H. DURAND-BRAGER.

Paris, janvier 1861.

I

Marsala est une jolie petite ville, coquettement assise sur les plages

fertiles qui s'étendent de Trapani à Girgenti. Fortifiée jadis, comme

presque toutes les villes de la Sicile, elle a conservé ses murs et ses

remparts moyen âge; mais, débordant sa ceinture, elle a fini par

s'étendre en dehors des anciens fossés. Le faubourg, qui relie la ville

au port, est presque moderne. Il y a un siècle, environ, le port de

Marsala était à peu près sûr, et des navires d'un fort tonnage pouvaient

y venir chercher abri. L'indifférence du gouvernement l'a laissé

combler presque entièrement, et des bateaux d'une centaine de tonneaux

ont, de nos jours, de la peine à y mouiller. La jetée qui le ferme est

elle-même dans le plus triste état, et chaque nouvelle tempête enlève

une partie de ses enrochements. Il y a presque un kilomètre du port à la

ville. On a construit sur les quais de vastes magasins et d'importants

établissements qui appartiennent, en grande partie, aux Anglais. C'est

là que se fabriquent les vins de Marsala. Une seule maison sicilienne,

la maison Florio, représente le commerce italien. Sur la gauche s'élève

le Monte di Trapani, couronné par son ancien château et sa vieille

ville, séjour de la colonie albanaise, dont les membres ont continué de

vivre entre eux et pour eux, sans jamais se mêler ou s'allier au reste

de la population.

Rien n'est gai comme l'aspect de cette petite ville lorsqu'on la

découvre par une belle matinée. Une vapeur bleuâtre l'entoure du côté de

la campagne et fait ressortir la couleur chaude et transparente à la

fois des murailles et des tours, tandis que le soleil dore les plages de

sable et resplendit sur les façades blanches et roses des maisons.

Tel était le tableau qu'on pouvait contempler le 11 mai dernier avec les

premières lueurs du jour.

Une corvette de guerre anglaise reposait tranquillement sur ses ancres

presque à l'entrée du port et en face des établissements de ses

nationaux. Quelques rares habitants, se rendant à leurs affaires,

commençaient à circuler sur les quais, et observaient curieusement les

manoeuvres de deux ou trois vapeurs dont on apercevait au loin les

fumées dans la direction de l'île de Favignano. C'était la croisière

napolitaine qui surveillait la côte sud de Sicile, et qui, la veille,

avait passé une partie de la journée stoppée devant Marsala.

Quelques bateaux de pêche rentraient au port, et s'empressaient de

débarquer le butin de la nuit. Certes, personne, dans la ville, ne se

doutait des événements que cette journée apportait.

Il était environ six heures lorsque deux nouveaux vapeurs parurent à

perte de vue dans le sud. Ils avaient l'air de faire route sur Malte.

Mais, après avoir laissé sur bâbord les croiseurs napolitains, ils

mirent ostensiblement le cap sur Marsala. Il y a dans les ports de

Sicile, comme dans toutes les villes maritimes de France, une population

de flâneurs, de rentiers, de marins ou d'officiers en retraite, qui n'a

d'autre occupation que de guetter l'arrivée de tout navire ou bateau qui

se dirige vers le port. Il y a aussi partout un point du littoral qui

leur sert de rendez-vous, semblable à la célèbre _Pointe-des-Blagueurs_

de Brest. A Marsala, ce centre de conversations est situé à l'entrée du

môle, et près d'une petite maison blanche qui sert de corps de garde aux

douaniers. Cet emplacement n'est pas à l'abri du vent, les jours de

grande brise et de tempête. Les vagues s'y égarent même quelquefois au

milieu des flâneurs. Mais on se réfugie de son mieux contre la face de

la maisonnette la moins exposée aux rafales et aux coups de mer, et l'on

est toujours certain de trouver là à qui parler. Aussitôt qu'il fut

avéré que les deux vapeurs manoeuvraient bien pour donner dans le port,

on vit donc la foule se diriger vers cet endroit, et les conversations

prirent leur train.

Les deux navires grossissaient à vue d'oeil. Leurs ponts paraissaient

couverts d'un nombreux équipage. Ils étaient sans pavillon, et

semblaient se soucier aussi peu des vapeurs napolitains que de la

corvette anglaise mouillée dans la rade. On put même bientôt distinguer

des uniformes rouges montés sur les tambours des bâtiments. En ce

moment, la corvette anglaise commença à faire des signaux qui

demeurèrent sans réponse. Les commentaires allaient de plus belle à la

_Pointe-des-Blagueurs_. Qu'est-ce que cela signifie? D'où viennent ces

bateaux? Que veulent-ils? Les fortes têtes de l'endroit savaient

peut-être qu'il était question quelque part d'une expédition du général

Garibaldi; mais une prudence naturelle aux profonds politiques les

empêchait de se communiquer trop haut leurs conjectures à cet égard; ils

étaient en tout cas bien loin de supposer que la descente projetée vint

se faire dans leur petite ville, à la barbe des bâtiments de guerre

napolitains, et au milieu de gens qui n'avaient rien fait pour être

privés de leur calme et de leur sieste dans le milieu du jour; car, il

ne faut pas se le dissimuler, si le gouvernement napolitain était

détesté à Marsala, comme dans toute la Sicile, il n'en est pas moins

vrai qu'à part quelques exaltés, personne ne se serait avisé d'y faire

une révolution, et c'est seulement dans les grands centres, comme

Palerme, Messine, Catane, etc., que pouvaient se rencontrer quelques

hommes d'action.

Cependant une certaine émotion vint bientôt se manifester parmi les

curieux. Un gros _padre_ capucin, ancien marin peut-être, venait de

faire remarquer que les croiseurs napolitains paraissaient pousser leurs

feux et avaient changé de direction. Les deux navires inconnus s'étaient

sans doute aperçu aussi de cette manoeuvre, car ils s'empanachaient

d'une manière splendide, et l'un d'eux, meilleur marcheur sans doute,

prenait les devants, et n'était plus qu'à deux milles environ de

l'entrée du port. Quoique la corvette anglaise n'eût obtenu aucune

réponse à ses signaux, il est probable qu'elle avait reconnu de quoi il

s'agissait, car sa hune de misaine, ses passerelles et son gaillard

d'avant étaient couverts de matelots et d'officiers observant avec

intérêt la marche des deux bâtiments. Une embarcation avait même été

armée le long du bord, et se tenait prête à pousser. En ce moment, un

officier napolitain et quelques soldats arrivaient aussi à l'entrée du

môle, car Marsala possédait un commandant supérieur et une garnison

composée d'une centaine d'infirmes ou de soldats; le nom ne fait rien à

l'affaire. Des groupes nombreux commençaient à paraître à la porte de

la ville du côté de la plage. Les fenêtres se garnissaient, une sourde

rumeur se répandait partout, et le premier des deux navires signalés

doublait à peine la lanterne du môle, qu'une panique folle s'empara de

la foule de femmes et d'enfants qui, insensiblement, avaient rejoint les

curieux. Ce fut une fuite générale. On pressentait le danger sans le

deviner. Bientôt le bâtiment fut dans le port, et il fut aisé de lire

sur son arrière: _Piemonte_. Une embarcation s'en détacha en même temps

que les ancres tombaient; elle poussa à terre. Quelques mots furent

échangés avec des matelots du quai, et, aussitôt, comme par

enchantement, les bateaux s'armèrent de toutes parts, et se dirigèrent à

force de rames vers le _Piemonte_. C'était le débarquement qui

commençait. L'opération marchait lestement lorsque le second navire

donna lui-même dans le port. Mais il avait trop serré la jetée, et il

s'échoua à une centaine de mètres par le travers du fanal. C'était le

_Lombardo_. Au lieu de stopper, sa machine continua à marcher, et il se

hâla un peu plus en dedans en labourant le gravier et la vase.

Il n'eut donc pas besoin de mouiller, et commença aussi son

débarquement. De leur côté, les croiseurs napolitains arrivaient grand

train. On voyait facilement qu'ils étaient en branle-bas de combat, les

hommes aux pièces et parés à faire feu. Un premier boulet vint mourir à

quelques mètres du fanal. Un second, passant par-dessus la jetée, se

noya dans le port. Ce fut le signal du sauve-qui-peut. Les orateurs de

la Pointe jugèrent que leur rôle était fini. On dit même que leur

retraite manqua de décorum. Les guerriers napolitains pensèrent qu'il

valait mieux en cette occurrence être dedans que dehors les murailles.

Quant au _padre_ il retroussa rapidement sa casaque, et se rappelant que

l'Église devait avoir horreur du sang, il devança la foule qui ne

s'attardait guère cependant à franchir la distance qui la séparait des

magasins du port derrière lesquels elle trouva un abri. La fumée de ces

deux coups de canon courait encore comme une vapeur blanche sur l'azur

de la mer, lorsque l'embarcation anglaise, débordant la corvette, se

dirigea rapidement vers le vapeur napolitain qui paraissait commander

aux autres. Le feu cessa. Pendant ce temps le débarquement continuait,

et ce ne fut qu'après un temps assez long, lorsque l'embarcation

anglaise retourna à son bord, que la canonnade recommença, et qu'une

grêle de boulets vint tomber sur le _Lombardo_, dans le port, et sur la

route qui mène à la ville.

C'était trop tard. Garibaldi était à terre. Les volontaires du

_Piemonte_ se formaient en bataille à l'abri des magasins. Ceux du

_Lombardo_ commençaient à se masser sur la plage. Au premier boulet ils

s'abritèrent eux-mêmes où ils purent. Somme toute, deux heures tout au

plus après leur entrée dans le port, tout le monde était à terre, sain

et sauf. La seule perte que les volontaires eurent à subir fut celle

d'un caniche embarqué sur le _Lombardo_. Il fut coupé par un boulet au

moment où il se disposait à suivre le mouvement de l'équipage et des

volontaires.

Quelques instants après les événements dont nous venons de parler, la

petite armée libératrice faisait son entrée dans Marsala. La garnison,

ni le gouverneur ne s'obstinèrent à se faire tuer. L'une mit bas les

armes, l'autre se rendit avec enthousiasme. Les habitants ouvraient de

grands yeux; quelques-uns criaient: _Viva la liberta!_ c'était le plus

petit nombre; d'autres, plus avisés, le pensaient peut-être, mais le

gardaient pour eux. On a si vite commis une imprudence, et les

événements changent si vite de face du soir au lendemain!

Quelques magasins restaient ouverts, et ces malheureux soldats de

Garibaldi, exténués par une navigation de huit jours, entassés sur leurs

navires comme des harengs dans une caque, cherchaient partout quelques

vivres frais, quelque autre boisson que l'eau croupie et saumâtre du

bord. C'était à qui se détendrait les bras et les jambes pour s'assurer

qu'il ne les avait pas perdus à bord dans l'engourdissement causé par

l'agglomération de tant d'hommes sur le pont des navires.

Cependant, avant l'entrée de Garibaldi dans Marsala, le télégraphe avait

signalé à Trapani l'arrivée de deux bâtiments sans pavillon, puis leur

entrée dans le port, puis le commencement du débarquement des

volontaires. Il s'était arrêté là.

A peine dans la ville et en vrais volontaires, les Garibaldiens

s'étaient immédiatement répandus partout. L'employé du télégraphe avait

décampé au plus vite, laissant son collègue de Trapani lui faire, mais

en vain, force signaux. Dans les volontaires, il y a généralement un peu

de tout. Il fallait un agent télégraphique: on en trouva un

immédiatement. Lire la dépêche commencée, fut pour lui peu de chose;

traduire celle de Trapani ne fut pas plus difficile.

Mais que répondre? On fut immédiatement consulter un chef; les uns

disent que ce fut le général Garibaldi lui-même. Toujours est-il que

l'on donna l'ordre à l'employé télégraphique improvisé de signaler à

Trapani: «Fausse alerte. Les navires qui débarquent contiennent des

recrues anglaises se rendant à Malte.» Il était urgent, en effet, de

dérouter, ne fût-ce que pour quelques heures, les autorités militaires

de Trapani qui pouvaient lancer immédiatement sur les flancs de la

petite colonne libératrice un corps de troupes de deux ou trois mille

hommes.

La réponse de Trapani ne fut pas longue: en l'adoucissant beaucoup, on

peut la traduire ainsi: «Vous êtes un imbécile de vous être trompé.»

Le peu de temps que les volontaires séjournèrent à Marsala dut être

laborieusement employé. Changement de municipalité; organisation de

la garde civique; nomination d'un gouverneur; commission

d'approvisionnement et d'habillement; inspection des vivres et des

munitions de chaque homme, etc. Il fallait pourvoir à tout cela. Des

pavillons aux couleurs nationales furent improvisés et arborés partout.

Les étoffes rouges de la ville mises en réquisition servirent à

confectionner dans les vingt-quatre heures autant de chemises de laine

que possible.

Le soir même, suivant les ordres du général, une avant-garde se lançait

sur Calatafimi, en passant par Rambingallo, Saleni et Vita. Le reste de

l'armée devait partir le lendemain matin de bonne heure et faire étape à

Rambingallo.

La nuit fut bruyante dans Marsala. Cette ville, si calme, si tranquille,

dont les habitants rentraient ordinairement chez eux à la nuit tombante,

abandonnant leurs rues et leurs places à des multitudes de rats de

catégories variées, dut se trouver complétement abasourdie en entendant

les pas des Garibaldiens et le bruit de leurs sabres rebondissant sur

les dalles de pierre qui pavent toutes les cités italiennes.

Quelques cris de _Viva Garibaldi!_ s'échappant de fenêtres discrètes,

venaient de temps en temps se joindre aux chants des volontaires. Mais

l'on eût toujours été fort embarrassé de dire précisément d'où ils

partaient. Quant aux couronnes de fleurs et aux bouquets dont on

accablait la petite armée libératrice, ils n'ont, je crois, jamais

existé que dans l'imagination des conteurs. C'eût été trop oser. Les

agents du seigneur Maniscalco (lisez sbires), étaient trop redoutés

dans toute la Sicile pour que l'enfant la plus légère et la plus

inconséquente se permît une démonstration aussi sympathique à l'endroit

de la liberté nationale.

C'était un Croquemitaine en habit noir, que ce Maniscalco. Il savait

tout ce qui se passait non-seulement en public, mais encore dans

l'intérieur des familles et jusque dans les couvents. Nous le

retrouverons d'ailleurs à Palerme, et nous aurons occasion d'en parler

longuement.

Les Garibaldiens passèrent donc cette première nuit comme ils purent,

les uns dans les églises métamorphosées pour l'instant en casernes de

passage, les autres dans les maisons; beaucoup restèrent dans les rues.

Sous le beau ciel de la Sicile, ce n'étaient pas les plus mal partagés.

Le matin du 12, vers trois heures, les premiers éveillés parmi les

habitants purent les voir capeler leurs petites sacoches, essuyer leurs

fusils, ternis par l'humidité qui, même dans les plus beaux jours, règne

sur le littoral de la mer, puis s'acheminer vers la porte de Calatafimi

où les compagnies se reformèrent, attendant l'ordre du départ. A quatre

heures, le mouvement commençait, et les érudits de la bande pouvaient

s'écrier comme César: _Alea jacta est!_ Les colonels Bixio, Orsini,

Türr, Carini, etc., marchaient en tête de leurs régiments ou plutôt de

leurs petits bataillons. L'artillerie se composait de deux ou trois

pièces assez mal outillées, encore plus mal attelées; les munitions

étaient rares, presque nulles. Quant à la cavalerie, une douzaine de

chevaux, dont les cavaliers portaient le nom de guides, en

représentaient l'effectif.

La voilà donc en route, cette intrépide colonne, et pendant qu'elle

s'avance ainsi pêle-mêle, flanquée de quelques éclaireurs qui ne se

préoccupent guère d'une rencontre avec l'armée napolitaine, regardons-la

défiler, et observons-en l'ensemble et les types particuliers. Pour

l'ensemble, c'est une poignée d'hommes déterminés, des fusils de tous

modèles, de l'entrain et de la gaieté, le bagage du Juif errant moins

les cinq sous, des costumes dont la variété ferait envie au parterre le

plus émaillé, et dont l'originalité exciterait la verve de Callot ou

d'Hogarth.

Quant aux types, ils ne sont pas moins curieux: Ici, c'est un Hongrois,

à la taille élevée, aux larges épaules et à la démarche de Madgyar. Il

porte en se jouant son escopette aussi facilement qu'une femme fait

manoeuvrer son ombrelle. Derrière lui s'avance un blond Anglais; mais sa

figure, pour être rasée comme celle d'un bon bourgeois, n'en respire pas

moins ce courage froid et calme que rien ne pourra troubler. Celui-là

porte un peu son fusil comme un promeneur fait de sa canne; la

baïonnette, attachée par un bout de ficelle, bat la breloque avec un

petit sac de voyage. En vrai fils d'Albion, il n'a pas oublié une gourde

à la panse rebondie. On peut parier que ce n'est pas de l'eau qu'elle

contient.

Puis voici un compatriote. Ils sont rares encore. Celui-là chante avec

insouciance le _Sire de Framboisy_, et, si on fouillait dans un sac de

toile accroché sur son épaule, on y trouverait, j'en suis sûr, quelque

poule assassinée traîtreusement, car il est peu probable que les plumes

accusatrices qui se faufilent à travers les coutures de ce havre-sac

soient le commencement d'un édredon. Son armement se compose d'une

carabine, qui ressemble terriblement à celles de nos chasseurs à pied,

et d'un énorme bâton, complice de bien des forfaits et dont la vue seule

doit faire frémir la volaille. Qui vient après lui? Un enfant. Il a

seize ans, tout au plus. C'est un petit Niçois, entraîné par l'amour de

la gloire ou de la liberté, comme vous voudrez, et qui vient essayer ses

forces dans les hasards de cette guerre aventureuse. Le pauvre garçon a

déjà bien de la peine à supporter le poids de ses bibelots et de son

lourd fusil de munition. Courage! Il arrivera comme les autres,

peut-être même avant. Les gardes mobiles de France étaient aussi, pour

la plupart, des enfants. Mais quel est ce nouveau costume étonné de son

entourage? Quoi, un cordelier! Dieu me pardonne! c'est celui de la

_Pointe-aux-Blagueurs_. Son capuchon, rejeté militairement sur le dos;

laisse apercevoir une encolure d'Hercule. Sa face barbue semble celle

d'un zouave ou d'un Arabe. Sa cotte est retroussée jusqu'aux hanches au

moyen d'une corde; dans cette ceinture improvisée passe un pistolet dont

le canon défierait en longueur une canardière; et ses jambes mises

ainsi à nu font saillir des muscles dont la vigueur doit résister

merveilleusement à la fatigue et aux marches forcées. Sa croix en

sautoir, probablement par un reste d'habitude, se balance de droite à

gauche, étonnée de la récente désinvolture de son maître; un foulard

quelque peu troué sert de képi, et complète l'équipement. C'est sans

doute l'uniforme des aumôniers de l'armée: honni soit qui mal y pense!

Mais que vient faire ce pantalon garance dans ce pêle-mêle? Parle-t-il

français? non. C'est un Toscan; car ce bon duc de Toscane, séduit par la

couleur brillante des pantalons de notre armée, en avait, comme feu le

roi de Naples, affublé les jambes de ses troupes. Puis, passent quelques

Suisses, deux ou trois Allemands, puis des Lombards; puis surtout des

Romains en grand nombre, vieux compagnons de Garibaldi, débris des

défenseurs de Rome.

Enfin, la colonne est presque passée, lorsque apparaît une guérilla

bizarre. C'est le noyau des volontaires siciliens autour desquels vont

se grouper tous les _picchiotti_ de la montagne. Le musée d'artillerie,

dans sa collection, ne possède rien de plus curieux que les engins

auxquels ils sont accrochés. Armes d'autrefois, exhumées on ne sait

d'où, calibres à chevrotines ou à biscaïens; il serait difficile de dire

de quelques-uns de ces instruments s'ils partent par la culasse ou par

le bout du canon. Ce sont de ces vieux tromblons dans lesquels on

pourrait facilement loger toute une grappe de raisin, tout un paquet de

mitraille, ou ces petites carabines, au canon de cuivre, chères aux

voleurs de grands chemins. Il y a encore nombre de stylets et de

couteaux corses ou catalans. Les costumes sont comme les armes: des

vestes de velours et des guenilles. Des figures que l'on n'aimerait pas

à rencontrer au coin d'un bois. On dirait presque la bande de Fra

Diavolo. Quelques femmes les accompagnent et, petit à petit, les

quittent pour s'en retourner vers la ville en leur donnant de ces

poignées de main qui disent à elles seules plus que tous les discours.

Tout ce monde chemine, marche, aux rayons du soleil levant, et la

colonne, semblable à un long serpent bariolé, commence à gravir les

contre-forts des montagnes qui s'élèvent dans l'intérieur de la Sicile.

Cette première marche fut peut-être l'une des plus pénibles du

commencement de la campagne. Un soleil brûlant, beaucoup de poussière,

peu ou presque pas d'eau; pour des hommes encore engourdis par leur

séjour forcé à bord, c'était dur. Enfin, on arriva sans encombre à

Rambingallo.

Rambingallo est une petite ville ou, pour mieux dire, un misérable bourg

qui offre peu de ressources pour une armée en marche. Aussi n'y fit-on

qu'une courte halte; on repartait le soir même pour Saleni, où l'on

entrait le 14 au matin. Il y eut là séjour nécessaire pour organiser

plus militairement la petite armée, et pour laisser le temps aux

traînards de rallier.

Jusque-là, la colonne n'avait été inquiétée que par des bruits ou de

fausses nouvelles apportées par des espions empressés: les Napolitains

sont ici; les royaux sont là; ils sont devant vous, sur votre flanc,

etc. Somme toute, on ne les voyait nulle part.

Mais le général Garibaldi, mieux informé, savait qu'un corps de troupes

détaché de Palerme s'avançait à marches forcées, et qu'il devait le

rencontrer quelque part comme à Vita, Calatafimi ou Alcamo. Ce corps

possédait de l'artillerie, et même un peu de cavalerie.

A Saleni, le rôle de chaque chef et de chaque corps fut bien spécifié.

Les munitions furent partagées aussi également que possible. Un corps de

chasseurs fut organisé; Menotti, le fils de Garibaldi, en prit le

commandement, ainsi que d'une réserve destinée à protéger les quelques

chariots de bagages et de munitions appartenant à l'armée libératrice.

Quant à la caisse, elle se défendait toute seule: elle était vide.

Plusieurs soldats napolitains déserteurs avaient rejoint dans la soirée

du 14, et avaient donné des renseignements précis sur la position des

troupes royales qui attendaient les libérateurs à Calatafimi, non pas

les bras ouverts, mais dans de fortes positions militaires.

On devait donc prévoir une première et sérieuse affaire pour le

lendemain. De ce combat allait dépendre sans doute tout le succès de

cette aventureuse expédition. Pour les Napolitains, la défaite, c'était

le désarroi, le découragement et la désertion. Pour les Garibaldiens, la

victoire, c'était presque la certitude du succès dans tout le reste de

la Sicile. Mais aussi pour eux, la défaite, c'était le danger d'une

fuite dans les montagnes, autant dire la mort! Aussi, dans la petite

armée de Garibaldi, n'y avait-il qu'une devise: «Vaincre ou mourir.» Les

_picchiotti_ seuls n'étaient pas aussi décidés, et ils songeaient sans

doute à la retraite plutôt qu'à la mort ou à la victoire; mais ils se

taisaient et attendaient.

Le 15, au matin, l'armée garibaldienne, partie de bonne heure de Saleni,

arrivait à Vita qu'elle trouvait abandonnée par les troupes

napolitaines. Ces dernières occupaient, à la sortie du village, une

suite de collines allongées, aboutissant à Calafatimi.

Cette chaîne présente sept positions dominantes, successives. La route

se déroule à leurs pieds; elle n'est, de fait, qu'un véritable défilé

entre les collines dont nous parlons, à droite, et les hautes montagnes

qui, sur la gauche, suivent la même direction. Seulement, ces dernières,

quoique fort élevées, descendent par une pente presque insensible vers

la plaine, de sorte que les sommets, trop éloignés du lieu de l'action,

ne pouvaient servir de positions militaires. Une petite rivière, qui

arrive obliquement à la route, venait la rejoindre à la hauteur du

premier mamelon, et un moulin, qui se trouvait à cet endroit, était

fortement occupé par un détachement de l'armée napolitaine. La route de

Trapani à Palerme court aux pieds des montagnes de gauche, paraissant et

disparaissant dans les plis du terrain.

A peine sortie de Vita, l'avant-garde de Garibaldi, dont les tirailleurs

s'étaient déployés sur une petite colline à la droite du village, en

face des positions ennemies, s'engagea vigoureusement avec les

tirailleurs napolitains abrités par des plantations et embusqués dans un

hameau situé entre les deux collines, au fond d'un ravin qui se prolonge

jusqu'aux montagnes qui encadrent l'horizon.

Vivement ramenés par les tirailleurs garibaldiens, ceux de l'armée

royale ne tardèrent pas à regagner le sommet du premier mamelon,

poursuivis, la baïonnette dans les reins, par leurs adversaires. Le

colonel Orsini mettait en batterie à ce moment, à cheval sur la route de

Calatafimi et à l'entrée du ravin, deux pièces de campagne battant cette

route et le moulin.

Arrivés presque au sommet du premier mamelon, les tirailleurs de

Garibaldi durent s'arrêter pour reprendre haleine et attendre des

renforts qui leur arrivaient au pas de course. Couchés à terre, au

milieu des aloès et des cactus, ils laissèrent passer un instant la

grêle de boulets que leur envoyait l'artillerie napolitaine. Mais, à

peine rejoints par quelques compagnies, ils reprennent l'offensive,

abordent à la baïonnette les lignes ennemies, dont l'artillerie se hâte

de battre en retraite, tirant par sections, et se dirigeant vers le

sommet du deuxième mamelon où sont massées d'autres troupes.

L'infanterie résiste mieux, mais bientôt elle suit l'exemple de

l'artillerie, et prend position en tirailleurs sur le versant de ce

deuxième mamelon. On voit à ce moment de fortes réserves dans la

direction de Calatafimi; elles se hâtent de rejoindre les troupes

engagées.

D'autres renforts arrivent aux Garibaldiens qui abordent le deuxième

mamelon et l'enlèvent comme le premier. Une petite maison, située au

sommet, est immédiatement convertie en ambulance et occupée par les

chirurgiens de l'armée libératrice.

Un nouveau repos de quelques minutes était devenu nécessaire; six

compagnies qui n'avaient pas encore été engagées furent formées en deux

colonnes d'attaque, et se lancèrent résolûment sur la troisième

position. L'armée royale tint un instant; mais, débordée par les

tirailleurs garibaldiens et attaquée par le bataillon de chasseurs

génois qu'entraîne intrépidement son commandant Menotti, elle se met en

pleine retraite, cherchant à se rallier sur le quatrième mamelon qui lui

servait de base d'opérations. Elle y masse son artillerie et attend

l'ennemi. Efforts inutiles. Les volontaires ont engagé toute leur armée.

C'est une légion d'enragés qui tuent sans s'arrêter, glissent sous le

canon, et débusquent successivement les royaux des trois autres

positions. Menotti, un drapeau à la main, se précipite au milieu des

masses napolitaines jusqu'à ce que, blessé au poignet, il soit obligé

de céder cet honneur à un officier de marine qui fut tué quelques

instants après. Ce n'est plus une retraite, c'est une déroute complète.

Vainement le général Landi, qui commande les royaux, cherche à les

rallier. Traversant à la débandade Calatafimi, où les _picchiotti_,

embusqués dans tous les coins, leur font éprouver de grandes pertes, les

fuyards se précipitent vers Alcamo, où les attendent encore des

volontaires descendus de la montagne. Les malheureux sont obligés, pour

fuir ce nouveau danger, de continuer leur retraite vers Palerme, en

abandonnant morts, blessés, bagages, et une grande quantité d'armes,

couvrant la route de cadavres, car les balles des _picchiotti_ les

atteignent partout.

Les volontaires campèrent sur le champ de bataille, et cette première

victoire leur tint lieu de tout ce qui leur manquait en vivres et en

secours. En somme, les Napolitains s'étaient bien battus, quoi qu'on ait

pu en dire, et l'armée de Garibaldi avait montré ce qu'elle pouvait

faire, ce que l'on devait attendre de gens déterminés et animés d'une

haine profonde contre la tyrannie. Les _picchiotti_ n'avaient pas été

brillants, sauf ceux d'Alcamo. Ils n'avaient pas tenu au feu malgré

leurs chefs et quelques prêtres qui, payant de leurs personnes,

cherchèrent vainement à les enlever. Ils tiraient à distance, mais il

était impossible de les faire aborder l'ennemi et soutenir son choc

lorsqu'il s'avançait. A cette affaire, les troupes royales avaient un

effectif de quatre à cinq mille hommes, et l'armée libératrice comptait

environ mille huit cents baïonnettes.

Le lendemain matin, 16, Garibaldi entrait à Calatafimi, où les blessés

avaient été déjà transportés dans la nuit; et, vers l'après-midi,

l'avant-garde marchait sur Alcamo, où l'armée la rejoignait le lendemain

17.

En arrivant à Alcamo, un triste spectacle attendait les volontaires. Les

_picchiotti_ suivant leurs moeurs et leurs usages sauvages, avaient

ramassé les corps des Napolitains tués la veille, et les avaient jetés

dans un champ pour les voir manger par les chiens et les oiseaux de

proie. Leurs factionnaires veillaient ce charnier, de peur que quelque

âme charitable ne vînt les ensevelir. Il fallut l'arrivée du général

Garibaldi pour réprimer cet acte de féroce barbarie, et faire donner la

sépulture à ces malheureux. «Certes, disait un _picchiotti_, le général

Garibaldi a raison, mais il ne sait pas tout ce que nous avons souffert

de cette race maudite; nous ne rendons que barbarie pour barbarie.» Il

est triste de penser qu'il disait peut-être la vérité.

C'est à Alcamo que le mouvement révolutionnaire commença véritablement à

se dessiner. De nombreux messagers arrivaient à tout moment au général

Garibaldi, lui promettant des secours, et lui apportant l'assurance d'un

concours sympathique et vigoureux. Partout les anciennes autorités

étaient chassées et remplacées par les hommes du mouvement. Les gens de

Maniscalco s'éclipsaient, et, avec eux, disparaissait une partie de

cette crainte et de cette torpeur qui pesaient sur toutes les classes

siciliennes. Le clergé, vigoureusement lancé dans la voie des réformes,

employait son ascendant pour entraîner les populations et les disposer à

l'action. Quelle différence, déjà, entre ce que l'on appelait la poignée

d'aventuriers débarqués à Marsala et les volontaires victorieux de

Calatafimi! Ainsi marchent toutes choses: le succès avait transformé les

_flibustiers_ de Marsala en armée nationale.

Ce fut aussi à Alcamo qu'un semblant d'intendance commença à

s'organiser. Le service des vivres y gagna. Quant à celui des finances,

il resta le même jusqu'à Palerme, et même longtemps après la prise de

cette ville. Qui ne connaît cette heureuse lithographie de Raffet

qu'accompagne cet adage: «Avec du fer et du pain on peut aller en

Chine?» Garibaldi disait: «Avec du fer et du pain on conquiert sa

liberté!» Et, le premier, il donnait, comme toujours et partout,

l'exemple d'un désintéressement sans bornes et d'une sobriété à toute

épreuve. D'ailleurs, l'argent eût servi à peu de chose: il n'y avait

rien à acheter.

Un événement assez curieux s'était passé à Calatafimi, au moment de

l'entrée de Garibaldi. Un jeune cordelier, à la figure intelligente et

enthousiaste, s'était élancé vers le général, et, en lui donnant

l'accolade, lui avait tenu à peu près ce langage: «Frère, tu es le

sauveur de l'Italie, tu es le Messie de la liberté; mais cette liberté,

tu nous l'apportes flétrie d'une excommunication. Tu es chrétien, nous

sommes chrétiens, tu nous commandes: pourquoi rester sous le coup de

cette bulle? Attends un instant. J'entre à l'église, je vais préparer ce

qu'il faut, et, là, devant Dieu et les hommes, je te releverai de cet

anathème maladroit, et rendrai à Dieu ce qui est à Dieu.» Aussitôt dit

aussitôt fait. Le _padre_ Pantaleone (c'était son nom) entre à l'église;

Garibaldi continue son chemin; mais, rejoint bientôt par celui qui

devait être plus tard son aumônier particulier, il se laissa faire, et

le diable lancé à ses trousses fut exorcisé par le cordelier.

On peut dire bien des choses à propos de cette anecdote; quant à moi, je

n'en garantis que la scrupuleuse véracité.

Le 18, la petite armée, bien réorganisée, arrivait à Rena, après une

rude étape, en passant par Valguarnero et Partenico. Sur toute la route,

des bandes de volontaires descendant des montagnes avaient rallié la

colonne; mais Garibaldi leur avait enjoint de se tenir sur les flancs ou

en arrière. Il craignait avec raison le désordre que pourraient apporter

dans une attaque l'inexpérience et souvent même la frayeur de ces

soldats improvisés. Il avait promptement jugé leur valeur, et les

regardait dans une action comme un embarras plutôt que comme une aide.

Cependant leur présence autour de l'armée garantissait de toute

surprise, et leur feu pouvait gêner et même embarrasser les tentatives

de l'armée royale. Leurs tirailleurs éclairaient de fait toute la

marche. On passa la journée du 19 à Rena, et, dans l'après-midi, les

_picchiotti_, soutenus par quelques avant-postes de l'armée régulière,

attaquèrent Ensiti évacué incontinent par une petite arrière-garde

napolitaine qui l'occupait.

Plus on avançait, et plus on rencontrait de sympathies pour la cause

libérale. Les _picchiotti_ commençaient à se réunir en grand nombre et à

marcher moins isolément. Une partie fut enrégimentée tant bien que mal,

et choisit pour colonel Roselino Pilo, qui devait le surlendemain payer

de sa vie l'honneur que lui faisaient ses compatriotes. On leur assigna

leurs postes de combat à l'avant-garde et à l'arrière-garde.

Partie dans la nuit du 19, l'armée venait s'arrêter le 20 à Piappo ou

Misere-Canone. Là, le général Garibaldi eut de nouveaux renseignements

sur les opérations de l'armée napolitaine. Elle s'était concentrée aux

abords de Palerme, et occupait les crêtes des montagnes voisines.

Plusieurs fortes colonnes mobiles, avec de l'artillerie, s'étaient

lancées sur la route de Palerme à Trapani et Marsala, ainsi que sur

celles de Messine et de Castellamare. On savait aussi qu'il leur était

arrivé des renforts et un général envoyé par la cour de Naples. Une

nouvelle rencontre était donc imminente, et cette pensée ne fit

qu'exalter le courage des Garibaldiens en leur laissant entrevoir un

nouveau succès. Le régiment des _picchiotti_ partit le soir même. Il

devait marcher sur le flanc de l'armée, qui s'acheminait elle-même vers

Palerme. On avançait avec précaution, prenant garde aux surprises. On

était déjà arrivé à quelques milles de San-Martino lorsqu'une vive

fusillade se fit entendre. C'était un engagement des _picchiotti_ avec

l'ennemi. Abordés par les troupes royales, ils plièrent d'abord sous le

choc; mais, valeureusement ramenés au feu par leur colonel et quelques

officiers dévoués, ils reprirent l'offensive, et, à leur tour,

arrêtèrent la marche en avant de la colonne napolitaine. Le combat ne

fut plus alors qu'une affaire de tirailleurs qui dura quelques heures,

et finit sans résultat de part ni d'autre. Malheureusement, Roselino

Pilo fut frappé à mort au milieu de l'engagement. C'était une grande

perte, car il était aimé et avait beaucoup d'empire sur ces bandes

indisciplinées. Cette affaire de San-Martino eut lieu le 21 dans la

matinée.

L'armée libératrice avait fait halte, prête à se porter au secours des

_picchiotti_. Sans doute, pendant ce laps de temps, des nouvelles

importantes parvinrent au général Garibaldi; car, faisant volte-face, il

revint sur ses pas, et prit l'embranchement de la route de Rena à Parco.

Il faisait un temps affreux. La pluie tombait par torrents, et la nuit

était tellement obscure, que les hommes se distinguaient à peine

eux-mêmes. La route, défoncée, arrêtait à chaque instant la marche de

l'artillerie, et les chevaux refusaient d'avancer. Il fallut porter les

pièces à dos, laissant les affûts seuls attelés. Les troupes n'avaient

pas mangé et étaient harassées par cette longue et pénible étape à

travers les montagnes. Dans cette triste nuit, leur persévérance fut

mise à une rude épreuve. Enfin, le 22, au petit jour, on arrivait sur le

mont Calvaire, et on y prenait le bivouac de grand coeur. La pluie avait

cessé; un beau soleil fit bientôt oublier aux volontaires les fatigues

de la nuit.

Le mont Calvaire est à environ cinq ou six kilomètres au-dessus de

Montreal. Une étroite vallée le sépare des montagnes sur lesquelles est

située cette petite ville. Des bois, des jardins et des maisons occupent

tout le vallon, et remontent de chaque côté jusqu'à mi-côte. La route

royale, qu'avait quittée l'armée garibaldienne, passe du côté de

Montreal, tracée dans le flanc des montagnes, à peu près au tiers de

leur hauteur. Toute cette route, jusqu'en face le mont Calvaire, était

gardée par de grand'gardes napolitaines. Du bivouac, on les voyait

distinctement, et la ville paraissait remplie de troupes. Parco est

immédiatement au-dessous du mont Calvaire, à deux kilomètres au plus de

distance, et la route qui conduit de Palerme à Parco, Piano, etc., se

déroule sur le versant de la chaîne de montagnes dont fait partie le

mont Calvaire, qu'elle commence à gravir après avoir tourné Parco,

passant à mi-hauteur de la montagne. L'armée avait grand besoin de

repos, et quoique l'on manquât de bien des choses, on resta au bivouac

jusqu'au 23. Vers le soir de ce dernier jour, les avant-postes

s'engagèrent avec les grand'gardes napolitaines qui, descendues dans la

vallée, avaient commencé à gravir le mont Calvaire. Après une fusillade

insignifiante elles se retirèrent, et reprirent leurs premières

positions.

Le matin du 24, de bonne heure, à l'instant où l'armée nationale se

mettait en mouvement, on aperçut sur la route de Palerme de profondes

colonnes s'avançant sur Parco. En même temps on apprenait que les

troupes qui étaient à Montreal exécutaient un mouvement tournant par le

sommet de la montagne.

On ne tarda pas en effet à apercevoir leurs têtes de colonnes descendant

des plateaux élevés qui sont un peu plus loin que Parco, et qui se

relient avec le mont Calvaire. L'ennemi menaçait l'aile gauche de

Garibaldi: évidemment, son but était de la couper.

Derrière les crêtes d'où descendait l'armée de Montreal se trouve une

suite d'autres sommets qui se relient aussi aux premiers. Le général

Garibaldi embrassa d'un seul coup d'oeil toute la situation. Ordre fut

donné à l'aile gauche de tenir bon jusqu'à la dernière extrémité. Une

section de deux pièces placées sur le mont Calvaire, une autre en

batterie sur la route, prenaient à revers tout à la fois les colonnes

venant de Palerme et celles de Montreal.

L'affaire s'engagea vivement. Pendant ce temps, le général Garibaldi

dérobait, grâce aux sinuosités de la montagne, la marche de son centre

et de son aile droite, et, tournant la route vers Piano, il les lançait

sur le versant des crêtes les plus élevées. Cette manoeuvre fut

accomplie au pas gymnastique et avec une rapidité inouïe. Une heure ne

s'était pas écoulée depuis le commencement de l'action, que la brigade

venue de Montreal, qui attendait, pour aborder franchement l'armée

garibaldienne, l'approche des colonnes venant de Palerme, voyait son

aile droite compromise, et se trouvait elle-même presque entièrement

tournée par le centre et l'aile droite de Garibaldi qui prenaient une

position menaçante en arrière de ses lignes. Les Napolitains se hâtèrent

alors de se replier, les uns sur Montreal, et les autres sur Palerme. De

son côté, l'armée de Garibaldi se dirigeait, par une marche de flanc,

sur Piano, où elle arriva à la nuit tombante. Chacun pensait que le

général allait profiter de ce premier et important succès pour se porter

rapidement en avant. Mais, à la stupéfaction générale, l'artillerie et

les bagages reçurent l'ordre de se séparer du corps d'armée, et de filer

grand train sur la route de Corleone, battant ainsi ostensiblement en

retraite.

Corleone est une petite ville située de l'autre côté des monts

Mata-Griffone, à environ quarante à quarante-cinq kilomètres de Piano.

Le colonel Orsini, suivant les instructions qu'il avait reçues, se mit

immédiatement en marche, pendant que l'armée, à la faveur de la nuit,

se dirigeait elle-même sur les forêts de Fienza qu'elle atteignait vers

une heure du matin. Garibaldi savait en effet que le général commandant

l'armée napolitaine avait réuni toutes ses troupes dans Palerme. La plus

grande partie était massée dans la rue de Tolède et au Palazzo-Reale;

d'autres étaient renfermées dans la citadelle; deux ou trois bataillons

se trouvaient près du mont Pellegrini, et, enfin, une division entière

gardait l'entrée de Palerme vers la route de Missilmeri et Abbate. Il

fallait tromper cette division, et lui faire abandonner sa position pour

suivre un ennemi qui paraissait fuir en désordre. C'était le rôle

attribué au colonel Orsini. Garibaldi, de son côté, se dérobant par une

marche de nuit dans les profondeurs des forêts de Fienza, tournait le

mouvement de la colonne napolitaine de manière à arriver promptement aux

positions que l'ennemi abandonnait.

Ce projet, bien conçu, et encore mieux exécuté, réussit complètement. On

se rappelle la pompeuse dépêche napolitaine annonçant la fuite en

désordre des bandes de brigands, et leur poursuite acharnée par une

division royale. Pendant ce temps Garibaldi quittait la forêt de Fienzza

le 25, au matin, et entrait à Marinero sans s'inquiéter de la division

ennemie qui passait à quelques milles de cette petite ville.

On vit en cette circonstance se produire un fait digne de remarque, et

qui se renouvela pendant toute cette guerre. Les habitants montrèrent

souvent de la faiblesse et de la tiédeur. Le souvenir des affreux

traitements que leur infligeait le gouvernement de Naples, n'était pas

fait pour les enhardir; mais ils se bornaient à s'enfermer, à ne pas

donner signe de vie, et il n'y a pas eu un traître parmi eux. Un seul

homme pouvait compromettre le succès de cette audacieuse manoeuvre. Bien

plus, à Palerme, tout le monde savait l'arrivée de Garibaldi pour le 26,

et connaissait la porte qu'il devait attaquer. Nul ne pensa à vendre ce

projet aux autorités napolitaines qui auraient pu facilement remplacer,

par d'autres troupes, les naïfs soldats lancés plus naïvement encore à

la poursuite des débris de l'armée libératrice. Ce qui montre combien

tout le monde était d'accord pour souhaiter la fin de leur occupation.

Dans la nuit du 25 au 26, l'armée nationale quittait Marinero, et

marchait vers Missilmeri qu'elle laissa sur sa droite pour gagner les

monts Gibel-Rosso. C'était une bonne position militaire, et d'où l'on

pouvait découvrir tout Palerme. Le 26 il y eut une alerte assez vive,

mais qui n'eut pas de suites. L'armée passa le restant de la journée à

ce bivouac; dans la soirée, une reconnaissance de cavalerie napolitaine

vint se heurter contre ses vedettes, et, après avoir échangé quelques

coups de feu, se replia sur la ville.

Ce fut là que le général Garibaldi prit ses dernières dispositions et

prépara l'attaque de la ville. Les munitions étaient rares; il ne

restait plus qu'une dizaine de cartouches par homme. On n'avait plus

d'artillerie. L'armée avait bien grossi en nombre, mais les recrues

étaient des _picchiotti_, et l'on avait perdu plus de trois cents hommes

parmi les soldats véritables. C'était donc avec seize à dix-sept cents

baïonnettes tout au plus qu'on allait attaquer une ville et une

citadelle défendues par une garnison de vingt à vingt-deux mille hommes.

Quelles que fussent les sympathies des habitants, il n'y avait pas à se

faire de grandes illusions sur le concours qu'on en pouvait attendre, au

moins dans les premiers moments.

Le 26, dans la nuit, cette poignée d'hommes prenait les armes et

descendait impétueusement des monts Gibel-Rosso vers Abbate, traversait

ce bourg et arrivait sans coup férir au pont de l'Amiraglio, défendu par

un régiment napolitain; le 27, à trois heures du matin, trente-deux

hommes et seize guides composant l'avant-garde se jetaient sans hésiter

sur les troupes qui gardaient les abords du pont, et les forçaient à en

abandonner la défense. L'armée avait été partagée en trois colonnes

d'attaque: l'une commandée par Bixio, l'autre par Sertori, celle du

centre par le général Garibaldi. A quatre heures, chassant l' ennemi de

maison en maison, dans le faubourg, les volontaires arrivèrent à la

porte de Palerme au milieu de l'incendie allumé par les fuyards dans

chacune des maisons qu'ils étaient forcés d'abandonner. A six heures le

faubourg était pris. Il y avait en ce moment environ douze mille hommes

au Palazzo-Reale, couvrant le front de la ville. La citadelle, avec cinq

mille hommes, défendait la gauche, du côté du mont Pellegrini; deux

mille hommes, environ, occupaient le faubourg que venait d'enlever

l'armée libératrice. Il y avait bien encore quatre mille hommes, mais

ils étaient à la poursuite d'Orsini. En attaquant par ce faubourg, le

général Garibaldi avait l'intention d'isoler, par un vigoureux coup de

main, la citadelle du Palazzo-Reale, et d'offrir en même temps, par ce

seul fait, un point d'appui au mouvement insurrectionnel des habitants.

A quelques heures d'intervalle, le colonel Orsini atteignait aussi

Palerme, ramenant ses pièces, après avoir dérobé adroitement sa marche à

la colonne napolitaine qui le poursuivait, et qui, un beau matin, en se

réveillant, n'avait plus su retrouver la piste du gibier qu'elle

chassait si maladroitement.

On ne saurait se faire une idée du désarroi dans lequel se trouvait déjà

en ce moment l'armée royale, et du découragement que les défaites de

Calatafimi et de Parco avaient apporté même parmi les soldats les plus

résolus. En voici un exemple: après le passage du pont de l'Amiraglio,

un jeune volontaire, nommé Kiossoni, Messinois, et dont le père avait

été longtemps vice-consul de France en cette ville, se précipita, suivi

seulement de quelques camarades, sur une barricade qui barrait le

boulevard, à gauche de la porte de Termini, par laquelle les troupes

royales rentraient en désordre. Aucun défenseur n'y paraissait; mais,

arrivés au sommet, ils virent de l'autre côté, à une cinquantaine de

mètres, deux ou trois compagnies, l'arme au pied, qui, en apercevant les

casaques rouges, se débandèrent immédiatement dans toutes les

directions, laissant nos volontaires se frotter les yeux pour s'assurer

s'ils ne rêvaient pas.

Deux braves soldats napolitains étaient restés seuls cernés dans une des

maisons du faubourg, et, brûlant jusqu'à leur dernière cartouche, ils ne

mirent bas les armes que sur les instances d'un compatriote, volontaire

dans l'armée de Garibaldi; ils furent parfaitement traités, et même

fêtés par leurs vainqueurs. Ces pauvres diables, pleurant presque de

rage, ne savaient de quelle expression flétrir les compagnons qui les

avaient abandonnés lâchement.

L'aspect du faubourg était pitoyable. Partout où passaient les

Napolitains arrivaient l'incendie et le pillage. Leur fuite précipitée

ne les empêcha pas de commettre dans la ville les atrocités qui avaient

désolé le faubourg sur la route de Montreal.

Pendant que les Garibaldiens bousculaient devant eux les troupes

royales, s'apprêtant à les suivre dans Palerme, ils furent rejoints par

quelques volontaires Palermitains, mais peu nombreux. La plus grande

partie des jeunes gens et des hommes d'action avaient été éloignés de la

ville ou exilés depuis longtemps par la police de Maniscalco.

Du reste l'expiation commençait déjà pour ses agents. Plusieurs sbires,

qui essayaient de fuir pendant l'attaque, furent reconnus et écharpés à

côté du Jardin des Plantes.

Un autre, voulant forcer les factionnaires napolitains pour chercher son

salut dans la fuite, fut fusillé par les siens qui le prirent pour un

transfuge.

Dans une petite et misérable habitation, près du pont de l'Amiraglio,

vivait une pauvre famille; le père, forcé par les soldats royaux d'aller

leur chercher de l'eau, fut malheureusement atteint d'une balle et tué

sur le coup. Un instant après, sa maison était brûlée. Sa femme et ses

deux enfants n'ont jamais reparu. Tristes scènes qui pâlissent cependant

à côté de celles dont l'intérieur de Palerme va être le théâtre.

Quatre mois de l'expédition de Garibaldi en Sicilie et Italie · 第 3 / 10 题