À l'eau les dragons!--À
l'eau!--À l'eau!» Ils montraient la nappe liquide et ses remous autour
des herbes. Un convoi encombrait le pont, Héricourt cria «silence!» aux
cavaliers qui ripostaient et demanda qu'on transmît sa requête à un
officier supérieur. Quelques minutes plus tard, un chef de bataillon
confirma l'ordre. Sûrement le maréchal Soult s'opposerait au passage du
IIIe corps par Münster, tant qu'il n'aurait pas lui-même assuré le
défilé de ses propres troupes à Donauwerth, dont l'ennemi voulait
détruire le pont. Or un général de brigade, attiré par les cris des
fantassins, arrêta son cheval. S'étant informé, le vieillard rasé, aux
lèvres minces, se détourna vers Bernard: «Major! faites-moi la grâce de
retourner auprès de votre régiment... Allez, je vous prie.»
Il piqua même son grand cheval bai pour venir sur Héricourt, qui savait
l'état-major de Murat derrière ses dragons. Il en avertit le général.
--Je vous dis de partir, major...
--J'ai l'ordre d'attendre ici le prince Murat, mon chef direct.
--Que m'importe! Partez, ou je fais piquer vos chevaux par les
baïonnettes.
--Aux faisceaux! crièrent les lieutenants.
Les fantassins se levèrent et boutonnèrent les capotes en courant à
leurs armes, qu'ils saisirent. Une compagnie s'aligna.
--Mon général! protestait Bernard.
--Arrière! major, arrière! Faites faire demi-tour à vos dragons.
--Permettez-moi, mon général, d'envoyer une estafette au prince Murat.
En attendant la réponse, mes escadrons doivent rester ici.
--À votre aise; mais reculez, reculez... Je ne veux pas de communication
entre les deux troupes... Reculez.
--Oh! fit Edme dont la colère rougissait la figure.
--Qu'est-ce? demanda le général, et il passa contre le front de quatre
cavaliers, sa housse frôlant les genoux des chevaux.
--Apprenez que le IVe corps du maréchal Soult a droit au respect! Je
ferai respecter mes fantassins...
--Mais, objecta Héricourt, l'urgence de notre mouvement est évidente,
mon général. Il s'agit d'occuper le pont de Rain sur le Lech et de
couper ainsi les Autrichiens de leur communication avec Augsbourg.
--Et après, Monsieur?
--Le moindre retard peut faire échouer la manœuvre.
--Cela vous regarde... En tous cas, ce ne sont pas vos deux escadrons
qui s'empareraient d'une ville.
--Mais ils en reconnaîtraient les approches. Nous avons de l'artillerie
à cheval derrière le régiment.
--Murat! Voilà le maréchal Murat! annoncèrent les dragons.
Furieux, il brandissait une houssine.
Cavanon galopait auprès de lui, botte à botte...
--Qui donc refuse le passage? questionnèrent-ils, en arrêtant leurs
bêtes.
--C'est vous, général? glapit Murat.
--Les ordres du maréchal Soult...
--Je m'en f... Vous êtes un sot. L'empereur veut que la cavalerie occupe
de suite les routes de la rive droite. Retirez vos hommes et faites
débarrasser le pont.
--Je ne puis le faire sans ordre.
--Je vous le donne, moi, l'ordre...
--Au surplus, voici le pli du major général, dit Cavanon.
--Le général Vandamme...
--Assez!
Cavanon poussa son cheval sur les bouchers, qui se bousculèrent dans les
viandes, qui renversèrent le sang de la poêle.
Murat soufflait de colère. Il agita ses longues boucles sur son manteau
de velours; puis, tendant le doigt vers les rangs de fantassins:
--Compagnie!... par le flanc gauche... marche!... Dragons, en avant,
marche!...
Les lieutenants hésitaient; mais ils répétèrent l'ordre, en voyant les
soldats l'exécuter d'eux-mêmes. Silencieux, le général porta la main à
son bicorne. Les dragons passèrent. Devant eux, Cavanon balayait la
route en trottant contre les fantassins. Ils n'admiraient pas moins sa
chabraque en peau de tigre que les plumes d'autruche au chapeau de
Murat. Un quart d'heure plus tard, le chemin appartenait aux seuls
escadrons, qui franchirent vite la largeur du Danube et s'élancèrent
dans le pays d'Ulm. À la voix du major enorgueilli, Edme sonnait le
signal des mouvements. On trottait dans un pays plat, semé de métairies
à toits de chaume. De l'une, comme Tréheuc s'en approchait à la tête de
quinze hommes, les premiers coups de feu furent tirés; le vent dispersa
les flocons de fumée blanche. Edme s'énerva, l'œil mobile et la parole
prompte. Il troublait son beau-frère attentif, qui, devinant Murat à la
tête du pont, appliquait de savantes manœuvres. Bientôt il s'échangea
des coups de feu autour des fermes. Les dragons ripostaient. Il commença
de pleuvoir. L'escadron de l'élégiaque s'étalait en éventail sur la
droite et fusillait les groupes apparus d'habits blancs. Excité Cahujac
emmenait sa compagnie à la découverte. Le capitaine Corbehem contenait
la réserve. Quand on aperçut le reste du régiment sur la rive gauche, on
marcha plus vite. Des chevaux s'abattirent dans le peloton de Tréheuc.
On voyait les mains des fusiliers impériaux poussant la baguette au
canon de leur arme, derrière les haies. On descendit le cours du fleuve.
Edme se trémoussait sur la selle: deux balles avaient sifflé. À la
troisième, le jeune homme enfouit sa tête entre les épaules. Son
beau-frère le réprimanda, s'offrit en exemple, l'échine droite. On
tirait de trop loin. Il fit remarquer comme les projectiles passaient à
distance. «Je sais bien, je sais bien, répéta l'adolescent... Je suis
stupide!» Son dos frissonna.
Pourtant le spectacle n'avait rien de sinistre dans cette campagne
grasse, gazonnée, où les dragons semblaient des veneurs heureux de
trotter à la pluie fraîche, par les sentes, sur les côtés des talus, de
caracoler autour des fermes nichées au cœur de bois roussis. Maintes
bandes d'hommes en habits blancs jouaient, semblait-il, aux barres dans
une vaste éteule. Ils couraient, l'arme à la main, mettaient un genou en
terre, lâchaient un flocon blanc du bout de leur fusil, et puis
revenaient en arrière tout en coupant la cartouche, en versant la
poudre, en bourrant.
Cinglés par la pluie, ils clignaient des yeux. La terre salissait leurs
guêtres noires, leurs habits courts et leurs culottes collantes. À
droite, l'escadron de l'élégiaque dépassa vite les pelotons du centre,
qui descendaient la pente d'un vignoble. De la gauche, le
sous-lieutenant Flahaut amenait du renfort. Un cheval sans cavalier
trotta, ralentit, s'arrêta et se mit à brouter l'herbe. À la cime d'un
talus déjà lointain, Cahujac et ses hommes s'élancèrent, la crinière
volante, les chevaux galopants. Ils sursautaient en selle. L'un culbuta
par-dessus sa bête écroulée, et aussitôt se releva sur les mains. Ces
cavaliers s'enfouirent dans un pli du terrain, d'où s'échappèrent, à
l'autre extrémité, une vingtaine d'Impériaux. Ceux-ci débouclaient leurs
havresacs et les jetaient; ceux-là lançaient leurs fusils dans le
buisson. Certains, essoufflés, s'assirent à terre. Il y en eut huit ou
dix, pour s'arrêter autour d'un junker, charger leurs armes, et
attendre, la baïonnette tendue, un péril qui ne se présenta point.
Cependant des groupes plus nombreux d'infanterie autrichienne se
dirigèrent vers la ferme que cernait Tréheuc. Deux patrouilles
s'assemblèrent, qui en recueillirent une troisième grossie bientôt de
soldats isolés. Un officier à cheval gesticula. Et l'air tout à coup se
déchira sous un feu de salve qu'une section tirait contre les premiers
chevaux de l'élégiaque rabattant cette foule éparse sur la ferme et le
Danube.
L'escadron qu'il commandait, ayant débordé la position de l'ennemi,
attaquait maintenant à revers.
--Edme, l'avant-poste est à nous! dit la joie de Bernard.
--Voyez, voyez...
--Notre ligne de cavalerie se referme sur eux. Comprenez-vous pourquoi
j'ai fait dépasser la ferme au loin sur notre droite sans tirer un coup
de feu, et pourquoi j'ai fait bousculer par le capitaine Cahujac les
patrouilles, de ce côté-là?
--Oui, oui, les voilà pris entre nos hommes et le fleuve, d'une part. Le
deuxième escadron qui rabat sur nous va les enfermer dans un triangle.
--La compagnie Cahujac, remarquez-le, est le sommet de l'angle formé par
nos deux escadrons.
--Oui. Et Tréheuc bloque le lieu de ralliement, la ferme, où tiraille
leur gros.
--Voyez comme ces gaillards-là courent. On dirait de petits oiseaux
effrayés qui se heurtent aux grillages de la volière!
--Un qui tombe, là.
--Et l'officier à cheval, comme il se démène! Voilà ce que coûte
d'abandonner un poste en l'air. Leur colonel ne mérite pas les galons de
caporal.
--Comment auraient-ils pu faire?
--Ils ne pouvaient rien faire. Nous sommes trop nombreux.
--Il me semble que les escadrons sont deux mains géantes avec lesquelles
nous ramassons un essaim de guêpes. Heu! heu! Les fuyards viennent sur
nous... Faut-il dégainer, Bernard?...
--Restez tranquille...
--Celui-là, le premier, il court. Tiens, le voilà qui chancelle, qui
tombe à genoux; il s'étend, il se tord à terre.
--Un blessé...
Ainsi qu'en un carrousel bien mené, les quadrilles de dragons évoluèrent
au grand trot, les carabines hautes. Les fuyards aperçurent la réserve
du capitaine Corbehem, changèrent de direction; et le major s'amusait
d'Edme, alternativement blême et rouge. «Trompette; ne saluez pas les
balles... Tête haute, je vous prie! Tête haute, s'il vous plaît!» Le jeu
de voir les meutes de cavaliers poursuivre les Autrichiens aux abois les
excitait tous deux. Évidemment les hommes de chasse s'affolaient.
Blancs, boueux, cherchant à gagner la ferme, ils crachaient de leurs
cent fusils une colère diffuse et vaine.
Les cavaliers de l'élégiaque tiraient derrière un nuage de fumée dense
que la brise déchira malaisément, qu'elle emportait au Danube, par delà,
vers la division de dragons réunie, entière, sur la rive gauche dans
l'attente du passage, et qui cachait à cette heure l'infanterie de
Vandamme. Le major et son trompette approchaient de la ferme, large
bâtisse trapue, enclose par un verger où grouillèrent l'ennemi, son
agitation, ses manœuvres. L'officier à cheval tâchait de rallier les
fugitifs, qui commencèrent à jeter leurs armes et à lever les bras vers
les Français.
--Il faut leur dire de se rendre, Edme. Trompette, sonnez au
parlementaire, pour le lieutenant Ulbach.
Quand Edme eut fini de sonner, un clairon autrichien répondit de la
ferme, et le feu partout s'apaisa. Quelques coups partirent encore
isolément. Les trompettes de dragons se parlèrent. On arrêta les
chevaux. L'officier autrichien parut considérer l'angle de cavalerie qui
l'acculait au fleuve. Il tourna son cheval: on vit un gros petit homme
sur une forte bête de couleur rousse. Un clairon s'attachait à la
chabraque pour suivre en boitant le pas de l'animal. Héricourt prit une
noble attitude et défendit à Edme les moqueries. La pluie noircissait
les habits blancs des deux vaincus, crottés en outre jusqu'aux épaules.
«M. le chef d'escadron, dit en très bon français le gros homme, je m'en
remets à votre générosité. Voici mon épée.» Il eut quelque peine à la
tirer du fourreau.
--Veuillez me donner votre brevet, Monsieur, ou un papier confirmant
votre grade, demanda Bernard.
L'homme chercha dans ses fontes, en tira un portefeuille, et tendit une
liasse de messages militaires.
--Vous appartenez bien au corps du général Kienmayer?
--Oui, Excellence.
--En ce cas, veuillez vous rendre au pont de Münster.
--Capitaine Corbehem, faites escorter Monsieur; je pense que le prince
Murat l'entendrait avec plaisir.
--Mais les termes de la capitulation? demanda l'Autrichien.
--Vous êtes prisonniers, armes et bagages, je pense... Voyez, Monsieur.
La résistance ne vous servirait pas.
--Ah! M. le major, c'est une bagatelle, une bagatelle, je vous assure,
d'être commandés comme nous le sommes!
Il soupira, remit son portefeuille de maroquin dans sa fonte. Il
haussait les épaules et soufflait.
--Dites à votre clairon de sonner au rassemblement, pria Bernard.
Le garçon déboucha son cuivre, qui était engorgé de boue, et y souffla
une douzaine de sons rauques. On gagna la ferme devant laquelle un
junker alignait ses fantassins. À l'ordre du gros homme soupirant, ils
joignirent les faisceaux, firent par le flanc droit et marchèrent, sans
armes, à la berge du Danube. Là ils restèrent debout, silencieux,
embarrassés de grosses mains sales. Quelques-uns allumèrent leurs pipes,
enhardis par la figure bénigne du sous-lieutenant Nondain.
Comme on attendait l'escadron de l'élégiaque pour lui remettre en garde
les prisonniers, Edme s'étonna de ces ennemis dont il avait craint les
balles. C'étaient donc ces quatre-vingts rustres pacifiques encroûtés de
boue et sentant la vase des marécages. Aucune honte de leur défaite ne
les troublait. Entre eux ils rirent et s'étirèrent, délassés. «Nous
allons en France, à Paris? demandaient-ils en allemand à un dragon
alsacien. Dites, nous allons voir Paris et votre empereur Buonaparté, et
la cathédrale de Strasbourg? On nous donnera du champagne, mon gros
renard. En France, il y a des fontaines de champagne au coin des rues.
Pas vrai, Monsieur le dragon?» Cette espérance de voir Paris,
l'empereur, et de boire du Champagne, leur valait de bonnes figures
heureuses. L'un annonçait qu'il allait écrire à sa tante la «chance» de
sa capture. Ils escomptaient les joies promises du voyage en France,
avec animation. Ils interrogèrent sur les jours de marche et les points
d'étapes. Plusieurs coupèrent en tranches un pain noir et les couvrirent
de saindoux qu'ils salèrent. Ils se mirent à manger debout, plaisantant,
insoucieux des six ou huit blessés que leurs camarades ramenèrent sur
les brouettes de la ferme, et qui tâchaient de s'endormir, les yeux
fermés.
Il advint que le sous-lieutenant Gresloup envoyé par Cahujac avertit que
d'autres Impériaux occupaient les champs plus loin. Un appui devenait
indispensable. Aussitôt la compagnie Corbehem reforma sa colonne et
trotta, confiant les prisonniers aux soldats du deuxième escadron, qui
rejoignirent.
--Ils sont contents, les scélérats, de se trouver pris, dit Edme à
l'élégiaque.
--Infortunés! Ils n'ont donc pas laissé dans leur chaumière une amie
tendre et chérie?
Le trompette éclata de rire, s'éloigna. Sur le cheval pie, leur gros
colonel arrivait à la hauteur du major, sa droite flanquée par les
bonnets à poil de la compagnie d'élite, que dirigeait un Pitouët sévère,
anxieux.
--Ah! Monsieur! Tu as fait déjà des prisonniers, major!... Murat nous
ordonne de courir... Ecoute... La fusillade... C'est la compagnie
Cahujac...
--Je ne crains rien pour elle. Un lieutenant y est avec une partie de
nos Alsaciens, et les Gascons... Ces gaillards-là enfonceraient à
cinquante un régiment d'Impériaux!...
--Et la compagnie Corbehem, qui la commande, à cette heure?
--Notre adjudant-major Marius. Ses Marseillais animent le flegme des
Tourangeaux et des Flamands... Ce sont des rangs solides. Cahujac chasse
et traque. La compagnie Corbehem enfonce ou résiste.
--Très bien, Monsieur le bon major. Vous connaissez les hommes. Et le
deuxième escadron?
--Un peu froid; mais notre ami, l'homme sensible, exerce admirablement
au tir.
--Voilà ce que l'on gagne à fréquenter Cupidon, archer de l'Olympe...,
assurait Edme, fort à l'aise malgré le crépitement des feux, cachés par
un petit bois.
--La compagnie d'élite?
--Des lapins, tous! major, Pitouët sait lire la carte. Il a de
l'intelligence pour eux. Quant à l'autre compagnie dont vous avez fait
des sapeurs et des pontonniers, je ne sais pas ce qu'elle peut valoir au
feu.
--Nous le verrons à l'instant, mon colonel... Trompette, sonnez au
deuxième escadron.
--Tu as raison, major. Il y en a, cette fois...
Ils dépassaient un petit bois de chênes roux, après la cime atteinte
d'une ondulation de terrain. Un autre aspect de la plaine apparut où six
énormes meules de froment protégeaient des tireurs nombreux. Les fumées
des fusils flottaient partout, enflaient, se délayaient. De meule en
meule des hommes courbés coururent. Un peu de soleil illumina les
plaques de cuivre à leurs bonnets courts; puis ils se dérobèrent. Des
officiers agitèrent leurs chapeaux en proclamant des ordres... Plus loin
qu'eux, l'eau du Lech miroitait, baignait l'amas de maisonnettes
blafardes, pour lesquelles le pont de Rain enjambait la rivière. Avant
qu'ils pussent s'y retrancher et endommager l'ouvrage d'art, le major
pensa qu'il fallait y parvenir. Les pelotons de Cahujac piaffaient
inutilement à distance des meules... L'audace de cette compagnie
comptait pour rien devant un feu soutenu. Il fallut déployer au galop
l'escadron de l'élégiaque vers les meules et précipiter la compagnie
d'élite par l'extrême droite. Le colonel expédia ses ordres.
Le cheval pie marqua le centre d'une manœuvre qui lança vers la gauche
les tireurs au galop de l'élégiaque et, à droite, la compagnie d'élite
suivie des sapeurs. Ces deux forces lièrent les tentatives hésitantes
dues aux pelotons de Cahujac, que le colonel, le major et le lieutenant
Marius, avec cinquante chevaux, rejoignirent, doublèrent. Le flot à
crête de cuivre envahit l'apparence de la plaine, fonça vers les meules
entourées d'éclairs et de fumées tonnantes. Edme éperonnait, heureux de
se croire plus fort que la peur, en dépit de quoi l'emportait le bond du
cheval rivalisant avec la course des bêtes lâchées.
La meute s'éploya sur l'espace des terres brunes, au geste d'Héricourt
anxieux de prévoir si le feu de l'élégiaque porterait, si les soldats
d'élite se rueraient avant la nouvelle décharge, si la compagnie Cahujac
envelopperait la meule centrale, derrière laquelle les Autrichiens
rechargeaient. Pour que le galop se hâtât, il invoquait à la fois du
geste l'audace gasconne, la fermeté flamande, l'orgueil alsacien, la
fanfaronnade provençale, l'obstination bretonne exaltés dans les soldats
verts et blancs qu'agitaient les sursauts des montures. À droite,
l'escadron de l'élégiaque dépassa le flot, comme on l'avait prévu selon
la pente favorable du sol. Il ralentit sa course, se fixa. La salve
creva l'air au-dessus des chevaux effarés et piétinants. Devant les
meules, des Autrichiens culbutèrent, un peu avant que la compagnie
Cahujac les couvrît de son essor qui franchit leur ligne, sabra les
baïonnettes tendues, tandis que les bonnets à poil des dragons d'élite
épouvantaient à gauche une cohue de fuyards se terrassant pour lui
échapper. Tout rouge, droit sur les étriers et sa trompette brandie,
Edme hurla: «Vive l'Empereur!» au milieu des rustres en habits blancs,
qui levèrent leurs mains vides. Pêle-mêle, avec une débandade de
gaillards blêmes, d'officiers livides, sans chapeau, arrachant, de rage,
leurs épaulettes, on passa les défilés des meules, on engloutit les
jardins que défoncèrent les sabots des pelotons, on s'engouffra par le
pont de vieilles pierres noircies, on inonda la petite ville où les
bourgeois fermèrent bruyamment leurs portes sous les enseignes gothiques
et les balcons de fer rouillé. Seuls, des chiens aboyèrent aux
vainqueurs claquant de leurs fers les cailloux de la place désertée.
On souffla, bienheureux. Quel fluide de courage avait émané des dragons
ensemble pour affoler leurs âmes? Ils se reconnaissaient au coin des
ruelles, joyeux, comme si des ans avaient séparé leur camaraderie.
«Colardeau!--Mon frérot!--Tu y es!--Martin!--Victoire et mort à
l'Angleterre!--Où boire?--Mon bidon est à toi.--Vive l'Empereur.--Eh
bien! conscrit, tu n'es pas mort?--Ni toi, l'ancien?--Ton cheval
saigne.--Où ça? Rengainez vos sabres.--À boire, ville du diable!--Cogne
à l'auvent!--Allons, tête de Juif!--On ne te mangera pas, marchand de
saucisses! Il ne comprend pas.--Montre-lui un écu, il comprendra. Un écu
de militaire français, ça vaut vingt frédéricks d'or, honnête
grippe-sou!--Ta bière!--Ton schnaps!--Ouvre ta masure, sacré nom!»
Leur tumulte noyait l'étroite ville. Les sabres heurtaient les fenêtres,
les éperons griffaient les murailles, et les chevaux broutaient les
feuilles des branches qui retombaient à l'extérieur des jardins. De la
main, pourvu qu'ils se tinssent droits sur les étriers, les grands
garçons touchaient les pots de fleurs perchés aux balcons. Par de
tortueuses ruelles, des joyeux firent grimper leurs bêtes, en choquant
les heurtoirs qui retentissaient à l'intérieur de maisons muettes. Et la
pluie chantait partout, et les files de prisonniers aux habits blancs
noircis par l'averse montaient toujours, sous les quolibets des dragons.
Relevé par l'infanterie du maréchal Soult, le régiment retourna vers
Ulm, le lendemain, sans rien perdre de sa fiévreuse gaieté. Il sembla
que ce serait ainsi toujours, que toujours les foules autrichiennes
formeraient des troupeaux de captifs pour la gloire de la cavalerie
française. Loyal, Bernard remerciait Napoléon de cet art militaire qui
les faisait vainqueurs d'abord, avant toute action. Pas de prisonnier
qui ne confirmât la certitude: on trottait sur les derrières du général
Mack; et le corps d'Augereau venant de Brest allait le prendre en tête,
par Bâle et Huningue. Les estafettes annonçaient que l'empereur était à
Donauwerth; Ney marchait sur Ulm; Lannes passait le Danube avec les
grenadiers d'Oudinot pour soutenir la réserve de cavalerie destinée à se
répandre sur le pays entre Ulm et Augsbourg. Le général autrichien
Kienmayer fuyait sur Munich, emmenant le corps d'arrière-garde. Le
maréchal Soult remontait le cours du Lech jusqu'à la ville d'Augsbourg,
coupait toute communication entre Munich et Ulm. Les six corps de la
grande armée séparaient définitivement les Autrichiens, en Bavière, des
Russes en Styrie. Une masse de cent cinquante mille Français s'était
brusquement établie dans la vallée du Danube, le long de son cours et
derrière les affluents de la rive droite.
D'heure en heure le major apprenait l'une de ces chances et la faisait
connaître aux soldats. Edme plaisanta. Sous leurs manteaux, les dragons
allaient à l'aise dans la campagne pluvieuse, avec le sens de leur
beauté maîtresse. Ils ne s'inquiétaient pas de la boue sautant jusque
l'arçon, ni de la vapeur émanée des chevaux humides qu'ils caressaient
avec des tapes sur l'encolure, qu'ils encourageaient de mots affectueux.
Reconnaissantes, les bêtes s'ébrouaient. Puis, dociles au mors, elles
pointaient les oreilles lorsque des détonations isolées au loin
accueillaient la division dont leur régiment formait alors la queue,
soutenue par les grenadiers d'Oudinot et le corps de Lannes.
Augustin profita de la concentration à l'est d'Ulm pour venir voir son
frère. Il montait un cheval de robe blanche pareil à ceux qui traînaient
la calèche de son amie. Il parla d'un mariage probable. La dame
possédait d'importants domaines aux colonies hollandaises. Il énuméra
ces biens, et les vaisseaux marchands qu'il rêvait de mettre au service
de Caroline. La veuve s'entendait mal, croyait-il, aux grandes affaires.
Il venait d'apprendre que Murat préférait le major Héricourt au colonel,
d'esprit trop inférieur. Il citait aussi des lettres de Caroline,
satisfaite des commandes que le corps de Lannes lui faisait. Pour la
réserve de cavalerie, elle fournissait le cuir de dix mille bottes qui
descendait par charrois et par bateaux jusque le Rhin. À Strasbourg, les
Praxi-Blassans s'en occuperaient.
Il savait tout, connaissait tout: les desseins de Napoléon, les
manigances diplomatiques de l'empereur Alexandre auprès du roi de
Prusse, et comment les chirurgiens venaient de tailler, en tirant un
plein verre de pus fétide, le goître de la reine. L'ambassadeur
français, M. de Laforest, ayant révélé à droite et à gauche cette
fâcheuse opération, la jeune femme, furibonde, poussait son époux à
l'alliance avec les Austro-Russes, en sorte que, si la bataille devant
Ulm et sur les bords de l'Inn ne déterminait pas promptement la
victoire, on risquait de voir les armées prussiennes tomber sur le
flanc, sur les derrières des premier, deuxième, troisième corps, qui
passaient le Danube entre Neubourg et Ingolstadt. Fin politique, il
redoutait l'aventure, hochait sa jolie tête et passait le peigne d'or
dans ses courts favoris, puis admirait la vitesse de Napoléon, blâmait
son frère de l'avoir méconnu, lorsque la fusillade se propagea plus vive
dans les nuages gris, à l'horizon de casques et de crinières, de
buffleteries croisées. Les adjudants-majors galopèrent. On vit passer
Murat. La boue frangeait son manteau vert et la chabraque de peau de
lion. Tout le mouvement de cavalerie s'arrêta. Tandis que les
grenadiers, derrière, restaient en place, la batterie de l'arme protégée
de la pluie sous un pan de capote bleue.
On piétinait un large chemin, empli de flaques d'eau. Le vent apporta
des nuages de fumée grise; et l'odeur de poudre parfuma les narines qui
flairèrent. Edme resta patient, sa figure se tendit, le souffle faillit
lui manquer quand il sonna l'ordre du colonel faisant préparer les
armes. Augustin murmura: «Voilà Mack qui s'aperçoit de nos intentions.»
Et il serra la main de l'aîné, silencieux, pour rejoindre au grand trot
l'état-major, en maintenant son bicorne contre l'effort du vent.
La fusillade crépitait, gagnait sur le front de la cavalerie telle, une
pièce d'artifice qui s'allume par un bout et bientôt flambe jusqu'à
l'autre extrême. Anxieux, le major dressa la tête pour deviner le sens
de l'engagement. À droite, vers le Danube, c'étaient de vastes étendues
de terres labourées vides de tout homme. Une herse abandonnée, loin,
servait de perchoir aux corneilles. Des bois noirâtres s'érigeaient au
fond, et la bataille pétillait à gauche, beaucoup plus loin que les
trois divisions de cavalerie, alignant leurs murailles humaines parmi la
pluie grise.
Les capitaines vinrent aux renseignements. Le sec Cahujac et son cheval
blond, Corbehem aux larges épaules, et sa jument pommelée, Pitouët
sévère, phraseur, cavalier médiocre, qui récita l'enseignement de la
carte, le nom du village attaqué: Hohenreichen. Derrière, il indiquait
Wertingen, bourg qui couvrait un vaste plateau capable de contenir une
force imposante d'infanterie.
--Eh bien, dit Héricourt, s'il en est ainsi, Oudinot devrait conduire
ses grenadiers sur les bois, à droite, là-bas. Il tournerait sans doute
la position.
--Tu crois, Monsieur?... fit le colonel, effrayé de leur audace et de
leur fièvre.
L'état-major le houspillait tant qu'il finissait par se croire dépourvu
de bon sens. Il n'osait plus la moindre initiative. Le vrai colonel
était Bernard, que cette fonction flattait. Oublieux du mariage
qu'annonçait Augustin, de ce qui n'était point le devoir militaire, il
inspecta de l'œil la première compagnie aux éclaireurs hardis, la
seconde pleine de soldats résistants et solides, l'escadron de
l'élégiaque aux tireurs savants, la compagnie Pitouët faite d'hommes
cruels, balafrés de durs rictus, et qui redressaient leurs bonnets à
poil d'où l'eau gouttait sur les manteaux blancs. Les outils de sapeurs
pendaient aux selles de la dernière compagnie, où s'effaraient des
figures hagardes de paysans limousins. Héricourt prépara les
combinaisons de déploiement qui mettraient, à la place utile, les
tireurs, les éclaireurs, les sapeurs. Cahujac et ses hommes ne valaient
pas grand'chose contre un carré de fantassins résolus qu'aborderaient au
contraire sans hésitation les vétérans hargneux de la compagnie d'élite.
Corbehem était capable de recueillir avec un sang-froid imperturbable la
déroute des escadrons ramenés par des forces supérieures; de protéger
leur réunion. Il marcherait en arrière et sur le flanc. Cahujac
pousserait les sapeurs entraînés par la compagnie d'élite et fournirait
le deuxième élan, que suivraient les tireurs de l'élégiaque, troupe
moyenne, au moral influençable. Le chef du premier escadron était un
ci-devant, muet, froid, dédaigneux et neutre, soumis à son capitaine
Pitouët, domestique, semblait-il, dont la besogne consistait à prévoir
et commander à la place du chef hiérarchique, vicomte de Lancresy, trop
né pour se commettre jusqu'à s'occuper de manants à cheval. Le vicomte
chargeait à part, tout seul, en chevalier errant, à distance des
dragons. Gardant son cheval anglais le plus loin possible du colonel, du
major, des capitaines, il tâchait de ne pas entendre les prescriptions:
«Capitaine Pitouët, vous avez bien retenu les avis de M. le major? Eh
bien! faites exécuter les ordres.»
À ce moment, les grenadiers d'Oudinot s'ébranlèrent, envahirent les
champs de droite et se dirigèrent du côté des bois, par où Bernard avait
prévu qu'on tournerait la position de l'ennemi. Ce fut un muet passage
de milliers d'hommes humides, inclinant leurs têtes sous le poids des
bonnets à poil, voûtant le dos sous le sac gonflé, foulant la terre
meuble de leurs pieds boueux. Les chefs de bataillon dominaient de la
selle cette marée lente et progressive, qui bientôt recouvrit le sol de
ses masses régimentaires agglutinées autour des aigles brillantes. À
l'ombre du ciel, il n'y eut plus qu'un élément formidable, muet,
immense, dragons à gauche, grenadiers à droite, étendus jusqu'au cercle
de l'horizon gris. La fusillade crépitait toujours au loin près de la
pointe d'un clocher aperçu entre les peaux de panthères de deux casques.
À la suite d'Oudinot, dont les joues fraîches étaient rouges, Augustin
trottait en manteau, fit signe à son frère qui le vit à peine. Pour le
major, rien ne l'intéressait plus, sinon la crainte de ne pas savoir et
de ne pas vaincre.
Enfin le général de la brigade donna ses ordres très vite, la tête levée
sous le grand chapeau bordé d'or. À gauche, les régiments inclinèrent.
Comme la pluie cinglait, on galopa les yeux clos; des jets de boue
frappèrent les chevaux et les casques. Les fers claquaient les flaques.
Un premier feu de salve craqua; un autre. Héricourt repassait dans sa
mémoire les instructions transmises. L'escadron du vicomte prendrait les
devants. Le sien pousserait avec la compagnie Corbehem sur la gauche.
L'élégiaque terminerait l'avalanche.