cheval roux; et la chenille aplatie du casque se recourbait en l'air.
Plus on approchait, plus se relâchait la ligne ennemie. Les cuirassiers
se distancèrent. Quelques-uns, emportés par l'élan de bêtes meilleures,
franchirent le front et formèrent des groupes autour des hommes
chamarrés. D'autres, au contraire, s'attardaient dans la profondeur. Les
yeux d'or restèrent au niveau de la ligne, en sorte que, pour se rendre
à leur invite, Bernard calcula s'il passerait sans heurt à travers les
premiers audacieux dont il put compter les galons sur les fontes
écarlates. Il chercha de l'aide. À côté de lui, le maigre Pitouët
écarquillait les paupières, pâle entre ses favoris noirs, et fasciné par
l'éclat des cuirasses de bronze. À chaque bond du cheval, il sautait en
selle, la poitrine large. Collés ensemble, les Alsaciens présentaient
leurs sabres bas, des têtes astucieuses protégées par les cimes des
casques. Face au péril, les Flamands allèrent, solides, l'âme haute;
tandis que les Marseillais s'appelaient à tue-tête, hésitaient à choisir
la direction suprême et le choc. En un même tourbillon d'habits verts,
de doublures rouges, de chevaux lâchés, de sabres au corps, parant déjà
les coups prévus, Bretons et Tourangeaux suivirent. Bernard se vit seul.
Déjà il galopait à vingt toises de deux cuirassiers qui se parlèrent. Au
bout d'un poing, le pistolet claqua. Les yeux d'or arrivaient surmontant
les oreilles du gros cheval roux. Héricourt, au sabre, préféra le
pistolet; il aperçut le revers formidable d'une latte levée, et un gant
à crispin qui s'abattit. L'éclair glissa, jusque le canon du pistolet
arraché de la main par le heurt, et l'homme de bronze fut loin
qu'emporta la croupe du cheval roux criblant l'officier de terre
rejaillie. Immédiate, une autre masse équestre s'abîmait vers lui; elle
darda sa lame basse à la poitrine. Ramassé en soi, Bernard haït la
bouche ouverte de l'assassin, et pointant, projeta son âme volontaire
dans l'effort de tuer. Des dents craquèrent, au baiser de sa lame, et la
tête de l'autre se renversa. Vainement l'acier autrichien piquait le
cheval français, qui, d'un écart, déroba son maître. Au poing de
Bernard, la dragonne ramena le sabre tordu. «Ah! ah!» Sa voix de
victoire éclatait. Le lieutenant brandit le fer contre l'espace où
couraient, à distance, des ombres éperdues de cuirassiers; puis il se
trouva seul, secoué par son cheval qui voltait sur place, en ruant. Mais
vite, la jument jacobine de Pitouët sortit des cuirassiers blancs,
enfoncés, rompus; le libelliste vociférait aussi sa gloire.
Pied-de-Jacinthe entraînait un cheval de prise, qu'il défendit d'un
large estoc contre un géant acharné à courir sur sa gauche. Le géant
s'écrasa sur la crinière de sa monture, l'arrêta, et se tordit de
douleur sans glisser de selle. «Rassemblement!» clama Bernard. Sa meute
accourait tout entière: Bretons et Tourangeaux, en un même groupe
d'hommes déchirés, hagards, hurleurs et les cuisses saigneuses pleines
d'entailles; Alsaciens formidables entourant quatre cuirassiers pris,
dont ils frappaient les dos du plat du sabre; Flamands furieux de
n'avoir plus personne à férir avec leurs armes qui dégouttaient d'une
huile rouge. De toutes parts, les dragons quittaient la ligne ennemie,
galopaient. Des duels se terminaient au loin. Le colonel survint et
compta son monde. «Dragons... en bataille!...»
Les hommes s'assemblèrent en pelotons qui se rejoignirent, s'agrégèrent
par escadrons, et la ligne se fixa, brune aux chevaux, rouge aux
poitrines, lumineuse aux casques, frémissante, bavarde.
Au trot de la forte jument pie, l'ancien écuyer mesura les escadrons.
Des alezans s'ébrouaient. Des hommes se pansaient. Les serre-files
faisaient l'appel. Le régiment haleta.
«C'était beau, jugea Pitouët.--Qui manque dans l'escouade?--Béraud...,
Landry!--Morts?--Qui le sait?--Haffner! mort!--Comment?--Oui!--Les
bougres!... Dragons, garde à vous!»
Héricourt se haussa, désireux de voir entre les casques. Les cuirassiers
blancs n'étaient plus que multitude lointaine, cinglée par les éclairs
des feux d'infanterie. Peu à peu la cavalerie française affluait, en
désordre, se reconstituait. Le deuxième régiment s'établit à droite. À
gauche, vers les tonnerres des canons, les dolmans rouges des hussards
défilaient derrière les bicornes du 13e Cavalerie rangé en bataille. Sur
son grand cheval blanc, le petit général trotta. Il ne semblait point
triomphant, mais courut en hâte du côté des hussards.
D'un geste sec il écarta le colonel, qui voulut l'aborder au galop de la
jument pie, et passa outre parmi l'essaim de l'état-major.
À peine Bernard remarqua-t-il cette inquiétude. Soucieux de sa bête
écorchée par le sabre autrichien, il avait mis pied à terre. Les dragons
firent de même; tous croyaient la bataille finie, puisque leur élan
avait rompu la charge des Impériaux, dégagé le flanc de l'infanterie.
Ils se montrèrent, sur la droite les pelotons de chasseurs qui
ramassaient, à travers la plaine, les cuirassiers blancs et les
poussaient contre les feux de salves. Leur besogne s'achevait de la
sorte. Les rangs s'animèrent d'une fièvre loquace. Certains soignaient
les entailles ouvertes jusqu'à l'os sur les cuisses que l'on dépouillait
à demi des culottes. Pied-de-Jacinthe conseilla des bandages mouillés
d'eau-de-vie, et des compresses garnies d'herbes. On déchirait du linge.
Une bosse jaunâtre déparait la plastique nasale de Pitouët. De l'épaule
au coude, la pointe d'une latte avait rayé sa chair. On plaisanta les
blessures, même le lambeau triangulaire décousu à la joue de Tréheuc,
pour qui l'on cherchait le chirurgien occupé dans l'autre escadron. Les
Flamands raillaient les vantardises des Provençaux et la fatigue des
Bretons, qui s'épongeaient le crâne libéré de casque, cependant que ceux
de Gascogne commentaient la tactique du haut de la selle. Les Alsaciens
estimaient les chevaux de prise et fouillaient les porte-manteaux des
morts.
Une clameur salua la course du grison qui secouait le hussard refermant
à deux poings sa tête fendue; du sang noircissait la pelisse écarlate.
L'homme crispait les genoux, se maintenait encore. Des dragons
d'ordonnance abandonnèrent fourgons et prisonniers pour l'atteindre.
Auparavant les mains du hussard s'étendirent, s'agriffèrent au vide.
Après deux soubresauts; qui le rejetèrent du garrot à la croupe, il
tomba dans sa chevelure de sang. Presque aussitôt le cheval blanc du
général reparut sur la pente et rapprocha le petit homme doré, qui cria
de former les colonnes d'escadrons. Dans le val d'où il sortait, on
aperçut les kolbacks des hussards et leurs banderoles écarlates qui
s'amassèrent. Des rumeurs se propageaient à l'est. Le colonel s'affaissa
sur sa jument pie. Il avait retiré son habit vert, qui ne tenait plus
que par une manche à ses épaules. Son bras gauche nu était bandé de
toile.
«M'est avis, garçons, renseigna Pied-de-Jacinthe, que le bouillon
chauffe pour nous. Rassemblez vos rênes. Et ne nous quittons pas dans la
bagarre... L'ennemi rapporte le ruban.»
En effet la rumeur se perpétua. Plusieurs hussards accoururent du fond
jusque sur le plateau où les deux régiments manœuvraient pour offrir des
intervalles entre leurs colonnes. Parvenus là, les fuyards se
groupèrent. Un tiers des bêtes dépourvues de cavaliers accompagnaient
l'évolution de leurs escouades. Celles-ci reprirent le pas, puis
défilèrent au petit trot, sous-officiers en tête. Ils annoncèrent à
Bernard: «Les chevau-légers enfoncent tout... On nous a laissé prendre
en flanc, ça vient par la gauche...» À la suite de ces pelotons, une
foule équestre déborda la crête du plateau, précédée d'une longue
lamentation qui bientôt se divisa en cris distincts. À coups de poing
les hommes excitaient la fuite de leurs bêtes. Détournés par le petit
général, ils filèrent jusque l'issue ménagée entre les deux régiments de
dragons. Là s'engouffrait une cohue de gens qui montaient le troupeau
mélangé des alezans, des grisons, des barbes, des pommelés, des fins
arabes de robes blanches rebelles à l'éperon. Contre le ciel limpide,
les bicornes du 13e Cavalerie et les kolbacks de hussards se
profilaient, pêle-mêle, parmi des mains hautes, des sabres d'officiers
ralliant leurs troupes folles.
Bien que cela parût assez loin, les Marseillais d'abord murmurèrent
leurs craintes. On reboutonna précipitamment les uniformes. Les
Alsaciens se hissèrent en selle. Tous les yeux regardaient l'orient et
le passage de la déroute. Le colonel ordonna de renvoyer, vers
l'infanterie, les prisonniers, les chevaux de prise, sous la garde des
hommes blessés ou démontés. Des convois se formèrent qui partirent vite
emmenant de nouveaux corps ballottés dans les manteaux suspendus aux
sabres de cuirassiers. Ceux-ci les portaient quatre par quatre.
Héricourt prévit que les dragons chargeraient afin de couvrir la
retraite. De la gauche, en effet, le fleuve des fuyards ne cessa de
grossir. Lancés par là, disparus dans une déclivité de la plaine, ils
revenaient tous après un demi-cercle pour retrouver l'appui de la
droite. Inquiets, les Alsaciens examinèrent le lieu où l'ennemi sans
doute allait poindre. Le chef d'escadron fit déployer à gauche en
fourrageurs. On arma les carabines, et l'on attendit, espacés.
L'impression de solitude effraya les hommes davantage. Ils regardaient
derrière le deuxième régiment, qui prépara les colonnes de charge
derrière son escadron de tir. Maintenant la déroute s'écoulait très
loin, sous la protection des deux régiments.
Les fuyards remontaient encore. Hussards cuirassés de brandebourgs,
étreignant des genoux leurs petits chevaux poilus, soldats du 13e
Cavalerie sur leurs hautes bêtes pommelées. Le sabre en travers des
fontes, ils s'injuriaient, commandaient, frappaient à coups de
mousquetons les croupes des bêtes précédentes. Un attelage de caisson
tenta l'escalade du plateau, n'y réussit point. Les conducteurs
coupèrent les traits. La voiture retomba dans le fond sur un tumulte de
gens écrasés, qui hurlèrent l'impuissance de leur rage.
«Ma pauvre vieille, dit Pitouët à sa jument jacobine, on va donc crever
pour le Premier Consul?...» Bernard allait au pas derrière l'étendue de
son peloton. Il annonça que la charge ennemie prise en flanc à son tour
serait facilement ramenée vers le village, où roulait le tonnerre, où
les fusillades se répétaient. Il le croyait, orgueilleux encore de la
lutte victorieuse. Les Gascons le crurent aussi, et les Alsaciens.
D'ailleurs, comme le deuxième régiment les dépassa, ils recouvrèrent la
confiance. Les adjudants majors galopèrent afin de reconnaître le
terrain du plateau où aboutissaient des pentes invisibles, car des
buissons le bordaient. Au delà, c'étaient les étages de collines, et le
pétillement des feux d'infanterie. La gauche s'appuyait idéalement à la
route de l'ouest; plusieurs compagnies de grenadiers, l'arme au bras, y
constituaient une réserve. Mais entre ces compagnies et le premier
régiment de dragons, il subsistait un vide d'environ quatre cents
toises. Le deuxième régiment poussait à droite ses trois colonnes
d'escadrons, un peu divergentes, de façon à partir dans trois
directions.
Par ce vide entre les dragons et les grenadiers, tout à coup sautèrent
les galops d'autres fuyards menés par un trompette imberbe, pâle de
terreur, et suivi de vétérans qui fouettaient leurs bêtes. Quelques-uns
en corps de chemise sanglante se tenaient aux arçons avec l'aide d'un
ami protecteur. Les maréchaux de logis appelaient, menaçaient. Mais un
flot nouveau défonça la formation hâtive, et tout s'enfuit criant: «Les
voilà!...» En effet, parmi une vingtaine de hussards sur leurs chevaux
éperonnés, les premiers schapskas et les flammes des lances passèrent
précipitamment.
Des sabres volèrent, s'abattirent. Quelques pistolets claquèrent. Des
six chevau-légers apparus, toute une ligne de bataille se déploya, en
essor rapide, enveloppa circulairement la gauche des dragons, du nord à
l'est. Grenadiers et collines s'effacèrent instantanément. Le flot des
diables verts occupa l'étendue, sauta les buissons du plateau, poussa
devant lui les adjudants-majors et les vedettes françaises qui vinrent
hagards, sans voix, donner dans les intervalles des pelotons. L'un
culbuta par-dessus la tête son cheval, et resta contre terre, voilé par
la crinière du casque. «À droite... Ralliement!» clama Bernard. «Le
vieil homme! avertit Tréheuc. Là!--Là!--Je vois les boucles blanches.
Gare à toi!--Gare au sabre! Nondain.--Tiens: le feu de sa
bouche.--Non!--Hue donc, rosse!--Demi-tour!--En retraite! cria un
ordre.--Sauve qui peut!--Prends la rêne.--C'est le vieil homme!--Le
voilà!--Appuie sur ma bête, Pitouët!»
Les dragons tournèrent bride, et, sans regarder en arrière, frappèrent,
du plat des lames, les flancs leurs montures.
Ce fut la démence. Le lieutenant n'osait voir, pardessus l'épaule, sûr
que la faux du vieil homme effleurait sa nuque. Il regardait en avant un
carré de bataillon, qui se posta pour recueillir, et les pièces qu'on
dételait sur une petite éminence. Il parut certain que le major vert
envahissait l'immensité du ciel, que ses manches étaient les bois de la
montagne, que son souffle seul pouvait refroidir ainsi les os, mouiller
de sueur les tempes, les mains. Héricourt consentit à la mort, désireux
seulement de ne permettre point qu'on le dépassât dans la fuite. À ses
oreilles ronflait l'ouragan des galops et des voix. À force de bras il
fouettait son cheval avec le fer, il dérobait le mors aux dents de
l'animal; il pensa qu'il ne saluerait plus Aurélie ni son père, ni le
petit Augustin, et se revit nettement dans la gloriette du jardin,
construire des forts en sable, des demi-lunes, des contrescarpes, tandis
que Caroline plantait, en guise d'arbres, des brins d'herbes sur les
glacis minuscules; Caroline en robe à fleurs, Caroline accroupie,
sérieuse, Caroline elle-même, ordonnatrice et sage. L'ombre du vieil
officier gagna cependant une part du soleil, car la lumière s'atténua,
ne laissa de clarté, au milieu de la plaine, que sur les culottes
blanches, les gilets et les buffleteries croisées aux poitrines du
bataillon inclinant ses armes.
Comme la terre, vertigineuse, glissa sous les sabots de la bête
évertuée!
La chair de poule hérissait tous les poils sur les membres du
lieutenant. Plus de salive en sa bouche, et la peau se racornit contre
les os de la face. Il frissonnait de la taille aux omoplates entre
lesquelles l'une des lances du fantôme fouillerait sa chair, à
l'instant.
Ce dura. Il fermait ses yeux brûlants. Endolori par les heures de
cheval, les reins brisés, les cuisses en feu, les mains coupées, il
douta s'il serait fâcheux d'obtenir le repos du moribond étendu contre
l'herbe molle. Aurélie s'était moquée. Buonaparté prenait sa place à la
tête de la Nation. Moreau l'abandonnait. Il prononça: «mourir...», sans
autre sentiment qu'une confiance dans l'accueil de la nature. Il
souffrait tant. La selle râpait ses cuisses, ébranlait son échine jusque
la nuque, coup sur coup. Le casque cerclait sa migraine d'un métal
lourd. Et la foulure du poignet lui causait des élancements qui lui
firent croire sans cesse au sabre du vieil homme vert entamant son bras.
Il souffrait trop. Il renonça, tira la bride, relâcha l'étreinte des
genoux. La bête retint son élan, elle réussit à s'arrêter, renâcla.
Héricourt comprit alors qu'il devançait la fuite générale. Détourné, il
aperçut des hommes accourir, crinière au vent. D'instinct il cria
l'ordre nécessaire. Pied-de-Jacinthe et Pitouët appuyèrent la bride,
accomplirent une conversion. Et les autres, tels les moutons du
troupeau, se bousculèrent à leur suite, se soudèrent, s'alignèrent,
haletèrent. Ils n'en pouvaient plus. L'ennemi?... Était-ce, là-bas, le
bruit de cette multitude hésitante, qui s'éparpillait, ondoyait,
surprise du canon tonnant à la droite française, du carré bastionnant la
gauche, des colonnes de hussards reformés et avançant au pas, des coups
de feu issus d'un buisson, des voix d'artillerie s'assourdissant vers le
village, comme si la bataille reculait au nord?...
À peine s'était-il rendu compte, déjà le deuxième escadron s'emboîtait
au sien; et le colonel poussait sa jument pie contre les fuyards, qui
rétablissaient leurs rangs. Bientôt les deux régiments se trouvèrent en
bataille, face à l'ennemi... «Dragons!... En avant!» On repartit, au
pas. Les chevaux bronchaient. Les hommes étanchaient la sueur; les chefs
multipliaient les ordres. «Tu as mon estime, citoyen lieutenant...
Soldats de ce peloton, qui venez de faire les premiers face à l'ennemi,
vous avez bien mérité de la Nation!» L'énorme voix du colonel
retentissait ainsi; et, se penchant jusqu'à Héricourt, il lui frappa
l'épaule de son bras valide. Bernard gémit... On marcha encore un peu.
Le jour baissait. Des feux s'allumèrent sur les collines. Devant le
front des régiments, la plaine se vidait partout. Des gens à terre
geignirent. Des chevaux sur le flanc broutaient l'herbe... «Le général
Lecourbe a vaincu ce matin le prince de Vaudemont à Stockach!--Et
l'armée de M. de Kray bat en retraite par peur d'être tournée par notre
aile droite.--Vive la Nation!» Des bouches eurent la force de clamer, à
l'ombre crépusculaire, la nouvelle du triomphe. «Le général Richepanse
rejoint.--Engen est pris...--Le général Moreau est là, au village
d'Ehingen...--Nous poussons les Autrichiens au Danube...» Il y eut comme
un bruit d'aigles battant des ailes. Les dragons applaudissaient...
Ensuite tout s'apaisa. Sourdement les chevaux foulèrent l'humus. Des
ombres burent à la gourde. Élément obscur, la division de cavalerie, sur
deux lignes, avançait avec la fatalité d'une mer calme. Le ciel verdit
en haut, dans l'évasure des monts. Bernard regarda briller la seconde
étoile.
À la halte, il glissa jusqu'au sol, tomba sur les genoux dans une
flaque, et s'y endormit.
De minute en minute, un canon grondait à l'occident.
Tout le lendemain, la chevauchée du peloton s'égaya e cette gloire.
Pitouët chanta, malgré le brin d'aubépine au coin de la bouche. Cahujac
énumérait ses prouesses, et Marius décrivait la vigueur des cent
cuirassiers occis par son seul glaive. Corbehem désirait conquérir une
brasserie allemande, boire au tonneau la fraîcheur de la bière
mousseuse. Les Tourangeaux sommeillèrent au roulis du cheval. Ulbach
flattait l'encolure de sa bête. On marchait à la découverte, par monts,
par vaux. Le cadet de Bergerac cassa des branches de lilas qui
débordaient un mur. Pitouët plaisanta le paysan timide au bonnet de
cuir, et son âne, et sa carriole. De casque en casque se propagèrent des
rires qui firent envoler les mésanges des buissons.
Les chevaux burent l'eau vive d'un ruisselet, Pied-de-Jacinthe cueillit
le cresson pour en tasser dans ses fontes. À cause de sa blessure,
Tréheuc avait une mentonnière de coton. Les brides pendaient aux
encolures. Les animaux dociles secouaient doucement leurs crinières.
Yvon mâchait un gros pain de seigle. Flahaut lissait le poil de son
rouan. Les Alsaciens obtinrent que nul ne foulât le blé vert. Et le
Parisien fredonnait:
Clairette au frais minois,
Bergère volage,
Pourquoi rester sage
Au fond du bois?
--Au fond du bois! reprit le chœur des dragons.
Les voix s'étalèrent sur le pays pimpant. Bernard écouta d'abord la
grivoiserie de la chansonnette, qui exprimait la joie des mâles en
triomphe. Mais il s'intéressa mieux à lui-même. Donc il était
l'envahisseur victorieux. Il s'imagina vu par Aurélie. Aimerait-elle son
attitude sur le cheval bai? Il redressa le torse. Son poing foulé la
veille et maintenu dans l'entrebâillement de l'habit lui valait le
prestige d'une blessure noblement dissimulée. Distinguerait-elle ses
cheveux sans poudre, ses favoris blonds sous le casque et la crinière?
Il déplora les taches de son uniforme et la couleur de ses bottes mal
lavées. De cuisantes douleurs renforçaient le désagrément d'un
torticolis. Mais de quelle plaie devait maintenant souffrir le gros
garçon germain? Sa denture avait sauté sous la pointe du lieutenant,
lors de la charge? Entraîné par le galop, Bernard n'avait pu voir la
tête renversée d'où sa lame était sortie tordue. Il se félicita d'avoir,
plus chétif et de taille moindre, vaincu le géant cuirassé de bronze.
Comment s'était faite la chose? Quelle était la physionomie du
cuirassier? Il ne sut guère se souvenir. Ainsi qu'aux campagnes
précédentes, il avait agi, enivré par la furie collective du régiment.
Les dragons près de lui rappelèrent des prouesses merveilleuses. Leurs
sabres avaient, selon ces fables, décapité au vol, éventré, fendu les
corps de l'épaule à la ceinture. Les Provençaux et les Gascons
rivalisèrent de vantardises admirées par les Tourangeaux, raillées par
Pitouët, démenties par les Alsaciens.
Mais tous enseignèrent leurs hauts faits à des fantassins que l'on
rencontra sur la limite d'un champ de trèfle. Ceux-ci répliquèrent de
même. À Stockach, ils avaient accompli des exploits. Ils montrèrent, sur
leurs bicornes, les traces des coups de sabre, et, aux basques d'habits,
les trous des balles. Ils appartenaient au corps de Lecourbe, qui venait
prendre la tête du mouvement vers le Danube.
Harassés, crottés, sales et victorieux, mordant le pain de ration à
pleines dents, ils s'attribuèrent des héroïsmes. L'un jeta devant les
chevaux un bonnet à poils de grenadier autrichien; il en avait pourfendu
le propriétaire. D'autres portaient sur leurs sacs des casques de cuivre
enlevés aux Impériaux. Dans leurs mains noires certains firent sonner
des florins, des ducats conquis aux poches des morts. Quelques-uns
caressaient de riches breloques d'incroyables, suspendues au long de
leurs culottes crevées: «Dis-moi, dragon, en as-tu vu de pareilles sur
la terrasse des Feuillants?--Guigne mes rubis, brigadier!--Cet oignon,
mon pays, pour ma bergère! Hein!»
Ils riaient. Leurs moustaches dégouttaient d'eau-de-vie. Le sang et la
poudre historiaient leurs figures ivres. Il en défila longtemps. Par
colonnes à plumets rouges, par nuages de poussière enveloppant les
trains d'artillerie et les files d'escadrons, cette multitude descendit
des horizons, passa les plaines, escalada les talus, se filtrait à
travers les bois, engorgeait les hameaux, refluait autour, s'y
rassasiait en chantant. Leur liesse couvrait la campagne. La Nation
fourmilla, joyeuse de triompher en des pays inconnus pleins de soleil.
Le colonel de Bernard amena jusque la halte du peloton les voitures
munitionnaires. On distribua le pain et l'eau-de-vie, l'avoine. «Ah!
Monsieur, es-tu content... je demande pour toi la place
d'adjudant-major, le nôtre est aux ambulances, à cause d'une fièvre
quarte. Parole d'honneur, le citoyen général en chef a choisi un bon
garçon. Sans toi, Monsieur, la brigade courrait encore! Tu regardes ça.
Des riens. Un coup de taille.» On lui avait coupé la longueur de sa
manche, que nouaient maintenant des ficelles sur le bras emmailloté de
toiles. Jovial, il gonflait de sa large respiration le plastron rouge,
et lâchait la bride, pour claquer sa culotte de peau. «Hein, mes
garçons. Tu en bois de la gloire, mon fils... Regarde-moi ça qui
s'avance... On va leur en donner, au Danube, de l'eau dans leur vin!...
Toi, Ulbach, je t'ai vu ouvrir la gueule d'un cuirassier très
proprement... je te complimente. Tu les boules, Tourangeau, là,
l'endormi. Sans avoir l'air, il en a accommodé trois pour sa part... Ne
dis pas non... Parisien, toi, tu cries trop, tu manies ton sabre comme
si c'était un riflard! Ça ne fait rien tout de même... Et puis, vous
allez me bouchonner proprement ces oiseaux pendant la pause, et vous
leur laverez les fesses à grande eau. Tu entends, Monsieur...
l'adjudant-major. Allons, ça va, Cette nuit nous marcherons par la
gauche, au levant. Vous respecterez les femmes, les filles, les bourses
et les barriques... Je suis chargé de vous dire ça... Mais je m'en
fous!... Pa.ôle d'honneu.!» Il imita la bouche en cul de poule des
incroyables. Les dragons éclatèrent de rire. Le colonel piqua sa jument
pie, et derrière lui, peu après, les escadrons marchèrent.
La nuit fut joyeuse à travers bois. Avec les autres officiers, Bernard
chevaucha. Le chef d'escadron était un mélancolique qui pleurait une
traîtresse et récitait des vers de Piron, en les augmentant de
polissonneries. Des deux capitaines, l'un grand, silencieux, avait
conservé la mode des oreilles de chiens; tel un épagneul, il furetait
sans cesse, courait le buisson comme si chacun recelait l'ennemi... Sec
et noir, l'autre inspectait les équipements, le harnais, les effets des
hommes, relevait toutes les fautes, sans jamais punir d'ailleurs, mais
enclin à passer utilement les heures. En leurs propos, Bernard ne
trouvait point de méthode pour affermir son caractère. Si les
polissonneries du chef d'escadron amusaient, les élégies sur la
maîtresse insensible n'intéressaient pas mieux que les préférences
littéraires dont il se targuait, les minuties du capitaine maigre, ou
l'agitation de l'épagneul. Cependant, cette nuit-là, ils s'avouèrent
leurs bonnes fortunes, avec entrain. Bernard gardait toujours la
convoitise de très jeunes filles, mais il n'avait guère bouleversé les
jupes que de gaillardes mercenaires. Aurélie le charmait par son
apparence gracile, quasi-enfantine. L'épagneul déclara rechercher plutôt
les amples commères. Le chef d'escadron rêvait d'odalisques et de
gitanas. L'homme maigre ne limitait pas ses appétits. Il se déclarait le
convive de toutes les tables. Quant aux autres lieutenants, ils étaient
d'anciens soldats, balourds, exacts et timides. Leurs étonnements
applaudissaient à tout. On alla par la fraîcheur nocturne au son des
fers battant le sol de la route. Les rires des soldats accompagnaient
les chansons.--On se savait, en marche, derrière les divisions Lorges et
Montrichard, à la poursuite d'adversaires en retraite.
Dès les premières heures du matin, l'ordre fut de trotter; et l'on
dépassa les feux de bivouac illuminant de mille lueurs l'ombre des
vallons. Les silhouettes des sentinelles veillaient contre le
scintillement du ciel. Puis l'allure se modéra, jusqu'à ce que le
colonel, ayant rejoint Héricourt, l'eût expédié en reconnaissance, à
travers les bois que coupait la route. Le peloton suivit.
Quand le soleil eut jailli comme un fruit pourpre de la broussaille, on
reconnut les uniformes verts des chasseurs, puis les dolmans écarlates
des hussards, à droite. Ces deux régiments s'avançaient aussi et
rabattaient dans la largeur des futaies. Plus loin ce furent les
grand'gardes, qui se dissimulaient, et indiquèrent à voix basse la
proximité des Autrichiens. Ni Bernard, ni ses hommes ne ressentirent
d'appréhension, cette fois. Il leur semblait que la chance de la veille
persisterait. Les dragons regrettaient seulement de ne pas avoir pu
conquérir les breloques et les florins que les vainqueurs de Stockach
leur avaient montrés. Ils se promirent d'en gagner aussi. Pitouët le
souhaita. Il expliquait à son ami Pied-de-Jacinthe comment une somme
légère obtenue soit par la vente des chevaux de prise, soit en
retournant les poches des morts permettrait d'ouvrir une imprimerie
parisienne, dans les parages du quai. Ses libelles dévoileraient à
l'indignation publique les complots du Premier Consul contre la liberté.
Populaire, éloquent, il rétablirait le prestige de la Convention et
nommerait Pied-de-Jacinthe lieutenant général. Celui-ci hochait son
casque, affirmativement, ébloui par les gestes maigres et rapides de
l'orateur, qu'enflammait la certitude du succès politique. Du haut de sa
jument jacobine, il déclamait pour le maréchal des logis et le colonel
sourieur, interrompant, de la sorte, les calculs des Flamands, qui
s'associaient en vue de faire venir le houblon badois jusqu'aux
brasseries de Lille, où ils le vendraient à bénéfice, si leurs parts de
prise aidaient à l'achat prochain. Les Gascons rêvaient de bagues à
leurs doigts et de breloques sur leurs ventres; les Provençaux
d'expédier à leurs amis des trophées de victoire, armes et cuirasses qui
attesteraient leurs exploits; les Bretons, les Tourangeaux et les
Alsaciens écoutaient cela en fumant avec respect. Tant augmentèrent les
illusions qu'au premier poste autrichien ils se ruèrent tous sans même
tirer le sabre, mais les mains tendues. Aux coups de feu, un cheval
s'abattit, et le pouce d'un Gascon fut entamé sur la bride. Pitouët
continua de courir aux trousses d'un soldat blanc, qui jeta vite son
fusil pour se rendre et ne fut plus, sous les mains du victorieux, qu'un
rustre craintif couronné d'une plaque de cuivre, en uniforme taché de
cambouis. Ulbach lui fit avouer que le prince de Lorraine occupait
Mœsskirch avec ses forces, dont ce garçon menait une patrouille, que
l'armée autrichienne se retranchait là depuis la veille, à midi. Le
colonel expédia son captif, Pitouët et l'un des Alsaciens jusqu'au
général Lecourbe, avec mission d'avertir tous les officiers qu'ils
rencontreraient en chemin.
Ce mince succès enthousiasma le peloton. Le blessé refusa le retour en
arrière. Il emmaillota sa main arrosée d'eau-de-vie, pansée avec de la
terre humide. Pied-de-Jacinthe assurait à tous que Lecourbe ou Moreau
nommerait le Parisien maréchal des logis. Quant à l'homme dont le cheval
crevait au milieu des ronces en ruant, il se chargea de la selle, de la
bride, du portemanteau et prétendit suivre la colonne jusqu'à ce qu'on
eût enlevé un animal à l'ennemi... Pour ce, d'abord, on décrocha les
mousquetons, et on vérifia les pierres à fusil, puis, d'un seul temps de
galop à travers les arbres espacés, on gagna le soleil de la plaine, que
limitaient encore des hauteurs forestières.
Au nord, vers la droite, un amas de petites maisons garnissait le
plateau que bordèrent successivement cinq fumées tonnantes. À gauche,
vers l'ouest, les bois montaient jusqu'à un village tout clair, le
dépassaient, envahissaient le ciel; en avant de ce village, les foules
métalliques des Autrichiens partout s'attroupaient, et vingt gueules de
canons aboyèrent, car les têtes de colonnes françaises débouchaient du
Sud, au fond. Chasseurs et hussards, aussitôt, se répandirent sur le nu
du terrain, par larges vols d'escadrons écarlates, d'escadrons verts, de
cavaleries trottantes, d'essaims galopants, de fourrageurs égrenant leur
fusillade, afin de conquérir une position favorable à l'artillerie
Montrichard, dont les attelages comblèrent la grand'route, soutenus par
les lignes blanches clés bataillons. Ils s'étalaient contre la lisière
des futaies franchies.
Après le peloton Héricourt, le régiment de dragons déboucha, par trois
colonnes d'escadrons, qui s'étirèrent, obliques; et coururent avec la
jument pie du colonel pour balayer la place des tirailleurs autrichiens.
«Cahujac... Ta bague est au doigt de l'officier, là.--Et ton convoi de
houblon, dans sa poche.--Marius, troun de l'air! Voilà le moment de
collectionner les bonnets à poil pour ta famille.--Pied-de-Jacinthe,
regarde le portemanteau en maroquin du ci-devant qui trotte à nous. Le
prix de tes presses est au fond!--Lieutenant, m'est avis qu'il y a des
petites filles pour vous dans la ville. C'est la flèche d'un couvent
qu'on aperçoit.--Et des commères pour toi, capitaine, au fond des
boutiques.--Messieurs, Messieurs, faites garder les
rangs...--Dragons!...» La jument pie du colonel entoura les pelotons
d'une grande volte. «Bâoum, bâoum!» firent les canons. «Par escadrons,
en bataille!... Dragons..., au trot!...--Bâoum!...»
On se tut. La voix du canon solennisait l'instant. On n'entendit plus
que les bonds du régiment sur le sol. Au soleil bleuissaient les
collines forestières; et les façades des maisons se doraient sur le
plateau de Mœsskirch. On y trotta.
Les géométries humaines se modifiaient, selon les clameurs. La cavalerie
vola comme une poussière multicolore et pétillante. Bernard regardait
l'audace du colonel éperonnant sa bête; les taches fauves sur la robe
blanche excitaient l'adresse des tireurs. Régulièrement ceux-ci
exécutaient un feu de file, puis le demi-tour, afin de rétrograder un
peu. Ils rechargeaient en marchant, s'arrêtaient ensuite, face aux
dragons, pour les insulter d'un nouveau tir inoffensif. Cependant on se
rapprochait. En perçant l'air, une balle agaça l'oreille de Bernard.
Ulbach eut son fourreau de cuir cassé par une autre. Soudain, près
d'eux, le pelage d'un cheval gris s'écorcha, s'ouvrit et saigna, à la
naissance du garrot. La bête rua, puis continua le trot, résignée,
croyant peut-être à un coup de longe. Marius porta d'instinct le bras en
avant, lorsque son casque eût tinté. Il vieillit alors de trente ans
depuis ses cheveux noirs jusque ses favoris noirs. «Ah! Ah!» Héricourt
évoqua l'idée de son caractère et redressa le torse: «Dragons, au
guide!» cria-t-il. Marius dépassait. Le lieutenant se força de constater
les horizons verts et bleuis, la petite ville accroupie au soleil sur
son plateau, la broussaille découverte du terrain, où jaillirent d'une
touffe vingt papillons blancs... Les bestioles chatoyèrent au jour...,
se posèrent, repartirent, montèrent dans la lueur que vint découdre
brutalement un feu de salve. Elles voltigèrent plus loin et semèrent de
taches blanches la stature équestre du colonel. Elles le voilèrent de
leur essaim suspendu.
Les crinières des chevaux en ligne se balançaient au rythme du même trot
alerte, qui faisait ensemble tressauter les mèches noires, rousses ou
grises des encolures, les plastrons rouges des cavaliers, les lumières
et les chevelures des casques, les carabines hautes.
Les yeux de tous se fixèrent enfin sur les rangs de grenadiers
rétrogradant par échelons de compagnies. Bernard se contraignit à
compter les gibernes énormes, les sacs de peau, les jambes
alternativement visibles et dérobées dans leurs grandes guêtres noires.
Il suivit les mouvements de toutes les mains droites élevant la baguette
pour bourrer la cartouche dans le fusil tenu du bras gauche, puis les
gestes qui ouvraient le chien, qui remettaient l'arme au bras. Le
capitaine alors marchait à reculons plusieurs pas, en examinant la ligne
française, par-dessus ses hommes. Un vaste chapeau d'incroyable
chargeait l'énergie de sa figure roide soutenue par le col de crin. Tout
à coup il proclamait le commandement préparatoire. Quelques pas encore;
une syllabe rude, et l'ensemble de la compagnie faisait demi-tour
mathématiquement, s'arrêtait, présentait cinquante visages blêmes,
cinquante bouches bées, cent bras mécaniques, qui, pour mettre en joue,
établissaient, sous les mentons la herse, de cinquante fusils
horizontaux, derrière lesquels paraissaient les cinquante fusils
nouveaux du deuxième rang inclinés sur les autres fusils rabattus.
Quels tocsins dans les cœurs! Comme sous un vent furieux, tous les
casques s'inclinaient derrière les oreilles paisibles des bêtes, tous
ces visages se voilaient des crinières postiches, toutes les bottes se
collaient aux chabraques vertes, tous les genoux se recroquevillaient
derrière les fontes. «Dragons... tête haute!» clamait Bernard à qui
obéissait seul Pied-de-Jacinthe, opposant son vieux visage fataliste au
destin.
Afin de s'estimer noble à cet instant, Bernard n'écoutait point les
coups dans son cœur, ni les chocs de ses pieds tremblant sur l'étrier.
Il s'obligeait encore à ce calcul absurde de compter les guêtres de
l'ennemi, les pointes des baïonnettes, le nombre des sergents, et de
mesurer la distance d'après le rapetissement des fantassins tout à coup
rayés par le zigzag d'un éclair rouge et la fumée grise d'une longue
explosion.
Ruades de chevaux atteints, caracoles de dragons ramenant leurs bêtes en
place, arrêt de l'homme qui blasphème avant d'ouvrir son habit sur la
chemise qu'une très petite tache ensanglante, et l'escadron continue la
marche au péril, sans voix, sans cris, la carabine immobile, le râle aux
bouches sèches...
Les papillons voltigent.
Ils sont deux, trois essaims que la fusillade délogea, et qui
s'éparpillent au soleil, qui se posent sur les roses fleurettes des
bruyères, qui tachent la perspective du pays charmant étendu vers les
bois bleuis, à travers de délicieux buissons, où luisent, imprévues, les
gueules en bronze des pièces autrichiennes. «Oh! Oh!» pense Bernard. Il
découvre les artilleurs marrons, rangés autour. Le boute-feu fume au
bout d'un bras. L'homme de l'écouvillon est à son poste, face à la
roue... Les conducteurs des attelages émergent à mi-corps d'un sentier
creux et lèvent des figures craintives, curieuses. «Dragons... en
fourrageurs! À droite et à gauche... déployez...,» hurle le colonel, qui
passe devant le front de bandière sur sa jument, parmi l'essor des
papillons attroupés; et le voici à terre contre une bête ouverte comme à
la boucherie, alors que du tonnerre ébranle les oreilles et les crânes.
«En fourrageurs!... sur le centre, dragons, déployez...,» clame Bernard,
ahuri au spectacle du gros homme qui se débat, un genou dans la flaque
rouge, une main à terre, qui trouve le courage de commander encore.
Les papillons redescendent, la fumée partie, et voltigent.
Oh! le morceau de viande à l'épaule, qui arrose de sang l'habit vert, la
culotte du petit cadet de Bergerac. Il regarde, crie, se renverse, tombe
de cheval et hurle sur la terre qu'il frappe de ses pieds rageurs. «Feu
à volonté!...» Héricourt entend à demi dans le fracas des explosions et
répète. D'un pli du sol bondissent les diables à schapskas rouges..., et
leurs petits chevaux poilus, et leurs lances. Mais le premier jaillit
par-dessus les oreilles de sa bête effondrée, culbute; l'autre lâche son
arme pour retenir sa mâchoire rompue: les balles des dragons cognent.
Bernard ne sait plus où agir, si vite se succèdent les aventures. Floum!
une hydre hargneuse, la terre, lui saute au visage, avec des branchettes
brisées, des cailloux et des herbes. Le boulet laboure. Comme le
soufflet d'un homme, cela l'enivre de colère. «Ah! mais!... Ah!
mais!...» Il éperonne et galope, le sabre en main. «Cahujac, à votre
poste. Dragons... Feu!... C'est ça... Encore deux par terre... Dragons,
visez au corps... Dragons, chargez vos armes!... Joue!... Feu!...
Trompettes, sonnez le rassemblement... Rassemblement!... Cessez le
feu!...» Autour de lui, la bousculade du troupeau s'évertue pour trouver
son rang. «Dragons, en ligne!...» Une trombe retentit, défonce le sol en
arrière, arrive et passe. Crinières éparses. Lames droites...; c'est le
troisième escadron qui aborde l'hésitation des chevau-légers contournant
les corps des bêtes mortes. «Dragons, en avant..., pour charger...» Oh!
oui, se précipiter dans le mouvement de force qui se lance... Être cela,
cette puissance tonitruante, aveugle et folle lancée contre l'insulte du
canon et les cailloux de la terre. «À nous,
Corbehem!--Flahaut!--Cahujac... Dragons, sabrez!--Ici, mon lieutenant...
les voilà.--Gardez-vous à gauche...--Dragons, taillez les lances!»
Pareils aux figures d'une tapisserie, les chevau-légers ondoient,
flottent, courent, se plissent, s'étendent, s'éclipsent devant l'horizon
lointain et bleu, reparaissent, voilent le soleil. Le galop danse sur la
terre, projette les pierrailles, tape le sol. «Sabrez à droite...» Les
voix se déchirent et se répètent: «Han! Han!» crie Flahaut, dont la
crosse de mousqueton se lève et s'abaisse, se relève rougie. «À moi!»
appelle Nondain, qui fait cabrer son cheval et le dresse contre une
pointe. «Dragons, à droite... Dragons, taillez les lances!» La bouche du
capitaine épagneul se double en largeur, après le passage du sabre
autrichien qui vient de lui fendre la face. La denture gâtée bâille à
travers l'entaille; et voilà que le tueur ricane. Bernard obéit à la
démence. Elle le jette derrière l'homme enfui grâce à l'étalon pommelé.
Vraiment, c'est lui-même que le sabre adversaire injuria. Il se sent la
riposte du capitaine épagneul, ce que veut la bouche agrandie incapable
de crier; et il éperonne. Héricourt gagne. Il gagne; les grains de terre
fouettent le chanfrein de sa bête. Plonger cette lame brandie au centre
du dos vert, par-dessus quoi un œil effaré redoute dans la tête tournée!
Plonger la lame comme le couteau dans la miche, comme les dents au
gâteau, comme les ongles au sein de la fille pâmée. Plonger, enfouir la
lame légère... «Eh hue donc, cheval poussif, on toucherait la giberne...
Hue donc! De l'éperon... Voici les coutures de l'habit, l'usure des
omoplates, la graisse au col amarante, la queue de cheveux poudrés qui
sautille. Hue encore! Tue, tue! Le schapska découvre le crâne. Trop
loin!... Ah! le bandit prépare son pistolet, parce qu'il n'ose volter.
Hue la rosse! Un bond, un bond! Un seul bond... Là! Tue!» En la large
tache verte, la lame perce, plie, glisse et larde l'homme qui, au
hasard, lâche la claque de son pistolet parmi du feu et de la fumée. Le
casque choqué pénètre la chair du front. Bernard reste aveugle sur la
selle. Les sauts ébranlent son échine, et puis cessent. Le cheval
souffle, ses flancs lancent contre les bottes...
À travers les larmes, le picotement des paupières, voici le triomphe
d'apercevoir le vaincu traîné par les étriers, jusqu'à ce que le
schapska, pris au caillou s'arrache du menton. Ensuite, la queue de
cheveux, saisie par la ramille du roncier, y reste accrochée. Et
l'étalon pommelé s'évade, libre de cavalier. Comme il semble grand, le
chevau-léger...
Mort!... Bien mort... Ses gants noircis par la bride... La poitrine
amarante immobile... La peau déchirée du crâne gris... Bouche rasée,
livide... Deux dents y ternissent. Les bottes étaient presque neuves. Un
gros. Entre la culotte et la veste, le bourrelet de chair enfle la
chemise très propre. Il devait prendre soin de mille riens...
Trente-cinq ans. Assez vécu. Tête de cocu. Et le sang? Pas de sang?...
Pas de sang. Ses poches doivent contenir de l'argent, car les
aiguillettes et la torsade de son grade paraissent en or fin. Bernard le
plaint.
Mais on appelle. Héricourt mesure l'escadron qui s'amasse, dans la
prairie vide d'adversaires. Corbehem et Flahaut gardent six chevaux de
prise. Ils annoncent leur bénéfice. Les Gascons achèvent de ficeler sur
sa monture le corps du petit cadet de Bergerac, dont les genoux maigres
bossuent la peau de culotte. Et les autres rient, s'essuient, retirent
leur casque, les pieds hors des étriers. Marius déclame. Les Tourangeaux
murmurent. Arrive le colonel, sur un cheval gris. Ses bottes restent
peintes en rouge par le sang de la bête pie. «C'était chaud, mes
enfants!... En route... Silence!»
Au gré des petits chemins, la colonne vague, prudente, et parfois
s'arrête. Il tonne de toutes parts. Les feux de salve déchirent l'étoffe
de l'air. Plus de papillons aux ronciers. Bernard ne recouvre pas l'aise
de sa tête meurtrie par la balle qui frappa le casque. Il lui semble
qu'ayant prisé du poivre il éternua trop fort; et cela pique
intérieurement son crâne. D'autres souffrent aussi qui lavent des
balafres à leurs joues, qui emmaillotent leurs mains. On vide les
gourdes.
Lui cependant voudrait savoir ce que devient la bataille. N'est-il pas
vainqueur de l'homme laissé à terre. Il désirerait agir encore, prouver
son excellence par d'autres morts d'adversaires. Où incline la chance?
Personne ne sait. Le capitaine aux oreilles de chien, qui porte
soigneusement sa tête liée de toiles, ne peut même pas regagner
l'arrière des lignes, tant l'on ignore où l'ennemi chevauche.
Au sortir d'une combe, on retrouva les géométries des bataillons. Tout
se poussait à l'ouest du pays, sur les pentes boisées montant au
village. Les demi-brigades de la division Lorges escaladaient,
éparpillaient des tirailleurs contre un front d'artilleries fulgurantes,
d'où coulaient encore des colonnes autrichiennes. Celles-ci descendaient
des ruelles jusqu'aux vergers. Et c'était là un choc énorme
d'infanteries qui fourmillèrent, enveloppées de tumulte et de feux.
Mais, du nord jusque les bois du sud, la cavalerie française se repliait
au pas. L'attaque de l'aile droite manquait. Seulement les hussards, les
chasseurs et les dragons avaient nettoyé le terrain devant Mœsskirch. La
place demeurait nette jusqu'au ravin qui borde le plateau supportant la
ville. De là les projectiles arrivèrent. Ils remuaient le sol et
poussaient les pierres dans les jambes des chevaux. L'écorce des arbres
éclatait. On se hâta. On repassa la position de l'artillerie française.
Plusieurs canonniers étendus, face contre terre, faisaient l'éternel
somme à côté des affûts en morceaux, des roues brisées, des chevaux
morts Les vingt pièces autrichiennes tirant à l'ouest du village avaient
détruit immédiatement la batterie. L'effort de la division Lorges
tendait à conquérir ces hauteurs, qui commandaient le champ de bataille.
Les dragons ne firent qu'une brève halte dans les bois. Ils défilèrent
entre les bataillons du général Montrichard, qui, émus par la canonnade,
attendaient, en silence, derrière les faisceaux, le mouvement de la
division Vandamme encore en route à l'extrême droite pour déborder le
plateau de Mœsskirch. Les tambours battaient sourdement la caisse,
quelques hommes restaient assis sur les fougères, la tête dans les
mains, beaucoup tâchaient de dormir étendus, d'autres brossaient leurs
bicornes. Ils ne parlaient pas. Cependant, au passage des dragons, ils
questionnèrent, anxieux: «Le canon vous balaye aussi?--Pas tant. Nous
venons de ramener leur cavalerie...--Pourquoi rentrez-vous, alors?--On
ne peut pas tenir sous le feu. Le cheval du colonel a été emporté.--Vous
êtes balayés, quoi?--On te dit que non, sacré Gascon. Salue des
vainqueurs.--Qui reculent.--Puisque nous allons à l'aile gauche,
soutenir la division Lorges, butor! N'y a que la cavalerie pour remettre
l'Autrichien à la raison, et redresser l'épaule aux fanfans.--C'est tout
de même pas le bétail qui en a gagné, de ça, sur le cuir des
Impériaux.--Ni de ça.--Ni ça!» Les fantassins montrèrent encore les
bijoux conquis à Stockach sur les officiers du prince de Vaudémont et
les écus en poignées dans leurs mains sales. Tous ensemble ils tapèrent
leurs poches qui rendirent des bruits d'argent. La rivalité des armes
s'exaspéra. Les dragons répondirent. Héricourt supporta mal le
ricanement des officiers qui encouragèrent à l'ironie leurs soldats. La
démence de la lutte troublait encore ses yeux. L'homme tué par son
sabre, les deux dents sous sa lèvre rasée, la graisse débordant
au-dessus de la culotte, il ne cessait pas d'en garder l'image présente
à l'esprit. Il se savait capable de victoire et d'orgueil. Ses
sentiments le glorifiaient. Sur cette image de l'ennemi mort, c'était
son caractère qui se dressait, noble, fort. Il regarda deux capitaines
insolemment et arrêta même tout à fait son cheval, laissa filer le
peloton d'avant-garde. Les deux officiers cessèrent de rire, mais leurs
lèvres se pincèrent. Bernard regarda la méchanceté de ces hommes qui
tripotaient leurs fourreaux de cuir, de manière provoquante. Ils les
trouvait médiocres et injustes. Il les prévit à terre. Leur graisse
aussi déborderait la culotte dans la boursouflure de la chemise blanche.
Leurs dents aussi seraient découvertes par le bâillement suprême de la
mort. De ses reins à sa nuque la colère frémit. «Quoi donc, lieutenant?»
C'était le chef d'escadron élégiaque; il précédait l'état-major
régimentaire. Il toucha le cheval de Bernard et le fit avancer.
«Rejoignez vos hommes, Monsieur. On va déboucher. Ne vous occupez pas de
ces faquins... Allons, j'ai ordre de reconnaître avec vous le terrain.»
Bernard garda le silence. Le chef d'escadron continua de dire. À son
avis, l'affaire se dessinait mal. Ni Vandamme, ni Moreau n'arriveraient
à temps. On ne pouvait mettre de pièces en position. Lecourbe jurait
contre Vandamme. Quinze de ses canons avaient été démontés coup sur
coup. À gauche la division Lorges reculait. «Il va falloir trotter sous
la mitraille, Monsieur. Nous y resterons sans doute. Mais la mort
n'est-elle pas la fin des maux? Si l'on pouvait seulement se croire
pleuré par de chères larmes sincères. Heureux jeune homme. Vous ne
connaissez pas la honte d'être trahi par une maîtresse adorée. À ce
moment toutes mes peines se réveillent. Mon cœur saigne. Je pense à
l'étreinte criminelle qui la réjouit. Peut-être, à cette heure,
favorise-t-elle l'autre de ses transports passionnés; et elle ne pense
point à la détresse d'une âme sensible qui s'en va périr de désespoir.
Si vous retournez à Paris, jeune homme, allez lui dire ma dernière
pensée. Elle se nomme Charlotte Desvignes. Son hôtel est rue du Regard.
Vous trouverez ici sur ma poitrine l'anneau de sa chevelure.
Promettez-moi de le lui rapporter... Car tout m'avertit que ce jour
verra la fin de mes tortures...» L'homme sensible tira cette mèche de
son habit et la baisa. Elle reposait dans une poche de satin vert,
brodée de paillettes: «Aurélie!» se rappela Bernard. Non. Elle
l'intéressait moins que la fureur retenue. Comment ces officiers
n'avaient-ils pas lu en sa figure la beauté d'un caractère!... Le chef
d'escadron continua l'élégie. Bernard ne l'écouta point.
Ils rejoignirent le peloton. Cahujac insultait l'infanterie. Corbehem
assura que les officiers de M. de Nauendorf qu'ils allaient combattre
n'étaient pas moins riches que ceux du prince de Vaudémont. Ils
reviendraient aussi avec des florins et des breloques de prix. Il leur
fallait seulement le courage de vaincre. Flahaut encore s'indignait en
abattant sur les fontes ses gros poings. Ah! c'était une même fureur.
Marius proposait de revenir en arrière, de charger les insulteurs qui
n'osaient pas quitter l'abri des bois, tandis qu'eux, pour la deuxième
fois, allaient sortir à découvert. Pitouët, qui reparut alors, renvoyé
par le général Lecourbe, exaspéra les autres en contant quels quolibets
l'avaient assailli sur la route. Tous évoquèrent leurs exploits. Les
Alsaciens vociféraient des injures allemandes. Le colonel ne les calma
point. Souillé de sang et de terre, le bras en écharpe, parce qu'il
s'était luxé une seconde fois dans la chute, il vint se mettre à leur
tête pour cette reconnaissance du terrain. Lui invectiva l'état-major.
On le chargeait d'une besogne propre! celle de traverser, dès le premier
avantage, les lignes ennemies, d'atteindre les bureaux du monopole
impérial pour la navigation du Danube, situés dans un village entre
Tuttilingen et Sigmaringen, d'y lever une contribution de guerre, et de
fournir l'escorte qui accompagnerait les fonds jusque le quartier
général de Gouvion Saint-Cyr, où l'on attendait cet argent pour garantir
les délégations de certains fournisseurs. Ainsi l'on allait se battre
afin de remplir la poche de ces marchands que ne contentait plus le
papier de la République!
Il lâcha les rênes pour se claquer librement la cuisse, communiquer sa
colère à l'homme sensible, perdu, lui, dans le rêve, et qui tâtait
toujours, sous son habit, le sachet vert.
Nulle vocifération ne s'interrompit lorsque, soudain, le couvert manqua
et qu'il fallut gravir en ligne de fourrageurs la pente difficile. Le
colonel injuria rudement chacun. Corbehem menaçait les hommes, piquait
du sabre leurs chevaux pour les faire courir. Cahujac et les Gascons
criaient sans qu'on les entendît, tant hurlait la canonnade dont le
bruit uniforme était de temps à autre décousu par les feux de file.
Bernard grognait et préparait tout haut les insolences à dire pour le
lendemain, où il provoquerait les capitaines. Mais une branche craqua,
se déchira, s'abattit le long des pierrailles, parmi sa jupe de folioles
neuves. Un boulet perdu l'arrachait. Héricourt revint à la notion du
péril. Exaspéré, il galopa, désireux d'apercevoir. Sa bête franchit une
montée, et, par delà, ce fut l'aspect de la seconde bataille, entre deux
cadavres de soldats; l'un était couché sur le ventre, la tête trouée
au-dessus de l'oreille, et la moitié des boutons manquaient à ses hautes
guêtres noires; l'autre, sur la croix de ses buffleteries blanches,
vomissait encore du sang frais avec une grimace d'enfant blond qui
tousse, bien que ses mains inertes restassent sans crispations, et ses
yeux écarquillés sans lumière. La fourmilière des infanteries grouillait
partout, crachant les éclairs de sa fusillade. Les colonnes françaises,
à plumets rouges, reculaient lentement. Des compagnies revenaient en
arrière parmi les clameurs des serre-files, aux sons des tambours. Le
long du rang, des hommes s'écroulaient soudain d'une pièce dans leurs
habits bleus, en perdant leurs bicornes. D'autres quittaient l'escouade
et s'asseyaient à terre, pour déboutonner leurs guêtres, découvrir la
blessure. En haut d'une charrette rustique, un chirurgien donnait des
ordres aux aides hissant sur la paille de la voiture un garçon qui
poussait des cris atroces et se débattait, gigotait. Vers ce char à foin
se hâtèrent de toutes parts des soldats qui soutenaient leurs bras
rompus, qui étanchaient avec la main le sang jailli de leurs faces.
C'était une cohue folle de gens à demi nus montrant de loin leurs
ventres crevés, les viandes de leurs jambes entaillées, pleurant et se
bousculant. Un caporal brandissait le moignon de son bras d'où sautait
le sang par les veines coupées, et riait, frénétique, parce qu'il
aspergeait ainsi les figures, les épaules. Héricourt éperonna. Bientôt
il joignit une bande de combattants. Les poils des poitrines suaient
entre les blancheurs de la chemise ouverte. Tous parlaient ensemble
confusément, riaient, jasaient. Aux rainures de leurs baïonnettes
l'huile rougie découlait. On lui cria des ordures. Il demanda vainement
leur colonel, à défaut du général Lorges. Ils haussèrent les épaules, en
sautant comme des gamins joyeux, en dansant. L'un toutefois rechargeait
son fusil. Alors ils s'empruntèrent leurs épinglettes et leurs
tire-bourres, sans prêter plus d'attention au cavalier. Bernard avança.
Plus loin, des prisonniers autrichiens se gardaient tout seuls. Assis en
rond, ils allumaient leurs pipes, abrités par un talus, et desserraient
leurs blancs uniformes. Ailleurs un aide de camp français débarrassait
son cheval mort de la selle et de la bride. Il vidait les fontes de
menus objets personnels, tabatière, bourse, flacon de liqueur à goulot
d'argent, liasse de lettres. Il répondit au lieutenant que l'on ne
savait plus où était personne, qu'on pénétrait dans le village, mais que
le canon des hauteurs enfilait les rues et qu'on allait en sortir. Il le
pria de lui dire son nom, et même de signer un papier témoignant de la
perte du cheval, afin que l'intendance lui remboursât le prix. Cependant
il assura que la cavalerie pourrait se déployer à droite du village, au
milieu d'une belle prairie que l'ennemi n'occupait point. Il offrit d'y
conduire les dragons, si on lui prêtait une monture.
Ainsi fut fait: derrière Bernard toute la colonne de cavalerie
progressa, sans que le colonel, Corbehem, ou Flahaut, eussent cessé
leurs querelles. On côtoya deux compagnies de la 38e demi-brigade qui
formaient réserve. Les soldats montrèrent ceux de leurs bataillons
engagés en avant et que huit pièces d'artillerie couvraient de
mitraille. Dans les jardins du village la fusillade crépitait à toutes
les haies, sur les murs. Les plaques de cuivre aux bonnets autrichiens
faisaient là de belles cibles. On apercevait dans la rue des tonneaux en
tas. «La 67e!» criait-on... Bernard se retourna. D'un fond la
demi-brigade arrivait, au pas de course. Tous ses plumets rouges
dansaient au même rythme des mouvements; toutes ses guêtres blanches
sautaient ensemble les troncs d'arbre, toutes ses basques d'habits
volaient pareillement, toutes ses baïonnettes s'abaissèrent. Alors,
depuis les bois du sud jusqu'au village, la masse humaine afflua,
enveloppée dans une même clameur, penchée dans la même direction,
sillonnée par les mêmes passages de la mort. Elle monta, se rua,
hurlante. Elle crépita de ses feux. Elle écrasa ses premiers rangs
contre les murailles; elle assaillit les maisons, fut entamée par
l'artillerie, raclée par les feux de file, défigurée par les salves de
mitraille, creusée par un angle d'infanterie blanche qui s'enfonça. Les
majors, sur leurs montures, semblèrent comme des îlots emportés par le
torrent d'habits bleus, de bicornes à plumets rouges, par la clameur
divine qui voulut atteindre la crête suprême. Là-haut, contre la tempête
de cette foule, les bois meurtriers soufflaient des nues de fumée
blanche et des langues de flamme. Mains crispées aux armes qu'on
enfonce, bouches béantes, étincelles des yeux, râles des gorges
enferrées, abois des chefs, élan des corps poussés par la force panique
de l'élément, figures sexagénaires d'enfants tueurs, narines troussées
sur les rictus cruels, cris des baïonnettes tordues contre les os, rosée
sanglante échappée de crânes ouverts, pleurs des lâches pourfendus,
rires insanes des assassins assouvis, essors des déments, balafres
ouvertes comme des bouches neuves à travers les grimaces des figures
ahuries: Bernard les voit. Puis, aux appels des ordres, il éperonne,
bondit, dégaine, saisi par le galop des dragons, la querelle des hommes,
les voix furieuses et la clameur étendue de la Nation. La terre qui
tremble fuit vertigineusement sous les sauts de l'escadron. Les casques
s'échevèlent. Les chevaux rivalisent. Le ciel se fracasse, l'univers
tonne d'une seule colère. Passent les arbres, les prés, les champs, les
murs des jardins où pétillent les feux de salve. Le ciel accourt. Les
maisons grandissent. Le tonnerre éclaire. Pourquoi le troisième dragon
a-t-il une soudaine épaulette de sang sur son habit vert. Quel vent
couche à la fois le jeune garçon piqué de taches de rousseur, le noble
brun, l'homme à la tête nue, qui vident les arçons et disparaissent. Oh!
la rue déserte où toutes les croisées crachent du feu, où caracolent les
bêtes sans cavaliers, ou Pitouët de son maigre bras sabre contre la
porte close d'une ferme la bonne figure poupine du petit Autrichien
blotti derrière sa baïonnette inutile. Un trait de sang raye le joufflu
qui s'écroule. Et quel ouragan de fer, de bêtes, d'hommes, de cris,
traîne après lui le courage du lieutenant penché, la pointe tendue vers
les gaillards blancs qui lèvent la herse de fusils. Cela fulgure. Des
chevaux plongent dans le mouvement qui court et s'enfouissent avec les
culbutes des cavaliers aux bras battant l'air. D'un grand coup Bernard
renverse un homme gros et la vaisselle bouleversée de ses armes. Un
fusil claque encore d'une fenêtre à volets rouges. Et voici la libre
route, sous les bois ombreux, les sauts blancs des fuyards, à travers
les buissons d'où jaillissent les feux espacés. Hop! Hop! Les bois
filent. Le tonnerre s'éloigne. Les senteurs des bêtes suffoquent. Les
dragons râlent. Les fusillades lointaines pétillent. La route gronde
sous le galop. Quelle soif racornit la langue, dessèche les yeux qui
voient néanmoins la pièce autrichienne roulant derrière son attelage au
milieu des artilleurs bruns. Hop! Hop! Le sabre brûle la main, et le
gant colle à la peau. La selle rompt l'échine et les os. Lequel? Le
vieil qui assure son tricorne et arme son pistolet, ou l'autre qui fait
volter son cheval isabelle. Gare au vieux dont le regard malicieux
chatouille l'aisselle. Hop! Le cheval enlevé se dresse contre la claque
du coup, et puis rue.
Et le vieil artilleur creuse son ventre pour éviter la pointe qui crève
l'habit brun, le jette à terre lui-même, troué comme papier. Hop! Hop!
Les bois filent et s'abaissent. Le sol se déroule. Le pays qui tourne
fait une couronne autour du galop, autour du cerveau en triomphe. L'air
enivre. Le ciel brille. Les faibles fuient. Comme on est fort sous le
fouet de la crinière échevelée, au haut du cheval évertué. Si la soif ne
rendait pas la bouche pareille au cuir brûlé! On descend sur le pays. Et
la maison blanche luit dans les verdures. Ah! le parti qui se sauve!
Tricornes dorés, et ses beaux habits blancs doublés d'écarlate, ses
chevaux de prix. Hop! Hop! Les pierreries de leurs breloques! Les
montres à sonneries! Les florins dans les bourses de soie. Et la valeur
des coursiers nerveux! Comme grandissent leurs dos, les chapeaux. Leurs
queues de cheveux sont comiques à ballotter en rubans noirs. Corbehem
ton charroi de houblon! Pitouët ton imprimerie! Marius tes panoplies!
Cahujac tes tabatières et tes bagues! Hop! Hop! Il ressemble à
l'insolence de la division Montrichard, celui dont la manche est chargée
d'or! La canaille a donc partout une figure qui nargue sans reconnaître
l'excellence d'un caractère. Il se retourne. À la bouche, ce pli, le
même, insulta les dragons. Ton épée! Jamais! Pas de quartier. Ça
t'apprendra à te moquer. Hop! Hop! La Nation couvre le pays d'un seul
cri. La lame est longue, et le seigneur avisé. Allons-y du pistolet...
Bel homme, Monsieur! Bien des dames roulèrent leurs petits seins nus,
certes, sur ton profil qu'écrase le feu enfumé de ce pistolet! Attrape!
Encore! De quoi! Pare donc celui-là. Ah! brute... Mais ici... Tu serais
content. T'y voici. Ton masque de sang sur ton nez cassé te rend laid,
Monseigneur... Tousse, va, tousse. Tords ta bouche qui verdit. Cahujac a
fini le sien aussi. La jambe remue avec l'éperon doré.
Quand les dragons eurent mis pied à terre devant un grand mur, Bernard
ne les empêcha point de retourner les poches des morts. Sa joie de la
gloire l'exaltait, et tout de suite il rit, il se réjouit des tabatières
à miniatures, des bourses pesantes, des montres à doubles cuvettes entre
les mains des cavaliers déboutonnant les cadavres. Mais rien ne lui
donna tant d'aise que la ressemblance du tué avec le plus insulteur des
capitaines de la division Montrichard. De sa douloureuse colère les
soupirs heureux lui déchargèrent la poitrine. Enfin il respirait sans
honte, sans étranglement à la gorge. Là gisait bien le lâche, malgré
qu'il eût, au lieu de l'uniforme bleu à revers, un bel et vaste habit
blanc doublé de pourpre, des culottes cramoisies engainées dans le bas
dépassant les bottes. Certes il parut plus grand; mais c'était le même
dédain de la bouche tordue sous le voile de sang liquoreux qui
s'épanchait de la plaie nasale, d'une autre ouverte au travers des
sourcils. Bernard ne pensait point à la bourse, tant il sentait en lui
l'essor du bonheur. Toute haine s'éperdait. Les nerfs se détendirent.
Les muscles se débandèrent. Il aspira la fraîcheur. Un Gascon dépouilla,
pour lui, le vaincu; et il reçut sa part de riches bibelots. Des dragons
tirèrent les bottes des morts et les enfilèrent à la place des leurs.
Ils dansaient, les bras en astragales. Ils hurlaient des ordures.
L'excitation du combat ne s'atténua point. Marius embrassait son cheval,
qui s'effaroucha. Les Marseillais empaquetèrent les tricornes et les
habits blancs, trophées à vendre. Ils dansaient avec leurs grosses
bottes. Le chef d'escadron seul restait à cheval et contemplait le
sachet vert. «Eh bien, la mort ne nous a point délivré?...» lui demanda
Bernard. L'homme sensible fit un geste de désespoir, glissa de selle.
Aux brigadiers réclamant de la boisson, il conseilla d'enfoncer la porte
du grand mur. Par le travers du chemin, les trois cadavres gonflaient
déjà leur linge de batiste, et leurs dentelles, leurs culottes
cramoisies, leurs bas de soie. Au loin, en arrière, sur les collines, le
deuxième escadron restait à cheval, la carabine haute, et d'autres
silhouettes équestres pénétraient l'épaisseur de la forêt. Les langues
cherchaient une salive absente. Corbehem cassa la serrure. Ce fut un
jardin, une courte allée d'ifs. Entre les battants rabattus, les chevaux
entrèrent aussi.
Les vedettes installées, les bêtes à l'abri, on gravit un perron, on
enfonça un volet... Des cris de terreur s'évadèrent de l'ombre. Vingt
femmes à genoux se pressaient. «Trinken!» dirent les Alsaciens.
Rires des soldats qui se gaussent et entrent: «Rosalie, faut pas crier,
ma belle...--Hé bagasse, ma chère!...--Pitchoun, voilà ta
Catherine!--Bonjour, Cydalise.--Peste, la jolie fille, brigadier!--De
ces dames qui m'embrasse?--Les pécores sont grasses du corsage, Dieu me
damne!--Cousine, n'eus-je pas l'heur de vous baiser les doigts à
Tivoli?--Aux galeries de Bois?--Je te reconnais, ma tante!--Tu me dois
un baiser, friponne!--Et à moi.--Allons, ma tante, n'aie pas
peur.--Fais-lui un enfant, troun de l'air, un enfant de Marseille!--Et
un de Cahors!--Étrangle-moi, fille du Danube, mais il faut que je te
laisse un petit parisien!--Bas les pattes, et ris à la France.--Mazette,
les tétons de Diane!--Infortunée, viens dans mes bras, je protégerai tes
beaux flancs contre cette soldatesque...» Et le chef d'escadron
recueille l'infortunée, par les poignets, prestement la dénude, l'étale,
écrase de sa pesanteur les cris, les râles, les griffes et les coups de
pied. Pitouët étreint une grosse servante qui l'insulte et le couvre de
crachats. Cahujac renverse et trousse celle dont se voient seules les
jambes maigres. Les cris allemands se croisent. Les Français collent
leurs visages de sueur et de poussière aux joues pâles, aux trembleries
des lèvres. Les mains noircies arrachent les fichus, cassent les lacets,
déchirent les linons sur les épaules apparues. Vingt couples se pressent
à terre dans un bruit de sabres, d'éperons, de quolibets, de râles et de
baisers tumultueux. «Sacrifions à Vénus, enfant! ta pudeur charmante!»
Ainsi, par la bouche de Bernard, s'exprime il ne sait quel souvenir de
roman licencieux. En même temps sa droite noue deux poignets frêles de
fillette, sa langue boit le sel des larmes jaillies, ses dents mordent
la cerise des lèvres, muettes. Sous son attaque, l'enfant fléchit,
pâlit, s'affaisse. Lui tombe à genoux près de la victime inerte. La
tiédeur, l'odeur, grisent encore son ivresse de gloire: il veut aimer du
même élan qui tua.
Les voix se taisent. Un cri cependant d'adolescente déflorée; une lutte
sourde, des jurons crapuleux; et les vaincues résignées assouvissent,
jusqu'à ce qu'un loustic, annonçant son triomphe, lance le «cocorico»
guttural. Des rires répondent. «Vive la nation! il sera de Paris, le
chérubin!--De Cahors, ici.--Vive la nation! Il sera de Tours.--D'Arles
en Provence, mon bon!--Vive la Nation! De Péronne, en Picardie!»
Du haut en bas de la bâtisse, des corridors, des chambres, des
escaliers, des salles et des cuisines, le cri de la France salue sa
vigueur. Les dragons trouvent drôle de jeter ainsi la semence de la race
au sein des vaincues! Ils se l'annoncent, plus victorieux qu'après la
mort des hommes.
Entre ses mèches éparses, la pâle face de l'adolescente marqua seulement
une douleur à l'instant où la passion l'entama. Pieusement presque,
Bernard recouvre la petite blessée, qui s'éveille, en épouvante. Il
regarde les clairs yeux bleus. Il recule et trébuche dans son sabre...
Que va-t-elle dire? Rien. Mais sur cette figure il semble que viennent
de passer toutes les hontes et toutes les haines. Il reprend son casque,
et il s'en va, incapable de paroles ou de joie, peureux de sa voix qui
résonnerait. Il emporte l'image de l'enfant aux cils sombres, mince
loque humaine affaissée dans sa robe de percale à raies brunes que
dépassent les jambes grêles en bas bleus drapés.
Dehors, les dragons se précipitent vers la clameur du trompette. Tout le
régiment se range sur la route. Pitouët annonce: «Il y en a de chaudes
qui vous attendent! des filles!» Le ciel tremble sur l'orage énorme de
la bataille que roule l'horizon d'occident. Les ceinturons se rebouclent
sur les culottes ensanglantées. On coiffe les casques. «À cheval! À
cheval!» L'homme sensible décachette le pli de l'estafette et lit haut.
«_L'officier commandant l'escadron conduira son détachement à toute
vitesse, sur la rive du Danube, entre Tuttlingen et Sigmaringen. Il
s'informera des bureaux de la navigation, les occupera, s'emparera de la
caisse et des fonds, qu'il fera mettre dans une voiture réquisitionnée à
cet usage, et expédiera le tout, sous bonne escorte, par Tuttlingen, au
quartier général du corps Gouvion Saint-Cyr. Il mentionnera par écrit
que cet envoi est destiné, selon l'ordre du général commandant l'armée,
au payeur de ce corps qui doit verser, le 20 floréal, un acompte de
trente mille livres aux fournisseurs de blé militaire représentés, à
Bâle, par l'agent de la maison Héricourt._»
«Boire! Boire!» implorent les hommes. Personne n'a trouvé les caves ni
la source. «Tant pis! Par pelotons... Au trot... Marche!» Les sabots
lèvent la poussière de la route blonde. Les crinières sautillent. Les
bidons vides heurtent les crosses des mousquetons. Comme les langues
râpeuses grattent le palais sec; l'amour altéra les gorges davantage.
«C'est pour mon père!» pense Bernard qui raisonne malgré la torture de
la soif. Là-bas, passé les bois et les pentes, il aura l'or pour les
Moulins et l'eau pour sa bouche. La soif! Mais Cahujac lève au soleil le
rubis de sa bague armoriée; Marius brandit le tricorne à galons dorés;
Corbehem fait de la musique avec la poignée d'or qu'il verse dans ses
fontes, alternativement. Les Alsaciens gardent à la main leurs sabres
tordus, tant ils tuèrent. Ils ne peuvent les remettre au fourreau; ils
comptent les crânes fendus selon le nombre de brèches sur les lames.
Pitouët propose à sa bête de le porter au jour de son sacre.
Pied-de-Jacinthe écoute, ébahi, l'éloge de Gracchus Babeuf, scandé par
le trot dur de la jument jacobine. Elles se voûtent cependant les vertes
épaules harassées! La poussière saupoudre les uniformes. Les casques
penchent. Les chevaux bronchent. Les bras s'étirent hors des manches
crevées. Le silence clôt les bouches sèches, et la salive colle les
lèvres.
L'escadron trotte. Les bois se déroulent. Les fantômes des châteaux
s'éclipsent dans le paysage enfui. Au loin s'atténue l'orage de la
bataille. «J'ai conquis l'or de mon père! la dot de mes sœurs, la
fortune de Praxi-Blassans. Mon sabre a conquis la gloire et l'or!» se
répète l'âme glorieuse de Bernard, qui revoit le chevau-léger mort dans
la prairie. Les deux dents ternissaient sous la grosse lèvre béante. La
graisse enflait la chemise blanche entre la culotte et le justaucorps.
Et comme il ressemblait au capitaine insulteur, ce noble autrichien que
le pistolet abattit. Hé sa montre qui sonne! Quatre heures. Le soleil
décline. Les florins de la bourse font mal à la cuisse endolorie déjà
par la selle. Gloire! Gloire!
Derrière le régiment, qui porte les brassées d'étendards? Le canon
gronde par tout l'occident. Gloire!
Le joyau sur le doigt de Cahujac: Gloire! Le tricorne doré sur le
portemanteau de Marius: Gloire!
Les florins qui sonnent dans toutes les fontes: Gloire!
Les taches de sang vierge sur les culottes de peau; Gloire!
Elle avait de bien jolis yeux bleus: Gloire! Des cils sombres sur les
yeux bleus: Gloire! Et un petit ventre chaud, comme ventre de colombe:
Gloire!
Gloire! Gloire!
La République projette, au bout de sa force, les dragons, griffe léonine
sur la proie des campagnes où rêvent les blancs villages, où frissonnent
les champs de mai, où brillent les fleurettes. La griffe s'allonge:
Gloire!
Voix de la Nation qui tonnez dans le ciel allemand: Gloire!
Étire plus loin ta griffe, République, plus loin, jusque les eaux du
fleuve qui abreuve les villes impériales... Gloire! Gloire!
«Au galop!» Gloire!
Abaissez-vous, collines. La Nation passe: Gloire!
Et nous aurons l'or d'Autriche, l'or à l'aigle double, que pèsera dans
son trébuchet l'ancêtre aveugle! Gloire! Gloire!
«Gloire!» scandent les sabots des chevaux, les chocs métalliques des
bidons et des éperons. «Gloire!» chante à tue-tête l'âme de Bernard
Héricourt. «Gloire!...»
Or, l'ombre s'étant alourdie sur les campagnes, ils entrèrent au soir,
dans le bruit du fleuve. Les chevaux trempèrent leurs crinières. On
remplit les casques. Gloire!
Lui put boire au fleuve.
Délice de se rafraîchir avec l'eau de la terre conquise... Boire la
gloire!