IV

Une élégance meilleure perfectionnait encore les gestes et les attitudes

d'Aurélie dans l'hôtel parisien du faubourg Saint-Honoré. Pressant un

limon au-dessus de la timbale elle arrondissait les bras, elle relevait

les doigts auriculaires tout arqués. Sur la chaise romaine blanche, elle

s'accoudait de trois quarts, la joue soutenue par les ongles de l'index,

du médius. Aux meubles, le velours jaune illuminait le salon et ses

boiseries grises. Un fût de marbre y dressait le buste de la muse

Euterpe.

Là, Bernard s'immobilisait des heures, inconsciemment heureux des plis

antiques descendus le long de la robe unie, jusque l'escarpin. Les jeux

d'enfance avaient révélé le corps. Qu'étaient devenues les petites

jambes potelées? Avaient-elles pris le galbe long et plein des bras nus

cerclés maintenant aux poignets et à l'épaule par des vipères d'agate?

La voix de la jeune femme blâmait le peu de noblesse de romans. Elle

était grande lectrice. Son libraire, Barba, venait de lui offrir _les

Barons de Falsheim_, dus à l'imagination d'un nouvel auteur, Pigault.

Mais elle jugea cet ouvrage dépourvu des sentiments sublimes qu'elle

aimait. D'Anne Radcliffe, elle admirait l'_Italien_ En une seule année

de mariage, elle avait plusieurs fois relu les volumes de la traduction.

--Toujou.s, je me ret.ace la scène où le moine levant zon poignà.. pou.

f.apper za victime endo.mie, .econnaît za fille dans l'info.tunée. Ô que

voilà du sublime... J'ai ve.sé de douces la.mes... Gaëtan lit Restif,

mais il ne veut pas que je l'imite. J'en ai si g.ande envie, moâ... Tu

lis Restif, toâ?

Elle rougit. Comme la mode tendait à disparaître, elle zézeyait moins,

replaçait aussi les R dans les mots...

--Votre mari est sévère?

--Mon cœu.!... il est inc.oyable. Talleyrand le déteste, et le suppo.te.

Gaëtan a de hauts desseins zur la Nation! Ta lieutenance, il va

l'obteni... Va jusque le Luxembourg, cet après-midi, tu le verras. On

dit que Buonaparté a ramené d'Égypte un Mameluk.

Bernard rappela comment le peuple venait, à Lyon, d'acclamer le

vainqueur des Pyramides. Il tenta de maintenir son langage à distance

égale de l'admiration que partageaient beaucoup de militaires, et de

l'envie que lui inspiraient ses jalousies ambitieuses. Buonaparté

prenait sa place.

Il lui sembla qu'il se devait à lui-même de vanter le triomphateur.

Durant son discours, il se loua de taire les insinuations fâcheuses de

Praxi-Blassans sur les relations entre le général et Barras. Aurélie

l'estimerait sans doute de ne pas faire de concessions à des intérêts

personnels ni aux idées du mari qui l'hébergeait.

Mesurant les incidentes, il guettait au visage de sa sœur le progrès

attendu de la sympathie. Il pensa: «Je ne vais pas dire que la chance

sert le destin du Rival. Au contraire. Parce qu'il est noble de garder

de la défiance envers les sentiments propices à notre fortune. Je ne

vais pas approuver l'enthousiasme de Lyon. Car il convient de résister à

l'inclination irréfléchie du vulgaire et de se distinguer ainsi... Il

faut établir son caractère.»

Un caractère! Le mot se répétait à son esprit. Il avait contraint sa vie

à ne point agir sans consulter ce mot. Toute sa force nerveuse,

musculaire même, il la contractait dans le but de ne rien vouloir qui ne

formât mieux ce caractère idéal, rigide envers soi, pareil à ceux de

Cincinnatus et de Scipion.

--Moâ, je n'aime pas ce Buonaparté, dit Aurélie. Mme Tallien soutient

que z'est un petit int.igant mal fagoté... et qui se pousse par tous les

moyens. Pa.ôle, cependant, s'il remet les choses en place, et nous

déliv.e des Jacobins...

Une moue de la bouche en cerise acheva son vœu. Bernard rit pour

déclarer:

--Aurélie, vous me découvrirez une femme comme vous.

--Lorsque tu se.as g.and.

--Plaît-il?

--Comme Buonaparté!

À son tour, l'adjudant rougit fort. La futée dénichait l'ambition

secrète. Il hésita. Le croyait-elle apte à parvenir aussi haut; ou bien

jouait-elle de l'ironie?... Lentement il expliqua les causes de cette

gloire nouvelle: l'entrain vers la mort d'une multitude chassée des

villes par le chômage des métiers, excitée à la lutte par cinq ou six

ans d'émeutes continuelles, énervée par la misère des camps provisoires

et le manque de tout, déliée de la famille par les secousses

révolutionnaires, les dissentiments politiques, et à qui rien ne restait

que la colère, la haine, l'envie, l'espoir obscur de catastrophes seules

capables de finir cette détresse. Lui-même avait vu cela dans l'armée de

Jourdan; et il conta le pain dévoré sous les sabots de chevaux. Une

semblable multitude, soûle de privations, de douleurs, puis jetée sur la

riche Lombardie, tuait afin de ne pas mourir, afin de conquérir le pain,

les souliers, les culottes, le bois du bivouac. Chaque soldat de l'armée

d'Italie ne luttait pas pour la nation, mais pour sa faim, et Buonaparté

avait profité de cette démence des estomacs vides, des pieds saigneux,

des membres froids, de cette misère ruée sur la richesse des villes

heureuses. Quel autre retrouverait un semblable élan militaire? Aurélie,

quand il releva les yeux, tâtait le ruban de sa chevelure. Elle

n'écoutait plus. En même temps les plis de sa robe, au corsage,

sollicitèrent l'œuvre des doigts. D'une petite lippe, à cause du menton

collé contre la gorge, elle signifiait que sa sollicitude entière

revenait à la toilette. Le frère se vexa. D'autre sorte elle restait

attentive lorsque pérorait Praxi-Blassans.

--Très jolie la grecque du corsage! jugea-t-il, pour dissimuler son

dépit.

--Alors, vous aime.iez une femme comme votre sœu., Monsieu.?

--Roses et lis! Pervenches de vos yeux!

Certes il eût souhaité la pareille, et de soutenir de ses mains le

double poids de la poitrine.

Elle jasa, coquette: ses lectures la ravissaient. Avant le mariage, leur

père n'avait point permis de romans; et elle se livrait aux terreurs de

la littérature anglaise fertile en fantômes, aux sentimentalités de

_Rosa ou la Fille mendiante_ ornée de tous les talents et de toutes les

vertus, toujours en péril de passion et ne succombant jamais; sans que

ces aventures exagérées l'empêchassent de s'attendrir aux finesses

émotives de Sterne, à la mort du chien de l'aveugle, à l'entrevue avec

la fraîche soubrette en petit bonnet, en simple tablier! Et le fifre

français, si franc, si jovial! Et Marie, la pauvre fille, qui gardait sa

chèvre au bord de la route, et la plainte du sansonnet réclamant la

liberté de l'air! Aurélie récitait de mémoire des paragraphes; tandis

que le frère, silencieux, méditait sur l'humiliation de ne rien paraître

qu'un auditoire docile aux caprices de cette éloquence.

Par une rude éducation, le père Héricourt avait favorisé entre ses

enfants peu de sympathie fraternelle. Élevés à part, les garçons et les

filles ne se rencontraient qu'à la table de midi et au souper du

couvre-feu. Jusqu'en 1792 celles-ci avaient vécu dans un couvent de

Bernardines. Elles étaient revenues munies d'habitudes, de défiances, de

terreurs. Des quatre fils du premier lit, trois, vers l'adolescence,

avaient passé les murs des Jésuites, pour prendre du service à bord des

bricks marchands. Instruit par un ancien colonel de cavalerie, M. de

Monchy, qui, avec un bénédictin, administrait, dans Péronne, une sorte

de pensionnat militaire, où il enseignait l'équitation, la

fortification, le latin et quelques mathématiques aux cadets nobles

comme aux fils de familles riches, Bernard Héricourt n'avait vu ses

sœurs que peu, durant les vacances estivales. Enrôlé simple houzard, dès

la dix-huitième année, il avait couru les dépôts de remonte, servi comme

fourrier le capitaine commis à l'achat des avoines, sans pouvoir, deux

années durant, revenir en semestre. Tout à coup, il avait assisté au

mariage de Praxi-Blassans et reconnu, après trois jours de poste, ses

sœurs grandes filles, en robes à la grecque, les écharpes entourant des

tailles faites. Après la noce, il avait fallu rejoindre à franc étrier

le corps de Jourdan, pour cette campagne de Souabe d'où il revenait

vaincu, triste, grave, soucieux de se créer un caractère supérieur aux

déboires et digne d'être loué par lui-même, admirateur docile des

Romains. Qu'Aurélie ne soupçonnât point ces qualités de son frère, il en

souffrait. Depuis six jours, il vivait dans l'hôtel de Praxi-Blassans,

enfermé par le temps fangeux, de Brumaire, qui noircissait encore les

hautes murailles des hôtels voisins, celles de la petite cour

caillouteuse, vêtue de lierre, enfermant les laquais actifs à fourbir la

berline verte.

--Je suis un étranger pour vous, ma sœur.

--C.ois-tu?... Non, mon c.er!

Elle se défendit, puis s'excusa; découvrit en effet que, depuis son

mariage, elle changeait d'âme. Tant de choses se bousculaient dans la

vie: les personnages de romans, l'installation de Cavrois et de Caroline

au Marais, les intrigues dont l'entretenait son mari anxieux de savoir

s'il suivrait les lubies de M. de Talleyrand, la complaisance des

Anciens pour Buonaparté et Moreau, ou s'il conserverait ses préférences

à Jourdan, Barras, Gohier, aux Cinq-Cents et au général-directeur

Moulins, qui parlait déjà de mettre en arrestation le «déserteur

d'Égypte», et de le livrer aux fusils d'un piquet d'exécuteurs.

Inquiète, elle s'appliquait à comprendre tout cela, et comment, de plus,

lui siéraient, à la ville, une douillette anglaise de drap gris avec un

chapeau polonais en velours garni de plumes d'autruche.

--Mon c.er, tu m'effrayes quelque peu. Un militaire, qui revient des

camps!...

Elle examina la pointe de son escarpin jaune; et ses petites dents

mordirent la cerise de la lèvre inférieure...

--Oui, oui, tu me juges mal, tu n'es pas un homme sensible, toâ, tu

penses que je lis de mauvais livres, et ton sou.i.e m'a donné de la

peine, lorsque je t'ai parlé du sieur Restif.

--Ma sœur, vous vous méprenez...

Gravement, Bernard se leva. Pensait-elle qu'il la désirait?

De la sueur vint à ses tempes. Il crut bon de marcher, en marquant les

losanges du parquet à la cire qui mira ses bottes et leurs glands d'or,

ses jambes culottées d'amarante. Allait-elle le congédier? Le soin de

contraindre son envie charnelle suffisait mal à en dissimuler l'émoi! La

honte le rendit furieux. Un caractère! Il ne pouvait seulement feindre

la froideur qui cacherait l'abomination de sa curiosité secrète.

--Si je lis, c'est que je ne veux point avoir l'air d'une petite sotte,

chez Mme de Staël, ou Mme Tallien, reprit-elle; et vous devriez, mon

frère, m'aider à paraître honnêtement partout, à la fin de servir vos

intérêts, ceux du père, les nôtres. Ainsi je dois rencontrer le général

Moreau, quelque jour. Il pourrait vous agréer au nombre de ses aides de

camp..., dès que vous aurez la lieutenance. Conviendrait-il que la

recommandation semblât d'une pécore de province?... Papa veut aussi

fournir les rations et les cuirs de bride à l'armée qu'on rassemble sur

le Rhin...

--Peste, ma sœur! ricana Bernard. Je n'imaginai point que ce fût là de

vos affaires; mais que votre mari...

--Gaëtan vise plus haut. Il oublierait nos petits avantages. Au moins

j'éperonne les bonnes volontés qu'il a mises en branle...

Le frère ne doutait point qu'elle détournât habilement la conversation,

après avoir recueilli l'effet du blâme allusoire. Il respira. Elle se

contentait d'une semonce adroite. Un sourire la remercia, confus encore.

--Tu devrais rejoindre Gaëtan au Luxembourg, conseilla-t-elle. Ils

bavardent tous dans l'antichambre des Directeurs, aujourd'hui. On te

présenterait au général Moreau ou à Buonaparté qui rôde là en redingote

et prend chacun sous le bras pour lui expliquer son mérite..., au lieu

de rester ici comme un écolier qu'on tient en pénitence. Tout à l'heure

il faudra rejoindre ton régiment, et tu n'auras rien obtenu. Va du moins

au Palais-Royal... Ça t'amusera. Veux-tu des louis, pour jouer?...

Il refusa; il se dandinait, honteux. Elle le congédiait, lasse de cette

présence. Désireuse qu'il l'oubliât en compagnie des filles, elle

offrait même de l'argent.

--Je vous incommode, ma sœur?

--Moi, non, reste, si tu veux...

Le sang colora les joues d'albâtre... «Elle pressent mon goût, et elle

en a peur, jugea-t-il. Céderait-elle, au cas de ma brutalité?... Je ne

puis me décider à sortir, bien que je sois résolu à vaincre le crime de

mon inclination; mais si je me retire, j'aurai l'air d'avoir compris,

d'avouer mon trouble d'âme et d'instinct. Il faut que le «caractère»

triomphe de cela. Je demeurerai donc; et l'attitude raisonnable de ma

personne détournera le soupçon...»

--Voyez le temps, Aurélie. On n'est point sollicité de sortir.

--Je pensais que les jeunes guerriers ne négligeaient pas ainsi les

occasions de rencontres galantes et qu'ils aimaient faire parade au

dehors.

--Ce n'est point mon cas.

--Sans doute, les aventures du bivouac vous flattèrent à souhait,

polisson!

--Ma sœur!

Aurélie lui montra le doigt, et se fit soudain camarade. Elle lui récita

les péripéties des romans, à profusion, et lui demanda si, dans sa vie

guerrière, il en avait connu de pareilles.

Le «caractère» fut de nouveau en infériorité.

Brusquement la jeune femme changeait de sexe; par la malice des

sous-entendus, elle le gênait, plus experte que lui à évoquer, dans les

métaphores, certaines gaillardises alors en vogue. Le caractère se

scandalisa. Aurélie lui plaisait davantage sous l'allure précédente.

Ce jour-là, ceux qui suivirent, elle ne cessa de le taquiner, enhardie.

Praxi-Blassans l'aidait. Il introduisit Bernard chez des dames galantes

de la rue Greneta, certain soir, afin de parfaire une plaisanterie un

peu lourde commencée à table. L'orgueil de l'adjudant souffrit.

Lointaine, étrangère, éclose par hasard au milieu de ses frères marins,

près de la massive Caroline Cavrois, cette apparition d'Aurélie dont

s'était rafraîchie sa peine, aux heures pénibles des garnisons et des

camps, se transformait en une petite personne railleuse, grivoise,

bavarde, utilitaire aussi, et qui se moquait.

Devant le soldat, les époux s'embrassaient à l'aise.

--Ô povre toâ, mon c.er! criait Aurélie, assise sur les genoux du

diplomate, dont elle caressait la joue râpeuse.

Ce petit homme trapu, sa tabatière, le haut col rabattu de ses

redingotes brunes, les revers aigus de ses gilets aurore, la toiture

lisse des cheveux poudrés couvrant l'ovale d'un visage ricaneur et

mobile, le parfum brutal du jabot, la faconde de la voix et l'importance

du geste, tout entretenait l'aversion de Bernard. Il devait, à chaque

heure, pour ne pas lui nuire, se persuader de la science réelle acquise

en chaque matière par ce prodigieux travailleur, annotant, dès l'aube,

les livres innombrables épars sur les meubles de la bibliothèque

qu'assombrissait entièrement le veau tanné des reliures.

Un incident faillit convertir en haine l'antipathie.

Bien que le jeune homme eût remarqué des sourires entre les époux, s'ils

surprenaient son regard vers la taille d'Aurélie, il ne consentit pas à

croire que son amour latent fût l'objet de conversations intimes et

railleuses entre eux. Or, un après-midi, à la fin du dîner, le maître

d'hôtel ayant dit deux mots à l'oreille de Mme de Praxi-Blassans, elle

s'égaya: «Faites entrer cette fille!... Gaëtan; c'est la chamb.ière

nouvelle que j'ai choisie pour toâ, Be.nard!...» Praxi-Blassans parut

aussi dans la joie...

--Pour moi? dit Bernard étonné.

--Vous la trouverez bien, si Mme de Plassans ne m'a point leurré, assura

le mari.

Et la porte ouverte à nouveau, ce fut, dans le cadre d'une fanchon, le

teint même d'Aurélie, ses yeux, sa moue de deux dents appliquées à la

lèvre mordue, sa taille dans une simple robe de coton à rayures jaunes,

ses bras menus enfoncés aux poches d'un tablier noir, ses épaules

masquées par le croisement d'une écharpe verte. Timide, l'enfant restait

immobile, les yeux au plancher, tandis que la jeune femme lui

prescrivait de menues besognes, celle d'apporter le chocolat du frère,

le matin. On fit sortir la grisette. Praxi-Blassans expliqua comment

Aurélie l'avait découverte dans son magasin de modes, apprentie, et

comment elle l'avait engagée par un surcroît de gages, pour s'occuper de

travaux gracieux, à la maison.

--Qu'en dis-tu, mon frère?... Je suis sû.e qu'elle te plaît, pa.ôle

d'honneur panassée!

--Parbleu! renchérit le diplomate qui boucha sa narine nerveuse d'une

prise de tabac...

Et tous deux perpétuaient leur plaisanterie.

Le houzard, haussant les épaules, examina l'intérieur doré de sa tasse.

Il sentit la rougeur brûler ses joues.

--Elle ressemble à une vivandière allemande que nous avons prise avant

Stockach, avec un parti d'Impériaux.

En effet, son peloton avait enlevé, dans un village, quelques fantassins

protégeant cette vivandière dont le cheval déferré ne traînait plus la

charrette. Mais, en rappelant cela, Bernard ne dit point que la seule

ressemblance était dans les fanchons et les écharpes.

Praxi-Blassans cligna de l'œil en homme qui ne veut pas prendre le

change. Aurélie riait plus fort.

--Quand pourrai-je quitter Paris? demanda Bernard.

--Oh! oh! fit le beau-frère. Vous ne vous accommodez donc point de notre

compagnie..., Monsieur?... Cependant il convient que vous demeuriez. Je

ne sais encore si je dois obtenir pour votre avantage la faveur du

général Moreau, ou s'il vaut mieux que vous continuiez auprès de Jourdan

votre carrière. Au cas où le paltoquet corse et M. Sieyès

l'emporteraient, ainsi que le prévoit M. de Talleyrand avec beaucoup de

chaleur, l'intérêt commun de la famille serait que vous serviez aux

dragons de Moreau, lequel gagnera sans doute le commandement près

l'armée du Danube... Attendons la fin du jeu. Je ne saurais encore tenir

la gageure pour l'une ou l'autre faction; et toute démarche en ce moment

nous compromettrait d'abord avec celui qui n'aura point le succès...

Donc, courez, amusez-vous, faites le jeune homme... et ne vous occupez

point. On veille pour vous.

--Tu sais ce que le père demande de fournitures... Il faut quelqu'un des

nôt.es... près du géné.al commandant... Le père mourrait de courroux, si

tu ne l'aidais pas, Bernard!...

--Une larme de cette liqueur!...

Le jeune homme exagéra sa réserve, dès lors Aurélie le ridiculisait dans

la chambre conjugale. Le caractère! Son caractère prêtait donc à la

moquerie.

Il s'enferma dans son logis. Par-dessus la cour séparant l'hôtel de la

rue, il contemplait la peine des portefaix chargés de cartons et de

marchandises en balles, les petits pas des élégantes passant la boue sur

planche du balayeur; la fuite des cabriolets verts de la caisse, jaunes

de roues, où se raidissait tantôt un monsieur en carrik, tantôt un

général qu'embarrassaient deux cornes de son chapeau barré d'or. Des

crieurs de gazettes bousculaient les militaires et les patriotes; vêtus

encore de la courte carmagnole bleue. Les boucles anglaises d'une

coquette s'agitaient autour de son sourire cherchant quel homme en

voiture sauverait de la crotte sa robe, mousseline cerise. Il y avait

des mollets en bas blancs tirés, des visages roses dans des cornettes

tuyautées, des tailles fines sous des écharpes à grands effilés de soie;

des jockeys en veste ronde conduisaient les couples de percherons

attelés à de vastes berlines bleu de roi. De jolies boutiquières

méditaient, le front derrière la vitre de la devanture, sous les façades

jaunies que décoraient maintes enseignes: bottes et gants monstrueux,

balais géants, touffes de simples chez l'herboriste, boule d'or du

perruquier, portrait de la sage-femme saignant le bras d'une pâle dame

en atours de nuit.

L'ardoise du ciel ne semblait pas moins sombre que les toitures; les

lignes des perspectives étaient rompues par l'avancée des échoppes où se

succédaient la ravaudeuse, l'écrivain public, la marchande d'abats, le

raccommodeur de porcelaine et le vendeur de chansons patriotiques.

À ce spectacle mal égayé par les parapluies rouges et verts, soudain

éclos partout, Bernard préférait l'espoir des grandes routes sonnant au

pas du cheval. Il se revoyait dans les bois de Souabe, quand le vent

attaquait les manteaux et quand la pluie refroidissait les figures de

ses hommes endormis en selle. Un Picard de l'escadron chantait une

complainte à la queue de la colonne. Les branches ployaient sous

l'averse. Au loin, un lièvre traversait prudemment le chemin. L'odeur

humide de la forêt enivrait l'espace, que ne troublait pas le roulement

de la canonnade peut-être reprise dans les nuages gris afin de

satisfaire la gloire d'un peuple aérien, improbable. Et l'inquiétude de

l'officier accouru sur son cheval boueux, et les mains aux yeux des

brigadiers, et le profil des soldats attentifs, et les voix basses

ordonnant de plier les manteaux en bandoulière, de décrocher la

carabine, et l'exquise palpitation de l'être curieux de la peur, avide

de surprendre la faiblesse de l'ennemi au bivouac. Quel instant! le cœur

bat, la chair tremble, le souffle halète, les mains suent, les

entrailles crient; cependant l'âme se dresse avec le courage dans la

carcasse effrayée; à deux, ils veulent la joie de se voir forts, plus

forts que la peur de l'instinct, que la vigueur de l'adversaire.

L'ennemi et la nature seront vaincus. L'âme s'accroît, s'excite. Les

yeux sortent, le poing serré l'arme prête; les genoux étreignent les

flancs de la monture... On entend râler les haleines; l'ennemi paraît,

les fusils tonnent, le sabre tournoie dans la main, le cheval bondit

avec votre désir de s'imposer maître sur le fantassin ahuri derrière la

lueur de sa baïonnette lancée vers les cris des hommes, les sauts des

bêtes, les jets de boue, le claquement des pistolets... La peur n'est

plus. Une démence illumine l'être se jetant au galop, l'âme dehors, sur

la proie fugitive que culbute un coup asséné...

Le soldat évoquait l'orgueil de ce moment. Y penser le débarrassa de

tout le malheur valu par la moquerie du ménage. Comme il aimait la

gloire! Son âme s'évasait pour ainsi dire. Il la comprenait telle qu'une

fleur immense et vivace surgie d'un calice étroit à certaines minutes

d'expansion triomphante. Au combat, on devient mieux qu'un homme. Des

forces magnifiques et puissantes, le vœu de la race, des rythmes

historiques; voilà ce qui vous possède, s'élance de vous, tue pour vous,

alors divinisé.

Un caractère! Il fallait éblouir les hommes par la gloire, les hommes,

les femmes, faire pleurer un jour Aurélie de regret! Bernard revenait à

sa table, aux livres béants, au _Traité de Cavalerie_, aux ouvrages de

Turpin de Crissé, à cet _Essai sur l'Art de la guerre_, lumineux effort

d'un esprit encyclopédiste nourri par la pratique des campagnes sous

Louis XV, à ces _Commentaires sur les mémoires de Montécucolli_, le

savant adversaire de Turenne, à ceux _sur les Instituteurs de Végèce_,

curieux stratège du IVe siècle, si expert dans l'art de l'attaque et de

la défense des places, dans le choix des santés militaires. Héricourt

s'asseyait au fond du grand fauteuil bas, appuyait sa tempe sur

l'oreillette et lisait, les bottes contre la bûche blanchie de cendre,

jusqu'à ce que les lueurs du jour eussent quitté les fourreaux des

sabres mis contre le mur. Les cuivres des gros pistolets encadraient la

gravure anglaise où parade le cheval persan du prince de Nassau, naguère

connu dans Paris, pour avoir été distancé par le cheval barbe de

Dauvergne, mestre de manège à l'École militaire.

On grattait à la porte, vers le tard. Zulma, la grisette, apportait le

haut quinquet de bronze. La lumière aussitôt révélait sur la table les

cours manuscrits de fortification, acquis d'un élève besogneux ayant

quitté l'École.

Religieusement, Zulma, du bout de ses ongles, écartait les feuilles. À

la dérobée, elle admirait le jeune homme capable de tant de travail,

puis s'attardait à raplatir la courtine du lit tendu sur quatre lances

de grille coupées à mi-hampe. «Le feu?» murmurait-elle...

Bernard reculait son fauteuil; Zulma s'agenouillait dans sa jupe de

calicot bleu, où le bulbe de sa croupe s'épanouissait, tandis que sa

jolie poitrine un feu rustique pesait dans l'écharpe grise nouée

derrière la taille. Malgré sa résolution, l'adjudant ne réussissait pas

à proscrire les idées libertines. Trop le tentaient sa nuque et sa peau

duveteuse. Presque aussitôt il revoyait Aurélie ainsi courbée pour leurs

jeux d'enfance. Zulma, devinant le désir, rougissait.

--Vous rougissez, Zulma, commença Bernard, une fois, alors que le sang

chantait à ses oreilles chaudes, et que frissonnaient ses reins.

--Je rougis, moi?... elle sourit; et la malice des yeux se voila de

longs cils.

--Pourquoi rougir?

--Pour rien.

Elle n'osait point se relever et continua le geste inutile de tisonner.

Bernard brusqua tout.

--Vous pensez que j'ai envie de vous mettre un baiser au cou... C'est

cela qui vous fait rougir, friponne!

--Oh! je n'aurais pas cru que Monsieur était assez osé pour cela.

--Les houzards ont de l'audace.

--Oh! çà... les militaires!...

--Vous en avez connu, Zulma?

--Un tantinet.

Plus rouge, elle cacha son rire dans son épaule et se redressa

légèrement sur les genoux, les yeux au feu.

Bernard lui prit la taille, qu'elle défendit à peine, et la pria de

conter le roman. Il fut le même que d'autres. Un cousin en semestre, un

sergent de l'infanterie légère... Maintenant il avait rejoint son corps,

et elle lui écrivait chaque dimanche, à La Fère.

--Voulez-vous, Zulma, que je le fasse revenir à Paris?

--Oui.

--J'en prendrai soin...

--Ce n'est pas bien d'embrasser sa servante!

--Pourquoi?

--Parce que ce n'est pas bien, pour un Monsieur comme vous.

--Petite Zulma, votre peau est bien douce...

--Si Monsieur entrait... non, non... Monsieur va entrer. Il a dit qu'il

venait voir Monsieur... Non, non... je suis sûre qu'on me sonne en

bas... Qu'est-ce que Madame va penser... Oh! le lit que je viens de

refaire... Non... vous me faites mal. Monsieur me fait mal... Mon

écharpe!... mais, ça me chatouille... Oh! non... Si Madame me sonne!...

Si Monsieur montait... Ce n'est pas beau, ça, non... Ah bien! ah

bien!... Oh! le lit que je viens de refaire... Monsieur n'est pas

raisonnable; non, ça, Monsieur n'est pas raisonnable... C'est donc vrai

que je ressemble à Madame?... Ah! ah! ah!... Monsieur ne me croyait pas

friande... Il faut que j'arrange le lit, à cette heure... Oh! regardez

comme je suis faite... Mes cheveux!... Voulez-vous bien... Assez... en

voilà assez... je vous prie. Paix là! et mon petit sergent? Comme ça je

ressemble tout à fait à Madame, quand je la coiffe pour la nuit?

Plein de honte et les joues chaudes, Bernard se rajustait en silence...

Zulma jacassait, fière, les mains à ses boucles qu'elle refrisait autour

de l'index.

--On est du monde; on sait se mettre. Je m'attiffe un peu... C'est un

sort, dans tous mes gages, les maîtres me troussent le cotillon. On ne

reste pas tranquille auprès de moi. Ils sont enragés. Qu'est-ce que j'ai

donc?... Quoi que je fasse, quoi que je dise, ils veulent prendre leur

plaisir... J'aime autant ça...

Elle lui rit à la bouche, en sautillant. Une joie sublime illuminait ses

yeux, colorait ses lèvres qu'elle avalait, voluptueuse. De l'enfant

timide et rougissante, rien ne restait. Coquine, les cuisses serrées,

elle se flatta de l'aventure qui la dépouillait de toute fantaisie

vertueuse pour la rendre simplement elle-même, avec les envies de sa

chair saine, de ses yeux devenus vicieux.

--Et dire que j'ai perdu ma rose!

Elle badina. Il l'eût voulue loin. Par bonheur, la sonnette retentit.

--Paix là! c'est Madame!... Vite un bécot, que je dégringole!...

Monsieur mon ange... c'était bon, vous savez... Tout de même, jamais je

n'aurais cru Monsieur assez osé pour la fredaine.

De cela, Bernard ne garda qu'une satiété accrue par la malice des époux

dont mille allusions le taquinèrent. Cependant il n'avait point reconnu

entre les bras de la servante le crime savoureux de son désir. La honte

de l'avoir recherché lui resta seule, et il se désola dans la chambre,

de longs jours, sans que parvinssent à l'égayer les derniers Attiques

qui recevaient la pluie de la rue sur leur courte tunique laconienne.

Jambes, têtes, bras nus, ils imposaient ainsi la résurrection jacobine

de la vertu antique et la précellence de l'art qu'illustrait le nom de

David.

Rien ne lui réussissait, ni le sentiment, ni l'ambition. Chaque mot

d'autrui louant Buonaparté, Moreau, le poignardait d'un reproche. N'être

pas leur émule évident, cela lui parut une humiliation infinie. Il cessa

de descendre auprès d'Aurélie, se consuma tristement l'âme à récriminer

contre le destin. Ne constituerait-il jamais son caractère? Il essaya

des méthodes. «Vaincre d'abord ma paresse.» Cette phrase, écrite sur de

grandes feuilles de papier, il l'afficha, en dix endroits de sa chambre,

de manière à rencontrer toujours l'exhortation salutaire. Il lisait

jusqu'à ce que les caractères d'imprimerie devinssent des mouches d'or

qui lui sautaient aux yeux las. Dix fois il recommençait la page, si

l'intelligence, distraite par l'image d'Aurélie ou la crainte de la vie

médiocre, ne lui semblait pas avoir saisi de façon lucide la théorie du

changement de front par corps d'armée ou la manœuvre de la brigade de

cavalerie débordant l'aile adversaire, par échelons d'escadrons.

Mécontent de sa faiblesse mentale, il copiait le passage difficile, le

recopiait. Il mettait sous le joug de sa vigueur morale l'attention

rebelle, les yeux volages, les rancœurs de son désespoir, comme son père

avait ployé les vies des épouses et des enfants, sous sa volonté, afin

d'obtenir le triomphe de la race. «Je dois être le père, jugeait-il, le

père ferme de mon attention qui se dissipe; je dois, comme lui, créer le

prestige et la vertu de ma maison.» Au cours de son adolescence, pendant

que la Terreur nivelait les privilèges, l'aveugle lui prêchait le

devoir, pour, l'aristocratie du Tiers, de substituer la noblesse de ses

sentiments et l'honnêteté de sa fortune aux qualités des ci-devant. Il

fallait, comme eux, être héroïques à la bataille, instruits au salon,

magnifiques dans l'apparence. Lui, le vieux, se chargeait d'obtenir la

richesse qui prépare la distinction des manières. À ses fils de

surpasser par l'héroïsme et la science; à ses filles de dominer par

l'élégance et la vertu.

Cela semblait à Bernard une tâche historique. Il prévoyait une noblesse

nouvelle de Decius, de Catons, de Lucrèces, succédant à celle des Rohan,

des Villars, des Montesquieu, des Marie-Antoinette, et qui

l'éclipserait.

La Rome des Gracques secouait enfin le joug des Barbares subi pendant

quinze siècles; et la tête du dernier Capétien venait de choir, sans

doute, sous la hache justicière du licteur.

Tous les souvenirs latins criaient en lui. Il distinguait mal la

violence habituelle à son père de celle propre à Brutus condamnant ses

fils. Partout Rome renaissait dans les maisons, avec les cannelures des

fausses colonnes ioniques élevant les plafonds, avec la tige en bronze

vert des hautes lampes, les trépieds sacrés des guéridons, les tuniques

et les cothurnes des femmes, la rhétorique des gazettes, les sabres

courts des vélites, les surnoms des sans-culottes, les guirlandes de

feuillages pétrifiées vers la corniche des monuments nouveaux.

À table, les jeunes femmes amies de sa sœur contaient la vie antique du

Luxembourg où paradaient les membres du Directoire. On ne parlait que de

«dîners grecs», et de «festins gymnastiques». À l'imitation des

patriciens engoués des choses de Grèce, on offrit, certain jour, chez

Praxi-Blassans, le «brouet spartiate». Les convives se récrièrent sur

l'excellence de cette bouillie où se mêlaient la farine de sarrasin et

le hachis de porc. Inclinant leurs cheveux nattés à la Porcia, les dames

savourèrent. Mais une discussion éclata entre les _démophilhellènes_,

qui professaient le culte pur d'Athènes, et les partisans de Mme

Tallien, qui inclinaient plutôt vers l'amour de la mode romaine. De ces

dernières était Aurélie. Praxi-Blassans ne leur pardonnait pas d'avoir,

lors d'une fête, garni de bagues les doigts de leurs pieds en bas de

soie tissée selon la forme des orteils. Les convives mâles accusaient ce

goût des merveilleuses; par esprit de réaction contre l'art antique et

jacobin, ils portaient des boucles d'oreilles et des cadenettes roussies

à la teinture que relevaient des peignes courbes. Parmi ce monde,

l'austère Cavrois, immobile dans son raide habit bleu, le menton juché

sur les tours de sa cravate, émettait des sentences prudentes vers une

dame vêtue en odalisque, avec des pièces d'or sur les soins; un fort

rhume de cerveau la contraignait à sortir fréquemment le mouchoir du

réticule qui pendait le long de la chaise curule.

--Monsieur de Talleyrand engage beaucoup le général à l'action...

--Il voudrait en faire sa main, dit l'odalisque...

--Une main pour prendre et pour garder.

--Fi, la vilaine langue!

--Je m'en accommode!... Sceptre de la beauté, zézaya un incroyable.

Mais ils s'extasièrent sur le goût du pain où l'on avait mis du cumin, à

la manière des Grecs. Bernard trouvait incommode de boire dans des

coupes enguirlandées de violettes naturelles. On avalait les pétales des

fleurs en même temps que le vin.

«La manie constituante de Sieyès! cria Praxi-Blassans.--Vaut mieux que

la dépravation des Pourris et de Barras, interrompit

l'odalisque.--Gohier ne voit rien, ni le jeu de Buonaparté, ni celui de

son frère.--Croyez-vous au navire envoyé secrètement en Egypte par

Cambacérès, Rœderer et Talleyrand, pour prier le petit Corse de

revenir.--Certes, si Lucien Buonaparté préside, il le doit à ces

gens-là, à Rœderer, à Saint-Jean-d'Angely...--D'abord ils avaient offert

l'aventure à Jourdan.--Il refusa, comme Bernadotte.--Comme

Augereau.--Des naïfs!...--Des habiles!...--Des sages!--Des

vertueux!--Des imbéciles!--Et le peuple?--Il boit.--Toute l'énergie

nationale est soûle!--Les Anciens?--Ils voulaient Pichegru avant

Fructidor; ils veulent Buonaparté.--Les Cinq-Cents têtes de bois ne les

empêcheront pas.--Quel troupeau!--La France!--Son café finit de f... le

camp!--Ils ont tâté Moreau.--Eh bien?--Il a hésité. C'est sa manie. Il

avait hésité à dénoncer Pichegru ou à marcher avec lui! Il hésite entre

supplanter Buonaparté ou le porter au pavois.--Moulin prétend les faire

fusiller.--Il cache cela. Il faut le voir, l'échine en l'air devant le

«Vainqueur des Pyramides!»--Et Lui?--Lui, il allonge des phrases. Il ne

quitte pas l'habit de l'Institut pour faire croire à son respect du

civil. Il veut. Il ne veut plus. Il se laisse faire violence. Il a des

vapeurs.--Une fille!--Un caprice!--La Beauharnais?...--Elle rabat ses

amants sur l'hôtel de la rue Chantereine.--Il y a foule.--Un peuple!--La

bonne femme!--Buonaparté touche trois cents mains par jour.--Et sa femme

trois cents... Quoi?--Fi!--Des sels!--On meurt.--Voulez-vous bien ne pas

rire de la sorte, petite Messaline!

«Pourquoi nous marier,

Quand les femmes des autres,

Pour être aussi les nôtres

Se font si peu prier?

Pourquoi nous marier?

Que les chiens sont heureux!

Contre les murs ils p...,

Deux à deux ils s'unissent.

Sans qu'on médise d'eux,

Que les chiens sont heureux!»

Elle s'acheva cependant parmi des murmures, la chansonnette de ce

vieillard, ancien ami de Jean-Jacques. En l'honneur de Rousseau, la

compagnie tolérait ce cynisme polisson du _retour à la nature_. Gâteux

et le jabot plein de sauces, il haussait la tremblerie de ses mains

jusque les _repentirs_ de sa voisine où dégouttait l'«huile antique».

Héricourt supporta mal qu'Aurélie ne cessât de faire retentir sa joie

aiguë.

Elle portait une robe de mousseline rosée, venue jusque, la gorge mal

contenue dans les deux poches d'un corsage en velours brun. Autour du

col un ruban écarlate, _à la victime_, affichait ses opinions

thermidoriennes, la solidarisant avec les guillotinées.

Cette prétention de mettre à table les souvenirs des exécutions

terroristes déplut au soldat. Il trouvait Aurélie, le soir, agitée, sans

grâce. À travers le lorgnon de merveilleuse aidant sa réelle myopie,

elle dévisageait les femmes et les hommes. Ses paroles visaient à la

travestir en ci-devant que la Révolution ruina.

--Buonapa.té a donné sa pa.ôle d'honneu de nous rendre la fo.êt de

Blassans. On l'a promis encô.e à Mme de Coislin, à la princesse de

Guéménée pour ses bois de Lorient, et à la ma.quise de Créqui!...

--Talleyrand tient bureau de promesse! ricana quelqu'un.

--Oui, Môssieu, rue d'Anjou, à l'hôtel de C.équy. Le suisse vous indique

les heû de guichet.

Et d'éclater de rire, comme si elle avait énoncé la chose la, plus

spirituelle du monde.

Depuis qu'il possédait le vice de Zulma, Bernard sentait décroître son

sentiment. Cette poitrine, il la touchait identique. Ces lèvres, il les

savourait pareilles. Ces bras, il les liait à son cou, pour une douceur

semblable. Ce corps, il le connaissait que révélait tant la mousseline

rose tendue contre une seule chemise de percale à fleur de peau.

Maintenant il apercevait mille défauts imprévus. Praxi-Blassans

expliquait-il les raisons profondes de la catastrophe imminente, Aurélie

lui coupait le discours en criant à tue-tête: «Avez-vous lu

Pigault?--Faut lî Pigault, mon c.er!» Ou bien si Cavrois pour excuser

les audaces de Talleyrand louait cet esprit génial qui jugeait sainement

les hommes et les Etats, l'enfant s'occupait tout à coup des camées

suspendus aux oreilles de son voisin et lui demandait le nom de

l'orfèvre qui les restaurait dans une rue de Rome. Sa voix de tête

décrivait le char d'Apollon dont le relief se détachait en blanc sur

l'agate. Elle vantait la délicatesse de l'artisan.

«Les proclamations sont déjà tout imprimées, rue Christine, chez

Demonville... Allez-y voir. Vous demanderez de ma part le citoyen Bouzu,

qui tient l'état de prote. Regnault a signé le bon à tirer. Bouzu le

montre à qui veut, annonçait Cavrois vainquant les cris de sa

belle-sœur.--Cela serait plaisant.--Quelles balivernes. C'est le

millième complot que les nouvellistes imaginent.--Tout le monde veut

jeter les avocats à la rivière, Bouzu comme vous et moi!--Le général

Lefebvre a promis le concours de la division de Paris.--À d'autres!--Les

Anciens sont convoqués pour sept heures, aux Tuileries.--La bonne

histoire!--Mais cela prouve l'invraisemblance.--A-t-on oublié ceux de

Fructidor.--Ils voteront la translation à Saint-Cloud.--Les généraux

feront cortège à Buonaparté.--Ou Buonaparté aux Anciens.--Morbleu,

Mossieur, voici enfin le sabre qui va racler l'ordure.--La crasse tient

bon.--Bernadotte marcherait à l'encontre.--Et l'argent.--Oui,

l'argent?--L'argent?--Il a pillé l'Italie.--Il a trouvé deux millions

chez les fournisseurs.--Bah! il leur a promis la guerre?--Mon père a

envoyé trente mille livres! dit étourdiment Aurélie...»

Un silence suivit. L'ami gâteux de Jean-Jacques essaya d'entonner une

autre chansonnette gaillarde. Sa face cadavéreuse et riante bavait sur

la haute cravate de mousseline soulevant les bajoues fripées. Il

commença:

Lubin dit à Colette:

Prends ma houlette,

Ma petite houlette...

On l'interrompit; on protestait. Il se rassit de coin, en secouant la

tête, comme si tout lui semblait absurde.

Il railla ces gens qui prêtaient une attention majeure aux imminences

des complots. Il en avait tant vu depuis Louis le Bien-Aimé et la Fête

de la Fédération. Il haussa les épaules, battit une marche avec sa

tabatière contre son assiette au fond de laquelle un centaure peint

tirait de l'arc. «Vous me la baillez belle tous!...Est-ce qu'Augereau a

pris le pouvoir après Fructidor? ni ce petit Corse, après Vendémiaire?

La liberté épouvante la tyrannie!» Il tapa du poing, et le vin sauta de

sa coupe jusque ses manchettes de dentelles...

On se levait de table. On quitta les sièges romains en acajou raidi et

terminés par des serpents de cuivre, les bouillottes à trois lumières

sous leurs abat-jour de tôle verte et, sur le marbre de la table, les

fruits amoncelés dans la claire-voie des corbeilles de Pomone en faïence

dorée.

Bernard abandonna toujours avec soulagement ces agapes qui, commencées

vers quatre heures, duraient jusqu'à sept, aux chandelles.

Il souffrait le dépit d'avoir admiré Aurélie, et de la concevoir

maintenant presque égale à cette Zulma, si vulgaire depuis qu'elle

abdiquait toute hypocrisie, en venant ranimer le feu de la chambre.

L'impatience, visible encore sur les traits du mari, le confirma dans

ses remarques. Praxi-Blassans commençait-il un discours que l'on

écoutait attentivement à cause de beaux aperçus sur les manigances des

diplomaties, sa femme se plaignait haut de sa denture qui la faisait

souffrir soudain. Et toutes de s'empresser pour extraire de leurs

réticules des sels britanniques, pour agiter les plumes de leurs

éventails. À d'autres occasions, vers la minute précise où l'ami de

Talleyrand révélait les origines du formidable complot organisé depuis

Fructidor, avec Roger-Ducos et Sieyès, Aurélie se levait, admirative,

gentille, glissait sur la cire du parquet afin d'interrompre par un

baiser silencieux l'ennuyeuse période. «Voilà des choses qu'il ne dit

zamais à môa... Il pâ.le aux aût.es, môa, il ne me dit rien, le

scé.le.at!» Et, assise sur le bras du siège, elle entourait de ses bras,

de son affection craintive la tête fatiguée de l'époux qui souriait de

façon pénible. Par bonheur, l'entrée d'un homme illustre, celle de

Sieyès, par exemple, l'attirait jusque le visiteur nouveau. Elle

répandait ses grâces en révérences de cour. Le citoyen directeur, de sa

lippe affable, saluait, inclinait devant tous sa tête crépue, se

rengorgeait dans le double menton qui écrasait les tours de sa cravate,

puis vite se dérobait, courant à l'un, à l'autre, récitant ses

brochures. Aux dames il montrait la cicatrice de la blessure reçue à son

poignet, lorsque l'abbé Poulle tira sur lui deux coups de pistolet.

«Pitt avait mis l'amorce, Mesdames!...»

Ou bien c'était Constant de Rebecque, l'astre du salon de Mme de Staël,

dont les longs cheveux et les favoris encadraient la carrure d'un front

et d'un nez grecs que lorgnaient les merveilleuses. «Non, Monsieur,

criait Sieyès; je me rejetterais plutôt dans le jacobinisme. La royauté

ne reparaîtra plus céans! Eh! contre elle, contre Coblentz, nous avons

des outils excellents: les généraux de la République.--Buonaparté--Lui

et les autres! La pensée de la Nation fécondera le monde à la pointe des

baïonnettes françaises!»

Héricourt n'aimait point cet homme. Au contraire, il se trouva plein de

sympathie envers Moreau, dont la taille rigide, la physionomie large,

aimable, les yeux francs et grands, la jolie bouche sensuelle le

charmèrent. Des cheveux sans poudre réunis en une courte queue

découvraient un front monumental, qui terminait bien l'homme en habit de

général, aux revers vastes et chargés de feuillages d'or. Présenté,

Bernard énonça toute son admiration pour les guerres d'Allemagne et

formula le souhait de prendre une leçon de tactique, à la suite du grand

capitaine.

Ils causèrent. Moreau déclarait, modeste, n'avoir point assumé la

mission de désunir les Conseils, parce qu'il se reconnaissait incapable

de cette tâche, et de lutter subtilement contre l'ambition, l'intrigue,

l'intérêt de tous. Buonaparté lui paraissait l'homme providentiel à qui

rien ne répugnerait. Il le loua. Comme Bernard, jaloux de cette gloire,

médisait, le général sourit et caressa les plumes tricolores de son

chapeau: «Les hommes sont bas; il convient qu'on les mène avec les

moyens indispensables. Laissons cette besogne à qui elle plaît. Pour

moi, j'aspire au repos. Croyez-moi, Monsieur l'adjudant: une chaumière,

un cœur d'épouse vertueuse, les fruits du champ cultivé par nos mains,

l'eau fraîche de la source...» Et les yeux mouillés, il se perdit dans

l'éloquence à la mode, les yeux aux glands d'or de ses courtes bottes où

finissaient deux jambes osseuses culottées de Casimir blanc.

Il fut entendu que Bernard recevrait sa nomination de lieutenant, qu'il

suivrait Moreau dans l'état-major à l'armée du Rhin.

Heureux de cela, le jeune homme fut en avertir Caroline délaissée dans

sa robe blanche, au pied des cannelures d'une colonne ionique. Cavrois

accaparait Moreau de la part de Talleyrand qu'on aperçut alors, gras du

ventre, en redingote marron, en perruque à la poudre, et traînant son

pied-bot malaisément autour des chaises. Sa bonne humeur riait à tous.

--Hein! dit Caroline, si notre père pouvait le voir! La sage jeune femme

s'émerveillait, humble. Elle calcula ce que les moulins d'Arras

fourniraient à la troupe et ce que produiraient les tanneries pour le

harnais des guerres nouvelles. La grosse tête ronde, joufflue,

méditative, murmurait des additions difficiles. Elle entretint Bernard

des constructions à parfaire, là-bas; elle parla du coup de sang qui

menaçait l'aveugle; l'indiscipline du petit Augustin l'inquiétait.

--Nous le formerons, dit Bernard.

L'éclat de voix d'Aurélie s'élança jusqu'au lustre. Entourée par vingt

jeunes femmes bruyantes, aux yeux ivres, elle ne voyait point son frère

ni sa sœur.

--Ce joli hussard? interrogeait l'une.

--Mon frère.

--Un cœur!

--Imaginez-vous, ma c.ère, il m'âme!

--De l'inceste!

--L'innocent!

--Ze vous zure, ce devenait pé.illeux, pa.ôle d'honneu.

--Et alors.

--Alô, zai engazé une péco.e qui me ressemble... Cette fille qui po.te à

raf.aîchir dans les chamb.es.

--Et?

--Et ils sac.ifîent à Vénus, ent.e chien et loup, quand Zulma lui monte

le quinquet!... Pa.ôle d'honneu! Pa.ôle d'honneu!... ma belle!

En fusées, les rires s'éternisèrent.

V

La petite ville alsacienne retentissait de bruits militaires. Le long

des rues étroites aux piliers de bois, les dragons menèrent jusque le

Rhin les files de chevaux nus, pour l'ébahissement des filles blondes et

ventrues adossées contre les minuscules boutiques. Le vin blanc moussait

dans les chopes offertes par les mains fraternelles de hauts capitaines

en habit vert plastronné de rouge, en culotte de peau jaune, en bottes à

l'écuyère. Les crins des casques flottaient sur les bandoulières des

gibernes. Aux bouches luisaient les rires. Les éperons et les sabres

s'embarrassaient dans les barreaux des sièges. Floréal parait de

corolles neuves les arbustes des jardins. Le soleil étincelait contre

les ailes des pigeons qui picoraient entre les chariots d'avoine. Au

faîte des cheminées, les cigognes veillaient sur une patte, en claquant

du bec. Il défilait par les rues d'innombrables jeunes soldats fiers de

leurs guêtres noires et de leurs bonnets à glands jaunes devant la joie

des commères qui remplissaient à la fontaine leurs seaux de bois. Les

enclumes des maréchaleries sonnaient de cent coups frappés en plein fer

incandescent. Aux fenêtres, des lieutenants s'accoudaient, liseurs

d'ouvrages tactiques. En bas, les plantons de l'état-major circulaient

avec les registres de la division. Un tumulte de fête dans la lumière du

renouveau.

Plumets rouges de l'artillerie montée, colbacks de hussards à galons

écarlates, tresses blanches des bonnets à poil, graines secouées des

épaulettes, ors des galons sur les manches, cuivrures des baudriers

jaunes, tout cela s'agitait parmi les groupes de camarades se retrouvant

à la réunion des brigades, la veille du grand effort. Héricourt

s'amusait des conscrits imberbes et piqués de rousseurs, de mufles

tannés par tous les soleils sous les moustaches des vieux soldats, des

profils goguenards, des clins d'œil malins, des trognes rubicondes entre

les cadenettes, de la cohue d'ivrognes en liesse se serrant les mains,

riant aux Alsaciennes, échangeant des jurons, trinquant partout, au fond

des cabarets ombreux, et sur les disques des tonneaux installés au seuil

des auberges. «--Oh! les Picards!... Par ici, les Picards.--Te voilà,

Ange...--Eusèbe! Et ton frère, mon joufflu?--T'as laissé Catherine?--Un

coup de vin, camarade.--Tu sais, Pied-de-Mouton est ici.--Bah!--Oui, mon

gars, au régiment léger.--Va jusqu'au camp des dragons, tu souhaiteras

le bonjour au cousin Elie.--Bagasse, mon gros, tu veux donc aussi

enfiler l'Autrichien.--Té, mon bon, chacun sa part de gloire, hé!--Toi,

j'ai vu ta tête au café de la Comédie, à Tours.--Quant à ça, tu ne te

trompes point, mon pays.--Sifflons une pinte de petit suret.--À la santé

des Tourangeaux!--Pourquoi que t'as quitté la boutique?--Le père était

dur. Et puis, pas d'ouvrage. Tous les ateliers ferment rapport aux

émigrés qui sont encore loin et qui ne font plus marcher la

vente.--C'est comme chez nous, Rayonne!--Et Clairette?--Ne m'en parle

pas, homme dur. L'insensible a fui avec un rival odieux. Je viens

chercher dans une mort glorieuse la fin de mes maux.--Parbleu, fusilier,

regarde plutôt le corsage engraissé de cette belle servante; j'y

plongerai bien deux doigts!--Oui, ma belle!--Et des reins!--Du

tabac?--Imagine-toi que mon libelle, _le Vieux Jacobin_, s'est vendu

tout juste à six exemplaires. Alors je me suis dit: «Pitouët, la foule

ne comprendra jamais ton génie politique, mon garçon.» Les créanciers

cassaient ma sonnette. Les chiens levaient la patte sur mes bas. Un coup

de vent retourna mon parapluie au coin de la rue Vivienne. «Buonaparté

étouffe la liberté,» cria dans mes oreilles un sans-culotte qui revenait

de Saint-Cloud. Sans logis, muni pour toute fortune de manuscrits qui

crevaient les poches de mon habit déteint, je me rappelais la mort de

Sénèque. Justement j'avise un gaillard magnifique, gras, rose, doré sur

toutes les coutures, et traînant le sabre. La voix intérieure me crie:

«Pitouët, tu n'as plus de parapluie; et l'averse dégouline aux cornes de

ton chapeau. Deviens général de la République indivisible...» Le

gaillard n'était que fourrier aux dragons. Je l'aborde, lui conte mon

cas: Deux heures plus tard, je mangeais à la caserne... Paix!... Mon

lieutenant!»

Héricourt répondit au salut militaire. Ce soldat appartenait à son

peloton. Il se promit de lui paraître favorable; la bonne humeur

parisienne l'égayait. Il reconnaissait partout des figures aperçues dans

les cafés, aux galeries du Palais-Royal. Déçus dans leurs espérances de

fortune publique, traqués par la police, congédiés par les

administrations, chassés des bureaux, les jacobins

faméliques,--folliculaires, commis, garçons de boutique,--affluaient,

depuis Brumaire, aux camps. Les grandes villes dégorgeaient leurs

éléments d'énergie, leurs forces révolutionnaires désormais sans emploi.

La vie intense de la nation envahissait les brigades, se mêlait aux

vieux soldats de l'an II, enrôlés pour les mêmes raisons. Désespérés,

sceptiques et passionnés s'engageaient joyeusement dans la chance du

combat, avides encore de porter au bout de leurs armes l'idée de

l'émancipation humaine et de proclamer au monde, par la voix du canon,

les droits de l'homme.

L'artillerie bousculait ce tumulte de foule. Les prolonges, les

fourgons, les pièces attelées traversaient la ville au trot des chevaux

disparates obtenus de la réquisition. Cela dérangeait les soldats

stupides devant les chevaliers de pierre enclavés entre les fenêtres à

culs-de-bouteille, sous leurs devises d'armoiries gothiques.

Les caisses des tambours luisaient au pied des faisceaux, sur les

places. Toutes les provinces des Gaules fraternisaient par vingt accents

divers au détour des ruelles, au hasard des rencontres, dans les

couplets des chansons picardes, bretonnes et provençales.

Un galoubet et un biniou se répondirent de fenêtre à fenêtre. Des

haleines sentaient l'ail. Au centre d'un groupe d'infanterie, deux

voltigeurs auvergnats dansèrent la bourrée, poussant du talon le pavé

pointu de la place. Leurs bras en l'air effleuraient les rouges plumets

des bicornes. Des grenadiers basques tiraient hors du sac des

espadrilles afin de délasser leurs chevilles saigneuses. L'odeur de

bouillabaisse émanait d'une marmite alsacienne. Dans le faubourg, les

feuillages masquaient les enseignes arborant des sentences au-dessus des

buveurs en uniformes déboutonnés.

Héricourt aborda plusieurs officiers de son régiment. Selon les

nouvelles récentes, le général Kray massait les troupes autrichiennes

sur la rive droite, et l'on aurait à faire feu, l'eau franchie. Devant

eux passèrent des forges de campagne, des fourgons pleins de fers à

cheval, de clous pour les besoins de leur brigade. Soudain il reconnut

sur les chariots de réquisition la marque H signant les sacs de farine

blutée aux moulins de son père. À travers les provinces, les richesses

du Nord arrivaient. Toute la terre de la patrie affluait à la suite de

ses enfants par-delà les frontières. Il espéra que l'un des conducteurs

apportait une lettre à son adresse. Mais, coiffés du bonnet de fourrure,

tous parlaient le patois de Strasbourg; ils y avaient reçu le chargement

parvenu jusque la capitale d'Alsace au moyen d'autres convois. Les

lourds quadriges se succédèrent dans la direction de Bâle. On y

transférait les magasins. La lettre H encore marquait le cuir des

selles, les paquets d'étrivières, de brides, les collections de

havresacs, le poil au dehors, qui comblaient de hautes charrettes.

Caroline avait-elle compté ces livraisons? Combien de fois le père

aveugle avait-il pesé dans son trébuchet l'or dû au salaire des

tanneurs.

Musarder ainsi. Tous les spectacles attiraient son attention frivole. Un

caractère ne devait-il pas concentrer ses forces en vue de la seule

énergie? Il se contraignit à fermer les yeux, car la file des attelages

ne discontinuait pas, bouchant la route. Malgré l'effort mental, il

distinguait le passage des tombereaux aux roues tonitruantes, des

haquets stridents, des charrettes à foin écrasant les cailloux d'une

pression lente. Et tout s'arrêta, se fixa. Il rouvrit les yeux, voulut

comprendre la cause du stationnement, et remonta la longueur du convoi

pour assurer le service d'ordre. À l'arrière-train d'une charrette

encroûtée de boue sèche, un pauvre adolescent dormait. Le soleil, la

poussière avaient noirci la tempe et une joue visible entre les bras en

oreiller. Sa tignasse pleine de brins de paille retombait jusque sur le

jabot sali d'une chemise presque élégante; mais la carmagnole de bure et

le pantalon de canevas indiquaient la misère du vagabond. «On dirait les

chaussures d'Augustin,» remarqua Bernard. Il continua sa route, pressé

de découvrir le maréchal des logis responsable. Le prompt écoulement des

charrois lui incombait, c'était son début dans les fonctions du service

en campagne, cette surveillance de l'arrivage. Il craignit le retard. Le

chemin devait être libre de voitures avant minuit, s'ouvrir aux colonnes

profondes de la réserve qui déboucheraient par là et franchiraient le

Rhin, à l'aube, sur le pont de bateaux jeté en aval.

Le soin de son devoir le retint à cette occasion près d'une heure. Quand

il rejoignit le cantonnement, le cavalier d'ordonnance lui remit un bout

de papier où il lut: Augustin. Comment! son frère était là! Il crut

aussitôt à la mort du père, à l'incendie des moulins, se rappela le

vagabond endormi derrière la charrette, et le vit tout à coup:

--Qu'y a-t-il?

--Je me suis sauvé de la maison. Je ne veux plus être battu. Regarde.

L'adolescent montra son oreille droite détachée de la joue par une

plaie.

--Qui t'a fait cela?

--Le père...

--Entre ici.

Dans la grange, deux soldats ciraient leurs bottes, un dormait, un

écrivait. À l'abri d'un paravent Bernard avait son lit de camp et une

petite table.

--Comment es-tu venu?

--Les chariots de fournitures étaient partis la veille, j'ai marché,

j'ai couru jusqu'à ce que j'aie pu les rejoindre. Je savais que les sacs

arriveraient ici. J'ai vendu mes bons vêtements, j'ai acheté cette

défroque. Avec les sous de la différence, j'ai mangé...

--Que veux-tu que je fasse de toi?

--Un soldat aussi.

--Tu as faim?

--Oh! oui!

Bernard contempla l'enfant. Les longs cheveux bouclaient sur son cou.

Fiévreusement il contait les détails de la catastrophe, ses incartades,

la fureur du vieux; et la déchirure de son oreille après une scène de

colères réciproques.

--Tu sens la farine...

--L'odeur de la maison.

--Oui. Mais le parfum aigre du houblon emplit tes cheveux.

--J'ai dormi dans les fossés de l'Artois.

--Comme ta bouche souffle une haleine au genièvre.

--J'ai bu, dans les fermes de Thiérache, l'alcool du pays.

--Je flaire la pomme de pin.

--Nous avons passé la forêt d'Ardennes.

--Ce sont tes mains qui puent le poisson de la sorte?

--Nous avons pêché au bord de la Moselle.

--Ta carmagnole embaume.

--J'ai cueilli l'aubépine dans les Vosges.

--Qu'as-tu dans tes souliers?

--Le sable du Rhin.

--Parbleu, tu sens la terre fraîche.

--Je sens la France! car de partout elle se lève avec moi.

Ils s'embrassèrent et se turent, très émus. Plus tard l'enfant énuméra

ce qu'il avait rencontré de bataillons et d'équipages le long des champs

verts, à la porte des auberges, dans la poussière des chemins, sous les

ombres des forêts denses. La peau du pays se hérissait d'hommes en

marche, tels les poils d'une bête furieuse.

Bernard essaya de renvoyer son frère en Artois. Il épuisa les

remontrances, les leçons, les conseils. L'enfant résista.

--Donne-moi une lettre pour le général Moreau.

--Tu ne sais pas monter à cheval.

--Je serai fantassin.

--Tu vas t'ennuyer de longs mois au dépôt.

--Non. Tu prieras. Je supplierai. On m'inscrira sur les rôles des

compagnies qui s'assemblent.

--Rêveur!

Que l'enfant ne voulût pas retourner chez leur père, il dut l'admettre.

L'indépendance du gamin irritait le vieillard autoritaire; et on pouvait

craindre un malheur entre ces deux êtres colériques.

--Il a tué sa première femme et ma mère. Il ne me tuera pas!

--Pense à la sévérité de Brutus envers ses fils. Ils l'acceptaient eux,

les grands Romains.

--Ils acceptaient, et moi je n'accepte point.

--Orgueilleux.

--As-tu lu Jean-Jacques, Diderot, Volney?

--J'ai lu Tacite; je crois que l'individu ne compte pas devant la force

de la famille, de la race, de la patrie, de la nation.

--Je crois à la liberté de l'homme, citoyen du monde.

--Suppôt de Gracchus Babeuf!

--Esclave de César!

Le lieutenant haussa les épaules, puis écrivit des lettres de

recommandation.

--Je monte à cheval ce soir. Les ordres m'enjoignent de conduire une

reconnaissance en territoire ennemi, dès que l'on pourra passer l'eau.

Dans deux heures tu me diras adieu, en te rendant au quartier général.

De là tu feras savoir à notre père ta résolution; et, respectueusement,

je te prie, tu lui demanderas... Tu lui demanderas pardon.

L'enfant frappa du pied. Bernard insista, sévère, et obtint la promesse.

--Maintenant lave-toi, et puis nous irons dîner.

Augustin parti, l'aîné admira les lois du mystère qui poussaient hors du

gîte les enfants de France, depuis huit années, et les jetaient, au

refrain de _la Marseillaise_, contre le glaive des rois germains, cette

ample famille dont la branche franque avait maintenu sous le joug, dix

siècles, le colon latin.

Du seuil de la grange il apercevait luire peu à peu, dans la plaine, la

multitude des fusils dressés aux bras des bataillons sous la clarté

lunaire. Les brigades marchaient au fleuve obscur entre des berges

basses. À la surface des champs, partout, les bataillons surgissaient,

innombrables et subits. Les caisses de cuivre brillaient aux hanches des

tambours. Un seul pas de trente mille jambes martelait la terre. Les

ombres équestres des adjudants-majors volèrent, silencieuses, le long de

colonnes. Des essaims de cavalerie se mouvaient. Des caissons cahotaient

par les chemins. Le seul pas retentissait formidable et sourd; le seul

pas de la nation en armes affrontant le destin nouveau.

--César! évoqua le jeune homme.

Il s'hallucina volontiers, désireux d'entrevoir les piques des

légionnaires, les casques d'airain, les bâtons portant la fiole d'huile,

les licteurs, les vexillaires, le manteau du consul. _Consul

Romanus_!... Ah! ce n'était que ce Corse dont Aurélie blâmait l'épouse

douteuse et les appétits naïfs; Aurélie qu'il eût voulu savoir pareille

à Lucrèce! Il sourit d'amertume. La barbarie puérile des Francs avait

pourri le caractère patricien. Il réfléchit, ne put se résoudre à

comparer Octave et Barras. Oh! quel héroïsme réaliserait son illusion du

réveil romain? Quel sang, quelles sévérités de la guerre, quels travaux

des légions, quel Caton, quel César?... Et, sur la crête de l'armée

mouvante, il chercha les aigles.

Jusqu'au loin, tout s'arrêtait. Des feux flambèrent devant les fronts

des compagnies. Les bivouacs s'établirent. Les baïonnettes des

sentinelles s'isolèrent. Bernard quitta la grange, se mit à cheval,

moins dans l'intention de rejoindre ses soldats que dans celle de mieux

voir l'étendue. Il gagna le monticule voisin.

Les eaux bruyaient doucement vers la campagne dodue. Mille feux

s'allumaient à la lisière des bois bleuis par la lune. Des bêtes

hennirent. Les falots des pontonniers coururent sur les barques réunies

entre les rives. Les marteaux enfonçaient les dernières chevilles: et,

par-dessus la petite cité mal endormie dans le repli du fleuve, une buée

rousse signalait la rumeur éclose entre les pinacles des églises et les

pentes des toitures. Au-delà des eaux, d'autres bois s'étendaient sur

les ondulations du sol, voisins de ceux où, six mois avant, lui-même

avait couvert, houzard, à l'extrême gauche, la retraite de Jourdan.

Sous l'uniforme de dragon, et l'épaulette acquise, allait-il connaître

encore la défaite, ou la victoire, ou la mort?

Revenir triomphant, capitaine, près d'Aurélie qui regretterait ses

impertinences à l'égard d'un frère illustre; ce fut l'essentiel de sa

pensée.

Une barque chargée d'infanterie longea les pontons et fut atterrir sur

l'autre berge, où des feux de bivouac s'agitèrent. Cette troupe formait

le soutien de la reconnaissance qu'il mènerait. Deux compagnies

françaises passaient depuis le crépuscule; on avait entendu plusieurs

coups de carabine. Des patrouilles à cheval avertissaient ainsi les

postes impériaux de l'événement subit, car leurs têtes de colonnes

s'attardaient encore à huit lieues du Rhin, pour masquer la

concentration hésitante de leurs forces, sur la ligne d'Engen à

Stockach.

L'émotion pâlissait un peu la face du jeune brigadier qui vint avertir

Bernard. Le pont pouvait subir le passage d'un dragon tenant le cheval

par la bride. Un à un, suivraient les autres hommes du détachement.

Bernard rejoignit les vingt cavaliers qui bouclaient leurs portemanteaux

aux troussequins des selles. Ils faisaient vite, fiévreux; car un

nouveau coup de carabine roula d'échos en échos, sur l'autre rive.

Le premier homme passa. C'était un maréchal des logis du vieux régiment

de Bourbon-Vendôme, qui s'était battu sous le Bien-Aimé. Il prit

l'attitude grave des vieux soldats allant au feu. Ses favoris

grisonnants rejoignaient une bouche close. Il flatta son cheval avant de

lui faire tenter le premier pas sur les madriers joints au milieu des

bateaux en file. L'animal le suivit, attentif à ses sabots. Tous deux se

comprenaient. «Pied-de-Jacinthe, recommanda Bernard, dès que tu auras

cinq cavaliers avec toi, de l'autre côté, tu en expédieras deux vers

l'endroit où l'on tire. Je t'envoie d'abord ceux qui parlent allemand,

Closter et Ulbach, Grünbier. Ils doivent découvrir aussitôt un chemin à

gauche, celui de Mühlenhof. Une maison est à six cents toises de la

berge, sur ce chemin. Ils s'arrêteront là et placeront deux vedettes. On

interrogera les gens sur l'ennemi.»

Pied-de-Jacinthe hochait sa vieille tête pour acquiescer. Il continua de

maintenir son cheval en équilibre. Les eaux grouillaient autour des

quilles de bateaux. De leurs falots, les pontonniers éclairèrent les

poutres où l'homme et la bête persévéraient. Le vent était froid.

«Alsaciens, à vous!» dit Bernard. Ils s'avancèrent blonds. Les casques

ne pouvaient couvrir entièrement ces grands crânes. Les fortes cuisses

enflaient leurs culottes de peau; leur carrure emplissait l'habit vert.

Ils se tinrent immobiles; et leurs fronts se ridaient pendant le

discours de Bernard. «Ulbach, vous interrogerez les habitants de la

maison, et vous traduirez leurs paroles au maréchal des logis...»

Celui-ci avait de grosses lèvres pâles, des courts favoris de chanvre...

Il montra l'ivoire de ses dents pour sourire, lorsque Bernard eut dit:

«Strasbourg et Colmar vous confient la réputation de ses patriotes...

Allez...»

Ils entraînèrent, tous trois, les alezans. «À vous, la Flandre! Avancez

Corbehem, Flahaut!» Ils étaient gras de bière; avec des mines écarlates,

de grands nez. «Allons, boyaux-rouges, réveillez-vous!» Ils tentèrent de

rire à cette appellation qu'ils se donnaient entre eux, au pays! «V'là

la kermesse, mes p'tiots!...» Ils furent contents, et claquèrent les

flancs des bêtes. «Le Parisien! là... Pitouët!--Voilà, mon lieutenant,

ça pique!--À votre rang de file. Et pas de bruit. Nous ne sommes pas

chez Procope ni à la Régence.--On pose tout de même les pions sur

l'échiquier d'Allemagne!--Chut!... Vous, les vignerons; Nondain! » Ils

s'approchèrent, sages et silencieux, et continuèrent de lisser avec

leurs gants de cuir les poils des montures. Leurs lèvres brunes

sentaient le vin. L'un toussait. Bernard s'informa de sa maladie. «C'est

la fraîcheur de la caverne où la famille habite. L'été on est en sueur

quand on rentre des prairies!--On se réchauffera, Nondain. On fera

flamber les fagots bavarois! C'est du bon sapin! Et puis nous

retrouverons au Danube les fleurs de la Loire; les lis!--Les lis!» Ils

se regardèrent avec de l'espoir.

«Marius! Ceux de Provence... Approchez les chevaux.» Noirs et les traits

mobiles, ils chuchotaient: «En l'an IV, pitchoun, Buonaparté, il a dit à

mon parrain: «Marius, sans toi, je ne serais jamais entré à Mantoue...»

Et c'était comme le disait le Consul, mon bon! Sans Marius, mon

lieutenant, jamais le Consul ne serait entré à Mantoue!»... Bernard les

fit taire. Ils s'agitaient, malheureux; ils passèrent sur l'autre bord

où l'attente dura. Les Tourangeaux se plaignirent du froid. Les Flamands

voulurent boire. Pitouët égaya trop le détachement avec ses calembours.

«Silence dans le rang!...» cria Bernard. Les Bretons somnolaient,

taciturnes, piqués de rousseur, la figure sale. «Allongez vos

étrivières, Tréheuc!... Essuyez votre nez, Yvon, sale cavalier! À vous

les Gascons!... Brigadier Cahujac, vos hommes sont tous là?... Oui.

Prenez la tête. Vous dépasserez les Alsaciens; et vous reconnaîtrez la

route de Mühlenhof, plus loin que la maison... Dragons!»

Quinze, à la tête de leurs bêtes, ils se raidirent, la tête haute sous

le casque, et bombant de mêmes poitrines plastronnées d'amarante,

unissant les talons de mêmes bottes à l'écuyère un peu boueuses. Les

gants de cuir tenaient les pommeaux de sabre.

Derrière leur rang et le fleuve, Bernard contempla les feux de bivouac

regardant la rive germanique, de toutes les collines, au bord de tous

les bois, le long de toutes les routes et des eaux. La Gaule accroupie

dans l'ombre, prête à bondir, guettait l'Europe.

Ce lui donna de l'émotion. Il ne put la contenir: «Soldats, vous

foulerez tout à l'heure le sol de l'empire où s'arment les ennemis de la

liberté pour rétablir la tyrannie que vos bras ont abattue. À partir de

cet instant, vous n'êtes plus des laboureurs, des marchands, des commis,

des fils, des époux, des pères. Vous êtes mieux. Je vous vois géants.

Chacun est la Nation, la République, la France qui porte au monde la

liberté. Agissez donc en héros, et non plus en hommes!... Vive la

Nation!»

Comme d'une seule bouche, ils répétèrent ce cri, en tendant le cou pour

grandir.

Alors, du pont, puis de tous les bivouacs, le même cri propagé jaillit

en une clameur immense qui couvrit les voix du fleuve et du vent, qui

fit trembler les étoiles.

La France rugissait; et la clameur finit par un coup de canon qui tonna

dans le loin de l'est.

L'aile droite et le général Lecourbe attaquaient l'Autriche.

La Force Le Temps et la Vie · 第 7 / 28 题