Dès 1723, l'abbé de Bellegarde écrivait: «Depuis que les femmes se

sont avisées de se servir de fers pour soutenir la pyramide de leur

coëffure, qui est une espèce de bâtiment à plusieurs étages, elles

ont tellement enchéri sur cette mode qu'il n'y a plus de porte assez

élevée pour leur donner passage sans baisser la tête[256].» On sait

jusqu'à quelle démence cette mode fut portée sous Louis XVI. Une

élégante devait avoir alors sur le crâne un échafaudage de chiffons

et de cheveux qui égalât le tiers de sa taille, et il entrait dans

cet édifice tant de fil de fer qu'on était en droit de demander à une

dame quel était l'adroit serrurier qui l'avait coiffée. Je ne crois

pas qu'en aucun temps et sous aucun ciel, la mode ait jamais imposé

à ses esclaves rien de plus niaisement prétentieux que le _pouf_.

Décrire une de ces parures, je n'y pense point, on m'accuserait

d'exagération, je laisse donc la parole à un contemporain qui écrivait

au jour le jour et dont le témoignage est inattaquable. Voici, d'après

les _Mémoires_ dits de Bachaumont[257], comment était composé le

_pouf au sentiment_. «On l'appelle _pouf_, à raison de la confusion

d'objets qu'il peut contenir, et _au sentiment_, parce qu'ils doivent

être relatifs à ce qu'on aime le plus. La description de celui de

madame la duchesse de Chartres rendra plus sensible cette définition.

Dans celui de Son Altesse Sérénissime, au fond est une femme assise

sur un fauteuil et tenant un nourrisson, ce qui désigne M. le duc

de Valois et sa nourrice. A la droite est un perroquet becquetant

une cerise, oiseau précieux à la princesse. A gauche est un petit

nègre, image de celui qu'elle aime beaucoup. Le surplus est garni de

touffes de cheveux de M. le duc de Chartres, son mari; de M. le duc

de Penthièvre, son père; de M. le duc d'Orléans, son beau-père, etc.,

etc. Toutes les femmes veulent avoir un pouf et en raffolent.»

On vit dès lors paraître successivement les poufs:

_A la Turque._

_A l'Asiatique._

_A l'Assyrienne._

_A la Chinoise._

_A la Sophie._

_A l'Art de plaire._

_En Crête._

_A la Grande prêtresse._

_A la Puce._

_En Rocher._

_En Gueule de loup._

_Au Globe fixé._

_A Bandelettes._

_Etc., etc., etc._

La fortune des poufs fut plus brillante que durable. Dans la fureur

de nouveauté qui hantait les cerveaux féminins, une coiffure vieille

de trois mois n'était plus bonne qu'à orner ridiculement quelque

crâne provincial. Faute de mieux et à bout d'imagination, on s'empara

des événements du jour et on les figura en cheveux sur la tête des

élégantes. Les romans, le théâtre, les succès de nos armées, les

moindres faits divers, tout fut exploité.

En 1778, après le célèbre combat livré aux Anglais par la

_Belle-Poule_, les femmes surmontèrent leurs cheveux d'une frégate

avec sa mâture, ses voiles, ses agrès, ses canons, ses pavillons, et

cette coiffure prit le nom du glorieux bâtiment qu'elle représentait.

Beaumarchais la fit oublier. La vogue de ses _Mémoires_; le ridicule

qu'il jetait sur le gazetier Marin, le succès du _Quès-aco, Marin?_

qui termine le portrait de ce personnage[258], inspirèrent la création

du _quesaco_, trois panaches plantés derrière un chignon composé de

huit boucles.

Au même ordre d'idées se rattachent les coiffures suivantes:

_A la Frégate._

_A la Junon._

_A la Victoire._

_A la Philadelphie._

_A la Voltaire._

_A la Raucourt._

_A l'Iphigénie en Tauride._

_A l'Eurydice._

_A l'Irène._

_A la Cléopâtre._

_A l'Armide_ ou _la Grande prétention_.

_A la Gabrielle de Vergy._

_A l'Almaviva._

_Au Colisée._

_A la Montgolfier._

C'étaient là les grands soucis des dames de la cour quinze ans avant

la Révolution; la jeune et belle Dauphine donnait l'exemple, sourde

aux reproches de son époux[259], insensible aux railleries dont elle

commençait à être l'objet. Nous possédons un curieux spécimen de

celles-ci dans une assez plate comédie, que publia en 1778 l'avocat

Marchand.

Au début, le coiffeur Duppefort et sa femme sont en scène, et le

dialogue s'établit ainsi:

DUPPEFORT.

Ouf! je suis harassé comme un général d'armée le jour d'une

action. Les femmes veulent être servies toutes à la fois et

dans la même minute; l'on ne sait à laquelle entendre. L'une

veut de la fourrure, l'autre un plumage; celle-ci des fleurs et

des émaux, celle-là des arbres et des diamants. Il faudroit,

en vérité, avoir sous la main tous les élémens et les quatre

parties du monde. Elles veulent apparemment toucher à la lune.

Elles ne sont occupées que de coëffures, et chacune en veut trois

pouces de plus que sa voisine. En vérité, je ne sais pas à quoi

cette manie aboutira à la fin. Si l'émulation augmente, il faudra

exhausser les lanternes dans les rues... Eh bien, qui est-ce qui

est venu pendant mon absence?

MADAME DUPPEFORT.

Un monde étonnant. D'abord ce riche banquier qui a fait venir

des plumes de colibris pour sa filleule; en second lieu, ce

petit abbé qui a fait un poëme sur la coëffure des odalisques;

troisièmement, madame la comtesse de Cavecreuse, qui veut

absolument que vous lui fournissiez sur sa garniture le jardin du

Palais-Royal, avec le bassin, la forme des maisons et surtout sa

grande allée avec la grille et le café.

M. DUPPEFORT.

En vérité, elle n'y pense pas. Une autre me demandera bientôt les

Thuilleries, le Luxembourg, le boulevard; les femmes du Marais

voudront avoir la place Royale ou l'hôtel de Soubise. Mais

n'importe, il faut satisfaire les gens pour leur argent.

MADAME DUPPEFORT.

Il est encore venu cette grande marquise sèche, qu'on appelle

madame de la Brasse, et qui est veuve depuis trois mois. Elle

vous prie de mettre sur sa garniture un catafalque de goût[260].

Ce court extrait suffira pour donner une idée de la pièce, où l'esprit

n'abonde pas et qui ne fut jamais représentée.

A la cour et dans l'entourage même de la Reine, les gens sensés

blâmaient les exagérations qu'ils avaient sous les yeux: «Les

coiffures, dit madame Campan, parvinrent à un tel degré de hauteur,

par l'échafaudage des gazes, des fleurs et des plumes, que les femmes

ne trouvoient plus de voitures assez élevées pour s'y placer, et

qu'on leur voyoit souvent pencher la tête ou la placer à la portière.

D'autres prirent le parti de s'agenouiller pour ménager d'une

manière plus certaine encore le ridicule édifice dont elles étaient

surchargées[261].» En février 1776, Marie-Antoinette honora de sa

présence un bal donné par la duchesse de Chartres. Les _Mémoires

secrets_ de Bachaumont racontent qu'à cette occasion «la Reine

ayant redoublé la hauteur de son panache, il fallut le baisser d'un

étage pour qu'elle pût entrer dans son carrosse, et le lui remettre

quand elle en est sortie». Comme on imitait la Reine, même dans la

bourgeoisie, les théâtres étaient troublés par des querelles sans

cesse renaissantes, à ce point que de Visme, directeur de l'Opéra, dut

interdire l'entrée de l'amphithéâtre aux coiffures trop élevées[262].

Ce n'est pas tout. Ces pyramides gonflées de crin, bourrées de

coussins, chargées de poudre, baignées de pommade, maintenues par

une forêt d'épingles dont la pointe atteignait la peau, devenaient

l'origine d'une foule de malaises; en même temps que la vermine

engendrée par la poudre causait aux malheureuses victimes de la

coquetterie d'insupportables démangeaisons. La civilité permit d'abord

de se frapper doucement la tête avec un doigt pour calmer le prurit

qu'occasionnaient les indiscrètes bestioles[263]. Puis on inventa en

faveur de ces martyres volontaires le _grattoir_, longue tige terminée

par un crochet d'ivoire, d'argent ou d'or, secours bien doux, mais

impuissant contre «la crasse infecte qui séjournait sous les brillants

diadèmes[264].» Je m'arrête. Ne nous montrons pas trop sévères

pour nos aïeules; s'il prenait fantaisie à quelque cerveau fêlé de

ressusciter cette mode aujourd'hui, est-il bien sûr que la tentative

échouerait?

Rien n'égale la burlesque vanité, le naïf orgueil dont était rempli le

cœur des hommes qui élevaient ces monuments éphémères. Dutens raconte

que le prince Lanti, se trouvant à Paris et ayant demandé un coiffeur,

on introduisit dans sa chambre un personnage bien mis et l'épée au

côté. Le prince s'assit, en lui recommandant de se dépêcher. «Mon

prince, lui dit cet homme, je suis le physionomiste, permettez que

je fasse entrer mon second.» Et il fait entrer un garçon perruquier

avec tout son appareil. Plaçant ensuite le prince à sa fantaisie, il

l'observe avec attention, le prenant par le menton pour mieux examiner

son visage. Puis, s'adressant à son second: «Visage à marrons[265],

dit-il; marronnez monsieur.» Et il se retira en faisant une humble

révérence[266].

[Illustration: BOUTIQUE DE BARBIER, d'après Cochin.

Dix-huitième siècle.]

De si grands artistes rougissaient d'appartenir à la corporation des

barbiers. Ils tentèrent encore une fois de s'en séparer pour former

une communauté indépendante; mais un arrêt du 25 janvier 1780 repoussa

cette prétention, et leur interdit de mettre sur leur enseigne les

mots: _Académie de coiffure_[267]. Il est certain d'ailleurs que les

boutiques de certains barbiers avaient alors un aspect peu séduisant.

Voici la description que nous en a conservée Mercier: «Imaginez tout

ce que la malpropreté peut assembler de plus sale. Les carreaux des

fenêtres, enduits de poudre et de pommade, interceptent le jour;

l'eau de savon a rongé et déchaussé le pavé; le plancher et les

solives sont imprégnés d'une poudre épaisse; les araignées pendent

mortes à leurs longues toiles blanchies, étouffées en l'air par le

volcan éternel de la poudrerie[268].»

Un grand événement se produisit en 1780. A la suite d'une couche,

Marie-Antoinette perdit ses cheveux. Dès lors, disent les _Mémoires

secrets_, «l'art est continuellement occupé à réparer les vuides

qui se forment sur cette tête auguste». Cette tête auguste finit

par adopter une coiffure très-basse, dite _à l'enfant_. Aussitôt,

les dames de la cour, «empressées de se conformer au goût de leur

souveraine, ont sacrifié leur superbe chevelure[269].»

La reine de France, reine surtout des poufs et des chiffons, avait

pour ministres la Bertin, sa marchande de modes, et Léonard Autier,

son coiffeur, qui avait porté le génie jusqu'à faire entrer quatorze

aunes d'étoffes dans une coiffure. Elle les comblait de faveurs, ne

sachant rien refuser à des personnages dont le concours lui était si

précieux. Il était de règle que tout artisan pourvu d'une charge à

la cour cessât de servir le public; mais Marie-Antoinette, craignant

que le goût de son coiffeur se perdît s'il cessait de pratiquer son

état, voulut qu'il conservât sa clientèle, «ce qui, dit très-bien

madame Campan[270], multiplia les occasions de connaître les détails

de l'intérieur de la Reine et souvent de les dénaturer.» Quand

l'infortunée princesse, décidée à quitter la France, préparait la

fuite de Varennes, sa folle coquetterie survivait tellement aux

dangers de sa situation, aux angoisses endurées, aux humiliations

subies, qu'elle ne put se résoudre à se séparer de Léonard, serviteur

au reste fidèle et dévoué; elle le fit partir quelques heures avant

elle, sous la protection de de Choiseul[271].

Léonard ne revint pas à Paris avec sa souveraine; il émigra et alla

mettre ses talents au service des grandes dames russes. En France, le

temps des futilités était passé, et plus d'une des belles chevelures

qu'avait abandonnées Léonard devait être maniée pour la dernière fois

dans une prison et par un aide du bourreau.

ÉCLAIRCISSEMENTS

I

EXTRAIT DE LA _CIVILITÉ_ DE JEAN SULPICE,

_traduite en français par_ GUILLAUME DURAND, _en_ 1545[272].

[1483]

O enfant de bonne nature, devant que de t'exposer et bâiller mes

preceptes, je t'admoneste que tu ayes à les garder et que tu faces en

sorte que tousjours ils te soyent devant les yeux.

Ta robe soit nette et sans ordure.

N'aye point le visage ou les mains ordes.

Donne toy de garde que aucune morve ou roupie ne te sorte du nez et

y pende, comme ceste glace longue que l'on void pendre en hyver aux

chevrons et gouttières des maisons.

Tes ongles ne soyent point trop longs, ny pleins d'ordure.

Tes cheveux soyent bien peignez, et que ta perrucque[273] ne soit

pleine de plumes ou autre ordure.

Tes souliers soyent nets et non boueux ou fangeux.

Que ta langue ne soit point couverte d'ordure et immundicité accumulée

dessus.

Aye les dents nettes et sans rouille, c'est à dire sans matière jaulne

attachée contre, par faute de les nettoyer et mundifier souvent.

Estime qu'il est peu seant et peu honneste de soy grater la teste à

table; et prendre au col ou au doz poulx, ou puces, ou autre vermine,

et la tuer devant les gens; se grater, ou crever, ou percer sa

roigne[274] en quelque partie du corps qu'elle soit.

Si tu viens à te moucher, tu ne doibs prendre tel excrement avec les

doigts, mais les doibs recevoir dedans un mouchoir. Et si tu craches

ou tousses, il ne fault pas avaller ce que tu as desjà attraict en la

gorge, mais faut cracher en terre ou en un mouchoir ou serviette.

Si, par contrainte, tu es provoqué à roter, fay le avec le moindre son

de la bouche que faire se pourra, et tousjours en détournant la face.

Combien que nature te presse fort de peter ou vessir, il te faut du

tout efforcer de bien serrer les fesses et ne lascher rien de mauvais

goust. Et en ce, il se faut garder de suyvre l'opinion des stoïciens,

qui tenoient que les pets et les rots estoient permis et loysibles en

toutes compagnies et en toutes actions.

* * * * *

II

EXTRAIT DE LA _CIVILITÉ_ D'ÉRASME[275],

_traduite en français par_ PIERRE SALIAT _en_ 1537[276].

[1530]

_Des rencontres et entregent._—Si tu rencontres quelqu'un en ton

chemin, qui à cause de sa vieillesse soit venerable, ou pour sa

saincteté reverend, ou pour sa dignité grave, ou aultrement digne

d'honneur, sois souvenant de luy ceder, de te détourner et luy

faire voie, en descouvrant la teste reveremment et en ployant

aulcunement[277] le genoil.

Que l'enfant ne dise jamais ainsi: _Que ay-je affaire d'ung que je

ne cognois point? Que ay-je affaire d'ung qui ne me feit jamais

bien?_ Cest honneur n'est point faict à ung homme, non aux merites et

bienfaicts, mais à Dieu... Celluy qui previent à faire honneur à son

pareil ou à moindre que luy, il n'en est point pourtant fait moindre,

mais plus civil, et pour ce plus honnorable.

Il fault parler reveremment et en peu de parolles avec ses superieurs,

avec ses pareils amiablement et affablement. En parlant, la main

gauche doit tenir le bonnet, la droicte estant doulcement posée sur

le nombril; ou, ce qui est reputé plus honneste, le bonnet pendant

aux deux mains joinctes, les deux poulces apparoissans, couvrira le

dessoubs de la ceincture.

Tenir son livre ou son bonnet dessoubs son aisselle, c'est chose

rusticque.

Il fault que l'enfant ait une honte qui luy donne grace, non point qui

le rende estonné. Les yeulx doivent regarder celuy à qui tu parles,

mais posement et simplement, sans qu'ilz montrent rien de lascif ou de

meschant. Baisser la veue, ainsi que font les catoblepes[278], porte

soupson de maulvaise conscience. Regarder de travers semble d'un qui

veult mal. Tourner la face çà et là, c'est signe de legiereté. Il est

aussy laid de changer sa face en diverses sortes, tellement que tu

fronces puis le nez, puis le front, que tu haulses maintenant les

sourcils, maintenant tu remues les lèvres, et que la bouche soit puis

estendue, puis serrée.

Il est aussy laid de jecter les cheveulx en secouant la teste, de

toussir sans necessité, de cracher ou de gratter sa teste, fouiller

en ses oreilles, moucher son nez, applanir son visaige avec la main,

car cela semble d'ung qui torche sa honte; frotter le chaisnon du

col[279], serrer les espaules, laquelle chose nous voyons en d'aulcuns

italiens; nier en tournant la teste, ou en la hochant appeler

quelqu'un; et affin que je ne poursuyve tout, parler par signes,

encores qu'il siée bien quelque fois à l'homme, toutesfois il ne sied

point bien à l'enfant.

C'est chose laide de jouer des bras, faire singeries des doigts, se

bercer sur ses pieds, bref non point parler de la langue, mais de tout

le corps, qui est le propre des tourtereles ou des balaqueues[280], et

assez approchant des pies.

La voix soit doulce et posée, non haultaine qui appartient aux

paysans, ne si basse et si sombre qu'elle ne parvienne jusques aux

oreilles de cestuy à qui tu parles. Que le parler ne soit trop

hatif et allant devant la pensée, mais tout à loisir, et qu'il soit

entendible.

En parlant à quelqu'un, c'est civilité de repeter souvent son tiltre

honorable. Si tu ne sçays point les tiltres particuliers d'ung

chascun, tous gens savans vans te doivent estre maistres très

honorés, tous prestres et moynes pères reverends, tous tes semblables

frères et amys: bref tous hommes incogneus, seigneurs; toutes femmes

incongneues, dames.

C'est chose villeine et deshonneste d'ouyr ung jurement de la bouche

de l'enfant, soit par jeu ou à bon escient. Qu'est-il plus villain que

la coustume dont en d'aulcuns pays à chascun mot, mesmes les filles

jurent par le pain, par le vin, par la chandelle; bref, qu'est-il

qu'elles ne jurent?

Que l'enfant ne mesle point sa langue parmy paroles villeines,

et qu'il n'y preste point l'oreille, finablement à tout ce qui

se descouvre deshonestement aux yeulx des hommes, et se presente

indecentement à leurs oreilles. Si le cas requiert qu'il faille nommer

quelque membre honteux, il le fault signifier par ung desguisement

modeste.

Davantaige, s'il eschet quelque chose qui puisse faire mal au cueur

à l'escoutant, comme si quelqu'un parle d'ung vomissement, d'ung

retret[281] ou de merde[282], qu'il prie premièrement qu'il ne

desplaise aux oreilles.

S'il veult contredire à quelque chose, qu'il se garde de dire: _Vous

ne dictes point vray_, specialement s'il parle à personne eagée, mais

prie avant, qu'il ne luy desplaise, et dise: _Je l'ay aultrement

entendu d'ung tel._

Rompre le propos d'ung qui parle devant qu'il ait achevé, c'est chose

incivile.

Ne sois point fort curieux des affaires d'aultruy, et si tu as veu ou

entendu quelque chose, fais semblant que tu ne saiches point ce que tu

sçais.

Regarder du coing des yeulx les lettres qui ne te sont point offertes,

c'est chose peu civile. Si quelqu'un ouvre son coffre et escrin en ta

presence, retire toy; car il est plus incivil de regarder dedens, et

est encores plus d'en manier quelque chose.

Si tu apperçois qu'il survienne quelques propos secrets entre quelques

ungs, retire toy sans en faire semblant, et ne te mesle à tel propos

sans y estre appellé.

* * * * *

III

EXTRAIT DE LA _CIVILITÉ_ D'ÉRASME,

_imitée en français par_ C. CALVIAC _en_ 1560[283].

[1530]

Il faut que l'enfant tourne la face de costé quand il voudra cracher,

de peur qu'il ne crache sur personne, ou qu'il ne face mal au cueur

de ceux qui le verront cracher: pour laquelle raison il doit aussi

effacer ce qu'il a craché en mettant le pied dessus. Que s'il ne luy

est commode de se tourner ny de cracher en terre ou autre lieu propre

à cela, il pourra cracher dans son mouchoir plus tost que d'en avaler

l'ordure, car cela est vilain et ord.

Comme aussi de cracher ou de tousser à tous propos sans necessité,

mais aussi par une mauvaise coustume; cela est propre aux menteurs,

qui en parlant songent ce qu'ilz doibvent dire. Toutefois à aucuns

cela sert de cherche-memoire, car en ce faisant, ilz pensent mieux à

ce qu'ilz doivent dire, combien qu'en nulle sorte cela n'est point

honeste.

Il est fort vilain de s'accoustumer à roter, veu que mesme quand cela

advient par inadvertance, peut estre tenu pour autre.

S'il advient que l'enfant veuille tousser par necessité, qu'il se

tourne en arrière la face, et qu'il se garde que ce ne soit sur la

face d'autruy, ou sur la viande s'il est à table.

Le vomir, peter, roter et faire telles ordures, quoy que les autres

en jugent, il me semble que se doyvent faire si secretement, si on y

est contrainct, que personne n'en oye rien, ou pour bien faire s'en

abstenir du tout.

Il faut que les dens soyent nettes et blanches. Que si il demeure

quelque chose entr'elles après le repas, il les faut nettoyer avec un

cure-dens de boys propre à cela, ou bien avec un des petits os de ceux

qu'on tire des ergotz des chappons. Et non point avec le cousteau ou

avec les ongles, comme les chiens, ne avec la serviette.

Il faut que tous les matins l'enfant lave sa bouche et ses yeux avec

de l'eau fraische et nette, et qu'il se peigne en menant le peigne du

devant en arrière de la teste, pour tousjours renvoyer en derrière les

humeurs qui descendent sur les yeux et le visage.

Il faut que les cheveux d'un enfant ne viennent jamais si grans qu'ilz

luy tombent jusques aux yeux et aux espaules. Et ne les doit point

secouer en hochant sa teste, car cela appartient aux chevaux qui se

pompent. Il ne se doit point grater la teste ne le reste du corps avec

ses ongles, car cela est vilain et ord, et principalement s'il le fait

par accoustumance plus que par nécessité.

_Du corps et de sa contenance._—L'enfant ne doyt point baisser la

teste entre les deux espaules, car c'est signe de paresse; ne se

renverser aussi, car c'est signe d'arrogance. Mais se doyt tenir

droict et sans effort, car cela ha bonne grâce. Et ne faut point aussi

que sa teste penche d'un costé ne d'un autre dessus son corps, à la

mode des hypocrites, si ce n'est que le propos ou chose semblable

requiert telles contenances à gester.

Il faut que l'enfant tienne ses espaules avec un juste contrepoix,

sans en hausser l'une et baisser l'autre sans aucune modestie ny

honesteté.

Il n'est guière bien seant à un jeune enfant de tenir les bras au sein

ny en croix l'un sur l'autre, car c'est signe de paresse; ne de les

tenir derrière le dos, car cela donne à penser qu'il soyt ou larron

ou paresseux, ou tenant quelque chose en la main qu'il ne veut point

qu'on voye.

Aucuns trouvent beau de tenir une main au costé et présenter le coude

à costé, à la mode des souldats, mais cela n'est point bienséant à un

enfant.

Il est fort honeste à un petit enfant de ne manier point ses parties

honteuses, mesme quand la necessité le requerra et qu'il sera seul,

qu'avec honte et comme vergogne: car cela denote grande pudicité et

honesteté. Et quand il luy faut qu'il rende son urine, il se doict

separer et tirer à part que nul ne le voye, et pour le moins faut

qu'il y procede le plus secretement et modestement qu'il pourra, sans

toutes fois la retenir si longtemps que cela luy puisse engendrer la

pierre.

Il faut que quand l'enfant sera assis qu'il tienne ses genoux joinctz

et les pieds aussi, non point ouvers et estallés, car cela n'est point

modeste. Et quand il sera droyt, il luy sera bien seant de les tenir

moyennement ouvers. Il n'est point honeste qu'estant assis il tienne

l'un genoux sur l'autre et les jambes en croix; ne qu'estant debout il

tienne ses jambes serrées et les bras croysés, car c'est le propre de

ceux qui sont pensifs.

Il ne fault point que l'enfant bransle les jambes estant assis,

comme les folz; ne qu'il face un tas de frectillemens des mains, qui

demonstrent que l'entendement est peu sain et entier.

Il y a plusieurs façons de faire la reverence, selon les pays où on se

trouve et les coustumes d'iceux. Mais les Françoys ployent seulement

le genouil droyt, se tenant autrement plus droyctz que enclinés, avec

un doux contournement et mouvement du corps; et estant le bonet de

la main droyte, le tenant ouvert par le devant, l'obeissent au mesme

costé droyt.

Après, s'il fault faire plusieurs reverences tenant tousjours bas le

bonet, dessous la jambe droicte font la rentrance de la gauche en la

mesme sorte qu'ilz ont faict de la droicte, et ainsi de l'une puis de

l'autre, autant qu'il en sera de besoin, et selon que le personnage à

qui on adressera et le propos ou recueil le requerrent.

Il fault que l'alleure de l'enfant soit asseurée droitte et par pas

de mediocre grandeur, et non point comme rompue et feinte, car c'est

le propre des gens effeminés et de nul courage; ne trop hastée, comme

celle des gens furieux ou impatiens; ne bersante ou chancellante

d'un costé ou d'autre, car cela donne à penser qu'on soit verollé ou

infecté de quelque telle maladie; ne par des grans pas, qui signifient

prodigalité et arrogance; ne par trop petis, qui signifient avarice et

chifeté; mais mediocres, ou de mesme, poursuivie tousjours d'un mesme

train.

* * * * *

IV

EXTRAIT DE LA _CIVILITÉ_ D'ÉRASME,

_traduite en français par_ CLAUDE HARDY _en_ 1613[284].

[1530]

La vie privée d'autrefois; Arts et métiers, modes, moeurs, usages des parisiens du XIIe au XVIIIe siècle. Les soins de toilette; Le savoir-vivre · 第 5 / 10 段