XII

Leurs images lui embellirent les heures quand l'été brûla les visages,

couvrit les chevaux d'écume et roussit les feuilles des chênes. Des

ordres arrivèrent. On se mit en route à travers les moissons blondes.

Les escadrons s'enveloppèrent de la poudre des chemins. Messidor fît

éclater les teintes des coquelicots et des bleuets. Les pavés des routes

sonnèrent sous les fers du régiment. Les trompettes crièrent de la

gloire aux villages réveillés.

Et puis ce fut sur les dunes le fourmillement rythmique des foules

militaires. La force de la France s'assemblait sur les collines de

sable. Les plumets de cent mille schakos fleurirent l'air. Il

papillonnait des hussards à pelisses roses, à pelisses blanches, à

pelisses rouges. Il trottait des escadrons de chasseurs verts aux

omoplates brodées. Il galopait des régiments de dragons aux casques de

bronze, aux buffleteries blanches. Il s'alignait des brigades de

cuirassiers lumineux. L'infanterie légère toute bleue, l'infanterie de

ligne, blanche au poitrail, noire de guêtres, convergèrent en lignes

étincelantes, sous les feux changeants de cent mille baïonnettes remuées

ensemble.

Le soir, il restait une ivresse de lumières, de cris, d'admiration pour

la beauté nationale, un triomphe d'en être et d'y avoir paru sous les

couleurs du régiment. On vidait maintes bouteilles de bière en louant sa

vigueur, en attestant son nouveau courage. Les tambours annonçaient au

monde la puissance des hommes levés pour une moisson de lauriers. Le

lieutenant Gresloup, le petit Edme, colérique et charmant sous l'habit

vert du dragon, venaient prendre Bernard dans sa baraque, et ils

allaient par les rues de Boulogne, afin qu'il leur montrât les héros des

victoires acquises.

Ceux-ci passaient, magnifiques et loquaces, ou sévères et taciturnes,

quelquefois menus et simples, sans faste, l'air de commis dociles sous

leurs grands bicornes traversés d'un galon, piqués d'une cocarde. Chez

le baron de Cavanon, qui tenait table ouverte, Héricourt racontait ses

batailles. Les jeunes yeux semblaient dire: «Moi, je t'égalerai!»

Edme eut son premier duel avec un carabinier qui se moqua des nouveaux

escadrons encore indemnes du feu. On tirait au sort les champions des

régiments rivaux. Bernard assista. Au premier choc, l'enfant eut

l'épaule entaillée par la lame du géant, une petite épaule blanche de

fille, qui s'était d'instinct haussée pour protéger la figure; mais

l'autre reçut la pointe d'Edme en plein flanc et fut transporté à

l'hôpital. Edme s'enorgueillit. L'honneur de l'escadron dépendait de

lui. Il traîna le long des rues un sabre tumultueux. Bernard

s'enchantait de cette vie bruyante sans se lasser de parfaire les

statues équestres de ses dragons, statues droites et, nobles, au

caractère romain. Et l'Empereur, arriva parmi les saluts des canons, les

batteries graves des tambours, l'alléluia des cloches, les clameurs des

ordres répétés devant deux cent mille hommes attentifs à l'apparition de

l'Annonciateur des triomphes.

Devant la mer illuminée par le soleil de Thermidor, cent trente mille

fils de la Révolution présentèrent les armes au César, qui rassemblait

leur puissance contre les descendants des Vikings. Les étages de

voilures inclinaient les corvettes anglaises sur l'horizon. À la gauche

de quinze mille dragons, hussards, chasseurs, carabiniers et

cuirassiers, Bernard haussa le sabre, presque sans rancune contre le

Rival. Ne réussissait-il pas merveilleusement, ce Corse, à épouvanter le

monde de la féodalité franque, germanique et scandinave, en levant

contre lui, pour la défense de la tradition latine, les forces

provençales, basques, gasconnes, angevines, tourangelles, lorraines,

picardes, hispano-flamandes, bretonnes, unies dans l'espoir de créer

avec leurs cœurs divers une nation libre à l'image de la patrie romaine

asservie quinze siècles par ces barbares, affranchie d'hier, à Valmy,

Jemmapes, Arcole, Hohenlinden et Marengo?

Il se résigna. Il accueillit le présage. Elles pouvaient retentir, les

fanfares de cavalerie et les musiques régimentaires! Ils pouvaient

tonner les tambours et sonner les clairons. Elles pouvaient se hérisser

les baïonnettes vers cet homme court, chevauchant contre la pente de la

mer entre les nombreux essaims de généraux empanachés, d'aides de camp

écarlates et dorés, de soldats d'élite grandis par les bonnets à poil,

par les plumets géants.

L'orage des tambours couvrait le bruit du flot retiré; il secoua le cœur

de Bernard comme pour le mettre en éveil, lui faire comprendre ce que

l'intelligence obscure des peuples jadis alliés à Rome acclamait dans ce

bandit heureux.

Sincère, l'enthousiasme éclatait aux mille clameurs des trompettes. La

joie des soldats pavoisait mieux le front des régiments que les plis des

drapeaux abaissés.

Napoléon trotta vers une éminence, s'y arrêta, profil équestre inscrit

sur le versant des eaux. À la suite, l'escadron d'état-major se massa,

soutenu par les jambes fines des montures.

Alors les divisions s'ébranlèrent, généraux en tête, toutes musiques

chantant leurs gloires. Les figures des conscrits étaient plus radieuses

encore que les faces des sergents hâlées autrefois par les vents

d'Allemagne et les soleils d'Italie. On défila. Les aigles neuves

luisaient au bout des hampes. Les schakos évasés des voltigeurs

s'enguirlandaient de tresses blanches, comme les coiffures bestiales des

grenadiers. Les compagnies faisaient un seul pas de deux cents guêtres

noires, un seul mouvement de deux cents mains gantées. Après les

gibernes du dernier rang, venaient les sapeurs de l'autre brigade,

barbus, et la hache à l'épaule, formidables derrière leur haut tablier

de cuir blanc, puis le groupe des tambours aux bras chevronnés, aux

poitrines galonnées, suivant le colosse qui maniait la longue canne.

Mais le bruit des roulements effrayait le cheval d'Oudinot, qui se

dressa, retomba, se défendit, tandis que ses hommes marquaient le pas.

Entre eux et la musique l'intervalle s'élargissait. Soucieux de ne point

faire attendre l'Empereur, ni retarder la marche, le général,

boursoufflé par la rage, dégaina et traversa de son épée l'encolure de

la bête récalcitrante, qu'on tira du rang, tandis qu'il s'élançait sur

une autre. L'animal blessé tomba sur les genoux, jeta ses hoquets

suprêmes au passage du corps des «grenadiers et voltigeurs réunis» que

menait Oudinot, roide sous le grand bicorne à plumes blanches.

Cet acte émut les officiers. Ils le jugèrent magnifique. Il dénonçait

l'énergie nécessaire à qui prétend commander. Nul caprice ne doit

troubler l'ordre parmi les rangs des consciences vouées à la seule

divinité de la nation qu'incarne la personne impériale. Oudinot donnait

ainsi l'exemple, sacrifiant une bête de mille écus à la promptitude

d'une marche de parade.

Derrière la fanfare, des dragons, et le piétinement de cinq mille

chevaux qui levaient la poussière du sable marin; Bernard, à son tour,

défila, fier de six cents statues à casques de cuivre, menées par son

geste. On prit le galop vers l'éminence où il aperçut Napoléon, tassé

sur soi-même, les jambes écartant les étriers, et la main sur la cuisse,

très en avant de son état-major. Il portait bonne mine à la surface de

ses joues remplies. Bien que las d'une si longue posture à cheval, il

semblait jouir de cette apothéose que lui faisaient l'or du soleil, les

clameurs du peuple en armes et les applaudissements de la mer.

Superbe, elle-même invitait au passage en Angleterre, ce jour-là.

Récemment les chaloupes canonnières, soutenues par l'artillerie de la

plage et la flottille de Boulogne, avaient mis en fuite les navires de

M. Pitt. On attendait seulement que la démonstration de la flotte à

l'entrée de la Manche eût attiré l'escadre ennemie loin de la côte pour

franchir le détroit. Déjà les troupes avaient fini leurs essais

d'embarquement. Certaines couchaient à bord des péniches. On avait mis à

pied le quatrième escadron des régiments de dragons qui devait conquérir

sa remonte sur la terre britannique à l'exemple des camarades en Égypte;

sac au dos, c'était un corps de sept mille hommes, capables de

combattre, selon les circonstances, à pied ou à cheval. Même Bernard eut

de la peine à empêcher Edme Lyrisse d'être inscrit à ce corps qui reçut

les cavaliers médiocres. Il fallut qu'il usât de son influence auprès du

colonel. Edme, ivrogne et insolent, déplaisait.

D'autre part, Caroline Cavrois n'obtenait pas le remboursement de ses

avances en fournitures de blé, de cuir et de chaloupes neuves. M.

Vanlerberghe, chargé de ce paiement par la Compagnie des Négociants

Réunis, se trouvait pris dans leur déconfiture: les croiseurs anglais

arrêtaient les galions espagnols venus du Mexique et qui devaient

fournir à la Banque le numéraire. Il fallut que Bernard et Augustin

fissent parler à l'Empereur par Oudinot, par le baron de Cavanon. Mais

l'intendance n'admit point que l'habile sœur refusât en paiement

provisoire les traites signées par les receveurs généraux. Caroline

n'ignorait plus que les commis du Trésor passaient, avant l'échéance,

chez ces fonctionnaires, leur prenaient l'argent du contribuable contre

acquit et le versaient à leur réserve; en sorte que ces traites ne

représentaient plus une valeur monnayée correspondant à leur chiffre. On

craignit la ruine. Caroline arriva, folle, à Boulogne, les joues

enflées, et grelottant de fièvre dans son écharpe. Par chance, les bras

qui gesticulaient sur la tour du télégraphe apprirent que les frères

marins ramenaient à Dunkerque le brick et la goëlette chargés d'une

bonne prise. La vente de la cargaison serait fructueuse, car le sucre et

les épices manquaient partout depuis la fermeture des ports aux navires

anglais. Caroline tremblait toujours dans la petite maison des dunes,

tant elle avait crainte de manquer à ses engagements commerciaux.

Augustin la veilla, tandis que Bernard partait à franc étrier pour

Dunkerque. Il y trouva le gros Robert couché, la tête dans les linges.

Un coutelas ennemi lui avait crevé la joue, lors de l'abordage du

vaisseau de Plymouth. Joseph, avec une houssine, excitait l'empressement

médical des négresses, et bramait, hurlait, barrissait contre l'infâme

Albion qui lui avait brisé un beaupré, troué ses toiles de coups de

biscaïens, tué quatre matelots. Il bourra cependant le voyageur de

nourriture, puis gonfla vingt sacs de toile avec les guinées, les

couronnes, les shellings et piastres, que continuaient d'attendre les

armateurs de Plymouth.

En grosse chemise jaunie, Joseph allait et venait par la maison du port,

se hissait dans la vis de l'escalier, sur deux grosses jambes culottées

lâche à la manière des matelots. Au fond de sébiles, de calebasses

africaines, de tambours nègres, de chapeaux de paille marocains, il

retrouvait toujours des paquets d'écus. Après, il visita des manteaux et

des vestes qui recélaient aussi quelque chose. Du tout il remplit un

portemanteau de cuir. Jamais Bernard n'aurait cru ses frères si riches,

dans ce taudis puant la cannelle. «Prends ça, et puis ça... On le

gâcherait ici. Tu sais, quand on est à terre, on tire sa bordée. Si mon

pauvre vieux Robert n'avait pas reçu son compte de ces scélérats, de ces

assassins d'Englisches! Ah les canailles, les bandits, les misérables

fils de truie!... Ils le paieront, les brigands... Je vais installer une

pièce de quatre à tribord, sur la goëlette..., et ils verront si je

crache des noisettes!... les mylords!... Canailles!... Bandits!

Assassins!...» Il tapait du pied; il montra le poing à une image

représentant un homme jovial assis sur un baril et qui fumait sa pipe à

l'ombre d'un palmier; son image. Pareilles à des chattes terrifiées par

la colère du maître, les négresses se glissaient le long des bahuts.

Cet argent, compté devant Caroline, lui rendit de la force, malgré

l'abus des poudres purgatives. Elle se dépêtra des châles où elle suait

par ordonnance et, redevenue vivante, put reprendre ses lamentations.

Elle exhorta ses frères à gagner vite les hauts grades d'état-major, qui

les mettraient en relation plus intime avec les gros personnages de

l'intendance, ce baron Hulot d'Ervy, par exemple, qui faisait la fortune

des Fischer, les soumissionnaires aux fourrages pour la Lorraine. Il

fallait tenir les charbonnages de l'Artois; c'était la fortune de la

paix, la fortune perpétuelle; l'argent venu par les fournitures de

guerre ne serait qu'un moyen passager d'acquérir celle-là. Assise sur le

lit, les cheveux collés par la transpiration, elle expliquait sans fin,

se frottait les genoux à travers les couvertures. «Ne riez pas de moi.

Vous verrez. Praxi-Blassans croit à la guerre; Cavrois y pense aussi; et

ce ne sera pas en Angleterre. On a commandé aux Fischer des quantités

considérables de fourrages. J'organise un convoi pour Strasbourg, car le

colonel vient d'écrire à Virginie qu'on rassemble là, comme à Mayence,

l'artillerie de campagne. Il faut des, victoires à la France pour en

finir avec les Anglais et récupérer les métaux mexicains, qu'ils

confisquent; sans quoi les traites des receveurs généraux et les billets

de banque vaudront bientôt le même prix que les assignats. Qu'est-ce que

je ferais, moi, de toute cette paperasse, si les caisses de garantie

publique restent sans or. J'ai livré les marchandises. Nous serions

ruinés, tous, tous. Tu aurais beau chanter, alors, mon petit Augustin,

pour qu'Aurélie te fasse venir l'_eau césarienne_ de la parfumerie

parisienne _À la Reine des Roses_, et toi, mon grand Bernard, pour que

la maison du _Chat-qui-Pelote_ t'expédie la batiste où tu fais tailler

des chemises fines... Allons mes frères, tuez, triomphez, démenez-vous,

devenez colonels, adjudants, généraux... Prenez de l'influence. Il est

temps..., grand temps..., je vous assure. _Fervet opus!_...»

Maintes citations latines terminaient ses discours qu'ils fuyaient pour

les fêtes du camp.

Augustin y courait, joli, les bottes luisantes, le mouchoir plein

d'odeurs, la taille sanglée dans l'habit bleu aux revers blancs

boutonnés d'or depuis les épaulettes jusque la taille. On dînait à la

table ouverte du baron de Cavanon, lui, sanguin, magnifique dans son

dolman vert, et capable de boire vingt-quatre flûtes de Champagne aux

douze coups de minuit. Les convives écoutaient facilement le major,

fourni par ses beaux-frères de nouvelles fraîches. Lorsqu'il rapporta

les avis de Caroline sur la déconfiture du trésor, et l'élévation du

taux de l'escompte due aux croisières des Anglais, tous souhaitèrent la

bataille et la victoire: «Mort à l'Angleterre qui ruine la Nation!»

s'écria le colonel de Bernard en vidant sa flûte. Cent bras dorés par

les galons tendirent leurs calices de cristal, que débordait la mousse

rose.

Héricourt s'enchantait du bruit, de la fête, des corps de filles belles

offerts à ses baisers dans les bouges de la vieille ville où affluaient

les militaires, passé minuit. Sa femme lui devenait une étrangère

lointaine, une aventure parmi les aventures. La fièvre de l'armée

gravissait en titubant et en chantant les trottoirs de marbre qui

montent aux anciens remparts. Les sabres sonnaient contre les auvents

des boutiques closes. Des rires barbares faisaient fuir les rats

d'égouts. Artilleurs, hussards, dragons, grenadiers et voltigeurs

portaient leur envie de vaincre, leur désir de victoire jusque l'étal de

l'amour, où s'assouvissait momentanément le délire contagieux de tant de

vigueurs réunies en un seul espace. Au milieu de cette cohue dorée,

tumultueuse, rieuse, Bernard vivait. Ce n'étaient plus les pleurs de sa

femme, les subtilités fatigantes d'Aurélie, les calculs de la triste

Caroline, l'érudition du diplomate, ni les froids conseils du chef de

division. Au moins tout cela se fondait en une raison de bataille et de

triomphe, une raison mystérieuse qui mettait du rire aux lèvres, du

désir au ventre, du bruit à la voix. La France, persuadée de sa cause,

se ruait instinctivement vers l'espoir de conquête que représentaient,

chaque nuit, les sociétés de filles parquées dans les petites maisons

des remparts. Et la voix de la mer berçait le rêve de triomphe. Sur des

corps bruns de Provençales, sur de blanches Flamandes, sur des Bretonnes

à la peau de soie, sur d'alertes Gasconnes, Bernard, Edme et son cousin

Gresloup, Pitouët, Nondain, Tréheuc, Cahujac et Marius, apaisaient leur

soif obscure de renverser, de terrasser et d'étreindre, que ce fût pour

la mort, que ce fût pour l'amour.

Et tout à coup l'ordre vint. Les trompettes sonnèrent le boute-selle.

Les roues d'artillerie retentirent sur les pavages. Des statues

équestres s'alignèrent devant leurs officiers ravis de les reconnaître

hautes, nobles sous les casques de cuivre, sur les chevaux peignés. «On

part.--Adieu, toi! On se retrouve à Strasbourg.--Nous boirons un verre

de bière.--Edme, à ton rang!--Chacun doit avoir deux pierres à fusil

dans la giberne.--Cahujac, visitez les gibernes!...--Les brigadiers ont

tous leur tire-bourre?--Capitaine Pitouët, faites rouler

l'étendard.--Trompettes, sonnez aux champs! Escadron!...»

La Force Le Temps et la Vie · 第 20 / 28 题