1899
Par les routes, les sentes, les pistes, l'armée du Directoire continuait
sa marche à travers la forêt hérissant le pays de Bade. Soixante mille
Autrichiens poussaient à la rive rhénane les divisions de Jourdan; une
brigade de cavalerie protégeait, à l'extrême gauche, la retraite. Avec
dix houzards, le maréchal des logis Héricourt formait le dernier échelon
d'arrière-garde. Ils sortirent, à leur tour, d'un vallon, gravirent le
terrain, ne quittèrent pas la crête, selon les ordres.
Les uniformes du régiment achevèrent de s'effacer derrière les
colonnades de sapins. Une cuivrure de selle, un fourreau de sabre,
luisèrent encore, peu d'instants. Des croupes pommelées de chevaux se
dandinèrent, qui supportaient les silhouettes lasses des soldats aux
dolmans amarante. Après, seule demeura l'ombre vaporeuse d'une vedette
immobilisée à la fourche des chemins.
Les dix houzards s'étant arrêtés au signe, Héricourt appuya la bride sur
l'encolure du cheval qui tourna dans une flaque, et les cavaliers firent
face à la venue probable de l'ennemi. L'air même parut dangereux.
Devant, s'obscurcissait la profondeur du vallon qu'ils venaient de
parcourir. Des bois aussi bordaient l'autre pente, où, près d'une
cabane, quatre bûcherons cessèrent d'équarrir un orme.
D'abord il ne passa que des vols d'hirondelles parmi la finesse grise de
la pluie. En s'éclairant davantage, le ciel laiteux révéla, fort loin
sur la gauche, quelques plumets rouges aux bicornes de fantassins: une
compagnie semée dans les houblonnières guettait aussi. Bernard compta
les havresacs velus sur les échines des soldats accroupis dans les
fossés. La présence de cette force le réconforta. Avec moins de prudence
il mena sa bête hors des arbres, se redressa sur les étriers.
De nouveau il eut faim.
Depuis la veille, c'était la sensation maîtresse, un détestable goût de
sur à la lèvre sèche. Le souvenir de certaine lourde tarte servie
naguère aux noces de sa jeune sœur flatta d'une saveur illusoire le
palais; et la langue chercha la succulence croustillante de quelque
bribe incrustée, par hasard, entre les dents. Il ne délogea que le
débris acide d'une feuille mâchée. Sa mémoire consolatrice évoqua
l'engloutissement du liquide versé dans sa gorge, d'une viande chaude
avalée, de mies spongieuses mastiquées. Vide était la gourde. Les
cantines ayant suivi les chemins larges, au nord, derrière l'artillerie,
personne de la brigade ne mangerait avant midi, le lendemain, lorsque
les fourgons s'ouvriraient à l'abri sur le versant occidental de la
Forêt Noire.
Héricourt haït sa misère. Ignoblement la boue recouvrait ses bottes à
cœur, ses culottes collantes, les jambes et le ventre du cheval, les
emblèmes en cuivre de la sabretache. Huit boutons manquaient à son
dolman; un morceau pendait le long de la manche, jusqu'aux galons du
grade, et mettait à nu la doublure. Ses mains noircies par le cirage des
brides lui répugnaient autant que les effluves de sueur et de cuir. Le
cheval fumait aux flancs. Le poil puait. Bernard envia ses frères, les
marins, qui, de Dunkerque, menaient leur trois-mâts aux côtes
barbaresques. Sur quelles mers de soleil, à cette heure, respiraient-ils
la brise gonflant les voiles qui inclinent le navire contre la pente
infinie des eaux?
Or, il aperçut une miche aux mains d'un bûcheron qui en coupait des
tranches pour ses camarades; et il frissonna de convoitise. Sa bouche
huma l'air comme si le goût du pain rassis lui pouvait parvenir
au-dessus du vallon; sa main pesa sur les rênes, comme si la bête allait
bondir, docile à l'instinct secret de l'homme, vers la proie. Rustres en
bas bleus, les bûcherons mangèrent. Héricourt chercha de la salive et
regarda les houzards, leurs mufles barrés de moustaches roussies ou
leurs profils de vautours que les tresses des cadenettes dépoudrées
unissaient aux schakos. Leurs narines poilues flairaient l'air aussi. Il
y avait là Hermenthal, qui mangeait crues les volailles de la maraude;
Auscher, dont le poing défonçait un tonneau; Mercœur, qui avait eu la
vie de quatorze contradicteurs sur les terrains de duel. Efflanqués,
boueux, ils demeuraient à la tête de leurs chevaux, dont les harnais et
les sangles avaient écorché le cuir. Du sang s'agglutinait entre les
poils roux; les mouches se repaissaient de la chair à vif, malgré que la
peau des alezans se ridât pour les chasser. «Héricourt, pria Mercœur,
laisse-nous aller aux vivres.--Faisons patrouille, proposa Hermenthal,
chez ces goinfres. L'ennemi pourrait bien cueillir la noisette de
l'autre côte du vallon. Faut y voir!» Ils goguenardaient; ils se
hissèrent en selle. Comme à l'ordinaire, Héricourt donna l'ordre qu'ils
exigeaient de sa jeunesse imberbe; mais il divisa la troupe en deux.
Cinq durent rester à leur poste. Il suivit le galop des autres, avec une
joie famélique à l'espoir de la réquisition, et tout amusé par
l'attitude stupide des bûcherons, qui admirèrent, immobiles, la bouche
pleine, la descente de l'élan. L'Alsacien Hermenthal dépassa les
cavaliers, cria en allemand qu'il achetait le pain tenu par le plus
vieux contre sa chemise, qu'il désertait, qu'il fallait le conduire aux
Autrichiens, dégaina sous prétexte de leur offrir son sabre; mais,
brusque, il piqua de sa pointe la miche et l'enleva des mains du
bûcheron niais.
Riant aux éclats, il trotta vers ses camarades, le trophée à la pointe,
et sans hâte. Parce qu'il mit sa bête au pas, mordit le pain, tout de
suite, les autres houzards précipitèrent contre lui le trot de leurs
grisons. Auscher saisit Hermenthal par la queue de cheveux, tordit le
collet, étrangla l'accapareur, qui fit ruer sa monture. Atteint au
genou, Auscher ne voulut point lâcher prise. Le pain tomba. Hermenthal
abattit son sabre qui entailla le garrot d'un cheval. Tous se mêlèrent
du conflit, les uns par jeu, les autres par faim exaspérée. Les bras
s'empoignèrent. Héricourt cria des ordres que les brisquards ne
voulurent pas entendre; il menaça, distribua des punitions. Son prestige
fut nul, malgré la colère qui rougissait ses oreilles, qui bondissait
avec ses cris. Le pain disparut sous les sabots des bêtes pressées,
piétinantes. Assailli par tous les coups, par toutes les injures,
Hermenthal donna du sabre à tort et à travers jusqu'à pourfendre le
schako de Mercœur renversé par le choc sur la croupe du cheval dont les
jarrets ployèrent. Entraînant son cavalier, qui perdit les rênes,
l'animal galopa dans la direction probable des éclaireurs autrichiens.
La rage d'Héricourt s'exalta plus. Il craignit d'attirer l'ennemi, de
perdre un cheval. Quelle excuse offrir? On le casserait au grade. Il
connaîtrait la prison. Pour séparer les fous, il aborda la mêlée; mais,
glissant des quatre fers, sa monture tomba. Le sous-officier rampa
quelques toises parmi l'herbe humide afin d'échapper aux coups de
sabots. Comme il se relevait sur les genoux, il sentit une matière dure
égratigner sa main. Il vit là, rejeté sans doute par le fer d'un cheval,
le pain de leurs convoitises, le pain pour quoi les hommes menaçaient
leurs vies. Ses peurs disparurent, tandis qu'il se courbait dessus,
heureux de le cacher aux regards des combattants. Il enfouit sa tête
dans ses bras croisés sur la proie.
Il mangea.
Les dents enfoncèrent, plongèrent, coupèrent et broyèrent. Sa bouche se
remplit d'une saveur où disparut le goût sur. Ses narines aspiraient la
mie. De la tiédeur amollit ses organes jusqu'à ce moment desséchés. La
vie intérieure, endolorie, reprit de l'aise. Attirée, saisie, charriée,
pétrie, absorbée par l'appétit de ses muscles, la nourriture transforma
Bernard.
Son imagination ressuscitée franchit les distances, se complut à revoir
la maison blanche de sa famille dans l'Artois, au bord de l'étang battu
par la roue du moulin. Odeur du froment qu'écrasent les hautes roues de
pierre, bruit de la chute d'eau mouvant les machines, figure du très
vieux père aveugle, qui se réjouit de peser l'or au trébuchet, romance
de Caroline, la sage aînée, qui tricote au milieu des sacs; cela se
retraçait à mesure que le jeune homme apaisait l'envie de ce pain rare
pour lequel les frères, les marins, s'efforçaient, en route, par les
eaux, afin d'acquérir maintes récoltes étrangères. Il ne lâchait point
la bride du cheval resté sur le flanc, et qui la tira en redressant la
tête. Héricourt appréhenda qu'on ne vînt à l'aide. Vorace, il engloutit
davantage. Puis il eut honte, car il se rassasiait. Les soldats
souffraient de faim. Le capitaine, peut-être, inspectait la ligue des
postes. Où courait Mercœur alors? Les cris des houzards cessèrent, comme
le piétinement des chevaux. Inquiet de cet apaisement subit, le maréchal
des logis leva le visage.
Groupe silencieux, les hommes examinaient le bois. Evidemment; ils
apercevaient des forces.
Héricourt se remit sur les jambes. De la main, Auscher indiqua la
futaie. Les arbres, successivement, se dédoublaient. À côté de chacun
surgit un soldat. Il fallut reconnaître les plaques de cuivre marquant
les bonnets à poil des Autrichiens, leurs cheveux sans poudre, les
justaucorps blancs. Hermenthal décrocha de la bandoulière son mousqueton
et vérifia l'amorce.
Sans finir d'avaler, Bernard redressa le cheval à coups de bottes; il
enjamba la selle. Furieux contre l'indocilité des hommes, il ne
contraignit plus sa rage et se haussa sur les étriers, avide d'assaillir
le péril. L'imminence de la gloire l'excitait encore... Il murmura:
«Scipion, Cincinnatus, César.» Il prévit à son front le poids du laurier
vert, et se félicita de l'escarmouche qui justifierait, devant les
chefs, l'abandon du poste, la disparition de Mercœur, la blessure du
grison. Le sabre en l'air, il appela les cinq demeurés sur la hauteur.
Ils accoururent. Les autres montraient les gros pains serrés dans les
courroies des havresacs, au dos des Autrichiens. Chacun, guida son
cheval à l'abri des arbres, et tenta d'épauler le mousqueton en
l'appuyant contre l'écorce.
Bernard compta les ennemis. Devrait-il battre en retraite? Mais les
houzards voulaient le pain des grenadiers; et ils goguenardèrent,
déclarant qu'ils le dévoreraient plutôt entre les épaules des fuyards.
Pour s'être rassasié clandestinement, Héricourt s'attribua moins le
droit de les retenir. Une minute se prolongea, une minute d'angoisse et
de faim. Le sang bouillait aux artères. Les entrailles grognaient.
«Attends, petit, patience, patience, nous les aurons à la main...»
répétait Auscher, clignant de son œil aux cils blonds. Lentement les
Autrichiens s'approchèrent. Ils devaient se savoir loin de leur
bataillon; peut-être redoutaient-ils aussi l'infanterie française des
houblonnières. Ils firent halte; leur officier passa hors du rang et se
posta, la canne à la main. Sous Hermenthal, la jument labourait du sabot
une flaque de boue.
La conscience d'Héricourt lui enjoignit de ne pas risquer dix existences
contre les forces qui pouvaient survenir; mais la bagarre autour du
pain, comment l'expliquer?
Il pensa fiévreusement. Les motifs luttaient, disparaissaient,
renaissaient en tumulte. Il crispa les mains sur la poignée du sabre et
sur la bride... «Que déciderait Marius?...» La solution ne parut point
il craignit de sembler lâche à ses hommes. Mieux valait le choc.
D'ailleurs les Autrichiens mettaient en joue, L'âme d'Héricourt se
brouilla... Dix chiens s'abattirent, un seul coup détona; les autres
armes crachèrent... À cause de la pluie persistant depuis le matin, les
cartouchières humides avaient gâté la poudre. La joie du triomphe
certain transporta le courage de Bernard; il désigna le demi-cercle
formé par les fantassins; il cria: «En avant!...» Les sabres sautèrent
au bout des bras; les chevaux tentèrent le galop; mais le terrain
glissait, l'élan ne dura point. Il fallut aussi contourner des buissons;
le maréchal des logis retint sa bête, qui broncha, et il dut s'arrêter à
une toise des baïonnettes.
Il se trouva faible essoufflé, en sueur, et l'âme palpitante. Le cheval
refusait toute allure autre que le pas sur le terrain fangeux. Les
hommes aussi s'arrêtèrent devant les grenadiers immobiles, contre un
large roncier. Les houzards allèrent, revinrent, trottant le long des
Autrichiens, et frappant du sabre les baïonnettes vite redressées, car
la longueur des fusils ne permettait pas d'atteindre les figures bien
rasées des ennemis, ni leurs poitrines blanches, ni même leurs bonnets à
poil, garnis chacun d'une haute plaque de cuivre fourbi. Grands garçons
stupéfaits, ils regardèrent les houzards, et leurs yeux s'animèrent.
Hermenthal, l'Alsacien, leur parlait allemand. «Donne-moi ton pain,
disait-il, et je t'épargne...» Il allongeait alors son grand bras et son
sabre comme pour piquer: «Immobile!» criait au fantassin l'officier à la
belle canne. Le sabre d'Hermenthal écorchait à peine le canon du fusil
qui ne fléchissait guère. «Tu veux du pain, mon garçon, disait encore
l'officier, joli junker de figure rose; voici toujours une belle
étrille, et ton coursier en a besoin.» Les fusiliers de rire alors, d'un
bon gros rire germanique, découvrant leurs dentures abîmées par l'abus
de la pipe.
Bernard admira cet esprit jovial. Ainsi qu'aux deux précédentes
rencontres avec l'ennemi, il lui fallait encore se raidir. «Marius...
César... Cincinnatus!» murmurait-il. Les syllabes de ces noms
l'encourageaient aux attitudes nécessaires. Pour ne pas craindre, il
importait qu'il se dédoublât mentalement, qu'il s'aperçût comme idéal de
victorieux sous l'œil de l'histoire. Alors tout grandissait en lui, sa
poitrine s'élargissait au souffle de ces ambitions magnifiques; il se
dressait ivre, sur les étriers, en hurlant parmi les autres, en
brandissant le sabre, les yeux fermés, en étouffant son cheval avec les
genoux crispés dans la chabraque. Mais cette fois, nul élan, nulle
fougue, nul galop ne l'entrainait. La chose se continuait en ridicule
entrevue de goujats assemblés pour une bagarre de la rue.
Auscher cependant saisit par le canon sa carabine. Avec la crosse, il
frappa de toute sa vigueur la herse de baïonnettes. Deux autres
l'imitèrent. Héricourt vit les fantassins ébranlés se soutenir de
l'épaule. Leurs gros poings serrés autour des armes devinrent exsangues.
Au choc, les fusils baissaient, puis se relevaient. Enfin une baïonnette
toucha la terre, et le sabre d'Hermenthal rapidement lancé coupa la
jugulaire du bonnet à poil. Les fantassins blêmirent. Leurs yeux
grossirent sous les sourcils. Les narines se pincèrent. Ils grinçaient
des dents. Les maxillaires bossuaient les joues. Derrière eux, le junker
appuya sur les crosses des fusils.
Bernard s'étonna de prendre le parti des Autrichiens. Il craignit pour
eux. Leurs poings allaient faiblir, les fusils échapper. Alors les
houzards, dispersant le demi-cercle rompu, troueraient les ventres,
tailladeraient les figures, fendraient les têtes. À l'avance, il
s'épouvanta du premier sang qui rougirait une poitrine blanche; la
vision de la mort vieillissait déjà les faces bises des fantassins. Ils
n'osèrent pas bouger, de peur que la herse ouverte laissât passer un
sabre; et d'ailleurs les houzards, très maîtres de leurs chevaux,
évitaient les rares coups lancés par un impatient. Le maréchal des logis
regardait la scène, d'une âme étrangère. Il ne reconnaissait plus son
courage. La besogne d'abattre à coups de crosse un homme et de le
saigner ensuite pour en conquérir le pain ne lui donnait pas l'ivresse
de la charge ni l'attente de la gloire.
Mais, pareil à un maçon joyeux de démolir, Auscher, avec la crosse de sa
carabine, piocha le mur de baïonnettes. Rouge, excité, farceur, il
poussait des «han» suivis de rire quand fléchissait le fusil. Dans
l'attitude narquoise d'un qui s'apprête pour chatouiller à l'improviste
la servante, Hermenthal épiait, la pointe prête, les instants où sa lame
pourrait atteindre un cœur. Et ils étaient de formidables gens, tous
deux, les solides Alsaciens, sous l'étreinte desquels frémissaient les
chevaux soufflants. Héricourt ne sut que faire. Il s'estima inférieur,
petit.
Il menait sa bête, brandissait le sabre, ébréchait les baïonnettes,
s'avouait ridicule pour la peur intime qui secoua ses intestins. «Qu'eût
accompli César, à ma place?» Il se désola de ne pas le comprendre.
Aucune des figures autrichiennes tassées dans le rang, les yeux vitreux,
ne lui sembla terrible. Les houzards trottaient, frappaient, en vain.
Héricourt se demanda pourquoi le junker ne les prenait pas en flanc. À
certains regards des fantassins vite coulés loin, puis revenus à la
crainte des cavaliers, il pensa que des renforts lui arrivaient
peut-être... Retourné sur la selle, il aperçut les schakos de son
escadron, les trognes parées de cadenettes, les étoiles au front des
chevaux gris, les lueurs des sabres droits. Au dédale des arbres,
habilement, les houzards s'insinuaient, silencieux et prompts. Il
entendit les fers claquer les flaques de boue.
Héricourt rallia tout son peloton contre les fantassins accablés déjà
par Auscher et ses coups de crosse. Il prétendit faire mettre bas les
armes avant, que son capitaine eût approché. Il aurait l'honneur de la
capture, un grade. Sa peur disparut. Il hâtait la besogne de ses
cavaliers; il sabrait à tour de bras les quatre baïonnettes des
grenadiers les plus solides.
«Rendez-vous, Monsieur!» criait-il au junker, délicieux garçon coiffé en
catogan et poudré jusqu'aux épaulettes. Celui-ci se démena, les larmes
aux yeux. Il suppliait en allemand ses soldats. Il haranguait. Il
hurlait. Il invectivait. De sa canne à pomme de porcelaine où la
miniature d'une dame s'enchâssait, il frappa les havresacs poilus qui
reculaient jusqu'à lui; car, rompant leur muraille humaine, un de ses
soldats, la gorge ouverte par le sabre d'Hermenthal, s'écroulait après
avoir embroché le cheval d'Auscher, au poitrail. La herse de baïonnettes
se divisa.
Fou, le junker bâtonna les bonnets à poil de ses fantassins bousculés
par les chevaux et vers qui plongèrent aussi les sabres. «Schweine!...
Schweine!... Füchse!» hurlait-il, pâle et vert, en trépignant.
«Rendez-vous, Monsieur!» ordonna Bernard Héricourt qui poussa son cheval
jusqu'à lui, et lança son sabre vers la cravate de crin. En même temps,
il sentit du froid crever sa cuisse... Un grenadier hagard retirait sa
baïonnette dont les rainures contenaient une sorte d'huile rouge...:
«Mon sang...» pensa le jeune homme. Peu de mal l'affligeait. Il souffrit
plus au bras du coup asséné contre son sabre par la canne du junker en
délire qui la faisait tournoyer sans même extraire sa mince épée du
fourreau. «Mais rends-toi donc, imbécile...» Furieux, Héricourt leva le
sabre. Un Autrichien encore s'écroula entre eux. Le cadavre éventré
entraîna la canne du muscadin viennois; la crosse d'Auscher enfonça le
vaste chapeau où disparurent le joli visage, les lèvres de rose et le
catogan poudré... Aveugle, vociférant sous le feutre, le junker fut
pris... Alors les grenadiers jetèrent les fusils et levèrent les mains
vides pour marquer leur désir de paix.
«Brod!... Brod!...» demandèrent les houzards.
Ils empoignèrent, chacun, leur Autrichien par l'épaule et, laissant le
sabre pendre à la dragonne, arrachèrent les pains serrés sous la
courroie des havresacs.
Sans descendre du cheval, qui versait par le trou du poitrail un gros
jet rouge, Auscher mordit la miche à pleines dents; et, tous ayant agi
de même, les houzards mangèrent, devant les mines ahuries des
Autrichiens qui s'asseyaient, fourbus, dans la boue, où bâillait un
cadavre français.
Il pleuvait dru. Les images se pressaient successives dans l'esprit
d'Héricourt, qui les avait vues passer trop vite au cours de l'action.
Il frottait doucement sa cuisse saignante. Une courbature atroce
continuait d'endolorir ses reins, ses omoplates, sa nuque...
Tout l'escadron s'aligna dans la petite clairière pour recevoir les
rations de pain que plusieurs prisonniers distribuèrent sous la conduite
de l'adjudant français. Les houzards dévoraient en silence.
Trapu, et les cadenettes rousses pendant aux côtés de ses bajoues
bleuies par le rasoir, le capitaine déclamait, la bouche remplie, des
phrases imitant celles de l'héroïsme antique, à la manière des gazettes.
Il félicita Bernard Héricourt et remercia tout haut le sort de lui
«avoir commis les destins d'un jeune guerrier qui couvrait le régiment
des rayons de sa gloire».
Le sous-officier espéra la lieutenance. Son cœur battait encore et ses
intestins grognaient toujours. Il se vit héros cuirassé de boue, puant
le cuir et le poil humide. Avec les débris du jabot, le junker épongeait
les bosses de son front, son visage tout ruisselant de larmes puériles.
Entre les bruyères roses et les fougères foulées, le sergent autrichien
achevait de mourir, se tordait, râlait, vomissait rouge, tandis que,
près de là, Auscher débouclait la sangle de son cheval qui venait de
s'abattre, crevé, les dents nues.
Peu à peu la colonne se forma, et le premier peloton défila entre les
sapins, vers la cabane des bûcherons. Les chevaux firent rejaillir la
boue des flaques. Pendues aux arçons, les armes des vaincus tintaient.
Les prisonniers marchèrent.
Sans demander la permission, le muscadin viennois empoigna l'étrivière
gauche de Bernard, car il boîtait; puis il régla ses enjambées
difficiles sur celles de la bête...
«Parbleu! se promit Héricourt, je suis en bonne voie dans le chemin des
lauriers, et j'aurai pour maîtresse la Victoire. Comme tout cela s'est
accompli facilement! Pourquoi ma peur?... Je me sens fort, maître... Ce
jeune homme est bien ridicule qui boite à pied dans la boue, avec ses
cheveux dépoudrés, son catogan épars, et sa bélière veuve de fourreau...
Comme il regarde le bout du bois, en reniflant... ah! ah!...» Il retint
son rire:
--Vous avez perdu votre belle canne, Monsieur!
--Elle est gassée, oui... oui... gassée, Monsieur... une ganne de
soufenir... Fous chêne-t-elle ma main sur le guir?...
--Non, non... allez toujours...
--Fous êtes mon anche gartien... je regonnaîtrai fotre obligeansse... Je
souis le fils du paron Hand.
--Vous êtes un brave soldat... d'abord...
--Ah! non... non... puisque ch'ai laissé prentre fingt-sept grenadiers
par tix houzards... Non, non, je ne souis pas un prafe soldat...
Et il se remit à sangloter sans que les consolations pussent lui devenir
efficaces.
Quand l'escadron eut atteint la lisière du bois et les postes
d'infanterie française, semés parmi les houblonnières, une lourde
détonation roula dans le nuage. Le canon autrichien souffletait
l'arrière-garde de Jourdan.
«C'est vrai, s'étonna Bernard, nous sommes les vaincus!»