Au camp de Boulogne, Héricourt emporta cette indulgence.
Nouveau, le régiment achevait sa formation.
D'anciens officiers rappelés, plusieurs nobles revenus d'émigration le
commandaient. On s'y tenait sévèrement, avec un sens de la discipline
que les demi-brigades de l'an VII ne comportaient pas. Bernard s'en
arrangea fort. Cérémonieux, étrangers encore les uns aux autres, les
capitaines se faisaient mille politesses; tous jouissaient de quelque
fortune. Il sembla que l'Empereur eût voulu rendre à sa cavalerie le
prestige d'élégance et de belles manières qu'elle gardait sous le roi.
On soigna l'uniforme, les gants. La peau des culottes et du gilet devint
l'objet de discussions minutieuses. Que les dragons l'emportassent sur
les hussards et sur les carabiniers, par l'aisance des manœuvres,
l'impeccabilité de l'appareil, cela marquait le but des ambitions.
On ne parlait point politique, mais on poussait à l'extrême les théories
relatives à la beauté du cheval. Chacun posséda des bêtes de race. Le
colonel Lyrisse envoya un hongre turc à son gendre, ce qui le mit au
meilleur rang des officiers notables. On cantonnait dans une petite
ville de la Somme, groupée vers l'abbaye de Saint-Leu. Les marchands
firent venir de Paris des vernis spéciaux pour les bottes, du tripoli
d'Espagne, des gourmettes d'argent. Leurs quelques boutiques exposaient
à profusion des harnais de parade, des peaux de panthère véritable pour
les casques, des éperons dorés, des boutons de vermeil. Le colonel
Corvin de Brumières avait en or les armatures de son fourreau de cuir.
On parfumait à la bergamote la crinière des casques. Les trompettes
reçurent l'ordre de chevronner les manches de leurs tuniques avec des
rubans de soie. On dînait dans la salle de la meilleure hostellerie, et
de façon succulente. Les officiers de grades différents ne frayaient
pas. Les capitaines assumaient la besogne d'instruire les trois
escadrons, dont les chefs se préoccupaient mal, fort empêtrés par les
réceptions dans les domaines voisins.
Frais émoulus des écoles, après un séjour de huit mois, les lieutenants
ne savaient rien, tâchaient de se maintenir en selle. On les envoyait à
la promenade. Bernard menait sa compagnie en bonnet de police et en
veste, à travers la campagne. Du matin au soir il redressait les
tailles, haussait les cous, dégageait les mentons de leurs cravates,
rectifiait la position des jambes le long des étrivières, faisait
saillir les poitrines, rentrer les dos. Il exposait les hommes au
soleil, à la soif, à la pluie, à la faim, à la boue et à la poussière,
partageant lui-même ces incommodités. Il voulut que sa meute d'hommes
fût la plus prompte à bondir, à se diviser, à s'éparpiller en
fourrageurs, à s'assembler en pelotons, à pivoter en ligne, à s'allonger
en colonne, à faire face sur la droite, puis sur la gauche, en avant et
en arrière.
Au bout d'une décade, la fièvre de son art l'avait ressaisi. Il
parachevait les cinquante statues équestres de sa compagnie, cinquante
gaillards dociles et impérialistes, ahuris d'être conviés à la gloire
française et désireux d'y contribuer. La tâche était facile. En un mois,
ces jeunes gens bottés, culottés, parés d'habits verts, de buffleteries
blanches, casqués de cuivre étincelant, méprisèrent le fantassin
poussiéreux, le hussard fanfaron, le cuirassier bête, et se prévalurent
des victoires, prochaines dans cette Angleterre où l'on aborderait au
moyen de péniches.
Quatre Parisiens étonnaient les autres, parce qu'ils avaient vu passer
Buonaparté au carrousel. Deux maréchaux de logis avaient suivi le héros
en Égypte, salué le Sphinx et les Pyramides, conquis les chevaux des
Mameluks. Une dizaine de Lillois écoutaient, non sans vénération, ces
vantards. Ils regrettaient de n'appartenir point à un régiment déjà
célèbre par ses exploits. Tels hussards qui avaient mangé les raisins de
Marengo, tels hommes d'infanterie légère qui s'étaient bruni le visage
dans les plaines d'Arcole, tels cuirassiers d'Hautpoul qui avaient
abreuvé leurs chevaux dans le Danube surprenaient l'admiration des
recrues attablées sous les guinguettes, et dont les rires s'éteignaient
subitement à l'entrée des victorieux. À cause de sa balafre, Héricourt
les eut confiants et assidus. Ils s'efforçaient de le comprendre.
Bientôt ils manièrent la baïonnette comme de vieux grenadiers, surent
marcher en ordre d'infanterie, déchirer vivement la cartouche avec les
dents incisives, bourrer. Leurs chevaux furent les mieux tenus. Ils
eurent le pelage limpide. Bernard commanda de bons centaures rapides et
adroits. Avant Pâques, il fut mis à la tête de la compagnie d'élite que
distinguaient des épaulettes rouges et la garde de l'étendard; il se
posta derrière l'état-major régimentaire. Quand l'inspecteur aux revues
fit sa tournée, la chance voulut que le baron de Cavanon, adjudant
général, secondât. Cavanon parut, montant un cheval noir, muni d'une
étoile blanche au front. Sa selle était sanglée sur une peau de tigre
aux griffes dorées. Il portait son costume de chasseur vert, une pelisse
rouge, un bonnet à poil surmonté d'une gerbe de plumes blanches. Le
colonel et lui se plurent beaucoup. D'après leurs instances, le
capitaine d'armes rédigea d'excellentes notes concernant Héricourt. Un
quadragénaire grognon, coiffé jusqu'à la racine des oreilles par
l'énorme chapeau à deux cornes dont le gland se balançait devant ses
narines, l'inspecteur aux revues, douta de tels mérites. Il flaira la
faveur, et, le premier jour de son examen, déclara que les capitaines
commanderaient à tour de rôle le régiment. On commença par le chef de la
compagnie d'élite, qui dut se placer à la gauche, puis étonna par ses
manœuvres. L'inspecteur apostilla les notes. Dix jours après, Bernard
reçut un brevet de chef d'escadron. L'influence de ses beaux-frères lui
fit reprendre place dans son ancien régiment. Sans doute l'Empereur
voulait-il témoigner qu'il ne gardait pas rancune à ses adversaires
amendés. Avec une extrême satisfaction, Bernard salua, dans Saint-Omer,
le capitaine Pitouët, les lieutenants Cahujac et Corbehem, son élégiaque
collègue, plus vieilli, un sien cousin, le jeune Gresloup
sous-lieutenant, les maréchaux des logis Tréheuc et Nondain,
l'adjudant-major Marius. Des figures inconnues s'encadraient parmi les
anciennes. Le colonel l'embrassa. Il soufflait fort en parlant, la lippe
dehors. «Ah! Monsieur, en voilà du nouveau, tu sais! Le chef d'escadron
et le lieutenant-colonel, ce sont des retours de Coblentz! Il n'y a pas
de mouchoir assez brodé pour moucher leur nez Demande au capitaine
Pitouët. Et ce pauvre Pied-de-Jacinthe! On lui fend l'oreille. Il
s'établit imprimeur à Tours. Nous formons brigade ici. On a le général
sur le dos, et les adjoints! et l'aide de camp colonel! Tu verras ça. Et
l'inspecteur aux revues, donc! Il paraît que je ne sais pas écrire mes
rapports. Il me flanque un poil, à moi... Acceptez un verre de
champagne, Monsieur... Et ça met le nez partout, dans les fourrages,
dans les cuirs. On rectifie mes comptes... Pitouët est un bon homme,
heureusement. Il m'arrange ça. Je le ferai passer à la compagnie
d'élite... Allons, je suis plus content... On taillera l'Anglais, tout à
l'heure?... Suffit, pas un mot. Si on dit ci, si on dit ça,... bing! un
poil de l'état-major!»
Il secoua sa grosse tête qui s'argentait. Dans la culotte de peau son
ventre ballonnait. «Je suis bien content, Monsieur. Si tu veux, tu
m'aideras... Moi je ne comprends rien à leurs comptes, à leurs
manières... Enfin j'aurai moins de tracas, si vous voulez, major... Si
vous voulez?»
Craintif, il regarda de coin, comme s'il redoutait le refus de Bernard,
et pâlit de joie à la réponse. Immédiatement ils se divisèrent la
besogne. Le colonel s'occuperait de la remonte, Pitouët des fournitures,
Héricourt du soldat. L'élégiaque se fardait les joues un peu blêmies par
l'abus de l'amour et passait le temps à mourir de la cruauté d'une dame.
Alors Bernard développa l'activité de son être multiplié en six cents
hommes, dont il magnifia la prestance, dont il endurcit le courage. Six
centaines de statues antiques casquées de bronze chevauchèrent à son
geste, progressèrent et s'arrêtèrent, formèrent des lignes, couvrirent
la campagne et se resserrèrent en colonnes que cachait sa main tendue
devant le regard. Le sang des provinces s'exalta. Il sentit la Nation
frémir d'impatience, et d'audace. Les voix d'airain claironnèrent leur
désir de triomphe. Il oublia la tristesse de l'amour et de la mort, la
mélancolique Aurélie et les yeux clairs des enfants nés au souvenir de
la même figure bavaroise.
Or Napoléon fut couronné, à Milan, empereur-roi; Eugène de Beauharnais
promu vice-roi d'Italie; Praxi-Blassans décoré, doté d'un nouveau
domaine en Vaucluse, d'une pension impériale; Cavrois élevé au rang de
chef de division dans son Ministère. La famille vint prendre du loisir
aux Moulins Héricourt.
Bernard s'y rendit, grisé par la splendeur de son œuvre et ce
miroitement des armes sous lequel s'unifiait la force de la France. Il
laissait l'ambition déclamatoire de ses camarades, un tumulte de fête
aux camps; il trouva le charbon de Caroline qui débordait les nouveaux
hangars. Les arbres du jardin avaient disparu comme l'herbe des
prairies, comme le lit de la Scarpe recouverte par les files de chalands
halés au moyen de lourds quadriges. Les chemins et les sentes restaient
noirs de houille. L'odeur acide des tanneries attaquait l'air. Abrutis
par la fatigue, des meuniers dormaient au fond du saut-de-loup. Il entra
dans la cour. Le jeune Dieudonné Cavrois rongeait un pilon de volaille,
et Delphine de Praxi-Blassans battait avec une pelle son petit frère
Émile, qui cria. Aucun d'eux ne reconnut l'oncle; effrayés, ils
s'enfuirent en pleurant. Ce fut, au seuil, la laideur de Caroline,
l'élan de Virginie pâle, éplorée, qui l'entraîna jusque leur chambre,
ferma la porte et l'étouffa de baisers humides. Et de geindre alors sur
son amour méconnu, sur des infidélités probables, sur la peur de la
guerre. Il la jugeait grossie, encore. Elle dégageait un parfum de
beurre et de caramel. Plusieurs effusions conjugales les réconcilièrent
dans la modeste chambre aux boiseries lézardées. Deux lambrequins de
vieille soie s'élimaient aussi devant les impostes des fenêtres
quadrillées. Les dossiers en médaillons des fauteuils retenaient un
cannage déteint. Le temple minuscule de Vesta sur ses quatre colonnettes
d'albâtre enfermait un cadran de cuivre dont les aiguilles ne tournaient
plus. Enfin Virginie, rassasiée de plaisir, ronfla, les paupières
battues, la hanche en l'air.
Son mari eut, avec dégoût, de la pitié. Avivé par les habitudes reprises
au camp, son désir d'action s'irrita. Il se rappelait le matin de
l'avant-veille, le galop à la tête de ses dragons, dans la fraîcheur de
l'air; quelle différence avec l'obligation de galanterie qui le tenait
immobile, mal à l'aise, auprès de cette bête chaude endormie, stupide. À
pas de loup, il redescendit.
Dans la salle basse, Caroline assurait les besicles de son père autour
de ses grosses joues blêmes. Elle attira Bernard contre le secrétaire
taché d'encre et lui montra les livres. Il fallut qu'il vérifiât. Pour
fournir les armées de pain, de cuir, pour multiplier les chalands à
charbon et les péniches de l'Empereur, pour aider au forage de nouveaux
puits de houille, on engageait l'avenir. Elle compulsa des actes,
additionna. Dans deux ans, si nulle catastrophe n'advenait, elle aurait
rendu décuple l'héritage du père. Mais il fallait de l'argent, tout
l'argent. Que chacun économisât, que chacun demandât le moins possible à
la caisse commune. Comment Bernard pouvait-il acheter encore un cheval,
puisque le colonel Lyrisse lui avait envoyé le turc. Virginie dépensait
trop, en allées et venues, Aurélie en toilettes. Ne pouvaient-elles pas
voyager par le coche et non dans leurs chaises de poste? Elle comptait
sur Bernard pour faire entendre raison à ces folles. Et quand le colonel
paierait-il enfin les arrérages de la dot? De ses mains qui gardaient
des traces d'engelures, elle caressait aux genoux sa robe de laine
graisseuse. Une cornette de deuil enchâssait sa figure blême, au parler
prudent, plein de citations latines. Dans son réticule pendu au coin de
la bergère, les clefs sonnaient dès le moindre frôlement. Les écus
gonflaient, autour d'elle, les petits sacs de toile à voile noués d'une
corde. Elle se lamenta, car on n'avait point de nouvelles de la goélette
ni des frères partis le lendemain des funérailles. Le brick _la
Méfiance_ appareillait pour leur recherche. Et si les bateaux se
perdaient tous deux! Qu'aurait dit le père encore vivant? À l'idée du
père, Héricourt l'imagina tapant de sa canne le pavé de Dunkerque et
disant: «Vous m'aurez tué de chagrin, tous, pour rien, pour rien.» Il
l'avait tué pour rien, en effet, pour Virginie! Comme il détesta la
lourde femme dont la salive, en haut, mouillait l'oreiller. Au souvenir
du défunt, Caroline mordait sa lèvre inférieure, enflait ses yeux hors
des paupières, implorai, les mains jointes. Bernard la revoyait telle
que les deux mères, la sienne, celle d'Aurélie, mortes à la peine sous
l'autorité du fondateur. Vraiment elle prolongeait leurs vies par sa vie
inquiète et rapace. Tout à coup il craignit que Denise ne lui ressemblât
plus tard. «J'ai vu ma fille à peine en arrivant, dit-il.--Elle est au
verger avec Aurélie et les enfants.»
À l'ombre du pommier en fleurs, Aurélie assise levait un doigt sévère, à
l'intention de Dieudonné, qui salissait le livre d'images ouvert sur les
genoux de la jeune femme. Bouche bée, Delphine admirait l'Hercule
vainqueur du lion; Émile attirait le volume de ses petites mains
griffantes. Aux bras de la nourrice amusée du double poids, Édouard et
Denise apprenaient à rire, du rire que la paysanne répétait en les
secouant, en approchant les yeux clairs des cils sombres.
De les reconnaître ainsi, chauves, frais, les yeux pareils aux yeux
d'autrefois, le père s'émut. Les embrassant, il se demanda quel mystère
providentiel l'avait jadis poussé vers la petite bavaroise, comme si, de
toute époque, il eût été prévu qu'il engendrerait une fille aux yeux
clairs, aux cils sombres, lui de regard grisâtre et changeant.
--Ils sont beaux, nos enfants! dit Aurélie.
«Nos enfants...» Il pensa qu'elle eût ainsi parlé d'enfants issus d'une
union entre eux, puis se ravisa: la phrase ne signifiait précisément
rien de criminel. Or le teint de la jeune femme se colora; elle feignit
d'arranger les collerettes pour dérober sa figure.
--On dirait frère et sœur, hannon? opina la paysanne.
Aurélie ne répliqua rien. Du silence les gênait; sous le fichu de deuil,
dans la robe noire, le sein tressautait. Elle blêmit soudain, se mordit
les lèvres. Seules ses oreilles demeuraient rouges. Bernard entendit le
tocsin de son propre cœur aussi. Des corbeaux croassaient dans les
profondeurs du ciel. Une cloche d'église sonna l'Angélus. Aurélie se
signa. Ne sachant qu'exprimer de leur trouble, il feignit de respecter
le silence de l'oraison, et s'écarta.
Virginie survint; il la prit contre sa poitrine, les yeux clos où
l'image d'Aurélie remplaça la réalité de sa femme heureuse qui se
pelotonnait.
Ensuite il fallut saluer Praxi-Blassans, Augustin, alors en garnison
dans Arras avec Oudinot: «Ah! conspirateur, tu rengaines tes lubies, mon
frère!» Praxi-Blassans, vieilli, arrivait de Rome. «Vous voilà content,
Monsieur le chef d'escadron?... Ah! nous avons eu quelque peine à vous
remettre le pied dans l'étrier!... Vous y voilà, néanmoins. Trêve de
remerciements. Je vous dois aussi quelque chose. Je sais ce que vous a
coûté la démarche aux Tuileries. Je ne l'oublierai point, parole
d'honneur... Ah! ah! Eh vous croyez descendre bientôt en Angleterre?...
Monsieur? Nenni! Allez voir si j'y suis. Les Anglais nous combattront
sur le continent dans la peau des Autrichiens et des Russes, voilà mon
avis, Monsieur!... À table! Caroline va gronder, saperlipopette..., et,
quand Caroline me gronde, Monsieur, je perds la tête, parole d'honneur.
Je n'ai l'habitude de contredire que l'Empereur, les cardinaux et les
diplomates; il est plus facile d'avoir raison d'eux! Mon bras, Mme
Héricourt? Vous accaparez votre mari, ce me semble?... C'est un bien
joli dragon! Peste!...»
Aurélie se trouva devant Bernard; elle posa la main sur la manche du
capitaine. Il balbutia:
--Les fleurs des pommiers tombent déjà.
--Oui, déjà...
--L'été, maintenant...
--Bientôt Messidor. Et ce sera une année près de finir...
--Vous êtes glorieuse de votre mari?
--Oh! oui! les enfants profitent de la situation du père, n'est-ce pas.
Il faut vivre pour les enfants et le siècle à venir.
--Pour soi, aussi.
--Oh! pour soi!... pour soi!... Peut-on jamais vivre pour soi?...
jamais... jamais vivre pour soi...
Elle ravalait un sanglot. Il serra doucement la main menue dans le pli
de son coude.
--Aurélie!
Ils se regardèrent, des larmes noyaient leurs yeux. Ils se détournèrent
ensemble.
--Aurélie!
--Bernard!
--Nos enfants...
Sa voix chevrotait. Elle lui serra le bras et redit.
--Oui, oui, nos enfants...nous marierons nos enfants. Promettons-le!
--Nous verrons s'aimer Édouard et Denise... un jour.
--Nous les verrons..., un jour, le jour de notre bonheur.
--Dieu pourrait-il ne pas donner cette consolation?...
--Non, il ne le pourrait pas, Aurélie..., ou il ne serait pas la
justice.
--Ah! je n'ai plus confiance..., moi...
--Et pourtant la Providence n'est pas sans faveurs pour nous.
--Certainement, mais...
--Ne parlons pas davantage..., supplia-t-il fiévreux.
Encore une fois, son caractère redouta leur aveu de cette affection que
n'entachait point le désir de chair, qu'animait seul un sentiment obscur
et profond. Ils se turent. L'âme d'un violon pleurait derrière le
bocage, C'était un nocturne que le père aimait. Ils entrevirent
l'orpheline là qui jouait, solitaire, assise en un banc de bois; qui
jouait, se rappelant une tendresse morte. Depuis le départ des marins,
Caroline avait recueilli la jeune fille.
Ils l'écoutèrent jusqu'à ce qu'on les appelât du perron. Autour de la
table les enfants gazouillaient. Sûr de son beau visage, Augustin
contait déjà ses fredaines et sa force, usait fréquemment d'un petit
peigne d'or pour ses courts favoris blonds. Il vantait l'Empereur à
l'excès, montrait l'Europe aux pieds de la France, expliquait le moyen
de parvenir, grâce aux amitiés, aux prévenances dont il comblait les
gens de haute situation, grâce à sa déférence envers les chefs qui le
choyaient.
--Tout le monde m'aime, déclara-t-il, les dents découvertes.
--Comme une jolie femme, dit le moqueur Praxi-Blassans.
Augustin rougit et s'indigna. Il se conduisait mieux qu'Edme Lyrisse,
arrêté par la police dans le département de Jemmapes, pour avoir assommé
l'amant d'une fille de joie. Le colonel venait de le faire engager et
l'expédierait à Bernard, afin qu'il le menât sans faiblesse. Augustin,
lui, allait être titularisé comme lieutenant adjoint à l'état-major.
Oudinot lui confiait, tout. Il exagéra cette familiarité du général
envers lui.
Caroline l'interrompit. Elle lui refuserait tout argent et mettrait dans
la gazette un avis aux usuriers. Cela lui parut plaisant. Il rit au
point de dégrafer le col écarlate et les revers blancs de son habit...
«Va, ma vieille Line, je te ferai prendre encore mille sacs de blé par
l'intendance, et tu me devras des épingles.»
Elle dut convenir qu'il opérait habilement sur ce point-là. La
conversation tournait aux affaires. Les marchandises anglaises ne
pénétraient plus en France. Il importait de ravir aux maisons de Londres
la clientèle des objets en cuir. L'abondance nouvelle du charbon
justifiait aussi l'entreprise d'une fonderie. Praxi-Blassans y poussait
Caroline. Il croyait à la guerre. L'État aurait besoin de fer, surtout
de fers de chevaux pour l'artillerie qu'on augmentait. On chargea le
major de s'enquérir, et il ne put réserver à la méditation sur Aurélie
les pensées de son silence interrompu.
Virginie se l'attacha pendant tout le reste du séjour. L'occasion d'une
rencontre avec la sœur, seul à seule, ne se présenta plus.
L'effarouchement de leur vertu les empêcha de se prévenir. Ils ne
savourèrent que la douceur de rire ensemble aux yeux clairs et aux cils
sombres des deux enfants portés sur les bras de la paysanne joyeuse.
L'épouse s'insinuait entre eux; Bernard l'eût haïe si, certain soir,
après quelques brutalités de paroles qui dénoncèrent cette irritation,
il n'eût respiré, dans leur chambre, le parfum ordinaire d'Aurélie, qui,
elle-même, en avait oint sa belle-sœur. Il comprit l'avertissement.
Aurélie exigeait que l'épouse fût aimée; elle rappelait l'heure de
désespoir où elle avait envoyé au frère son amour consolateur, exalté
dans l'âme de Virginie. Il se remit à chérir sa femme pour l'amour de
l'autre. Ainsi n'auraient-ils point à se reprocher le soupçon même d'une
chose vilaine.
Il n'emporta de ce temps que la fraîcheur d'âmes exquises. Aux camps, il
se crut entouré de leur influence bienfaisante, Aurélie, Virginie,
n'était-ce point le même être âme et corps, esprit et sens en deux
aspects également aimables?