_Au quartier général, à Arras, le 7 messidor an XII de la
République
J.-A. Junot, général de division, commandant les grenadiers de la
Réserve,
Certifie qu'il n'est jamais parvenu à sa connaissance aucun rapport
contre M. Bernard Dessling-Héricourt, capitaine adjudant-major au
23e régiment de dragons, ni pour sa conduite, ni sur aucun propos
qu'il ait pu tenir contre le gouvernement_.
Junot.
Caroline le pressa de joindre Augustin et de se faire présenter à
Oudinot pour en obtenir une pièce analogue. Bernard décida de partir le
lendemain avant que le bruit de la rencontre se fût propagé. Les duels,
fréquents parmi les militaires, n'émotionnaient point outre mesure.
D'ailleurs Lanthérol, au dire du chirurgien, pouvait guérir; le cerveau
n'était pas entamé. Mais, en apprenant les motifs de la querelle, Junot
se fût repenti d'avoir attesté la sagesse politique du capitaine
Héricourt.
Le soir, il ne quitta point la sœur qui le morigénait à cause de ses
dépenses. Il n'économisait rien. Elle le devinait. Le colonel Lyrisse ne
versait pas la dot. Il importait de faire valoir les terres dépendant du
château en Lorraine, puis de refréner le luxe de Virginie. Vivait-elle
dans le luxe, elle qui montrait sa robe de cotonnade, sa grosse écharpe
tricotée? Ils devaient songer que sur le bénéfice des moulins, des
tanneries, de l'entrepôt à Dunkerque, des bateaux à charbon, la part de
chacun était juste un septième. Si le père poursuivait la procédure, et
s'il fallait lui remettre la gestion du bien, ce bénéfice se réduirait
au tiers en peu de mois. Praxi-Blassans arrêterait nécessairement la
reconstitution de son domaine héréditaire en Vaucluse. Mécontenter
l'irritable diplomate, c'était peut-être rendre son influence moins
active en faveur des Moulins et Tanneries Héricourt. Talleyrand avait
promis de descendre en Vaucluse, à l'automne. De cette visite à
Blassans, un bien considérable résulterait sans doute pour la famille.
Il importait que chacun aidât le beau-frère, et, pour ce, laissât une
part de son revenu à l'entreprise.
Du casier, elle tira ses livres. Elle lut les chiffres, en se lamentant:
elle soupçonnait les comptables, les agents, l'homme de confiance à
Ostende, les rouliers et les haleurs de chalands. En outre les frères de
Dunkerque voulaient armer en course la goëlette pour courir sus aux
navires de commerce anglais. Ils espéraient de bonnes prises. Cela ne
lui inspirait aucune confiance.
Jusqu'à cette dernière plainte, Bernard n'avait écouté que de
l'attitude. L'orgueil nourrissait la fièvre de son esprit. Il admirait
sa prestesse à férir, la sûreté de sa parade, l'exactitude du geste
dégageant le sabre et l'élevant d'un coup pour lui donner la force d'une
pesanteur. Quel lucide courage! Et l'autre écroulé sans vie! Comme sa
volonté tuait vite. Comme elle avait tué à Engen, à Mœsskirch, à
Hochstedt, à Hohenlinden!... Comme elle lui avait valu de triompher en
guerre, en amour: Virginie! Un être nouveau allait surgir de cette belle
chair; un être qui perpétuerait cette puissance de vouloir. Lui-même
allait reconquérir son grade; mais si la chose semblait difficile,
pourquoi ne point s'unir à la croisière de ses aînés? L'aventure
deviendrait favorable, lui sur le pont. Caroline avait toujours
récriminé ainsi. Bonne, elle veillait pour les autres, soignait le bien,
pourvoyait aux dépenses, tranquillisait les créanciers. Autour de
Cavrois elle édifiait une fortune énorme, sans rien prendre pour elle
qu'une graisse précoce dont jouissait déjà Dieudonné bavant son laitage,
assis sur une fourrure, au milieu des lettres d'un abécédaire en bois
peint.
Le mari ne souffrait pas de cette négligence, ni des savates éculées aux
bas des servantes, ni des tabliers sales sur leurs robes à fleurs, ni de
l'air chargé de parfums de vaisselle venus par le corridor. Les chats
griffaient l'étoffe des meubles délabrés. La jolie pendule en lyre que
le soleil de cuivre animait de son balancement derrière les cordes
dorées, on l'avait recouverte d'un globe en verre. Pendule où l'heure
avait sonné des départs pour la guerre, pour les noces, pour la
vieillesse, pour la mort, pour la vie, depuis vingt-cinq ans, elle
répétait son calme tic tac qui mesurait la doléance de Caroline.
--Si vous allez jusqu'au camp d'Ostende, dit Cavrois, vous devriez,
Bernard, vous arrêter à Dunkerque. M. Héricourt vous souffre mieux que
ses filles ou ses gendres. Peut-être se laisserait-il convaincre
d'arrêter la procédure.
--En même temps, tu parlerais à Joseph et à Robert pour cet armement de
la goëlette. Nous ne sommes pas dans une situation à risquer tout. Je
sais bien que ça les fait endêver de ne pouvoir plus entreprendre de
voyages, parce que les Anglais bloquent les ports... Tout de même, mieux
vaut patience que violence... Ils perdraient la goëlette et les deux
bricks; et ils iraient sur les pontons de Plymouth... Voilà ce que je
leur prédis... Tu entends, Bernard?
Elle cita quelques vers d'Horace qui blâmaient l'imprudence des marins.
On servit le souper. «Allons, Cadine, ma fille, trotte, va chercher le
vieux bordeaux pour mon frère, il doit partir de bonne heure... Tu sais,
les bouteilles du troisième rang, dans le caveau...» Dieudonné se
barbouilla de graisse. Il rongeait lentement; le regard de ses gros yeux
ne quittait pas la physionomie encore nouvelle de son oncle qu'il
dégoûta. Bernard eut envie de partir immédiatement. Il comprenait que
rien, dans cette maison, ne changeait plus. Le tic tac de la lyre noire
à cordes d'or rythmait le calcul, l'ordre, l'économie, les froides
espérances du commis aux Relations Extérieures, qui ne désirait même
point l'avancement, heureux de regarder du «fond de son trou»,
disait-il, se fatiguer les ambitieux.
«Repassez à Paris, au retour. Il sera bon de nous voir, au cas où vous
n'obtiendriez pas la réintégration. Praxi-Blassans vous trouverait
peut-être quelque chose, une mission. Moi, de mon côté, je cherche.»
Il ne s'expliqua point davantage. Sa bouche sans lèvres se referma et ne
se rouvrit plus que pour boire, manger, en gloussant de satisfaction.
Caroline parlait des mines d'Anzin et d'Aniche où elle engagerait des
fonds. On creusait de nouveaux puits aux environs de Béthune. Dieudonné
renversa son assiette et s'inonda de panade. On dut fuir au salon. Les
meubles disparaissaient sous des enveloppes de serge. Le lustre restait
voilé. Des fruits mûrissaient à terre, le long des plinthes. On servit
de l'eau de pomme à Caroline et du vespetro. Cavrois bâillait. «Bonsoir,
dit le capitaine. Il faut que je me mette de bonne heure en
selle.--Bonsoir, mon frère! Fais un bon voyage! Mon Dieu! dire que tu as
perdu ton emploi et que les généraux auraient pu nous retirer les
fournitures!... Que ça t'apprenne, hein? Qu'est-ce que ça te fait,
l'empereur, le roi, ou un autre?... Va, va, tout ça...» Elle n'acheva
point sa phrase, mais courut à un meuble dont la housse lui parut
fraîchement déchirée, puis appela les servantes, Bernard monta jusque sa
chambre pendant qu'elle les grondait.
À Dunkerque, il s'installa dans l'auberge. Ses frères aînés lui étaient
des âmes étrangères. Plus âgés de cinq et six ans, ils avaient, de bonne
heure, couru les mers, pendant qu'il étudiait la mathématique. Rarement
ils venaient aux Moulins, y demeuraient une semaine, un peu balourds, et
fumaient, taciturnes, ou bien contaient des histoires fabuleuses
d'Eldorados. Ce qu'ils pratiquaient dans les voyages, leur cadet ne le
savait point. Tantôt ils ramenaient des cargaisons de céréales, aux
temps de mauvaises récoltes; tantôt ils rapportaient des charges
d'ivoire, d'huile, de bois précieux, d'épices; tantôt ils débarquaient
du sucre, du rhum, du café, des peaux de bêtes fauves. Bernard méprisait
leur ignorance et leur gêne devant les visiteurs. Le goudron avait
noirci leurs ongles, les cordages raclé leurs mains, les liqueurs fortes
enroué leurs gorges. Ils gardaient le roulis dans les jambes. Souvent
ils s'étaient aperçus de l'antipathie que marquaient envers eux les
sœurs, Bernard et Augustin. Fils du premier lit, ils n'aimaient guère
les filles du second. Ils devaient avoir accueilli le père avec
satisfaction dans leur demeure située le long des remparts maritimes.
Ils se prévalaient sans doute de le soutenir contre l'ingratitude des
autres enfants.
Pour ces motifs, Bernard jugea prudent de ne point se rendre droit chez
eux. D'abord sa présence eût pu effaroucher le vieillard. Ensuite les
marins auraient tenu à lui faire toutes sortes de reproches, à lui
interdire, peut-être, le seuil; car ils n'avaient point prévenu la
famille à l'arrivée du fugitif. Préférant les rencontrer sur le port, il
se mit à la recherche de la goëlette, des deux bricks le long, de
l'estacade où s'alignaient les bâtiments, allégés de toute cargaison
depuis que la mer redevenait un lieu de bataille. Entre les monceaux de
barils vides, les collines de cornes arrachées aux buffles de la pampa,
les caisses attendant l'heure favorable d'un arrimage, plusieurs
matelots en groupe causaient de leur sort fâcheux. Ils le renseignèrent.
On armait la goëlette, décidément. Il dut avancer vers la fraîcheur plus
grande de la mer encore invisible, mais qui déferlait derrière le
rempart et la perspective des mâtures, des gréements, des toits, des
magasins. Ses narines aspiraient l'odeur salée de l'air et des eaux.
Attelés à l'affût d'une caronade, des matelots en culotte de grosse
toile qui tiraient l'énorme pièce vinrent le distraire de sa pensée,
redoutant l'entrevue prochaine avec son père. Les hommes criaient: «ho!
hiss!» les reins tendus, les jambes arc-boutées; les roues basses de la
machine sautaient les bosses du pavage, écrasaient l'herbe et les
pissenlits de la chaussée. Derrière, munis d'un levier, d'autres gens
aidaient la besogne. Quand ils se relevèrent en sueur, Bernard reconnut
Joseph sous la vareuse bleue et le bonnet de drap. «Bonjour, mon
frère.--Tiens, c'est toi!... Attention, les garçons... tire à bâbord...
à bâbord... hôô... hiss... Une... hooo, hiss... deux... Tu vois, on est
au travail...» Il s'arrêta comme à regret... «Alors?... Tu viens manger
un morceau par ici?... C'est vrai... On rassemble des cent mille hommes
sur la côte. Le petit gris croit qu'il va passer la mer à cheval... Toi
aussi, tu passes la mer à cheval?... hein, mon fieu?--Et le père?--Il ne
va pas bien. Tout ça le secoue, tu comprends. Je crois pas qu'il
aimerait te voir... Il est chez nous avec une petite fille. Il ne manque
de rien, ni la petite. Il y a encore du biscuit dans la soute et du
tafia dans les fioles... La petite le garde. Il se fait moins de bile...
Tu ferais bien de lui f... la paix, mon garçon... Voilà mon avis...
hein?» Il se frappait les mains pour en secouer la rouille et la
poussière. «Allons voir _La Belle-Ariadne_.» Bernard protesta contre
l'idée de son frère. Ces façons l'accusaient d'ingratitude. Il donna des
explications comminatoires sur les folies séniles de M. Héricourt,
tandis qu'ils parcouraient le pont de la goëlette gratté, lavé ainsi que
celui d'un navire de guerre. Les calfats goudronnaient l'extérieur,
suspendus à des cordages. Autour des deux mâts, les pistolets
d'abordage, les mousquets, les sabres et les haches garnissaient des
cercles en fer. On enchaînait le canon à l'avant; le bronze fourbi
reluisait. Aux premières ouvertures que fit Bernard afin de partir avec
ses frères, Joseph le dissuada. «Tu sais, pour la course, il faut de
vrais matelots. Je vais armer les deux bricks aussi, mais je n'emmène
que de vrais matelots, des durs; ça les connaît, la toile et la barre...
Tu serais un marin à cheval, toi, mon fieu; un marin à cheval, ah!
ah!...» Il éclata de rire, trouvant l'image comique. Toutefois il
consentit à persuader le père de souffrir une rencontre avec le voyageur
sur le môle, après dîner.
Les yeux brouillés par l'émotion, Bernard aperçut à l'heure dite Joseph
et le vieillard qui venaient à lui. Le père marchait mal; il portait une
redingote bleue que gonflait son ventre flottant. Les dentelles des
manchettes cachaient ses mains; plus près, une mine assez bonne colorait
le visage. Bernard avança vite: «Père, comment vous va?--Aussi bien
que... possible...» répondit M. Héricourt, mais il ne put se retenir de
pleurer. Des larmes noyèrent le voile des pupilles bleuâtres, et la
bouche s'ouvrit de coin contre la gencive édentée. «Pourquoi, mon père,
pourquoi, vous méprendre ainsi sur nous?--Oh! oh!» gémit péniblement le
vieillard, et le sanglot s'étrangla dans la gorge. Il le comprima,
s'arrêta pour trouver un mouchoir dans sa poche et s'essuya les lèvres.
De toute cette douleur, malaisément contenue, le fils ressentit les
affres. Sans que M. Héricourt prononçât un mot, Bernard prévit ce qu'il
dirait de lamentable. «Ne parlons point de ces choses. Ne parlons point
de ces choses..., mon père. Laissez-moi seulement vous répéter que mes
lettres étaient véridiques. Je vous aime, Virginie vous aime, et tous
nous vous aimons. Rien ne peut contre cela!» Ils se prirent les mains.
Joseph plaisantait: «Allons! il ne vous mange pas, vous voyez bien!
C'est un bon garçon.--Oui! reprit Bernard, mes pauvres sœurs sont
tristes de ce que vous croyez. J'ai vu couler les larmes d'Aurélie.--Moi
aussi, moi aussi, j'ai pleuré, moi!...» cria M. Héricourt, et il levait
au ciel ses pauvres yeux morts. «Oui, oui, je pense que vous souffrez,
mon père, et pourtant où est le crime?--Le crime! mais c'est le luxe
d'Aurélie, ses fêtes qui échappent à mes yeux aveugles, c'est la gaieté
de Virginie, c'est ton amour à son égard qui me délaisse. Le crime, ce
sont les nouveautés des Cavrois qui changent mon œuvre, qui démentent
mes pensées. Va, va, retourne à tes chevaux, à ton cher argent, à tes
folies. Laisse-moi dans ma nuit comme tu m'y laissais hier. On se marie
parce que ma vieillesse répugne à votre joie. Vous cherchez des figures
agréables qui rient et qui voient. Caroline amasse par peur de ma
vieillesse, qu'on croit inhabile à gérer le bien. Vous me criez tous que
la mort accourt, en vous séparant, en vivant d'autre sorte que moi.
Notre sainte existence, notre noble existence de travail commun est
finie, et je n'ai plus qu'à finir à mon tour... Entre vous et moi, vous
mettez des sentiments et des habitudes qui nous rendent plus étrangers
que les coutumes différentes des peuples. Va, mon fils, va. Toi qui
coupais les robes de tes sœurs pour fabriquer le premier drapeau
tricolore de la Ville, tu sollicites la clémence de cet empereur,
aujourd'hui; je le sais. Je ne comprends plus, je ne vous comprends plus
personne, ni Praxi-Blassans qui sert un tel maître, ni Cavrois qui renie
la République, ni toi qui n'as su sauver ton général, ni Caroline qui
soudoie les intendances pour leur vendre nos marchandises. Et ma nuit ne
vous comprend pas.»
Cependant ils l'apaisèrent. Il dit sa demeure, son existence nouvelle
fortifiée par le vent de mer, la délicatesse et la fraîcheur du poisson,
l'affabilité des marins, ses fils. «Invitons le frère à dîner, pria
Joseph.--Non, non, pas aujourd'hui. Ne me fais pas mentir si vite à mes
idées. Sa présence me rappelle trop encore qu'il appartient à une autre
famille, à d'autres gens, à d'autres habitudes, et qu'il se détourne de
moi... Puisqu'il doit repasser ici, je le reverrai à son retour. Lorsque
Caroline aura rendu mon bien, je jugerai si je puis vous comprendre. Son
fils craignit de ne le revoir plus; mais Joseph consola. Le père
semblait heureux dans leur maison. Il reprenait des couleurs. Il pouvait
suivre l'étendue des jetées sans fatigue; et chaque jour il allongeait
la promenade. Pourquoi contrarier sa manie. Avec eux, il se rétablirait;
la santé morale et la santé physique lui reviendraient à la fois. Alors
on se réconcilierait tous. On pourrait le conduire à Paris chez un
médecin célèbre, qui peut-être guérirait ses yeux. Il fallait seulement
attendre l'automne. «Au revoir, mon fils, va trouver Augustin et le
général Oudinot, je t'attends au retour... Au revoir embrasse-moi... mon
fils...» Bernard mit les lèvres sur la vieille joue toute fraîche de
l'air marin. Par une petite rue latérale, M. Héricourt et Joseph
disparurent, les adieux faits. Ils lui laissèrent une immense tristesse,
le remords d'un crime. La décrépitude et l'angoisse du père étaient dues
à leur vie nouvelle, la vie d'amour, la pauvre vie d'amour, où ronflait
Virginie entre un mal de cœur et un mal de dents.
À Ostende, il apprenait ceci d'Augustin. Toutes les semaines, Oudinot
recevait de leur père des lettres dénonçant ses fils qui le
dépouillaient, et suppliant le général d'intervenir auprès d'eux.
Oudinot avait flétri le jeune homme d'une forte semonce, puis l'avait
renvoyé au peloton pour instruire les recrues de la dernière levée. Dès
lors il sembla difficile d'obtenir une apostille au certificat des
officiers. Augustin ragea. Ils s'exaspérèrent ensemble. Leur avenir
militaire dépendait d'une lubie sénile. Ils incriminèrent les marins qui
auraient pu raisonner le vieillard. Augustin emmena son frère chez des
amis flamands aux environs de la ville. Parmi les chaudrons de cuivre
luisants, les faïences bleues, les meubles de chêne poli, s'évertuaient
deux cousines fort accortes; la cadette y joignait d'être jolie, ce
qu'apercevaient mal les maris, associés-brasseurs. Dans son frais habit
bleu à revers blancs, Augustin se fit valoir. Il avait de beaux yeux
gris, une taille de fille, des jambes droites. Le bicorne convenait à
son profil étonné de jeune garçon fiévreux. Il habitait là, dans une
chambre dominant le potager et ses cloches à melon, ses plants de
poireaux. Fièrement, il expliqua combien peu lui coûtaient nourriture et
logis: la plus jeune des cousines lui voulait du bien. Pour en
témoigner, elle n'acceptait pas d'argent. Il payait l'hôtesse de
prévenances amoureuses, lorsque les maris charriaient au loin les
tonneaux de bière ou les sacs d'escourgeon. Il montra sa bourse pleine,
des fleurs fanées, un ruban de jarretière en satin rose, et, dans son
portemanteau, tout un trousseau de linge fin, don de l'hôtesse.
Héricourt, suffoqué, lui représenta la bassesse de cette conduite. Mais
Augustin n'admit pas le blâme. Ses camarades agissaient de même.
Lorsqu'on possédait une figure avenante et la vigueur du mâle, bien sot
qui n'en profitait point. Les dragons en usaient comme les fantassins,
apparemment. Le capitaine se récria. Augustin riposta qu'on était mal
venu à lui chercher noise, au moment où lui-même se compromettait auprès
d'Oudinot pour la cause d'un ami de Georges et des brigands... Dans les
garnisons de la côte, tout le monde reconnaissait le crime de Moreau...
Pâle de colère, l'enfant crachait des injures. La folie du père, la
conspiration de Bernard embarrassaient son destin. Il ne le voulait pas.
Quant à sa conduite, elle n'intéressait que lui seul.
Le bruit des voix fit monter les femmes qui entrèrent sous prétexte
d'apporter quelques boissons. Petite, grasse et brune, la plus jeune
s'effara: «Mignon, qu'est-ce qu'il te fait... qu'est-ce qu'il te dit?
Mignon?...» L'aînée non moins grasse jusqu'aux plis du cou: «Vous savez,
Monsieur, il ne faut pas le gronder, parce que nous l'aimons bien, venez
souper d'abord...» Afin d'éviter une querelle, Bernard descendit à
table. Augustin et sa maîtresse parlèrent de leurs amis, hussards du
corps Oudinot, qui ne tarderaient pas. L'aînée tenta de conquérir
Bernard, dont elle comblait l'assiette de viande et de pruneaux. La
poitrine épaisse débordait le décolletage d'une robe de moire qui ne
couvrait point les bras. Cette gorge vivait comme deux visages frais et
joviaux. Il eut la convoitise d'y mettre les lèvres, ainsi que l'y
incitaient les plaisantes œillades roulées entre les brides des
paupières blondes. Sans doute eût-il obéi aux instincts si la servante
n'eût apporté des lettres. L'une, de Joseph, invitait Bernard, au nom de
leur père, à ne point manquer de le revoir. La seconde était la réponse
d'Oudinot à la demande d'audience. Froidement un secrétaire écrivait que
le général, acquis à d'autres soins, regrettait de ne pouvoir accueillir
les visiteurs, mais qu'il tiendrait compte d'un mémoire lui expliquant
le but de la démarche. Sans parcourir davantage la missive de Virginie
où il n'était point question d'affaires, Bernard quitta la table en
fureur. Augustin l'excitait. Ce refus d'audience marquait le résultat
des épîtres adressées au général par M. Héricourt. «Ah non!... C'est
trop. C'est trop, criait le jeune homme. Écris-lui. Écris-lui que tu
n'iras pas à Dunkerque, qu'il brise notre carrière. Nous avons usé de
douceur. Usons de sévérité, maintenant. Ce vieux fou nous perdrait tous
deux.» Ils discutèrent les termes. Ils fixèrent ceux-ci. «Mon père. Vous
me pardonnerez si je ne me rends point aussitôt vers vous, comme vous me
le faites mander par Joseph. Mais l'état de colère où m'ont mis vos
lettres au général Oudinot qui détruisent tout espoir, pour moi, de
rentrer dans l'armée me laisse craindre de ne vous parler point avec le
calme et le respect que je vous dois. Souffrez que ma visite soit
retardée. Votre fils respectueux, Bernard Dessling-Héricourt.» Ils
hésitèrent un peu avant de cacheter. Le capitaine cédait à la crainte de
paraîtra faible devant le courroux de son frère, qui énumérait avec
raison les malechances dont ils allaient pâtir. L'un et l'autre
attendirent de leurs bouches le conseil de ne pas expédier. Bernard le
comprit; mais il n'osa le prétendre. Augustin refusa de se départir de
sa première attitude, par amour-propre. «Ce lui donnera sujet à
réflexions. Il ne recommencera plus, et quand tu passeras par Dunkerque
il sera bien aise de composer. Envoyons la lettre». Caroline ne
voulait-elle pas de même résister à la démence du vieillard aigri?
Bernard laissa son frère cacheter. Le jeune homme sortit pour ordonner
que l'on portât ce message chez le maître de poste. Durant sa courte
absence, le capitaine, retiré dans sa chambre, y lut les deux autres
lettres. Virginie annonçait que les misères de la grossesse diminuaient
pour elle, tandis qu'Aurélie en souffrait à son tour. À deux elles
parlaient du voyageur, elles l'accompagnaient dans son pénible exode:
«Il nous semble que votre fierté doit subir des épreuves pénibles, mon
cher mari. Du moins, si je pouvais vous rejoindre. Nous ne sommes pas
riches. Mon père ne reçoit pas le remboursement des avances faites pour
la remonte de trois escadrons. Votre régiment va, dit-on, rejoindre le
dépôt à Bapaume, en Flandre. On annonce par ici que toute l'armée sera
rassemblée dans les camps de Boulogne avant l'automne. Praxi-Blassans
écrit à votre sœur qu'il convient que vous demeuriez sur la côte. De
grands événements se préparent, et votre réintégration s'imposera si
l'Empereur héréditaire passe outre le détroit. Pardonnez-moi, je vous en
prie, mes paroles de colère, au moment de votre départ. Il y a en moi
votre vie, comme dit votre sœur; et pardonnez à cette vie-là. Je vous
embrasse, Bernard, en épouse tendre et fidèle.»
Caroline conseillait aussi, sur l'avis de Cavrois, de ne pas quitter les
camps, de se rendre à Boulogne. Un entrepreneur y construisait, pour le
compte Héricourt, des canonnières, des péniches et des chaloupes à
l'espagnole, des prames à trois mâts destinées au passage des troupes.
Le capitaine vérifierait les travaux de charpente, les devis; il
activerait la besogne afin que leur maison encaissât le plus des
vingt-sept millions concédés par l'État aux constructeurs de ces
bâtiments. Caroline lui envoyait un peu d'argent chez le banquier de
Boulogne. Aussitôt Héricourt pensa rédiger son mémoire à Oudinot. Des
éclats de rire, des cris de femmes chatouillées l'attirèrent en bas.
Deux hussards bleus racontaient que les maris des cousines dormaient
ivres, sur leur haquet au milieu de la route. Les militaires avaient
dételé et emmené les chevaux, en sorte que les brasseurs resteraient
là-bas jusqu'au matin dans la paille chaude. Les femmes riaient aux
larmes. Augustin rentra. «Puisque ces messieurs honorent Bacchus, nous
autres, livrons-nous aux plaisirs de Vénus!...» déclama-t-il, saisissant
aux seins la femme brune qui se renversa sous le baiser. Un hussard
éteignit les chandelles. Bernard profita du tapage pour s'esquiver à la
faveur de l'ombre. Il fut écrire dans une auberge son mémoire à Oudinot,
y coucha, et repartit le lendemain, après avoir serré la main de son
frère, sur le champ de manœuvres couvert de grenadiers en évolutions.
Augustin, auparavant, lui avait répondu:
«Achève ton sermon, va. Le père blâme nos manières, dis-tu. Sa vertu ne
l'empêchait pas de verser, aussi bien que notre sœur, des pots-de-vin
aux mestres de camp, sous Capet. J'ai vu les reçus. Et Joseph, Robert?
Sais-tu comment ils profitent lorsque la croisière dure? Ils échangent
les pacotilles sur la côte de Guinée contre les nègres qu'ils vont
revendre aux planteurs des Antilles. Voilà pourquoi ils ramènent à
Dunkerque des cargaisons de sucre et de rhum, de café qui valent dix
fois le prix de la pacotille. Ne te fais pas de bile, mon pauvre grand!
Adieu. Je remettrai moi-même le mémoire au général... Nous ne serons pas
trop de deux dans les états-majors, si nous voulons aider Caroline... Ne
te fais pas de bile. Soyons de joyeux garçons, sapristi!... Et vive
l'Empereur!» Pirouettant sur les talons, l'enfant était revenu vers les
soldats, le rire aux lèvres.
Les premiers jours, à Boulogne, ne furent pas heureux, malgré l'approche
ensoleillée de messidor sur les argents de la mer; quand, le travail de
vérification fini, Bernard se retrouva en pleine activité guerrière. Or
il ne prenait plus part à cette œuvre, qu'il aimait, d'anoblir les
rustauds, de créer des âmes chevaleresques et des corps athlétiques.
Avec cette chair de Provence, de Bretagne et de Picardie, il ne
composerait plus la vigueur française de la nation. Il ne réunirait
plus, sous le seul fronton des casques en ligne, les énergies
disciplinées des jeunes hommes. Lorsque passait un escadron revenant de
manœuvre, il s'arrêtait, et ses yeux se mouillaient. Par crainte de
compromettre les camarades, il ne voulut pas se lier avec les capitaines
droits en leurs uniformes, et arrogants. Oudinot gardait un silence
sévère. Nulle réponse n'arriva, d'abord. Mais Héricourt ne reprochait
plus rien à son père. Il se haïssait plutôt à cause de la lettre
cachetée par Augustin. Une autre écrite de Boulogne à Joseph n'obtint
pas de nouvelles. Et cela fit plus accablante une tristesse qui
attendait. Il espéra son régiment. Il ne le pouvait voir avant des
semaines. Ce furent de longues promenades sur la plage. «Que pense-t-il,
le pauvre vieux? À cause de moi, il se tourmente; il étouffe un sanglot;
il se voit infirme, abandonné, seul. Peut-être les marins sont-ils
partis. Pourquoi? Pourquoi? S'il avait voulu nous permettre de le
chérir, nous lui aurions préparé des jours gais. Notre affection eût
choyé sa vieillesse. Comme il doit craindre tout, dans cette maison de
Dunkerque. Quelles angoisses! quelles transes! Et j'ai écrit cela, moi!»
Entre les préoccupations multiples de la vie extérieure, ce remords ne
cessait pas. Une seconde personne s'installait en lui qui l'accusait
toujours. Il écrivit encore, implora une entrevue. «Je ne veux plus de
rapports avec vous que par mon notaire,» fut la seule phrase inscrite
par une écriture tâtonnante à l'intérieur du pli que le fils reçut.
Un vrai désespoir le navra. Il ne supporta plus la présence des hommes,
se retira dans sa modeste chambre de la cité haute. À sa fenêtre il
apercevait la descente de la ville jusqu'à la mer et le fourmillement
des soldats autour du camp. Le canon tonnait à midi. La retraite sonnait
le soir. La diane, au matin, ébranlait les minuscules carreaux
quadrillant sa fenêtre. Jusqu'au loin sur les dunes, il grouillait un
peuple en armes. Les ivresses des artilleurs insultaient les rues
proches du rempart. De sveltes hussards à pelisses blanches, des
chasseurs aux brandebourgs d'argent, d'autres coiffés de grands talpacks
évasés par le haut et portant des plumets immenses, se réunissaient sur
les bastions afin d'apercevoir le mouvement national du peuple armé, ce
peuple qu'il avait espéré conduire aux triomphes historiques. Était-ce
pour cet espoir qu'il lisait encore les ouvrages du mousquetaire Dupaty
de Clam: _La Science et l'Art de l'équitation démontrée d'après nature,
le Traité de la Cavalerie_? Manie que tout cela. Le Rival, l'Empereur,
ce Rival comparé par les évêques à Cyrus, Moïse, César, Auguste et
Charlemagne dans les mandements affichés à la porte des églises,
Napoléoné Buonaparté se substituait à Héricourt dans son propre rêve, le
réalisait à sa face. En l'honneur de Napoléon l'artillerie tonnait, les
cloches chantaient, les prêtres psalmodiaient, les soldats se
multipliaient, cohues grandies par les bonnets à poil, blanchies par
l'éclat des buffleteries, la propreté des culottes, ou parées de
brandebourgs nouveaux, de bottes luisantes, de jugulaires métalliques,
ou bien agitant le tumulte des sabretaches, des sabres courbes, des
éperons stridents. Les bataillons débouchaient des rues derrière des
géants qui menaient le rythme terrible des tambours, derrière les
sapeurs barbus, en tabliers de cuir blanc, la hache sur l'épaule. Les
plumets des colonels les rendaient hauts comme les Titans. L'infanterie
légère se pliait, se resserrait, s'étendait, se projetait, se déployait,
courait et s'amassait en lignes au long des dunes noircies de tout ce
monde. Les tentes se succédaient devant la mer entre les jardins
provisoires dus à la patience de soldats horticulteurs. Les baraques des
officiers étaient peintes de couleurs fraîches. Au milieu des batteries
s'élevaient de petits monuments en terre dédiés à la Gloire, témoignages
de l'enthousiasme militaire. La joie goguenarde des figures magnifiait
encore le bruit des hommes. Et, parmi ce peuple ivre du désir d'être
grand, Bernard n'était rien qu'un homme flétri, relégué au fond d'une
chambre avec du remords et de la détresse, souvent de la honte. Il
examina ses pistolets.
Parfois il relisait les anciens numéros des gazettes qui contaient
l'assassinat de Pichegru, étranglé dans le cachot par les Mameluks du
Consul désireux de silence, puis la condamnation de Moreau à deux ans de
prison, enfin la mort de Cadoudal. Bernard, au cours du procès, avait
conquis l'espérance de l'acquittement, puis d'une indignation populaire.
Les Parisiens s'étaient agités. Il avait fallu menacer le jury. Tous
avaient cédé devant le Rival. Ce fut une autre ruine de l'esprit
d'Héricourt. Il pensa que le canon du pistolet s'applique vite au fond
de la bouche, que l'on tombe étourdi, d'un coup, dans le tonnerre de la
détonation, jusqu'au repos définitif, loin des gloires criminelles.
C'était cela que le père appelait «une vie de fête», c'était cela qu'il
reprochait, c'était de cet insolent bonheur qu'il s'écartait afin de
mourir solitaire, afin de mourir d'angoisse, afin de mourir d'affection
trahie.
Le fils enfouit sa tête dans les mains et sanglota comme un enfant. «Mon
père! Mon père!... Pourquoi, mon père?»
Faible, seul, malheureux, il avait besoin du sourire que le vieillard
lui décernait autrefois en consolation. Et rien, rien ne venait plus.
Il y eut un crépuscule atroce, certain jour. La mer de mercure
s'alourdissait autour de la cité pleine de voix triomphales. Le soleil
de sang rougissait de sa lumière les dunes et le grouillement infini des
hommes. Un bandeau de nuages bâillonnait le ciel. Les tavernes
flambaient dans la ville basse engorgée de soldats, de chansons, de cris
de fauves. Le roulement de mille tambours retentissait à tous les points
de l'horizon, descendait vers le port, à travers l'écho des rues,
s'amplifiait à l'approche des bassins. Vers la forêt des mâtures, cela
retentissait lugubrement. Cela retentissait aux entrailles de Bernard
étendu sur son lit dans l'obscur, et qui songeait au vieillard, là-bas,
plus au nord, au vieillard jugeant son fils.
La retraite se rapprocha. Les gamins chantaient la _Marseillaise_. Les
trompettes éclatèrent. Les vitres tremblaient. Le tumulte secoua la
maison. Le capitaine laissa courir un sanglot dans le bruit formidable.
Soudain il parut qu'on heurtait la porte de la chambre. Oui. Sans doute
la servante apportait une lettre. Comptant sur la nuit pour cacher son
désordre, il se leva, fut ouvrir.
--Bernard!
Deux bras à son cou, une lèvre à ses yeux:
--Bernard! Tu pleures! Ah! j'ai bien senti que tu souffrais. J'ai bien
senti que je t'aimais...
--Virginie!
--Oui. Tout me disait, là-bas, ta peine. Aurélie me le disait aussi.
Alors je suis venue... Bernard. Pourquoi pleurer? Bernard! Bernard! Je
t'aime, moi, moi! moi!... Qu'est-ce que ça fait, puisque je t'aime et
que je pleure aussi...
Elle l'entourait de sa chaleur. Elle sanglotait... Ils restèrent ainsi,
dans le tumulte abominable de la Vie et de la Mort qui passaient avec la
voix guerrière des tambours...
Elle l'aimait, Virginie! Ils s'aimaient certainement. Cela datait de
cette heure crépusculaire qui engloutit peu à peu la féroce lueur du
jour.
Ils ne s'aimaient donc point avant? Ce n'était rien, leurs étreintes,
leurs caresses, leurs voluptés malicieuses, leurs promenades dans le
parc, leurs mains unies au soir, derrière la ruine du donjon. Rien?...
Non rien auprès de ce dont vibrait maintenant l'époux, auprès de ce
qu'il savait frémir en elle de tendre, de douloureux, de craintif et de
dévoué. «Toi?--Moi!--Nous...» Les lèvres sur les lèvres, ils
demeurèrent, l'un contre l'autre, à tressaillir.
Il cherchait la comparaison de sentiments anciens. Rien n'égalait cela,
ni l'instant de leur rencontre à Gros-Bois, ni les madrigaux des
fiançailles, ni la nuit nuptiale. Cet amour-ci naissait de pitié envers
lui, de reconnaissance envers elle. Leurs chairs, moulées l'une à
l'autre, devenaient la chair d'un seul être qui s'apitoyait à la fois
sur lui malheureux, sur elle confiante, qui se remerciait de se
confondre pour s'abriter en soi. Ils savouraient le charme d'une seule
pitié mutuelle pour cette douleur pareillement subie en l'identité neuve
de deux émotions.
--Comme tu es bonne, tendre épouse, qui souffres de mon chagrin, toi qui
accours de si loin pour consoler.
--Ne souffres-tu pas de la peine que ton père endure à cause de nous?
Nos trois cœurs crient vers Dieu et implorent la même miséricorde.
--À travers ma douleur tu souffres de sa peine... Comme il est doux de
savoir que ton cœur sensible m'appartient à cette heure.
--Il est bon de s'attendrir, n'est-ce pas?
--Oui... Oh! nous nous aimons...
--Nous nous aimons...
Elle cachait sa tête entre l'épaule mâle et la joue penchée. Ses cheveux
se dénouèrent et les enveloppèrent de leur tissu doux. Non, rien
n'égalait, parmi les amours, cette heure de passion. Cependant, s'il
avait pu, après la bataille de Mœsskirch et le viol de la fille
allemande, accueillir la pitié alors venue à ses yeux, à ses lèvres,
lorsque l'ordre militaire l'avait séparé d'elle, il pensa tout à coup
que d'un pareil amour il aurait chéri l'autre, sans doute. Oui, les
symptômes de la même émotion l'avaient envahi. Il en reconnaissait le
souvenir lié à celui des cils sombres sur les yeux clairs de l'enfant
profanée. Il lui parut qu'entre le temps de guerre et cette présence
nouvelle de l'amour sa vie n'était que lacune.
Il lui parut aussi qu'il restituait à ce souvenir sa dette de pitié, de
douleur et de passion.
--Oh! que nous nous aimons!
--Laisse-moi voir tes cils sombres et tes yeux clairs, Virginie?
--Tu veux?
Reflet de la lune, la mer éclairait la ville. La nuit allait finir. La
jeune femme n'avait pas encore retiré son manteau à triple collet,
ouvert seulement sur sa robe de voyage. Elle se rappela sa malle, le
postillon et sa chaise restés à la rue.
--Tu es venue en poste?
--Oui, je désirais te voir vite.
--Qui t'a donné l'argent du voyage?
--Aurélie. C'est elle qui m'engageait à partir. Ta sœur nous aime bien,
tu sais. Quand on a connu la condamnation de Moreau, elle ne m'a plus
laissé de répit. Elle a emprunté sur ses bijoux et les miens.
--Aurélie?
--Oui. Elle disait: «Je t'assure qu'il est malheureux, mon frère!... Il
souffre de la peine que le père endure à cause de nous tous.»
Bernard retrouvait la phrase que la naïve Virginie avait récitée
d'abord. C'était l'âme d'Aurélie qui le rejoignait dans le corps de
l'épouse, qui le consolait, par cette bouche charnue énervée de passion.
--Va, va, tu es aimé, mon Bernard!...
Vraiment elle prononçait le nom en grasseyant, comme si, cinq ans plus
tôt, elle eût parlé à la mode des Incroyables, elle aussi. Il remarqua:
--Tu as presque la voix d'Aurélie, maintenant.
--Tu trouves?
Légèrement vexée, elle feignit de rire.
Mais, au lendemain, ils goûtèrent tout le bonheur de l'amour, toute la
fraîcheur de la mer, toute la splendeur de messidor.
Héricourt, qui se défiait des croyances chimériques, écarta l'image
d'Aurélie. Sa femme l'enthousiasmait avec sa belle joie franche,
qu'amusaient les danses du flot et la parade des soldats. Ils
regardaient l'appareillage des bâtiments. Tantôt ils musardaient parmi
la bonne odeur de bois neuf, dans les chantiers de construction; tantôt,
blottis au creux de la dune, ils écoutaient rugir les eaux en se
chérissant. Elle lui rappela des philosophies faciles, et que ni l'or ni
la grandeur ne rendent heureux. Toute joie réside dans l'amour. Elle le
prouvait. Ils mâchaient la même fleurette et suivaient du même regard le
vol des oiseaux. Pour leurs bonnes heures, ils regrettaient le grand lit
ducal, au château de Lorraine. Ils aimèrent Jean-Jacques, la nature,
leur petite maison à contrevents bruns. Hors la ville, ils en louèrent
une pour quelque temps. La bourrasque jetait le sable, parfois, jusque
les vitres encadrant les moirures immenses de la mer, où les voiles
oscillaient, de plus en plus petites, vers l'horizon. À l'intérieur, il
y avait un sofa cramoisi, des crédences grises, le pastel d'un jeune
homme poudré, la main dans son habit bleu, des chaises à médaillon, une
épinette avariée, puis un grand lit de fer clos de rideaux blancs, dans
la seconde pièce, après le vestibule rempli de mouettes et de cormorans
empaillés. Le propriétaire naviguait. La vieille servante tricotait en
silence, l'œil attentif derrière ses besicles rondes. Elle ne montrait
qu'avec religion les lances de sauvages, leurs boucliers de paille et de
cuir, leurs liasses d'amulettes, et les livres de sciences naturelles
qui décoraient les tablettes d'une troisième salle.
De tout le bruit militaire, on n'entendait là que les coups de canon
saluant le lever et le coucher du soleil, midi.
Là Bernard et Virginie parlèrent de leur fils. Leur amour resplendirait
sur la beauté de sa face. Il accomplirait ce que son père ne rêvait plus
d'accomplir. Afin de participer à cette gloire certaine, ils
souhaitèrent une vie longue; car lui commanderait. Ni l'un ni l'autre
n'en douta. Nulle opinion ne les divisait. Aux fruits de leurs corps
vigoureux et doux, ils se rassasiaient de force, de joie, d'espoirs.
En imitant ses mines anciennes de fillette grondée, Virginie était sûre
de l'attendrir. Le charme d'une faiblesse féline et puérile l'attirait
de suite aux bras de l'épouse. Il embrassait les sombres cils et les
yeux clairs, au souvenir d'une autre faiblesse violentée. Riant, il
avait envie de tristesse; et ce mélange d'émotions était un délice
d'amour.
Une lettre arriva: «Mon frère, le médecin sort de la maison. Le père est
très malade; mais il ne lui convient pas encore de te voir. Je te
préviendrai quand le moment sera venu. Joseph.»
La grosse écriture écrasée sur la pâte verdâtre du papier signifiait
évidemment l'imminence du malheur...
--C'est moi qui le tue, moi..., mon pauvre père!
--Ne répète pas cela, Bernard...
Virginie se ruait à cette bouche, comme si la peur d'une parole néfaste
épouvantait son destin. Lui ne voulut que s'anéantir dans la douleur.
Tout le château des fibres nerveuses s'ébranlait en son crâne, autour de
ses os. Son père ne le demandait pas! Il pensa courir à Dunkerque. Mais
leur subite présence ne pouvait-elle pas annoncer trop clairement la
mort au vieillard et le faire succomber aussitôt, lui qui aimait tant
vivre, qui riait si fort, avec la petite orpheline, de ses manies, de
ses boutades. Surtout Bernard redoutait de comparaître devant le
moribond qui lui pourrait dire: «Vois ce que tu as fait de moi qui t'ai
donné, en même temps que la vie, la possibilité de la gloire et de
l'amour. Voici que tu m'as tué en trahissant mon affection pour une
femme, et du luxe ambitieux, comme Aurélie m'a tué afin de s'unir à un
noble, et Caroline afin de s'enrichir par l'influence de son mari.
Pourtant, ai-je été mauvais envers vous? J'ai passé les heures de la vie
à créer la fortune dont vous seuls deviez jouir, et non moi. J'ai renié
mes convoitises, j'ai maté mes instincts, j'ai ignoré mes passions dans
le but que rien ne fût dérobé qui pût servir votre jeune force, un jour.
Et voici: Je meurs de désespoir, parce que vous m'avez délaissé avant
l'heure, moi, mes idées, pour d'autres gens et des modes nouvelles. Vois
mes rides, Bernard, les taies de mes yeux, les taches noirâtres de mes
mains, écoute gémir l'oppression de mon souffle, regarde la détresse de
ma face. C'est toi, toi, ce sont tes sœurs qui ont tué, en faisant
comprendre pourquoi je ne suffisais plus à vos cœurs. Vous m'avez renié,
écarté. Des ombres étrangères ont surgi entre vous et moi... Pourtant
j'aurais pu vivre encore. Mes membres étaient robustes; aucune maladie
n'affectait mes organes. J'aurais pu vieillir longtemps entouré de vous
que j'aime... Oh! vous me repoussez de l'existence que j'encombre,
impotent, aveugle, radoteur... Eh bien! c'est fini. Je succombe.
Triomphez, assassins qui étouffez mon chagrin avec le poids de
l'ingratitude... Ah! je vous aimais... je vous aimais, moi!... moi!»
Le fils l'imaginait sur la couche d'agonie, avec les pauvres mains
osseuses tendues pour accuser, et sa bouche molle, édentée, crachant la
malédiction, et, son regard cherchant, à travers les taies blanchâtres,
le secours d'un autre soleil riche en clémences, en pitiés, en
gratitudes filiales. Il entendait le sanglot gloussant sous les fanons
de la gorge flasque. Il se complut dans l'horreur de cette
hallucination, jusqu'à ce que la fatigue physique l'étendît aux côtés de
sa femme endormie déjà comme une enfant paisible, au bruit de la
bourrasque jetant le sable de la dune contre les volets clos.
Ce ne fut pas le choc du sable, mais un heurt et une voix qui
réveillèrent le frisson peureux de Bernard assoupi. Un poing d'homme
ébranlait la fenêtre du dehors... «Mon capitaine!... Votre père n'est
pas bien... Il faut venir!--Oui, oui,» balbutia le fils en se
précipitant vers la croisée, qu'il ouvrit de ses mains tremblantes.
Enveloppé d'un manteau, le voyageur attendait. «Je suis le second de M.
Joseph. Ça ne va pas chez lui à cause de votre père. Voilà sa berline...
je vous attends...» Le fils glacé chercha les mots d'une question. Il
sentit que son père était mort et que le marin ne le disait pas.
Virginie ne comprenait rien, croyait à des voleurs... «Mon père, mon
pauvre père! Oh! mon pauvre père!» répondit-il. Le vent fit reclaquer le
volet. La mer était mugissante. Bernard introduisit l'annonciateur.
«C'est fini? Oui... non, non!» L'homme ne voulait rien dire... On le
laissa. «Je l'ai tué. C'est fait. Je l'ai tué,» murmura Bernard
cherchant ses habits qu'il ne trouvait plus. Mais il remerciait le sort
de ne pas comparaître devant la sévérité du vieillard vivant. «Je l'ai
tué comme j'en ai tué d'autres!»
Quelles heures de nuit, d'aube, de jour passèrent aux vitres salies de
la lourde voiture! Virginie le tenait entre ses bras. Il sanglotait, par
saccades; elle pleurait doucement sur cette détresse. Il s'étonna
lui-même de tant de chagrin. Son père était vieux et dément, après tout.
Qu'avaient-ils fait qui ne fût selon la loi des choses? Les jeunes vont
à la jeune vie, les vieux à la décrépitude, au délire, à la mort. Et
cependant une peine physique, le chagrin du corps, de sa chair,
l'emportait sur la raison, comme si la chair, fille de la chair en
agonie, avait, pour ne pas se consoler, des motifs meilleurs que ceux de
l'intelligence, fille de leçons étrangères. Les saccades de sanglots lui
laissèrent peu de répit avant d'atteindre, le soir, Dunkerque et la
maison d'angle auprès du rempart. La lumière se filtrait par les fentes
des contrevents, entre le passage des ombres. Il sut là que M. Héricourt
vivait encore. Ses frères descendus lui dirent que le malade persistait
à ne le pas recevoir et se déclarait trop faible pour supporter le
trouble d'une telle entrevue.
Puisque son père discutait ainsi la visite, la mort ne l'attaquait pas.
On avait voulu effrayer. Ses frères peut-être servaient le caprice du
vieillard, qui imposait une épreuve. Bernard soupçonna Joseph, qui ne se
résignait point à les introduire dans la singulière petite maison.
Blond, ventru, bonhomme, Robert parlait de l'état du ciel, des coussins
de la berline et de la vitesse du cheval, comme si tout cela existait à
l'heure de la mort. Les mains derrière le dos, Joseph hochait la tête.
«Il est si faible! si faible!... Il ne peut plus se lever. Pourtant hier
je lui ai encore lu la gazette. Il a ri. Le médecin ne sait pas; il dit
que ça peut aller quelques jours... Il n'ose rien promettre. La petite
veille, avec Calebasse, notre négresse, que nous avons ramenée des
Guinées... Il veut toujours manger des oranges, le pauvre homme, mais ça
ne lui vaut rien... Allons entrez, Madame notre belle-sœur, vous verrez
une cabane de matelots...»
Ils entrèrent tous dans une grande pièce nue. Virginie ne savait quelles
paroles fournir. Robert avoua que l'orpheline excitait le père contre
ses filles et ses brus. En un coin de la pièce, l'escalier tournait vers
les solives du plafond. On entendit marcher, en haut, et des plaintes de
voix inconnues. Les marins se balançaient sur leurs jambes en regardant
le carrelage du sol. Une négresse dégringola les marches. «C'est la
Gri-Gri, ce n'est pas Calebasse,» expliqua Robert, et il rit de toute sa
face rasée. Inquiète, l'Africaine rôda, dans les coins, à la recherche
de vaisselle. Elle admirait le manteau, les trois pèlerines de Virginie;
elle rassembla contre ses grosses mamelles un madras jaune et sang.
«Allons Gri-Gri, commanda Robert, salue Madame... Ah! elle est rusée! Et
ta sœur Banane? Elle est là-haut. Allons!... ah! ah! Dents blanches!
Vilaine tignasse: là-bas, elles y mettent du suif... Drôle de mode!
n'est-ce pas? Bernard! Te rappelles-tu, mon frère, quand tu venais voir
vêler la vache, derrière les Moulins...?» Une autre négresse glissa
pieds nus le long de la rampe. «Ah! c'est Clotilde, celle-là...»
Clotilde ouvrit ses grosses lèvres noires pour sourire, et puis chuchota
des mots bizarres vers Gri-Gri penchée sur une caisse qui servait
d'armoire. Les marins ne parlaient plus du moribond, mais ils
renseignaient Virginie sur les défauts et les vertus des quatre
négresses présentes, glissant, pieds nus, silencieuses, telles que de
souples diablesses vêtues d'indiennes qui collaient aux membres agiles.
Bernard eût voulu qu'on se tût ou qu'on parlât du malheur, uniquement.
Les marins ne pensaient pas de même. Ils s'empressaient autour Virginie,
lui montraient un œuf d'autruche, des morceaux d'ivoire, la prièrent de
soupeser. Cela fit que Bernard crut moins à la proximité de la mort. Ses
frères auraient-ils ainsi joué?
Soudain les négresses regrimpèrent à la vis de l'escalier, disparurent.
Le gros Robert monta lui-même pour prendre des nouvelles. Afin d'éviter
le bruit, il n'avait point de souliers; ses pieds énormes en bas gris
tricotés firent geindre les planches des marches. Bernard craignit que
son père ne le demandât. Il se jetterait au pied du lit et lui baiserait
la main. On se réconcilierait. On guérirait l'aveugle. Quels bons jours
d'affection ensuite... Mais Robert revint, l'air hébété: «Il a passé!...
dit-il... Le père est mort!--Oh!» hurlait la chair de Bernard, encore
que la stupeur de son esprit voulût interroger. La chair se tordit, fut
secouée de sanglots, s'écroula sur les genoux. Virginie le soutenait.
Joseph répéta: «Voyons, garçon, voyons, Bernard, du courage, frère,
allons...» Ils le portèrent, le hissèrent par l'escalier. Il était une
chose endolorie, secouée de spasmes. Il se trouva brusquement face à
face avec son père rigide, étendu les yeux plus creux, les narines
pincées, la bouche sévère, les mains pareilles à la cire du gros cierge
qu'allumait la négresse avertie d'avance.
De nouveau sa chair s'écroula sur les genoux. Ses mains cachèrent le
trouble de la figure déformée par l'expulsion pénible des larmes.
L'intelligence se résignait, sereine. Mais le corps ne se résignait pas.
Il était une autre personne que la raison. Personne instinctive,
sensible, passionnée, mieux capable de comprendre que la chair du mort
était la source de sa chair, qu'elle-même, un jour, se pétrifierait
aussi, vide d'âme volontaire, après avoir été l'organe d'amour et de
douleur.
--Allons, frère, bois un bol de grog. Ça remet un homme... Non? Tu as
tort.
--Frère, tu devrais boire du grog. Ça te donnerait courage. Mange un
morceau toujours.
Le corps souffrait trop. Au contraire l'esprit avait épuisé sa peine. Il
s'attristait davantage, avec philosophie, sur la brièveté de
l'existence. Ces dernières semaines, tout le chagrin s'était exténué en
prévisions. Une navrance acceptée persista seule. Le corps continua de
gémir, de se tordre, et de sangloter, à chaque souvenir d'autrefois, à
chaque évocation du père aimable ou heureux. L'esprit plaignait le corps
et s'étonnait presque de la torture.
Alors le fils comprit à quel degré il était la chair de la chair, et de
quel lien, supérieur à ceux inventés par la poésie, la race retient la
race.
La mort venue, l'être qui tremblait, mystérieux encore, aux flancs de
l'épouse, serait-il secoué de mêmes sanglots? Bernard se réfugiait dans
les bras de Virginie, il cachait sa tête dans les jupes. Elle pleura sur
lui, doucement, parmi des paroles consolatrices d'amoureuse. Lui
songeait à sa vie intérimaire entre celle, finie, de l'ancêtre, et
celle, prochaine, de l'enfant. Il allait transmettre au descendant le
courage et le rêve de l'aïeul, courage et rêve transformés un peu par
ses propres courages et par ses propres rêves, par la culture minutieuse
de son caractère méconnu. La descendance le justifierait.
--Frère, il ne faut pas rester ainsi, l'estomac vide Pourquoi?
... Jusqu'aux funérailles Bernard tâcha de consoler sa chair fiévreuse
et son cœur sanglotant. Il clama le _Miserere_ du fond de son âme au
Christ de cuivre levé sur la draperie noire dans le chœur de l'église.
Il crut qu'il enterrait sa jeunesse, quand la bière descendit au fond du
trou creusé entre les marguerites du gazon. Ah! son enfance qui
titubait, son adolescence qui chantait, sa jeunesse qui espérait! Tout
cela tombait dans la pelletée de terre choquant le bois sonore, tout
cela que son père avait averti, dirigé, égayé, comblé de biens. Les
marins eux-mêmes eurent les yeux humides; le lieutenant Augustin pâlit,
malgré ses parfums; Caroline soupira sous les tuyautages de sa coiffe de
deuil. Ensuite l'on partit silencieusement vers une autre vie, que
l'image du vieillard n'occuperait point.
Quelques matins encore, les réveils furent sinistres. L'épouse consolait
le pauvre corps recueilli dans sa douce chaleur. Peu à peu, elle cachait
la mort avec la fraîcheur de son sourire.
X
Au château de Lorraine, ils préparèrent l'existence pour la venue de
l'enfant. Thermidor, puis Fructidor brûlèrent les feuilles.
Praxi-Blassans avait rejoint Aurélie malade de sa maternité attendue.
Tendrement il la soignait, lorsque sa correspondance énorme lui laissait
du loisir. Il recevait le soir des espions qui surveillaient l'esprit
des petites cours allemandes.
Parti trois jours après Bernard, en Prairial, Edme Lyrisse, depuis,
voyageait au loin, séducteur d'une demoiselle, dont la mère, désespérée,
trépassa.
Au milieu de Vendémiaire seulement, Bernard voulut entretenir, seul à
seule, Aurélie du voyage qui avait amené sa femme à Boulogne, en
Messidor. Ils allaient sous la charmille. Le soleil, trouant la verdure
roussie de la voûte, faisait des taches pâles sur le sable.
Praxi-Blassans gagnait alors la Suède, muni d'instructions pour empêcher
l'alliance entre ce pays et l'Angleterre. Mélancolique, la jeune femme
se plaignit de rester seule, quelques mois encore.
--Et nous?
--Oui, sourit-elle.
--Et moi?
Elle ne répondit que par le même sourire; elle s'avoua lasse. L'écharpe
orange qui cachait sa taille n'empêchait point les frissons. Son petit
visage, tiré des narines aux lèvres, portait une teinte laiteuse. Des
taches rousses cernaient les yeux. Les longues mitaines de soie tricotée
ne s'appliquaient plus jusqu'au coude contre la maigreur des bras, mais
se plissaient partout Une dentelle cachait sa chevelure ternie.
--Asseyons-nous, dit-elle.
Elle posa son réticule sur la pierre du banc et se mordit les lèvres, à
cause d'une souffrance plus vive.
--Chère Aurélie! plaignit le frère, qui la soutint...
Ils restèrent un peu sans parler. Les oiseaux se chamaillaient à travers
les ramilles. De gros dahlias pourpres achevaient de se flétrir. Les
pommes d'or brillaient aux branches alourdies.
--On accueillerait mieux la mort en automne, ce me semble, dit-elle.
--Ce me semble aussi. Mais pourquoi parler de la mort?
--Oui: pourquoi?... Nous avons tué notre père... Que reste-il de remords
à nos amours?
--Peu de chose. La nature poursuit son œuvre en nous donnant l'oubli.
D'autres vont naître.
--Nous n'avons pas la pitié longue.
--Vous en avez eu beaucoup pour moi, Aurélie, cet été...
Il s'arrêta. Elle attendit. Jusqu'alors il n'avait pas osé dire sa
croyance à un sentiment d'affection très vive qu'elle aurait inspiré à
Virginie, pour lui. Le frère avait craint l'équivoque de ce propos, et
qu'elle ne fût embarrassée par cela que leurs paroles n'eussent jamais
exprimé. Il retira sa main qui soutenait la jeune femme entre les
épaules. Il reprit alors, plus sûr de sa voix:
--Vous m'avez envoyé l'amour, quand vous m'avez senti près de la mort.
Je vous en remercie, ma sœur.
--Je l'ai envoyé l'amour?... Oui, je pressentais d'ici la douleur. Tout
manquait sous tes pas, homme infortuné!
--Par une autre bouche, par une autre âme, vous m'avez envoyé votre
affection, là-bas, près de la mer.
--Oui, je te l'ai envoyée, Bernard; et tout mon cœur aussi.
--Virginie m'apporta votre voix, et votre cœur battait dans son cœur
naïf. Je l'ai bien compris.
--Merci, mon frère, merci de m'assurer que tu l'as bien compris...
Merci.
Il redouta de montrer son émotion, comme elle montrait la sienne; il se
pencha et, sans la toucher de ses mains, posa les lèvres sur la soie
tricotée de la mitaine; il ne releva point la tête avant que
l'oppression d'Aurélie se fût apaisée. Et alors il regarda directement
le soleil.
Silencieux, ils demeurèrent ainsi. Nul de leur geste n'effleurait
l'autre. Ils contemplaient l'astre déclinant au bout des arcades que
faisaient les troncs et les branches taillées des charmes. Beaucoup plus
tard, elle dit:
--Le même sang qui charge mes veines m'a fait pressentir le chagrin dont
s'enfiévrait ton sang. Notre père m'avertissait par la vertu mystérieuse
du sang que lui doit notre race.
--Sans doute, nous sommes le même sang.
Il ne comprit guère ce qu'elle voulait entendre par là, sinon qu'elle
rappelait, peut-être, leur lien fraternel, pour écarter une idée autre
de leur affection; et ils revinrent au silence. Les deux âmes évadées de
leur corps se mêlaient dans la forme belle du paysage, devant leurs yeux
saisis. Il sembla que les parties les plus subtiles de leurs êtres
comblaient l'espace, depuis les pelouses et les eaux endormies jusque la
courbe élancée du ciel.
Deux heures ils furent, consciemment, l'univers et la joie de son
automne doré. Leur silence ne se rompit pas. Leurs regards ne se
cherchèrent point. Ils admirèrent.
Au 19 brumaire de l'an XIII, Virginie mit au monde une fille. Comme sa
mère, elle eut de sombres cils et des yeux clairs pareils aux sombres
cils et aux yeux clairs du fils enfanté par Aurélie le mois suivant,
dans l'alcôve où restait pendu le dessin de Bernard, qui représentait la
douleur de la petite Allemande, après Mœsskirch.
--Ma bonne, tu pensais trop à moi, durant ta grossesse, s'écria
Virginie! Ton fils a mes yeux. Je veux mourir si je ne t'aime pas
toujours comme tu m'aimes; toujours, tu sais...
Elles s'embrassèrent, le cœur gros d'un bonheur obscur.
Remises de couches, l'une et l'autre rentrèrent à Paris. Bernard n'aima
guère la petite Denise, dont les cris emplissaient l'hôtel de la Cité
d'Antin. Le colonel Lyrisse y recevait beaucoup dans le salon aux
tentures de drap rouge bordées de noir. Des cariatides soutenaient les
angles du plafond, sur des bras musculeux, joints derrière leurs têtes
crépues, d'Atlas, d'Hercule, de Chiron. En haut de leur piédestal, les
muses de plâtre bronzé soulevaient noblement les draperies de leurs
tuniques. Par malechance, la nuit de la rue morose obligeait, dès cinq
heures, à la lumière des lampes; or l'odeur d'huile chaude donnait à
Virginie maint prétexte de migraine.
Serait-ce Denise, petite chair noire et criante, qui vengerait Héricourt
du Rival, devenu l'Empereur Très Chrétien, après la cérémonie du sacre?
Virginie, obstinément attachée à des traditions, nourrissait elle-même.
Autour de l'enfant pendue au sein grossi, les amies bavardes se
penchaient avec mille cris joyeux, surprises de voir à la fillette des
mains, des yeux, une bouche.
Héricourt préféra les heures passées dans le cabriolet du colonel.
L'élan du cheval perçait le rideau de neige fondue. On s'arrêtait aux
boutiques, devant les maisons les généraux, des inspecteurs aux revues,
des commissaires des guerres. On était reçu par des hommes raides en
uniformes chamarrés, et qui portaient la nouvelle croix de la Légion
d'honneur. Ainsi connut-il le baron de Cavanon moulé dans son costume
vert de chasseur à cheval. Sur les cuisses, un sextuple trèfle tracé par
des galons d'argent, la pointe en bas. La tête massive s'appuyait aux
broderies métalliques du haut col éraflant les bajoues. Le plancher
criait sous les bottes à glands et à éperons dorés; le fourreau en
cuivre du sabre courbe enchâssait des camées d'agate. Malgré cette
magnificence, il sourit affablement de la mésaventure politique qui
navrait le capitaine et promit de le faire réinscrire sur les contrôles
de l'armée. Lui avait conquis ses grades, avec Joubert, Masséna, Desaix,
en Italie, d'Arcole à Marengo. Il se haussait pour convaincre le grand
colonel Lyrisse, racontait de drôles d'histoires sur Augereau, qui
réquisitionnait, dès l'entrée de ses troupes dans les villes étrangères,
toutes les voitures de luxe et les vendait à son profit, en France. Plus
tard les officiers supérieurs avaient imité leur chef, en sorte qu'on ne
trouvait plus à prix d'or aucune berline en Lombardie, tandis qu'à
Grenoble et à Lyon on les achetait au quart de la valeur. Grâce à ce
commerce, le baron avait acquis une superbe collection de peaux de
tigres agrafées à ses murailles. C'était son orgueil. Cela devenait
aussi des chabraques pour ses chevaux, des chancelières sous les tables;
il se promenait au milieu de cela, lui trapu, robuste, galonné d'argent,
ligotté de sardines, de cordons et d'aiguillettes.
Cité d'Antin, il parut à plusieurs reprises accompagné de la baronne de
Cavanon, tout imbue du vieux régime et qui venait en chaise jusque le
salon, comme le Mascarille de Molière, vêtue d'une robe et d'un casaquin
de soie carmélite, les cheveux poudrés et enguirlandés de petites roses;
un ruban de velours rouge au col. Envers Praxi-Blassans qui promettait
de lui faire rendre ses domaines, la dame quadragénaire gardait une
reconnaissance; elle appelait tendrement Aurélie «bichette»!
Plus gracieuse qu'en aucun temps, depuis ses relevailles, celle-ci, à
cause d'une certaine pâleur, s'embellit encore de la mode qui permit aux
cheveux châtains de friser par boucles changeantes autour des tempes et
du front, vers les nuances de ses yeux diserts. Aux plis violets d'une
simple robe en velours, son corps flexible et menu révélait des lignes
heureuses. Elle supportait mal les assiduités du colonel Chabert et du
commissaire ordonnateur Hulot d'Ervy. Praxi-Blassans l'aimait mieux.
Attentif à la séduire, il devenait considérable. Rue Saint-Honoré, à la
Cité d'Antin, se pressait un monde de ci-devant qui sollicitaient les
grâces du nouveau régime, d'émissaires étrangers qui préféraient ses
élocutions nettes aux embûches spirituelles de Talleyrand.
Certain d'un avenir de restauration, il se proposait de rendre au roi
une France reconstituée par l'administration et la victoire unissant
Provençaux, Gascons, Celtes, Picards, Lorrains et Flamands en une race
idéale qui venait d'acquérir sa faculté de cohésion par leur besoin
général de liberté. Talleyrand s'appropriait cette théorie. On disait
facilement que Buonaparté faisait l'intérim entre la Convention et la
monarchie, qu'il facilitait la transition, que ce titre d'Empereur
reviendrait à la couronne. Le cardinal Fleury n'avait-il pas failli
l'obtenir pour Louis XV. Sans l'opposition de la Prusse, c'eût été chose
conquise. On poursuivait la négociation.
Cela satisfaisait les gens raisonnables. Rien en somme ne disparaissait
des traditions girondines, rien ne s'opposait à ce que l'Empereur-Roi,
succédant au général corse, n'acceptât son héritage. Ce titre
d'Empereur-Roi, les diplomates désiraient beaucoup l'établir. Il
s'agissait de faire couronner Napoléon à Milan, comme roi d'Italie. Ils
y travaillaient. Au XVe siècle, les Praxi-Blassans, enfuis de
Constantinople lors de l'invasion turque, s'étaient réfugiés dans le
comtat-Venaissin, en terre papale. Ils tenaient des Pontifes leur titre
et le domaine de Vaucluse. Leurs relations de famille liaient Paris à
Rome, où quelques-uns servaient encore.
L'époux d'Aurélie avait, d'après leur correspondance, rédigé les
rapports qui inspirèrent la conduite du cardinal Fesch, lorsqu'il obtint
de Pie VII le voyage en France pour imposer la couronne impériale à
Buonaparté, et cela malgré la pression des cabinets d'Europe, malgré
l'argent de l'Angleterre.
Depuis lors, Praxi-Blassans menait bien des choses, et, en particulier,
l'affaire de l'Empereur-Roi. On le voyait en butte aux obsessions de
monsignori verbeux, sourieurs, de petits nobles florentins vieillis par
les angoisses de l'intrigue. Il était rare que Talleyrand ne vînt pas
traîner son pied bot aux réceptions d'Aurélie, ou du colonel Lyrisse.
Avec le tabac, il puisait dans sa tabatière les mots d'esprit, se
dérobait par des plaisanteries souvent grivoises aux indiscrétions des
émissaires étrangers, et revenait près d'Aurélie, de Mme Héricourt pour
énoncer quelque madrigal à la Boufflers, puis disparaître subitement. On
n'entendait plus le rythme irrégulier et lourd de son pas. Alors
l'inquiétude des Italiens amusait les jeunes femmes. Après ces
réceptions, les deux ménages et le colonel Lyrisse soupaient ensemble
gaiement, si Cavrois ne se présentait point, dans sa vieille redingote
brune, et portant un dossier sous le bras. Aux Relations Extérieures, il
centralisait les messages d'agents spéciaux attachés aux ambassades sous
un titre officiel, mais dont la mission était la surveillance du
personnel et le recueil des impressions. Souvent il avait reçu dans la
journée des nouvelles mystérieuses; il développait sa paperasse entre
les assiettes, sans parler trop, sauf pour dire ses motifs de croire à
la véracité d'indications obtenues de gens qu'une défaillance avait mis
en son pouvoir. Son triomphe était de placer, à l'ambassade de Portugal,
Junot, qui devait de la reconnaissance aux fournisseurs de troupes,
tandis qu'à Lisbonne le représentant du pape, ruiné par les princes
italiens, se vengeait d'eux en les trahissant. Par le Portugal, on
saurait tout de Florence, de Milan, de Rome, de Venise, des menées de
l'Autriche.
À manier ainsi les âmes soudoyées par les fonds de la police, Cavrois
méprisait les hommes. Rien n'amusa Bernard comme d'aller, au milieu du
jour, le visiter dans son antre du Ministère, de la part de
Praxi-Blassans. Au milieu d'un bureau où l'on accédait par des
labyrinthes de corridors lépreux, après cinq escaliers en colimaçon, le
fonctionnaire, vêtu d'un vieil habit déteint, recevait à l'abri d'un
secrétaire énorme, dont il abaissait vivement le cylindre afin de cacher
les liasses. Froid et muet, le menton posé en ses cravates de
mousseline, il lissait d'un geste patient les barbes de sa plume d'oie.
Derrière lui s'ouvrait parfois une porte basse; l'on apercevait alors
une longue soupente où vingt commis lamentables expédiaient des minutes,
à la lueur d'un brasier, dans l'âcre fumée du bois humide. Volontiers
Cavrois enseignait alors à son beau-frère les exigences secrètes de la
diplomatie, qui tentait de maintenir la Prusse en neutralité dans la
coalition réunie par l'Angleterre. Il souriait aux indignations contre
Buonaparté; il affirmait que le principe de l'État seul intéresse, et
que les instruments humains de l'État, politiciens, généraux, n'ont
qu'une valeur transitoire, dont la moralité ou l'immoralité importent
peu au destin des peuples. «L'honnête homme est maladroit, souvent
malheureux, parce qu'il n'utilise pas, dans la lutte, les ruses des
méchants qui forment la multitude. Celle-ci l'accable. Il serait
désastreux pour les peuples que l'honnête homme les entraînât dans sa
maladresse et son infortune. La chance d'un coquin peut au contraire
leur assurer une gloire prospère, aux applaudissements des nations
séduites par la force, alors même qu'elles se mentent en invoquant la
justice et la liberté. Pour nous, Bernard, que la nature n'a point doués
de malice suffisante, le mieux est d'accepter les crimes naturels aux
énergiques, aux hommes de proie, et de les servir, dans l'intérêt de la
patrie qu'ils augmentent. Contentons-nous de rester assis au spectacle,
sans prendre naïvement parti contre le traître en faveur de l'innocente
héroïne. Admirons les agencements et les surprises du drame. Manions
même quelques ficelles. Mouchons les chandelles, s'il nous plaît de voir
les coulisses et les dessous. Mais ne sifflons point comme le butor du
parterre. Rions entre nous dans l'arrière-salon de la loge. Notre cher
Praxi-Blassans ne prend-il pas un plaisir délicat, s'il prépare, pour M.
le Comte de Lille, ce que Napoléon croit acquérir au bénéfice
héréditaire de son bon frère Joseph ou des enfants à venir? M. de
Talleyrand ne se peut-il joliment égayer en voyant l'Empereur entiché de
ces institutions féodales que, jacobin, il blâma d'abord, rétablir, sur
notre conseil, les hautes charges de la couronne, s'entourer d'un grand
écuyer, d'un archi-chancelier, de maréchaux, nommer son frère Louis
prince et connétable, quereller sa sœur Élisa, ses frères Jérôme et
Lucien pour leurs mariages indignes d'une situation nouvelle et sublime.
Arrangeons-nous afin d'entrevoir et de sourire... C'est le meilleur de
la vie.»
De fait, le pauvre homme ignorait les autres plaisirs. Caroline refusait
de joindre des subsides aux maigres appointements. Il ne changeait guère
d'habit; et, comme il aimait les bons plats, il s'invitait, timide, chez
Aurélie ou chez le colonel Lyrisse, admirateur de cette formidable
fourchette. Rue du Bac, Cavrois emmenait Héricourt, le soir, dans son
logis, trois vastes pièces meublées de sièges anciens et tapissées de
livres. Une vieille femme borgne y époussetait au hasard le merveilleux
secrétaire de Boule, et des tableaux de Van Dyck, de Velasquez, que ses
parents avaient rassemblés, ainsi qu'une collection d'ivoires. La
fortune, aux mains de Caroline, nourrissait maintes souscriptions dans
les affaires de charbonnages, qu'elle assurait devoir rendre mille pour
un. Il la laissait agir avec sa curiosité malicieuse de spectateur
suivant le jeu d'une marionnette. Il l'appelait «La Fourmi». Elle le
dédaignait manifestement comme les autres membres de la famille, excepté
Praxi-Blassans, l'homme aux influences utiles. Celui-ci non plus ne
vivait d'autre chose que de labeurs. Dès six heures du matin, il
travaillait à des rapports, dans sa bibliothèque. À dix heures il était
au Ministère, ou aux Tuileries derrière Talleyrand, ne reparaissait
qu'au dîner de quatre heures, las et content de sa réussite quotidienne.
Il portait bien ses quarante ans d'homme nerveux, vif et ricaneur, agité
par l'imminence du triomphe. Les plaques d'ordres nombreux illustraient
déjà son frac, les jours de gala. L'Europe, ses mille personnages de
marque, la géographie des minimes duchés, les politiques des cours, les
intérêts des villes et des banques, les tempéraments des souverains, le
passé des hommes considérables, occupaient sa mémoire, son esprit et ses
paroles au détriment de toute joie simple. Il ne s'intéressait pas aux
maladies des enfants, ni aux pertes pécuniaires. Les combinaisons du
cabinet de Vienne le détournaient de craindre la coqueluche de Delphine.
Il apercevait moins les beautés d'une toilette neuve ornant la forme
fine d'Aurélie que les résultats de la nouvelle alliance conclue entre
l'Angleterre et les Russes. Il ignorait le temps, la pluie, la neige,
connaissait seulement le verglas à cause de ses chevaux, qui marchaient
moins vite et laissaient sa voiture en route.
Vers quatre heures, il commençait le repas en silence, tant
l'absorbaient encore ses préoccupations. Insignifiant, aimable, le
colonel Lyrisse offrait une opinion sur l'élève des chevaux en
Devonshire. Les choses de son régiment lui donnaient beaucoup de tracas.
Il consultait le capitaine, qui se passionnait aussi pour la forme des
selles et les vertus équestres des Gascons opposées à celles des
Tourangeaux. Virginie médisait de telle ou telle visiteuse, de Mme
Grand, l'épouse civile de Talleyrand, que tout le monde interrogeait sur
son lieu de naissance, parce que, très sotte, elle avait coutume de
répondre: «Je suis d'Inde», étant née d'ailleurs vers les bords du
Gange, puis venue jusqu'à Paris, après bien des aventures dignes d'être
contées par Restif ou Crébillon. Il avait fallu la manie matrimoniale de
Buonaparté pour unir cette innocente à l'extraordinaire intelligence de
Talleyrand. Lui soutenait l'avoir choisie de la sorte, parce que, si une
femme d'esprit compromet parfois son mari, une bête ne compromet
qu'elle-même. C'étaient aussi maintes histoires sur le compte de
générales issues des basses classes sociales et qui tout à coup, servies
par les victoires de leurs maris, coudoyaient l'ancien régime réconcilié
avec l'Empire, mêlaient, en souvenir du temps où elles portaient le
bavolet derrière leur étal, le jargon de la rue au langage fleuri des
petites-filles de Célimène. En outre, Aurélie discutait joliment sur la
mode.
--Mon c.er, vois-tu, disait-elle à son frère, le mérite d'une femme est
au juste de savoir composer un tableau par le moyen de sa personne
attifée de la belle manière, et l'arrangement de sa demeure. Je voudrais
que Gaëtan trouvât toujours chez lui un petit chef-d'œuvre de cabinet
d'estampes.
--Je le trouve, Aurélie! Je le trouve, répondait le diplomate en lui
baisant les doigts.
--Vous me flagornez, mon c.er. Vous n'aimiez ni ma coiffure à la
grecque, ni mes _repentirs_; et maintenant vous n'exécrez pas moins les
patères du salon que les _camées_ de la tenture en péplum.
Ils riaient ensemble. Aurélie n'était point triste, à l'exemple des
femmes fatales que les romans décrivent. Cependant elle ne se dispensait
guère d'une mélancolie qui seyait à son charme frêle. Les grandes
conceptions de son mari l'isolaient un peu. Virginie s'occupait de sa
petite Denise, l'enfant grasse et brune qu'on lui apportait toutes les
heures à nourrir; et parfois elle suspendait à l'autre sein le fils de
sa belle-sœur, Édouard. Les yeux pareils des deux petits s'étonnaient de
la lumière, des sourires et des gestes, avec la même expression grave
qui mettait en joie le colonel, Bernard. Praxi-Blassans dînait à la Cité
d'Antin pour fuir les solliciteurs encombrant son hôtel du faubourg
Saint-Honoré. Les deux familles s'arrangèrent de cette vie commune à
l'abri des fâcheux. Et ce furent de très bons soirs jusqu'au printemps.
Émile et Delphine crevaient des tambours, cassaient leurs trompettes,
renversaient leurs timbales, pleuraient et chantaient tour à tour dans
une pièce voisine, sous la garde de la vieille Margaret Tréheuc, la mère
du dragon, ruinée par l'incendie de sa ferme en Morbihan. Les Héricourt
la gageaient.
Au spectacle paisible de ces deux femmes, douces et gaies, de leurs
jolis enfants, Bernard se demandait ce que son père avait pu haïr en
cela, disant: «Il y a des formes étrangères entre nous.»
Il examinait son chagrin, sans découvrir ce qui avait détruit le bonheur
du vieillard. Comment ne pas aimer ce laborieux Praxi-Blassans, dont
chaque gloire nouvelle faisait pâlir d'orgueil Aurélie? Comment ne pas
accepter sa philosophie perspicace? Le capitaine évoqua la dure énergie
du père, celle qui pliait tout à son désir de fortune: femmes, enfants,
ouvriers, domestiques. Les deux mères, la sienne, l'Autrichienne, celle
des marins, et l'autre, celle d'Aurélie, de Caroline, d'Augustin,
étaient mortes à la tâche prescrite par la sévérité du fondateur. Le
contraste, pressenti entre cette autorité de droit divin et l'indulgence
du nouveau temps, avait-il heurté les convictions du père dur aux autres
et à soi-même, du père qui avait conquis les premières richesses à la
course de son brick pourchassant les navires anglais et barbaresques,
les secondes au temps des biens nationaux, et les dernières au fort des
campagnes entreprises par la République dans le pays batave?
Pressentait-il aux âmes de ses filles, de ses gendres, un autre besoin
que celui de gagner honnêtement, avec l'aide des lois successives, un
besoin nouveau de jouir par l'apparat des actions, besoin qu'il n'avait
pas ressenti et qui humiliait son âme simple? Le père s'étonnait tant de
voir Aurélie indépendante, un mari docile à son égard, et Caroline
accaparant la fortune de Cavrois afin de réaliser mille desseins de
spéculation!
--Oui, approuvait Aurélie. C'est cela. Nous avons, nous autres, un
besoin plus grand d'aimer et de savoir.
--Nos enfants s'aimeront davantage et se pardonneront plus.
--Oh! oh! ricana Praxi-Blassans, ne croyez point cela. Des siècles
passeront avant.
--Des siècles et des guerres, ajouta le colonel Lyrisse.
--Oui, mais la guerre mêle les peuples, dit Cavrois qui entrait, avec
son ami Bridau de l'Intérieur. En se tuant, les hommes apprennent à se
connaître, eux, leurs idées. Que l'Empereur conquière l'Europe, et un
jour l'Europe cherchera l'égalité révolutionnaire, dont nos soldats
savent au juste le nom.
--Nous ne demandons que la gloire, protesta le colonel Lyrisse, en
dressant sa haute taille et sa tête minuscule. Il faut des lauriers...
il faut des lauriers à la nation pour qu'elle se respecte et progresse
dans la vertu, en admirant l'exemple de ses héros.
--Voilà mon avis, soutint le sévère Bridau. Il faut de la gloire aux
peuples pour qu'ils prennent d'eux-mêmes une idée grande, pour que cette
idée donne à chacun la conscience de son devoir envers la nation.
--Vous obtiendrez mieux que vous n'espérez, Messieurs les héros!
répétait Cavrois qui déplia son portefeuille de maroquin.
--Travaillons à empêcher la guerre, conclut Praxi-Blassans, et il se
rapprocha des papiers.
Travailler! Les deux hommes voyaient là le but unique de vivre. Ni les
plaisirs, ni les amitiés, ni l'amour ne gagnaient sur leur travail.
Entre eux, Héricourt éprouvait quelque honte de son inutilité. Il leur
servit spontanément de secrétaire. Il allégeait les besognes de
Praxi-Blassans, dans l'espoir de contribuer à la réussite.
--Mon c.er, lui demandait Aurélie, pourquoi te démènes-tu et cours-tu
partout? Repose-toi. Tout à l'heure tu devras partir pour les camps.
Jouis de ton loisir.
--Tu ne sais pas, ma bonne, la raison de toute cette ardeur, ripostait
Virginie; il croit que tu es ambitieuse, et il veut que ton mari
devienne ministre. C'est gentil, hein?
La sœur se mit à rougir, à pâlir, et, bien que, depuis le jour de
l'explication au château de Lorraine, rien ne se fût renouvelé de leur
émoi, Bernard fut très content. Elle comprenait le mobile de son effort.
Mais il sortit tout de suite. Dehors, son caractère pensa: «Défends-toi
contre la tentation du crime. Sois seulement glorieux d'un si bel
amour.»
À quelque temps de là, un officier sarde, le major Brandini, nuisit à
Praxi-Blassans, qui déjouait ses manœuvres dans les ministères et venait
de faire avorter son essai diplomatique. Cet homme allait partout,
disant qu'au surplus c'était un ami de Moreau et de Pichegru, que son
beau-frère, le capitaine Héricourt, avait conspiré jusqu'à se faire
casser, que tous deux avaient des attaches équivoques. Ces bruits
vinrent aux oreilles de l'Empereur, qui gronda Talleyrand.
La situation de Praxi-Blassans parut fâcheuse. Les mémoires de ses plans
étaient tous aux mains du ministre et en voie d'exécution. On pouvait,
sans péril, le casser aux gages ou l'expédier en quelque mission
désagréable. Or l'affaire de l'Empereur-Roi était celle qui devait lui
assurer l'avenir. Très contrit, Héricourt fut trouver le baron de
Cavanon. Cet ami le détourna de provoquer Brandini: un duel eût
seulement transformé la chose en scandale. Mais il conseilla de voir
l'Empereur, de solliciter la réinscription sur les contrôles de
l'Inspecteur aux Revues, de lui expliquer le cas et de réclamer justice.
Cavanon promettait d'obtenir une audience à l'improviste, en le
présentant d'abord comme son secrétaire et ami. Bernard demanda quelques
heures pour réfléchir.
Avant ce jour-là, il s'était refusé à toute démarche personnelle. L'idée
de prendre une attitude humble devant Buonaparté le révoltait trop. Il
sauta dans un cabriolet, rentra chez lui. Virginie achevait de mettre
son manteau de deuil pour conduire la petite Denise chez sa belle-sœur.
--Que faire?
--Mon pauvre, mon pauvre Bernard!... Et Aurélie! Elle aime tant son
mari. S'il perdait sa position!... Ah! Elle en ferait une maladie...
Mais toi, toi... Moi je t'aime, tu sais. Pense à nous d'abord. Je ne
désire pas te voir partir pour la guerre, moi! tu sais, vraiment!
Cette parole le décida. Son caractère n'admit point le prétexte de la
vanité personnelle, pour se dérober au devoir du soldat. Brutus eût
sacrifié sa rancune à la grandeur de Rome et à l'honneur de marcher sous
les enseignes des légions. L'amitié, le patriotisme et la gloire, la
reconnaissance envers les sentiments d'Aurélie: tout plaidait. Il ne
s'endormirait pas dans la mollesse de l'existence. Il ne resterait pas
le seul inactif de la famille.
Le Rival!... Comme il recouvrait l'horizon de son ombre! Comme il
ôtait-pour toujours à Bernard la chance de mener les armes de la
République au triomphe! Le rêve de jeunesse sombrait. Le soldat se
roidit. Il ne pouvait compromettre l'avenir de Praxi-Blassans, ni
détruire les espérances formées par Aurélie en faveur de cet Édouard, le
fils spirituel de leur sensibilité, le fils qui avait les mêmes yeux que
la petite Denise, que la fillette bavaroise, que Virginie. Donc il se
soumettrait. Ne devait-il pas à cette sœur admirable la vie même, la vie
de l'amour suggéré à sa femme? Il se soumettrait devant le Rival, ce
coquin dont la chance apprenait à l'Europe, avec la gloire de la Nation,
l'excellence de la liberté.
Margaret Tréheuc portait Denise quand ils sortirent. Virginie donnait le
bras à Bernard. Ils parcoururent d'abord la Chaussée d'Antin. On les
bousculait un peu à cause de l'étroitesse des trottoirs et de
l'affluence des voitures. Les élégants appréhendaient de mettre au
ruisseau les bas de soie que leurs escarpins découvraient jusque la
cheville où se liait le pantalon collant. Du fond de vastes capotes en
velours, les femmes distinguaient mal. Entre leurs _repentirs_, les
visages y restaient enfouis; tels les beaux fruits au fond des
corbeilles. Certaines portaient des casquettes roses à visière de
taffetas, et le capitaine dut craindre de piétiner leurs traînes. Cela
lui valut de l'impatience. Seul il marchait plus vite, plus à l'aise. Il
chercha une raison de laisser Virginie. La lenteur de la promenade
exaspérait sa colère intérieure de vaincu. Car il était vaincu par le
Rival. Il solliciterait. Il obéirait. Il mourrait sans doute pour
Napoléoné Buonaparté, Empereur et Roi. Afin que le Rival acquît
définitivement ce titre en gardant à son usage l'habileté de
Praxi-Blassans, Bernard Dessling-Héricourt lui sacrifiait son
amour-propre et la conscience d'une supériorité morale. Ainsi le Corse
conduirait la Nation à la remorque de son étoile, tandis que l'honnête
homme malheureux et inhabile servirait la chance du coquin, par amour
d'une liberté qu'il voulait avant tout glorieuse aux yeux du monde. Et
il en serait ainsi.
Le voyant énervé, Virginie préféra le retour à l'hôtel. Elle s'affalait,
l'embrassait, tout aimante. Le colonel Lyrisse encourageait à la
démarche. C'était, selon lui, le devoir militaire de faire abnégation de
son amour-propre et de sa liberté mentale au bénéfice de la patrie.
Vainqueur d'Arcole et des Pyramides, l'Empereur était, après tout, un
général, un supérieur hiérarchique. La discipline, seule force des
armées, ordonnait au soldat la soumission. Cette servitude consentie
était une grandeur. Après dîner, le colonel sortit pour prendre
rendez-vous avec le baron de Cavanon; ils mèneraient ensemble le
capitaine à la revue matinale de la garde sur la terrasse des
Feuillants.
Virginie emmena Bernard dans leur chambre. Elle chercha par des caresses
à l'apaiser, à le faire sien, à détourner sa tristesse d'être vaincu
vers les joies d'être amant. «Tu ne m'aimes plus. Je ne suis rien pour
toi. À quoi penses-tu lorsque tu m'embrasses. Où es-tu? Loin de moi?...
Bernard?--Virginie?--Dis à quoi tu penses. Tu réponds à mes caresses,
sans y songer. Par-dessus mon épaule, que regardes-tu?--Rien.--Tout ce
qui n'est pas moi.--Toi aussi.--Par hasard. Je ne suis qu'une intendante
de ta maison, la mère d'un enfant criard; et tu te flattes de rejoindre
l'armée, parce que cela peut t'éloigner de moi. Je le sens bien: je te
fatigue de mon affection. Elle ne te fait pas plaisir. Tu serais content
de la guerre qui te dispenserait de feindre un peu d'amour. Je t'en
prie, Bernard, dis, dis-moi ce qu'il y a entre nous?--Il y a la mort,
entre nous.--Oh! non! non! C'est trop horrible. Ne dis pas ça.--Qu'y
faire? que veux-tu faire? Il y a la mort entre nous, désormais,
toujours. Il n'y a plus un baiser que je ne me reproche comme si je
recommençais le parricide, chaque fois.--Est-ce ma faute à moi?--Ce
n'est pas ta faute, ma pauvre fille, ce n'est pas ta faute. Mais je ne
peux plus t'aimer, ni m'aimer.--C'est injuste, Bernard; c'est
injuste!--Sans doute. Innocente, tu expies le crime de la destinée.
Mais, à cause de toi, j'ai accompli une action mauvaise, dont la
certitude me tue.--Comment aurions-nous deviné cela?--J'aurais dû le
prévoir. Il y a le visage de la mort entre nos visages. Et vois: tout va
mal. Moreau exilé! Le Corse triomphant! Mon beau-frère et sa famille
compromis par mon attitude. Moi, moi, obligé de me soumettre devant cet
homme parvenu grâce à toutes les infamies, moi qui serai tué pour sa
gloire, demain, dans dix jours, dans dix ans, pour sa gloire qui est
celle de la Nation.» Il rit terriblement et se cacha la tête dans les
oreillers. «Bernard, Bernard, je t'aimerai, moi, quand même, moi, moi!»
Elle pleurait; elle finit par dormir; ses sanglots renflèrent.
Courageux, revêtu de son uniforme, le casque en tête, Héricourt se
trouva, le lendemain, aux Tuileries, dans le jardin où se succédaient
les lignes de grenadiers, l'arme au bras. L'escadron multicolore des
Mameluks occupait la longueur d'une allée encore humide de la pluie
matinale. Guêtres noires, la capote bleue close sous la croix des
buffleteries blanches, les fantassins battaient le sol de la semelle. Un
groupe de généraux et de colonels inconnus conversait au milieu du
quadrilatère de bonnets à poil. Quelques-uns se promenaient en faisant
sonner aussi leurs bottes à l'écuyère ou leurs demi-bottes à cœur; et
leurs oreilles piquées par la bise de Ventôse, ils les cachaient dans
les broderies dorant les hauts cols de leurs habits sombres, de leurs
dolmans écarlates ou bleus. Il y avait de somptueux hussards à pelisses
blanches fournées d'astrakan, des cuirassiers en manteaux gris, des
chasseurs verts à brandebourgs d'argent, la sabretache aux mollets, des
géants surmontés de bonnets à poil que terminaient d'immenses panaches
rouges, des fantassins coiffés de schakos évasés, mais étriqués dans des
habits justes, et munis d'épées fines en gaines de cuir. Les hausse-cols
brillaient sous les mentons ras. Des bicornes vastes chargeaient des
têtes maigres et pensives. Un homme au large dos, serré dans un spencer
écarlate que traversaient des coutures d'or, que bordait de la zibeline,
gesticulait, étendait les mains gantées à crispin blanc. D'autres, plus
simples dans des habits noirs serrés sur leurs poitrines osseuses, une
plaque de brillants au cœur, des aiguillettes d'or passées à la
boutonnière, marchaient silencieux et contemplaient les miroirs de leurs
bottes. Cavanon en désigna plusieurs. À la fin de leurs noms, c'était la
sonorité célèbre d'une victoire, l'évocation d'un héroïsme. Ils
acceptaient eux, par abnégation envers le destin national, de servir le
coquin dont la chance glorifierait les drapeaux. Bernard ne pouvait-il
pas les imiter, avec une âme pareillement saine. Le colonel Lyrisse le
lui répétait. Le capitaine se résigna.
À la gauche des compagnies, les petits tambours de quinze ans avaient
des frimousses rougies par le froid. Tout à coup ils rejoignirent les
talons avant l'ordre que grognait une voix rude. Les baïonnettes se
redressèrent d'un bout à l'autre, sur la terrasse des Feuillants. Les
sabres des Mameluks sortirent des fourreaux avec un long crissement; les
gourmettes s'agitèrent; un tambour-major leva sa canne enguirlandée: les
cuivres crièrent; les caisses retentirent. Une explosion de joie
triomphale sortit des bouches d'airain. On battait aux champs. Derrière
les grilles, mille figures parisiennes se hissèrent entre les poings
agriffés, dans la rue où les voitures s'arrêtèrent. L'Empereur parut.
Bernard l'examina parmi les officiers, d'état-major et quelques
fonctionnaires en habits brodés. Trapu, l'air inquiet, il s'avança vite
vers le groupe des généraux. Ses bajoues s'enfonçaient dans le col qui
serrait la courte nuque. Il avait un menton bleui par le rasoir, creusé
d'une fossette remuante, des lèvres minces et dédaigneuses, un nez pâle.
Le vent retroussait sur sa culotte blanche la doublure en soie grise de
sa redingote. Plus près, il fut un simple bonhomme engoncé. L'œil
scrutait à droite, à gauche. Il éleva les doigts à la hauteur de son
bicorne sans galons. Les généraux et les colonels formèrent le cercle.
Il murmura quelque chose. Un colosse casqué d'argent leva la main. Les
tambours se turent. Les claironnades expirèrent.
Il pénétra dans le cercle; et, par habitude militaire, il sembla
vérifier si toutes les mains tombaient dans le rang, si tous les talons
étaient joints. Les poings derrière le dos, il commença: «Je vous
recommande les premiers conscrits de l'Empire... On a levé soixante
mille hommes. Il faut les instruire promptement... Vous allez rejoindre
vos corps... (_Il s'arrêta, dévisagea._) Le génie du mal cherchera en
vain des prétextes pour mettre le continent en guerre... Il faut être en
mesure, cependant. Que tous les hommes aient leurs épinglettes, et
chaque caporal son tire-bourre. On oublie trop les petites choses...
(_Il chercha, se rappela._) Chaque homme doit avoir deux paires de
souliers neufs au magasin. En cas de départ, il en aura une aux pieds et
une dans le sac... Les cavaliers manquent de gants. Je n'aime pas
cela... Il faut des gants. On trafique sur les chevaux. J'ai donné des
ordres pour que cela n'arrive plus... Cela n'arrivera plus, hein?...»
Il tournait à l'intérieur du cercle, en tapant du talon; il disait les
choses dans l'ordre où les présentait sa mémoire, par phrases brèves de
camarade bourru. Malgré son torticolis naturel, il levait les yeux vers
les colosses de la cavalerie, sans craindre la médiocrité de sa taille.
Bernard le vit arriver sur lui, la tête en avant, comme une pierre
lancée. L'Empereur le dévisagea, passa. Derrière son dos, ses mains nues
et potelées se tripotèrent. Il continua, la voix basse:
«Tout le monde trafique. Je n'aime pas ça. On trafique sur les
fourrages, sur les selles et sur les brides. On trafique des
réquisitions. Il n'y a plus une voiture dans le Milanais. Lannes aime
l'argent. Augereau aime l'argent et s'en procure par des moyens que la
probité ne peut approuver. Vous aimez tous l'argent. On rançonne les
municipalités. On indispose les populations. Prenez garde. J'y mettrai
bon ordre... Au camp de Boulogne, les soldats pillent les navires
naufragés... Je ferai restituer, tout, tout... On accepte que les
fournisseurs corrompent les commissaires... Tout le monde vole.
Désormais chaque bataillon aura son caisson de pain, et je rendrai les
chefs de brigade responsables...»
Les yeux à terre, il tourna quelque temps encore dans le cercle. Ces
hommes chamarrés, glorieux, qu'il traitait de voleurs, ne bronchèrent
point, ne s'étonnèrent pas. Fixes, ils regardaient droit devant eux,
immobiles comme de simples grenadiers. Héricourt pensait à l'énorme
fortune rapportée d'Italie par ce Buonaparté, enfui là-bas dans un
équipage impayé, à tout l'argent qui avait récompensé le coup de force
de Vendémiaire, et enrichi les frères, les sœurs du cadet corse. Sans
doute, Napoléon réfléchit à ses propres faiblesses, car il se laissa
sourire et pinça l'oreille d'un vieil homme un peu ridicule sous le
kolback enguirlandé de galons d'argent. L'Empereur songeait à une autre
chose très lointaine. Il oubliait ses «voleurs», qui, les talons joints,
restaient là, sous leurs brandebourgs, leurs plaques de brillants, leurs
chamarrures, leurs plumets, tout leur appareil de gloire. Il regardait
le ciel où coururent des nuages grisâtres et que traversèrent des
pigeons.
Soudain il parut se rappeler le lieu, les gens, s'arrêta dans le milieu
du cercle, et prononça d'une manière emphatique la phrase préparée
d'avance: «Le génie du mal cherchera en vain des prétextes pour mettre
le continent en guerre...»
Son regard perça les consciences. Une de ses jambes tremblotait. Il ne
sembla point mécontent des attitudes. Il récita son mémorandum: «Le
major général reçoit les rapports des commandants de division... Les
inspecteurs aux revues sont responsables des mutations et de
l'avancement... On n'a point assez d'aides de camp dans les
états-majors. Choisissez des jeunes gens instruits pour cette fonction.
Il faut des capitaines instruits dans la cavalerie pour le service des
reconnaissances. Achetez des chevaux à l'Étranger plutôt que chez nous.
N'épuisons pas les réserves de chevaux en France... Il faut être en
mesure... Retournez dans vos garnisons. Soignez mes conscrits... Il faut
toujours être en mesure, comme si nous devions entrer demain en
campagne. Bientôt j'irai en Italie passer des revues, et ensuite sur les
côtes de l'Océan... Je veux de la probité... Il ne faut pas que les
cours étrangères puissent mettre dans les gazettes que nous sommes des
bandits... Allons... je vous dis au revoir. Partez tous le plus tôt
possible. Faites diligence. On a réformé beaucoup de vieux officiers.
Rejoignez de suite...»
Brusque, il tourna le dos, un dos carré tendant la redingote grise qui
tombait jusqu'aux bottes; et il se dirigea vers les compagnies. Elles
présentèrent les armes. La horde des généraux et des colonels suivait,
sans un murmure, impassible. Elle longea les haies d'hommes, leurs
poitrines bleues, les bandoulières blanches des fusils. Les tambours
battaient aux champs. Statues immuables, les soldats regardaient devant
eux un point de mystère. Bernard craignit que la mauvaise humeur du
Buonaparté ne desservît sa cause. Ni Cavanon ni Lyrisse n'osèrent le
rassurer. Humbles, silencieux, ils suivaient le petit homme engoncé dans
la redingote et dont les mains potelées essayaient, derrière son dos, la
souplesse de leurs ongles.
La revue passée sans anicroche, l'Empereur prit à un chambellan une
liste qu'il parcourut des yeux. À pas lents, il revint alors vers le
groupe des généraux, et tout à coup marcha sur Cavanon, la tête en avant
comme une pierre lancée.
--Aimez-vous toujours les peaux de tigres?
--Oui, Sire...
--Et c'est ce jeune homme, Colonel, votre gendre?
--Oui, Sire.
--C'est bon. Où êtes-vous né, capitaine?
--À Arras.
--Vous êtes marié?
--Oui, Sire.
--Combien d'enfants?
--Une fille, Sire...
--Quelle dot eut votre femme?
--60.000 livres.
--Vous avez de la fortune?
--Oui, Sire: les moulins Héricourt.
--C'est bon.(_L'Empereur sourcilla._) Le général Oudinot garde votre
frère dans son état-major. Vous avez fait campagne?
--Stockach, la campagne du Danube. Une blessure à Hohenlinden.
(_L'Empereur grogna._)
--On dit que vous êtes une mauvaise tête. Je n'aime pas les mauvaises
têtes. Le général Moreau était coupable. J'aurais voulu le sauver. Vous
êtes jeune, vous croyez les hommes meilleurs qu'ils ne sont; j'ai la
preuve écrite de sa trahison... La preuve écrite... Je l'avais lorsque
Decaen est parti pour l'Inde. J'ai voulu attendre. Moreau fut averti...
Enfin! Mon aide de camp, qui l'a reconduit à la frontière d'Espagne,
avait ordre de le ramener à Paris s'il voulait me promettre fidélité...
Bernard s'étonna que l'Empereur sentît le besoin de se justifier devant
le pauvre capitaine en disgrâce. Napoléon parlait sourdement. La
fossette de son menton remuait. Certes il regrettait toute cette affaire
fâcheuse. Il contempla ses bottes, haussa les épaules, comme s'il
accusait le seul hasard. Et cependant on savait avec quel despotisme le
Consul avait requis des juges une condamnation, les obligeant à revenir
sur le premier verdict qui acquittait, les gardant prisonniers au
tribunal jusqu'à la soumission devant les ordres du général Savary. Il
sourcillait toujours, l'esprit ailleurs. Brutalement il dit:
--Vous promettez d'avoir une bonne conduite politique?
--Oui, Sire... (_L'Empereur n'entendit pas la réponse. Il admirait
l'uniforme extraordinaire de Cavanon._)
--C'est bon... Eh bien! colonel Lyrisse, le Trésor vous rembourse-t-il
vos avances sur la remonte...?
--J'attends toujours, Sire...
--Notez cela pour Caulaincourt, dit l'Empereur à un secrétaire...
--Allons... Et vos peaux de tigres, général...? Je veux que vous m'en
donniez une... ah! ah!... Vous me devez ça...
La fossette s'effaça du menton volontaire, et l'Empereur montra le rire
de ses belles dents, comme s'il voulait faire allusion aux voitures
réquisitionnées en Lombardie...
--Je suis confus de cet honneur, répliquait Cavanon. Votre Majesté aura
sa peau de tigre.
Napoléon continua de rire en s'éloignant. Bernard respirait à l'aise. Il
sut presque gré au coquin de ne point jouer à la noblesse, mais de
rester dans son rôle un peu trivial de chef de bande. L'Empereur
continuait de satisfaire aux suppliques de ses «voleurs» et de rire à
leurs réponses. Entouré d'eux, il traversa tout le jardin jusqu'au
perron des Tuileries. La horde bruyait à ses basques. Surpris de n'avoir
pas souffert davantage en le nommant «Sire», en écoutant la remontrance,
Héricourt ne le quitta plus des yeux. Napoléon recevait les courbettes,
les révérences et le titre de Majesté comme un qui sait ce que vaut la
mascarade, qui se croit proche d'en sourire. Cela mettait cette
confiance entre les autres et lui. Ses compagnons d'armes le sentaient
camarade et favorable; et, s'ils restaient à distance, ce semblait être
par une convention de jeu.
À mieux réfléchir, Bernard pensait avoir lu dans ce visage, au sujet de
Moreau, toute une digression muette: «En somme, vous n'êtes pas dupe, et
vous savez bien ce qui se passa. Que voulez-vous? on agit comme on peut.
Ce n'est pas si commode. Je ne suis pas un dieu. J'emploie des moyens de
pauvre homme. Je ne suis pas la vertu. Je suis moi, un soldat triomphant
qui poursuit l'ambition simple de refaire l'empire de Charlemagne,
puisque les choses tournent assez bien. Voilà tout... À ma place, qui
sait ce que vous feriez? Il faut que je suive mon étoile. Je suis le
résultat des forces, l'instrument du hasard... Acceptez-moi si vous ne
pouvez faire autrement.» Certes l'Empereur avait dissimulé cela sous les
phrases de son bref réquisitoire contre Moreau. Et Bernard inclina vers
l'indulgence, cette indulgence à laquelle Cavrois l'avait convié, à
laquelle conviaient le baron de Cavanon et le colonel Lyrisse, qui
vantèrent la reconstitution administrative de l'État, la gloire donnée
aux forces républicaines victorieuses des monarques, par le petit homme
engoncé dans sa redingote grise.
Les grenadiers évoluèrent, accomplirent des changements de direction, et
des mises en ligne.