Leurs images lui embellirent les heures quand l'été brûla les visages,
couvrit les chevaux d'écume et roussit les feuilles des chênes. Des
ordres arrivèrent. On se mit en route à travers les moissons blondes.
Les escadrons s'enveloppèrent de la poudre des chemins. Messidor fît
éclater les teintes des coquelicots et des bleuets. Les pavés des routes
sonnèrent sous les fers du régiment. Les trompettes crièrent de la
gloire aux villages réveillés.
Et puis ce fut sur les dunes le fourmillement rythmique des foules
militaires. La force de la France s'assemblait sur les collines de
sable. Les plumets de cent mille schakos fleurirent l'air. Il
papillonnait des hussards à pelisses roses, à pelisses blanches, à
pelisses rouges. Il trottait des escadrons de chasseurs verts aux
omoplates brodées. Il galopait des régiments de dragons aux casques de
bronze, aux buffleteries blanches. Il s'alignait des brigades de
cuirassiers lumineux. L'infanterie légère toute bleue, l'infanterie de
ligne, blanche au poitrail, noire de guêtres, convergèrent en lignes
étincelantes, sous les feux changeants de cent mille baïonnettes remuées
ensemble.
Le soir, il restait une ivresse de lumières, de cris, d'admiration pour
la beauté nationale, un triomphe d'en être et d'y avoir paru sous les
couleurs du régiment. On vidait maintes bouteilles de bière en louant sa
vigueur, en attestant son nouveau courage. Les tambours annonçaient au
monde la puissance des hommes levés pour une moisson de lauriers. Le
lieutenant Gresloup, le petit Edme, colérique et charmant sous l'habit
vert du dragon, venaient prendre Bernard dans sa baraque, et ils
allaient par les rues de Boulogne, afin qu'il leur montrât les héros des
victoires acquises.
Ceux-ci passaient, magnifiques et loquaces, ou sévères et taciturnes,
quelquefois menus et simples, sans faste, l'air de commis dociles sous
leurs grands bicornes traversés d'un galon, piqués d'une cocarde. Chez
le baron de Cavanon, qui tenait table ouverte, Héricourt racontait ses
batailles. Les jeunes yeux semblaient dire: «Moi, je t'égalerai!»
Edme eut son premier duel avec un carabinier qui se moqua des nouveaux
escadrons encore indemnes du feu. On tirait au sort les champions des
régiments rivaux. Bernard assista. Au premier choc, l'enfant eut
l'épaule entaillée par la lame du géant, une petite épaule blanche de
fille, qui s'était d'instinct haussée pour protéger la figure; mais
l'autre reçut la pointe d'Edme en plein flanc et fut transporté à
l'hôpital. Edme s'enorgueillit. L'honneur de l'escadron dépendait de
lui. Il traîna le long des rues un sabre tumultueux. Bernard
s'enchantait de cette vie bruyante sans se lasser de parfaire les
statues équestres de ses dragons, statues droites et, nobles, au
caractère romain. Et l'Empereur, arriva parmi les saluts des canons, les
batteries graves des tambours, l'alléluia des cloches, les clameurs des
ordres répétés devant deux cent mille hommes attentifs à l'apparition de
l'Annonciateur des triomphes.
Devant la mer illuminée par le soleil de Thermidor, cent trente mille
fils de la Révolution présentèrent les armes au César, qui rassemblait
leur puissance contre les descendants des Vikings. Les étages de
voilures inclinaient les corvettes anglaises sur l'horizon. À la gauche
de quinze mille dragons, hussards, chasseurs, carabiniers et
cuirassiers, Bernard haussa le sabre, presque sans rancune contre le
Rival. Ne réussissait-il pas merveilleusement, ce Corse, à épouvanter le
monde de la féodalité franque, germanique et scandinave, en levant
contre lui, pour la défense de la tradition latine, les forces
provençales, basques, gasconnes, angevines, tourangelles, lorraines,
picardes, hispano-flamandes, bretonnes, unies dans l'espoir de créer
avec leurs cœurs divers une nation libre à l'image de la patrie romaine
asservie quinze siècles par ces barbares, affranchie d'hier, à Valmy,
Jemmapes, Arcole, Hohenlinden et Marengo?
Il se résigna. Il accueillit le présage. Elles pouvaient retentir, les
fanfares de cavalerie et les musiques régimentaires! Ils pouvaient
tonner les tambours et sonner les clairons. Elles pouvaient se hérisser
les baïonnettes vers cet homme court, chevauchant contre la pente de la
mer entre les nombreux essaims de généraux empanachés, d'aides de camp
écarlates et dorés, de soldats d'élite grandis par les bonnets à poil,
par les plumets géants.
L'orage des tambours couvrait le bruit du flot retiré; il secoua le cœur
de Bernard comme pour le mettre en éveil, lui faire comprendre ce que
l'intelligence obscure des peuples jadis alliés à Rome acclamait dans ce
bandit heureux.
Sincère, l'enthousiasme éclatait aux mille clameurs des trompettes. La
joie des soldats pavoisait mieux le front des régiments que les plis des
drapeaux abaissés.
Napoléon trotta vers une éminence, s'y arrêta, profil équestre inscrit
sur le versant des eaux. À la suite, l'escadron d'état-major se massa,
soutenu par les jambes fines des montures.
Alors les divisions s'ébranlèrent, généraux en tête, toutes musiques
chantant leurs gloires. Les figures des conscrits étaient plus radieuses
encore que les faces des sergents hâlées autrefois par les vents
d'Allemagne et les soleils d'Italie. On défila. Les aigles neuves
luisaient au bout des hampes. Les schakos évasés des voltigeurs
s'enguirlandaient de tresses blanches, comme les coiffures bestiales des
grenadiers. Les compagnies faisaient un seul pas de deux cents guêtres
noires, un seul mouvement de deux cents mains gantées. Après les
gibernes du dernier rang, venaient les sapeurs de l'autre brigade,
barbus, et la hache à l'épaule, formidables derrière leur haut tablier
de cuir blanc, puis le groupe des tambours aux bras chevronnés, aux
poitrines galonnées, suivant le colosse qui maniait la longue canne.
Mais le bruit des roulements effrayait le cheval d'Oudinot, qui se
dressa, retomba, se défendit, tandis que ses hommes marquaient le pas.
Entre eux et la musique l'intervalle s'élargissait. Soucieux de ne point
faire attendre l'Empereur, ni retarder la marche, le général,
boursoufflé par la rage, dégaina et traversa de son épée l'encolure de
la bête récalcitrante, qu'on tira du rang, tandis qu'il s'élançait sur
une autre. L'animal blessé tomba sur les genoux, jeta ses hoquets
suprêmes au passage du corps des «grenadiers et voltigeurs réunis» que
menait Oudinot, roide sous le grand bicorne à plumes blanches.
Cet acte émut les officiers. Ils le jugèrent magnifique. Il dénonçait
l'énergie nécessaire à qui prétend commander. Nul caprice ne doit
troubler l'ordre parmi les rangs des consciences vouées à la seule
divinité de la nation qu'incarne la personne impériale. Oudinot donnait
ainsi l'exemple, sacrifiant une bête de mille écus à la promptitude
d'une marche de parade.
Derrière la fanfare, des dragons, et le piétinement de cinq mille
chevaux qui levaient la poussière du sable marin; Bernard, à son tour,
défila, fier de six cents statues à casques de cuivre, menées par son
geste. On prit le galop vers l'éminence où il aperçut Napoléon, tassé
sur soi-même, les jambes écartant les étriers, et la main sur la cuisse,
très en avant de son état-major. Il portait bonne mine à la surface de
ses joues remplies. Bien que las d'une si longue posture à cheval, il
semblait jouir de cette apothéose que lui faisaient l'or du soleil, les
clameurs du peuple en armes et les applaudissements de la mer.
Superbe, elle-même invitait au passage en Angleterre, ce jour-là.
Récemment les chaloupes canonnières, soutenues par l'artillerie de la
plage et la flottille de Boulogne, avaient mis en fuite les navires de
M. Pitt. On attendait seulement que la démonstration de la flotte à
l'entrée de la Manche eût attiré l'escadre ennemie loin de la côte pour
franchir le détroit. Déjà les troupes avaient fini leurs essais
d'embarquement. Certaines couchaient à bord des péniches. On avait mis à
pied le quatrième escadron des régiments de dragons qui devait conquérir
sa remonte sur la terre britannique à l'exemple des camarades en Égypte;
sac au dos, c'était un corps de sept mille hommes, capables de
combattre, selon les circonstances, à pied ou à cheval. Même Bernard eut
de la peine à empêcher Edme Lyrisse d'être inscrit à ce corps qui reçut
les cavaliers médiocres. Il fallut qu'il usât de son influence auprès du
colonel. Edme, ivrogne et insolent, déplaisait.
D'autre part, Caroline Cavrois n'obtenait pas le remboursement de ses
avances en fournitures de blé, de cuir et de chaloupes neuves. M.
Vanlerberghe, chargé de ce paiement par la Compagnie des Négociants
Réunis, se trouvait pris dans leur déconfiture: les croiseurs anglais
arrêtaient les galions espagnols venus du Mexique et qui devaient
fournir à la Banque le numéraire. Il fallut que Bernard et Augustin
fissent parler à l'Empereur par Oudinot, par le baron de Cavanon. Mais
l'intendance n'admit point que l'habile sœur refusât en paiement
provisoire les traites signées par les receveurs généraux. Caroline
n'ignorait plus que les commis du Trésor passaient, avant l'échéance,
chez ces fonctionnaires, leur prenaient l'argent du contribuable contre
acquit et le versaient à leur réserve; en sorte que ces traites ne
représentaient plus une valeur monnayée correspondant à leur chiffre. On
craignit la ruine. Caroline arriva, folle, à Boulogne, les joues
enflées, et grelottant de fièvre dans son écharpe. Par chance, les bras
qui gesticulaient sur la tour du télégraphe apprirent que les frères
marins ramenaient à Dunkerque le brick et la goëlette chargés d'une
bonne prise. La vente de la cargaison serait fructueuse, car le sucre et
les épices manquaient partout depuis la fermeture des ports aux navires
anglais. Caroline tremblait toujours dans la petite maison des dunes,
tant elle avait crainte de manquer à ses engagements commerciaux.
Augustin la veilla, tandis que Bernard partait à franc étrier pour
Dunkerque. Il y trouva le gros Robert couché, la tête dans les linges.
Un coutelas ennemi lui avait crevé la joue, lors de l'abordage du
vaisseau de Plymouth. Joseph, avec une houssine, excitait l'empressement
médical des négresses, et bramait, hurlait, barrissait contre l'infâme
Albion qui lui avait brisé un beaupré, troué ses toiles de coups de
biscaïens, tué quatre matelots. Il bourra cependant le voyageur de
nourriture, puis gonfla vingt sacs de toile avec les guinées, les
couronnes, les shellings et piastres, que continuaient d'attendre les
armateurs de Plymouth.
En grosse chemise jaunie, Joseph allait et venait par la maison du port,
se hissait dans la vis de l'escalier, sur deux grosses jambes culottées
lâche à la manière des matelots. Au fond de sébiles, de calebasses
africaines, de tambours nègres, de chapeaux de paille marocains, il
retrouvait toujours des paquets d'écus. Après, il visita des manteaux et
des vestes qui recélaient aussi quelque chose. Du tout il remplit un
portemanteau de cuir. Jamais Bernard n'aurait cru ses frères si riches,
dans ce taudis puant la cannelle. «Prends ça, et puis ça... On le
gâcherait ici. Tu sais, quand on est à terre, on tire sa bordée. Si mon
pauvre vieux Robert n'avait pas reçu son compte de ces scélérats, de ces
assassins d'Englisches! Ah les canailles, les bandits, les misérables
fils de truie!... Ils le paieront, les brigands... Je vais installer une
pièce de quatre à tribord, sur la goëlette..., et ils verront si je
crache des noisettes!... les mylords!... Canailles!... Bandits!
Assassins!...» Il tapait du pied; il montra le poing à une image
représentant un homme jovial assis sur un baril et qui fumait sa pipe à
l'ombre d'un palmier; son image. Pareilles à des chattes terrifiées par
la colère du maître, les négresses se glissaient le long des bahuts.
Cet argent, compté devant Caroline, lui rendit de la force, malgré
l'abus des poudres purgatives. Elle se dépêtra des châles où elle suait
par ordonnance et, redevenue vivante, put reprendre ses lamentations.
Elle exhorta ses frères à gagner vite les hauts grades d'état-major, qui
les mettraient en relation plus intime avec les gros personnages de
l'intendance, ce baron Hulot d'Ervy, par exemple, qui faisait la fortune
des Fischer, les soumissionnaires aux fourrages pour la Lorraine. Il
fallait tenir les charbonnages de l'Artois; c'était la fortune de la
paix, la fortune perpétuelle; l'argent venu par les fournitures de
guerre ne serait qu'un moyen passager d'acquérir celle-là. Assise sur le
lit, les cheveux collés par la transpiration, elle expliquait sans fin,
se frottait les genoux à travers les couvertures. «Ne riez pas de moi.
Vous verrez. Praxi-Blassans croit à la guerre; Cavrois y pense aussi; et
ce ne sera pas en Angleterre. On a commandé aux Fischer des quantités
considérables de fourrages. J'organise un convoi pour Strasbourg, car le
colonel vient d'écrire à Virginie qu'on rassemble là, comme à Mayence,
l'artillerie de campagne. Il faut des, victoires à la France pour en
finir avec les Anglais et récupérer les métaux mexicains, qu'ils
confisquent; sans quoi les traites des receveurs généraux et les billets
de banque vaudront bientôt le même prix que les assignats. Qu'est-ce que
je ferais, moi, de toute cette paperasse, si les caisses de garantie
publique restent sans or. J'ai livré les marchandises. Nous serions
ruinés, tous, tous. Tu aurais beau chanter, alors, mon petit Augustin,
pour qu'Aurélie te fasse venir l'_eau césarienne_ de la parfumerie
parisienne _À la Reine des Roses_, et toi, mon grand Bernard, pour que
la maison du _Chat-qui-Pelote_ t'expédie la batiste où tu fais tailler
des chemises fines... Allons mes frères, tuez, triomphez, démenez-vous,
devenez colonels, adjudants, généraux... Prenez de l'influence. Il est
temps..., grand temps..., je vous assure. _Fervet opus!_...»
Maintes citations latines terminaient ses discours qu'ils fuyaient pour
les fêtes du camp.
Augustin y courait, joli, les bottes luisantes, le mouchoir plein
d'odeurs, la taille sanglée dans l'habit bleu aux revers blancs
boutonnés d'or depuis les épaulettes jusque la taille. On dînait à la
table ouverte du baron de Cavanon, lui, sanguin, magnifique dans son
dolman vert, et capable de boire vingt-quatre flûtes de Champagne aux
douze coups de minuit. Les convives écoutaient facilement le major,
fourni par ses beaux-frères de nouvelles fraîches. Lorsqu'il rapporta
les avis de Caroline sur la déconfiture du trésor, et l'élévation du
taux de l'escompte due aux croisières des Anglais, tous souhaitèrent la
bataille et la victoire: «Mort à l'Angleterre qui ruine la Nation!»
s'écria le colonel de Bernard en vidant sa flûte. Cent bras dorés par
les galons tendirent leurs calices de cristal, que débordait la mousse
rose.
Héricourt s'enchantait du bruit, de la fête, des corps de filles belles
offerts à ses baisers dans les bouges de la vieille ville où affluaient
les militaires, passé minuit. Sa femme lui devenait une étrangère
lointaine, une aventure parmi les aventures. La fièvre de l'armée
gravissait en titubant et en chantant les trottoirs de marbre qui
montent aux anciens remparts. Les sabres sonnaient contre les auvents
des boutiques closes. Des rires barbares faisaient fuir les rats
d'égouts. Artilleurs, hussards, dragons, grenadiers et voltigeurs
portaient leur envie de vaincre, leur désir de victoire jusque l'étal de
l'amour, où s'assouvissait momentanément le délire contagieux de tant de
vigueurs réunies en un seul espace. Au milieu de cette cohue dorée,
tumultueuse, rieuse, Bernard vivait. Ce n'étaient plus les pleurs de sa
femme, les subtilités fatigantes d'Aurélie, les calculs de la triste
Caroline, l'érudition du diplomate, ni les froids conseils du chef de
division. Au moins tout cela se fondait en une raison de bataille et de
triomphe, une raison mystérieuse qui mettait du rire aux lèvres, du
désir au ventre, du bruit à la voix. La France, persuadée de sa cause,
se ruait instinctivement vers l'espoir de conquête que représentaient,
chaque nuit, les sociétés de filles parquées dans les petites maisons
des remparts. Et la voix de la mer berçait le rêve de triomphe. Sur des
corps bruns de Provençales, sur de blanches Flamandes, sur des Bretonnes
à la peau de soie, sur d'alertes Gasconnes, Bernard, Edme et son cousin
Gresloup, Pitouët, Nondain, Tréheuc, Cahujac et Marius, apaisaient leur
soif obscure de renverser, de terrasser et d'étreindre, que ce fût pour
la mort, que ce fût pour l'amour.
Et tout à coup l'ordre vint. Les trompettes sonnèrent le boute-selle.
Les roues d'artillerie retentirent sur les pavages. Des statues
équestres s'alignèrent devant leurs officiers ravis de les reconnaître
hautes, nobles sous les casques de cuivre, sur les chevaux peignés. «On
part.--Adieu, toi! On se retrouve à Strasbourg.--Nous boirons un verre
de bière.--Edme, à ton rang!--Chacun doit avoir deux pierres à fusil
dans la giberne.--Cahujac, visitez les gibernes!...--Les brigadiers ont
tous leur tire-bourre?--Capitaine Pitouët, faites rouler
l'étendard.--Trompettes, sonnez aux champs! Escadron!...»