II

Pour bien comprendre la manoeuvre hardie que ne craignait pas de tenter

le général Garibaldi, certain qu'il était du courage et de la

détermination de ses volontaires, manoeuvre qui devait d'un seul coup

lui donner gain de cause vis-à-vis de troupes démoralisées, il faut se

rendre compte de la situation topographique de Palerme, ainsi que des

positions qu'occupaient les Napolitains.

Jadis entourée de fortifications assez imposantes qui existent encore

pour la plupart, la ville a la forme d'un rectangle dont les côtés les

plus petits regardent, l'un la mer, et l'autre la campagne dans la

direction de Montreal et Parco. Les deux autres, qui ont au moins trois

fois le développement des premiers, font face, l'un au mont Pellegrini

et aux campagnes de Castellamare, l'autre aux monts Gibel-Rosso et

Abbate. C'est de ce dernier côté que l'armée de Garibaldi se présentait

devant Palerme. Deux rues principales coupent presque à angle droit

l'espace occupé par la ville. L'une, la rue de Tolède, part du bord de

la mer, près de la citadelle, et monte jusqu'au Palais-Royal; l'autre

vient couper la première à la place des Quatre-Cantons, presque au

centre de la ville, et aboutit à la porte qu'attaquait le général

Garibaldi. Chacune de ces voies partage Palerme en deux parties égales,

soit en longueur, soit en largeur. Les Napolitains ayant leurs forces

réunies aux deux extrémités de la rue de Tolède, le Palazzo et la

citadelle, allaient donc trouver leurs communications coupées, si

Garibaldi pouvait, sans coup férir, s'emparer de l'autre rue. Il avait

encore cet avantage, en occupant le centre de la ville, qu'il donnait la

facilité à tous les habitants de se replier sur sa ligne d'opérations et

de s'y fortifier sans craindre d'être eux-mêmes surpris par les troupes

royales et fusillés sans autre forme de procès. De plus, il empêchait,

par cette audacieuse manoeuvre, le ravitaillement des troupes et de

l'artillerie du Palazzo-Reale, en les isolant de leur base d'opérations

qui était la citadelle et surtout l'escadre.

Aussi les troupes garibaldiennes, que nous avons laissées à la porte de

Palerme poussant devant elles les troupes royales, et s'arrêtant un

instant pour se reformer en épaisse colonne d'attaque, lancèrent-elles

bientôt plusieurs compagnies dans l'intérieur de la ville pour nettoyer

les petites ruelles qui viennent aboutir à la porte dont on venait de

s'emparer; tandis que le gros de l'armée se jetait, tête baissée, dans

la grande voie pour gagner au plus vite la place des Quatre-Cantons. Ce

mouvement fut si énergiquement exécuté qu'en moins d'une heure la place

des Quatre-Cantons, le reste de la rue et la porte qui est à

l'extrémité, étaient au pouvoir des volontaires. Vainement les

Napolitains avaient essayé de les arrêter en trois ou quatre endroits.

Par un choc irrésistible et presque sans tirer un coup de feu, les

casaques rouges, chargeant à la baïonnette, les obligeaient à céder la

place et à se retirer en désordre vers la citadelle ou vers le

Palazzo-Reale. C'est en ce moment que l'escadre napolitaine, qui

jusque-là, s'était contentée d'envoyer quelques boulets dans la

direction du faubourg attaqué, commençait à prendre une position plus

sérieusement offensive, et manoeuvrait pour trouver un mouillage

favorable à son tir. Mais deux frégates seulement parvinrent à

s'embosser; les autres, soit mauvaise volonté, ce qui est probable, soit

impossibilité, manquèrent leur mouvement et restèrent spectatrices des

événements. Ces deux navires, parfaitement placés et balayant la rue de

Tolède, commencèrent immédiatement sur la ville un feu violent, qu'ils

continuèrent même pendant la nuit. La citadelle, de son côté, ne

ménageait ni ses bombes ni ses boulets.

Les barricades commencèrent immédiatement. Élevées par des mains

habiles, elles prirent en peu d'heures un développement et un relief

incroyables. Il faudrait un volume entier pour en expliquer le réseau.

La nuit, qui arriva à temps pour seconder les travailleurs, fut bien

employée par les deux partis; car les Napolitains, de leur côté,

établissaient des retranchements à toutes les issues venant aboutir au

Palazzo-Reale et à la citadelle.

Dans cette ville privée de lumière, et où toutes les maisons semblaient

abandonnées, on n'entendait alors que le bruit des pinces et des pioches

frappant les dalles des rues et quelques coups de feu échangés au hasard

de part et d'autre.

De temps en temps, des coups de canon partant de l'escadre, de la

citadelle et du Palazzo, jetaient une lueur rapide dans la rue de Tolède

et éclairaient sinistrement les travailleurs des deux partis. Sur les

deux heures du matin, plusieurs détachements de volontaires commencèrent

à s'avancer par les rues latérales dans la direction du Palazzo-Reale,

ainsi que vers la place de la Marine et le ministère des finances du

côté de la citadelle. Ce ministère était occupé par quatre bataillons.

La fusillade petilla bientôt partout et la canonnade, qui ne tarda pas

à s'y joindre, donna à tous ces engagements partiels les proportions

d'une vraie bataille. Mais c'était surtout aux abords du Palazzo-Reale

que le combat était le plus vif.

Ou tirait à bout portant au milieu des flammes allumées par les bombes

et les obus de la citadelle ou de l'escadre. Peu d'habitants

apparaissaient pour se joindre aux troupes libérales. Ils ne trouvaient

sans doute pas la poire assez mûre. Leurs maisons restaient

impitoyablement fermées, sauf celles qu'ouvrait le feu ou la troupe

napolitaine; car ces défenseurs de la royauté ne se faisaient faute ni

d'aider l'incendie quand ils ne l'allumaient pas eux-mêmes, ni de piller

sans scrupule, et la plume se refuse à retracer les actes d'atrocité

commis par ces bandes effrénées.

Cependant deux colonnes étaient parties en même temps pour tourner les

positions de l'armée royale en l'attaquant par la Porta-Nuova et par la

Porta-Maqueda. L'une, commandée par Bixio, l'autre par La Masa. Bixio

s'empare d'abord de la caserne des Suisses, puis se porte vers la

caserne des Quatro-Venti où il fait prisonniers plusieurs officiers

supérieurs et un régiment.

Déconcertées par l'impétuosité de cette attaque, les troupes royales

commencèrent à se replier en désordre sur la place du Palais-Royal dont

les abords étaient fortement gardés. La place de la Cathédrale, qui est

un peu avant celle du Palais-Royal en venant de la mer, devint alors le

théâtre d'un combat acharné. Le couvent des Jésuites, à l'angle de la

rue de Tolède et de la place de la Cathédrale, occupé par un bataillon

de chasseurs à pied, est attaqué et enlevé rapidement.

Le général Lanza, qui commande les troupes du palais, voyant ce couvent

pris par les Garibaldiens, fait tirer dessus à obus et l'incendie. Le

palais Carini, situé en face, a le même sort.

Les tours de la cathédrale elles-mêmes servent de point de mire à

l'artillerie napolitaine.

On voit insensiblement les couleurs nationales apparaître partout. Les

fenêtres qui peuvent donner vue sur les troupes royales sont garnies de

volontaires qui les déciment par leur feu.

On se bat à la fois au Palais-Royal, à la Cathédrale, dans la rue de

Tolède, à la place de la Marine, autour de la citadelle et dans tout le

quartier Paperito, où l'incendie, allumé par les bombes de la citadelle

et de l'escadre, fait de rapides progrès. Déjà beaucoup de détachements

royaux battent en retraite vers la citadelle par la place Caffarello et

la place de la Funderia. Ces détachements sont assaillis dans leur fuite

par une grêle de balles, qui leur fait perdre beaucoup de monde.

La place des Quatre-Cantons était devenue désormais la base des

opérations de Garibaldi. Le général Türr occupait le palais du Sénat.

L'état-major de Garibaldi était partout et se multipliait pour faire

face aux exigences de la position. On commence à pousser quelques

barricades du côté de la place de la Marine, pour attaquer

vigoureusement la brigade qui la défend. La fusillade devient très-vive

entre le ministère des finances et les coins de rues qui lui font face.

Les vaisseaux napolitains continuent un feu terrible, mais plus

destructeur que meurtrier. A cinq heures, les troupes campées au palais

étaient bien et dûment entourées et coupées. Complétement maître de la

partie de la ville comprise entre la Marine et le Palais-Royal,

Garibaldi n'avait plus qu'à se fortifier pendant la nuit, et à attendre

le lendemain. Palerme tout entier était en insurrection. Les faiseurs de

barricades surgissaient de toutes parts.

A six heures du soir, le feu avait molli; mais, sur les sept heures et

demie, le bombardement recommençait avec plus de fureur. On se battait à

la lueur de l'incendie que les projectiles allumaient de toutes parts.

Pendant la nuit, les barricades se multiplièrent et prirent un relief

imposant. Les volontaires se rapprochaient de minute en minute du

Palais-Royal, où, de leur côté, les Napolitains se barricadaient de plus

en plus. Plusieurs bombes lancées par l'escadre, vinrent tomber au

milieu d'eux et causèrent un grand désordre. Le 28, au matin, la

position des troupes royales était celle-ci: treize à quatorze mille

hommes au Palazzo-Reale, deux ou trois mille hommes à la Marine et

plusieurs bataillons dans les prisons et les casernes; le reste dans la

citadelle. Dans la journée, ils furent forcés d'abandonner toutes ces

positions, sauf celles du Palais-Royal et de la Marine. Le palais Carini

était complétement détruit. Tout le quartier qui est à l'est du

Palais-Royal brûlait. Le bombardement continuait toujours. De nombreuses

bandes de _picchiotti_ descendaient les hauteurs et venaient se mêler

aux volontaires. Vers le soir, on ne se battait plus qu'autour du

Palais-Royal, que les insurgés commençaient à dominer du sommet des

maisons voisines, et entre autres de l'Archevêché. Partout les maisons

s'écroulaient sous les bombes et les obus. La nuit, comme celle de la

veille, fut employée à se fortifier de part et d'autre. Le lendemain, au

lever du jour, plusieurs décrets du général Garibaldi étaient affichés:

ils punissaient de mort l'assassinat, le vol et le pillage, organisaient

la garde nationale, nommaient une municipalité provisoire, faisaient

appel aux enrôlements. A midi, l'attaque du palais recommence avec

acharnement; les troupes royales quittent la place de la Marine et se

retirent dans la citadelle, abandonnant plusieurs canons. Vers le soir,

l'incendie est dans trois ou quatre quartiers de la ville. La nuit se

passe sur le qui-vive du côté des Garibaldiens; on s'attend à une

attaque résolue de la part des troupes qui reviennent de la poursuite

d'Orsini, où elles ont été si bien jouées. En effet, le lendemain matin,

elles viennent donner tête baissée sur la ville par la porte Reale, où

elles sont reçues par les troupes de Bixio qui les forcent à la

retraite. Vers midi, on parle d'armistice, et deux délégués du général

Lanza se rendent à bord de l'_Hannibal_, où se trouvent réunis également

le commandant du _Vauban_ et celui d'une frégate américaine. Garibaldi y

vient de son côté avec Crispi, le colonel Türr et Menotti. On ne peut

s'entendre, et l'entrevue est bientôt terminée. Cependant la convention

tacite d'armistice dure toujours.

Le lendemain 31, on annonce une trêve de trois jours.

Plus de trois mille bombes avaient été lancées sur la ville pendant le

bombardement. Le temps de l'armistice fut mis à profit par les

volontaires de Garibaldi et les habitants de Palerme. Les barricades

furent complétées partout; les plus fortes reçurent des canons. Quant

aux Napolitains, ils restaient bloqués au Palais-Royal et manquaient

totalement de vivres; Garibaldi leur en fit donner. Il fit retirer

également, et emporter dans les hôpitaux, tous leurs blessés, et Dieu

sait si le nombre en était grand! On apprenait, en même temps, l'arrivée

à Marsala d'un fort détachement de volontaires qui venaient grossir

l'armée nationale.

Trois ou quatre jours se passèrent ainsi. Garibaldi coupant, taillant

administrativement, législativement, militairement, financièrement, et

le tout carrément et promptement.

Les décrets se suivaient avec une rapidité inouïe et, certes, on ne peut

accuser ses ministres d'avoir occupé des sinécures.

Enfin, le six, le retour du général Letizia, arrivant de Naples,

termina les pourparlers et l'armistice provisoire fut remplacé par une

capitulation en règle.

Les troupes napolitaines devaient évacuer immédiatement toutes leurs

positions de la ville et se retirer dans la citadelle et sur le môle, où

leur embarquement aurait lieu avec armes et bagages dans le plus bref

délai possible. Les prisonniers civils et militaires encore en leur

pouvoir devaient être remis entre les mains du nouveau gouvernement, le

jour même où la citadelle terminerait son évacuation. Les troupes

campées au Palais-Royal durent donc traverser la ville pour rentrer à la

citadelle. Ces douze ou quatorze mille hommes étaient tellement frappés

de stupeur et découragés qu'au moment de s'acheminer, ou plutôt de se

faufiler dans ce réseau de barricades qui les séparait de la forteresse,

ils refusèrent de marcher sans un sauf-conduit et une garde de casaques

rouges. Le général Garibaldi souscrivit à leur demande, et on vit cette

armée, avec artillerie, cavalerie, génie, etc., défiler tristement au

milieu d'une population exaspérée, dont les regards, certes, n'avaient

rien de bien rassurant. Une centaine de volontaires formaient l'escorte,

protection du reste bien superflue. A peine entrées dans la citadelle,

ces troupes y furent consignées rigoureusement. Aussitôt, d'ailleurs,

toutes les rues aboutissant à la forteresse furent murées jusqu'à la

hauteur du premier et du deuxième étages, et les _picchiotti_,

montagnards, etc., vinrent d'eux-mêmes s'installer autour des remparts,

afin d'éviter toute espèce de surprises.

Déjà, depuis plusieurs jours, la cour de Naples prenait ses dispositions

pour l'évacuation des troupes de Palerme. On vit mouiller bientôt, sur

la rade, une quantité de vapeurs remorquant des transports. Les blessés

et les malades partirent les premiers, puis vint le tour du matériel,

pêle-mêle avec les hommes. Toutes ces troupes, il faut l'avouer,

parurent peu touchées de leur défaite une fois qu'elles se virent sur le

pont des bâtiments. Leurs musiques ne cessaient de se faire entendre, et

ont les eût prises plutôt pour des conquérants célébrant leur victoire

que pour des vaincus forcés, par une poignée d'hommes, d'abandonner une

des plus belles provinces de la couronne qu'ils avaient été appelés à

défendre. Ainsi vont les choses. Quoi qu'il en soit, l'évacuation marcha

grand train, et bientôt devait venir le jour où le pavillon national

serait arboré dans toute la Sicile.

Il faut maintenant jeter un coup d'oeil rétrospectif sur tous ces

événements, dont la marche rapide nous a fait négliger une foule de

faits qui doivent être constatés. Plus de trois cents maisons, brûlées

dans le quartier de l'Albergheria par les troupes napolitaines battant

en retraite sur le Palazzo-Reale, n'offraient plus, au moment du premier

armistice, qu'un amas de décombres encore fumants. On trouvait à chaque

instant au milieu de ces débris, des cadavres à moitié calcinés, car

les guerriers du roi de Naples avaient égorgé femmes et enfants, et

pillé, sans scrupule, tout ce qui leur tombait sous la main. Le couvent

des Dominicains blancs fut saccagé, incendié, et les femmes qui s'y

étaient réfugiées furent brûlées toutes vives. On repoussait à coups de

fusil dans les flammes celles qui cherchaient à s'échapper. Des actes

atroces furent commis. En vain, les officiers cherchaient à rappeler

leurs soldats aux sentiments de l'honneur militaire. En vain,

quelques-uns mirent même le sabre à la main pour empêcher ces infamies.

Voyant leurs ordres comme leurs épaulettes méconnus, ils furent obligés

d'assister à ces horreurs. Le palais du prince Carini, en face de la

cathédrale, fut pillé et brûlé. Les bombes aidant, il n'en restait plus,

le 1er juin, que d'informes débris menaçant de crouler dans la rue de

Tolède. Les superbes magasins de M. Berlioz, dans la même rue, étaient

complétement détruits. Il en était de même du palais du duc Serra di

Falco. Un Français, M. Barge, avait cru, en plaçant au-dessus de son

magasin nos couleurs nationales, qu'elles empêcheraient sa maison d'être

pillée; un officier napolitain donne l'ordre à un clairon de monter

enlever le pavillon. Il est lacéré, foulé aux pieds; la porte de la

maison enfoncée, et M. Barge, rossé de main de maître avec la hampe même

de son pavillon, fut emmené en prison sans autre forme de procès, tandis

que, naturellement, sa maison était pillée. Un autre compatriote, M.

Furaud, maître de langues, père de six enfants, est assailli dans sa

maison, assassiné à coups de baïonnette; quant à ceux-ci, on les a

vainement cherchés, ils ont disparu. La demeure du premier commis de la

chancellerie fut violée, et les portraits de l'Empereur et de

l'Impératrice, qui se trouvaient dans un salon, déchirés à coups de

baïonnette. Le couvent de l'Annunziata et presque toutes les maisons de

la rue qui mène à la Porta-di-Castro ont été incendiés et pillés. Celui

de Santa-Catarina, dans la rue de Tolède, a eu le même sort. On estime à

plus de quatre cents le nombre des malheureux qui ont été assassinés ou

brûlés. C'est encore en dehors de la Porta-Reale, dans ce beau faubourg

rempli de ravissantes habitations de campagne, que s'est exercée à

l'incendie et au pillage cette armée de triste mémoire. Ce ne sont ni

une ni deux maisons choisies; c'est tout le côté droit du faubourg, en

allant à Montreal, dans lequel les Napolitains ont laissé, par

l'incendie et le pillage, la trace de leur retraite.

Leur empressement et leur joie, en quittant enfin Palerme, n'ont donc

rien qui doive surprendre. Le commandant d'un des transports qui les

emmenaient à Naples les a vus compter et énumérer leur butin dans une

partie de cartes improvisée le soir sur le gaillard d'avant. Plusieurs

de ces héros jouaient vingt piastres sur table, ou, pour mieux dire, sur

le pont.

Dans une petite maison qui a voisine le Palazzo-Reale, un infortuné

coutelier, ou quincaillier, est assailli à l'instant où il sortait sans

armes pour tâcher d'avoir un morceau de pain pour trois enfants qui

criaient la faim. A peine dehors, malgré toutes les explications qu'il

veut donner, il est saisi, garrotté, et on se dispose à l'entraîner pour

le fusiller. Les pauvres enfants arrivent, demandant leur père. Une

décharge le jette en bas avec deux de ses enfants; le troisième est tué

d'un coup de baïonnette. Assez de ces horreurs, il y en aurait trop à

citer. En parcourant ces maisons mutilées, ces décombres sanglants, en

voyant, çà et là, les extrémités des cadavres ensevelis sous les ruines,

les débris de vêtements, que de drames ne doit-on pas supposer! Et si

chacun de ces malheureux pouvait revenir à la vie, quelle longue file de

forfaits se dresserait criant vengeance et stigmatisant d'infamie cette

armée qui semblait n'avoir pour devise, en ce moment, que pillage et

incendie!

Pendant les divers combats qui signalèrent la prise de Palerme, les

pertes furent sensibles de part et d'autre. Celles de l'armée royale

doivent être portées, au minimum, à deux mille hommes, tués ou blessés;

parmi eux se trouvaient plusieurs officiers supérieurs, entre autres le

commandant de la gendarmerie, généralement détesté à Palerme, comme tout

ce qui tenait à la police, mais auquel il faut cependant rendre cette

justice qu'il s'est conduit bravement. Quant aux volontaires, leurs

pertes avaient aussi été sensibles. Le brave colonel hongrois Tukery,

grièvement blessé à l'attaque du Palazzo-Reale, mourait le 11 juin,

après d'atroces souffrances. Carini, dangereusement atteint d'une balle

qui lui fracturait le bras presque à la hauteur de l'épaule, au moment

où, envoyé par le général Garibaldi, il examinait, sur une barricade,

les troupes napolitaines opérant leur retour offensif, était couché pour

longtemps sur un lit de douleur. Près de trois cent cinquante soldats

étaient tués ou hors de combat.

Plusieurs corps de volontaires s'étaient fait remarquer par l'énergie de

leur courage. Les chasseurs des Alpes, à Palerme comme à Calatafimi,

firent des prodiges de valeur. A l'attaque du couvent des Benedittini,

ils ont été superbes d'entrain et de fermeté. Une seule compagnie de

trente-cinq hommes avait eu, depuis son départ de Marsala, vingt-deux

tués ou blessés. Il se passa au milieu de ces combats un épisode qui,

tout en étant fort original, ne manque pas d'une certaine grandeur.

En tête de beaucoup de détachements de volontaires ou d'habitants de

Palerme se trouvaient des moines qui, la croix à la main, et payant de

leur personne, entraînaient au feu jusqu'aux moins résolus. Le _padre_

Pantaleone, que Garibaldi avait nommé son chapelain à Calatafimi, se

trouvait, au moment le plus chaud de l'action, sur la place de la

Cathédrale, à l'angle de la rue qui passe devant l'archevêché. Se

souciant moins des balles que de l'excommunication, qu'il avait naguère

si lestement conjurée, notre moine guerrier, avec sa figure exaltée et

intelligente, encourageait bravement son monde et il était facile de

lire dans ses yeux que, s'il ne mettait pas les mains à la besogne, ce

n'était pas par timidité.

Cependant, malgré le feu soutenu des volontaires, la barricade

napolitaine attaquée tenait toujours. Les balles allaient leur train,

démolissant, par-ci par-là, quelques jambes, quelques bras, au grand

désespoir de notre aumônier qui ne ménageait pas les anathèmes à

l'ennemi, chaque fois qu'il voyait tomber un de ses braves volontaires.

Le _padre_ Pantaleone portait une grande croix de chêne d'au moins deux

mètres de haut et, dans les instants difficiles, il la brandissait

vigoureusement au-dessus de sa tête. Las, enfin, de cette fusillade qui

n'aboutissait à rien, notre chapelain s'élance, sans souci ni vergogne,

tout seul, sur la barricade napolitaine, en grimpe les étages successifs

au milieu d'un _miserere_ de balles coniques, puis, arrivé au sommet, se

met, dans son langage le plus sympathique, à faire aux soldats de

François II un discours approprié à la circonstance: il cherche à leur

expliquer brièvement comme quoi cette guerre fratricide est honteuse

pour l'humanité, comme quoi Dieu la défend, comment enfin la résistance

est inutile puisque Garibaldi est l'ange de la liberté et que le Dieu

des armées marche avec lui.

Les soldats royaux, étonnés de cet aplomb et du courage du prédicateur,

finissent par laisser leurs cartouches tranquilles et leurs fusils se

refroidir. On en était même au plus pathétique du discours, lorsque le

capitaine qui commandait s'aperçoit que les Garibaldiens, en gens bien

avisés, profitaient insensiblement de la situation et touchaient déjà la

barricade. Il saisit une arme, couche en joue le _padre_ Pantaleone qui

ne bronche pas et lui envoie à bout portant un coup de fusil qui brûle

son froc et lui brise la croix dans les mains. Sans s'émouvoir, le

_padre_ en ramasse les morceaux pendant que les Garibaldiens escaladent

la barricade. Les soldats se hâtent de décamper et le capitaine est tué.

Un volontaire saisit son sabre, le _padre_ Pantaleone attrape le

ceinturon, le passe en sautoir, et, se précipitant à la suite des

fuyards, il plante le tronçon de sa croix dans le ceinturon du défunt

capitaine en s'écriant, de sa plus belle voix: «Allez, allez, sicaires

d'un tyran, reporter à votre maître que le _padre_ Pantaleone a mis la

croix là où était l'épée.»

C'est le sens sinon le texte de ses paroles, car notre langue est pauvre

pour traduire quelques expressions un peu emphatiques du bel idiome

italien. Un autre moine, de l'ordre des Cordeliers, fit, sur la place de

la Marine et pendant plus de deux heures, le coup de feu avec quatre

soldats napolitains embusqués dans une construction commencée presque en

face du ministère des finances. Au bout de ce temps, on vit un de ces

soldats rallier eu toute hâte un fort peloton qui était au coin du

ministère. Le cordelier en conclut que, si les autres ne s'en allaient

pas, puisqu'ils ne tiraient plus c'est qu'il devait leur être arrivé

des choses graves et que leur position étant fort hasardée, vu la

quantité de projectiles qui pleuvaient dru comme grêle, il était de son

devoir, à lui, d'aller les trouver pour leur porter les consolations de

son ministère. Il posa tranquillement son fusil, rejeta son froc en

arrière et traversa la place pour disparaître dans la bâtisse en

question. Quelques instants après, on le vit reparaître avec un blessé

qu'il portait comme un enfant. Trois fois il fit le même voyage, trois

fois il ramena son homme; la dernière fois, à l'instant où il

franchissait sa barricade, la même balle qui lui fracassait le bras,

tuait roide l'infortuné pour lequel il se dévouait. Sans s'émouvoir, il

posa à terre son fardeau, lui récita les prières des morts et s'en fut

ensuite à l'ambulance.

Un jeune volontaire vénitien, déjà blessé assez gravement à Calatafimi,

se précipite à l'attaque du couvent des Benedittini et s'efforce, à

coups de hache, de briser une petite porte latérale pouvant donner accès

dans le couvent. Les balles pleuvent sur lui de toutes parts, un obus

vient, en ricochant, éclater au-dessus de sa tête et le couvrir de

gravats. En vain ses camarades le rappellent. «Je ne suis plus bon qu'à

être tué, leur crie-t-il, au moins, en mourant, je rendrai encore un

service.» Exaltés par cette intrépidité, deux d'entre eux le rejoignent

et cherchent à l'entraîner. En ce moment, un canon de fusil passe par

une fenêtre immédiatement au-dessus de la porte et le malheureux reçoit

le coup en pleine poitrine. Ses camarades ne rapportent qu'un cadavre.

Dans les rues qui mènent à la Piazza di Bologni, la lutte fut sérieuse.

Les soldats royaux, comme partout ailleurs, incendiaient et pillaient.

Les malheureux habitants de ce quartier, éperdus d'effroi, essayaient de

fuir dans toutes les directions, entraînant femmes et enfants; ce

n'étaient partout que gémissements et lamentations. Quelques hommes

déterminés se réunissent en armes à l'angle d'une petite impasse, en

occupent la maison et s'y barricadent après y avoir donné l'abri à

quantité de femmes et d'enfants. Quelques instants après, cette maison

est attaquée; mais on s'y défend vigoureusement. Les femmes, reprenant

courage, font pleuvoir sur les assaillants une grêle de tuiles, de vases

de toutes sortes, enfin ce qui leur tombe sous la main.

Une bombe vient s'abattre sur le toit, entraîne le troisième et le

quatrième étages, et, en éclatant, tue et blesse encore plusieurs femmes

et des enfants. Quelques moments après, les flammes viennent se joindre

aux balles napolitaines.

De huit qu'ils étaient, les assiégés ne comptent plus que cinq hommes,

dont un blessé. Cependant, des femmes, des enfants, des vieillards les

supplient de ne pas les abandonner. Il faut prendre un parti; le blessé

et un de ses camarades grimpent au faîte de l'édifice qui menace ruine;

on y hisse, les uns après les autres, les malheureux réfugiés, et,

lorsque tous sont à l'abri dans une maison dont l'issue donne sur une

rue inoccupée par l'armée royale, les trois braves gens qui continuaient

à lutter avec les royaux, battent eux-mêmes en retraite, n'abandonnant

qu'une ruine ensanglantée.

Dès le 8 juin, des débarquements de volontaires s'effectuaient un peu

partout.

Du 9 au 11, une petite escadre partait de Gênes. Elle se composait de

l'_Utile_, remorquant le _Charles and Jane_, le premier commandé par le

capitaine Molessa, le second par le capitaine Quain; puis venaient le

_Franklin_, capitaine Orrigoni, un des anciens compagnons d'armes de

Garibaldi dans la Plata; l'_Orregon_, capitaine West; le _Washington_,

dont les volontaires étaient commandés par le colonel Baldeseroto.

Environ 3,000 hommes étaient répartis sur ces différents navires et

c'était le renfort le plus considérable que l'on eût encore reçu. Medici

commandait en chef.

Partis à quelques heures d'intervalle, ces navires firent des routes

diverses pour atteindre Cagliari où était le rendez-vous général. Tous y

arrivèrent heureusement, excepté l'_Utile_ et le bâtiment qu'il

remorquait.

Se trouvant dans le N.-E. du cap Corse, à environ douze milles au large,

ces deux navires furent approchés par une corvette à vapeur battant

pavillon français. Bientôt un canot accosta et un officier, s'exprimant

parfaitement en français, vint demander où l'on allait et offrir même la

remorque de son bâtiment pour gagner les côtes de Sicile, si telle

était la destination des navires. Ces propositions furent accueillies

par les volontaires aux cris de _Vive la France!_ _vive Garibaldi!_

Toutefois le capitaine crut devoir refuser la remorque offerte si

galamment. Le canot retourne à son bord; mais à peine est-il arrivé

qu'un changement à vue s'opère sur la corvette de guerre. Les mantelets

des sabords, rapidement abaissés, laissent apercevoir les pièces

détapées et l'équipage en branle-bas de combat. Le pavillon français

glisse le long de sa drisse et est remplacé par le pavillon napolitain

en même temps qu'un coup de canon à boulet signifiait aux deux navires

l'ordre de stopper et d'amener leurs pavillons.

L'_Utile_ portait le pavillon piémontais et le _Charles and Jane_, celui

des États-Unis. Les capitaines se refusèrent à amener leurs pavillons,

mais ils durent se résigner à se laisser emmener, non sans protester.

Quel triste moment eussent passé les marins de la _Fulminante_ (c'est le

nom de la corvette napolitaine), si les volontaires avaient pu sauter

sur son pont. Faute de mieux, ils leur lancèrent toutes les malédictions

que le vocabulaire italien peut offrir. Pendant que la diplomatie

s'occupait de cette affaire, les autres bâtiments de l'expédition

atteignaient Cagliari, et, de là, mettaient le cap sur Castellamare,

dans le golfe de ce nom, où devait s'effectuer leur débarquement. Le 18

juin, en effet, on apprit à Palerme l'arrivée du convoi de Medici. Un

navire débarquait ses troupes à Santo-Vito, et les deux autres à

Castellamare. Il est aisé de se figurer l'allégresse générale en

apprenant l'arrivée à bon port de cette petite division qui, outre trois

mille hommes aguerris, apportait encore dix mille fusils et une grande

quantité de munitions. Aux illuminations quotidiennes se joignirent

immédiatement toutes sortes de concerts en plein vent, des promenades

aux flambeaux avec force drapeaux et force _Viva la liberta_!

Le général Garibaldi était immédiatement monté à cheval pour assister au

débarquement de ces renforts.

Mais, vers minuit, au moment où le calme commençait à se faire, grâce à

la fatigue des musiciens et à l'enrouement des criards, à l'instant,

enfin, où les illuminations commençaient à s'éteindre et les habitants à

s'endormir, quelques coups de canon de fort calibre se firent entendre

au large et vinrent éclairer de leur lueur sinistre les sommets du mont

Pellegrini, ainsi que les mâtures des navires qui étaient sur rade. A la

première détonation, chacun dresse l'oreille; à la seconde, on saute de

son lit; à la troisième, on est presque habillé, enfin, à la quatrième,

les fenêtres et les portes commencent à s'ouvrir, les femmes à trembler

et les enfants à piailler. Dans les rues, les factionnaires regardent si

leurs amorces sont bien on place et redoublent leurs cris de:

_Sentinelles, veillez!_ Les bourgeois se groupent à chaque carrefour, et

les suppositions vont leur train. Dans les casernes, les clairons

écorchent les airs les plus variés pour appeler aux armes les

volontaires. Enfin, au palais, tout le monde s'inquiète, et le

commandant, en l'absence du général Garibaldi, commence à envoyer dans

toutes les directions des ordonnances à la recherche des nouvelles.

Quelle voix mystérieuse annonce tout dans ces circonstances? On apprend

bientôt qu'il n'est arrivé que trois navires à Castellamare. Le

quatrième et son remorqueur manquent.

La canonnade devient plus vive, elle semble parfois se rapprocher de

l'entrée du port de Palerme.

On sent s'agiter dans l'ombre toute cette ville surprise dans son

premier sommeil. Parmi les suppositions, la plus probable est que la

croisière napolitaine, après s'être emparée du navire manquant et

qu'elle fait semblant de combattre en ce moment, se dirigera vers ceux

qui débarquent. Tout le monde court et s'agite. Les postes en armes se

dirigent vers le quai. On entend tomber, çà et là, sur les dalles des

rues, les baguettes des fusils chargés par des mains encore

inexpérimentées. Enfin, de sourds piétinements, venant du côté des

casernes, indiquent que les troupes sont en marche. Malheureusement,

l'âme de toute l'armée est absente; le général Garibaldi est à

Castellamare.

Les décharges continuent toujours, plus multipliées et plus rapprochées.

Il est deux heures. L'inquiétude est à son comble. On se voit déjà à la

veille d'un nouveau bombardement.

Autour de la citadelle, on a peine à retenir les _picchiotti_ qui

veulent se précipiter à l'assaut de ces remparts, dégarnis de leurs

engins de guerre, pour se venger sur les troupes napolitaines des

événements qu'on suppose se passer au large. Enfin, à deux heures un

quart, un canot arrive à force d'avirons sur le quai, et un midshipman

qui en débarque prévient que l'on ait à aviser les autorités que le

canon que l'on entend est celui d'une frégate britannique qui fait

l'exercice au large. Ce trait peint-il assez les Anglais? Entre une et

deux heures du matin, à quelques milles à peine d'une ville qui vient de

subir les horreurs d'un bombardement et qui, encore tout en émoi, se

remet à peine des terreurs du combat et de l'incendie, aller faire

branle-bas de combat de nuit et exercice à feu! Et que dire de ces

pauvres soldats napolitains enfermés dans la citadelle et non moins

inquiets que les habitants de la ville, car ils entendaient du haut de

leur bicoque désarmée les imprécations et les cris de vengeance de leurs

ennemis!

Que fût-il arrivé si l'on n'eût pu retenir les _picchiotti?_ et, quel

qu'eut été le résultat de leur attaque, que de sang pouvait être versé,

et pourquoi? Enfin, à trois heures du matin, tout était rentré dans le

calme.

Le 20, au matin, le premier détachement des volontaires débarqués

arrivait à Palerme à cinq heures environ. C'étaient deux magnifiques

bataillons de chasseurs à pied, parfaitement uniformes et bien équipés,

armés de carabines rayées et paraissant remplis de gaieté et d'entrain.

Le 21 et le 22, le restant des troupes débarquées suivait le mouvement

et venait prendre ses casernements en ville.

L'enthousiasme avec lequel chaque nouveau corps arrivant était reçu est

indescriptible. Les bouquets et les applaudissements se succédaient sans

interruption sur la route qu'il parcourait.

Le corps des guides s'organisait rapidement. Une commission de remonte

avait été installée et fonctionnait avec activité. Bientôt leurs deux

escadrons furent complets, et on s'occupa de la formation de deux

régiments de hussards.

Toutes les statues rappelant l'ancien gouvernement avaient été brisées

dès les premiers jours, et leurs débris jetés à la mer. Le 6 juin, un

décret du général Garibaldi faisait adopter par la patrie les enfants et

les familles des volontaires tués pendant la guerre.

Le 8 et le 9, une forte escadre sarde venait mouiller sur rade, et

apportait à Garibaldi un appui moral immense.

On avait appris les événements de Syracuse et de Catane, qui étaient

venus encore surexciter l'enthousiasme des habitants de Palerme et des

volontaires.

Le 9, on avait connaissance de l'évacuation de Trapani par les troupes

royales. La prison d'État du fort de Favignano, sur l'île de ce nom,

abandonnée par sa garnison, fut ouverte par les habitants de l'île, qui

s'empressèrent de mettre en liberté tous les prisonniers politiques.

On apprenait aussi le pronunciamento de Girgenti, de Caltanisetta, qui

avaient chassé les préfets royaux et leurs troupes, organisé leurs

gardes nationales et ouvert immédiatement des souscriptions dont ils

envoyaient les fonds au dictateur.

Tout allait donc pour le mieux, et l'évacuation, qui continuait grand

train, allait amener bientôt la remise de la citadelle. En effet, le 18

au soir, à la nuit tombante, le pavillon napolitain fut amené. Le

lendemain matin, vers les neuf heures, les couleurs italiennes étaient

hissées en tête du mât de pavillon à la porte d'entrée du fort qui était

lui-même remis aux délégués du général Garibaldi, et occupé

immédiatement par un poste de chasseurs des Alpes.

Il restait cependant encore vers le môle une certaine quantité de

troupes à embarquer; mais à une heure, les derniers hommes rejoignaient

les navires, et toute l'escadre napolitaine appareillait. Peu de temps

auparavant avait eu lieu la remise des prisonniers palermitains retenus

dans le fort depuis le 4 avril. Ces prisonniers, appartenant aux

premières familles de la cité, étaient: le prince Antonio Pignatelli, le

baron di Calabria, le _padre_ Octavio Lanza, le marquis Santo-Giovanni,

le prince Nisciemi, le prince Giardinelli, le baron Rizzo, etc.

Toute la ville s'était donné rendez-vous devant la citadelle pour les

recevoir.

Accueillis par des cris frénétiques, les prisonniers furent portés,

plutôt qu'escortés, vers les voitures où leurs familles les attendaient.

Un long cortège d'équipages, les musiques civiles et militaires de

Palerme, des détachements de tous les corps de volontaires et de

nombreux _picchiotti_ remplissaient les rues avoisinantes. Dans leur

parcours, jusqu'au Palais-Royal, ce ne fut qu'une longue ovation. Les

prisonniers étaient littéralement ensevelis sous les fleurs qu'on leur

jetait de toutes parts. On dansait, on sautait et on s'embrassait aux

abords du cortège, en tête duquel marchait, ou plutôt gambadait, tout le

monde a pu le voir, plus d'un grave cordelier à la robe de bure qui

envoyait à la fois des bénédictions avec ses mains et des entrechats

avec ses pieds. C'était, en un mot, la folie de l'ivresse et un coup

d'oeil magique. Pas un cri, pas une figure qui ne fût à l'unisson de

l'allégresse commune, et, ce qui est plus remarquable, on n'eut pas à

déplorer le plus petit accident dans ce brouhaha et dans cette cohue.

De nombreux déserteurs napolitains restaient en ville, la plus grande

partie demandant à être incorporés dans les volontaires.

En résumé, le nombre des morts en ville était de 573; celui des

volontaires, de près de 300, et celui des Napolitains, de 5 à 600 tués

et 1,500 blessés.

Le chiffre des dégâts dans la ville s'élevait à plus de 30 millions.

Comme on pourrait taxer d'exagération le récit des atrocités commises

par les troupes royales, il est bon de citer, entre autres documents, le

rapport du vice-amiral anglais Mundy.

«A bord de l'_Hannibal_, à Palerme, 3 juin.»

«_Le vice-amiral Mundy au secrétaire de l'Amirauté._»

«Je vous adresse le rapport suivant sur les dégâts et les morts causés

dans la ville par le bombardement. Les ravages sont épouvantables. Tout

un quartier, d'une longueur de mille yards sur cent de large, est réduit

en cendres. Des familles entières ont été brûlées vivantes avec les

bâtiments. Les troupes royales ont commis d'horribles atrocités. Dans

d'autres parties de la ville, des couvents, des églises et des édifices

isolés ont été détruits par les bombes. On en a lancé onze cents de la

citadelle sur la ville, et environ deux cents des navires de guerre,

sans compter les boîtes à feu, la mitraille et les boulets.

«L'armistice à été indéfiniment prolongé, et l'on espère que les

puissances européennes s'interposeront pour empêcher une plus longue

effusion de sang.

«La conduite du général Garibaldi, pendant l'action et depuis la

suspension des hostilités, a été noble et généreuse.»

Quatre mois de l'expédition de Garibaldi en Sicilie et Italie · 第 4 / 10 题