II

Passé des semaines, la trompe du conducteur réveillait à l'aube

Héricourt endormi sur l'impériale du coche. Son œil reçut l'image

blanche des vapeurs épaissies aux rives de la Moselle, au creux des

pentes lorraines. Espérant le retour du sommeil, le voyageur laissa

retomber le poids de sa paupière. Il enfonça mieux ses mains dans les

vastes manches du manteau de cavalerie, et se garda de bouger.

La chaleur du col, contre ses oreilles, le câlina, celle aussi de la

peau de mouton couvrant ses bottes. Dans la somnolence, il se crut sur

un caisson d'artillerie qui parcourait les champs de bataille; mais, il

ne distinguait pas le bruit des roues ni la clameur lointaine d'une

canonnade. Fuyait-il encore les grenadiers autrichiens, à travers les

massifs du Schwartzwald? Il se débarrassa du rêve. Le soleil éclos

teignit de rose le voile de ses paupières et chauffa ses yeux. Il les

ouvrit.

Au trot de six bêtes fortes, le coche écrasait la route pierreuse issue

des bruyères et des sapins. On s'engageait sur un pont. Héricourt admira

paresseusement l'adresse du postillon en selle, plantureux gaillard paré

d'un chapeau conique à galon d'argent, et qui menait les deux chevaux de

tête. Moins habilement, le cocher mania les huit rênes de son quadrige.

Malgré l'aide du fouet et de la voix injurieuse, l'énorme roue érafla la

borne. Toutes les ferrailles de la voiture gémirent. Alors Bernard

Héricourt acheva de se réveiller.

Par les sombres verdures de ses coteaux en étage, le pays encaissait le

cours laiteux et lent de la rivière que claquaient déjà les battoirs des

laveuses à genoux sous la dernière arche du pont. Une barque glissait à

la perche le long des balises. On croisa un cabriolet où rirent, sous

des casquettes de renard, les faces rubicondes de bourgeois engoncés aux

quadruples pèlerines de leurs redingotes vertes. Il fallut rester sur

place. Au faîte de charrettes à légumes fleurant l'humidité des jardins,

des rustres dormaient étendus, en culottes de bure et guêtrés de toile

bleue. Du haut de leurs ânes, assises sur les paniers du bât, des

vieilles à coiffes noires marmonnèrent, devant une cohue de moutons

poussiéreux qui s'étouffaient, la laine dans la laine. Des compagnons à

pied s'adossèrent au garde-fou et débouclèrent leurs havresacs lourds

d'outils retenus dans les courroies. Chars, bêtes et gens s'entassaient

vers la ville pour attendre l'ouverture des portes.

On apercevait les vieux murs et les talus jaunis des remparts au-delà du

faubourg qu'éclairaient encore les vastes lanternes suspendues à des

potences.

En s'étirant sur la banquette abritée par le cuir de la capote,

Héricourt répondit au salut des deux hommes assis à son côté. Il

connaissait, depuis quelques heures, ces frères: le cadet, solennel,

poudré comme un ci-devant, sanglé dans son habit bleu, ramenait au sein

d'une famille inquiète un incorrigible aîné. «Homme dur! criait celui-ci

dans l'oreille du mentor, tu appelles l'amour un mal fiévreux, et pour

moi ce premier rayon de lumière me présente ma chère Héloïse en habit du

matin. Je la vois penser à moi, me sourire. Hier au soir, elle posait ma

main sur son cœur... Vois, mes yeux, s'enflamment; mon sein se gonfle...

Quelle est donc, ô infortunés humains, la boisson dépravatrice qui

altère ainsi les penchants écrits dans votre sang, sur vos nerfs, dans

vos yeux, pour que vous refusiez de vous attendrir!...»

Le défenseur de l'amour portait des cheveux en boucles autour du visage

poupin, rasé, qu'une grosse cravate de mousseline serrait au menton. Ses

gestes de théâtre écartaient le velours brun d'un manteau défraîchi; et

l'agrafe de son chapeau en humble cuivre remplaçait sans doute une autre

plus précieuse laissée pour gage à l'usure. Déjà, par ses soins, nul

dans la voiture n'ignorait plus que l'Académie lyonnaise couronnerait

bientôt son _Essai sur le sentiment_.

Son geste attestait le ciel, le troupeau de moutons et le cocher

maussade dans sa veste à revers écarlates. Pour être admiré de tous, il

continua de déclamer sa peine.

Lors de chaque relais, il avait prétendu partir à rebours, rejoindre

Héloïse. Deux fois il avait, contre ses boucles, braqué le canon d'un

pistolet minuscule que le frère arrachait aussitôt afin de satisfaire le

désir évident du désespéré.

Patient et sournois, ce frère solennel, de temps à autre, émettait un

aphorisme:

--La passion est comme le Danube. Près de sa source, un enfant peut le

détourner pour ses jeux. Quelques lieues plus bas, il inonde les

provinces, renverse les villes.

--Qu'importe demain! répondait l'autre. Dans la hutte comme dans le

palais, couvert de peaux comme de broderies de Lyon, à la table frugale

de Cincinnatus comme à celle de Vitellius, chacun, par le sentiment,

devient heureux. Homme froid, ton cœur jamais ne palpita... Je te plains

et je t'abhorre.

Cela proclamé, il y eut quelques instants de silence, puis le lauréat

académique entonnait l'éloge de la vertu, citait l'_Homme sensible_ de

Mackenzie, des passages de Jean-Jacques, le _Werther_ de Goethe,

chefs-d'œuvre vantés des littératures.

«Mélancolie! Mélancolie! Charmante mélancolie, tu es à présent mon seul

recours. Ah! jeune guerrier, apprenez à chérir la mélancolie... C'est la

consolation des maux qui frappent un cœur sensible.»

Timidement Héricourt remercia. Avec une telle éloquence il eût aussi

voulu traduire son âme. Dans les cafés, les auberges, les relais de

poste, dans les camps même, il avait entendu les jeunes hommes louer,

par cette rhétorique, Jean-Jacques, Mackenzie, Goethe; lorsqu'ils ne

déploraient pas les défaites des armées en Allemagne et en Italie,

l'imminence d'une paix humiliante, et la banqueroute qui s'appelait «le

tiers consolidé». Pour dissimuler le péril public, les gazettes

employaient l'héroïsme du même style gréco-romain. Avec des phrases

pareilles, le commissaire aux armées avait renvoyé chez eux, en congé

semestriel, Héricourt et certains militaires de son corps, fils de

familles à l'aise.

La nation faisait faillite.

Dominant ces groupes de populaire et les légumes des charrettes, au bout

du pont, l'arbre de la Liberté parut aussi minable que ses guirlandes de

feuillages flétris. Les deux glaives de vélites croisés par-dessus le

symbole bucolique d'un soc de charrue formaient une panoplie de rouille.

De même, le bonnet de bois rouge s'inclinait, déteint et pitoyable, à la

pointe de la perche plantée devant le hangar d'un maréchal ferrant,

jacobin.

Certes on, ne s'occupait guère de ces emblèmes dans les petites maisons

claires du faubourg, dans les guinguettes défleuries, dans les cabanes

de planches droites au milieu des potagers blanchis à la rosée du matin.

Les paysans ne se tutoyaient plus en affectant les paroles brutales des

sans-culottes. Les compagnons ouvriers ne lançaient plus ces

plaisanteries, échos des clubs parisiens, qui vouaient à la guillotine

le passant ridicule. Ces allures terroristes reprises par le peuple

outré contre la réaction thermidorienne avaient fini de séduire les gens

depuis le coup d'Etat du 18 fructidor, an V.

Héricourt le constata. Il avait quitté un pays tumultueux, un peuple

enclin à reprendre la tradition des septembriseurs. Il retrouvait,

dix-huit mois plus tard, des hommes indifférents. Les cris s'éteignaient

avec les indignations, à force d'usage, sans doute.

Un des compagnons, maigri sous le havresac, ressemblait à un patriote

d'Arras qui avait ahuri les quatorze ans de Bernard. Ce mufle barbu, ces

cheveux gris taillés en «oreilles de chien», il les avait vus jadis sous

la fourche conduisant les émeutes anciennes et qui portait aux pointes

des pancartes manuscrites. Elles acclamaient le conventionnel Joseph

Lebon, avant Thermidor, l'insultaient après cette date, louaient à la

mi-vendémiaire le massacre des royalistes sur les marches de Saint-Roch,

et, en prairial, la bousculade de la Convention par le peuple pris de

faim. Toujours ce mufle de patriote était apparu entre les figures sales

de la populace flamande tassée sur la petite place, au pied du beffroi

qui carillonnait le destin des heures en sa rigide dentelle de pierre.

Adolescent, Bernard avait envié ce maître de la foule; lui-même avait

suivi les cortèges en criant _la Carmagnole_:

Antoinette avait résolu de nous fair tomber sur le cu. Mais son coup a

manqué, elle a le nez cassé.

Dansons la Carmagnole, Vive le son du canon!

Féru d'enthousiasme pour la tragédie de la mort, il s'était rué,

houzard, avec l'orgueil de vouloir vaincre. Etre une part de l'élément

qui tonne, qui charge et qui sabre, étourdi par les fumées blanches, les

hurlées des chefs! Il avait entrevu la gloire que prônaient cent

gazettes et maintes proclamations, les brassées de drapeaux saisis, le

retour au milieu des foules délirantes, et l'accolade du citoyen

directeur évoquant Décius, Scipion, la grandeur romaine. Réellement il

avait connu les occasions d'héroïsme souhaitées par son ardeur afin de

soumettre aussi les foules à son prestige. Il avait galopé, les yeux

clos, dans le troupeau fou de la charge, puis, sous-officier, obéi aux

vieux soldats qu'il commandait.

Il avait lu, sous la tente, César, Montluc, les traités d'artillerie et

de fortification. Il enviait la chance du général Buonaparté, la

renommée de Moreau, la prudence de Masséna, la mort de Joubert aux

champs de Novi.

Devenir héroïque comme Léonidas aux Thermopyles, vertueux comme

Cincinnatus à la charrue, se juger noble sans restriction de sa

conscience solide, il le désirait. En outre, il eût voulu parler

poétiquement, à l'exemple de l'homme mélancolique, qui rêvait dans

l'ombre de ses boucles, la main crispée au bord du manteau.

Une rumeur et un mouvement des campagnardes détournèrent sa réflexion.

Lentement au bout des chaînes déroulées le pont-levis s'abaissa. Alors

le conducteur du coche souffla dans sa trompe la fanfare; les charrettes

se rangèrent aux bas côtés de la route, les piétons descendirent dans le

fossé, puis l'énorme voiture roula derrière les six chevaux pommelés

agitant la pleurnicherie de leurs grelots. Le postillon mena ses bêtes

par les détours obscurs des voûtes qui retentirent... Au bout, dans le

cintre de la porte, la rue accroupie sur ses boutiques encore closes

déchiquetait la bande du ciel avec ses pignons aigus et les pointes des

cheminées. On passa devant le corps de garde. Pourvus de hautes guêtres

noires boutonnées jusqu'à mi-cuisses contre des culottes de coton, les

pans de l'habit bleu aux mollets, les soldats secouaient leurs bonnets

de police à glands jaunes, en jouant à la marelle. La sentinelle

présenta les armes pour l'adjudant reconnu au faîte de la voiture:

Héricourt salua, bousculé par les cahots; les loulous aboyèrent. En

coiffes de linge, en écharpes vertes, les femmes, aux seuils,

s'appuyèrent sur leurs balais de bouleau. Grande botte écarlate,

l'enseigne de savetier encombra la perspective tortueuse de la rue. Aux

fenêtres, des visages parurent qu'ornaient des boucles blondes et

courtes. Les bonnets de coton d'épiciers s'assemblèrent sous le pain de

sucre de tôle peinte qui pendait au bout d'une tringle annonçant leur

commerce. Parés de vastes bicornes, vêtus de carricks à pèlerine, des

jouvenceaux, à la porte du tripot, enfin laissé, exagérèrent leurs

révérences et brandirent des cannes monstrueuses. Plus loin on rencontra

des chasseurs en habit de gros velours; ils portaient à la bandoulière

poires à poudre et sacs à plomb. De jolis chiens braques pataugèrent

dans le ruisseau. Courbé sous la hotte, un vendeur de poissons cria: «Du

bon hareng bien frais!» Vêtues en courtes jupes de serge et drapées

d'écharpes aux épaules, les ouvrières entraient dans la manufacture.

Leurs bas bleus gardaient des traces de boue sèche, mais elles

souriaient, gracieuses, dans le cadre de leurs fanchons nouées autour

des cheveux.

De retrouver la vie pacifique, Héricourt remercia le soleil éclairant

les fumées venues des cuisines avec l'odeur de lait roussi. La mine d'un

sansonnet en cage contre les petits carreaux verdâtres de la fenêtre lui

donna de l'attendrissement. Sa mémoire active reconnut la tourelle de la

maison, où depuis le temps d'autrefois reste encastré le boulet que

lancèrent les canons de l'Electeur.

Après ce fut la place pourvue d'un arc de triomphe en marbre rose, et le

jet d'eau craché par un dauphin de bronze au centre de la vasque. Les

gamins aux bas déroulés se tirèrent par les pans de leurs carmagnoles.

Afin de dépasser le postillon, plusieurs se précipitèrent entre les

roues et les boutiques au risque de renverser les barils de la porteuse

d'eau. Les poules s'enfuirent éperdues vers la cour de l'auberge où

l'attelage pénétra.

Deux vieillards en tricornes et en manteaux attendaient avec une jeune

fille capuchonnée d'une douillette de soie puce. Ils accueillirent le

capitaine d'infanterie qui revenait aussi du Rhin. «Salut, héros

malheureux! dirent-ils; viens t'asseoir au foyer où siège toujours la

vertu.» De la caisse jaune descendit encore une longue femme en robe

grecque, dont les plis tombaient raides vers leurs franges de glands.

Elle enfila ses mitaines jusque l'épaule, et s'emmaillota le menton d'un

boa de renard; contre sa tête oscillait un chapeau de soie verte à galon

doré. Héricourt eut envie d'elle, qui, malheureusement, disparut à la

suite d'une servante. L'adjudant obtint son portemanteau de cuir et

suivit le palefrenier jusque la chambre dont il fit réduire à 2 livres 6

sous le loyer d'un jour. La glace du trumeau lui montra quelle poussière

souillait son visage. Les chenets en fer représentaient les corbeilles

de Pomone, et le dossier des chaises la lyre de Polymnie. Un parfum de

thym filtrait aux plis des larges rideaux jonquille enveloppant le lit.

Vite déshabillé, Héricourt s'étendit; et le foin craqua dans la

paillasse. Quelques minutes le voyageur compta machinalement les

carreaux rouges du parquet. Il énuméra ses qualités. Il pallia ses

défauts. Sa raison chassa des craintes, des doutes. Comme Augereau,

comme Buonaparté, pourquoi n'aurait-il pas ses victoires, un jour? Il

regretta qu'on n'eût point pensé à rétablir pour le général vainqueur le

triomphe romain. Il s'aperçut avec le laurier autour des tempes, et le

bâton d'_Imperator_ aux doigts, devant les aigles dressées des

légionnaires... et puis ceux-ci se confondirent dans la foule qui

s'obscurcit elle-même. Héricourt s'entendit ronfler.

... Plus tard, s'éveillant au joli soleil automnal de midi, il pensa

tout de suite à la maison de sa famille, que, faute d'argent, il allait

rejoindre. Son beau-frère, Praxi-Blassans, le féliciterait-il d'avoir si

vite mérité les galons d'adjudant? Encore une fois, sa mémoire revécut

la dure journée d'Allemagne où il avait acquis son grade. Comme, depuis

la veille, il n'avait rien mangé, le goût sur de la faim alors endurée

par les muqueuses de son palais racorni lui revint aux lèvres.

Il imagina l'odeur du pain mou fumant sous le couteau, et que feu sa

mère, l'Autrichienne, partageait jadis entre les mendiants à la porte

des Moulins-Héricourt. Maintenant Caroline, l'aînée du second lit

coupait la part des pauvres, en robe de jaconas parée d'une écharpe

orange, depuis que la grâce et la dot d'Aurélie, sa sœur cadette,

contentaient un mari, M. de Praxi-Blassans. Ce diplomate de l'ancien

régime voulait, à l'exemple de M. de Talleyrand, servir le nouveau. Déjà

son influence avait valu l'adjudication des farines militaires au père

aveugle, pesant du matin au soir, par seule distraction, les centaines

de pièces d'or sur le trébuchet.

Bernard aima leurs figures dans ses yeux clos, celles aussi de ses

frères aînés les marins qui, las d'avoir conquis très loin les blés de

prix moindres, agaçaient avec leurs gestes paresseux le perroquet des

îles pour rire dans le salon lumineux au bord du verger. Entre les

plates-bandes de choux et de capucines s'avança l'image de feu sa

belle-mère, Constance Gresloup, comptant à travers ses besicles la

richesse des pruniers, tandis qu'au fond d'une tonnelle le petit

Augustin, engoncé dans sa collerette et les coutures de son habit vert,

étudiait les manuels qui enseignent l'art de l'ingénieur. Tous ceux-là

pensaient-ils que Bernard Héricourt, à plat ventre au milieu de la

fange, avait rongé du pain à la manière des bêtes, ce pain que la

famille entière s'évertuait à produire sur la grasse terre de Flandre?

Il se leva, dîna, sortit.

Sous les brandebourgs, et le sabre battant le pavé, Héricourt

retrouvait, orgueilleux, l'admiration d'accortes blanchisseuses le long

des boutiques. Au _Café de la Comédie_, dont l'enseigne d'or sur champ

d'azur lui plut, il s'installa.

Grandies par leurs fourreaux de soie, les élégantes de la ville

défilaient comme nues; et ce fut un jeu charmant pour l'œil

d'apercevoir, à travers les gazes, les pointes mauves, ou roses, ou

brunes, des seins reposant sur la ceinture qui passait aux aisselles.

Les bichons suivaient les traînes, en jappant.

Le jeune homme sourit de sa chasteté, rendue obligatoire, aux camps, par

les fatigues harassantes de la campagne, l'économie de son pécule, le

dégoût des maritornes en étal dans les voitures de louches cantines qui

suivaient les brigades, au pas de haridelles écorchées.

La «rose des sultanes», parfum de sa sœur Aurélie, lui flatta soudain

les narines. En même temps l'œillade fauve d'une femme caressa

l'amour-propre du flâneur. Du sang lui assaillit le cœur; la délicieuse

impatience du désir exaspéra ses nerfs. Ayant payé, il vida debout son

verre d'eau-de-vie pour entreprendre l'obsession galante.

Aux plis droits de la robe couleur de noisette, la gaillarde se moulait,

callipyge et dodue. Une amie l'accompagnait. Elles se rirent en tournant

la tête vers le houzard. Les yeux de la brune parurent tels que des

papillons battant de l'aile sous les frisures de cent boucles cerclées

par les bandelettes amarante à la grecque. Le teint du bras était vif

entre l'épaulette du corsage et la broderie du long gant.

Bernard fit sonner le sabre dans le ruisseau; il le tenait à la main; il

rythma les chocs, fier aussi de sa jambe cambrée jusque la botte basse,

de son dos qu'il savait creux parmi les soutaches. Les cadenettes

pendantes frôlaient ses joues.

Les femmes le menèrent à la promenade le long du canal. Il s'amusa des

réticules en soie rose qu'elles tenaient au bout de rubans noirs, verts

et jaunes.

À l'abri de tentes, de guinguettes, sous les arbres que le vent

dépouilla, maint bourgeois en bas bleus achevait sa chope, la pipe au

poing. Crieurs de coco et marchands de gaufres appelaient la clientèle.

Pour s'asseoir, les femmes choisirent des chaises de paille dans une

allée où les ormes réunissaient leurs branches en manière de dôme.

Héricourt prit place non loin d'elles. Seulement alors il considéra la

toilette noire de la seconde, ses seins lourds qui pesaient dans les

côtes du satin sur la cordelière d'or; il la préféra.

Vraiment il s'estimait heureux. Le boute-selle ne sonnerait point. Les

vieux houzards n'étaient pas occupés à quelque sottise dont il pâtirait

devant ses supérieurs rieurs. Un soleil languide tiédit les membres dans

le parc riche de ses rousseurs brûlées. L'effluve des feuilles mortes

assainissait l'air, et les deux courtisanes lorgnèrent, mimèrent la joie

avec leurs lèvres peintes.

--Le soleil, leur dit-il en saluant, repose des fatigues que Bellone

nous impose, Mesdames..., et je demande la liberté de m'excuser auprès

de vous si je m'étire de façon incongrue..., mais je sors à peine des

boues d'Allemagne.

Elles se regardèrent en liesse.

--Vous fûtes à la guerre cueillir des lauriers, sans doute?

--Non point les lauriers de la victoire..., en tous cas. Nos armées se

replient en-deçà du Rhin...

--Honneur au courage malheureux, ricana la dame à la robe de satin noir,

qui caressait ses seins considérables avec une complaisance indéfinie.

--Je rentre en Artois dans ma famille; de longues journées de route me

restent à faire, et j'ai moins de courage pour me remettre en chemin

depuis que vos yeux, beautés, lancèrent adroitement leurs dards de feu

jusque mon cœur...

--Vous brûlez pour nous?...

--La passion me dévore, belles!

--Cœur bouillant!

--Amour botté!

Elles se renversèrent au dossier des chaises. Les yeux battirent en

ailes de papillon; les bouclettes dansèrent; les seins tressautaient

avec des pointes mauves, avec des pointes brunes... Les réticules

posaient à terre au bout des bras sans force.

--Laquelle de nous?

--L'une et l'autre.

--Fi, l'insolent se vante, Adélaïde.

--Si nous le prenions au mot...

--Combien de fois jouez-vous du fifre, donc?

--Quatre fois l'heure!

--Peste, Margot!...

--Mais oui, belles, à la houzarde; vous savez!...

Il dégaina son sabre à demi et le renvoya rudement au bout du fourreau.

--Je suis morte! Ciel!...

--Il me transperce...

Bernard ses leva, exécuta le demi-tour.

--Il a ce qu'il faut...

--Par ici, et par là...

--Mon bras?...

--Si fait...

--Où nous conduit-il, le brigand?

--Chez vous...

--Le fat!

--Polisson... Je vous pince!!! J'ai soif...

--Des rafraîchissements?... Un doigt de marasquin? Une larme de

vespétro...

--Cydalise vend des tartes à l'angélique, et chez elle on a la paix.

--Qui donc, Cydalise?

--Ma tante...

--Ma grand'mère...

--Ma marraine...

--Le sofa y est-il moelleux?

--Il s'y croit déjà...

--Par ici?

--À main gauche..., la deuxième ruelle, où entre la citadine.

Une femme du peuple en bavolet cracha contre terre par indignation de

vertu, et elle entraîna son petit garçon encore coiffé du bonnet

phrygien. À travers le carré du monocle, les muscadins les contemplèrent

de leurs chaises, sans retirer la main gauche du pont de leurs culottes

serrées à la cheville.

Les joues chaudes, Héricourt se croyait gris; les compagnes se parlaient

bas, ricaneuses; et l'odeur de leurs gorges nues parfuma l'air. Bernard

montra des louis afin de les prémunir contre toute appréhension.

Ils abordèrent une place minuscule, longée d'hôtels. Les fenêtres

garnies de fer flanquaient des porches surmontés d'écussons aux

armoiries détruites. L'enfant de bronze étreignait un poisson qui

crachait l'eau retombant jusque la vasque, au centre de la charmille

carrée. Ensuite ce fut une étroite ruelle dont le ruisseau médian

occupait presque toute la largeur; les murs de parcs la bornaient à

droite et à gauche; Contre une porte basse, Adélaïde et Margot

s'arrêtèrent. À tour de rôle elles cognèrent le heurtoir.

Derrière la fillette qui vint ouvrir, ils parcoururent un jardin humide;

et les feuilles mortes craquèrent sous leurs pas jusqu'à ce qu'ils

atteignissent les trois marches du perron où les reçut une dame replète

en cotillons courts, plumant un pigeon. Les plaques de fard ne

ravivaient pas le teint mort de Cydalise. Elle courut à l'intérieur

appeler sa servante.

Des amours se culbutaient aux gravures suspendues contre les boiseries

grises des murailles.

--Monsieur, j'aurai l'honneur de vous voir à Paris, avant de rejoindre?

--Monsieur l'adjudant, ce sera bien du plaisir pour Caroline et pour

moi. Je vous serais obligé de faire état de ma demeure.

Devant l'attitude cérémonieuse gardée par Cavrois, mari de sa sœur

Caroline depuis la messe du jour, Bernard restait sans verve. Malgré la

culotte de satin, les bas blancs, les pétales d'oranger à la boutonnière

de l'habit bleu, le beau-frère nouveau ne se départait tait point d'une

réserve diplomatique qu'affectait beaucoup moins Praxi-Blassans, l'autre

beau-frère, dont l'habit tabac tournoyait entre les épaules nues des

femmes affables pour sa voix impérieuse et criarde. Parmi les suavités

odorantes des fleurs partout dressées en touffes de roses, en gerbes de

lis, en bottes de marguerites, en corbeilles de renoncules et de

violettes, la sage Caroline, pâlie par sa tunique de mariée, souriait

les larmes aux cils, car les chevaux de la calèche piaffèrent au bas du

perron.

Toute la terre, le ciel éclairci, la roue des Moulins-Héricourt que

submergeait tumultueusement la chute d'eau, sollicitèrent la tristesse

de Caroline, attentive à la suprême impression laissée en elle par le

domaine occupant très loin, dans les fenêtres ouvertes, la campagne de

l'Artois, où il allait enclore les prairies étendues à l'ombre des

peupliers et des saules.

--Heureuse sœur, consola Bernard; vous habiterez Paris. La voiture

d'Aurélie vous mènera souvent au théâtre... n'est-ce pas?

Le bruissement de soie et la voix d'Aurélie ne se distinguèrent point

l'un de l'autre. Preste, le rire en arc, dans l'ovale étroit du visage,

la jeune femme, que ses boucles caressaient aux joues, glissa devant sa

traîne jusque le houzard.

--Pa.ôle d'honneu.; nous i.ons, ma belle, au théât.e et aux cou.s... à

condition que tu ne me pàâles pas latin...

Elle affectait encore le langage des incroyables; supprimait les R,

appuyait sur les O, sur les A.

--_Dulcissima linquimus arva_... dit Caroline pour taquiner sa sœur

hostile aux citations romaines apprises des prêtres cachés qui avaient

élevé virilement leur adolescence, au temps de la Terreur.

--Messidor ne veut pas mourir, Messidor échauffe Vendémiaire, cette

année, pour votre mariage, ma sœur... Voyez comme les feuilles tardent à

tomber.

--La sâ.mante mélancolie de la natu.e convient à ton visage anzélique,

Câ.oline... Pa.ôle d'honneu. panassée! Je se.ai fiè.e de te mont.er aux

bals des victimes...

De ses bras gantés, elle entoura la taille de Caroline... puis, sans

forfaire à cette mode du langage, elle l'accabla de tendres promesses.

Bernard respira le parfum des roses à la sultane, qu'il avait, sur

d'autres épaules, savouré.

--Aurélie, Aurélie, appelait le père Héricourt, dont la stature apparut

entre les fausses colonnes doriques encadrant la porte blanche.

Aveugle, il marcha comme indemne d'une semblable infirmité. Les mains

ramèrent à peine devant la veste de damas, pour écarter la troupe des

jeunes filles aux tuniques légères, vite rangées contre les lis et les

roses.

--La harpe, Aurélie, la harpe... Tu m'as promis...

Vite la jeune femme sauta sur l'instrument; elle s'assit sur un X, ne

déganta que ses mains et frôla les cordes hautes, tandis que son

escarpin faisait fléchir la pédale.

--Chut, chut, Aurélie va chanter, se murmurèrent les demoiselles.

Il pleut, il pleut, bergère...

Serre tes blancs moutons!

commença la musicienne.

Telle une soie effleurée par des ailes d'oiselles, la voix se

développait, aérienne et désincarnée. L'aveugle debout écouta, les mains

enfouies aux poches de son habit en velours noir que blanchissait la

poudre de la perruque chargeant la couperose violacée du visage. Le

respect silencieux des gens se fit comme près d'un souverain. On n'osa

point le regarder, encore qu'il ne pût voir si des yeux hardis

examinaient ses rides et le dédain de sa grosse lèvre. Bernard, en

grande tenue, maintenait son sabre de peur d'un cliquetis, et il

admirait sa sœur avec un désir de chair.

Il aima la souplesse de la gorge divisée dans la mousseline diaphane.

Il la pensa dans les mains conjugales de Praxi-Blassans, qui continuait,

par le jardin, à discourir sur les manigances de Tallien, parti en

Egypte à la suite de ce Buonaparté, sicaire de Barras, que Talleyrand

lui imposait de soutenir, à lui, Praxi-Blassans. Il le faisait à

contre-cœur, pour ne pas trahir la politique du cercle

constitutionnel...

--Mais, Monsieur, Mme la baronne de Staël partage mon sentiment. Elle

s'y donnerait toute, Monsieur, si je ne sais quel fanfaron suisse, un

Constant de Rebecque, ne la détournait du bien, en faveur de ce petit

scélérat corse... Ils verront, ils verront tous, Monsieur, où les mènera

ce coureur de maquis... Voilà son frère Lucien aux Cinq-Cents. Il case

de la famille. Ça lui rapporte d'avoir épousé la Beauharnais, qui avait

servi de joie aux Barras, aux Tallien et à leur séquelle. Ah! Monsieur,

en quel temps vivons nous!... Prenez de ceci. Il est d'Espagne, et on le

râpe spécialement pour moi, chez Zermine, au Palais-Royal, à l'enseigne

des _Fils de Brutus_.

La tabatière de vermeil fut offerte au beau-frère aîné, le marin Joseph,

prudent sous son habit carré, neuf, dans ses culottes, dans ses bottes à

revers. Les grosses mains noircies par le hâle jouaient avec les

breloques énormes suspendues au ruban de montre. Bernard timidement les

rejoignit; le diplomate parlait toujours.

--Vous qui voyagez, Monsieur, fûtes-vous en Angleterre? J'en arrive,

moi, Monsieur; si vous saviez comme l'on nous y juge... On arme de

toutes parts. Nous sommes refoulés sur le Rhin, défaits en Italie...

Votre général Masséna vient de vaincre à Zurich; mais il faut qu'il se

replie sur Gênes, s'il veut retarder la marche de Mélas. Le tiers

consolidé ruine notre crédit, Monsieur, vous pouvez m'en croire. La

France n'aura la paix que le jour où M. le comte de Lille se débottera

dans une chambre des Tuileries. Et il y reviendra, Monsieur! savez-vous

comment?... Ramené par l'Etranger, oui, Monsieur. Toutes les couronnes

se sont engagées à cela; et, dût-elle y mettre dix ans, quinze ans,

vingt ans, l'Europe royale vaincra le Jacobinisme... Voilà où nous en

sommes, Monsieur. M. de Talleyrand m'a rappelé. Mme la baronne de Staël

m'a conseillé de revenir. On assure qu'on n'inquiétera point les émigrés

qui rentrent; et l'on ne m'inquiète pas, en effet, depuis les deux ans

que je vais et que je viens en France, encore que j'aie servi dans les

régiments de M. de Condé. Ma chaise circule d'auberge en auberge sans

attirer le gendarme. L'on sent peu à peu sa tête se recoller sur les

épaules, soit..., je veux bien. Le Jacobinisme désarme. Soyez sûr que

les couronnes ne désarment pas... En voulez-vous? Il est d'Espagne... Et

ce houzard fera encore la guerre, je vous en donne ma parole... Eh bien!

Monsieur le soldat, quand vous mariez-vous, à votre tour? On m'écrit à

votre propos, on m'envoie vos notes. Vous manquez d'énergie auprès de

vos hommes... C'est d'un blanc-bec cela, Monsieur! N'avez-vous pas le

sentiment de votre valeur. J'entends que vous receviez votre nomination

d'officier au début de la campagne prochaine, qu'est-ce que cela donc...

hein?

Pirouettant à la vieille mode sur les talons, et se frottant les joues

contre le haut col de son habit tabac, Praxi-Blassans intimidait par la

certitude de ses affirmations. «Pourquoi Aurélie l'aime-t-elle», pensait

Bernard, qui examina l'homme un peu gros, flétri de visage, dont les

narines reniflaient l'air, sans bruit...

«Elle est trop ambitieuse... Cet homme aigri, autoritaire, à trente ans,

ne pouvait plus aimer. Il tient à notre argent et l'a prise par surcroît

afin de diriger les finances de la famille selon ses besoins. Cependant

il semble tout savoir, et juger clair. Sans doute, cela séduit ma sœur.

Mon père aussi l'écoute. Voici que partout, dans le domaine, s'élèvent

les toits rouges des nouvelles tanneries, qui fourniront aux armées les

cuirs d'équipement. Et, si la guerre ne dure pas, que ferons-nous de

cette masse de peaux, amenées par les charrois du nord, par ceux du sud

et de l'est!... de ces blés et de ces farines empilés dans toutes les

granges.»

Praxi-Blassans l'entraînait par les clos. Sur maintes portes du village,

un H peint au goudron indiquait les magasins choisis en location

temporaire et que comblaient d'actifs débardeurs courant depuis les

bateaux arrêtés au long de la Scarpe dans les roseaux jaunis.

Les paysans admiraient cette richesse dont crèveraient bientôt les murs.

Graves, ils se regardaient entre eux, crachaient le jus de leurs pipes;

puis se remettaient au spectacle, les bras croisés sur leurs vestes, et

comptaient mentalement les sacs. Bernard crut lire sur leurs figures

rasées la désapprobation. Il le dit à son beau-frère, qui laissa fuir de

ses dents un rire grêle et criard.

--Croyez-moi, Monsieur l'adjudant, commandez vos houzards, troussez-moi

les filles et ne vous mêlez point du reste. J'emprisonne Cérès dans nos

greniers, parce que j'entends les cris de Bellone! Oh! j'ai l'ouïe fine,

Monsieur! Ma parole!... Voici quatre ans que je cours la poste sur les

routes de l'Europe, ce ne fut point une promenade vaine. Mes oreilles

entendent et mes yeux voient, Monsieur..., du moins, je l'espère.

Praxi-Blassans retira son chapeau, qu'il prit par les deux cornes pour

s'éventer, comme si l'émotion d'être méconnu lui donnait chaud. Bernard

Héricourt releva l'impertinence.

Un souffle passa dans sa bouche tremblante, instinctivement son cou

tendit sa tête irritée vers le noble qui envisageait le ciel avec

ironie.

--Monsieur!

--Monsieur... Vous êtes un brave jeune homme que je veux renseigner sur

les choses du monde; vous n'imaginez point comme un propos sage émis

devant les chefs favorisera votre avenir, plus que ces exploits de

guerre dont le dernier goujat pris par la réquisition saura se faire

louer justement. Croyez-vous que Buonaparté a placé son frère aux

Cinq-Cents parce qu'il pointa convenablement son artillerie contre

Toulon? Non pas, mais il sut montrer à Barras certaine intelligence des

choses, faire pressentir l'aide qu'il donnerait en Vendémiaire sur les

marches de Saint-Roch, et comment il débarrasserait le citoyen Directeur

d'une maîtresse aussi gênante que la Beauharnais, en l'épousant, sur la

promesse de commander en chef l'armée d'Italie... Voilà ce qui servit sa

fortune plus que Toulon et Arcole. Pensez à être utile avant que de

prétendre à être glorieux!

--Souffrez que je vous le dise, Monsieur, voilà de singuliers avis.

--Je ne vous conseille pas les méfaits du petit Corse, mais de suivre

cet exemple, en appliquant à des desseins honnêtes sa méthode.

Ils revinrent le long des haies, près la roue du moulin inondée par les

eaux bruyantes du petit affluent.

Praxi-Blassans se fit plus amical. Il exposa des espoirs. Bientôt ils

s'installeraient à Paris, dans son hôtel de la rue Saint-Honoré, qu'une

offre raisonnable allait reprendre à l'acquéreur de biens nationaux. Il

rouvrirait la maison. Aurélie, qu'il vanta sincèrement, serait exquise

parmi une cour d'amis.

Il ne doutait pas d'un retour de l'opinion. En supposant que Barras,

Sieyès, ou leur condottiere, prissent le pouvoir momentanément, leur

seule politique viserait à rétablir le monarque légitime quelque jour;

sinon ils auraient bientôt contre eux le peuple des provinces,

respectueux de la seule autorité établie par le temps, la coutume, les

traditions légitimes, par l'Église qui promet ses peines éternelles aux

insoumis et ses béatitudes aux dociles. Quel gouvernement possible sans

le respect ni la foi? La masse demeure trop sotte pour discerner le

juste et l'injuste, par elle-même. Avant peu les Jacobins le

reconnaîtraient comme ils venaient de reconnaître, en Thermidor,

l'impuissance de la guillotine à niveler les ambitions des partis et à

équilibrer les théories de la vertu.

Prognathe et le nez fin, Praxi-Blassans ricana vers les saules des

prairies. Les dentelles des manchettes cachaient l'énervement de ses

doigts légers. Les narines plates reniflaient, non sans un faible bruit,

l'odeur des feuilles, des gommes.

--Qu'est-ce?

Une explosion ébranla les échos du village; des rumeurs montèrent

jusqu'aux cimes des arbres. Ils coururent à la maison. Aurélie feignait

de s'évanouir en soupirant: «Ciel! Ciel!» Les nymphes aux tuniques

nouées sous les seins retinrent la harpe qui chancelait. Avec un

instinct timide, Caroline s'appuya contre l'habit bleu de Cavrois; il

fronçait les sourcils, indigné qu'en sa présence officielle une

incartade pût advenir:

--Quelque imprudence?

--Augustin! demanda l'ancêtre.

--Augustin!... Augustin!...

Les nymphes se répandirent par le verger, et leurs robes frissonnèrent

entre les arbustes chargés de pommes jaunes. Elles appelèrent aussi,

vers la rumeur du village. L'aveugle cria:

--Augustin aura joué avec la poudre! Je lui casserai les reins.

Terrible, les paupières rouges, il sortit du salon, vociféra; et la

couperose de son visage suait. La grande voix tremblante insultait

Augustin, attestait sa paresse, ses vices. Le père effrayait, lors de

ces fureurs. Il avait jadis, disait-on, tué à coups de pierres un

contremaître insolent. Praxi-Blassans rassurait Aurélie. À leur prière,

Bernard suivit de loin l'ancêtre, dont les vastes enjambées dépassèrent

vite les pelouses et les charmilles, comme si la colère lui restituait

la vue pour se conduire jusque le lieu de sa justice.

--Mon père, écoutez! implora Bernard.

--Laisse-moi, toi, laisse-moi!... Je ne veux pas qu'un enfant me

désobéisse! Le jour du mariage de sa sœur! Le jour du mariage! je

l'assommerai... Je lui avais défendu de voler de la poudre! C'est un

voleur! Je ne veux pas de voleurs dans ma maison!... Mon fils a volé, a

volé. Il a volé la poudre dans le magasin. Mon fils est un voleur! Un

Héricourt a volé!

Au bout du bras furieux, la lourde canne décapitait les arbustes,

amputait les tiges, écorchait les troncs de pommiers, tandis que le

colossal vieillard bondissait lourdement et que la terre humide

rejaillissait à son pas.

Bernard l'avait toujours connu tel, violent, sanguin, maître par la

crainte offerte à ses deux femmes, à ses quatre fils du premier lit, à

ses deux filles du second lit, à leur petit frère Augustin, à cent

ouvriers silencieux. Grâce à cette terreur, il avait, décuplant le

patrimoine, exigé de chacun le plus de force, le plus de dévouement, le

plus de servitude, le plus de production. Mortes à la tâche, les deux

épouses reposaient sous les ifs du cimetière.

Ce fut rapidement, au souvenir du houzard, la tristesse de la seconde,

Constance Gresloup, mère de Caroline, d'Aurélie, du jeune Augustin, une

blonde étique, penchée sur son christ de cuivre, le matin et le soir,

pendant une heure de prières. La haine envers le mari avait aussi

flétri, ridé, le visage de la première femme, Antoinette Dessling, venue

en France avec sa marraine, lingère de Marie-Antoinette. Sept ans de

ménage, l'enfantement de quatre garçons, l'avait épuisée jusqu'à la mort

entre les cierges, parmi les religieuses et les orphelines de confrérie

à genoux qui chantèrent les psaumes dans sa chambre, durant

quarante-huit heures d'agonie. Avec les marins, dont un, Émile, péri à

la mer, Bernard en était le fils.

L'aveugle courait encore, maudissait. Les demoiselles fuyaient aux

sentes latérales, derrière les buissons fleuris de baies blanches. La

rumeur du village s'apaisa..., et un ouvrier accosta le père.

--Oui, notre maître. Il a brûlé de la poudre dans le bénitier de

l'église...

--Amène-le.

--Ah bien, il court... Le bénitier tombe en pièces, et la colonne de

l'église est fendue.

--Amène-le... ou je t'assomme.

--Bon, bon!... Ça vous coûtera cinq cents livres, notre maître, ce

jeu-là.

--Amène-le, je te dis. Cinq cents livres!

--Je vais le quérir. Si je le trouve...

--Si tu ne le trouves pas, je te jette dehors, tu entends, je n'y vois

plus, mais je sais encore me servir d'un bâton...

La rage du vieillard lui fit heurter à toutes forces un arbre, et

l'homme s'enfuit, la veste à la main, en protestant de son zèle.

Au bout du verger, le frénétique s'arrêta.

--Cinq cent livres, il a démoli l'église, le bandit! Cinq cent livres!

Je ne suis plus le maître donc! Je ne suis plus rien..., moi..., moi...,

moi, moi!

À chaque «moi», la canne défonçait le sol, la bave moussait sur les

lèvres. Il déboutonna d'un seul coup tous les boutons de sa veste,

déchira le jabot, et mit à nu les fanons rouges du cou.

--Cinq cent livres!... Il les paiera, ou je l'assommerai ton frère, tu

entends, Bernard. Il les paiera.

--Avec quoi?

--Avec sa peau! sa peau! Ah! Monsieur voulait apprendre le métier

d'ingénieur!... pour se faire nourrir ici... Tu ne sais pas, tu ne sais

pas, Bernard, tu ne sais pas tout. Il vole de l'argent à Caroline, oui,

dans sa bourse... C'est un bandit... Il a engrossé Gotte, la petite

Gotte, qui vend des oublies à la foire... On l'a mise aux Repenties;

elle a tout avoué..., j'ai donné cent écus...

--Vous êtes assez riche, père!...

--Assez riche! Peut-être; mais j'entends qu'on obéisse; tu sais!

--Peuh! Des bagatelles de freluquet!

--Non, il ne respecte pas son père... Il ne me respecte pas; moi! moi!

moi! Je le sais bien, je vieillis, je n'y vois plus. Tout le monde me

manque, me crache au visage... Toi, tu me cracherais au visage... si tu

osais. Caroline aussi me crache au visage, et Aurélie et tous, tous; je

vous ai fabriqué des rentes; sans moi vous n'auriez ni sou ni maille,

gredins que vous êtes! Et vous ne respectez pas votre père. Vous

insultez votre père! Vous m'insultez, moi, moi!

Cela lui semblait sacrilège. Il haussait contre le vent sa forte tête

rouge, aux yeux couverts de taies blanchâtres. Son bras ne cessait point

de ravager avec la canne un buisson d'épines, ni son pied de talonner la

terre. Il injuriait les noms de ses enfants.

--Aurélie se fait servir à table avant moi... Pendant le dîner, tout à

l'heure, je n'ai pas obtenu une goutte d'eau fraîche pour boire. Les

feux de la cuisine avaient chauffé les carafes... Tu entends: pas une

goutte d'eau! pas une goutte d'eau!... pour ton père!... Samedi, ce

Cavrois, parce que je sommeillais dans la bergère, m'a conseillé une

promenade!...

--Eh bien?

--Il ne faut pas me prendre pour, un innocent, corbleu! Je sais ce que

parler veut dire, hein?... On se dégoûte du vieil aveugle de père, on

voudrait le voir sortir pour la promenade, et si ça pouvait être la

dernière de promenade, celle dans le corbillard, vous danseriez une

ronde de joie, tous, tous, tous et toi!...

--Je vous jure que vous vous méprenez entièrement.

Bernard sentit l'eau des larmes à ses yeux. Il voyait souffrir la

démence du vieillard, dont les boutons de couperose se violacèrent. Mais

les paroles d'apaisement restèrent inefficaces. L'ancêtre respirait fort

pour crier mieux.

--Misérables... misérables... Oh! la terrible vieillesse que vous me

faites!... Je partirai, je m'en irai le long des routes, en tendant mon

chapeau... Je préfère cela. Je m'en irai. Vous tous excitez contre moi

cet Augustin... Vous avez gâté sa nature pour qu'il m'insultât, moi,

moi, moi!

L'ancêtre trépignait.

Il ne laissa pas interrompre sa colère. Soixante ans il avait réuni

cette fortune, dont eux allaient jouir, privant ses heures de toutes

joies. Il voulait que sa race dominât sur le pays: «J'ai acheté pour

Aurélie la situation de Praxi-Blassans, et pour Caroline celle de

Cavrois. Vous voilà soutenus par Talleyrand, par les personnages des

Relations Extérieures. Avant six mois, dans ces greniers, ces tanneries,

on livrera par chariots leurs cuirs et leurs grains aux fournisseurs des

armées. Alors l'argent crèvera les sacs. Tes frères repartent en mer,

dans deux décades, pour recevoir sur nos bricks les récoltes de

l'étranger... Ici j'ai créé un cœur qui pousse le sang de la race au

levant, au couchant, au septentrion, au midi... Et moi? Je n'ai joui de

rien, que de voir cela se créer; et vous? Vous jouirez de tout; et moi

je vais mourir... et je ne veux que mourir, mais mourir en paix, tu

entends!... On laisse mourir un vieux chien en paix, dans la niche... Je

ne pense plus qu'à la mort, je ne veux plus que la mort en paix, en

paix!»

Il jeta son chapeau et le défonça par coups de talons.

--Mais que vous fait-on, père?

--Ce qu'on me fait! Tu oses me demander ce qu'on me fait!... Ô Dieu!...

Mais hier encore! Le Représentant vient me voir, c'est Praxi-Blassans

qui se lève, qui tend la main au seuil... Moi, je ne suis plus chez moi.

Je suis, paraît-il, chez Monsieur de Praxi-Blassans. C'est lui qui

reçoit à ma place... Voilà ce qu'on me fait.

--Mais ils se connaissent.

--Qu'importe, Monsieur? On ne se permet pas de recevoir chez les autres.

Cela est d'une insolence sans nom! Une injure impardonnable. Et je ne

pardonnerai pas. Je m'en irai. Je mendierai sur les routes jusqu'à ce

que je meure dans le fossé..., puisque je ne suis plus bon qu'à cela.

--Mais je vous assure que Praxi-Blassans...

--Suffît! Taisez-vous lorsque je parle!... Qui a donné de la poudre à

Augustin?

--Je ne sais.

--Vous ne savez! Vous soutenez le jean-f..., par esprit de

contradiction, pour me désobéir et me nuire!... Oh! vous irez jusqu'au

bout du crime;... je suis faible maintenant. Je souffre comme un enragé.

Les intestins me sortent du fondement!... Je pisse le sang et je ne vois

plus clair!... Je n'ose plus manger sans que j'aie entendu l'un de vous

manger du plat qu'on apporte... Je sais que des pas me suivent le

soir... On veut en finir! Et peut-être t'a-t-on fait revenir à dessein,

toi, le soldat, qui as l'habitude de ces besognes!... Ah! laisse-moi! je

sais ce que je dis.

--Mon Dieu! sanglotait une voix frêle...

Bernard se retourna. Les sœurs pleuraient là, Caroline dans ses

blancheurs de mariée, Aurélie frissonnant à travers l'écharpe. Les deux

beaux-frères gesticulaient à l'ombre de la charmille, et les groupes de

nymphes timides s'effaçaient au fond du jardin entre les habits bleus,

les habits verts, les habits puce et les profils à oreilles de chien

blondes ou brunes.

--Père, voulez-vous rentrer? dit Bernard.

Une angoisse infinie gonflait sa gorge, noyait ses yeux. L'ancêtre

évidemment croyait à ses craintes, imaginant le complot de la famille

pour se débarrasser, d'une vieillesse infirme et encombrante...

--Ah! le calvaire, gémit-il.

Cependant il s'apaisa; comme si la voix de Bernard et les pleurs de ses

filles le pouvaient convaincre. Joseph le marin, avec ses oreilles

percées pour de légers anneaux d'or, le prit au bras.

--Allons, le père..., vous n'y pensez point... Venez dire adieu à

Caroline. Quoi, nous vous aimons tous. C'est bien à cause de vous que le

frère et moi nous essuyons les grains et que l'adjudant fait campagne.

Est-ce que Caroline ne tenait pas votre maison comme il faut, est-ce que

le beau-frère Praxi ne vous a pas gagné les fournitures militaires,

est-ce qu'Aurélie ne joue pas de la harpe à ravir, dans l'espoir de vous

contenter, et moi j'éduque des perroquets qui vous amusent.

Il reformait le tricorne du vieux avec sa grosse main, dont le goudron

avait noirci les rides...

--Vous avez voulu qu'il y eût un soldat dans la famille? Eh bien! me

voici soldat, dit Bernard. Un diplomate? Aurélie a épousé un diplomate.

Un fonctionnaire? Caroline épouse un fonctionnaire.

--Des marins? Nous parons à virer, le frère et moi, reprit Joseph. Nous

avons laissé notre Émile dans le golfe de Biscaye... Vous comprenez bien

que c'est des imaginations, tout cela..., et des songeries pas bonnes...

Rentrez...

Le vieil Héricourt radota... Ses rides et sa couperose pâlissaient. Ils

le laissèrent aller seul par le jardin jusque la maison. Planté de

travers, troué, le tricorne tenait mal sur la tête branlante, qui

s'inclina vers le sol. Les hautes épaules remontèrent, et le vieillard

marchait pensif, en tâtonnant du bout de la canne. Il discourut. Son

bras menaçait. Son geste parfois renonçait. Le chef branlant affirmait

et niait tour à tour.

--Malheu.eux vieillà, zézayait Aurélie..., déjà tu touches au tombeau,

et tu ignô.es les douceu.s d'une tend.e confiance... Pou.tant le

labou.eu. ve.tueux, à la fin du jou., s'assied devant sa chaumiè.e,

l'âme apaisée; ses enfants l'entou.ent, il leu. sou.it. Tu ne connais

point, pè.e info.tuné cette cha.mante émotion... Au sein de la

.ichesse... un ho.ible soupzon empoizonne ton cœu... Qui ne se.ait

zenzible à tant d'ala.mes... ma sœu... Ô chè. époux, aidez-moâ à rend.e

à mon Pè.e la paix du cœu...

Délicieuse, elle fléchit sa taille sur le bras amoureux du diplomate, et

pleura contre l'épaule virile parmi ses boucles. Le frère détourna les

yeux, car il la désirait encore, et les feuilles roussies par l'automne,

en tombant, l'attristèrent de leur mort.

La Force Le Temps et la Vie · 第 6 / 28 题