III

C'est ainsi que le 30, au matin, dans la bonne ville de Palerme, tout le

monde se levait, aspirant à pleins poumons l'air de la liberté. Ses cent

quatre-vingt-dix mille habitants pouvaient causer de tout impunément, et

s'en donner à crier: A bas François II! A bas les Napolitains! sans que

le moindre sbire vînt leur mettre la main au collet et les conduire,

avec accompagnement de coups de trique, jusque dans de jolis petits

cachots bien noirs et bien infects.

Les couleurs italiennes flottaient partout, et, sauf les déserteurs, il

ne restait pas en ville, ni dans la citadelle, l'ombre d'un guerrier du

roi François II. Bien plus, afin d'effacer jusqu'au souvenir de la

domination napolitaine, une quantité innombrable de jeunes patriotes de

huit à douze ans,

La valeur n'attend pas le nombre des années,

avaient attaqué, à grands coups de cailloux et de marteau, les deux

statues de François II et de son père que, dans un moment d'épanchement,

la ville de Palerme avait fait élever sur la promenade de la Marine. En

moins d'une heure, elles étaient réduites en morceaux et leurs débris

jetés à la mer. On avait seulement conservé les deux têtes, dont l'une,

je ne sais si c'est celle du père ou du fils, fut coiffée d'une tête de

boeuf à laquelle, bien entendu, on avait eu soin de laisser les cornes.

Ces trophées furent promenés par la ville avec grand renfort de fusées

et de pétards, et le soir ce fut le prétexte d'une immense promenade aux

flambeaux. Triste spectacle pour quelque opinion que ce soit!

A partir de ce bienheureux jour, la ville commença à dépouiller sa

parure guerrière. Les dalles, amoncelées en barricades, durent

rechercher leur ancienne place et les réintégrer. Quelques-uns des

canons qui armaient ces fortifications passagères rentrèrent à

l'arsenal, tandis que d'autres, plus modestes, reprirent leur humble

état de bornes, car il est bon de noter que plusieurs de ces engins de

destruction auraient été bien plus dangereux pour leurs propres

artilleurs que pour l'ennemi. Après avoir servi longtemps à amarrer les

bateaux sur le port, ils s'étaient vus, une belle après-midi, déterrés

et plus ou moins volontairement forcés de reprendre de l'activité. Les

malheureux étaient hors d'âge cependant, et, certes, avaient bien mérité

les invalides à perpétuité. Il y en avait un qui datait de 1666.

Toute la population, affairée, recommençait à circuler avec plus

d'entrain que jamais, pêle-mêle avec les _picchiotti_ et les volontaires

garibaldiens. Mais, si le danger du bombardement était passé, si l'on ne

craignait plus les balles coniques napolitaines, on n'était pas encore à

l'abri de tout danger, et c'est le cas de dire, puisque nous sommes en

Sicile, qu'on était presque tombé de Charybde en Scylla.

Les braves volontaires de Garibaldi eux-mêmes y regardaient à deux fois

avant de s'aventurer dans les rues ou les places publiques. Il est, en

effet, impossible de se figurer le laisser-aller plein de désinvolture

et d'insouciance de ces bons _picchiotti_ et montagnards, qui

promenaient partout leurs escopettes chargées, amorcées et armées. De

quelque côté que l'on se tournât, en avant, en arrière, sur le flanc

droit ou sur le flanc gauche, on était toujours sûr d'être regardé en

face par une arme à feu quelconque, au chien relevé, à la petite capsule

brillant au soleil. Or, comme on connaissait les qualités de ces armes,

qui partaient très-volontiers au repos, leur voisinage était peu

agréable. A tout instant on entendait, dans les rues, des détonations

qui faisaient courir le monde: c'était toujours un _picchiotti_ étourdi

qui, ici, venait de casser la jambe à un homme, là, de tuer une femme

allaitant son enfant. Les plus adroits se contentaient de blesser les

ânes ou de briser les vitres d'un magasin.

Dans la campagne, c'était mieux encore. Une fois l'ennemi parti, chacun

aurait rougi de ne pas se montrer armé jusqu'aux dents. Il n'y avait pas

jusqu'aux maraîchers qui n'apportassent leurs choux et leurs carottes en

compagnie d'une canardière ou deux. Cela a duré longtemps; mais les plus

belles choses ont une fin. Sans froisser trop ouvertement et d'un seul

coup l'amour de ces braves gens pour leurs armes favorites, on commença

par leur signifier qu'ils n'eussent à circuler dans la ville qu'avec

leurs chefs particuliers. Un caporal était, au moins, de rigueur. Puis

on les engagea à aller promener leurs armes dans les montagnes, où le

grand air leur ferait du bien. On ne manqua cependant pas d'offrir, à

ceux qui voulaient faire au pays le sacrifice de leur vie, de s'engager

dans les troupes régulières, ou dans la légion anglo-sicilienne. Mais

c'était une affaire de pure politesse, car fort peu se sentirent pris

d'une passion assez belliqueuse pour suivre le nouveau drapeau du pays.

N'y avait-il pas là, tout près, avec son grand air et sa liberté, la

montagne et les bandes de pillards et de voleurs de grands chemins qui

s'organisaient un peu partout, car les troupes royales avaient eu soin

de lâcher par monts et par vaux tous les voleurs, galériens et autres

gens déclassés qui fourmillaient dans les prisons de Palerme.

Dès le lendemain de l'évacuation, un décret municipal appela toutes les

corporations de la ville et toutes les pelles, pioches, brouettes,

pinces disponibles, à la destruction de la citadelle. Elle devait être

rasée de fond en comble afin d'ôter à tout jamais à une tyrannie

quelconque l'envie, l'idée, ou la possibilité d'un nouveau bombardement.

C'était quelque chose de curieux que l'entrain, et, en même temps,

l'inexpérience qui présidèrent au commencement de ce travail.

L'affluence était telle que les travailleurs, agglomérés les uns sur les

autres et en masse serrée sur les remparts, ne pouvaient plus bouger. On

fut obligé de faire des catégories. Un jour, c'était le tour des cochers

de fiacre, de bonne maison, de voitures de louage, etc. Tant pis pour

ceux qui voulaient une voiture. A quelque prix que ce fût, on n'eût pas

trouvé un véhicule, et les Garibaldiens qui, pas plus que nos turcos, ne

dédaignaient le plaisir d'une promenade en carrosse, durent y renoncer

et se contenter de leurs jambes. Le lendemain, c'était le tour des

congrégations, couvents, etc. Une longue procession de cordeliers, de

moines, de dominicains, voire même de prêtres, marchait militairement au

son d'une musique bruyante et de tambours fêlés; armés, qui d'une

pioche, qui d'une pelle; les petits séminaristes avaient la spécialité

des mannequins et des paniers à gravats. Tout cela hurlant: _Viva

Garibaldi! viva la Italia! viva la liberta! viva ..._ Il y en avait qui,

sur le point de se tromper par la force de l'habitude, n'avaient que le

temps d'avaler la fin de la phrase. Les abbés titrés et autres se

contentaient de brandir des oriflammes aux couleurs nationales et de

jeter des bénédictions à la foule qui, la bouche béante, les regardait

défiler.

Un coup de canon annonçait l'ouverture et la fermeture des travaux.

Aussitôt la première détonation, un nuage de poussière couronnait la

citadelle, et ce n'était plus, aux environs, qu'une avalanche et une

pluie de gravats. Cela dura plusieurs jours ainsi. Mais un accident

troubla la fête; on ne sait par quel hasard plusieurs bombes enfouies

dans les décombres se prirent à éclater, et à tuer ou blesser quelques

travailleurs. L'enthousiasme des démolisseurs s'en ressentit et, à

l'avenir, des ouvriers seuls procédèrent à cette destruction. A chacun

son métier. Mais s'il était facile de démolir, il était moins aisé de

réparer. C'est à grand'peine que plusieurs rues commençaient à devenir

praticables. De tous côtés il fallait solidifier des édifices menaçant

ruine, ou achever la destruction de ceux qui, effondrés complètement,

n'offraient plus la possibilité d'aucune réparation. Tels étaient le

palais Carini, le couvent des Dominicains, le palais du duc Serra di

Falco, les magasins Berlioz, etc. La piazza Marina était devenue

impraticable à la hauteur de la rue de Tolède. Les égouts, effondrés,

s'étaient transformés en précipices dont il fallait se garer avec soin.

Une fois les illuminations éteintes, il n'était pas prudent de se

hasarder dans ces parages sous peine de chutes désagréables.

Il existait à Palerme, comme dans tous les grands centres, un vaste

dépôt d'enfants trouvés. Il y en avait de grands, de petits, de moyens.

Un beau jour, grâce à un officier anglais, tout cela fut embrigadé,

embataillonné, et on vit ce diminutif de régiment, gravement armé de

balais emmanchés dans des fers de piques, manoeuvrer sur la piazza del

Palazzo-Reale, et monter la garde avec aplomb à la porte d'un couvent

quelconque dont on avait fait leur caserne. Ces enfants jouaient aussi

carrément au militaire qu'ils jouaient, quelques jours avant, à la

procession et à servir la messe, et plus d'un de ces bambins, partis

avec les brigades expéditionnaires, fit parfaitement la campagne, et se

conduisit dans maintes circonstances en troupier fini.

La liberté est pour tout le monde. Aussi, la population mercantile de

Palerme en usa-t-elle pour étriller de main de maître ces pauvres

volontaires qui, naturellement, affluaient dans tous les établissements

publics, les cafés et les restaurants. Presque immédiatement, le prix

des consommations doubla. Il en fut de même pour tous les objets

nécessaires à la vie et à l'habillement. Quelques décrets cherchèrent à

arrêter, mais en vain, cette tendance à la rapacité, naturelle aux

boutiquiers de toutes les nations, et les libérateurs garibaldiens

furent écorchés avec aussi peu de vergogne que nos troupiers pendant la

campagne d'Italie. Le moindre verre d'eau, le moindre grain de mil,

étaient une affaire importante. Quelquefois les Garibaldiens se

fâchaient; mais il faut leur rendre cette justice, que jamais armée ne

souffrit avec plus de modération les exigences de cette race de Banians.

Peu de troupes, quelque régulières qu'elles fussent, auraient montré

autant de patience et de respect pour la propriété.

De déplorables scènes vinrent aussi, à côté de ces événements

héroï-comiques, attrister les honnêtes gens et les véritables patriotes.

D'atroces assassinats se commettaient journellement, et, sous le

prétexte de détruire les sbires, plus d'une vengeance s'exerçait

impunément. A cinq heures du soir, en pleine rue de Tolède, un

malheureux était massacré à la porte d'un pharmacien qui lui avait

impitoyablement fermé sa boutique au nez. Vainement deux ou trois

Garibaldiens essayèrent de le sauver, et allèrent même jusqu'à dégaîner.

Menacés dans leur existence par cette cohue meurtrière, ils durent se

résigner à laisser massacrer ce malheureux, dont le corps, palpitant

encore, fut traîné et précipité à la mer.

--«C'était un sbire, disait-on.--Vous croyez?--On le dit.--Ah!»--C'était

fini.

A côté du pont de l'Amiraglio, près du cimetière des suppliciés, là où

commencèrent les Vêpres siciliennes, deux hommes, une femme et un

enfant, poursuivis par une foule furieuse et avide de sang, furent

impitoyablement immolés. Le lendemain, les cadavres de ces infortunés

étaient encore à l'endroit où ils avaient péri, à moitié ensevelis sous

des moellons et des pavés.--«C'étaient des sbires.--En êtes-vous

sûr?--Je crois bien: celui-là était receveur pour les chaises à la

petite église de la piazza Marina.»

Sur ladite place, vers les onze heures du soir, à l'instant où les

cafés, encore pleins de monde, retentissaient de gaieté, on entend un

cri déchirant, un suprême appel à la pitié. Personne ne se dérange. Un

gamin venait de crier: «C'est un sbire qu'on écorche.» Le lendemain, au

matin, un cadavre était étendu au milieu de la place, la face contre

terre, percé de vingt coups de couteau. Quelques femmes, en passant, le

poussaient du pied, et toujours: «C'est un sbire!»

A la porta Maqueda, deux agents de l'ancienne police, que l'on savait

réfugiés dans une maison, y furent guettés avec une persistance digne de

tigres. Le premier qui sortit avait deux enfants et une femme dont il

ignorait le sort. L'inquiétude, pour lui, était pire que la mort. A

peine dehors, il est assailli, entraîné sur le boulevard; on lui passe

une corde au cou, et, quelques instants après, percé de coups de

couteau, le crâne brisé à coups de pierres, son cadavre était jeté dans

un fossé rempli d'ordures. L'autre se hasarda, vers minuit, à sortir,

croyant une évasion possible; il n'avait pas fait un pas qu'un coup de

coutelas le clouait contre la porte même, et son cadavre allait

rejoindre le premier.

Chaque soir, il fallait enregistrer plusieurs meurtres semblables. Pas

un, cependant, ne fut accompli dans une maison ou dans un domicile

violé.

Une Française, madame D..., habitant Palerme depuis de longues années,

avait recueilli, au moment du bombardement, un agent de Maniscalco dont

la vie était menacée. Forcée de chercher un refuge sur le _Vauban_, elle

laissa ce malheureux dans sa maison en lui recommandant de ne pas

sortir, sa vie y étant en sûreté. Mais lui aussi était père, et, sans

nouvelles de sa femme et de ses enfants, il voulut se hasarder, la nuit

venue, à gagner son domicile pour embrasser sa famille.

A mi-chemin, il fut reconnu et massacré. A quelques jours de là, la

femme et les enfants vinrent à leur tour chercher asile chez madame

D..., alors débarquée du _Vauban_; Palerme était au pouvoir de l'armée

libérale. Deux ou trois jours se passent tranquillement, mais, le

quatrième, la malheureuse, allant chercher quelques provisions, est

reconnue et, sans un chasseur des Alpes qui dégaîna et prit bravement sa

défense, elle était assassinée avec son enfant.

Madame D... était encore sous l'impression de ce triste événement,

lorsqu'elle rencontre, dans la rue de Tolède, le général Garibaldi

descendant à la Marine avec deux de ses aides de camp. Sans se

déconcerter, elle l'aborde et lui dit: «Général, j'ai chez moi la

malheureuse femme et les deux enfants d'un sbire assassiné il y a dix

jours, et, tout à l'heure, sans un des vôtres, cette malheureuse et ses

deux enfants éprouvaient le même sort.

--«Madame, répondit le général, venez au palais dans une heure, je vous

écouterai.»

Effectivement, une heure après, madame D..., accompagnée de la femme du

sbire et de ses deux enfants, arrivait au Palazzo dont la garde

nationale lui refusait impitoyablement l'entrée, lorsque, heureusement,

un aide de camp survint et immédiatement l'introduisit auprès du

Dictateur.

Pendant le récit de ces horribles détails, le général Garibaldi tenait

les yeux fixés sur la pauvre femme dont le dernier enfant, âgé de onze

mois, était enveloppé dans un châle qu'elle serrait sur sa poitrine.

Après quelques instants, il se dirigea vers elle et, soulevant le châle

qui entourait la pauvre petite créature endormie sur le sein de sa mère:

«Pauvre femme! dit-il; mais, madame, soyez tranquille, je la prends sous

ma protection et je ferai en sorte de réparer, autant qu'il est en mon

pouvoir, de tristes événements indépendants de ma volonté.»

Elle resta au palais où on lui donnait deux thari par jour pour pourvoir

à ses besoins et, plus tard, le général la fit entrer dans un couvent

avec ses deux enfants.

Plusieurs autres malheureuses, qui vinrent aussi se réfugier au

Palazzo-Reale, furent traitées de la même manière.

Cependant la partie saine de la population finit par s'émouvoir de ces

actes barbares. Des décrets parurent, sévères et fermes. Ce remède fut

inefficace. Il fallut une ordonnance aussi inexorable que les actes des

septembriseurs palermitains. A partir de ce jour, tout individu

convaincu d'avoir frappé d'une arme quelconque qui que ce fût, d'avoir

crié haro ou ameuté la population contre quelqu'un, d'avoir arrêté

illégalement quelque personne que ce fût, passait de suite devant un

conseil de guerre qui, séance tenante, prononçait le jugement,

exécutoire dans les dix minutes.

Le jour même où ce décret était affiché, un assassinat avait lieu près

du marché: le coupable, arrêté, était passé par les armes à trois heures

de l'après-midi, sur la place de la Citadelle.

Le lendemain, deux autres exemples semblables avaient lieu sur la place

de la Marine.

Dès lors, ces scènes de cannibales devinrent plus rares.

L'assassinat de la Bagheria vint encore cependant ensanglanter ces pages

de l'histoire de Palerme. Un corps de volontaires siciliens y avait été

mis en cantonnement. Leur commandant, jeune homme d'une trentaine

d'années qui depuis dix ans sacrifiait sa fortune au bénéfice de la

révolution projetée et qui, pendant longtemps, lors des événements

révolutionnaires de Sicile, avait commandé ses guérillas dans la

montagne, rentrait à son quartier, revenant de Palerme où il avait dîné

dans sa famille. Il est abordé par un de ses volontaires qui lui réclame

quelque argent. Le commandant lui répond qu'on ne lui doit rien et qu'on

ne lui donnera rien. Un instant après, trois coups de feu l'étendaient

roide mort. Toute la population palermitaine s'émut vivement de ce

nouvel acte de férocité; mais il fallut plusieurs jours pour trouver et

arrêter le meurtrier qui fut fusillé sur la piazza de la Bagheria.

On a parlé aussi vaguement, à cette époque, d'une tentative d'assassinat

sur la personne même du Dictateur. Ce fait est certainement controuvé.

Les volontaires continuaient à arriver en foule de toutes parts. Ce

n'étaient plus les aventuriers sans ressources de Marsala: c'étaient de

beaux soldats bien équipés, bien armés. Ils ressemblaient, à s'y

méprendre, à des régiments piémontais, dont ils portaient le costume,

légèrement modifié. Beaucoup même de leurs officiers se souciaient si

peu de laisser paraître leur nationalité qu'ils conservaient l'uniforme,

et jusqu'au numéro de leur régiment. Il est probable, ou du moins on

doit le supposer, que soldats et officiers avaient fini leur temps ou

étaient en disponibilité. Mais ce n'était certainement pas pour

infirmités temporaires qu'ils étaient réformés, car les uns comme les

autres étaient généralement des gaillards solides. Il ne se passait

presque pas de jour sans que quelque convoi d'hommes et d'armes ne

débarquât dans le port. Aussi les rues de la ville et les promenades

regorgeaient-elles d'uniformes étranges et variés: une douzaine ou deux

de zouaves, quelques turcos, des chasseurs d'Afrique, des spahis, des

Anglais en assez grande quantité, puis des officiers de toutes les

nations de l'Europe. Il finit par y en avoir tant et tant qu'il fallut

songer à les utiliser et à les acheminer sur divers points de la Sicile.

Dans beaucoup de localités, bien des choses allaient un peu de travers.

On se permettait quelques escapades à l'égard des propriétaires. On ne

se privait même pas, à l'occasion, de les tuer, de les brûler et de les

piller par-dessus le marché.

Comme il n'y avait plus de police, plus de soldats et presque plus de

municipalité, ces espiègleries se commettaient tranquillement et

paraissaient devoir rester impunies. Depuis le départ des Napolitains,

on avait organisé quelques régiments; on les forma alors en brigades. Le

général Türr prit le commandement de la première division, qui devait

traverser la Sicile en passant par Girgenti, Caltanisetta, puis gagner

Catane. La seconde, commandée par le général Bixio, devait suivre aussi

la route de l'intérieur, mais par la montagne. La troisième, sous les

ordres du général Medici, devait prendre la route maritime de Palerme à

Messine.

Dans les derniers jours de juin, vers les quatre heures du soir, la

division du général Türr se formait en bataille sur la place du

Palazzo-Reale, où le général Garibaldi la passait en revue, et, vers les

sept heures, elle se mettait en marche avec une section de pièces de

campagne, une d'obusiers de seize pouces et quelques caissons de

munitions; les caissons étaient représentés par de simples charrettes

ornées de petits pavillons. Toute cette division avait néanmoins bonne

tournure. Un grand laisser-aller dominait, mais on trouvait énormément

de bonne volonté. On y remarquait surtout avec plaisir un superbe

bataillon de chasseurs à pied piémontais, un bataillon de Suisses ou

Bavarois, presque tous déserteurs de l'armée royale, et une belle

compagnie de tirailleurs indigènes. Toutes ces troupes avaient une tenue

assez régulière en ce qui concernait, du moins, la casaque rouge et le

pantalon de toile. Le képi piémontais figurait aussi généralement comme

coiffure. Mais, pour le fourniment, c'était une autre affaire. Chacun

avait organisé son havre-sac le mieux qu'il avait pu. La grande sacoche

en sautoir était le plus généralement employée. On voyait des bidons de

toute espèce, des cartouchières de modèles variés, mais le tout arrangé

de la manière la plus commode.

Cette division traversa la ville de Palerme et prit la route de

Missilmeri, qui devait être sa première étape. A son passage dans les

rues, il y eut un vrai moment d'enthousiasme. C'est que l'on comprenait

que c'étaient ces volontaires qui allaient décider en définitive du sort

de la Sicile. Ils marchaient au-devant des troupes royales, et devaient

relever sur leur route le drapeau de l'ordre renversé en plusieurs

endroits, et planter les couleurs italiennes sur les derniers points de

la Sicile occupés par les troupes napolitaines. Le général Türr, qui les

commandait, emportait avec lui toutes les sympathies de la population

palermitaine. Malheureusement la maladie devait bientôt l'arracher, pour

quelque temps, à sa division. Plusieurs jours après, à la même heure, le

général Bixio partait aussi avec sa brigade.

Cette dernière était beaucoup moins forte que celle du général Türr.

Elle comptait tout au plus quinze cents hommes, mais presque tous hommes

faits et soldats. Il y avait bien, par-ci par-là, quelques dizaines de

moines défroqués, portant haut la tête et maniant certes mieux leur

fusil qu'ils n'avaient manié le goupillon; mais, en résumé, cette

brigade paraissait plus homogène que la division du général Türr. Elle

n'avait pas d'artillerie, et possédait seulement quelques guides pour le

service d'état-major du général. Sa mission était de réprimer

vigoureusement les désordres qu'elle rencontrerait sur son itinéraire et

de courir sus, sans miséricorde, aux bandes de malfaiteurs qui se

montraient dans beaucoup d'endroits. Le troisième corps, celui de

Medici, partait ensuite par la route maritime de Palerme à Messine et

devait se réunir, à un endroit donné, avec celui de Bixio.

On avait installé, à Palerme, une fonderie de canons qui fonctionnait

déjà admirablement. Une partie des cloches non-seulement de Palerme,

mais encore de toutes les villes de la Sicile, avaient été offertes par

les églises et les couvents. Il y avait de quoi fondre plus de pièces

qu'il n'en aurait fallu à une armée de cent mille hommes, et cependant

il en restait encore une telle quantité que, les jours où elles se

mettaient en branle et aux grandes fêtes, c'était un vacarme à ne pas

s'entendre.

On fut un jour bien étonné en rade. Une embarcation du port, toute

simple d'apparence, poussait du débarcadère et se dirigeait vers

l'escadre anglaise. Quelques officiers garibaldiens, en chemise de laine

rouge, étaient à bord de ce canot qui, bientôt, accostait l'amiral

anglais.

Le Dictateur allait faire une visite non officielle, puisque son

gouvernement n'était pas reconnu, mais de courtoisie, aux commandants

des stations étrangères sur rade. Du vaisseau amiral anglais, il se

dirigea vers le _Donawerth_, puis vers le commandant piémontais qui le

salua de dix-sept coups de canon lorsqu'il regagna la terre. Ces visites

lui furent rendues avec empressement, mais toujours en écartant le

caractère officiel. A cette époque aussi, le _Franklin_, capitaine

Orrigoni, fut envoyé en mission sur la côte Sud. Il devait toucher à

Trapani, Marsala, Girgenti, Alicata, Terranova, et pousser jusqu'au cap

Passaro. Il était chargé de rapporter les fonds offerts par les

provinces, de faire le sauvetage d'un transport napolitain chargé de

boulets et de canons, échoué entre Alicata et Terranova. Il devait

aussi, à son retour, coopérer, s'il y avait lieu, au sauvetage du

_Lombardo_ à bord duquel une corvée de marins et d'officiers du génie

maritime avait été envoyée préalablement de Palerme, et enfin y amener

les délégués de toutes les villes du littoral.

Il serait trop long d'énumérer tous les décrets et tous les changements

de fonctionnaires qui eurent lieu alors. On pataugeait un peu partout,

mais on cherchait cependant à faire pour le mieux. L'expérience seule

manquait. On n'est pas parfait. Cette armée d'hommes déterminés manquait

d'organisateurs. C'est à grand'peine si le service médical avait pu être

installé dans les différents corps. Celui de l'intendance était tout à

fait incomplet. On procédait, autant que possible, par réquisitions.

Elles étaient payées par le trésor municipal; celui de l'armée était

trop pauvre. On pouvait tout au plus compter aux volontaires leur mise

en campagne: les officiers touchaient environ deux francs par jour,

juste de quoi manger; le reste de leurs appointements devait leur être

payé en arrérages, lorsque l'état de la caisse le permettrait. Quant au

service des hôpitaux et des ambulances, c'était encore, il faut

l'avouer, ce qui laissait le plus à désirer. La population palermitaine

y mettait peu du sien, et l'empressement était minime pour recevoir les

blessés dans les maisons particulières ou leur porter des secours, soit

en nature, soit en argent. Déjà mal organisés, les hôpitaux eux-mêmes,

accablés par ce surcroît de malades ou de blessés, n'offraient presque

aucune ressource aux malheureux qui venaient y chercher des soins et des

pansements.

On ne se serait jamais imaginé, certes, à voir l'égoïsme de la

population et sa froideur, qu'il s'agissait de leurs sauveurs ou, tout

au moins, de leurs libérateurs. Pas un inspecteur, pas un chef de

service ne surveillait les hospices ni les blessés à domicile. Ce qui

est pire encore, ils étaient le plus généralement oubliés dans la

répartition de la paye. Quelques-uns manquaient de tout et la plus

grande partie étaient obligés de se contenter de bien peu; heureux

encore lorsque le linge ne venait pas faire défaut aux blessés.

La garde nationale avait été organisée dès l'entrée de Garibaldi dans

Palerme; mais elle était généralement assez mal vue par lui. Il

n'appréciait pas au juste la valeur des services qu'elle pouvait être

appelée à rendre dans un moment donné. Le Dictateur disait qu'il lui

fallait des soldats et non des avocats. Cependant elle finit par prendre

un peu d'importance, car il faut convenir qu'elle montra une grande

fermeté en plusieurs circonstances difficiles.

Une affreuse cohue se dirigeait un soir vers la porte du Palazzo-Reale

en traversant la place. Des cris de mort et des hurlements de vengeance

sortaient de cette foule armée de toutes sortes de choses et éclairée

par des torches au reflet rougeâtre et sanglant. Un malheureux, déjà

blessé à la tête, était traîné, la corde au cou, par un horrible

Quasimodo, espèce de bête féroce, bossue, tortue et bancale.

Les misérables qui entouraient la victime brandissaient à chaque instant

sur sa tête des coutelas de toute nature. On entendait, dans cette

foule, des sifflements inexplicables, semblables au bruit que ferait une

forte fusée en s'élançant dans les airs.

En voyant ce rassemblement à l'aspect sauvage, le poste de la garde

nationale prit les armes et, à l'instant où, arrivés vis-à-vis le

Palais-Royal, ces massacreurs allaient sans doute immoler leur victime,

le chef du poste se jeta résolument, le sabre à la main, sur ceux qui

serraient de plus près le pauvre diable; ses soldats en firent autant

pour les autres, jouant un peu de la baïonnette par-ci par-là. Eu

quelques moments la place était libre; les torches, abandonnées par

leurs porteurs, gisaient à terre et les fuyards disparaissaient en toute

hâte dans les rues voisines. Bien entendu, la victime était restée aux

mains de la garde nationale sans autre mal qu'un coup de baïonnette dans

la joue et un coup de couteau dans l'épaule. C'était, du reste, un assez

triste personnage, pis qu'un sbire; c'était un traître qui avait vendu

ses camarades lors de l'affaire du couvent de la Ganzza. Malgré cela,

Garibaldi, le lendemain, lui faisait donner un sauf-conduit et le

faisait embarquer sur un bâtiment en partance pour Naples.

Plusieurs histoires de ce genre finirent par faire prendre la garde

nationale plus sérieusement par le nouveau gouvernement. Il y avait

aussi quelquefois des manifestations.

La manifestation est une chose assez inconnue dans notre pays. C'est une

coutume tout italienne. On vous dit le matin: il y aura ce soir

manifestation pour tel motif ou contre tel autre. A l'heure dite, vous

voyez une longue procession de promeneurs à pied, en voiture, à cheval,

qui viennent défiler sous les fenêtres de l'autorité, ou même tout

simplement se poser devant elles avec calme, y séjourner quelques

instants, puis se retirer comme elle est venue. Quelques vivat s'en

mêlent; mais c'est une exception. On fait une manifestation en faveur

d'un ministre ou contre un autre. On fait une manifestation pour fêter

l'arrivée d'un général ou d'un étranger de distinction. Dans ce cas, les

plus huppés des deux sexes, parmi les acteurs, montent dans le salon du

noble général ou étranger, lui adressent leurs compliments de bienvenue.

Alexandre Dumas, qui était logé au Palazzo-Reale, ne put l'échapper, et

fut le héros d'une cérémonie de ce genre. Une foule enthousiaste vint,

une après-midi, encombrer brusquement la place vis-à-vis ses fenêtres,

et s'égosiller aux cris de _Viva Dumas! viva l'Italia! viva Dumas! viva

la liberta! viva Garibaldi! viva Dumas!_ etc.--«Qu'est-ce que Dumas?

disait l'un à son voisin.--Je ne sais pas, disait l'autre.--C'est le

frère du roi de Naples, ou bien encore c'est un prince circassien

accablé de richesses qui vient mettre à la disposition de la liberté

sicilienne ses sujets et son vaisseau.» Il va sans dire que la plus

grande partie connaissait parfaitement notre illustre romancier; mais,

dans la classe vulgaire qui, généralement, ne sait pas lire, en Sicile,

il n'est pas étonnant que la majorité ne connût pas, même de nom,

l'auteur des _Mousquetaires_ et des _Mémoires de Garibaldi_. En somme,

Dumas se prêta galamment à l'ennui de la réception qui suivit la

manifestation. Il trouva de ces paroles qui ne lui font jamais défaut,

et renvoya tout le monde content, même les musiciens qui terminèrent la

cérémonie par une sérénade, et auxquels il dut, à en juger d'après leurs

figures épanouies, distribuer quelques-uns des trésors de

_Monte-Cristo_. Deux ou trois jours après, Dumas quittait Palerme, et

faisait route, avec la brigade de Türr, pour Caltanisetta et Girgenti où

son yacht devait le reprendre. Ce fut un départ tout militaire. Il y

avait là Legray, le photographe, Lockroy, le dessinateur, etc., enfin,

une quatorzaine de troupiers finis, plus ou moins moustachus, plus ou

moins barbus, le sac au dos, le fusil à deux coups sur l'épaule, et

chacun avec un râtelier varié à sa ceinture.

Il était trois heures du matin lorsque cette petite troupe se mit en

marche, les voitures et les bagages au centre, trois superbes pointers

anglais en éclaireurs, et le pilote du yacht à l'arrière-garde. Mais

revenons à Palerme.

Pendant que tous ces événements se passaient, la ville avait repris son

animation d'autrefois. Le commerce, qui jamais n'y a brillé beaucoup,

avait un certain essor, grâce aux volontaires. On se croyait enfin pour

toujours débarrassé des Napolitains. Cependant, une vague inquiétude,

causée par les nouvelles de l'intérieur, courait dans les classes

élevées. Il ne fallut rien moins que le départ des colonnes mobiles pour

calmer un peu certaines craintes, peut-être exagérées, mais certainement

motivées par les événements de Modica, Caltanisetta, etc.

Malgré toutes ses préoccupations militaires et les ennuis que lui

causaient ses embarras ministériels, le Dictateur n'en trouvait pas

moins encore le temps de réunir ses municipalités pour essayer, sinon

une réorganisation complète, du moins un attermoiement qui permît

d'attendre, avec une certaine tranquillité, une époque plus calme. Le

général Orsini, ministre de la guerre, faisait de son côté tout son

possible pour organiser et mettre en état quelques batteries d'obusiers

de montagne et de pièces de campagne dont l'armée libératrice avait le

plus grand besoin. On formait aussi deux régiments de cavalerie, et les

remontes avaient fini par produire un assez bon résultat pour espérer

que l'on pourrait même dépasser ce chiffre.

Un assez grand nombre de recrues et de nouveaux volontaires arrivant

chaque jour, le général Garibaldi ordonna une revue pour le 2 juillet,

au pied du mont Pellegrini, sur le Champ-de-Mars.

A cet effet, dès trois heures du matin, toutes les troupes se mirent en

marche et se trouvèrent bientôt réunies sur le terrain de manoeuvres. Il

est impossible de donner une juste idée de ce spectacle. L'emplacement,

par lui-même, est quelque chose de magnifique. D'un côté la mer, de

l'autre le mont Pellegrini, avec ses formes majestueuses et ses rochers

aux tons violets, que le soleil levant colorait des teintes les plus

vives et les plus harmonieuses; du côté de la campagne, la promenade de

la Favorita et la fertile vallée de la Conca-d'Oro. Les curieux étaient

en petit nombre. On ne se lève pas d'aussi bonne heure à Palerme, et le

général Garibaldi, peu désireux d'une nombreuse assistance, avait songé,

avant tout, à la santé des soldats en ne les exposant pas aux

intolérables chaleurs du milieu de la journée. Parmi les troupes qui

défilèrent devant le général on remarquait surtout, à leur belle tenue,

les corps toscan et lombard; la légion anglo-sicilienne y était

représentée par son bataillon de dépôt. Quant aux recrues, elles

n'étaient pas brillantes: il y avait beaucoup d'enfants, un grand nombre

même n'étaient pas armées. Telle qu'elle était, cette armée comptait

encore douze à treize mille hommes. Le défilé eut lieu aux cris de _Viva

la liberta! Viva Garibaldi! Viva Vittorio-Emmanuele!_ Il est à remarquer

que ce dernier nom ne venait jamais qu'après celui de Garibaldi.

Le lendemain de cette revue, le général Türr revenait à Palerme, forcé,

par la maladie, d'abandonner le commandement de sa division. Il dut

s'embarquer immédiatement pour Gênes et aller prendre les eaux que

l'état de sa blessure réclamait.

Un nouveau décret du Dictateur venait aussi, à cette époque, confisquer

au profit de l'État les biens d'une foule de congrégations religieuses

plutôt nuisibles qu'utiles, et dont l'existence devenait un non-sens

avec le nouvel état de choses. C'étaient, entre autres, les Jésuites et

les congrégations du Saint-Rédempteur. La municipalité vint aussi offrir

à Garibaldi, en même temps que ses remerciements, le titre de citoyen de

Palerme. Le conseil municipal, dans cette occasion, ne dissimula pas au

Dictateur que la population attendait avec une vive impatience le vote

de l'annexion; que cette mesure seule ramènerait le calme et la sécurité

dans le commerce et l'industrie, en même temps qu'elle permettrait de

réprimer vigoureusement les excès qui, dans certains districts,

ensanglantaient la révolution sicilienne. Le général se montra

très-reconnaissant du droit de cité qu'on lui octroyait, mais, quant à

l'annexion, sa réponse, quoique longue, pouvait se résumer en quelques

lignes:

«Je suis venu combattre pour l'Italie et non pas pour la Sicile seule,

et, tant que l'Italie entière ne sera pas réunie et libre, rien ne sera

fait pour une seule de ses parties.» Ce qui n'empêcha pas les

mécontents de demander l'annexion plus fort que jamais, et de voir

afficher dans quelques rues, sur les portes et fenêtres, de vastes

pancartes blanches, portant:--«Votons pour l'annexion et

Vittorio-Emmanuele!»

La demande du conseil municipal exprimait-elle sincèrement le voeu de la

nation? C'est ce que l'avenir prouvera.

A propos de placards, il en parut un jour un et des plus bizarres. Un

monsieur, un avocat, appelait le peuple de Palerme aux armes et à la

liberté en invoquant ... l'exemple des Vêpres siciliennes. Le moment

était en effet bien choisi pour rappeler un pareil souvenir; c'était une

grande preuve de tact et de bon goût! «Montrons-nous, disait-il, les

dignes fils des héros qui délivrèrent jadis leur patrie!» Je ne sais si

les Palermitains avaient conservé un culte très profond pour ces héros

d'un autre âge, mais la proclamation ne fit lever que les épaulés chez

tous ceux qui la lurent.

On avait espéré à Naples que la promesse d'une constitution et

l'adoption des couleurs italiennes par François II feraient sensation à

Palerme et dans la Sicile, et ramèneraient quelques esprits au

gouvernement royal. Mais le fort Saint-Elme, à Naples, et les bâtiments

de guerre napolitains, saluèrent seuls ces modifications à une politique

à jamais repoussée par l'opinion publique. Quant à Palerme et à la

Sicile, la nouvelle y passa tout à fait inaperçue; ce ne fut pas

cependant la faute du général qui la fit afficher partout; elle reçut

le même accueil que la proclamation de l'habile panégyriste des Vêpres

siciliennes.

Le moment approchait où l'armée libératrice allait sortir de

l'immobilité et reprendre l'offensive. Il était fortement question de

l'attaque de Messine sur laquelle convergeaient les colonnes

indépendantes. Quatre forts transports à vapeur avaient été achetés par

le général Garibaldi et on se disposait à les armer aussi bien que

possible. Ils formaient, avec ceux que l'on possédait déjà, une petite

escadre pouvant transporter plusieurs milliers d'hommes à la fois. Trois

nouveaux bâtiments vinrent encore bientôt l'augmenter. Un matin, la

population des quais fut stupéfaite de voir apparaître l'une des plus

jolies corvettes de la marine napolitaine, son pavillon à la corne, mais

le guidon parlementaire au mât de misaine. Elle approchait toujours,

traversait la rade, et venait mouiller jusque dans le port. Quelques

instants après, son pavillon était amené et remplacé par les couleurs

italiennes. Le général Garibaldi se rendit à bord, et reçut le bâtiment

qui lui fut remis par le commandant et la presque totalité des

officiers. Quant aux matelots, ils furent débarqués, et la plupart s'en

retournèrent à Naples. Un nouvel équipage fut formé immédiatement, un

commandant nommé, et le _Véloce_ repartait de suite en croisière, pour

revenir, vingt-quatre heures après, avec deux prises napolitaines,

l'_Elba_ et le _Duc de Calabre_. C'était donc un vrai bâtiment de

guerre ajouté au matériel naval dont pouvait dès lors disposer le

général Garibaldi.

Trois jours après, l'on apprenait l'arrivée de la colonne Medici à

Barcelona et la marche en avant du général napolitain Bosco.

C'est à Messine qu'il faut maintenant se transporter au plus vite, cette

ville va devenir le théâtre de nombreux et intéressants événements.

Quatre mois de l'expédition de Garibaldi en Sicilie et Italie · 第 5 / 10 题