VI

«POUR L'OFFICIER SUR SCHOPPFHEIM.--_Dans le cas que M. le lieutenant

Héricourt arrive jusqu'à Schoppfheim, il s'assurera si tous les ponts

ont été coupés, si les ennemis ont passé dans le village. Il enverra un

sous-officier rendre compte au général Moreau de tout ce qu'il aura

appris. Il enverra en même temps le maître de poste ainsi que les

lettres et paquets. Jusque cet endroit, il marchera avec précaution.

S'il rencontre des partis ennemis, il les sommera, au nom de la

République, de se rendre. M. le lieutenant prendra tous les

renseignements possibles sur la marche des ennemis, sur leur force et

sur la direction qu'ils ont pu tenir. Il aura soin de demander s'ils

appartiennent au corps du général Kray. Dans le cas que le lieutenant

Héricourt rencontre l'ennemi ou s'il a des renseignements importants, il

enverra en toute hâte prévenir le quartier général. Sa reconnaissance

sur Schoppfheim étant finie, l'officier viendra rejoindre son régiment,

qui se dirige sur Waldschut et Engen._»

* * * * *

En relisant cet ordre, Héricourt s'assura qu'il n'avait rien omis de son

devoir. Les vingt-cinq dragons étaient réunis hors le bourg traversé. Il

ne voulut pas apercevoir les deux volailles pendues par les pattes à

l'arçon de Pitouët, ni connaître pourquoi des gens montraient le poing à

Marius, en consolant une grosse fille échevelée, débraillée, qui

rentrait avec peine dans sa maison. Parmi les sacs juchés en une

carriole à deux chevaux, le maître de poste attendait le signal du

départ sous la surveillance de Pied-de-Jacinthe, qui rassemblait ses

rênes. Nondain toussa. Corbehem à moitié ivre dormait en selle. Yvon et

Tréheuc mâchonnèrent du lard cru; leurs mains crasseuses en tenaient les

tranches avec le cuir des brides. Les Alsaciens fumaient leurs pipes,

rêvaient. Flahaut, les doigts dans la poche de sa culotte, comptait

sournoisement des monnaies mal acquises.

Une brise retroussa les brins épars des crinières pendues aux casques.

Bernard ne lâchait pas le papier de l'état-major, couvert d'une écriture

lourde dont les éclaboussures tachaient la pâte bleuâtre... «Tu diras,

Pied-de-Jacinthe, que, le 7 floréal, dix chevau-légers du général Kray

ont poussé jusqu'ici, qu'ils laissent les ponts intacts; que le maître

de poste avait caché un sac de dépêches italiennes, que l'ennemi arriva

le 7, pour repartir le 8 à trois heures du matin, qu'on n'en a point vu

depuis; mais que les têtes de colonnes autrichiennes marchèrent cette

nuit-là en vue d'empêcher sans doute le passage du Rhin. Elles ont

changé de direction quand les chevau-légers leur eurent signalé nos

postes d'infanterie, sur la rive droite.» Pied-de-Jacinthe compta sur

ses doigts le nombre de choses à retenir.

Comme des plis pénibles se formaient au front du vieux soldat, Bernard

crut préférable d'écrire. Dans son calepin, présent d'Aurélie, il

gardait une plume d'oie court taillée, une fiole d'encre plate sous étui

de maroquin. Il rédigea sa lettre contre le bois d'une porte, avant de

se remettre en selle. Il y apporta du soin, car il voulait obtenir que

Moreau le prît à l'état-major. À cause d'influences que Buonaparté

faisait agir dans le dessein d'imposer au général ses créatures de

l'armée d'Italie, Moreau avait prescrit à Bernard Héricourt de garder

son rang à la brigade. Néanmoins il lui confiait la mission précise de

reconnaître le pays à l'extrême gauche du corps central et d'adresser

directement ses rapports au chef de l'armée. Fâché de cela, Bernard

avait fini par comprendre que son colonel averti lui laisserait de

l'initiative. Depuis, c'était la peur de mal remplir sa charge. Les

autres officiers de la brigade l'isolaient en extrême-pointe. On se

faisait, lui sembla-t-il, un malin plaisir de l'abandonner à lui-même,

dût-il se voir enlever avec son détachement par les coureurs ennemis.

L'ironique jalousie des supérieurs le vouait à ce destin. Se plaindre?

Il se fût par là reconnu lui-même incapable du rôle. Il dut lancer

constamment des partis à la recherche de l'escadron qui se dérobait pour

ne pas soutenir ses reconnaissances.

Il hésita, contre la porte peinte en vert, à confesser dans la lettre

ses craintes. Des larmes noyèrent les yeux de vingt ans. Lorsqu'il

revenait au bivouac, n'entendait-il pas les capitaines furieux grogner

derrière lui, le traiter de blanc-bec et de «protégé des dames».

Aurélie, la petite incroyable au zézaiement ridicule, intriguait-elle

pour qu'il obtînt l'occasion de briller? Et cela, plus que son travail,

son caractère, lui valait donc les bonnes grâces de l'état-major!

En piaffant, le cheval de Pied-de-Jacinthe lui rappela l'exemple du

vieux soldat résigné, aux gros yeux bleus et aux favoris plats. Bernard

remit le billet militaire, sans y rien joindre d'allusoire. Les chevaux

de poste agitèrent leurs grelots sous le fouet du paysan. Il blêmit

devant le gros pistolet que le maréchal des logis tira de sa fonte. Et,

à travers un joli chemin creux fleuri de printemps matinal, tout

s'ébranla.

La Forêt-Noire allongeait jusque le pays de Brisgau ses bois de hêtres

et de chênes, ses longues colonnades de sapins. Les chevaux se suivirent

à la file dans les descentes herbues. Fredonnant des chansons

provençales, Marius roulait des yeux humides vers la visière de son

casque, et sa main brune, étendue, caressait l'odeur suave de l'air. Les

Bretons écoutaient, peureux de leurs bêtes, au moindre écart. Pour sa

jument Pitouët ne cessa de tenir des discours jacobins, qui

flétrissaient Brumaire. «Va, va, ma grosse, comme Caligula, je te fais

consul; tu vaux l'autre!» Il la félicitait de ne point avoir tiré dans

Paris la calèche des triumvirs, et lui tressait pour cela les crins,

coquettement. Par bandes, les mésanges jaillissaient des aubépines

neuves. Les sabots des chevaux foulaient les bruyères roses et leurs

queues balayaient les insectes effleurant leurs croupes. Epanouies entre

les mailles de cuivre de la jugulaire, les joues de Corbehem

s'enluminaient plus. Il soufflait au large vers la fin des perspectives

forestières ouvertes sur des campagnes riches de verdures pâles et de

vignobles. À travers ce pays, démontra le lieutenant, on gagnerait le

Danube, si les Impériaux cédaient à Stockach, où il avait combattu sans

bonheur l'année précédente. Et par les vallées du fleuve, la vigueur de

l'armée forçant les villes, franchissant les bois, passant les rivières,

atteindrait la puissance autrichienne au cœur.

Il s'obligeait à ces leçons de stratégie, pendant la route. Il

expliquait l'avantage des positions, le motif de leurs courses, et

comment ils éclairaient la marche à gauche des infanteries en plaine.

Telles les mains d'un grand corps aveugle, ils tâtaient le pays en tous

sens pour avertir des obstacles, des embûches, du péril. Héricourt

tâchait qu'ils pussent concevoir la beauté de sentir leur âme de trente

mille hommes.

Ils l'écoutaient peu. Cela renforçait la tristesse du lieutenant.

Pareils aux Alsaciens, la plupart jouissaient simplement de dominer à

cheval les piétons, de terroriser les fillettes allemandes au seuil des

maisons de bois; de croire leurs bras capables de triomphe et de

meurtre. Certains, comme Marius, comme les Gascons, ajoutaient la

satisfaction de briller par le casque et de tordre leurs moustaches

effilées. Bretons et Tourangeaux, résignés à la tâche obligatoire,

allaient, l'âme béante, soucieux d'éviter la punition, de faire le

moindre astiquage, de découvrir du lard ou des noix, de dormir en pleine

paille fraîche, sans la corvée des vedettes, à l'image du bétail,

Pitouët eût voulu que la précellence de son esprit étonnât le lieutenant

et lui attirât des faveurs. Nul d'entre eux ne paraissait lâche,

cependant. Depuis des semaines, ils disaient prendre leur parti du

hasard et ne pas trop craindre la mort où ils entrevoyaient la fin des

ennuis, quelque gloire. Surtout ils s'avouaient contents d'avoir perdu

le souci quotidien. Le chef pensait à leur place. Ils n'avaient plus à

prévoir le chômage, ni la faim solitaire dans le galetas du pauvre. On

pourvoyait à leur vêtement, à leur manger. Ils ne luttaient plus d'heure

en heure pour la conquête du salaire dérisoire. Et cela munissait d'une

aise nouvelle les conscrits. Au bivouac, ils discutaient fréquemment les

mérites de leurs races diverses.

--À preuve, opinait Tréheuc, que le général Moreau est de Morlaix, en

Finistère, où je me porte natif.

--Peuh! revendiquaient les Alsaciens, il y a dans l'armée trois généraux

qui sont nos pays: le citoyen Richepanse, de Metz; le citoyen Molitor,

de Hayange en Moselle; le citoyen Ney, de Sarrelouis... Sans compter le

général Lecourbe, du Jura. Nos cousins vous commandent.

--Le général Vandamme, du corps de Lecourbe, sort de Cassel en Flandre,

pays de mon oncle, dit Flahaut. J'ai un cousin dans la puissance.

--C'est tout de même ceux de Lorraine et d'Alsace qui sont à la hauteur.

--Le marquis de Grouchy et le comte Decaen, nos ci-devant seigneurs,

commandent aussi, protestèrent des Normands. Mais ceux du Midi, et les

Parisiens, ça vaut pas grand'chose!

--Les Parisiens ont trop de vices.

--Ingrat, ils enfantèrent la liberté!

--En même temps que ces Marseillais dont tu répètes le chant; pitchoun!

--Et que les Girondins morts pour la vertu!

--Vive la Nation! Tous les morceaux en sont bons! Corbehem se flattait

d'offrir, par ce cri conciliant, l'occasion de trinquer avec la bière

badoise.

Ainsi, plusieurs jours, ils allèrent par les routes des forêts. Les

pommes de pin roulaient sous les pas des chevaux. Les bûcherons

partagèrent du fromage dans la salle obscure des chalets. On écoutait

bruire les petites sources. On admira les horloges de bois en vente chez

tous les paysans à pipes de porcelaine. De minuscules personnages

sortaient sur des balcons ajourés au couteau, lorsque sonnaient les

heures; ce qui émerveilla les Bretons plantés devant le miracle, leurs

grands sabres pendus derrière les bottes, sous les basques de l'habit

vert.

Les chevaux burent dans les auges de granit où les lavandières cessaient

un instant de rincer le linge, tandis qu'Ulbach, leur montrant sa

denture, les interrogeait. On commença de craindre l'ennemi. Le

détachement cerna les villages avant d'y pénétrer. Marius chanta moins.

Assez loin sur la droite, sur la gauche, au sommet des crêtes, le long

des rideaux de chênes pouvant abriter les tireurs autrichiens, les

Gascons, flanqueurs de la colonne, bavardaient à peine. Le sixième jour,

à midi, Pitouët ayant poussé le galop de sa jument jacobine vers un

hameau où il pensait boire du vin blanc, faillit heurter, au détour

d'une ruelle, un haut cheval qui supportait un gaillard vert, plastronné

d'orange et coiffé d'un schapska. Entre le schapska et le plastron, il y

avait une figure rousse, étonnée, balbutiante. Pitouët chercha d'abord

dans sa mémoire à quel corps de la République pouvait bien appartenir le

quidam. Au bout d'une seconde, seulement, il imagina que l'intrus devait

être l'ennemi. D'abord ils s'étonnèrent l'un de l'autre; puis, d'un

silencieux mais commun accord, ils tournèrent bride, chacun, et

piquèrent des deux, sans demander leur reste. Pitouët dégaina cependant;

comme il n'entendit point claquer de pistolet, ni bondir de galop, il

retourna. En tabliers de coton rouge, des paysannes regardaient

craintives, par une grande porte entr'ouverte. Pitouët acquit le sens

qu'il représentait la Nation. Il appuya sur la bride et revint au pas,

armant sa carabine. Le cœur lui sautait dans l'habit, la sueur coulait

du casque. Héroïque, il arrêta sa monture; mais sa voix morte ne réussit

pas à questionner les femmes aux corsets de toile bise. «Pitouët, se

dit-il, reste là. Tu dois à ta dignité de mourir en Romain...» Il

attendit le retour du quidam au schapska. Ses pieds tremblèrent sur les

étriers. Il envia le calme de la jument qui, paisible, secouait les

mouches en remuant tour à tour les quatre jambes.

C'était un délicieux hameau, fait de cinq maisons en terre blonde, à

chevelures de chaumes, à volets bruns, à balcons de bois. Sous les

escaliers extérieurs pendaient des cages où roucoulaient d'aimables

tourterelles. Une herse occupait la droite du chemin gras creusé

d'ornières. Les feuilles se jouaient du soleil et du vent. Quelques

poules vaquaient à leurs affaires, la patte prudente. Pitouët constata

nettement ces choses. Il s'assura dans une pose noble, les brides au

coude gauche, la carabine en travers, le sabre suspendu par la dragonne

à son poignet. Il prêta l'oreille. Les jacasseries des oiseaux amoureux

couvraient tous les bruits. «Attendons!» se conseilla Pitouët, redevenu

peu à peu lui-même et prêt à rire de la double fugue en sens inverse qui

avait éloigné les adversaires. On l'appela. Pied-de-Jacinthe rassemblait

sa troupe. Le vieux soldat avançait doucement: «Toi aussi, tu l'as vu,

le b...! Réponds!... Ah! tu as perdu la langue, mon garçon. Donc tu l'as

vu. Je connais ça. Dans deux ou trois jours tu sauras que l'on ne se

fait pas de mal entre éclaireurs, si l'on se rencontre seul à seul, ou

deux contre deux. À quoi que ça servirait?... Alors... Faut boire un

coup, ça te rendra la langue: _Fraüen! Weiss wein? Geben Sie mir

bitte_...» Les yeux peureux, les femmes apportèrent une bouteille. Elles

s'empressaient, pâles, actives pour essuyer les verres. Pied-de-Jacinthe

empoigna la fiole et la tendit à son soldat. «Rengaine ton sabre, et

enfile-toi ce liquide!... Là... _Danke_! c'est la Nation qui paye.

J'écrirai au citoyen Premier Consul qu'il envoie acquitter le mémoire.

En avant, Pitouët. Surtout ne casse pas la bouteille; et qu'il en reste

pour ton supérieur!»

À la sortie du hameau, passé quelques arbres, ils reconnurent les

Bretons à droite, les Alsaciens à gauche, et Pitouët retrouva ses mots.

La chevauchée quitta le buisson, se réunit sur un plateau. Les pentes

boisées continuaient de descendre à l'est jusqu'à la rivière grouillant

au fond du terrain le long d'une petite ville tout en tuiles brunes. Ses

fumées montèrent dans le soleil. Héricourt imagina que l'ennemi devait

couvrir la place. Souhaitant l'appui de l'escadron, il envoya Marius et

quatre Marseillais afin de reprendre contact. La ville étendue dans le

ravin semblait pacifique. À l'ombre de la colline, les verdures claires

d'une promenade publique s'alignaient, retroussées par le vent. Bernard

se remémora les règles des traités d'armes sur la reconnaissance des

places. Il jugea bon de pousser jusque ce jardin, derrière lequel une

esplanade pouvait servir de champ à un parti de cavaliers. On

déborderait ainsi, par la droite, cette position.

Qui envoyer? les plus lestes!...

--Cahujac! Les Gascons!...

Héricourt expliqua son dessein. Le petit homme au teint brûlé, à

l'haleine forte, devança la fin du discours et l'acheva. Son bras vif

enserra dans un geste les maisons, la promenade, la rivière et les

montagnes.

--Si tu rencontres l'ennemi, brigadier, recommanda Bernard.

--Je l'enfonce, té!

--Si tu peux.

--Bagasse! si je peux? Si je veux! Pour mon escouade! Dragons, à gauche!

En file... Au trot... Maarche!... Oui, mon lieutenant. Compris. Compris.

Les cinq drôles s'éloignèrent vite, et ne voulurent entendre davantage.

Déjà ils décrochaient de la bandoulière leurs mousquetons, et mettaient

la main aux yeux, méprisaient d'imperceptibles adversaires. Bernard les

suivit de toute son attention. C'était son premier acte d'officier, la

reconnaissance de cette ville où l'infanterie de la division comptait

rafraîchir. Il importait qu'il nettoyât les abords et que son escadron

la couvrît. Son régiment devait aussi parvenir derrière lui, afin de

garnir la crête ouest de ce vallon où afflueraient bientôt les

fantassins. Depuis vingt-quatre heures, on entendait par moments des

feux de file découdre l'air. Pour passer l'Alb, il avait fallu tirer le

canon. Sans la voir il sentit que l'armée entière, se concentrant par

les vallées des ruisseaux, les routes, les versants, les pentes, les

flancs des forêts, allait au nord-est, vers les lignes d'Engen à

Stockach, défenses naturelles qui fermaient le bassin du Danube. Certes

des colonnes s'allongeaient sous les bois, débouchaient des villages

entrevus à l'horizon du sud. Bernard traînait aux sabots de son cheval

la Nation en marche. Il se devina le pivot de l'aile gauche enveloppante

qui rabattrait sur le centre de Lecourbe, les Impériaux, attaqués de

front par Moreau. Régiments à l'assaut, escadrons à la charge, batteries

accourues, forces réelles, ses idées s'agitèrent, tandis qu'elles

imaginaient, à défaut du regard impuissant, les actes des Gascons

disparus au coin du bois de hêtres.

Là, Cahujac évitait les souches abattues. Des excréments humains, des

traces de feu, des épluchures, des semelles arrachées lui prouvèrent le

récent abandon d'un campement. Il fallait que les troupes autrichiennes

fussent nombreuses pour s'être cantonnées ainsi hors la ville. Il

avertit les Gascons qui modérèrent l'allure de leurs bêtes et se

concertèrent. Ils n'admirent point les précautions du brigadier.

Leurs yeux actifs s'excitaient, leurs paroles rivalisaient de bravoure.

Mais ils finirent par se reprocher des faiblesses anciennes, afin

d'insulter aux avis de la prudence: «Sais-tu si on ne nous guette pas,

dans le bois?--D'abord Gouvion Saint-Cyr descend vers nous du

Nord.--Oui, le lieutenant a des ordres pour toucher sa droite.--Ces

brigands-là seuls nous séparent de lui.--Brigadier, laisse-nous entrer

là-dessous, à deux, pour voir.--Et si on nous déborde?--Faut pas avoir

peur.--Le peloton nous soutient!--Toi, mon bon, reste ici, pour

communiquer.--Alors quoi, je suis un propre à rien?--Bon sang, de bon

sang, je te commande!--Motus.--Ils peuvent venir par le ravin, là.--Ou

glisser à travers le buisson.--Hé, puisque le peloton nous soutient!--Et

Gouvion Saint-Cyr avec ses 25.000 hommes qui sort, à notre gauche, de la

Forêt-Noire.--Et Sainte-Suzanne derrière lui avec 20.000 encore.--Et

Moreau qui nous appuie, sur la droite.--Moi, mon bon, je me sens

30.000.--Va, va, le général Richepanse ne nous laissera pas dans la

mélasse. C'est un Lorrain. Les Lorrains et les Gascons, c'est fait pour

s'entendre.--Allons, qui avance?--Silence, toi. À Landrecies, tu as

manqué de nous faire prendre par les Autrichiens de Clairfayt, en

gueulant comme ça!--Ça m'a rapporté un coup de feu dans la cuisse.--Dans

les Hollandes, sous Pichegru, nous avons enlevé, la nuit, tout un

bataillon batave, parce que les sentinelles

éternuaient.--Chut.--Motus.--En voilà qui galopent.--Où ça?--La

carabine!--Chut!--La carabine!--Gare à ta giberne!--Attention!--Au

bois!--Il y a trois chevaux.»

Ils s'y mirent à l'abri; ils se regardaient en faisant les braves. «Bon,

murmura Cahujac, ils nous arrivent. Faut un prisonnier pour les

nouvelles! Attention. Ce n'est plus l'heure de penser à sa bonne

Catherine! Quand je sifflerai, nous foncerons!» Ils râlèrent. Leurs

genoux serraient les flancs des bêtes «Les sabres!» chuchota Cahujac!

À ce moment, les chevau-légers s'engagèrent entre les arbres. Leurs

montures les secouaient. Ils se hâtèrent.

Sous leurs schapskas écarlates, ils montraient des figures anxieuses,

des yeux clignés, des bouches entr'ouvertes. De longues lances à flammes

jaunes gênaient leurs mains. Au trot dur de leurs bêtes, ils

approchaient. On put compter les boutons dans la bande des culottes

vertes. Une lance s'embarrassa parmi les branches. Ils crièrent des

jurons allemands, et, comme la flamme jaune se déchirait aux aiguilles

de pin, les deux autres cavaliers se retournèrent, tirant sur les

brides. Cahujac siffla.

Cris. Injures. Et les bêtes caracolèrent aux piques furieuses des

éperons. Cahujac pointa dans le plastron amarante de l'homme qui avait

le poing tenu par les lanières de la lance empêtrée, lequel, de suite,

expira, toussant la vie. Il resta suspendu à sa lance et au sapin; la

tête pencha contre l'épaule. Son cheval docile ne bougeait. Pour une

entaille à la croupe, un alezan rendu fou emporta son grand cavalier

dont les branchettes basses arrachèrent le visage, malgré qu'il se

vautrât sur la crinière afin d'éviter le sabre d'un Gascon à la

poursuite. Celui-ci n'entendit pas les cris des camarades, et la lance

du troisième chevau-léger lui pénétra dans la nuque avec la moitié de la

banderole jaune. Aussi le grand échappa, et le Gascon, enlevé des

étriers par le coup, lâcha son sabre, tomba, gardant au col le fer de la

hampe rompue. Mais les dragons éperonnèrent leurs bêtes. Le chevau-léger

franchit un buisson. Les dragons sautèrent après lui. Personne ne cria

plus. On râlait; les fourreaux couraient en éraflant les troncs d'arbre.

Cahujac, d'un revers de sabre, tailla la giberne du fuyard qui jeta sa

hampe brisée, dégaina malaisément. Or, un cadet de Bergerac, qui avait

le meilleur cheval, parvint au flanc. Son barbe, entraîné par l'exemple,

rivalisait, les naseaux sur la croupe de son émule hongrois. «Cadet,

cria Cahujac Hardi!» Alors le cadet présenta le casque au coup probable

du chevau-léger. Soucieux de ne pas abîmer l'animal de prise, il ne

frappait point, le sabre prêt à la parade. Ce fut un instant de course

passionnante. Les joues du cadet se colorèrent. Il rit presque; car, le

fugitif occupé surtout de sa vitesse, et redoutant les représailles de

quatre hommes qu'il entendait le rejoindre, ne menaçait plus. Soudain,

par-delà les arbres, on reconnut les crinières et les carabines d'autres

dragons. Le chevau-léger leva la main, jeta son sabre et tira les rênes.

Il se rendit au cadet de Bergerac, qui, le feu sur les joues, les yeux

joyeux, criait à tue-tête: «Je l'ai! je l'ai!»

Marius était là, entre des Marseillais. L'on arriva sur le chemin.

«Troun de l'air! Mon garçon, tu tireras bien trente écus de la bête, et

l'homme te vaut les galons.»

Chacun souffla. Les chevaux écumaient. Les figures saignaient, à cause

des épines et des ramilles qui avaient fouetté les visages des coureurs.

Blond et gras, le chevau-léger ne parut point autrement contrit.

«Malin! lui dit Marius, tu ne risqueras plus ta peau avant la fin de la

guerre. On va l'envoyer au chaud.»

L'Autrichien ne comprit pas. Il déboucha sa gourde et offrit du geste

aux dragons, avec un bon rire.

Au retour, ils virent l'ennemi mort, toujours suspendu par sa lance à

l'arbre. Le sang de la bouche béante rougissait le drap vert d'une

manche. Sans faire chanceler le cadavre en selle, le cheval broutait les

jeunes pousses de l'arbre. On retrouva débarrassé de son habit, de son

casque, assis à terre, le dragon atteint. De lourdes larmes ruisselaient

au long de sa figure adolescente. Il fermait la plaie avec ses doigts.

On déchira sa chemise pour un bandage; on le hissa sur la bête. Après on

repartit au pas. Cahujac et le cadet coururent devant, le prisonnier

entre eux. De lui, Bernard sut que la ville était pleine de troupes

dissimulées dans les jardins et la promenade publique. Presque aussitôt,

le soleil pénétra l'ombre qui, dans le bas du val, obscurcissait les

verdures. Il éclaira les feuilles. Il dora la terre. Il étincela contre

des métaux alignés. Héricourt dut admettre que c'étaient les fusils des

soldats en bataille. Heureusement, Marius avait rétabli le contact de

l'escadron qui arrivait au trot.

En tête galopaient le colonel et ses officiers. Suivi du prisonnier,

Bernard Héricourt fut au-devant d'eux. Son orgueil craignit un blâme du

supérieur, gros homme de quarante-cinq ans, jadis écuyer du duc de

Luxembourg, et qui, lors du 10 juin, avait conduit les sans-culottes à

l'hôtel de son maître, afin d'y recueillir la correspondance. La

Convention l'avait récompensé en le nommant officier de remonte. Il

avait gagné ses grades ensuite dans les Flandres et dans les Hollandes,

en sabrant. Il lisait à peine. Sa haine des royalistes lui avait valu de

la faveur, non moins que sa bravoure contre leurs alliés.

--Eh bien! Monsieur, cria-t-il de loin. Et il frappait sa cuisse de son

gant lourd.

Le lieutenant parla.

--Plus haut, Monsieur! Plus haut! Je n'entends rien!...

Bernard haussa la voix fièrement.

--Bien... Bien! dit le gros homme. D'ailleurs, vous êtes, je pense, plus

que moi le maître du régiment. Que devons-nous faire?

--Mon colonel...

--Moi, je chargerais cette canaille...

Il désigna la ville encaissée dans le ravin, au bas des pentes. Bernard

tenta de l'éclairer sur la folie d'une telle manœuvre.

--Monsieur, je dois toucher aujourd'hui la droite du général Gouvion

Saint-Cyr. Je connais mes ordres, s'il vous plaît. Cette bicoque fait

obstacle. Il faut l'enlever.

--Notre prisonnier appartient au petit corps qui défendait avant-hier le

passage de l'Alb. Ce corps a usé d'artillerie.

--Monsieur... Je me f... de leur artillerie, moi! Il est une heure.

Avant cinq heures, je dois avoir pris contact avec les flanqueurs du

général Gouvion Saint-Cyr. À deux heures, nous déboucherons de la

vallée, au nord. Capitaine, va reconnaître le terrain. Le régiment

marchera en colonnes, par pelotons... Une fois en bas... On se formera

en bataille devant ces prés, où tu aperçois de l'infanterie... Monsieur,

rejoignez votre escadron.

La fureur gonflait les veines de sa face rouge. À la fin des phrases, il

claquait la culotte de peau enveloppant sa large cuisse.

Bernard Héricourt revint jusque son peloton et transmit le commandement

à Pied-de-Jacinthe. Pourquoi le colonel le haïssait-il?

Ce fut un moment pénible. Il se crut abandonné du monde, et le désastre

envelopperait, en outre, son régiment. Mourrait-il? Irait-il, captif,

périr d'ennui dans une forteresse des monts Carpathes, après les marchés

indéfinies sous les quolibets allemands des villageois. Et ses hommes,

de quelle façon le jugeraient-ils, ayant écouté les paroles du colonel

qui, pour un peu, eussent qualifié de couardise la prudence. Héricourt

n'osa plus voir ses Gascons, ni leurs figures égratignées, ni ce blessé

pâlissant entre ses cravates de toiles rougies, à chaque pas de sa

monture.

L'esprit du lieutenant ricanait, ironique envers soi: Aurélie était le

sentiment! Zulma, l'amour! Bonaparte, la gloire!... Pitouët injuria «le

nouveau Cromwell», dans le discours tenu à sa jument jacobine. La gloire

qui allait finir dans la défaite du régiment éclairé par leurs soins! Le

caractère!... Scipion! Marius! César! Les aigles! Où sa grandeur en cet

instant? Il s'interrogea. Sa grandeur était de subir le sort, résigné,

sans murmure, sans violence. Il se vit comme une ruine que les vents

assaillent. Et dans cette ruine, un barde solitaire touchait la harpe en

chantant la magnificence de sa faiblesse.

Néanmoins le colonel, cette brute, n'avait point lu trois des livres qui

enseignent la guerre. Quelques bassesses et des trahisons civiles

l'imposaient comme chef à Bernard Héricourt, qui portait en soi la

faculté de vaincre. Proclamer aux soldats l'injustice, les prendre à

témoin, supprimer l'imbécile, et préparer, en dépit de tout, la victoire

de la Nation!... Il méprisa la nuque épaisse de l'ancien postillon et

ses gestes d'écurie. Il se surprit à frapper du poing son cheval pour

une désobéissance futile. Enfoncer sa lame dans cette nuque épaisse,

débordant le col écarlate de l'uniforme... ah!

La colonne suivait un chemin à travers bois. La poussière montait du

sol, saupoudrait les habits verts, le poil des montures, le cirage des

bottes. Le silence des hommes devint solennel. Chacun, à part soi,

appréhendait la peur prochaine du combat. Aux cimiers trop droits, aux

crinières trop raides, à l'attention qui évitait toute faute minime dans

la conduite des bêtes, Bernard devina cette angoisse contenue. Les

soldats réunissaient le total des chances possibles en exécutant avec

scrupule les prescriptions réglementaires. Ils rectifiaient l'emmêlement

des brides. Ils lâchaient aussi le bouton de veste qui gênerait l'aise.

Plusieurs raccourcissaient les étrivières, afin de sentir l'étrier comme

un piédestal solide pour le geste de mort. Les Gascons seuls bavardaient

encore, cherchaient à voir par le travers des files le bout de la route

et le hasard. Les Alsaciens tâchaient de grandir en se redressant. Ceux

de Marseille au contraire se ramassaient, déjà prudents, à l'abri des

encolures. De toute l'inquiétude de leur œil bleuâtre, les Bretons

questionnaient les figures des chefs, des camarades, comme si l'on

pouvait leur dire le sort. Froids, les Flamands s'assuraient de leur

assiette en selle et prenaient une attitude de colère grave. Les

Tourangeaux essayaient de ne rien connaître, la tête basse, les yeux

clos, déjà prêts à s'endormir du sommeil définitif tout accepté. Bon

chien de troupeau, Pied-de-Jacinthe s'assura que les mousquetons se

décrocheraient facilement, que les sangles ne glisseraient point. Les

rides plissant sa vieille figure aux favoris gris, il côtoyait le

peloton, sans hâte, sans paresse, méthodique; puis vint trotter à la

droite du Parisien qu'il chérissait, lui donna des conseils mal entendus

par l'homme nerveux, blanc déjà comme la craie, et que son col étrangla.

Un commandement, deux, dix, se répétant au long de la route; et, pareils

aux leviers d'une mécanique immense, les escadrons évoluèrent sur le

pivot du centre.

On galopa derrière une ligne faite de crinières noires, de gibernes

dorées, de portemanteaux bouclés, de croupes animales. On croisa l'élan

contraire d'une autre chevauchée. Les fourreaux de sabre sonnaient. Les

crinières s'échevelaient. Les doublures écarlates des basques d'habits

illuminaient. Le terreau d'un champ jaillit jusque les fontes. Le trot

s'assourdit.

«En bataille. Par escadrons...»

L'âme de Bernard, un instant saisie par le mécanisme du régiment, se

libéra. La ville apparut de nouveau très proche, à l'est, au pied d'une

vaste pente, avec ses ponts encombrés de blanche infanterie, sa

promenade où luisaient les baïonnettes des Impériaux, ses rues pleines

de chariots, de troupes, de gens à cheval, d'habitants qui fermaient

leurs portes et rabattaient leurs auvents. Le clocher lança le premier

coup du tocsin. À droite et à gauche du lieutenant, la brigade entière

des dragons s'étendit, lumineuse par tous ses casques, les officiers en

avant, sur des bêtes fiévreuses.

À cinq cents toises devant la ville brunâtre, une géométrie humaine

s'immobilisait: deux carrés de bataillons, aux guêtres noires, avec le

bronze de quatre pièces braquées entre eux. Ce ne bougea plus. On vit

seulement fumer les mèches aux boute-feu des artilleurs; tandis que, sur

la gauche de la pente, au sud, les chevau-légers réunis et minuscules,

attendaient le signal de la charge en flanc. «Jolie situation!» grogna

Bernard.

Mais le général de brigade s'avançait hors de la ligne. C'était, sur le

grand cheval blanc, un freluquet perdu dans une redingote fleurie d'or,

écrasé par un vaste chapeau aux plumets fastueux. Un sabre d'or pendait

à la selle. L'essaim d'état-major le suivit au pas. Il tourna, parcourut

le front de bandière, gesticula.

Bernard Héricourt se demandait quels ordres miraculeux allaient sortir

de cette bouche. À mesure que le général s'approchait, on entendit mieux

sa voix aigre. Il s'égosilla. On distingua les mots: «Nation,

République... Guerre aux tyrans!» et l'on aperçut sa petite figure

gamine engoncée dans la cravate noire, dans les broderies du col double.

Arrivé devant le peloton d'Héricourt, il s'arrêta. Les genoux maigres de

ses jambes bossuaient la peau de la culotte serrée contre la chabraque

pourpre du grand cheval blanc.

«Enfants de la République...» il étendit son gant de daim vers les

pompons des casques... L'ancien postillon abaissa le sabre; mais, à ce

moment, un capitaine au galop s'arrêta net devant le petit général, dont

les boucles blondes et grises débordèrent le grand col. Les propos

furent sans doute graves, car le freluquet se rappelant à peine

l'urgence du discours, déclama: «La Nation vous contemple! L'armée vous

suit... Voilà les satellites des tyrans. Dragons de la 3e brigade,

foutez moi ces bougres de cochons dans la rivière! Vive la Nation!»

--Vive la Nation, gueulèrent les Alsaciens.

--Vive la Nation, crièrent ceux de Gascogne... en écarquillant les

narines.

--Vive la Nation, chevrotèrent les Tourangeaux, les yeux fermés.

Pitouët ouvrit une bouche d'où ne put issir aucun son. Déjà le grand

cheval blanc du petit général doré diminuait au loin sur l'étendue verte

des emblavures.

Vraiment ce tacticien ne montra point de sottise. Il comprit que les

canons chargés à mitraille ne tireraient qu'à petite portée et le

laisseraient d'abord accomplir sa manœuvre. Le second régiment de la

brigade, arrivé par colonnes et n'ayant pas fourni de reconnaissances,

avait des chevaux en meilleure forme. On le fit passer au galop derrière

les trois escadrons de l'ancien écuyer. Jetée loin, sur la gauche, cette

masse dessina de l'ouest au nord un mouvement élargi, dont la courbe

devait atteindre les Impériaux sur le flanc parallèle à la direction des

pièces établies entre les carrés, flanc non couvert par leur feu.

Parvenu à la hauteur de cette face d'infanterie, le premier escadron fît

un à droite qui le porta en ligne contre le double rang des fantassins

aux bonnets de poil.

Surpris, Bernard étudia l'évolution. Le deuxième escadron exécuta le

même «à droite en ligne», puis le troisième; les trois masses assemblées

galopèrent d'un seul flot luisant. La vue du jeune homme embrassa

l'évasure bleuâtre des collines boisées, au fond de quoi les géométries

humaines bastionnant les perspectives de la ville semblaient d'autres

murs devant des murs de briques. La clameur sinistre du tocsin ne

cessait pas, et la fourmilière autrichienne noircissait les bords de la

rivière, affluait aux ponts, entrait dans le soleil, s'éteignait dans

l'ombre, se mouvait en colonnes, en lignes, hérissées de bayonnettes.

Des gens à cheval trottaient. La rumeur s'amplifiait partout jusque la

courbe du ciel bleu où crièrent aussi deux cigognes.

Avec ses bêtes bondissantes sous l'écume noire des crinières échevelées,

le flot des dragons se précipita vers l'est de la pente et les carrés.

Force en lueurs que les Tourangeaux eux-mêmes regardèrent les yeux

larges. Les Gascons se dressaient, parlaient, Pitouët reprit des

couleurs. La ligne de centaures aux ventres rouges avalait l'espace.

Parmi le peloton de Bernard, tous vécurent l'élan de ces hommes, et non

plus leur crainte ou leur fièvre. Soudain les reflets des fusils

illuminèrent le rang autrichien, s'éclipsèrent. Un éclair se propagea

qui vint découdre l'air jusque dans les oreilles du lieutenant. Et alors

il ne sentit plus rien de ses appréhensions, il voulut s'élancer aussi;

il eut un désir de lutte aveugle; ses yeux se brouillèrent; ses membres

s'énervaient. Il injuria les Gascons sortis du rang, et Pitouët criant à

tue-tête: «Vive la nation!» peut-être pour s'étourdir, car on aperçut,

derrière le flot de la charge avancée, des chevaux à terre et ruant, des

hommes écrasés par leurs bêtes, un dragon démonté se tenant à deux mains

les tempes, et qui finit par choir tout à coup les bras étendus.

--Dragons, à vous!... Pour charger! hurla le colonel... Dragons en

avant!... Maarche!

Un flot neuf se précipita, et la terre rejaillit, et le sol trembla en

grondant, et les crinières des casques et les profils équestres

engloutirent l'horizon, les gestes du régiment engagé, les géométries

des carrés, la perspective de la ville. Une seconde fois le feu de file

vint découdre l'air dans les oreilles.

--Au deuxième escadron!... Pour charger... Dragons, en avant...

Maarche...

D'autres forces bondirent, dont le tourbillon enivra les hommes. En même

temps le tonnerre du canon se prolongea.

--Au premier escadron!...

--Peloton! cria Bernard aveuglé, sourd, en étreignant la chaleur de sa

bête... Les hommes saisirent les rênes, dégainèrent d'un seul tintement.

--Par pelotons... Dragons en avant!... Maarche!

--Maarche! hurla Bernard.

Il ne comprit pas d'abord pourquoi, à l'opposé des autres escadrons,

l'on tournait le dos aux carrés... Mais son cheval partit à la suite du

troupeau fou, des crinières envolées, des croupes ruantes, parmi les

jets de terre et l'odeur de poil humide. On se lança. Il ne pensa plus.

Tout se fracassait. De la mitraille creva l'air. Les sabres heurtaient

les étriers; le sol sautait en morceaux.

Héricourt prétendit apercevoir les soldats. Yeux clignés sous les

casques, figures mortes, corps rejetés en arrière, mains crispées aux

arçons, il aperçut cela, mais pas un homme.

--Pelotons! se dirent les voix d'officiers. À droite et à gauche...

déployez... Pelotons...

--Attention, cria Pied-de-Jacinthe, on va s'arrêter...

--Haalte!...

Dix secondes encore les bêtes résistèrent au mors, et puis se fixèrent

en soufflant.

Alors Bernard se vit à la gauche de la ligne. Devant lui grandissaient

les schapskas écarlates des chevau-légers, dominant leurs montures au

galop, et dardant la flamme jaune des lances. Les voix commandèrent.

Bernard répétant les ordres, tâchait de se rendre compte. Son escadron

protégeait la charge des deux régiments contre l'attaque en flanc des

chevau-légers. Les carabines des hommes sautèrent dans leurs mains. Les

chiens craquèrent.

--Visons bien, ou tant pis pour l'omelette. Les œufs vont casser,

recommanda Pied-de-Jacinthe.

De fait, deux escadrons accouraient sur le leur, et manœuvrèrent pour

déborder. Il fallut se disperser en fourrageurs, afin d'étendre la

ligne. Un peloton alla former soutien en arrière... «Ils perceront tout

de suite,» craignit Bernard. Mal commandé, l'ennemi ralentit sa hâte,

hésita, dans le but unique d'envelopper la droite de l'escadron et de

courir sus à la charge. Mais on entendit la voix grêle du petit général.

Son cheval blanc trottait large. Il cria. Les capitaines répétèrent son

commandement, et l'escadron se trouva divisé en groupes, qui, la

carabine armée, présentèrent quatre échelons successifs à franchir. Sans

essuyer de feux croisés, il était impossible de s'immiscer entre eux.

Alors, selon que les chevau-légers remontant la pente tentaient

l'attaque de la droite, à l'ouest, ou que, la descendant, ils tentaient

celle de la gauche, à l'est, le petit général conduisait les marches et

les contre-marches des pelotons, en telle sorte que partout l'effort des

chevau-légers rencontra la quadruple perspective d'obstacles humains.

Leurs chefs n'eurent pas l'audace de charger le front. Dès qu'ils

voyaient les pelotons français mettre en joue, ils changeaient de

manœuvres; et ce fut une sorte de jeu d'échecs où les cavaliers des deux

partis occupaient alternativement les cases sur l'étendue verte de

l'emblavure.

Bernard laissa toute angoisse. Déjà les Gascons près de lui souriaient

aux ordres déplaçant leur ligne, détournant leur marche, fixant leur

front, doublant les files, les dédoublant, les portant à droite, à

gauche, en avant, puis en arrière. Les Alsaciens s'énervaient un peu.

Pitouët eut voulu connaître ce qui se passait vers la ville où roulait

le tonnerre du canon et crépitait la fusillade. En arrière, des bouquets

de buissons et un pli de terrain cachaient l'est. Sur les figures des

Bretons, l'assurance aussi reparut. L'escarmouche devenait amusante. Il

sembla que l'on fût en une prairie délicieuse, pour une parade au

carrousel. Les deux partis rivalisaient de promptitude et d'adresse.

Cependant les dragons constatèrent qu'ils battaient en retraite. Peu à

peu ils se rapprochaient des buissons les séparant de la ville. «On

recule, grognèrent les Alsaciens.» Bernard observa que les montures des

chevau-légers avaient les paturons poilus. Il distingua la couleur des

favoris, le dessin des plaques de cuivre sur les schapskas, les

bandoulières blanches, les aiguillettes, les parements amarante, la

figure vieille, d'un officier et sa haute bête rousse; cette figure

vociféra sous une lame brandie; la bête rousse s'enleva, tendit le cou,

grandit aussitôt rapprochée par un galop que suivait le galop de cent

chevaux, dont les crinières secouées voilèrent cent rictus attentifs

sous les schapskas écarlates.

--Halte! commanda le petit général.

--Joue, cria Bernard... et il attendit la meilleure portée.

Vingt-quatre carabines restèrent horizontales sous les casques inclinés.

Les sabres nus pendaient par la dragonne aux poings. Les chevaux

soufflèrent en s'ébrouant. Les faits se substituèrent aux réflexions;

ils apparurent dans le geste du vieil officier autrichien, assurant les

rênes en sa main, dans les lueurs des boutons de cuivre aux plastrons

amarante, dans les mouvements des lances basses et de leurs banderoles.

Seul, un chien claqua, celui de Pitouët, puis un, celui de Cahujac,

ensuite, un à un, ceux des Marseillais. Pied-de-Jacinthe jura plus fort

que le bruit.

--Feu! jeta Bernard pour obéir aux premiers tireurs.

Les Alsaciens et les Tourangeaux lâchèrent la salve. Deux montures de

chevau-légers s'écroulèrent. Un Gascon lancé par dessus vint tomber

contre Ulbach, les mains en avant; puis s'agenouilla pour se relever.

Mais à l'ordre, les dragons firent avancer leurs bêtes, et l'homme

bousculé par celle d'Ulbach hurla comme un chien que l'on fouette.

Héricourt éperonna. Il n'eut plus le temps de voir le reste de

l'escadron. Les soldats, muets, assuraient leurs armes Pitouët cependant

tourna la tête et cria de prendre garde, en même temps que de sa lame

abattue il souffletait la schapska la plus proche. Un Tourangeau fut

couché en arrière sur la croupe de son cheval par une lance dont le bois

fléchit. Après, ce fut un trou rouge au corps du dragon beuglant qui

battit l'air de ses mains folles. Un tourbillon de diables verts

plastronnes d'amarante surgit de partout sur de petits chevaux vifs; les

lances passèrent entre les dragons. Les Alsaciens les coupaient par

grands coups de taille.

En une seconde, le pays et le ciel disparurent derrière les masques

ennemis, leurs narines frémissantes, leurs bouches tordues pour hurler

en allemand, la forêt des lances droites qui renforcèrent le passage des

lances couchées, qui traversèrent les groupes du peloton, les cris, les

ruades, les estocades, les commandements clamés par le vieux

Pied-de-Jacinthe, droit sur l'étrier. Bernard les répétait de toute sa

force, inconscient. «Dragons, taillez les lances!--Dragons, sabrez les

lances!--À toi, Cahujac, derrière!--Crève le cheval, Pitouët! Le

cheval!...--Dragons, sabrez les lances.--Dragons, sabrez à

droite...--Dragons, sabrez à gauche!--Dragons, taillez les

lances!--Ralliement!...» Menace pointue des fers enveloppés de drap

jaune. Claques des pistolets. Chocs des chevaux. Et la bride coupe la

paume de la main crispée. L'ouragan passe avec ses têtes fantastiques,

ses yeux d'épouvante, sous les schapskas ses corps ramassés, derrière la

protection des lances immuables...

Bernard n'eut pas le loisir de penser. Vit-il réellement le moulinet

magnifique qu'exécutèrent les Gascons, auréolés des lueurs des lames.

Admira-t-il la colère calme des Flamands sur leurs bêtes tenues en

arrêt, et qui reçurent l'ennemi par de grands gestes de mort haut levés,

coupant les épaules vertes, balafrant de l'oreille à la bouche les

visages adversaires? Entouré des Alsaciens qui sapaient le milieu des

bras gênés par la longueur des lances, Héricourt imagina seulement de

crier qu'on ouvrît les rangs pour laisser fuir l'élan du galop, afin

qu'on se reformât derrière le passage de l'ennemi. Là était son devoir,

l'œuvre de son caractère. Il se contraignit à ne point connaître autre

chose de cet instant tumultueux, sauf le péril d'une lance accourue

qu'il évita en creusant la hanche, en levant le sabre rabattu tout de

même sur une queue de cheveux blonds soudain tranchée, tandis que

l'homme, instinctivement rejetait en arrière la tête et serrait ses

vertes épaules couvertes d'une rosée sanglante. «Ralliement!» ne cessa

de crier Bernard. Vers sa lame haute, les crinières des casques et les

caracoles des chevaux s'agrégèrent, se bousculèrent, s'immobilisèrent.

«Chargez vos armes!»

Jusque les buissons, déjà, où ils se rassemblaient assez mal, les

diables verts poursuivaient leur fuite, qui tournant l'obstacle, qui le

sautant, qui arrêtant net sa monture. Leurs blessés glissèrent de selle,

pour souffrir étendus.

Tout de suite Bernard voulut rejoindre l'escadron. Il ne l'aperçut pas,

il n'entendit plus le canon aussi près: cela tonnait loin. Au-delà du

pli de terrain, comme pour atteindre la charge des deux régiments, les

chevau-légers se hâtèrent de disparaître, insoucieux de leurs blessés à

terre, de leurs camarades démontés qui ressurgirent, épars, dans

l'embarras de leurs fourreaux.

Bien que le sang échappé d'une fêlure au sourcil pût interrompre les

mots de Pitouët, bien que le Tourangeau percé par la lance continuât de

blêmir, la bouche en hoquets, contre terre, les dragons jouissaient à

l'aise de se voir exempts de blessures et de n'avoir qu'à frotter leurs

jambes meurtries par les chocs. Ils parlaient ensemble, tout en bourrant

la cartouche au fond de la carabine.

«--Où sont-ils?--Ils viennent de sauter le buisson.--Ils se

sauvent.--Les autres pelotons les auront pris en flanc.--J'ai entendu

les nôtres tirer dessus.--Moi, pas.--Ni moi.--Moi, si.--D'abord, c'était

la manœuvre de notre escadron.--Certainement.--Taisez-vous donc, ils ont

enlevé tous les pelotons, excepté le nôtre.--Ils étaient vingt contre

un.--Mais où courent-ils, bougre d'idiot?--Pardié, ils courent sur le

dos de notre régiment pour prendre la charge à revers.--Vont-ils

revenir?--Mais non.--Tu vas voir.--Tu peux t'apprêter.--Et le

général?--Ils l'auraient enlevé?--Tu veux rire.--Ça ne se laisse pas

enlever comme ça, un général, c'est bon pour nous de rester là. Les

panaches ça se met à l'abri, d'abord.--Qui a entendu les pelotons

tirer.--Moi.--Toi!... Veux-tu te taire, j'étais à côté; je n'ai rien

entendu.--Voyons, renfilez les baguettes.--Personne n'a perdu sa

pierre?--Non, brigadier.--Regarde le pauvre diable qui souffle.--Il ne

fera plus ses farces.--Comment a-t-il reçu ça?--J'ai vu la lance

arriver, mon pays! Moi je faisais le moulinet, contre un roussot qui

voulait me lâcher son pistolet dans la figure. Pan! Un coup de taille et

le pistolet claque dans les oreilles de son cheval qui saute en l'air;

je l'ai échappé belle.--Moi je lui ai coupé la hampe net, comme avec la

serpe! Ah! il avait l'air nigaud, en regardant ce qui lui restait de

bois!--Moi, j'ai crevé deux chevaux. Tiens, celui-là qui se tire de

dessous le grison, c'est mon homme.--Qui t'a fait ça, Pitouët?--Je sais

pas, je n'ai senti qu'après.--Ça saigne.--T'auras un bleu.--Allons!

silence.--Rassemblez les rênes.--Quatre hommes de gauche, sortez.--Quoi,

Tourangeau, t'as plus peur.--Peuh!--Silence, fils de salopes! Qu'on vous

dit!--T'as perdu ton sabre, toi, mauvais bougre! Nondain, relève ton

copain, défais-lui le ceinturon... Cavaliers, en fourrageurs!...»

Héricourt tâchait de se reprendre à la bizarre ivresse où depuis une

heure chantait son cerveau. Les faits immédiats de l'aventure se

reproduisaient à sa mémoire par mille images successives qui

l'empêchaient de réfléchir. Semblables à lui, les soldats contaient une

chose, une autre; ils élargissaient leurs cols, ils étanchaient la

sueur, ils retroussaient leurs manches, ils frottaient leurs contusions,

ils exagéraient des prouesses. Pied-de-Jacinthe ne put les obliger à se

taire, ni obtenir de savoir si les autres pelotons avaient tiré contre

l'ennemi.

«Mon petit frère!» pensa Bernard. Non, Augustin n'avait pas encore vu le

feu. Le lieutenant devait un ordre à ces dragons fébriles, isolés dans

une sorte de prairie close de buissons. Il prêta l'oreille. Plus de

fusillade. Une rumeur grandissait des fonds, vers la ville. «Marcher au

canon!» répéta la mémoire de l'officier. À ce moment, un feu de file

déchira l'étoffe de l'air. Des cris répondirent. Pied-de-Jacinthe estima

que le peloton, peut-être tout l'escadron, se trouvaient cernés, et

qu'il allait falloir mettre bas les armes. Bernard eût soutenu que les

chevau-légers, ayant franchi son flanc-garde de dragons, ralliaient

l'infanterie autrichienne, heureux de n'être plus coupés de la ville.

Tous deux convinrent d'envoyer les gens calmes au-delà du buisson.

Héricourt les suivrait. Il appréhenda de revoir l'officier des Impériaux

qui avait, à la tête de sa troupe, percé le peloton, laissant à terre

l'agonie du Tourangeau, puis du sang sur les visages, sur les mains, de

la folié bavarde sur les bouches; ce vieillard maigre, dont l'œil

férocement malin chatouillait de sa lueur les côtes menacées en outre

par la pointe de son arme. Corbehem, Flahaut partirent à la découverte.

La grande clameur continuait vers la ville.

Le casque pesait à la tête de Bernard. Il se raffermit en selle et se

blâma de sa peur. Son caractère, à l'école des combats, devait acquérir

l'excellence. Il s'admira, pensant à la preste manière dont il avait

coupé la queue de cheveux au cavalier ennemi. Vraiment il était une

force que seul tel vieillard à schapska écarlate eût pu, d'un glaive

malicieux, terrasser par hasard. Derrière lui, il évoquait les aigles

imaginaires des légions, il entendait le pas des centuries et le bruit

fait par les cruches d'huile balancées au bout des pieux sur les épaules

romaines.

Corbehem et Flahaut trottèrent vite, comme s'ils n'apercevaient nul

péril par-dessus les buissons que devaient déjà franchir leurs regards.

Les Alsaciens recueillirent les Impériaux démontés, cinq hommes, dont

ils prirent les lances, les sabres. Ulbach vint dire au lieutenant que,

selon les prisonniers, leur troupe constituait la gauche des bataillons

formés sous la ville. Ils avaient craint d'être enlevés par des partis

dont les dragons leur parurent seulement être les éclaireurs: car,

depuis deux jours, les soldats de l'archiduc Ferdinand, descendus vers

le lac de Constance, annonçaient la marche du corps Gouvion Saint-Cyr

dans la Forêt-Noire.

À ces mots, le lieutenant crut le succès probable. Par crainte d'être

tournés, les Autrichiens évacueraient la ville. Une joie de gloire

l'étourdit subitement. Quand le geste de Corbehem eut signifié que

l'ennemi filait au loin, il cria de mettre la colonne en route. Deux

dragons aux chevaux boiteux reçurent la garde des captifs, qui

fabriquèrent aussitôt un brancard avec des lances et des manteaux de

cavalerie, d'après les préceptes de Pied-de-Jacinthe. On y coucha le

Tourangeau. Sa blessure saignait à travers la compresse qu'arrosait une

gourde allemande; et l'on voyait tressaillir le dos brun dénudé jusqu'à

la culotte de peau. Ce groupe regagna lentement les bois de l'ouest, où

se tenait la réserve de la brigade.

Bernard courut à la silhouette casquée de Flahaut en observation, la

carabine sur la cuisse. Qu'apercevait-il, attentif et prudent?

Or la colonne rejoignit Héricourt. Encore fébriles, les dragons

retroussaient leurs manches sur les poignets humides. Les narines

reniflaient l'air. Les yeux s'agitaient entre les paupières enflammées.

Arrangeant les courroies des manteaux, déboutonnant leurs plastrons

rouges et leurs gilets blancs, ils parlaient rauque, s'essoufflaient.

Plusieurs fourreaux de cuir s'étant cassés, lors du choc, les sabres nus

pendaient par la dragonne au bout de leurs gestes vifs.

Pied-de-Jacinthe, ne put contenir leurs paroles. «Pardieu, assurait

Tréheuc, je le jurerais au Pardon, les mèches blanches du vieux

flamboyaient comme nuit devant l'autel.--Et grand!--Deux toises et

demie!--Huit coudées!--Tu as mesuré son sabre.--Pouvait-on voir quand il

fit le moulinet; ce fut un ciel de foudre qui baissa sur nous!--Et sa

bouche.--Tu as vu l'incendie dedans!--Une fournaise comme lorsque

Landrecies brûlait.--Tous les autres semblaient être seulement la queue

de son cheval!--Y en avait-il d'autres?--Qui pourrait le dire?--Ils

étaient cent; imbéciles! cria Pitouët.--Cent? Ah là, là! Cent?--Trois,

quatre.--Vingt, peut-être.--En tous cas, les autres, on les a pas

vus.--Le pauvre Tourangeau, lui, les a bien sentis, et par la

lance!--Tais-toi, Parisien. C'est le vieil officier qui a conduit la

lance de son soldat...--Ah! chouan, peste de superstition!--Tout de

même, j'aimerais mieux ne pas le revoir, le vieil homme, énonça Nondain.

Dans la forêt d'Amboise, quand j'étais tout petit, ma sœur a rencontré

le pareil qui fauchait les arbres avec une faux de cent coudées.--En

Hanovre, dit Pied-de-Jacinthe, c'était un artilleur, toujours le même.

Chaque fois qu'on l'apercevait derrière la batterie, pan, on passait

l'arme à gauche.--Un vieux aussi?--Ma foi, le même presque.--Garde-toi,

tu le reverras!--Allons, allons, paix, paix là, mes fils... Peloton,

halte!» Le large dos immobile, la main levée de Flahaut les arrêtaient.

Ils soufflèrent, contents de ne pas heurter l'ennemi. Bernard eut peine

à distraire son imagination du fantôme vu par les soldats aussi. Entre

les casques des deux Flamands, les nues de fumée blanche se déroulaient

contre le pays. Du canon qui tonnait, au nord, devait être celui de

Gouvion Saint-Cyr. Celui-ci allait prendre contact avec l'infanterie de

Richepanse, derrière les dragons de Moreau parvenus au flanc de la ville

qu'ils déborderaient. Les escadrons se reformaient sur la pente du

terrain couvert par mille papiers de cartouches vides, qu'avaient jetées

les Impériaux en retraite.

Non loin d'un caisson culbuté, le petit général s'agitait du haut de son

grand cheval lumineux, et les colonnes secouant leurs têtes métalliques

trottaient au signe de sa main tendue. Les deux régiments descendaient à

la rivière, en aval de la ville, assez loin de cette promenade publique

jusqu'où le vent entraînait les vapeurs de la canonnade autrichienne

dont l'écho soudain se renforça dans l'est, devant eux, par-delà les

étages boisés de la montagne. «Écoutez, dit

Pied-de-Jacinthe...--L'écho!--Non pas, non pas. On se canarde aussi de

l'autre côté... Tenez, leur cavalerie marche au canon...»

En effet, une chenille hérissée de lances droites commença de ramper par

les labyrinthes des contreforts; les schapskas y firent une traînée

écarlate. On distinguait parmi cette multitude les chevaux blancs des

trompettes; et cela rapetissait à travers l'étendue montueuse, disparut

à l'ombre d'une sapinaie, reparut à la surface d'un plateau. L'adjudant

vint dire à Bernard de rejoindre l'escadron. L'on s'ébranla. L'allure du

trot allongé coupa les paroles; mais les yeux s'intéressèrent au cortège

des blessés reconduits en arrière aux bois de l'ouest, que protégeait le

déploiement de la division Richepanse. Files de chevaux boiteux,

malheureux sans habit, ou la tête capuchonnée de toiles sanglantes et

qui enlisaient leurs grandes bottes dans le labour; prisonniers

autrichiens aux blancs uniformes tachés de poudre, d'huile, aux guêtres

boueuses, et balançant les lourdes civières faites de chabraques

ficelées à des fusils; cela défilait avec lenteur par le centre des

colonnes, sous la garde de dragons démontés, la carabine à l'épaule. De

ces carrés d'infanterie, aux faces de feu naguère, Bernard ne reconnût

que de gros rustres blonds courbant le dos et qui traînaient leurs

jambes lasses, qui grimaçaient au soleil, qui plissaient leur front

ceint de plaques en cuivre monumentales.

Cependant croissaient les détonations d'artillerie, les pétillements de

la fusillade, les cris des chefs, les clameurs des hommes. Tels de

mauvais rires titaniques, des feux de file éclataient à la lisière de

tous les bois. Les montagnes grondaient en répétant les voix

d'artillerie. Il passait dans le fracas de l'air des attelages au galop.

Les sons montaient, s'évasaient, se perdaient, affolant les oiseaux

aperçus entre les déchirures des fumées.

Les dragons trottèrent. Le sol se déroula sous leur course, avec ses

terres meubles, ses prairies spongieuses, ses routes sonores, ses

chemins caillouteux. Par d'autres voies, la cavalerie française

accompagnait le mouvement parallèle des chevau-légers. Au loin ceux-ci

rapetissaient toujours vers les cimes qu'ils enguirlandaient d'un long

ruban mobile de lances droites.

«Troun de l'air! on ne se quitte pas...,» grommelèrent les Marseillais,

lorsque la roideur de la côte contraignit l'escadron à reprendre le pas.

Héricourt écoutait les craintes des siens, qui recommencèrent à décrire

le fantastique officier. Les Bretons n'en menaient pas large. Ils se

regardèrent en pâlissant, lorsque le colonel, accouru, enjoignit au

lieutenant un coup de galop, afin d'éclairer la tête de la colonne. «Tu

vois, Monsieur, j'ai touché la main de Gouvion Saint-Cyr, à l'heure

militaire. Tu diras cela, lieutenant, au citoyen Moreau. J'ai recollé

les morceaux de l'armée, à l'aile gauche. Paraît que ça devenait

pressant, si j'en crois mes oreilles. Entendez-vous ça, mes fils? Vous

marchez au canon, maintenant. On dit que le torchon brûle depuis nous

jusqu'à Stockach. Quelle danse!... Et derrière! nous en laissons de la

friture. Bon sang!» L'ancien postillon éclata de rire, claqua sa cuisse

à maintes reprises. Il avait rejeté son casque vers la nuque. La chair

de sa face débordait la jugulaire rompue. Du sang goutta de son sabre nu

jusqu'à terre... Bernard passa, docile.

Ils franchirent le flanc des pelotons en marche qui escaladaient les

côtes et dégringolaient au fond des vaux, selon l'adresse des bêtes

écumeuses. Les habits ouverts sur les chemises montraient les saillies

des pommes d'Adam. Une sueur noire coulait aux tempes, sous les

cadenettes. Les veines gonflaient à la surface des mains sales. On

s'offrait la gourde le long des files, en plaisantant l'approche de la

mort avec la stridence de rires nerveux: «Té, Marius! interpella certain

maréchal des logis noir comme une taupe; toi aussi, mon bon!--Ah!

pitchoun...» Le galop brisa la réponse de Marius, qui leva sa main en

l'air, pour adieu. Plus loin, au premier régiment, une voix gamine cria:

«Pitouët! Notre trictrac à la Régence!--Et les cotillons de Paméla!--Et

le jaloux bafoué!--Adieu, Pitouët!»--Et plus loin:«À c't'heure, ch'est

ti, Corbehem!--Tu cours, tu cours!--Va, va, nous boirons une triboulette

de bonne bière.--Enterre-moi dans une barrique, si j'y reste, Nondain!»

Au galop les rangs se reconnaissaient, mais la joie des exclamations ne

sonnait pas en franchise. Bernard serra les flancs de sa bête, qui donna

plus d'essor. Le soleil faisait toutes blondes les jeunes feuilles; le

bruit de bataille, au fond des combes, ne semblait plus que la fuite

d'un orage devant la force de l'astre traversant les parures des

branches.

Le peloton courut. Il dépassa les avant-gardes. Il retentit au milieu de

la solitude. Il effara des pauvresses qui cheminaient par une sente et

qui se blottirent dans le buisson d'aubépine.

La fièvre de la course étourdit Bernard uni à la chaleur de son cheval

par toutes les secousses. Il attendit son effroi de l'ennemi devenu ce

seul major de chevau-légers, dont l'image terrorisait visiblement les

yeux attentifs des dragons. Afin de se dérober à la peur, il murmura le

nom d'Aurélie, mais il la comprit indifférente. Au milieu de ses romans,

pensait-elle qu'il y eût à cette heure par les prairies d'Allemagne un

frère désireux de la gloire propre à la séduire. L'ironie du jeune homme

sourit à lui-même. Il ferma les yeux, s'en remit à son cheval et au

hasard pour définir le destin.

Et brusquement, à la cime d'une dernière côte, le soleil frappa ses

paupières qu'il rouvrit sur le spectacle d'une plaine où pullulèrent des

cavaleries inconnues. Devant, les nues de fumée blanche se roulaient et

se diluaient entre vingt batteries tonnantes. Au fond, un village

dégorgeait des foules d'infanterie qui refluèrent jusque les coteaux de

l'horizon. Vers elles une demi-brigade française gagnait le terrain par

colonnes de bataillons.

Bernard remarqua les pelisses écarlates du 5e hussards qui trottait à

l'aile gauche enveloppante. Dans la même seconde les chevau-légers

débouchèrent par l'autre versant de la montagne, tandis que le petit

général, au galop de son cheval clair, accourait de cette plaine

tumultueuse, où il devançait la brigade. Il cria l'ordre de hâte. Les

dragons chargeraient après la cavalerie du général d'Hautpoul, dont les

cuirasses étincelèrent à la suite des bataillons qui avançaient l'arme

au bras, les plumets sur l'oreille, dans une même progression rythmique

de guêtres noires et de culottes blanches, dans une même masse d'habits

bleus aux bandoulières en croix.

La rumeur emplissait les oreilles, étouffée par la canonnade, puis

renforcée par vingt mille vociférations. Saisi dans ce mécanisme de

forces immenses, Bernard Héricourt perdit instantanément toute crainte.

Le petit général proclama que l'on était vainqueurs; il désigna sur les

hauteurs de l'est les fumées nouvelles des batteries françaises, les

lignes bleues de l'infanterie issue des bois, les bandes de tirailleurs

dévalant à travers les ravins, les essaims de hussards noircissant les

routes et, parmi les nuées de poussière, les convois de caissons qu'on

écouta retentir. Bernard s'abandonnait à la joie de croire qu'il allait

brandir un sabre glorieux. Les clameurs énormes le grisaient de

confiance. Et les dragons aussi s'animèrent, car le petit général doré,

radieux de dire le triomphe, pérora debout sur les étriers, en attestant

les annales de la nation.

Comme l'eau s'échappe d'une corbeille, l'armée de la République coulait

des bois, par fleuves de fantassins, par ruisseaux d'artillerie

sautante, par gros bouillons de cavalerie rapide. Cela s'unissait en un

lac fumeux, plein d'éclairs et de couleurs vives. L'onde humaine

poussait mille flots contre le tonnerre des canons et le peuple

empanaché des escadrons adversaires. Jeux des couleurs et des clameurs,

spectacle des forces en marche, cris solennels du canon, rythme

éblouissant des jambes de chevaux qui trottaient partout sur la verte

terre, évolutions des lignés rompues, rattachées, enfoncées, réunies,

bandes de baïonnettes lumineuses, floraison des plumets en masse, essors

des hussards lancés à tire d'aile..., cela pénétrait Héricourt au moyen

de toutes les sensations visuelles, auditives, tactiles aussi, puisque

son cheval écumeux chauffait ses cuisses et que la dragonne du sabre

liait sa main. En lui la bataille se déployait; elle chantait dans la

fièvre de son sang. Elle envahit ses narines avec l'odeur de la poudre

que le vent apporta de deux pièces instantanément braquées à gauche du

tertre où ils soufflaient, bêtes et gens. Lui bayait au spectacle des

colères nationales entrechoquées dans le creux de cette vallée

forestière; et toutes les âmes de ses dragons y bayaient aussi. Les

pupilles se dilatèrent, les bouches haletaient. Surchauffée au feu de la

canonnade l'âme de la race s'évaporait des soldats, s'agrégeait

au-dessus des bataillons, se personnifiait en un seul enthousiasme; les

dragons s'en grisèrent au point de bondir, rieurs et fous, à l'ordre du

colonel qui survint en sueur, l'habit déboutonné, le sabre encore

sanglant.

Le trot des sept escadrons frappa d'un seul roulement l'inclinaison du

sol. L'avalanche d'hommes s'abattit vers la plaine. Le dur tumulte de

fer qui l'enveloppait, qui sonnait derrière lui, accolaient mieux

Héricourt au corps de l'armée et aux vigueurs de la France. Le pays

tourbillonna. Les forêts filèrent aux flancs des colonnes. La batterie

de deux pièces s'éclipsa sur le côté, avec les panaches rouges de ses

artilleurs maniant le refouloir. Après, ce fut la résonnance de la

route, la nuée de poussière qui aveugla, l'illumination des casques

précédents et les échevèlements des crinières, et les lueurs levées des

sabres, et une hurlée sans nom de mille bouches rauques qui répondirent

au déchirement des feux de files. Les ordres criés par les chefs de la

division d'Hautpoul se rapprochaient d'escadrons en escadrons. On ferma

les yeux à cause de la poussière. Affolés, les animaux n'obéirent plus

aux genoux ni à la bride. L'essor unique du troupeau rué les enleva,

devant que le colonel eût clamé: «Dragons, en avant! Pour charger... Au

galop... Maarche!...» Comment une demi-conversion put-elle s'exécuter au

geste mécanique de Bernard, répété par Pied-de-Jacinthe disant: «À nous,

à nous..., maintenant. Assurez vos sabres... Pitouët, tu te baisseras à

droite de l'encolure, et pointe de bas en haut, mon garçon. Aie pas

peur, je te suis...» Les bêtes volaient, le col tendu. Il y eut un

déploiement à droite. «C'est à moi...» se dit Bernard. Ses hommes

inclinaient la tête et ouvraient la bouche, en tâchant de voir. Comme

les branches soudain dépliées d'un gigantesque éventail, les pelotons

s'étalèrent, hors la route, dans un champ de luzerne, et l'on courut à

la ligne bruissante d'une cavalerie. «Les schapskas rouges!--Les

lances!--Ce sont eux!--Gare au vieil homme!--Nondain!--Sainte-Anne!--En

avant!... Dragons en avant!» Le gros colonel dépassait la ligne, suivi

d'un essaim d'officiers. Retroussée, la manche découvrit son bras velu,

lié au sabre. Il parut une bête formidable dont la crinière s'éparpilla.

Sa jument pie vêtue d'une chabraque pourpre martelait le sol d'un

quadruple effort, et s'encapuchonnait, bien que l'homme tirât la bride,

debout sur les étriers. Telle une seule vague robuste précède le flot

qui veut assaillir la plage; la jument pie galopait, le poitrail blanc

d'écume, et portait le héros contre le péril. À le voir affronter l'élan

des Impériaux qui grandirent, les dragons cessèrent de pâlir.--Ils

relâchèrent les brides et s'abandonnèrent. Alors l'héroïsme des ancêtres

ressuscita dans les cœurs. Nondain, de sa faible voix miraculeusement

accrue, hurla un cri répété le long des lignes, des crinières éparses,

des fourreaux balancés, des galops de démence. La contagion du courage

acheva d'étourdir.

La charge gronda dans le silence humain. C'était toute la Nation qui se

ruait, oublieuse de ses faiblesses individuelles, forte de ses trois

mille bras armés, de ses douze mille sabots défonçant la terre, de ses

vaillances unies en une force invincible depuis les cimes jusque la

plaine.

Chez l'ennemi, des lignes d'avant-garde s'éclipsèrent, et un flot de

cuirassiers tout à coup s'étendit devant le front de bandière, enfla,

déborda, haussa la frange de ses casques, accourut derrière la

bestialité de trois cents naseaux tendus et l'ouragan de ses galops.

On distingua les culottes blanches derrière les fontes, les longues

lames aiguës, les visières sur les bouches. Bernard comprit aussitôt

qu'un de ceux-là le «choisissait».

La Force Le Temps et la Vie · 第 8 / 28 题