VIII

Bernard et Virginie passèrent dans ce domaine leur premier temps

d'époux. Il y dompta la belle stature et les mains rebelles de la jeune

femme. Elle riait fort en se congestionnant. Elle n'était point souvent

rassasiée d'amour. Les pluies qui finirent l'hiver les emprisonnaient

aux grandes salles enguirlandées de moulures blanches, où les statues se

drapaient dans les hautes niches de marbre. Dehors, d'autres statues

aussi, élevaient des grappes devant l'ombre des massifs dépouillés; et

les gouttes du ciel piquaient, en tombant, la surface verdie des

bassins. Murailles brunes et humides, les charmilles cernaient partout

les pelouses, les parterres, les chemins de sable gras. À deux, ils

regardaient luire la pluie.

Sentir ce grand corps chaud dans ses bras, prêtait à Bernard une

certitude de force. Il croyait à la puissance de son caractère qui lui

avait mis aux lèvres le frémissement d'une si belle chair, et, aux yeux,

le décor d'un tel palais. Dans leur chambre, dont les rideaux cramoisis

portaient des broderies jaunes, des couronnes et des pipeaux, ils

s'éternisaient tout le matin. Le feu de l'âtre pétillait devant leurs

ébats que reflétait, en outre, le triptyque de la psyché.

Leur vraie demeure était le lit blanc de la duchesse de Lorraine. Ils

aimaient y vivre, dans leur chaleur mutuelle, sous le petit dais rond.

De là les rideaux s'étalaient contre la muraille à la façon d'un manteau

d'armoiries. Se voir unis par leurs figures amoureuses au milieu des

oreillers ne cessa point, ce printemps, de les ravir. Jolis, rieurs, ils

s'admiraient, les bras hors les manches. Au matin, les reflets bleuâtres

des mèches roulées en cornes courbes prêtaient au visage de la jeune

femme une apparence faunesque. La malice fraîche de son sourire invitait

à toute la joie, sans réserve ou lassitude. À demi ployées, ses longues

jambes enflaient les draps dans la structure blanche du lit, depuis les

deux torches d'hymen formant les angles du panneau antérieur jusque les

deux plus hauts carquois encadrant, à la tête, le cannage rectangulaire

du panneau postérieur. Elle s'amusait à des agaceries, lui chatouillait

la plante des pieds avec ses orteils, ou l'entourait de ses bras en se

frottant aux joues râpeuses du capitaine, avant la barbe faite. Câline,

elle l'enlaçait de sa tiède tendresse. Elle offrait à la dévotion du

baiser un bras de galbe harmonieux, une bouche en cerise, des cils

sombres, la souplesse tendue de son corps d'ambre, rempli par la

frémissante volupté de la chair.

Ils ne faisaient rien autre. Leurs propos n'augmentaient pas la

connaissance d'eux-mêmes. Avide et docile, elle s'initiait aux

mouvements de l'amour. D'autres préoccupations ne la sollicitaient

point, ni lui, tout orgueil de se voir le but de cette ardeur. La

gratitude de leurs extases augmentait chaque heure l'affection

réciproque. Comment se donnaient-ils tant de bonheur? Ils ne se

l'expliquaient point. Langoureux, ils se parlaient du regard pour se

dire simplement, toujours, cette tendresse reconnaissante. Elle

l'attirait vers ses lèvres. Sa convoitise muette réclamait des jeux

nouveaux de volupté. Ils étaient à eux seuls. Les caméristes ne devaient

gravir l'étage qu'à l'appel de la sonnette. Ils ne la tiraient point, se

réconfortaient d'un en-cas dressé sur le marbre d'une console légère

entre les fenêtres.

L'ariette se prolongeait en bas. C'était le violon d'une fille que les

Lyrisse nourrissaient, parce que, dans les Hollandes, son père avait

courageusement suivi le colonel au péril, jusque l'instant de sa mort

sur les glacis d'une place assiégée. L'adolescente avait appris l'art de

faire pleurer ou rire les cordes de sa viole; et, tout le matin, on

l'entendait ainsi rivaliser avec les modulations du vent, le gazouillis

des oiseaux, la voix des pluies battantes.

Devinait-elle que l'amour convulsait deux corps et deux âmes au-dessus

d'elle qui perpétuait les sons nerveux de l'instrument? Cela se

plaignait comme un désir douloureux. Cela s'étirait comme une femme

paresseuse et nue. Cela tremblait comme le feuillage que pénètre la

fougue de l'air. Cela dansait comme les chèvres ivres d'herbe. Cela

mourait comme le regret d'une émotion lointaine.

À des moments, le son évoquait celui des fifres, et le capitaine se

rappelait soudain ce même cri aigu dominant la canonnade, les ordres

clamés, les galops, le retentissement des prolonges; ce même cri aigu

des fifres à la tête des infanteries qui s'avancent la baïonnette basse,

ou l'arme au bras. Les labeurs de guerre, les peurs, les peines, les

élans, la gloire, il les souffrait de nouveau par le souvenir rapide; il

revoyait les champs d'Engen et de Mœsskirch, le cheval pie du colonel,

les dents ternes du chevau-léger abattu par son sabre, les périls de la

charge à travers les rues du bourg, les longs cadavres des seigneurs

tués devant le haut mur, la pitoyable surprise de l'enfant violée à

terre dans le couloir vide, et qui restait là avec ses jambes maigres

dans des bas bleus drapés. Et la course au Danube ensuite! Et la soif du

fleuve! Et les sacs d'argent empilés à la lueur des falots dans le

fourgon parti sous escorte jusque les derrières du corps Gouvion

Saint-Cyr, où l'attendait le commis de la maison Héricourt, dont les

bénéfices venaient de lui valoir une dot équivalente à celle de Virginie

Lyrisse, outre ces lèvres savoureuses mordues par les lèvres glorieuses,

et le beau corps d'ambre haletant de bonheur à travers le lit blanc de

la duchesse de Lorraine.

Héricourt goûtait la grandeur de savoir que sa force avait conquis la

richesse et la beauté.

Le violon le lui chantait aux mains de l'orpheline. Bernard et Virginie

s'aimaient dans les ondes de cette musique. Leurs râles de joie

s'étouffaient. Ensuite, aux trois grains de beauté en triangle sur la

joue droite de l'épouse, il posait, pieuse marque de son amour, un

baiser chaste.

Car il aimait passionnément, de toute sa santé, le fier garçon habitué à

voir les autres hommes du haut de son cheval d'armes. Là encore il avait

vaincu. Sur la couche amoureuse, il terrassait la grande fille robuste,

liait ses membres dans son étreinte, la menaçait de sa morsure. La rage

de sa volupté, il s'étonnait qu'elle différât peu de la rage guerrière.

Le suprême bonheur était de sentir se débattre sous lui une vie faible

et combattante; et, s'il reprochait à Virginie une chose, c'était de ne

feindre pas suffisamment la résistance.

De lui-même il concevait, chaque jour, une opinion meilleure. Nu, dans

la baignoire, il contemplait respectueusement son corps fait, la

musculature solide de ses membres hispano-flamands, de sa poitrine

restée blanche, de ses jambes fines. Au miroir, il jugeait martiale la

balafre coupant sa figure sévère encadrée de cheveux «en coup de vent».

Il se plaisait au demi-sourire de ses lèvres minces, à la carrure du

menton volontaire, et il évoquait les visions rapides des hommes tués

par sa force.

Alors la générosité de Dieu, envers lui, l'étonnait. Ils étaient presque

siens ce château de briques et de pierre blanche, ces allées d'eau où

dormaient les feuilles de nénuphar, ces quatre cygnes naviguant avec

ennui jusque la petite cascade écoulée sous la nymphe de marbre étendue

au faîte de la roche. Maladif et capricieux, le jeune Lyrisse, son

beau-frère, ne vivrait peut-être pas; et lui régnerait sur les bois, les

étangs, les vignes, les chimères des gargouilles ouvrant leurs gueules à

la bordure des toits pointus, sur les portes de chêne clair aux ferrures

ouvrées, que surmonte le chardon de Lorraine taillé dans la pierre du

linteau.

Imbu de reconnaissance, il revenait à sa femme endormie entre les

carquois et les torches de Cupidon, parce que le sommeil occupait la

plupart de ses heures.

Il la trouvait rose, les lèvres en moue; de la sueur sourdait sur la

peau mate. Ses mèches roulées en corne de faunesse mêlaient leurs lueurs

bleuâtres aux sourcils noirs. Il la contemplait. Il devinait les

vigueurs de la gorge dans la batiste entr'ouverte, et ce que les bras

pouvaient enclore de rêves. Un élan le saisissait comme lorsque les

chevaux de l'escadron couraient ensemble et que les hommes criaient à

l'unisson autour de son âme. Des puissances invisibles, des poussées

d'attendrissement le lançaient, l'entraînaient, l'enlevaient, et il

tombait, étourdi, sur le beau corps aussitôt couvert de ses baisers.

--Dis-moi, Virginie, ce qui t'a plu en moi?...

--Sais-je? Tout.

--Mon allure?

--Oui, ton allure.

--Mon caractère?

--Oui, ce qu'on voit de ton âme sur ton visage, tu respires l'honneur.

Tu es un vrai paladin.

--Merci, cœur!

--Et de moi, qu'est-ce qui t'a plu?

--La crainte que tu semblais avoir de me céder.

--Oui, oui... Tu as deviné juste.

--À Gros-Bois?

--À Gros-Bois... J'ai eu peur de toi, mon grand guerrier, la première

fois.

--Et tu te cachais la figure derrière la petite Delphine, droite sur tes

genoux.

--Je ne voulais pas que tu devines... Tu as un regard... Aurélie pense

aussi que tu as un regard qui... Oh!

--Aurélie!

Il crut rougir. Elle ricana. Mme de Praxi-Blassans vantait son frère

depuis longtemps. À la seconde entrevue avec les Lyrisse elle avait

décrit le caractère du capitaine, et son physique. Seulement la

malencontreuse balafre de Hohenlinden retardait alors les présentations.

Il semblait à Virginie que sa belle-sœur avait beaucoup désiré le

mariage.

--Elle te redoutait, je t'assure. Tu lui faisais peur.

--Je ne la vois point fréquemment. Elle habite Paris, et mon régiment a

fait les garnisons de Toul, Reims, Nancy.

--N'importe. Je suis sûre que tu l'impressionnes encore. Vous n'êtes pas

frère et sœur de même mère.

--Virginie...

--Je deviendrais facilement jalouse d'elle. Elle t'évite comme si elle

craignait tes entreprises.

Bernard la dissuadait mal, fier de savoir qu'il inquiétait sa sœur de la

sorte; mais contrarié d'apprendre que la vertu de sa femme ne reculait

pas devant un tel soupçon. Il l'eût voulue plus ignorante de la passion.

Il douta de la pureté enfantine qu'il s'était plu d'abord à lui

attribuer. Entre eux, dans l'intimité de la nuit, la recherche de

certains plaisirs n'était pas sans révéler sinon d'anciennes

expériences, au moins des espoirs fortement imaginés au cours de

l'adolescence.

Cependant elle chérissait des sensations naïves de toute petite fille,

celle de rester des heures, sur un roc du parc, contre lequel se

dressait le débris de l'ancien donjon ducal détruit lors des guerres

bourguignonnes. Elle pleurait là d'émotion, sans commenter rien de ce

trouble, lorsque la lune se levait. Elle tressaillit à l'essor subit

d'un oiseau, au passage furtif d'une belette sous le lierre. «Ô mon

guerrier!» murmurait-elle, en grelottant contre le bras de l'époux

transi par le froid nocturne. Pour rien au monde elle n'eût consenti à

quitter la place où elle récitait ses lectures d'histoires fantastiques.

Bernard devait aussi lui en conter d'autres. Ensemble ils frissonnaient,

se demandant de quel être dépendait l'ombre méditative soudain apparue

devant eux, contre un pan de ruines.

Ils se remettaient à peine dans la salle à manger, dont les poutres,

peintes de noir à larges filets d'argent et d'armoiries successives,

soutenaient au plafond des lustres insuffisants pour éclairer l'espace.

Les laquais s'effaçaient dans la nuit de la salle où clignotaient de ci,

de là, les flammes des quinquets, où grésillaient les mèches des

chandelles coulant sur les candélabres en bronze vert qu'élevaient trois

griffes d'aigle aux angles des dressoirs.

Virginie épiait par-dessus son épaule l'approche imaginaire des

fantômes. Bien qu'il plaisantât, le capitaine suivait avec inquiétude ce

regard. Il évoquait la terreur d'Engen et le vieil officier de

chevau-légers, dont les Bretons croyaient la bouche pleine d'incendie.

Elle l'amusait par sa mine de fillette ouvrant des yeux peureux, comme

si l'Invisible l'eût grondée.

De la petite fille, au reste, la femme se dégageait peu, en dépit de la

taille faite et des formes pleines. À cheval, l'après-midi, elle

essayait toujours de prendre le galop et de courir, véritablement

désireuse de ne voir point son mari l'attraper. De la cravache elle

fustigeait la jument blanche. Ils rivalisaient le long des routes. Le

voile vert de Virginie flottait au loin, comme les pans de son écharpe

et le bout de son amazone brune. Elle boudait si le capitaine, par

crainte d'une chute, la rejoignait trop vite. Alors ils rentraient en

silence; ils accusaient leurs caractères jusqu'à la minute où une

réflexion polissonne du soldat leur donnait la joie réconciliatrice.

Pour ces brouilleries, ils renoncèrent momentanément à l'équitation.

Bernard prétendit la peindre. Il fit venir des pastels, des couleurs, un

chevalet. À la deuxième esquisse, comme il finissait les cils sombres

sur les yeux clairs, il s'étonna de les juger identiques à ceux de

l'adolescente prise dans la chevauchée de guerre, et il termina le

dessin selon le souvenir de Mœsskirch.

Ce fut exactement, avec ses maigres jambes drapées de gros bas bleus, la

petite bavaroise, qui regardait fixement devant elle le vainqueur

épouvantable. Sa bouche demi-couverte, pareille à un fruit partagé,

frisures longues de ses cheveux d'ambre et d'or, l'ovale épais de sa

face laiteuse, il les exprima tout à fait, non moins bien que la

souffrance tracée par deux rides légères unissant les narines et les

lèvres.

Il la dessina sans compassion. Cette pauvre figure ne lui rappelait

qu'un plaisir violent aiguisé par la vue des larmes et les gestes de

défense. Volupté dans le sang et les pleurs qui lui valait de l'orgueil

pour avoir senti plus intensément alors la victoire sur une race dont il

pénétrait la chair par le fer et l'amour. Oui: un moment de sa vie.

--Ce n'est guère moi, critiqua Virginie qui se penchait.

--Tes cils, tes yeux...

--Peut-être...

--Ton front, tes cheveux...

--À peine. Je semble petite fille.

--N'étais-tu pas ainsi, il y a cinq ou six ans?

--On m'appelait «noiraude». Là-dessus j'ai le teint blanc.

--Quand tu boudes, ces deux rides se marquent entre tes narines et ta

bouche.

--Chez tout le monde aussi.

--Tu ne te trouves point ressemblante à ta figure de quinze ans.

--Un rien, vers les yeux et les sourcils.

--La bouche?

--Non.

--Si fait.

Il s'attarda, se garda de convenir qu'il évoquait, de ses crayons,

l'image d'une autre.

--N'importe, consola Virginie, c'est un joli dessin.

--Peuh!

Ils le conservèrent. Ensuite Bernard réussit une miniature au goût de sa

femme. Elle parut en un fond de ciel bleu et de feuillages, vêtue d'une

robe blanche coulissée au-dessous des bras que couvrait à demi une

écharpe orange. Ses cheveux aux boucles pendantes paraient de rêverie la

tête inclinée, méditative. Un cercle d'or encadra le chef-d'œuvre peint

sur lame d'ivoire. Elle aima davantage son mari.

Quand la température s'adoucit, ils revinrent à la ruine de la tour.

D'après leur désir, l'orpheline s'y cacha pour y jouer sur le violon des

mélodies allemandes. Virginie trouvait cela «poétique». Assis tous deux

devant l'arcade rompue de l'ancienne porte, ils philosophaient parce que

des moineaux habitaient les trous de la muraille. Le lierre tombait en

rideau devant le jour limpide. Virginie aimait l'univers, les bestioles,

Bernard. Parfois elle se déclarait étourdie, à la suite d'une caresse,

et se laissait choir doucement, des larmes aux cils, avec la feinte de

s'évanouir. Le capitaine ne s'en effraya point. Il s'amusait beaucoup de

ces petites parades que concluait toujours une vigoureuse volupté sans

souci de l'herbe humide, ou de la fille restée là, muette, immobile, en

robe de bourracan et en marmotte de laine grise.

Que pensait-elle, l'enfant rousse, du bruit des baisers, des soupirs

haletants, des étoffes froissées? Elle semblait inattentive. Des accords

se suivaient en sourdine qu'évoquaient machinalement ses doigts et

l'archet. Elle ne souriait ni ne rougissait, mais droite, au milieu de

la sente, elle n'écoutait, eussent-ils cru, que le vent. S'ils la

questionnaient sur son âme, elle répondait peu de chose. Elle se disait

heureuse ainsi, puisqu'on écoutait attentivement. Un maître de chapelle

lui avait appris l'art avant de mourir, lui-même. «Je l'aimais bien,

avouait-elle. Il m'a laissé la musique.» Elle ne savait lire ni écrire

et retenait seulement les airs exécutés en sa présence sur le clavecin.

Envers cette malheureuse, Virginie affectait une sympathie tragique.

Souvent, de sa main, elle lui démêlait la chevelure, lorsqu'il venait

des visites, afin d'obtenir des compliments sur sa bonté. Le pauvre qui

sonnait à la grille attendait des heures qu'elle arrivât du fond des

allées munie de pain, de loques, de rogatons. Elle distribuait cela, sur

le bord de la route, heureuse d'être vue et saluée pendant cette

occupation théâtrale.

Ces allures châtelaines flattaient son mari. Il approuva qu'elle fît

construire sous le grand saule un tombeau de plâtre. Il le séduisait

moins, qu'elle lût Werther à haute voix. Les histoires de cœur

l'intéressaient mal. Aux jours de lecture, il se rappelait mieux ses

devoirs militaires. On lui sellait un cheval. Il courait jusque la ville

pour échapper aux dissertations sur la vertu de Charlotte. Il retrouvait

avec plaisir le quartier de cavalerie, les hommes en culotte de coutil

et en bonnet de police, et qui étrillaient le poil des chevaux.

Les conscrits apprenaient le maniement de la carabine, sous la

surveillance de l'adjudant Cahujac, verbeux et colérique. Imberbes,

hâlés par le soleil, blonds comme le froment mûr, ils abattaient

ensemble les canons de leurs armes, une jambe en avant. Pitouët,

lieutenant, examinait les bêtes soumises au pansage. Il avait belle mine

dans son habit vert, sous le bonnet de police à gland d'argent. Son

sabre cherchait le pavage à chaque pas.

--Buonaparté a fait arrêter le général Moreau, murmura-t-il un matin dès

que Bernard fut auprès de lui. Vous le saviez, mon capitaine?

--Non.

Héricourt se reprocha son indolence. Il avait parcouru les lettres

récentes de Praxi-Blassans, du colonel Lyrisse. Leurs prévisions avaient

paru indifférentes à son bonheur d'amoureux. À peine avait-il salué de

quelques jurons les phrases qui annonçaient les prétentions du Rival, et

le désir de restaurer à son profit «l'empire d'Occident».

--Que savez-vous, Pitouët?

--Motus! Au Café des Nymphes, nous causerons. La police du Premier

Consul a l'œil sur le quartier.

Et le lieutenant morigéna un cavalier pour la façon dont il coupait les

crins de sa monture. Alors survint le chef d'escadron, l'élégiaque

officier, qui, s'il ne portait plus dans un sachet vert la boucle de sa

cruelle, n'avait point quitté ses mines alanguies ni ses soupirs. Les

poches bistrées de ses yeux indiquaient quel prix son âge mûr payait à

l'amour. «Heureux mortel! s'écria-t-il. Une épouse sensible et charmante

te retient dans ses bras jusque cette heure! Tu vis au sein de la

nature, dans le luxe d'un palais... et moi je pleure l'infortune de mes

jours. Une maîtresse inconstante ravage ma vie...» Il narra ses

malheurs. Lui ne voulait rien savoir de la politique. Il récitait des

vers, en précédant jusqu'aux chambrées son capitaine, pour visiter les

paquetages, le contenu des portemanteaux, et vérifier l'état des brides.

Sans parler moins de sa Mathilde, il infligea des jours de prison au

trompette qui avait caché des brochures sous sa paillasse et conservé du

lard au fond d'une botte. «Tu vois, capitaine, ces jeunes guerriers

n'ont plus de vestes propres, et leurs culottes sont trouées pour la

plupart. La nation délaisse ses défenseurs. Moi, je m'étiole dans une

paix oisive. Ah! quand donc retentiront les trompettes de Bellone pour

que nous puissions conquérir les lauriers qui pansent les blessures de

l'âme, ou la mort qui les ferme à jamais...» Cependant le colonel les

appelait au rapport. Ils trouvèrent l'ancien postillon étalé sur une

chaise, poussif, et qui fustigeait ses bottes de la cravache. Il annonça

l'arrestation de Moreau à ses officiers et cria qu'il mettrait aux

arrêts quiconque parlerait politique dans la ville. «La police guette,

je ne tiens pas à perdre mes officiers... Et tous les jours manœuvres de

régiment! Le boute-selle à six heures du matin, Messieurs!»

Il les emmena pourtant au café. Tous espéraient encore le triomphe de

Moreau et que le peuple le porterait aux Tuileries, avant la fin du

procès.

Ils en jurèrent trop haut dans la salle blanche que les pipes

enfumaient. Les marchands de gazettes apportèrent _le Moniteur_. On le

déplia vivement. Il y était soutenu que Moreau et Pichegru, complices de

Georges Cadoudal, avaient tramé un complot attentatoire à la vie du

Premier Consul, pour rétablir les tyrans avec l'aide de l'Étranger. Des

bourgeois vociférèrent contre les traîtres en reposant leurs chopes de

bière. Le capitaine, pour les convaincre, déclara que la feuille

mentait. Buonaparté désirait se défaire d'un rival glorieux, le perdait

par des accusations mensongères.

--À d'autres!

--Tout le monde connaît les vieilles histoires du 18 Fructidor! Moreau

s'est bien gardé jusque là de communiquer au Directoire la

correspondance de Pichegru saisie dans les caissons du général

autrichien. Ce sont deux têtes dans le même bonnet! Le général

Buonaparté a raison. Il faut écraser les ennemis de la Nation, qui sont

vendus à l'or anglais!

Furieux, ils brandissaient leurs pipes. Ils se coiffaient, se

décoiffaient, battaient les pans de leurs redingotes et frappaient les

tables avec leurs tabatières pour appuyer ces opinions. Ils feignirent

de parler entre eux, à l'écart des militaires, par crainte d'une

querelle. Sans risques, ils étaient heureux de haïr; et ils couvraient

d'injures Moreau, ses amis, en s'exaltant.

Héricourt, au contraire, dévoilait toute la machination du Consul. Il

abaissait les mérites du «déserteur d'Égypte», il attribuait à Desaix la

victoire de Marengo, bataille perdue d'abord par Buonaparté. Il se

jugeait courageux de crier jusque sur les gens rassemblés devant la

porte. Pitouët lui donna la réplique non sans battre de la cuiller le

cassis dans le cognac. «Tu sais, Monsieur, remarqua le colonel, on

t'écoute. Et la police?...» Il dévisageait les hommes dans la rue. Des

redingotes olive, des redingotes marron s'amassaient en face, des

épaules se haussaient; des figures ironiques grognaient sous les ailes

des hauts chapeaux se frôlant: «Les militaires soutiennent la

conspiration des brigands. On les fera monter tous à la guillotine.--Et

ce sera bien fait,» conclut un forgeron qui renoua son tablier de cuir,

partit, ricaneur.

Ils entrèrent et s'assirent, commandèrent de la limonade. Pitouët

s'appuya sur son sabre pour proclamer que des aigrefins soudoyés par les

consuls avaient fabriqué de fausses signatures de Moreau, signatures

colportées chez les royalistes de Londres afin de soutirer des sommes à

ces naïfs en faveur d'un prétendu complot, purement imaginaire. Mais les

bourgeois éclatèrent de rire. Ils jugeaient l'explication comique. «Nous

n'en voulons plus des Capets!... Fini, mon capitaine!»

Héricourt s'excita. Fort de la vérité, il voulut la faire entendre. Eux

montraient les phrases du _Moniteur_: «C'est écrit, là, peut-être! Je

sais lire, Mossieur, moi!» Et de ne pouvoir en ces cervelles obscures

faire luire l'évidence, il enragea. Ni ses coups de voix, ni ses

démonstrations ne les affectaient. Rougeauds, les bajoues lourdes, l'œil

malin, ils s'amusaient de le voir convaincu; et, pour en mieux jouir,

s'accoudaient sur leurs grosses jambes à l'aise dans de courtes bottes à

revers.

Le colonel leva toute sa stature et prit sous le bras les deux

officiers, les emmena dans un coin. N'étaient-ils pas fous d'ameuter la

population? Il leur indiqua deux mitrons en veste blanche, un perruquier

le fer à la main, cinq ou six commères drapées dans leurs écharpes et

qui écoutaient, du ruisseau, l'altercation.

Allons, Monsieur, tu sais, il est l'heure de la manœuvre. Je te

commande. Au quartier, je te prie!» Il les fit sortir.

Le capitaine obéit, en pâlissant. Pourquoi Buonaparté, son rival,

triomphait-il, contre la justice, l'évidence, contre le génie de Moreau.

Ah!... il tapa du talon le pavé humide. C'était l'obstacle de son

destin, cet homme! La ville vacilla devant son regard avec les arcades

de la place, la statue du grand homme, les pots à feu des façades. En

lui tout se révolta. Pourquoi les gens aimaient-ils à ce point l'homme

de Brumaire, jusqu'à ne contrôler aucune de ses affirmations, jusqu'à ne

pas reconnaître dans ce procès abominable la vengeance d'un émule et

d'un lâche. Les larmes lui vinrent aux yeux. Il interrogeait le ciel

grisâtre où planaient les corneilles. L'homme sensible lui murmura:

«Votre sang généreux bout dans vos veines. Une sainte fureur vous

transporte, vous égare. Modérez votre ardeur. Souriez tristement à

l'adversité qui menace la patrie. Volez dans les bras d'une épouse

vertueuse qu'alarme peut-être votre absence, et cherchez l'oubli de vos

justes colères dans sa tendre étreinte. Je vous dispense de manœuvrer ce

matin.»

Bernard refusa. Il se voulait meilleur, rigide envers soi. Au quartier,

il se mit en selle, mena les dragons dans la campagne; il dériva la

force de sa colère dans la vigueur de ses commandements, la promptitude

de ses voltes, la préoccupation d'obtenir que les cinquante chevaux de

ses hommes arrivassent en ordre sur la ligne.

Il avait toujours trouvé dans la violence de cet exercice l'apaisement

de ses colères. Comme une meute de vénerie, il dressait sa compagnie,

bêtes et gens, heureux de constater l'alignement des troussequins sur la

direction de son regard, la propreté des plastrons rouges, des culottes

blanches, les lueurs de cinquante sabres, et celles des crosses de

mousquetons pendus aux buffleteries immaculées. Les petits plaisirs et

les petites infortunes de ses soldats l'intéressaient beaucoup. Il

savait que les vaches du père d'Yvon n'enflaient plus; que la mère

Tréheuc n'avait pu vendre son varech, que la sœur de Marius entretenait

un petit commerce d'épicerie, près de La Joliette, que les moutons de

Cahujac multipliaient lentement. Il accordait à Nondain un congé de

semestre afin de parer sa vigne, car les parents vieillissaient au

village de Touraine. Les conscrits questionnés sans cesse l'informaient

de même sur leur sort. Bernard aimait sentir ainsi toutes les provinces

de la nation exprimer par des voix leurs peines, leurs espoirs. La

Bretagne et la Provence, pays de mer, l'attiraient pour ce que vantaient

Marius et Tréheuc. Il s'y promettait des voyages. La compagnie rangée

lui valait la sensation du toutes ces races fondues en une même âme,

sous l'uniforme d'habits verts, de pompons rouges, de peaux de panthère

aux casques formant un seul profil clair. Aussi la moindre piqûre de

rouille aux armes, la moindre tache aux culottes, lui semblait une chose

néfaste. Cela rompait la splendeur une de la nation, cela souillait le

pur idéal de la patrie, et il punissait rigoureusement les hommes

coupables d'avoir terni devant son regard la divinité française.

Ce matin-là, il n'épargna point les négligents. Puisque Buonaparté

abaissait la morale du caractère latin, à la face de l'histoire, il

fallait que chacun exaltât les autres qualités des citoyens, afin de

relever par des mérites nouveaux le jugement futur. Vingt fois il fit

recommencer une conversion d'escadron sur le pivot de sa monture jusqu'à

ce que, à trois reprises, le flot des centaures arrivât sans brisure

dans l'axe de son geste et s'arrêtât net, la ligne fixe. Pour quelques

pailles oubliées dans les crinières, il envoya l'adjudant Cahujac, qui

avait passé l'inspection, réfléchir aux arrêts pendant huit jours.

Ensuite, parlant au front de bandière, il prêcha que chaque dragon

devait ressentir l'orgueil de préparer les destins glorieux de la

République, devait paraître lui-même à tout instant «la noble statue du

citoyen vertueux».

Satisfait de sa phrase, il rendit le commandement de l'escadron à

l'homme sensible qui, jusqu'alors, avait contemplé l'eau de la petite

rivière bornant le terrain de manœuvres, tandis que son cheval broutait

l'écorce d'un saule. Puis, les troupes revenues au quartier, Héricourt

fut mettre pied à terre au seuil du libraire, chez qui logeait le

lieutenant Pitouët. Il le trouva le nez dans sa paperasse, et qui

ébarbait avec les dents sa plume d'oie. Pied-de-Jacinthe épelait dans un

livre relié en veau. Ils économisaient sou à sou pour leur imprimerie.

D'Allemagne ils avaient rapporté de quoi acheter les presses; mais il

leur manquait encore les fonds de roulement. Pied-de-Jacinthe apprenait

aussi la composition. Il avait là sa casse sur un tréteau de bois, et,

muni de bésicles, il assemblait les caractères, difficilement. Le

maréchal des logis était devenu le séïde et l'esclave, en même temps que

l'auditeur de Pitouët. Le lieutenant lui récitait l'emphase de ses

diatribes, où Buonaparté et Catilina se confondaient sous les épithètes

de réprobation. «Nos hommes marcheraient-ils pour Moreau? demanda

Bernard.--Ils marcheraient.--Le reste de la garnison?--Les gazettes font

du tort. On croit qu'il travaille pour les tyrans...» Le capitaine

sentit qu'il n'y avait rien à tenter. Pitouët insulta les sœurs de

Buonaparté, raconta des ignominies sur Pauline et sur la Beauharnais.

Pied-de-Jacinthe doucement se remit à épeler:

«Cé-la-don-ché-ris-sait-la-ten-dre-Syl-vie...» Son gros doigt suivait la

ligne... Il y avait encore dans la chambre deux sabres sur leurs clous,

une selle et ses accessoires, une cuvette étroite contre un miroir

mobile entre deux colonnettes d'acajou, des pistolets d'arçons sur une

chaise de paille, et un pot de basilic flétri dans la fenêtre. Le lit de

camp souillé de tabac servait d'étal à quelques pipes. Bernard se

dégoûta, sortit.

Au retour avec de l'exaltation et des vigueurs, il souhaitait qu'un fils

lui naquît, dont l'effort renverserait un jour le mensonge du despote.

Celui-là serait comme la statue du stoïque romain. Son exemple

entraînerait les énergies latines que la fatigue de révolutions récentes

n'aurait point alors préparées à l'avilissement. Quant à lui-même,

Bernard pressentit n'être plus que l'éducateur de cette force nouvelle.

À elle de réaliser son vœu de justice! De là naquit un élan d'amour qui

le saisit en pleine route, le long des champs mouillés, dans l'odeur

vive de l'air pluvieux. Il désira tout à coup sa femme autrement. Ce

qu'elle lui avait donné jusqu'à ce jour de caresses, de beauté, ne

compta plus. Il lui sembla qu'il ne l'avait point possédée d'une façon

certaine, que les étreintes dans la structure blanche du lit ducal

ressemblaient trop à toutes les étreintes des voluptés passagères. Il

comprenait autre chose. En elle, il aimait l'avenir de la race, et la

meilleure justice réservée aux gloires des générations futures. Il

s'attendrit. Il pensa que, sur cette même route, un jour, son fils,

homme, dominerait aussi, du haut de la selle, et dans la noblesse de sa

méditation, les perspectives vaporeuses du pays connu par sa mère dès le

premier éveil des sensations enfantines. Il piqua sa jument, fou de

vouloir aimer tout l'avenir de vérité dans la forme de sa jeune femme.

Il se précipita; il foulait le sol par les quatre pieds sonnants de sa

monture. Les arbres s'égouttaient. Le vent plaquait son manteau contre

sa poitrine et tordait les mèches de ses cheveux sous le bicorne de

ville. La voir! Avide de la voir, il serra les genoux contre la selle.

Le cheval s'efforça. Vraiment il ne savait plus si les cimes des seins

nourriciers étaient mauves ou brunes sur la poitrine offerte à la joie

des baisers. Et les cils sombres éventant des yeux aussi clairs que ceux

de la petite Bavaroise prise après Mœsskirch! À cette heure passée de la

victoire, avait-il senti, plus que dans cette course, la nation vivre en

lui? Il ne le crut point. L'élan de l'amour était plus fort que l'élan

de la gloire.

De quels bras émus il entoura Virginie, l'ayant rejointe dans la chambre

aux meubles blancs de la duchesse. Elle l'interrogeait vainement. Elle

écarta peu les gestes et les lèvres. Il la terrassa entre les hauts

carquois de Cupidon sculptés à la tête du lit; puis, les yeux clos, il

palpita dans une noble étreinte, avec l'idée d'un devoir.

Sa force pénétra la forme et la féconda, tandis que l'amante rougissait

en balbutiant des mots puérils. Les couleuvres vermeilles des lèvres

s'enlacèrent. Leurs haleines s'épousaient. Elle l'enferma dans l'écrin

de ses membres doux et gonfla sa gorge sous les griffes du mâle crispé.

Ils furent un corps, une âme puissante, une tiédeur passive et

bienheureuse. La pluie et les branches se jetèrent contre les hautes

croisées. La nature aussi fécondait la terre de ses eaux fertiles.

La semaine suivante, Virginie ne désespéra plus d'être mère.

Héricourt s'enchanta. Il la chérit davantage, malgré ses paresses dans

le peignoir de mousseline verte, noué sous les seins par un ruban rose.

Ce qu'elle acquérait de trop viril ne lui déplaisait point. Il supputait

les chances de sa race; ils tracèrent la vie du fils, à la lumière des

trois bougies qu'unissait un abat-jour circulaire de tôle peinte.

Or, un matin, une chaise de poste écrasa le gravier, puis s'arrêta

devant le perron. Ce fut l'apparition soudaine du père qu'Augustin

aidait à descendre. Dès la voix reconnue du capitaine, il cria que

Caroline et Cavrois le poursuivaient, qu'on fermât les grilles. Il monta

vite les marches de pierre, les mains ramant à travers le vide, et tomba

sur l'épaule de Bernard pour sangloter. Caroline le chassait des

Moulins. Elle s'emparait de tout. Il appelait la mort. Sa vie sainte de

laborieux, on la méconnaissait, on l'insultait, chaque heure. On ne lui

donnait plus l'argent. Il n'avait sur le dos qu'un habit de velours

ridicule pour la saison. «Je ne cherche plus que la mort. Je ne désire

que la mort. Je ne suis plus rien, rien, rien... Et la mort ne vient

pas!...» Bernard le conduisit devant l'âtre, le fit asseoir. Le père

avait vieilli. Les rides blêmes plissaient davantage son front. De

petites taches noires ponctuaient la peau flétrie de ses mains, où les

veines s'embranchaient, grosses comme des cordes. Tel qu'un sac à demi

vide, son ventre roulait dans la veste; et les mèches blanches tirées en

arrière par le ruban de la queue découvraient le parchemin livide des

tempes. «Oh! Oh!» répétait-il, en levant sa main décharnée; un sanglot

d'asthme ronflait dans les fanons de sa gorge.

Son fils eut une compassion infinie. Il se le rappelait jeune, poudré,

en habit noisette et qui l'attendait sur la route. De loin le père

souriait; car il voyait alors. Il s'avançait vers son fils en rendant le

salut aux villageois. Un bonheur évident illuminait son large visage

affable. C'était bien cela. Hier. Dix ans... Augustin racontait à voix

basse la venue du vieillard au camp de Boulogne, par le coche. Lui,

simple sergent-major, ne pouvait offrir à l'aveugle les commodités

indispensables. Alors, parce que le vieillard ne voulait point entendre

parler d'Aurélie ni de Praxi-Blassans, et que les deux marins

naviguaient, il avait pris la détermination de le conduire auprès du

capitaine. Le vieillard gémit et se leva. Il ne pouvait plus rester

assis, sans douleur. Le voyage et les cahots de la berline avaient accru

ses maux. De meuble en meuble, il se traînait. Anxieuse, effarée,

Virginie le regarda du bout de la pièce..., elle s'effraya des

lamentations...

«Oh, gémissait-il, je souffre comme un enragé... Il ne fallait pas te

marier, Bernard. Qu'est-ce que je suis maintenant? Rien... Votre vie

remplace ma vie. Je vous gêne... tous, tous... Il n'y a plus qu'à

mourir! C'est ma seule pensée!»

Personne ne répondit. Augustin se tenait coi, en tournant son bonnet de

police dans les mains. «Mon père!... voyons... vous savez bien... que

nous vous aimons!» redit Bernard qui le conduisit jusqu'au fauteuil. En

une grande pitié, il se mit à genoux, baisa les mains osseuses. Il

accomplit cela, dans le seul désir que son père s'émût à cause de

l'orgueil filial abaissé, soumis. Inexorable, le père le repoussa:

«Non... non... Laisse-moi! laisse-moi mourir en paix comme un pauvre

chien qu'on laisse mourir en paix!» Et il développa ses griefs. Caroline

le privait de repos depuis six semaines, en remplissant la maison

d'ouvriers qui battaient les murs à coups de marteau. On transformait

les moulins, les tanneries. Il ne savait plus un coin de silence où

calmer sa fièvre. Un jour il s'était enfui jusque Cambrai, chez les

Bénédictins. Caroline l'avait accablé de lettres doucereuses. Dépourvu

d'argent, il avait fallu revenir. Elle ne lui en avait plus donné, sous

prétexte qu'il se sauverait encore; et les notaires ne pouvaient rien

obtenir d'elle non plus. Lui ne supportait pas cette humiliation.

Aurélie approuvait sa sœur. Quand il se promenait au bord du canal,

Cavrois le suivait, peut-être, pour le pousser à l'eau..., oui, pour le

pousser à l'eau.

Augustin protesta, mais le vieillard de crier: «Alors je mens!... Je

mens... Dis que je mens, toi! Dis-le...» Sa couperose s'ensanglanta. Les

boules de ses yeux, couvertes de taies bleuâtres, saillirent plus fort.

De la salive mouilla ses lèvres déformées. Bernard souffrit de le voir

souffrir; il enferma dans les siennes les vieilles mains et les baisa de

nouveau.

Il eût pleuré. Le père flairait partout la mort. Inconsciemment il la

croyait proche, hostile, dans les paroles et les actes de ceux qui

l'aimaient le plus.

Au château, il ne supporta près de lui, aux fins de le servir, que

l'orpheline, dont le mutisme et les mouvements doux n'énervaient point

sa terreur des hommes. Deux jours Bernard le rassura. Le vieillard

demandait le soleil. Ses yeux savaient encore l'admirer ainsi qu'une

ombre plus rouge, expliquait-il. Il le percevait surtout par la tiédeur

de ses joues échauffées. L'adolescente joua du violon. Il parla de sa

fille Aurélie, qui touchait de la harpe avec science. Bernard et

Augustin les écoutèrent. Quelque chose s'allégea de leur peine.

Quant à Virginie, un mal de dents la tint couchée avec une joue

monstrueuse. Humide de larmes, elle se plaignit sans qu'on la pût

calmer. Cela rendit de l'inquiétude à M. Héricourt, qui blâma les

mariages. Il exigeait que ses enfants lui restituassent sa fortune,

puisque rien n'était plus à lui, puisque des femmes inconnues lui

avaient pris ses fils, et que des hommes avides lui avaient pris ses

filles. Il obtiendrait sa fortune par la loi. Seul, il attendrait la

mort, à l'abri de tous. Il le jura en blêmissant. Son notaire agissait.

Le capitaine ne différait point de sa timidité d'enfant à la vue de

cette fureur. Il s'imputait à crime de s'être marié. Leur père les

accusait justement. Il avait, pour eux, édifié une fortune, apprêté le

bonheur du destin, et on vexait son orgueil en lui montrant qu'il ne

suffisait plus à l'affection de sa descendance.

--Père, pourquoi ne l'avez-vous pas dit... avant les fiançailles,

pourquoi? Je vous aurais épargné cette peine... Pourquoi ne pas l'avoir

dit.

--Tu le devinais bien! Ne voyais-tu pas mon irritation qui cachait mon

chagrin... Tu n'as voulu rien comprendre. Ni Aurélie, ni Caroline...

Vous m'avez tué, tué... C'est indigne..., moi qui vous aimais tant, moi

qui ai trimé toute ma sainte vie pour vous...

Des pleurs durs sautèrent de ses yeux morts. Ses pauvres lèvres

blanchâtres tremblèrent sur le vide de la bouche. Il ne blêmissait plus.

Ses regards imploraient le ciel en larmoyant. Bernard souffrit cette

souffrance, de tout son cœur. Il se jugea parricide. Sûrement leur père

allait mourir de ce qu'ils avaient commis. Augustin le consola

difficilement. Le capitaine répondait:

--Non, il s'est réfugié près de toi, parce que tu n'es pas marié. Du

moins il n'y a pas entre lui et toi l'ombre qui sépare, l'ombre qui

passe, l'ombre qui crie là-haut comme une chatte en folie...

--Scélérats! Assassins de votre père, Aurélie, Caroline, Bernard...,

assassins!

Le vieillard cracha ces mots et toute la salive issue de ses gencives

édentées... et puis sanglota tenant ses lèvres closes, par crainte d'une

plus atroce hideur de sa face blette. «Oh! Oh!» gémit-il étranglé, en

élevant son front douloureux.

Pareil à un enfant que rien n'apaise, il s'éternisa dans sa peine, au

fond de la bergère en velours jaune. L'orpheline restait assise sur un

carreau, attentive à tout. Vers le soir, Virginie moins malade vint

protester de sa tendresse. Elle le chérissait. Ils couleraient tous

trois une existence d'heureuse vertu.

--À d'autres!... Vous me détestez... Moi j'ai détesté mon beau-père.

Vous me détesterez. On ne peut que se haïr.

Ils se regardèrent atterrés, sans force. Le vieillard condamnait ses

bourreaux. Ils comprirent bien qu'ils l'étaient. De leur joie l'aveugle

allait périr. Aucune prévenance ne le persuaderait. Aucune affection ne

remédierait. Ils le virent se lever, chanceler sur ses grosses jambes en

bas blancs, porter, de meuble en meuble, le poids de ses viscères

flottant au sac avachi de son ventre. La mort chargeait déjà ses

épaules.

«Je le tue, moi, je le tue!» se murmura Bernard. Il eût voulu subir la

torture du remords. Même pas. En lui une stupeur triste se perpétuait

uniquement.

--Je n'ai pas compris, se dit-il encore... et je le tue!

--Oh! ne pense pas cela; ne pense pas cela, sanglota Virginie, qui

l'avait entendu.

Augustin trouva un apaisement. Il avait découvert un trébuchet; il

demanda des louis, des écus, les déposa sur la table de marbre: «Voici.

Bernard vous remet de l'argent sur ce qu'il vous doit. Comptez

vous-même!» Las, M. Héricourt s'assit dans la bergère; ses vieilles

mains effleurèrent les pièces. Il les caressa. Il marmonnait. De temps à

autre il tirait ses bas jusqu'à la jarretière d'un geste encore vif. À

la faveur du silence, l'orpheline fit renaître l'âme du violon.

Les deux infortunés vécurent ensemble.

L'aveugle se put distraire par l'ouïe, par le tact; et, lentement, le

désespoir de M. Héricourt s'atténua.

Par malheur, il fallut que débarquât tout à coup Aurélie, effarée, dans

sa redingote anglaise au dos large. _Le Moniteur_ annonçant la sentence

et la mort du duc d'Enghien terrorisait la capitale. Praxi-Blassans

avait tout de suite mis sa femme dans une chaise de poste avec la petite

Delphine, afin de lui éviter les émotions que la police du Premier

Consul pourrait bien valoir à ceux qui recevaient ostensiblement les

amis de Moreau.

--Ma c.ère, ma c.ère, pleurait Aurélie... au milieu de ses malles et de

ses cartons. Imagine-toi! Un lourdaud pris avec Georges raconte que les

conjurés s'inclinaient devant un bel homme qui venait aux réunions. Il

le décrit comme ci et comme ça... Buonaparté se dit: «C'est

Enghien-Condé...» On envoie à Ettenheim un aide de camp, lequel apprend,

on ne sait d'où, qu'Enghien faisait des absences secrètes. Voilà

Buonaparté convaincu! Ni une, ni deux, ma c.ère! Ordre au général

Ordener de passer avec les grenadiers à cheval de la garde sur les États

de l'électeur de Bade. On arrête le duc dans sa maison. On enferme ses

papiers et sa personne dans une voiture, et on le conduit à Strasbourg.

Les cavaliers ont fait quatorze lieues en dix heures, aller et venir! Et

puis, au galop de Strasbourg à Vincennes! Il y arrive le lendemain de

son arrestation à onze heures du soir. Aussitôt la Commission militaire

qui l'attendait l'interroge. Elle le condamne à deux heures du matin. À

quatre heures et demie on le fusille. Eh bien, à neuf heures on

confrontait le lourdaud avec Pichegru, à la Conciergerie, et le lourdaud

de s'écrier: «Voilà l'homme devant qui tout le monde s'inclinait à la

réunion...» Là-dessus, cette pauvre Mme Ordener court chez M. de

Greschen, se jette à ses genoux tout en larmes, supplie le diplomate

allemand d'intervenir en faveur de son mari, auprès de qui de droit,

s'il y a des suites et un procès; car le général ne prévoyait point, en

arrêtant le duc, que c'était pour le tuer. Elle crie que l'honneur de

son fils sera perdu à cause de cela... Et puis le chien du duc, un amour

de pauvre chien chéri!... Il l'avait suivi jusqu'au terrain d'exécution.

Le duc l'a recommandé aux soldats, en disant: «Je ne vois ici d'amis

avec moi que mon chien... C'est le seul vrai qui me reste. Qu'on ait

soin de lui...» Mais le pauvre chien ne veut plus quitter Vincennes. À

Paris... on demeure stupide... Je sais par ouï-dire qu'à la mort de

Louis Capet la sensation fut petite auprès de celle-ci. Hier soir, à

l'Opéra, il n'y avait pas vingt personnes pour applaudir Mme Gardel dans

_La Dansomanie!_

--Praxi-Blassans n'en avait rien appris?

--Pas ça. Talleyrand et le Grand Juge lui-même ignoraient tout.

Buonaparté a machiné l'abomination avec Réal et son Fouché... Je meurs.

Donnez-moi du café au lait..., un massepain... Oh! je vais avoir un

petit étourdissement...

Elle l'eut. Elle fléchit sur les genoux, abandonna ses bras étendus à

Virginie et à Bernard; ferma les yeux... Ils la soutinrent. On apporta

du vinaigre. Son chapeau polonais de velours marron inclina de côté. Les

servantes lui frappèrent les mains. Elle reprit ses sens et fondit en

larmes. Son mari allait être arrêté, fusillé. Elle appela «Gaëtan» et

demanda les sels anglais de son nécessaire qui était resté dans la

chaise.

Le Rival! Héricourt eût voulu contre lui porter la mort, ou la recevoir.

Pourquoi le sort favorise-t-il ainsi ceux qui violent les règles

élémentaires de l'honnête et du juste? Alors tout ment, les exemples

illustres des grands citoyens, l'enseignement de l'histoire, la

tradition romaine, les livres des philosophes! Ô l'étoile de ce

Buonaparté parvenu grâce aux amants de la Beauharnais et s'affermissant

par l'assassinat, la calomnie, toutes les trahisons, aux bravos de

trente millions d'esclaves! Il évoqua les figures des bourgeois à l'aise

qui ricanaient de sa ferveur envers Moreau... Augustin s'indignait

aussi. Au camp de Boulogne, la révolte se lassait. Les officiers

accusaient Moreau de n'avoir pas obtenu les avantages décernés par

Buonaparté à ses compagnons d'Égypte et d'Italie. Ne voulant rien

recevoir du Corse, il compromettait l'avenir de ses amis. Il eût pu

exiger des places, des honneurs, des commandements, et, en situation

première, déverser les mêmes faveurs sur l'armée du Danube. Trop

orgueilleux, il s'était tenu à l'écart. On lui reprochait de satisfaire

un amour-propre égoïste au détriment de ceux dont les fatigues, les

risques et le sang lui avaient acquis la fortune. Prêt à repartir pour

le camp, Augustin promit à peine d'y protester.

--Ah! Ah! fit Bernard étonné de son frère, et il lui saisit le poignet.

Tu passes à l'autre, toi aussi?... Réponds.

Le grand garçon balbutia. Il brossait les galons de sergent-major sur sa

manche bleue. Moreau avait-il donné des ordres? Lui ne savait rien,

d'ailleurs. Le général Junot le protégeait, Oudinot aussi. Il suivrait

ses chefs. Que pouvait-il, petit sous-officier, contre la discipline? On

disait que le peuple de Paris délivrerait Moreau. Alors il marcherait

avec son régiment... L'heure du départ, au reste, le pressait.

Secrétaire, provisoire à l'état-major de sa division, il ne pouvait plus

prolonger son absence.

L'aîné se contenta de le regarder en pleins yeux: «À ton aise!» Augustin

haussa les épaules: «Allons, adieu, mon frère. Écris-moi plus souvent.

Tu ne m'écris rien. Cavrois me donne des conseils, lui!--Il ne faut

prendre conseil que de soi-même.» Afin que leur séparation fût plus

cordiale, ils reparlaient de leur père et de sa manie qui les attrista.

La présence d'Aurélie fit craindre un nouvel effarouchement du

vieillard, une autre fuite. Ils se quittèrent anxieux devant le

cabriolet et le cheval rouge attelés pour conduire le jeune homme au

bureau de la diligence. Les lanternes jetaient deux rayons. Ils

éclairaient au passage les branchettes des haies, la mousse des arbres.

Cette visite de son frère où il avait paru si loin de leur ancienne

amitié laissa de la détresse à Bernard. Ce n'était plus l'enfant

studieux qui admirait le houzard et le priait de redire ses aventures,

ni l'échappé de la maison arrivant avec les chariots de fournitures sur

le Rhin, saisi par la fièvre nationale, mais un homme dissimulant sa

conviction et qui pensait à une vie inconnue de sa famille, une vie

différente, égoïste, que le flegmatique Cavrois préparait.

Auprès du père tranquille dans le pavillon du sud, Bernard se calma. Le

vieillard consentit à rire de ses petites habitudes, de ses boutades en

les racontant. Il avait rabroué celui-ci et molesté celle-là. Il se

jugeait impudent. L'orpheline souriait aussi. Elle, jusqu'alors muette,

se mit à rappeler les menues espiègleries de son enfance, en s'animant.

Et ils riaient tous deux, très amis, pendant qu'il tirait ses bas

au-dessus de la jarretière. Il croquait des pastilles avec elle. Sans

qu'il la vît, ils se connaissaient très bien, entre les lumières des

quinquets. Il la traita de «drôlette» et pria son fils de commander,

pour les repas, certains plats sucrés agréables à sa gourmandise, du vin

blanc mousseux. Bernard le crut heureux et guéri.

Dans la bibliothèque, Virginie luttait contre son mal de dents pour

faire à Aurélie les honneurs. Celle-ci, mignonne et agitée, ne cessa

point de craindre le désastre de Praxi-Blassans. Sur un sofa la petite

Delphine dormait en boule dans ses robes blanches et contractait ses

poings minuscules contre la lippe de sa lèvre humide. Ils causèrent à

trois de Buonaparté et de la mort, jusque l'heure où ils conduisirent

Aurélie, pâle de fatigue, dans sa chambre. Au lit, avant que Bernard eût

pu lui parler, Virginie, épuisée par l'agacement de la douleur nerveuse,

s'endormit de suite, ronfla. Le capitaine veilla seul dans la haine de

Buonaparté.

Virginie dormait. Il se retourna sous les couvertures. Son pied frôla

les jambes douces, chauffées déjà par le lit. L'épouse enlisée dans le

sommeil n'était plus qu'une masse tiède, à peine vivante, et pelotonnée

de telle sorte qu'elle reprenait la forme de ces coquilles marines

flottant au bout des algues, parmi les transparences obscures des eaux.

Il évita d'y toucher encore.

Vers le milieu de la nuit, après une courte somnolence, il crut entendre

une marche étouffée dans le corridor. Cela venait depuis l'appartement

d'Aurélie, par elle choisi tout voisin, à cause de ses peurs, bien

qu'une chambrière couchât auprès. Son frère pensa qu'elle s'effrayait du

vaste château, de la pluie, des cris du vent dans la cheminée. Deux

braises achevaient se ternir entre les cendres des bûches. Il écouta les

soupirs rares et profonds d'une respiration contenue. On s'arrêta. Des

étoffes bruissèrent contre la porte de la chambre, et puis tout se tut,

sauf les soupirs. Que faisait Aurélie? Peut-être s'inquiétait-elle de

Praxi-Blassans. Il convenait de la rassurer. Il remua. Elle souffla

doucement: «Bernard!» En robe de chambre et en babouches, il fut jusque

la porte, l'ouvrit devant une sœur qui grelottait à l'air froid, malgré

sa douillette matelassée d'ouate. «Virginie dort?--Elle dort. Vous avez

eu peur?--On a marché dans le parc!--Ne craignez rien. Des maraudeurs,

quelquefois, viennent ramasser les branches que casse la bourrasque,

mais la maison est bien gardée. Un domestique couche dans le vestibule,

et les gens d'écurie dans les communs.--Tu ne dormais pas non plus. Mon

père m'inquiète. Il refuse toujours de me recevoir?--Il faut lui éviter

les émotions. Demain je lui parlerai. Aurélie, vous allez prendre

froid.--J'ai si peur, seule au milieu de cette grande chambre. Delphine

dort dans son berceau. Derrière le paravent, la servante ronfle comme

une brute. Je me sens trop seule, Bernard. Et ce vent qui secoue la

maison. Les portes gémissent. Le bois craque. C'est à mourir de peur.

J'ai poussé les verrous... Quand le rideau tremble contre la fenêtre, je

n'ose pas y voir.--Entrez, dit-il.» Ils chuchotèrent. Virginie ne

bougeait pas, roulée en boule, et ses hanches gonflaient le drap. «Mon

pauvre frère!» murmura l'autre. Bernard pensa que cette lamentation

visait le malheur de la famille frappée par l'infortune de Moreau et la

démence de l'ancêtre. Il tenta un geste de tristesse, parla de

Praxi-Blassans trop habile et trop indispensable à Talleyrand pour ne se

tirer point de cette fâcheuse affaire. Mais Aurélie tenait à son idée:

«Elle dort toujours ainsi?--Elle dort beaucoup, répondit-il. Les rages

de dents la fatiguent. Elle dort comme une enfant, comme Delphine.--Moi

je veille avec Gaétan. Nous nous consolons ensemble. Je ne la comprends

pas de dormir ainsi quand elle te sait malheureux, à cause de notre

père.--Ce n'est pas son père. Et puis, dans sa position...--Tu

l'aimes?--Oui, elle est bonne, et quelle belle fille, Aurélie, si vous

saviez!--Ah! Elle n'a pas la taille fine.--C'est vous qui me l'avez

choisie. Je la trouve parfaite.--Elle ne manque pas d'esprit?--Elle a

beaucoup de sens.--Oui... Enfin! Tu es content, Bernard?--Nos habitudes

s'accordent.--Qui ne s'accommoderait de toi?--Oh!» Elle murmura de

grands éloges. Le colonel raffolait de son gendre, au reste, comme le

petit beau-frère Edme Lyrisse, qui laissait là ses jeux pour étudier

afin d'entrer vite à l'École de cavalerie, puis d'en sortir dragon.

Praxi-Blassans aimait ce «caractère romain» que le soldat cultivait en

lui. Elle-même l'avait toujours jugé d'une séduction dangereuse. N'eût

été le lien de sœur à frère elle l'eût redouté pour le repos de son

cœur. Aurélie baissa les yeux.

Ils demeurèrent sans paroles quelque temps. Drapé dans sa robe de

chambre, Bernard s'accouda sur ses genoux et regarda le pétillement du

feu ranimé. Au fond de soi, il avait toujours pensé à cette heure qui

maintenant sonnait tout un carillon d'espérances maudites. Virginie

respirait trop fort en rêvant sous les couvertures, loin d'eux, à cause

de la vaste chambre. Sa sœur haletait en silence. Oui, ils s'étaient

rencontrés comme des âmes étrangères, un jour, au tournant de l'enfance.

Il l'avait désirée. Elle avait craint la force de ce désir. Contre cela

ils luttaient encore. «Je regrette de t'avoir marié,

soupira-t-elle.--Pourquoi?--Le sais-je?» Elle se recroquevilla sous la

douillette que couvraient ses cheveux répandus. «Gaétan s'occupe de

choses trop hautes, reprit-elle, et sa voix tremblait, s'étouffait. Il

ne m'appartient jamais. Il ne partage pas mes peines. Notre père me

renie, à présent. Il restait toi. Et je t'ai marié. Alors je n'ai plus

personne que la petite Delphine, et celui qui va naître, qui frémit

entre mes entrailles.. Mais jusqu'au jour où mes enfants atteindront

l'âge de savoir, je vieillirai solitaire. Pourquoi t'ai-je marié? Tu te

rappelles? Autrefois, ton affection m'effrayait; puis cela s'est calmé,

quatre ans, puis cela est revenu, cet automne, quand ta blessure se

cicatrisa. Je te mariai. Plains la pauvre Aurélie. Plains-là...» Elle

secouait la tête.

Lui ne sut dire. Il sentit bien qu'elle ne proposait rien d'infâme,

qu'elle ne rappelait rien de criminel, mais seulement l'intimité

possible d'une affection entre leurs deux âmes sympathiques, attirance

dont elle avait, courageuse, à deux reprises, écarté le péril, par la

présence suscitée de la grisette Zulma, par celle de Virginie.

Il comprit l'effort moral de cette frêle créature encore à demi

zézayante. Contre soi Aurélie avait héroïquement combattu, avant de

vaincre sans bruit. Elle n'avait pas discuté le devoir. Elle avait

grandi moralement. Près d'elle, il estima tout amoindri son «caractère».

Depuis si longtemps il ne la désirait plus. Apparence dédoublée

d'Aurélie, la grisette avait rassasié le jeune homme d'une chair

pareille, d'une grâce peut-être analogue. Et ce qui restait aimable en

la sœur se distinguait entièrement de la beauté sensible.

Le contraire advenait pour elle. Mûrie, un peu lassée de sa tumultueuse

existence, elle s'attendrissait soudain au charme ancien de leurs

affinités indécises. Elle s'en troublait davantage que jadis. Le malaise

d'une équivoque épouvantait la quiétude de sa vertu; elle souffrait de

voir une autre femme se confier à la vie de son frère.

Ces intuitions traversèrent l'esprit de Bernard, qui ne les fixait pas

aisément. Il s'effraya du crime entrevu. Quelque orgueil en outre

s'insinuait à conquérir ainsi la douleur d'une telle femme admirée de

son adolescence. Cependant les résultats de sa perfection

l'attristèrent. Il se crut fatal, selon la mode des personnages de

romans. «Vous lisez beaucoup, Aurélie. Ces lectures vous tourmentent;»

assura-t-il. Elle secoua la tête. Lui se rappelait avoir vu _René_, le

livre de M. de Chateaubriand, sur le guéridon de sa sœur, lors d'un

séjour récent à Paris. Les imaginations des écrivains gâtaient l'esprit

des femmes. Dans ce livre-là, un inceste fraternel s'accomplit.

D'ailleurs tous les volumes racontaient des histoires aussi «fatales».

En récompense de son succès littéraire, M. de Chateaubriand venait

d'obtenir le secrétariat d'ambassade à Rome. Le capitaine hésitait à

mettre la conversation sur ce point. Avec le sens d'effleurer le crime

imminent, il cita le nom. Aurélie détourna la tête. Elle regardait

l'ombre, loin de la chandelle, au-delà du lit où la dormeuse ne cessait

pas de gémir doucement. Pour éviter la moindre allusion au roman, elle

vanta par une seule épithète _le Génie du Christianisme_, s'embrouilla

dans la phrase, et se tut.

Il pouvait donc la convaincre de leur pensée secrète. Virginie remua,

découvrit les bras, en soupirant. Ils attendirent qu'elle les aperçût.

Sa grande figure coiffée d'une tignasse noire se retourna. Elle ouvrit

les yeux et, pendant une minute, eut de la peine à se rendre compte des

deux formes. Ses regards s'effarèrent. Elle chercha son mari près

d'elle. «Aurélie a peur...,» dit-il. Virginie riait. Elle eût voulu se

rendormir; mais résista. Sa tête retomba sur les oreillers: «Tu as eu

peur, ma pauvre Aurélie... Et de quoi, de quoi?» balbutia-t-elle. Mais

bientôt elle s'arracha du sommeil. Ils causèrent.

De cette scène, le lendemain, le capitaine Héricourt ne retenait rien

qu'une joie vaniteuse. À table, entre les deux amies, il goûtait les

délices du pain, du vin, de la nappe blanche, des mets abondants. Tout

lui parut splendide et bon. Son appétit s'enthousiasmait des sauces, de

la volaille. La soif vidait de grands verres. À l'écurie, il admira ses

chevaux, les postiers gris, charnus, aux croupes rondes, le cheval

d'armes bien musclé et large d'encolure, la jument de chasse trapue,

légère aux jambes. Il fit défiler ses bêtes devant les femmes.

À travers son lorgnon d'écaille Aurélie examinait, haussant les sourcils

délicatement peints. En amazone de drap vert, Virginie fut maussade,

parce que le médecin défendait l'équitation.

Un temps Héricourt ne parla point de cette arrivée à son père, qui ne

voulait voir ni bru ni fille. Enfermé dans son pavillon, le vieillard ne

laissait pas ouvrir aux visiteurs autres que son fils. Il avait repris

son occupation habituelle de peser les écus au trébuchet. L'orpheline

jouait du violon ou contait des histoires puériles, dont le père

Héricourt riait en cachant avec ses mains ce qu'il savait hideux sur son

visage: la bouche molle tout édentée. Son fils le crut momentanément

guéri de l'humeur noire. Il le promenait au soleil faible du printemps.

Il l'entourait de soins. La fragilité de cette raison lui inspira

beaucoup d'attendrissement. Il écrivit à des chirurgiens illustres afin

de savoir si l'on pouvait rendre la vue, et se promit de le conduire à

Paris lorsque la santé du vieillard serait entièrement bonne. Il se

voyait ensuite dans le Midi, que vantaient ses frères les marins, sur

une terrasse de villa, entre l'épouse, mère d'un enfant vivace, et le

père clairvoyant, heureux d'éterniser son repos devant les eaux bleues

de Provence.

Espoir qui valait le charme d'une émotion sincère. Il entretint de cela

les deux infortunés; il guettait leurs sourires. La petite serrait la

main du vieux comme si elle eût craint d'en être éloignée. L'affection

de cette enfant devenait touchante, à l'égard de M. Héricourt. Elle lui

gardait sa part de gâteau et demeurait en travers des portes pour

empêcher qu'on n'entrât au pavillon, si l'oreille n'avait point reconnu

des voix amies. Les rancunes contre les filles et la bru, elle sembla

finir par les admettre, les appréhensions aussi, Bernard n'obtenait plus

facilement des avis sur le sommeil, l'appétit ou les paroles de son

père. Le silence de la compagne se défiait. «Aurélie me poursuit dans

les allées du parc, dit une fois M. Héricourt. Je n'irai plus.» Son fils

le dissuada de cette imagination. Mais le vieillard affectait un sourire

d'ironie douloureuse dans sa face plus blême, et il tirait nerveusement

ses bas sur les grosses jambes tendues. «Ta sœur me fait suivre... J'ai

reconnu un pas sautillant. Ne me démens pas, hein! Je ne veux pas qu'on

me démente! Alors je suis un menteur, moi?... un menteur? Si l'on me

suit encore, je m'en irai; et, cette fois, vous ne me retrouverez pas!

je le jure! je le jure!» Il frappa la table du poing et secoua la tête.

Ses rides se rassemblèrent entre les mèches blanches et grises.

De ces paroles Bernard avertissait Aurélie rompant le sceau des lettres

parisiennes. Les événements se précipitaient. M. de Chateaubriand donna

sa démission à l'ambassade de Rome; il refusait de servir les meurtriers

du duc d'Enghien. Mais le Sénat, par une supplique, voulait obtenir que

le pouvoir fût héréditaire dans la famille du Premier Consul, afin de ne

pas permettre aux conspirateurs de troubler, après un crime accompli, la

vie régulière de l'État. Praxi-Blassans louait toutefois Buonaparté de

réunir autour de lui les émigrés, les royalistes, les prêtres revenus en

foule. On attendait un sacre. Les gazettes imprimaient les expressions

_Empire d'Occident et Empire des Gaules_. Il y avait aux Tuileries des

«dames d'honneur». Cependant l'entourage hésitait encore à requérir le

titre suprême pour le vainqueur de Marengo. On eût aimé que l'initiative

vînt du Tribunat, compagnie réputée fort indépendante. Quant à lui,

Praxi-Blassans, il perfectionnait, avec Talleyrand, la surveillance

secrète de l'Europe. Depuis la mort du duc d'Enghien, les cours étaient

dans la stupeur. Lui croyait à une alliance entre la Prusse et la

Russie. Augustin passait lieutenant sur la recommandation du général

Oudinot, qui allait acquérir pour l'usage de son corps divisionnaire les

cuirs de Caroline Cavrois. Les farines des Moulins Héricourt remontaient

déjà jusque le quartier général d'Ostende par les navires de Dunkerque.

L'arrangement financier des échéances avait plu au général; en retour,

il attachait le jeune homme à son état-major.

Ces nouvelles étaient pénibles au capitaine. Aurélie le plaisanta sur la

fortune du Rival; mais elle augmentait ainsi les froissements intimes du

caractère blessé. Il souhaita la reprise de la guerre, l'invasion en

terre anglaise, les étapes sous la pluie et l'angoisse du combat.

Virginie, décidément grosse, vomissait, dormait, se défigurait. Au

quartier de cavalerie, le colonel imposait silence aux tentatives de

propos politiques. Pitouët lui-même se taisait, désireux d'un grade

meilleur; et Pied-de-Jacinthe s'étant, grâce à lui, perfectionné dans la

lecture, l'orthographe, allait devenir adjudant. Ensemble, à l'entresol

du libraire, ils étudiaient la géographie, couchés sur des cartes du

pays britannique. Officiers, leurs prises rémunéreraient mieux l'espoir

de compléter l'achat de l'imprimerie. Sous les ondées de germinal, les

recrues en manteaux conduisaient les chevaux à l'abreuvoir, évoluaient

par pelotons humides, brossaient les pelages des barbes piteux attachés

aux anneaux des murailles. Dans la rue, Bernard rencontrait aux vitres

des cabarets, derrière la fumée des pipes, leurs figures paysannes

épanouies entre les cols rouges de l'uniforme et les bonnets de police.

Aux éclaircies, ils traînaient maladroitement leurs sabres et leurs

bottes sur les trottoirs, taquinaient les servantes hâtives, attrapaient

dans leurs grosses mains les angles des tabliers.

De ces rustauds, le capitaine s'acharnait à faire des hommes audacieux,

agiles. Telle une meute de jeunes chiens balourds, ils s'empêtraient

d'abord dans leurs harnais, ils se bousculaient avec les croupes des

chevaux, ils prenaient la droite pour la gauche et clignaient des yeux à

la menace de la punition. Sévèrement, Héricourt les assouplissait,

redressait leurs échines et déliait leurs membres. C'était sa joie de

les voir peu à peu s'emboîter dans le peloton entre les anciens soldats,

puis relever la tête, en regardant droit devant eux. Si, dans la rue, il

apercevait deux dragons en belle allure, roides sous l'habit sanglé,

dans la culotte blanche et les bottes à l'écuyère vernies, il se

félicitait d'avoir ainsi transformé les brutes informes et maladroites

des provinces lointaines. Sous la lumière des casques, le balancement

des crinières noires, les visages paysans perdaient leur rondeur niaise.

Ils s'affinaient, plus mâles, s'ombraient de moustaches. Le guerrier

latin ressurgissait du paysan grossi par la glèbe. Il se faisait un être

de force, d'élégance, d'honneur. Avec le plaisir du statuaire pétrissant

la glaise pour créer des dieux, le capitaine métamorphosait les soldats

pour composer de sveltes statues équestres, fières de leur habit à

doublure écarlate et du bruit militaire les suivant avec le cliquetis

des éperons choqués au sabre. Cette œuvre le rendit heureux. Derrière

les trompettes en justaucorps rouge, qui, du haut des chevaux blancs,

clamaient la gloire joyeuse de l'escadron, il aima paraître à la tête du

troupeau claquant le pavage d'un bruit de fer. Héros, droits et solides,

tel son caractère, ils se succédaient le long de quatre files cuirassées

de buffleteries où pendaient le mousqueton et la giberne. Il les sentait

comme les bras de sa force volontaire et les cent faces de son courage

actif. Ne les avait-il point façonnés à l'image de l'idéal romain, ces

Décius casqués de métal, et sonnant la guerre devant les physionomies

égayées des marchandes, qui, les mains aux hanches, accouraient au seuil

des boutiques.

Le régiment gagnait les routes, s'ennuageait de poussière. Le chef

d'escadron parlait aux oiseaux de son cœur sensible, à Bernard de sa

nouvelle maîtresse, aux lieutenants de ses aventures passées. Vers un

détour de la route, on apercevait l'ancien postillon énorme, pesant sur

une grande bête pie achetée en Angleterre, pour remplacer celle tuée à

Mœsskirch. La graisse enflait partout l'uniforme. Ses bajoues

retombaient sur le col rouge. Il criait qu'on fît silence, qu'il

punirait les bavards et les idéologues, et, par goût de sa profession

première, il examinait une à une les montures de l'escadron, faisait

courir à part les animaux nouvellement acquis. Dans une prairie, les

autres escadrons se rencontraient. Alors commençaient les jeux du

carrousel, le saut des obstacles en ligne, les dédoublements de files,

les voltes de pelotons, les courses d'essai, les poursuites par

cavaliers, tout un exercice de vie robuste, où le cheval n'était plus

qu'un ensemble de membres indistincts du corps soudé à la selle, le

servant, et multipliant les forces humaines. Les centaures aux têtes

lumineuses folâtraient.

Après ces manœuvres, Bernard rentrait, muni de bonne fièvre. Lassée par

la fatigue physique, son exaspération ne s'impatientait plus contre

Virginie, maladive, assise sur la chaise longue, et tenant haute sa

poitrine forte. Les yeux aux cils sombres souffraient de la lumière

intense, du tapage: Delphine frappait le crâne en bois d'une marionnette

contre l'angle d'un meuble, avec l'obstination de la punir. Fine et

mélancolique, Aurélie parcourait un roman de Ducray-Dumesnil. De vive

voix, elle analysait les épisodes où de pauvres enfants abandonnés

découvrent des protecteurs riches qui les mènent jusque l'aisance, puis

les restituent à l'amour de leur mère. Virginie s'apitoyait. Des larmes

d'émotion ruisselaient sur ses grandes joues. «Vous êtes une bonne

femme!» disait Bernard attendri de la voir en pleurs; et il n'était pas

sans la préférer au sec égoïsme d'Aurélie, qui jugeait l'œuvre seulement

pour vanter l'imagination féconde de l'auteur et mépriser le style. Il

écouta de la sorte gémir une collection de volumes contenant des

familles vertueuses persécutées par le crime, menacées par des

séducteurs sans scrupules, récompensées enfin par les satisfactions des

cœurs purs que contente une vie simple et frugale.

Il reprit ses crayons, son chevalet, la sépia et les feuilles de papier

jaune, et tenta, dans maintes esquisses, le portrait de Delphine en

chérubin. Deux ailes à la craie parèrent la petite figure joufflue, ses

cheveux d'or léger. Ils s'extasiaient ensemble sur les ressemblances.

Aurélie étouffait sa fille de baisers. En feuilletant les études des

cartons, elle découvrit, certain jour, l'image de la petite bavaroise

assise à terre contre un mur, les jambes écartées, et la figure saisie

par la navrante expression d'un reproche au spectateur. «Ça n'est guère

moi, remarquait Virginie, qu'en penses-tu, ma chère?--Ce n'est pas toi,

mais ce sont tes yeux.--Bernard prétend que je devais être ainsi, vers

quinze ans. Tu trouves, toi?--Tu étais plus forte, plus grande. Et tes

longs cheveux épais, donc!» La sœur songea, puis: «Bernard, donne-moi ce

dessin, veux-tu? Si, si... donne-le moi.--Donne-lui donc, appuya

Virginie. Pourquoi pas?...» Le capitaine ne résista guère, ayant

réfléchi qu'aucune raison valable ne justifiait la crainte d'un regret.

Parmi les brève amours de la guerre, parmi les brutalités des garnisons

qu'importait le souvenir d'une? Cependant cela lui déplut un peu.

Quand Virginie fut en sa chambre, Aurélie, qui touchait de la harpe,

continua de la faire vibrer, en sourdine, pour dire:

--J'ai le portrait de celle que ton cœur aime.

--De Virginie?

--Non. Tu as épousé Virginie, parce que ses yeux te rappelaient les yeux

de cette petite fille.

--À d'autres, ma sœur! En voilà des inventions!

--Je le sais; je le sens. Tu aimas cette figure, cette attitude.

Il haussa les épaules, et se mit à rire. Vraiment non, il n'aimait pas

cette enfant prise au hasard, dans l'enthousiasme de la bataille, afin

de ne pas étonner ses camarades, en agissant d'autre sorte qu'ils

n'agissaient. Son esprit travailla. Il se rappelait mal l'émotion

d'alors. Elle criait, elle se débattait. L'instinct de lutte l'avait

surtout excité à la vaincre, à l'étendre, à disjoindre la contracture

des membres. Il s'était aperçu du visage, des cils sombres sur les yeux

clairs, seulement après l'acte, quand il s'était vu debout devant le

reproche douloureusement ahuri de la fille assise contre la muraille.

Alors l'ordre appelant les soldats lui avait enjoint de partir sans

qu'il eût à consoler d'une caresse, ni à prolonger la honte de sa

présence. Car il aurait eu pitié et remords pour cette faible que sa

force dévastait.

--Pitié, remords, consolation... répéta sa sœur quand il eut avoué.

--Sans doute: un peu de pitié, un peu de remords, le désir de

consoler... Oui, j'ai ressenti, un court instant, le désir de la

consoler.

--Tu l'aurais aimée si tu l'avais consolée. Homme sensible, tu regrettes

en vain de ne l'avoir pas consolée, car tu as senti, cet instant-là,

combien tu l'aimerais si tu la consolais...

--Peut-être..., sourit-il.

--Voilà comment tu te souviens de ses moindres traits, comment tu as

réussi le dessin de cette figure pleine de reproche et de douleur,

Bernard! Voilà comment tu as épousé Virginie qui a des yeux pareils aux

yeux du reproche.

--Vous brodez, ma sœur.

Elle ne répondit pas; elle pinça plus fort les cordes de la harpe, elle

appuya sur la pédale; l'instrument pleurait.

--Aurélie, les romans vous gâtent l'imagination, ma chère...

Elle continua de faire se lamenter les sons. La petite Delphine

déchirait le ventre de sa poupée et restait soucieuse, à cause du son

répandu, des lambeaux inertes.

--Delphine, ma petite mie!...

--Maman!

--Tu as fais mal à ta fille... C'est vilain.

L'enfant rejeta loin la marionnette détruite, tandis que sa figure

joufflue marquait un dédain impérieux.

Bernard médita sur ce qu'Aurélie prétendait comprendre de cette

aventure. S'il était demeuré, consolant la vierge profanée, peut-être

une liaison eût suivi, un amour. Cependant aucune passion n'avait eu

d'empire sur le caractère. Il attribuait l'amour à une faiblesse

d'esprit dont il s'estimait incapable. Avant le goût pour sa femme, il

n'avait connu que de vagues sentiments envers Aurélie, les simples joies

sensuelles dues aux prévenances des filles mercenaires. Il lui semblait

difficile d'admettre qu'il se fût changé en faveur de l'enfant niaise.

Certes il gardait d'elle un souvenir précis; cela tenait à ce que la

scène était unique dans sa mémoire: les femmes blotties dans la maison;

l'ardeur des dragons échauffés par la charge, ivres de courage, de peur,

d'émotions violentes, de gaietés formidables compensant l'angoisse du

combat; ces cris éperdus de femelles bousculées, troussées, dévêtues;

ces luttes; ces clameurs de «Vive la Nation», qui annonçaient chaque

triomphe de mâle fou; tout cela lui restait à l'esprit comme un

spectacle irréel de théâtre. Aurélie répliqua paisiblement:

--Tu étais l'acteur.

--Acteur?

--En aimant cette fille étrangère, tu exprimais la fougue de la

République victorieuse; et tu te souviens de l'instant où tu vécus le

plus de vies, celles de tous, l'instant le plus passionné de ton âme

agrandie par toutes les âmes.

--Ah! ma pauvre sœur, vous rêvez pathos...

Il se remit à ses dessins. Virginie rentrait.

La Force Le Temps et la Vie · 第 11 / 28 题