_Du nez._—Les enfants ne doibvent aucunement laisser de morve en leur

nez, qui est le propre des ords et salles; duquel vice et salleté

Socrates a esté blasmé. Mais se moucher à son bonnet ou à sa manche

appartient aux rustiques; se moucher au bras et au coulde convient

aux patissiers; et se moucher de la main, si d'aventure au mesme

instant tu la portes à ta robbe, n'est chose beaucoup plus civile.

Mais recevoir les excrements du nez avec un mouchoir, en se retournant

un petit des gens d'honneur, est chose honneste. Et si d'aventure

quelque chose tomboit à terre en se mouchant de deux doigs, il faut

incontinent marcher dessus.

_Souffler du nez._—C'est chose indecente de souffler haut du nez, qui

est un tesmoignage de cholère; et est encores chose plus laide de

ronfler, car il appartient aux furieux seulement, principallement si

cela se fait avec accoustumance. Mais il faut pardonner à ceux qui

ont la courte haleine, et qui ne respirent qu'avec difficulté. C'est

aussi chose ridicule de parler du nez, qui convient aux corneilles et

elephans. Froncer le nez appartient aux mocqueurs et gausseurs.

_De l'esternuement._—S'il advient qu'il te faille esternuer en la

presence d'autruy, c'est chose honneste de se tourner un petit, et

à l'instant après que la violence est passée, faire le signe de la

croix, et puis après oster son bonnet et saluer ceux qui t'auront

salué ou deu saluer: car l'esternuement et le baailler prive l'oreille

de sentiment. Il te faut aussi prier la compagnie de t'excuser ou la

remercier.

C'est chose religieuse de saluer celuy qui esternuë. Si plusieurs

gens eagez saluent quelque homme ou femme d'honneur à qui il soit

arrivé d'esternuer, le debvoir de l'enfant est d'oster son chappeau.

Davantage, c'est le propre des fols et glorieux de s'efforcer à

esternuer hault, et de redoubler pour monstrer ses forces. Retenir le

son que la nature excite, c'est marque de folie, et attribuer plus à

la civilité qu'à la santé.

_Des jouës._—Que les jouës de l'enfant soient teintes d'une honte

naïfve, sans fard et faulse couleur, combien qu'il la faille tellement

temperer qu'elle ne se tourne en meschanceté et trop grande hardiesse,

ne qu'elle apporte trop grand estonnement, et comme dit le proverbe,

le quatriesme degré de folie. Car il y en a qui de leur naturel sont

tellement timides, qui sont presque semblables à celuy qui radote. Ce

deffault se peut corriger, si l'enfant s'accoustume à vivre avec gens

plus eagez que luy, et s'il est exercé à joüer des comedies. Enfler

les joües est un tesmoignage d'orgueil, et les retirer est un signe de

meffiance: l'un est pour le glorieux, et l'autre pour le traistre.

_De la bouche._—Que la bouche ne soit serrée, chose qui convient à

celuy qui craint de prendre l'haleine d'autruy; qu'elle ne soit aussi

ouverte, comme appartient aux incensez. Mais que les lèvres soient

conjoinctes, s'entrebaisants doucement l'une-l'autre. C'est aussi

chose peu decente de faire des lèvres comme si tu applaudissois à un

cheval en sifflant, combien que cela se doibve pardonner aux grands

qui marchent en quelque grande foulle: car rien ne leur messiet. Mais

nous voulons icy dresser seulement les enfants.

_Du baaillement._—Si d'aventure le baailler te presse, et si tu ne

peux te tourner ou demarcher un petit, il te fault mettre ton mouchoir

ou ta main devant ta bouche, et faire le signe de la croix.

_Du rire._—C'est le propre des fols de rire à tout propos; et de

ne rire d'aucune chose appartient aux stupides; de rire de choses

vilaines et deshonnestes, c'est meschanceté. Outre plus, ceste manière

et façon de rire qui esmeut tout le corps, que les Grecs appellent

[Greek: synkrousion], n'est honneste et decente à aucun eage, non

pas mesme à la jeunesse. C'est aussi chose deshonneste de rire en

hennissant; comme il n'est pas decent et seant de rire en eslargissant

la bouche et en retirant les joües et descouvrant les dents, car

proprement c'est un ris de chien et sardonien; mais il faut que le

visage soit tellement composé qu'il demonstre une alegresse et non pas

un esprit dissolu, ny aucune difformité de la bouche. Ce sont propos

de fols de dire: _je pisse ou crève de rire_; _je pasme de rire_, ou

_j'ay cuidé mourir de rire_.

Et si le subject qui se presente nous force malgré nous à rire, alors

il faudra se couvrir le visage ou de la serviette ou de la main. Rire

tout seul sans aucune apparente raison est un acte de sottise ou de

pure folie. Et le cas advenant qu'il soit eschappé de rire à l'enfant,

cela dependera de la civilité de declarer ouvertement la raison

qui l'aura meu à rire; ou s'il n'est à propos de le dire, il fault

controuver quelque cassade, afin que nul de la compagnie n'aye quelque

soupçon que l'on veuille se moquer de luy.

_De ne mordre ses lèvres._—C'est une mauvaise contenance que de mordre

ses lèvres d'embas avec les dents de dessus, et les lèvres de dessus

avec les dents d'embas: car c'est le geste d'un homme qui menace

quelqu'un. C'est aussi chose indecente de lescher le bord de ses

lèvres avec la langue. Advancer ses lèvres, et comme les preparer à

un baiser, estoit jadis une coustume bien receuë entre les Alemans,

comme il se peult remarquer par des tableaux anciens. C'est un tour de

bouffonnerie en tirant la langue se moquer de quelqu'un.

_Du cracher._—Tourne ton visage quand tu voudras cracher, afin que nul

de la compagnie ne soit offensé de ton crachement. Si tu as craché

par terre ou si tu t'y es mouché, il convient marcher dessus, comme

j'ay cy-devant dit, afin que personne n'en aye mal au cœur. Si tu n'as

moyen de te tourner, reçoy le crachat en ton mouchouer.

Avaller sa salive est une chose deshonneste; comme pareillement de

cracher à chacun mot, comme nous en voyons beaucoup ausquels cela

arrive d'ordinaire, plustost par mauvaise accoustumance que par

necessité qu'ils en ayent.

D'abondant, il y en a qui toussent en parlant, par une habitude qu'ils

ont contractée, sans qu'il en soit besoin. Mais telle façon de faire

est propre à ceux qui se proposent de mentir, et qui se veulent donner

du temps pour penser à ce qu'ils doivent dire.

Aucuns, encores plus incivils, ne sçauroient dire trois mots sans

roter. Que si le jeune enfant dès son bas eage prend ceste mauvaise

coustume, elle luy demeurera. Il en faut autant dire du cracher, dont

le Clitipho de Terence[285] est blasmé par un serviteur.

Si tu es pressé de la toux, garde toy de tousser en la bouche

d'autruy, et prens bien garde de commettre ceste ineptie que de

tousser plus hault que la nature ne le requiert.

_Du vomissement._—Quand tu auras volonté de vomir, tire toy à

quartier; car le vomissement n'est pas deshonneste, mais bien de le

provoquer par gourmandise.

_Des dents._—Il faut soigneusement prendre garde d'avoir les dents

nettes; car de les blanchir avec des poudres, il n'appartient qu'aux

filles; les frotter de sel ou d'alun est fort dommageable aux

gencives; et se servir de son urine au mesme effet c'est aux Espagnols

à ce faire.

S'il te reste entre les dents quelque chose, ne te sers du cousteau

ou de tes ongles pour les tirer, comme les chiens et les chats; ny

avec la serviette; mais avec la pointe d'un cure-dent de lentisque,

ou d'une plume, ou de petits os tirez des pieds de chappons ou des

poulles bouillies.

_De laver la bouche._—C'est une chose civile et salubre de laver sa

bouche d'eau nette le matin. Mais de la laver souvent, c'est un acte

qui est impertinent. De la langue, nous en parlerons en son lieu.

_De nettoyer la teste._—C'est à faire aux gens de village de ne se

peigner la teste. Il faut que la teste soit tellement nette qu'elle

ne soit pas pourtant atiffée comme celle d'une fille. C'est chose

deshonneste d'y voir des pouds et des lentes.

En après, grater sa teste devant quelqu'un et faire tomber l'ordure

qui en sort sur luy, c'est chose peu decente; tout ainsi que se grater

avec les ongles les autres parties du corps, c'est chose vilaine,

principalement s'il le fait avec accoustumance et non par necessité.

Les cheveux ne doivent tomber sur le front, ny couvrir les espaules.

Esbranler ses cheveux en secouant la teste, c'est le propre des

chevaux qui se panadent. De relever les cheveux du front en hault avec

la main gauche, c'est chose peu seante, mais il est plus à propos de

les demesler avec la main droite.

_Qu'il ne faut retenir son urine, ny le son du ventre._—Se garder

d'uriner est dommageable à la santé; mais se tirer à part pour rendre

l'urine est chose digne de la honte requise à un enfant.

Il y en a quelques uns qui commandent que l'enfant retienne la

ventosité du ventre, serrant les fesses. Mais ce n'est pas chose

civile de se causer une maladie pour avoir la reputation d'estre

bien apprins. S'il luy est loisible de s'esloigner de la compagnie,

qu'il lasche son vent estant ainsi à l'escart, sinon qu'il desguise,

selon l'ancien proverbe, le son du ventre par un toussement.

Autrement pourquoy n'ordonnent ils pas, par semblable raison, qu'ils

s'empeschent d'aller à la garderobbe, veu qu'il est plus dangereux de

retenir son vent que de s'abstenir des necessitez de nature[286].

_De se tenir droict._—C'est imiter le glorieux Trason de Terence[287]

que de se seoir les genouils ouverts, et de brandiller ou entortiller

ses jambes. Quand tu seras assis, prends garde à joindre tes genouils,

et quand tu seras debout tiens tes pieds proches l'un de l'autre, au

moins qu'ils ne soient que moyennement esloignez. Aucuns sont assis

avec ceste mauvaise grace qu'ils font passer la jambe par dessus

le genouil; les autres sont debout, ayans les bras croisez et les

jambes joinctes estroictement: desquelles façons de faire, l'une est

propre aux resveurs et l'autre aux gens grossiers et mal apprins. Se

seoir ayant la jambe droicte jettée sur la gauche estoit une ancienne

coustume des Rois, mais maintenant elle est reprouvée. Les Italiens,

par respect, mettent un pied sur l'autre, et se soustiennent quasi sur

une jambe, à la mode des cigongnes, mais je ne sçaurois bonnement dire

si cela est decent à l'enfant.

_Comment il convient faire la reverence._—Pareillement, en un païs

une façon de fleschir les genouils et faire la reverence est bien

receuë, laquelle en autre païs donneroit subject de rire et de se

moquer. Quelques-uns ployent les deux genouils ensemble, et entre

ceux-là, les uns tiennent le reste du corps droit et les autres le

panchent aucunement. Il y en a d'autres qui estimans ceste façon

de faire la reverence n'estre seulement convenable qu'à la femme,

ployent en premier lieu le genouil droit, et puis le gauche au mesme

instant, et ceste manière de reverence est recommendable en la

jeunesse de Bretaigne. Les François, contournant doucement le corps,

fleschissent seulement le genouil droit. Es choses ou la varieté n'a

rien de repugnant à la bienséance, il sera en la liberté de chacun de

practiquer l'usance du païs, ou suivre les façons estrangères, comme

il s'en trouve aucuns ausquels elles plaisent davantage que celles de

leur païs[288].

* * * * *

V

EXTRAIT DU _Nouveau Traité de la civilité qui se pratique en France

parmi les honnestes gens_.

_Par_ ANTOINE DE COURTIN[289].

[1675]

_L'audience d'un Grand._—A l'égard d'un Grand, lors que l'on entre

dans sa chambre ou dans son cabinet, il faut marcher doucement, et

faire une inclination du corps et une profonde révérence, s'il est

présent. Que s'il ne paroissoit personne, il ne faut point fureter çà

et là, mais sortir sur-le-champ, et attendre dans l'antichambre.

Si cette personne est malade et au lit, il faut s'abstenir de la voir,

si elle ne le demande; et si nous la voyons, il faut faire la visite

courte, parce que les malades sont inquiets et sujets aux remèdes et

aux temps. Il faut de plus parler bas, et ne l'obliger que le moins

qu'il se peut à parler.

Mais sur tout, il faut observer que c'est une très-grande indécence

de s'asseoir sur le lit, et particulièrement si c'est d'une femme. Et

même il est en tout temps très-mal séant et d'une familiarité de gens

de peu, lors que l'on est en compagnie de personnes sur qui on n'a

point de supériorité, ou avec qui on n'est pas tout à fait familier,

de se jetter sur un lit, et de faire ainsi conversation.

Si cette personne écrivoit, lisoit, ou étudioit, il ne faut pas la

détourner, mais attendre qu'elle ait achevé ou qu'elle se détourne

elle-même, afin que nous luy parlions.

Si elle nous ordonne de nous asseoir, il faut obéir avec quelque

petite démonstration de la violence que souffre notre respect, et

observer de se mettre au bas bout, qui est toujours du costé de

la porte par la quelle nous sommes entrez, comme le haut bout est

toujours où la personne qualifiée se met.

De même, il faut prendre un siége moins considérable que le sien, s'il

y en a. Le fauteuil est le plus honorable, la chaise à dos après, et

ensuite le siége pliant.

C'est une chose tout à fait indécente de se présenter devant des

personnes au-dessus de nous, et particulièrement devant des Dames, et

de montrer la peau à travers la chemise et le pourpoint; ou d'avoir

quelque chose d'entr'ouvert qui doit estre clos par honnesteté, comme

nous avons déjà dit.

Quand on s'assiet, il ne faut pas se mettre coste à coste de la

personne qualifiée, mais vis-à-vis, afin qu'elle voye que l'on est

tout prest à l'écouter. Il faut avec cela se tourner le corps un peu

de costé et de profil, parce que cette posture est plus respectueuse

que de se tenir de front.

Il faut luy laisser entamer le discours, quand elle ne diroit qu'un

mot qui nous donnât lieu de parler. A moins qu'on ne vist cette

personne en passant, pour l'informer promptement d'une affaire, ou la

faire ressouvenir de quelque chose qu'elle sçûst déjà.

Il ne faut pas se couvrir si elle ne le commande. Il faut avoir ses

gands aux mains, et se tenir tranquille sur son siége, ne point

croiser les genoux, ne point badiner avec ses glands, son chapeau, ses

gands, etc., ni se fouiller dans le nez, ou se grater autre part.

Il faut éviter de bâiller, de se moucher et de cracher. Et si on y est

obligé, là et en d'autres lieux que l'on tient proprement, il faut le

faire dans son mouchoir, en se détournant le visage, et se couvrant de

sa main gauche, et ne point regarder après dans son mouchoir.

A propos de mouchoir, on doit dire qu'il n'est pas honneste de

l'offrir à quelqu'un pour quelque chose, quand même il seroit tout

blanc, si on ne vous y oblige absolument.

Il ne faut point prendre de tabac en poudre, ni en mâcher, ni s'en

mettre des feuilles dans le nez, si la personne qualifiée, qui est en

droit d'en prendre devant nous, ne nous en présentoit familièrement.

Auquel cas il faut en prendre, ou en faire le semblant si on y avoit

répugnance.

Si on est assis près du feu, il faut bien se donner de garde de

cracher dans le feu, sur les tisons, ni contre la cheminée; moins

encore faut-il s'amuser à badiner avec des pincettes, ou tisonner le

feu. Que si cette personne témoignoit de vouloir accommoder le feu,

alors il faut se saisir promptement des tenailles ou pincettes pour la

prévenir, à moins qu'elle ne le voulust faire absolument elle-même

pour son divertissement. Il ne faut pas aussi se lever de dessus son

siége pour se tenir debout le dos au feu; mais si cette personne se

levoit, il faudra se lever aussi.

Que si par avanture il ne se trouvoit qu'un écran chez cette personne,

et qu'elle vous contraignist de le prendre: après luy avoir témoigné

la confusion que vous avez de l'accepter, il ne le faut pas refuser.

Mais incontinent après, sans qu'elle s'en apperçoive, il faut le

mettre doucement de costé, et ne s'en point servir.

De même, si par quelque occasion cette personne se trouvoit chez vous

près du feu, il ne faut pas souffrir qu'un laquais luy présente un

écran, mais vous devez le luy présenter vous-même.

Et pour ce qui est des Dames, c'est une immodestie très-grande de

trousser leurs jupes près du feu, aussi-bien qu'en marchant par les

ruës.

Il ne faut pas, quand on parle, faire de grands gestes des mains: cela

sent d'ordinaire les diseurs de rien, qui ne sont pathétiques qu'en

mouvemens et en contorsions de corps.

Mais il est ridicule, en parlant à un homme, de luy prendre et tirer

ses boutons, ses glands, son baudrier, son manteau, ou de luy donner

des coups dans l'estomac, etc.

Il s'en fait quelquefois un spectacle des plus divertissans, quand

celuy qui se sent poussé et tiraillé, recule, et que l'autre,

n'appercevant pas son incivilité, le poursuit et le recogne jusqu'à

luy faire demander quartier.

Il est mal-séant aussi de faire de certaines grimaces d'habitude,

comme de rouler la langue dans la bouche, de se mordre les lèvres, de

se relever la moustache, de s'arracher le poil, de cligner les yeux,

de se frotter les mains de joye, de se faire craquer les doigts en se

les tirant l'un après l'autre, de se grater, de hausser les épaules,

etc. Il ne faut pas avoir non plus une contenance toute d'une pièce,

fière, arrogante et dédaigneuse.

Il est de même très mal-séant, quand on rit, de faire de grands éclats

de rire, et encore plus de rire de tout et sans sujet.

Que si par hazard cette personne laissoit tomber quelque chose, il

faut en cette rencontre comme en toute autre, le ramasser promptement,

et ne pas souffrir qu'elle ramasse rien de ce qui nous seroit tombé,

mais il le faut ramasser vistement nous-même.

Que si elle éternuoit, il ne faut pas luy dire tout haut _Dieu vous

assiste_; mais il faut seulement se découvrir, et faire une profonde

révérence, faisant ce souhait intérieurement.

Et si la nécessité nous oblige nous-même d'éternuer, il faut tâcher de

le faire doucement, et non comme certaines gens qui en ébranlent la

maison par les fondemens: ce qui est très-importun aux personnes qui

nous entendent.

S'il arrivoit qu'elle se mist en peine d'appeler quelqu'un qui ne fust

pas proche d'elle, il faut sortir pour l'aller appeller soy-même: ce

qu'il ne faut pas faire tout haut sur le degré ou par la fenestre,

mais envoyer quelqu'un le chercher où il sera pour le faire venir:

autrement c'est pécher contre le respect[290].

Une autre incivilité fort mal-plaisante est de ceux qui ne croyent pas

qu'on les entende s'ils ne parlent bouche à bouche, crachant au nez

des gens, et les infectant bien souvent de leur haleine. Les personnes

qui ont de la civilité en usent autrement, et si elles ont quelque

rapport à faire ou quelque chose de secret à dire à quelque personne

qualifiée, elles luy parlent à l'oreille.

Au reste, il faut avoir grand soin de ne pas faire sa visite trop

longue; mais observer, en cas que la personne qualifiée ne vous

congédiast point elle-même, de prendre le temps pour sortir lors

qu'elle demeure dans le silence, lors qu'elle appelle quelqu'un, ou

lors qu'elle donne quelque autre indice qu'elle a affaire ailleurs. Et

alors il faut se retirer sans grand appareil, et même sans rien dire

s'il arrivoit quelque tiers qui prist votre place, ou si la personne

s'appliquoit à autre chose. Que si votre retraite est apperceuë, et

que ce grand Seigneur voulust vous faire quelque civilité au sortir

de sa chambre, il ne faut pas l'en empêcher, parce que ce ne seroit

pas paroistre assez persuadé qu'il sçait ce qu'il fait, et que souvent

il arriveroit que nous nous défendrions d'une chose que l'on ne fait

pas à notre sujet. On peut bien seulement témoigner par quelque

petite action, qu'en cas que cet honneur s'adressast à nous, nous

ne nous l'attribuons pas, et cela se fait en poursuivant son chemin

sans regarder derrière soy, ou même en se tournant ou en s'arrestant,

comme pour le laisser passer, et montrer par là que l'on croit qu'il a

affaire autre part.

Que si on ne peut éviter que la civilité ne se manifeste, et que cette

personne sorte de sa chambre, il faut s'arrester tout court, se tirer

à costé, et ne point sortir de cette place qu'après qu'elle sera

rentrée dans sa chambre.

De même, si par rencontre cette personne avoit à aller quelque part

et que nous nous trouvassions devant, il faut se tirer à costé,

s'arrester tout court, la saluer, et la laisser passer.

Et même, si c'estoit le Roy, la Reine, Monseigneur le Dauphin,

Monseigneur le Duc d'Orléans, et autres Enfans de France qui dûssent

passer, il faut s'arrester d'aussi loin que l'on entend le bruit, pour

les laisser passer, soit que l'on fust à pied ou à cheval, en chaise

ou en carrosse.

Que si la personne qualifiée nous menoit à une fenestre, ou que même

il y eust quelque spectacle à voir de là, il ne faut point prendre

place, ni s'approcher de cette fenestre, qui nous seroit commune avec

elle, pour regarder. Il ne faut pas non plus cracher par la fenestre,

ni en cette rencontre-là, ni en aucune autre.

Que si la personne qualifiée nous reconduisoit jusqu'à la porte de

la ruë, il ne faut point monter, ni à cheval, ni en chaise, ni en

carrosse en sa présence, mais la prier de rentrer dans sa maison avant

que d'y monter. Que si elle s'obstinoit, il faut s'en aller à pied

et laisser suivre le carrosse, etc., jusqu'à ce que cette personne ne

paroisse plus.

Que si en présence de cette personne qualifiée, il en arrivoit une

autre qui fust notre supérieure, mais inférieure à l'autre, il ne faut

pas quitter la personne qualifiée à qui nous faisons la cour, pour

aller au nouveau venu, mais il faut faire simplement quelque signe de

civilité muette. Que si ce dernier estoit supérieur à la personne à

qui nous rendons visite, alors il faut que comme celle-cy se rangera

vray-semblablement à son devoir, nous nous y rangions de même, et que

nous quittions le premier pour honorer le dernier.

Que si avec cela la personne qualifiée parloit à une autre, il ne

faut pas se servir de ce temps-là pour faire conversation à part avec

quelqu'un qui seroit près de nous: cette familiarité est mal-séante.

Outre que si on parle bas, cela est suspect et défendu, et si on parle

haut, ce bruit l'interrompt et l'importune.

Que si on est obligé d'accompagner cette personne supérieure dans sa

maison, ou même en la nôtre, il faut, s'il y a lieu de cela, passer

devant, pour ouvrir les portes et pour relever les tapisseries s'il

y en a à relever. Même si c'est un homme qui ait de mauvaises jambes

et qui marche avec peine, il est de la civilité de luy donner la main

pour l'aider à marcher.

_Pour marcher avec un Grand et pour le salut._—Que si nous sommes

obligez d'aller dans les ruës à costé de personnes qualifiées, il

faut leur laisser le haut du pavé, et observer de ne pas se tenir

directement coste à coste, mais un peu sur le derrière, si ce n'est

quand elles nous parlent et qu'il faut répondre, et alors il faut

avoir la teste nuë.

Sur quoy il est bon d'avertir ceux qui ont droit de souffrir

qu'on leur cède toujours le haut du pavé[291], d'avoir un peu de

considération pour ceux qui leur rendent cet honneur, et de se

dispenser le plus qu'ils peuvent de passer et de repasser le ruisseau,

pour ne pas les incommoder en les obligeant de faire une espèce de

manége autour d'eux pour leur laisser le lieu d'honneur.

Que si quand nous sommes dans la ruë avec une personne qualifiée,

il passoit ou s'il se rencontroit quelqu'un de connoissance, ou un

laquais de quelque amy, il faut bien se garder de les appeler tout

haut: _Holà, hé? Comment se porte ton maistre? Mes baise-mains à

Madame_, etc. Il n'y a rien de si mal poli, aussi-bien que de quitter

la compagnie de cette personne pour aller à eux. Mais si on a affaire

à ces personnes-là, et que l'on ne soit pas engagé à l'entretien de la

personne qualifiée, on peut faire signe secrètement, et leur dire à

l'écart et promptement ce qu'on a à leur dire, ou les saluer de loin

simplement, sans que la personne qualifiée l'apperçoive trop.

De même, c'est une grande incivilité, rencontrant dans les ruës une

personne avec qui on n'est pas familier, de luy demander où elle va ou

d'où elle vient.

Que si on se promène avec cette personne supérieure dans une chambre

ou dans une allée, il faut observer de se mettre toujours au-dessous.

Dans une chambre, la place où est le lit marque le dessus, si la

disposition de la chambre le permet, sinon il faut se régler sur la

porte.

Que si c'est dans un jardin, il faut se mettre à main gauche de la

personne, et avoir soin sans affectation de regagner cette place à

tous les tournans.

La vie privée d'autrefois; Arts et métiers, modes, moeurs, usages des parisiens du XIIe au XVIIIe siècle. Les soins de toilette; Le savoir-vivre · 第 6 / 10 段