Ce fut à Gros-Bois, chez le général Moreau, que, l'an XII, vers la fin
de nivôse, Bernard s'émut de cils pareils à ceux de la petite fille
violentée pendant la bataille de Mœsskirch, en cette maison où leur
charge avait abouti. Huit ou dix fois, dans l'intervalle, il avait subi
ce brusque assaut du souvenir renouvelé par un regard de passante. Ce
l'avait très peu surpris. Il se représentait que les types ne varient
pas à l'excès entre les femmes; et, d'autre part, il ne gardait de la
rencontre avec l'enfant vaincue que la mémoire gouailleuse d'un
accident.
Peut-être, en frémissant pour un sourire craintif, la fille du colonel
Lyrisse fixa-t-elle davantage l'attention du capitaine Héricourt, quand
ils furent nommés l'un à l'autre. Elle le séduisit d'abord, grande sous
un jupon et un mameluk en drap de nuance brique garnis de cygne. Les
manches à miton recouvraient ses gants roses, qui ne sortirent guère
d'un vaste manchon de chinchilla. Plus charnue, la bouche différait de
la bouche allemande; le nez aussi différait. Des cheveux très noirs
chargeaient un front bas, grec, à la mode. Au reste, les cils et les
yeux ne ressemblaient pas autant qu'il l'avait cru, tout de suite. Cils
noirs comme tous les beaux cils. Yeux bleus, verts, gris, indécis. Il
attribua le frémissement d'un sourire à l'aspect de la balafre qui,
depuis Hohenlinden, lui traversait le visage, bien qu'à l'ordinaire la
cicatrice effacée presque n'apitoyât plus. Deux ans elle l'avait
enlaidi. À diverses reprises, il avait dû quitter son service de
capitaine afin de suivre un traitement. Mais, depuis l'automne, il ne
sentait pas le moindre picotis au long de la suture. La cicatrice
renforçait le caractère sec et grave de sa physionomie. Enfin la vie
s'évadait du souci constant. Il n'aurait plus à craindre une
recrudescence, à prévenir les complications, à visiter les chirurgiens,
à expérimenter les remèdes. En outre, il se jugeait maître du sort,
passé toutes les mauvaises chances. Pourquoi donc sa présence
rendait-elle craintive Mlle Lyrisse, qui dissimula sa confusion en
embrassant la petite Delphine de Praxi-Blassans.
D'Aurélie était issue cette grasse poupée frétillante et rieuse. «Hé
bonjour, ma mie! ma petite mie!... Saluez... De grâce!... Encore.» Avec
abondance de détails, la sœur avouait que, durant sa grossesse,
Delphine, l'héroïne du livre écrit par Mme de Staël, occupait son cœur.
Aussi, l'enfant venue, l'avait-on nommée de la sorte. Hommage à
Jean-Jacques, le petit garçon, âgé de dix mois, s'appelait Émile. Pour
l'une Aurélie espérait le cœur de Delphine; pour l'autre, une âme large
formée selon les préceptes du philosophe. Mlle Lyrisse souriait et
devenait aussi rouge que le fond de sa capote coulissé autour de la
chevelure et laissant toute nue la nuque d'ambre.
Orgueilleux de cet émoi, Bernard, pour se faire désirer, les abandonna
dans le salon où les dames du «Club Moreau», comme on disait à cette
époque, promenaient leurs courtes traînes. Il avisa la redingote olive
de Praxi-Blassans, qui tournoyait entre les uniformes. Hussards,
cuirassiers, dragons, grenadiers, artilleurs, carabiniers, officiers
d'infanterie légère, se coudoyaient, déclamant. L'impudence de
Buonaparté, qui se faisait offrir le pouvoir héréditaire, excusa leurs
discours. Ils affectaient de se rendre en uniforme à la réception de
Moreau, comme s'ils tenaient prête, devant les grilles du domaine,
l'armée capable de mettre au pouvoir leur ami. Réellement, certains
apportaient du camp de Boulogne maintes nouvelles favorables. Les
officiers, là-bas, blâmaient tout haut l'entreprise de passer en
Angleterre sur les «coquilles de noix». L'escadre britannique noierait
tout à deux milles des côtes françaises. Plusieurs assuraient déjà
qu'ils ne voueraient pas leurs régiments au désastre. Le colonel
Lyrisse, hochant sa tête minuscule du haut de sa taille géante,
méprisait avec des paroles sèches les folies stratégiques de Buonaparté.
Il donna vite à Bernard des nouvelles d'Augustin, devenu sergent-major,
lui apprit que Pichegru, caché à Paris avec Georges Cadoudal, s'était
présenté, par surprise, chez Moreau et tentait de l'unir à leur
aventure; ce dont le général ne se souciait point. Héricourt se récria,
comme l'y invitaient les intentions devinables du colonel. Il ne
s'agissait point de ramener aux Tuileries ceux de Coblentz. Le capitaine
voulait que Moreau comptât sur les amis pour lui-même, et non pour les
gens de Pitt et Cobourg. Praxi-Blassans soutint qu'on pouvait d'abord
faire cause commune. Ensuite on débarrasserait Moreau des royalistes.
Mais il souleva des critiques; il inspirait des méfiances, en sa qualité
de ci-devant, dont l'agitation perpétuelle, pour utile qu'elle parût, ne
plaisait pas à tous. En cet instant, Moreau déboucha d'une galerie.
Maigre dans sa redingote bleue, il marchait par grands pas, interrogeant
à voix basse un petit homme gras, d'allure anglaise, perdu dans son
jabot et qui trottinait sur les hauts talons de ses bottes à revers. Les
mouvements de sont chapeau gris, à la main, soulignaient les raisons
transmises d'outre-mer.
--Mais, Monsieur, on vous trompe, s'écria le général. L'abbé David n'a
pu dire que j'étais des vôtres, ni cet homme que je connais à peine. Ou
bien ils auraient travesti mes paroles dans l'intention de faire
rémunérer des services imaginaires. Si les gazettes de Londres impriment
de pareilles choses, c'est la police du Premier Consul qui les inspire.
On veut me compromettre et me perdre auprès des patriotes. Messieurs,
cria-t-il, je vous le demande: en est-il ainsi?
La franchise de sa figure, éclairée par les immenses fenêtres, se dressa
vers l'attention des groupes qui l'approuvèrent.
--Le général Decaen, lorsqu'il quitta la France pour Pondichéry, au
printemps dernier, nous a tous avertis que le Premier Consul espionnait
vos actes et tramait contre vous, prononça nettement le colonel Lyrisse.
--Vous entendez, Monsieur Cavendish, la police du Premier Consul est
l'auteur des propos qu'on me prête. Devant ces messieurs, je vous le
déclare, ces propos n'ont rien de commun avec la vérité. Que le général
Pichegru agisse à sa manière. Je ne me mêle en rien à ses espérances ou
à ses manœuvres... Je ne puis que déplorer de voir le Premier Consul
employer de semblables subterfuges à l'égard d'un collègue.
--D'un rival, ricana Praxi-Blassans, d'un rival trop glorieux.
--Le vainqueur de Hohenlinden, déclamait un hussard, n'a point à mettre
sa popularité au service des souverains déchus. Il occuperait la
première place dans l'État, sans autre aide que sa renommée, l'amour de
la nation et le dévouement de ses amis. Vous pouvez le dire à qui vous
envoie, Monsieur.
Tout pâle, interloqué, le voyageur s'inclinait en tournant son chapeau
dans ses mains. Moreau le reconduisit vivement. Une berline à caisse
jaune quitta le perron. Le général rentra plus joyeux. Ses yeux vifs
dansaient entre les favoris rejoignant ses lèvres sensuelles. On
l'entoura. Bernard Héricourt s'indignait de ce que Buonaparté, un
soldat, fît mentir ainsi les gazettes étrangères. Et l'honneur? Et la
loyauté? On sourit.
--Décidément, plaisantait Moreau, nous ne valons rien pour conspirer.
Mais je connais un conspirateur auquel Buonaparté n'échappera pas: c'est
lui-même. Il va se perdre dans ses folies.
--Parbleu! il outrepasse la naïveté dans la haine. Il dit partout de
notre victoire de Hohenlinden que nulle combinaison, nul génie militaire
ne l'avaient préparée!
--Decaen qui y était l'a fait revenir sur cette opinion.
--Decaen a changé peut-être l'opinion de la conscience, non pas celle
des paroles, insinua Praxi-Blassans. Néanmoins, général, je regrette que
vous n'ayez pas fait le 18 Brumaire avant qu'il revînt d'Égypte.
--Je le laissais ouvrir les voies.
--Il les ferme à présent.
--Général! regretta le colonel Lyrisse, si vous nous aviez écoutés à
Wels, quand l'archiduc Charles demanda la paix, nous l'aurions éconduit,
nous serions entrés à Vienne en triomphe, et Buonaparté ne
s'attribuerait pas si aisément le faux prestige que la mort de Desaix
lui a permis de prendre après Marengo.
--Peut-être! soupira Moreau, et il fit quelques pas en considérant les
lueurs du parquet.
On se tut. Bernard ressentit une crainte religieuse. Que se passait-il
dans ces âmes robustes, cuirassées de hausse-cols, de brandebourgs, ou
plastronnées de blanc, d'amarante, dans ces âmes qui avaient tant de
fois raillé les ruses de la mort? Ils examinaient Moreau en silence,
comme s'ils le plaignaient, comme s'ils redoutaient pour lui le destin.
Et cependant les futaies du domaine étaient vastes jusque le loin, les
rires des femmes clairs parmi les froufrous du velours, parmi les bruits
d'une vaisselle dorée. Le soleil rose de l'hiver empourprait les hautes
salles, les blanches carnations des statues, les panses bleues des
grands vases épanouis sur leurs demi-colonnes doriques, les têtes en or
des cygnes d'acajou supportant les accoudoirs des fauteuils. Dehors,
autour d'un grand feu, cinquante postillons, cochers, jockeys, heiduques
fraternisaient, les mains à la flamme. Bernard n'osa point respirer.
Moreau revint à eux, et, lentement, il dit:
--La conquête de la paix ne valait-elle pas mieux que la gloire d'un
nouveau triomphe?
Les têtes s'inclinèrent, et l'on forma des groupes. Il y fut représenté
que la foule comprend mal ces belles abnégations. Praxi-Blassans
s'approcha de Moreau pour lui exprimer cet avis. Il lui conseilla de ne
plus se tenir à l'écart, de se mettre en valeur auprès de Buonaparté, de
se montrer avec lui devant le peuple.
--Me lier à lui?... Mais je n'ai rien à lui demander, objecta Moreau.
--Vous devriez cependant le faire, expliqua le diplomate, dans l'intérêt
de la patrie..., ainsi que pour l'avantage de tant d'officiers qui ont
servi sous vos ordres et qui ne peuvent pas, eux, se passer du
gouvernement, soit du vôtre, soit du sien. Donnez-leur l'espoir de
parvenir.
Un murmure d'approbation passa sur les lèvres rasées de l'assistance.
--Au camp de Boulogne, ajouta le colonel Lyrisse, on se lasse un peu
d'une agitation vaine. Certains finiront par s'adresser directement au
Premier Consul, quand ils verront cette lassitude augmenter.
--Que la nation vienne à moi, si elle me croit digne d'elle; mais je
n'emploierai pas les artifices du succès pour la séduire.
--Vous continuerez donc à bouder? interrogea Praxi-Blassans, un peu
rageur...
Moreau feignit de s'intéresser à la joie des visiteuses, et l'on se
dispersa.
Entre les dames félicitant la belle-mère et l'épouse du général sur le
prochain résultat de toutes les sympathies, l'objet des conversations ne
variait point. Pour la millième fois, Mme Hulot contait la scène de la
Malmaison où son futur gendre, convive de Buonaparté, avait découvert,
après dîner, sous la pendule du salon, un journal intentionnellement
préparé. Le dépliant, il y avait lu: «On dit que le général Moreau doit
épouser Mlle Hortense Beauharnais.» Aussitôt il avait remis la feuille à
sa place, désireux de ne pas s'expliquer sur ce point... Avec le
nonchalant mépris de sa nature créole, la dame en satin blanc dédaignait
une telle ruse par la négligence de ses phrases lentes. Autour d'elle
les rires luisaient... «Alors, voilà que rentre Buonaparté... oui... Il
rentre... Alors il ouvre, en feignant que ce soit au hasard, la
gazette...; et voilà donc qu'il dit: «On parle de nous, là dedans!» et
puis qu'il lit tout haut la nouvelle... Oui... hé! hé!... Alors
savez-vous comment mon gendre s'en est débarrassé, de l'impudence... hé!
hé! Il a répondu: «Je ne veux pas me marier, cela porte malheur. Voyez
Joubert...» Hé! hé!... À présent, voilà le petit Corse qui crève de
dépit!... Ce n'était pas pour son Hortense que le four chauffait, mes
bonnes!... Pas du tout... Quelques jours après, avant le départ pour
l'Allemagne, le général et ma fille se fiançaient, hé! hé!»
Les invitées de sourire, de se récrier sur l'audace du Buonaparté. Cette
Hortense déjà si fâcheusement connue par ses mœurs semblables à celles
de sa mère! Aurélie n'en revenait point, déposant sa tasse à thé sur le
marbre du guéridon.
--Oui, oui, riait Moreau, il m'en veut parce que je n'ai pas voulu
entrer dans sa f... famille!...
--Général, vous seriez cousin des Borghèse, par la Pauline Buonaparté.
--Merci, j'esquive les grandeurs. J'ai mieux.
Il admira sa femme aux yeux bruns, dont les doigts gantés de joyaux
traînaient aux plis violâtres de sa robe brillante. Elle agita sa jolie
tête alourdie de cheveux en coques. Elle aussi grasseya, timide, contant
qu'après Hohenlinden, comme elle s'était rendue à La Malmaison avec sa
mère, la Beauharnais s'était permis de les faire attendre. Toutes deux
étaient reparties sans la voir. Depuis Joséphine alléguait que, se
trouvant au bain dans cette heure-là, elle n'avait pu se vêtir assez
vite. Et des suppositions fâcheuses furent insinuées. Les innombrables
aventures de Joséphine prêtaient matière à la médisance. Aurélie ouvrait
ses yeux curieux de suivre sur les visages la mimique dont
s'accompagnaient les paroles et laissait Delphine aux soins de Mlle
Lyrisse. Gourmande de scandales, toute à la joie de frémir dans la soie
mordorée de sa robe, la jeune mère repoussait machinalement les
gentillesses de sa fille. Autour d'elle, arbitre du goût, les jeunes
femmes se pressaient attentives à prolonger son sourire, à se récrier
ensemble. Par l'anse des brides, les capotes profondes restaient
suspendues à leurs bras. D'aucunes pinçaient élégamment la batiste de
leurs mouchoirs. Elles présentaient une délicieuse cohue de femmes
presque nues dans leurs fourreaux de taffetas noués sous les seins en
saillie. Des odeurs tièdes émanaient des épaules, des gorges. Bernard
Héricourt les dominait de la tête, le sabre retenu par le pli du coude,
contre le plastron, et le chapeau de petite tenue sous le bras. Dans la
glace d'un trumeau, il admirait ses mèches collées aux tempes, au front
droit, ses yeux naïfs, son nez rigide, la carrure volontaire d'un menton
posé sur le col de toile. Il s'estimait heureux, invincible, beau, et
glissa doucement jusque Mlle Lyrisse que Moreau complimentait pour
l'adresse à verser du chocolat dans une tasse à l'intérieur doré. Ils
demeurèrent tous trois contre le trépied d'acajou en marivaudant. La
jeune fille ne dissimulait pas le malicieux plaisir de ses cils sombres,
qui clignotaient aux paroles du capitaine. Elle s'absorbait dans sa
besogne, avec l'évident espoir de cacher les sympathies de ses regards
timides. Moreau s'aperçut du manège. Il vanta les mérites de Bernard, le
loua d'appartenir au régiment qui, devant Mœsskirch, avait percé la
ligne ennemie pour courir au Danube et rétablir le contact avec le corps
de Gouvion Saint-Cyr. L'homme maigre et gracieusement sévère se cambrait
dans sa redingote bleue, aux souvenirs de sa gloire. Il parut
s'attrister. Les larges lèvres sensuelles s'écartèrent pour un soupir.
Il regarda plus attentivement le camée pendu au ruban de sa montre, et
les quitta.
À la lumière de la haute salle, ils se virent presque isolés. Elle se
força de paraître à l'aise en rappelant les campagnes de son père et
l'histoire de ses cousines lors de l'émigration. Lui poussa vite des
galanteries. Sur la nudité de la nuque il convoitait de mettre des
lèvres qui eussent humé le duvet brun. Elle ne sembla point se déplaire
à l'aspect du visage mâle. Bernard estima que les sombres cils
cherchaient sans hâte à éteindre l'expression de regards qui avouaient
la satisfaction de prévoir un rêve dont il ne se trouverait pas exclu.
D'autre part, il la devinait fraîche de peau, voluptueuse et caressante
à la bouche qui savourerait le frisson de cette chair ambrée. Il mesura
la capacité du corsage. Un grain de beauté se soulevait avec
l'oppression du sein. Ils marchèrent. Elle alla souple et grande, parmi
les plis entr'ouverts de l'ample mameluk bordé de cygne. Assise, elle
eut le buste élevé, les jambes longues, une grâce particulière de la
main qui pût soutenir la fossette du menton. Ses gestes vifs l'animèrent
de toute une souplesse. Le prétexte des paroles couvrait mal leur envie
de se plaire. Il parla de l'honneur et de la gloire, des Romains, de
Scipion et de Moreau, de son beau-frère, Praxi-Blassans; il désigna la
redingote olive en agitation au milieu des uniformes. La voix de Mlle
Lyrisse était douce, profonde quand elle plaignait ses cousines,
Fidélia, Zélie, Florence. Sur leur compte elle savait des histoires
«touchantes»; mais Aurélie les interrompait, s'exaltant à propos de la
politique. Elle prétendit qu'il n'y avait plus à temporiser. Il fallait
que le général se présentât aux troupes, se montrât partout aux côtés
des consuls, marquât sa place la première. Ensuite il irait au camp de
Boulogne. Elle énumérait ses relations à Londres, et adjura le colonel
Lyrisse de convaincre Junot, général des grenadiers, pour qu'il marchât
sur Paris. À cette agitation, Mme Hulot répondait selon une attitude
noble et un langage trivial.
Fidélia, Zélie, Florence! Que ne faisaient-elles point d'admirable!
Bernard continuait à l'apprendre. Elles savaient par cœur les romans.
Elles connaissaient les «mystères impénétrables» du sombre château, la
méchanceté du vampire et l'histoire du moine renégat, qui, sans le
savoir, tue son père à la porte du couvent où le vieillard mendie. Comme
tel de ces héros que Zélie vantait, Bernard refuserait-il de reprendre
sa parole de fiançailles, si la variole subitement défigurait la
promise? Le capitaine assura qu'il imiterait cette constance..., la
variole atteignît-elle Mlle Lyrisse. De la voir rougir instantanément,
il ressentit une forte gaîté. Elle referma sur sa gorge d'ambre les
bordures en cygne de son mameluk. Vainqueur, il la plaisantait dans sa
joie militaire, violente et assidue. Elle se défendit gauchement. Il
apprit le petit nom: Virginie. On les sépara pour les adieux. Le colonel
emmenait sa fille dans un cabriolet chocolat attelé d'une jument
isabelle. À l'escalade du marchepied, Virginie laissa voir sur son
mollet dodu un bas blanc rayé de cerise. Au pas de course, Bernard eût
suivi l'attelage jusque le bout du monde. L'air lui sembla vibrant de
son bonheur, car toute l'attitude de Virginie consentait. L'orgueil
éclairait en lui. Pareille à une proie timide, ne s'était-elle pas
blottie au coin du mur et de la fausse colonne? Ainsi avait-il, au
passage du Lech, acculé le quartier-maître autrichien dans un angle de
la ferme, pour le prendre à la queue des cheveux, le désarmer et le
conduire jusque le cantonnement où manquaient les informations. Chez
l'une et chez l'autre, le même geste de rassembler les épaules, les
bras, n'avait point protégé leur destin. Il se le rappelait; il
triompha, car les Lyrisse possédaient en Lorraine des terres et un
château acquis lors de l'émigration des propriétaires, avec l'argent
obtenu par l'audace de l'aïeul, aux grandes Indes.