Il y avait encore, à l'usage du grand monde, une troisième catégorie

de bains. Maisons meublées fort suspectes, endroits de luxe et de

débauche, le bain n'y figurait le plus souvent que comme accessoire.

L'hôtel de Zamet, devenu hôtel de Lesdiguières, dans la rue de la

Cerisaie, avait eu cette destination sous Henri IV, qui le fréquentait

si assidûment qu'on l'appelait sa «maison des menus plaisirs» et

son «palais d'amour[218]». On se rendait chez le baigneur, dit M.

Walckenaer[219], «par différents motifs; c'était la que l'on prenait

les meilleurs bains, les bains épilatoires, les bains mêlés de

parfums et de cosmétiques. La maison était pourvue d'un grand nombre

de domestiques soumis, réservés, discrets, adroits. On s'y enfermait

la veille d'un départ[220] ou le jour même d'un retour, afin de se

préparer aux fatigues que l'on alloit éprouver, ou pour se remettre

de celles qu'on avoit essuyées. Voulait-on disparaître un instant du

monde, fuir les importuns et les ennuyeux, échapper à l'œil curieux

de ses gens, on allait chez le baigneur. On s'y trouvait chez soi,

on était servi, choyé, on s'y procurait toutes les jouissances qui

caractérisent le luxe et la dépravation d'une grande ville. Le maître

de l'établissement et tous ceux qui étaient sous ses ordres devinaient

à vos gestes, à vos regards, si vous vouliez garder l'incognito;

et tous ceux qui vous servaient et dont vous étiez le mieux connu

paraissaient ignorer jusqu'à votre nom.»

Dans la _Coquette_, comédie jouée vers 1720, Baron nous montre le

conseiller Durcet sortant de l'audience et venant, encore en robe,

voir Cidalise. Marton, suivante de la belle, l'accueille par ces mots:

«Monsieur ne seroit pas de ces gens qui, au retour d'un voyage, vont

descendre chez le baigneur pour ne pas dégoûter leur maîtresse[221]?»

Prud'homme fonda une maison de ce genre qui devint surtout à la mode

sous son successeur La Vienne. Saint-Simon[222] raconte que «le Roi,

du temps de ses amours, s'alloit baigner et parfumer chez lui... On

prétendoit, ajoute-t-il, que le Roi, qui n'avoit pas de quoi fournir

à ce qu'il désiroit, avait trouvé chez La Vienne des confortatifs

qui l'avoient rendu plus content de lui-même.» Louis XIV se montra

reconnaissant: le père de La Vienne devint, après Prud'homme, son

premier barbier, et La Vienne fut nommé premier valet de chambre[223].

Le Roi n'en avait pas moins encore huit barbiers servant par quartier.

Leurs fonctions étaient «de peigner le Roy, tant le matin qu'à son

coucher, luy faire le poil, et l'essuyer aux bains et étuves, et après

qu'il a joué à la paume[224].»

L'établissement de Prud'homme était situé rue Neuve-Montmartre. On en

trouvait d'autres, célèbres aussi, rue Richelieu, rue d'Orléans, rue

Vieille-du-Temple et rue des Marmouzets[225].

Les bourgeois qui voulaient prendre des bains à domicile pouvaient

louer, moyennant vingt sous par jour, une baignoire en cuivre chez

un chaudronnier, ou moyennant dix sous par jour une baignoire de bois

chez un tonnelier[226]. L'eau était chauffée à la bouilloire; il y

avait donc intérêt à construire des baignoires qui n'en exigeassent

pas un trop grand volume. Celles de cuivre représentaient le plus

souvent un sabot à tige élevée, disposition aussi économique

qu'incommode, car le corps y était presque moulé, et l'on dépensait

ainsi moitié moins de liquide qu'en employant un cuvier oblong. La

baignoire dans laquelle fut assassiné Marat, et qui vient d'être

acquise par le musée Grévin, est un sabot de ce genre. Les grands

seigneurs avaient dans leur hôtel des salles de bain fort luxueuses,

où les baignoires affectaient la forme de canapés, de chaises longues,

de lits de repos, etc. Il paraît qu'on s'y baignait parfois de

compagnie, puisqu'il existait au château de Genlis une baignoire assez

vaste pour contenir quatre personnes[227].

Au dix-huitième siècle, les dames recevaient volontiers leurs

visiteurs, femmes ou hommes, pendant qu'elles étaient au bain. Dans

ces circonstances, on avait soin de blanchir l'eau soit avec «une

pinte ou deux de lait[228], soit avec de l'essence: c'est ce que

l'on appelait un _bain de lait_.» M. le comte de Reiset possède une

baignoire Louis XVI, munie d'un couvercle canné qui empêchait de voir

la personne dans son bain, tout en permettant l'évaporation[229]. Le

jour même du retour de Varennes, la Reine dictait à un des huissiers

de sa chambre une lettre destinée à madame Campan, et qui commence

ainsi: «Je vous fais écrire de mon bain, où je viens de me mettre

pour soulager au moins mes forces physiques[230].» Marie-Antoinette,

élevée dans les sévères principes de la cour de Vienne, se baignait

vêtue d'une longue robe de flanelle boutonnée jusqu'au cou, et

tandis que ses deux baigneuses l'aidaient à sortir du bain, elle

exigeait que l'on tînt devant elle un drap destiné à la cacher à ses

femmes[231]. Il ne faut pas oublier qu'à cette époque, les grandes

dames en agissaient souvent encore avec leurs gens comme les

Romaines vis-à-vis de leurs esclaves, et regardaient un valet comme

un animal en présence duquel la plus craintive pudeur pouvait tout se

permettre[232].

Les Parisiens amateurs de bains froids les prenaient dans la Seine,

sans se préoccuper des exhibitions dont ils gratifiaient les riverains

et les passants. Une chanson[233] de Coulange nous a décrit l'effroi

de la Précieuse qui passe en carrosse, par un chaud jour d'été, près

de la porte Saint-Bernard:

Quel spectacle indécent se présente à mes yeux!

Des hommes vraiment nuds au bord de la rivière

Me font évanouir! Ah! de grâce, ma chère,

Évitons cet objet affreux;

Allons, viste, cocher, retournons à la ville.

Il y avait aussi au dix-septième siècle des piscines où les femmes, à

qui «il n'est point permis de se baigner dans la rivière», pouvaient

aller se plonger dans l'eau froide. Le recueil des _Caquets de

l'accouchée_[234] nous en fournit la preuve. Le soleil «estant au

signe du Cancre, je me résolus, avec quelques-unes de mes voisines,

d'aller aux étuves pour me rafraîchir.... Comme je fus arrivée aux

baings où d'ordinaire nous avons coustume entre nous autres de

rafraîchir, je me trouvay au milieu d'une bonne et agréable compagnie

de bourgeoises et dames de Paris qui estoient venues au mesme lieu

pour ce subject.»

Au siècle suivant, nous trouvons des bains froids installés sur la

Seine:

A la Râpée;

Près de l'archevêché;

Quai des Morfondus, aujourd'hui quai de l'Horloge;

Port Saint-Nicolas, en face de la rue des Poulies;

Quai des Quatre-Nations, aujourd'hui quai Conti;

Près de la barrière des Invalides[235].

Ces bains, entièrement recouverts d'une toile, avaient douze toises de

long sur deux de large. Ils étaient formés par une vingtaine de pieux

enfoncés dans la rivière, et que des planches reliaient ensemble. On

y descendait au moyen d'une échelle attachée à un bateau dans lequel

les baigneurs se déshabillaient et laissaient leurs vêtements. Le prix

du bain était de trois sous. Le linge se payait à part: un sou pour

une serviette du côté des hommes, trois sous pour une chemise du côté

des femmes.

Ce n'était pas précisément là que se donnaient les rendez-vous de

noble compagnie. Pour celle-ci, des bateliers avaient établi dans la

rivière, au-dessus et au-dessous de Paris, de petites cabanes appelées

_gores_. Elles se composaient de quatre pieux ombragés par une toile;

un autre pieu planté au milieu permettait de se soutenir sur l'eau.

«Les dames, dit le _Journal du citoyen_[236], sont conduites et

descendues dans ces gores, sûrement, commodément et secrettement. Les

femmes de mariniers conduisent les baigneuses. On fait marché de gré

à gré pour se faire conduire. Il en coûte communément vingt-quatre ou

trente sols par heure du loyer d'un bateau.»

Cette façon de se baigner sans bouger inspira, vers 1781, une idée

assez étrange à un sieur Turquin. Sur le petit bras du fleuve, près

du pont de la Tournelle, il plaça dans un bateau plusieurs baignoires

maintenues par un plancher à une certaine profondeur; leurs parois

étaient percées de trous qui permettaient au courant de les traverser

et d'y renouveler l'eau sans cesse. Chaque baignoire, installée dans

un cabinet, était assez grande pour recevoir jusqu'à trois personnes.

Cet établissement, qui subsistait encore en 1787[237] reçut le nom de

_Bains chinois_. Le succès qu'il obtint décida Turquin à en ouvrir un

autre où les baignoires disparurent, où l'on ne put se montrer sans

caleçon, et où l'on disposa des cabines pour se déshabiller. Turquin

fut ainsi le véritable créateur des écoles de natation telles que nous

les voyons organisées aujourd'hui. La première, située près des Bains

chinois, fut inaugurée le 16 juillet 1785, en présence de plusieurs

membres du corps municipal, de l'Académie des sciences et de la

Société de médecine[238]. Turquin ne tarda pas à établir une seconde

école de ce genre à la pointe de l'île Saint-Louis; puis une troisième

au-dessous du Pont-Royal[239], sur l'emplacement qu'occupe

aujourd'hui l'embarcadère du _Touriste_.

[Illustration: BAINS ÉTABLIS SUR LA SEINE PAR POITEVIN EN 1761.

D'après l'_Encyclopédie méthodique_.]

Paris ne comptait encore qu'une dizaine de bains chauds, possédant

chacun de douze à quinze baignoires, quand un sieur Poitevin imagina

d'en établir un sur la Seine même. Ce projet, patronné par la

municipalité, reçut sa réalisation en 1761. Le bateau organisé par

Poitevin fut amarré près du Pont-Royal, en face des Tuileries. Long de

cent quarante et un pieds et large de vingt-huit, il était divisé en

deux étages. Un côté était réservé aux femmes. Les cabinets ouvraient

sur un couloir central, et l'eau, puisée dans le fleuve par deux

pompes à bras, était filtrée avant d'arriver aux baignoires[240].

Un autre bateau, appartenant au même propriétaire, et disposé de la

même façon bien qu'il n'eût qu'un rez-de-chaussée, stationnait pendant

l'été à l'extrémité de l'île Saint-Louis, au bas du quai d'Anjou.

Poitevin eut pour successeur un sieur Guignard, qui finit par diriger

plusieurs établissements de ce genre. Dans un d'entre eux, situé à

l'angle du Pont-Royal et du quai d'Orsay, les pauvres étaient reçus

gratuitement sur un certificat du médecin ou du curé de leur paroisse.

Des bains plus complets occupaient une maison qui faisait le coin de

la rue de Bellechasse et du quai. Outre des bains de vapeur et des

douches, on y trouvait une vaste piscine dans laquelle on pouvait se

livrer à la natation. Les prix étaient ainsi fixés:

Bain simple 3 livres.

— — par abonnement 2 —

— russe 7 — 4 sols.

— dépilatoire et de propreté 12 —

Douche composée 12 —

— simple 9 —

— ascendante 3 —

Les anciens bains du dix-septième siècle, où l'on venait ordinairement

chercher tout autre chose que de l'eau, étaient représentés par

l'_Hôtel des Bains de S. A. R. Mgr le duc d'Orléans_, situé au

Palais-Royal, et dont l'entrée était rue de Valois. On y trouvait «des

appartemens garnis, propres à recevoir des personnes de la première

distinction[241].»

Tous les établissements de bains chauds étaient tenus par des maîtres

barbiers-perruquiers-baigneurs-étuvistes, dont la corporation

avait pris d'autant plus d'importance que la communauté des

barbiers-chirurgiens disparaissait peu à peu. Mais une redoutable

concurrence vint troubler la quiétude dans laquelle ils vivaient.

Dès le quinzième siècle, il y avait eu des coiffeuses pour les femmes.

On les trouve nommées _atourneresses_, _atourneuses_, _achemeresses_,

etc., elles n'étaient guère employées d'ailleurs que dans les

grandes occasions: bals, mariages, etc. Le soin des chevelures

féminines restait donc en général réservé aux chambrières, et les

barbiers-chirurgiens n'avaient jamais élevé aucune prétention à cet

égard. Un homme de génie en son genre, le sieur Champagne, créa cette

spécialité. «Ce faquin, dit Tallemant des Réaux[242], par son adresse

à coiffer et à se faire valoir, se faisoit rechercher et caresser de

toutes les femmes. Leur foiblesse le rendit si insupportable, qu'il

leur disoit tous les jours cent insolences: il en a laissé telles

à demy coiffées; à d'autres, après avoir fait un costé, il disoit

qu'il n'acheveroit pas si elles ne le baisoient; quelquefois il s'en

alloit, et disoit qu'il ne reviendroit pas si on ne faisoit retirer

un tel qui luy desplaisoit, et qu'il ne pouvoit rien faire devant ce

visage-là. J'ay oüy dire qu'il dit à une femme qui avoit un gros nez:

«Voys-tu, de quelque façon que je te coiffe, tu ne seras jamais bien

tant que tu auras ce nez-là.» Avec tout cela, elles le couroient, et

il a gaigné du bien passablement; car, comme il n'est pas sot, il n'a

pas voulu prendre d'argent, de sorte que les présens qu'on luy faisoit

luy valoient beaucoup. Lorsqu'il coiffoit une dame, il disoit ce que

telle et telle luy avoit donné, et quand il n'estoit pas satisfait,

il adjoustoit: «Elle a beau m'envoyer quérir, elle ne m'y tient

plus.» L'idiote qui entendoit cela, trembloit de peur qu'il ne lui en

fist autant, et luy donnoit deux fois plus qu'elle n'eust fait. Avec

cela, il estoit mesdisant comme le diable; il n'y avoit personne à sa

fantaisie. De Pologne, il alla en Suède, et revint icy avec la reyne

Christine.»

Ce singulier personnage eut une fin tragique. Il fut assassiné au

cours d'un voyage, et Loret raconta cet événement tout au long dans sa

gazette rimée:

Un bruit venant de la campagne

Nous apprend que le sieur Champagne,

Que deux ou trois Reynes du Nord

Estimoient et cherissoient fort,

Et qui d'estre de luy coiffées

Faisoient autrefois des trophées,

Dans un rencontre inopiné

Fut l'autre jour assassiné,

Entre, dit-on, Vienne et Grasse,

Par cette detestable race

Que l'on appelle des bandits,

Gens sanguinaires, gens maudits[243].

Champagne n'eut pas aussitôt de successeur digne de lui[244], mais

les dames continuèrent à rechercher des mains plus habiles que celles

de leurs femmes de chambre, et l'industrie des _Coiffeurs de dames_

et des _Coiffeuses_ fut fondée. Madame de Sévigné a transmis à la

postérité le nom de la Martin, qui inventa la coiffure _hurluberlu_

ou _hurlupée_, dite aujourd'hui coiffure _à la Maintenon_, parce que

c'est celle que porte la grande favorite sur ses premiers portraits.

Cette mode date de 1671. Le 18 mars, madame de Sévigné écrit à sa

fille de s'en garder; elle lui déclare que «c'est la plus ridicule

chose qu'on puisse s'imaginer», et la supplie de rester fidèle à la

jolie coiffure que sa femme de chambre Montgobert fait si bien[245].

Quinze jours après, la cour a adopté la nouvelle coiffure, et dès

lors madame de Sévigné en raffole. Elle mande aussitôt à sa fille

que, frisée ainsi, elle sera «comme un ange», et que décidément «la

coiffure que fait Montgobert n'est plus supportable[246]».

Le _Livre commode pour 1692_ cite parmi «les coiffeuses fort

employées, mesdemoiselles Canilliat, place du Palais-Royal; Poitier,

près les Quinze-Vingts; le Brun, au Palais; de Gomberville, rue des

Bons-Enfans; et d'Angerville, devant le Palais-Royal[247]».

Depuis le règne de Louis XV, les coiffeurs l'emportèrent sur les

coiffeuses. Frison fut mis à la mode par la marquise de Prie;

Dagé, coiffeur de madame de Châteauroux et de madame de Pompadour,

avait équipage; Larseneur était le confident de Mesdames, filles

du Roi[248]; Legros[249] publiait _L'art de la coëffure des dames

françoises_, qui eut trois éditions en trois ans, et fut suivi de

plusieurs suppléments.

On trouve dans ces volumes de curieux spécimens de coiffures, précédés

d'avertissements dans lesquels l'auteur étale naïvement sa bouffonne

vanité. Il s'exprime ainsi en tête de son deuxième supplément, imprimé

en 1769: «J'avois autrefois pour passion la pêche, la chasse, la

cuisine[250], et courir les armées, tant en Flandres qu'en Allemagne,

changeant souvent d'état, et remarquant toujours le bon d'avec le

mauvais, faisant ma cour aux vieillards de tout état, afin qu'ils me

racontassent ce qu'ils sçavoient de leurs anciens temps. Voilà la

seule étude que j'ai faite pour acquérir de l'expérience et connoître

à peu près l'esprit et le caractère des hommes. Il s'agissoit donc de

connoître un peu celui des Dames, chose bien difficile, qui m'a causé

bien de l'embarras, ne sçachant comment m'y prendre. Enfin, le moyen

le plus juste selon moi étoit de me mettre Coëffeur, talent où il faut

sçavoir se taire et parler, être sage et honnête, tout voir et ne rien

dire, et avec ces bonnes qualités et l'art de la coëffure, on est bien

reçu des Dames en tout pays. La coëffure des Dames m'a causé bien des

tourmens; il n'y a que moi qui sçais la peine qu'elle m'a donnée. Ce

n'est point l'argent qui m'a engagé à suivre cet état au milieu d'un

champ rempli d'épines pour moi, mais c'est l'ambition et le zèle que

j'ai de prouver aux Dames que tant que le monde subsistera, elles

porteront de mes coëffures. C'est avec preuve que je ne ressemble

point à bien des coëffeurs et perruquiers, qui étalent leurs talents

avec leur langue, mais moi c'est avec mes doigts que je fais voir à

tout le monde ce que je sçais. Malgré la contrariété, tant que je

vivrai je donnerai toujours des preuves que je serai le premier de mon

état pour la coëffure des Dames en tous genres, comme on le verra par

mon livre...»

Legros eut la prétention de fonder une académie de coiffure, et il y

réussit à peu près. Il avait des _prêteuses de tête_ qui permettaient

à ses élèves d'étudier sur nature et de reproduire les estampes

publiées par lui. L'élève parvenu à copier les onze premiers modèles,

recevait un certificat portant le cachet dit _de l'étoile_. Pour

obtenir le cachet de l'étoile et celui des _trois croissants de la

lune_, il fallait avoir imité exactement les vingt-huit premières

estampes. Quant à l'habile homme qui reconstituait sur le vif

trente-huit planches, son certificat portait à la fois le cachet de

l'étoile, celui des trois croissants et le _grand cachet du soleil_;

en outre, on le proclamait «maître professeur et académicien de l'art

de la coëffure des Dames».

[Illustration]

Legros ne se dissimule pas que son mérite et sa gloire lui ont créé

bien des ennemis. «Il y aura peut-être, dit-il, des personnes qui

trouveront mauvais que mon livre ait pour titre _L'art de la coëffure

des Dames_, et mes classes le nom d'_Académie_. En voici la raison: la

coëffure des Dames est devenu un Art pour moi, parce que j'ai composé

et fait les plans de toutes mes Coëffures, et que voilà le quatrième

goût que je change depuis neuf ans, que j'ai coëffé les Dames de

cinquante-deux sortes de goûts différents, et que je leur ai fait

avec des cheveux faux trois cents pièces d'ouvrages tous différens

pour leurs coëffures... Puisque je suis le seul dans le monde qui ai

poussé la coëffure des Dames à son dernier degré, et qui ai fait tant

d'ouvrages en cheveux imitant le naturel, ce que personne ne s'était

jamais avisé de faire, ainsi que le traité des cheveux naturels qui

n'a jamais paru, je crois qu'il m'est bien permis de me dire le

premier des Artistes pour la Coëffure des Dames.»

Tant de soins ne furent pas perdus. Legros nous apprend qu'il reçut

«les applaudissemens des Reines et Princesses de toutes les Cours et

de toutes les Dames en général.»

Mais ce succès et celui qu'obtinrent ses nombreux confrères,

suscitèrent aux coiffeurs de femmes, dont le nombre s'élevait alors

à douze cents, des jalousies et des haines. La corporation des

barbiers-perruquiers leur intenta des procès; ces derniers soutenaient

avec raison qu'ils avaient seuls le droit de vendre des cheveux, et

il était prouvé que les coiffeurs fournissaient des chignons à leurs

clientes. L'avocat des coiffeurs publia en faveur de ceux-ci un

factum fort gai[251] qui, écrit Bachaumont le 8 janvier 1769, «se

trouve également sur les bureaux poudreux des gens de loix et sur les

toilettes élégantes des femmes[252].»

L'auteur s'efforce de prouver que ses clients sont, non pas des

artisans, mais des artistes dont la profession doit rester libre: «Par

les talents qui nous sont propres, leur fait-il dire, nous donnons

des grâces nouvelles à la beauté que chante le poëte. C'est souvent

d'après nous que le peintre et le statuaire la représentent; et si la

chevelure de Bérénice a été mise au rang des astres, qui nous dira

que pour parvenir à ce haut degré de gloire elle n'a pas eu besoin

de notre secours?... Un front plus ou moins grand, un visage plus ou

moins rond demandent des traitements bien différents: partout il faut

embellir la nature ou réparer ses disgrâces. Il convient encore de

concilier avec le ton de chair la couleur sous laquelle l'accommodage

doit être présenté. C'est ici l'art du peintre; il faut connaître

les nuances, l'usage du clair-obscur et la distribution des ombres

pour donner plus de vie au teint et plus d'expression aux grâces.

Quelquefois la blancheur de la peau sera relevée par la teinte

rembrunie de la chevelure, et l'éclat trop vif de la blonde sera

modéré par la couleur cendrée dont nous revêtirons ses cheveux.» Notre

art, ajoutent-ils, ne se borne pas à disposer avec goût les cheveux et

les boucles; nous avons aussi la mission de placer les diamants, les

croissants, les aigrettes; notre habileté assure et étend sans cesse

l'empire de la beauté. Les coiffeurs ne se dissimulent point qu'on les

accuse d'encourager le luxe et la coquetterie; mais leur appartient-il

de s'ériger en censeurs des mœurs et de réformer leur siècle? «Ce

n'est pas à nous de juger si les mœurs de Sparte étoient préférables à

celles d'Athènes, et si la bergère qui se mire dans la fontaine, met

quelques fleurs dans ses cheveux et se pare de ses grâces naturelles,

mérite plus d'hommage que de brillantes citoyennes qui usent de tous

les raffinemens de la parure... Il faut prendre le siècle dans l'état

où il est; c'est au ton des mœurs actuelles que nous devons notre

existence, et tant qu'elles subsisteront, nous devons subsister avec

elles.» Cet éloquent plaidoyer ne désarma point les magistrats. Deux

arrêts, rendus le 27 juillet 1768 et le 7 janvier 1769, enjoignirent

aux coiffeurs de se faire inscrire dans la corporation des barbiers;

ils résistèrent longtemps, et ne se soumirent définitivement que

sous Louis XVI. Au mois de septembre 1777, celui-ci créa six cents

coiffeurs de femmes, qui payèrent leur privilége six cents livres

et furent agrégés à la corporation des barbiers[253]. L'_Almanach

Dauphin_[254] mentionne alors parmi les coiffeurs en vogue: la veuve

de Legros, établie rue Saint-Honoré, en face de la rue de l'Arbre-Sec;

Frédérik, rue Thibautodé, qui «tient école de coëffure, place des

femmes et valets de chambre coëffeurs, et fournit un rouge de Portugal

accrédité par la finesse et la douceur de ses nuances»; Audis, quai

de l'École, qui «tient assortiment d'ouvrages méchaniques en cheveux,

pour faciliter aux dames la commodité de se coëffer elles-mêmes et

de varier en un instant leur coëffure;» madame Desmares, au coin de

la rue Saint-Louis du Louvre, coiffait «avec beaucoup de goût et de

légèreté»; enfin, Durand, dit Legoût, logé quai de la Ferraille,

vendait «toutes sortes de postiches de différens genres, tocques

montées en fil de laiton, peignes garnis de cheveux, et généralement

tout ce qui concerne le talent de la coëffure».

Legros n'avait pas donné de nom aux créations de son génie; ses émules

furent moins modestes, et les recueils du temps nous signalent les

coiffures suivantes parmi celles qui se partagèrent, de 1770 à 1780,

la faveur des plus folles têtes:

_A la Henri IV._

_A la Minerve._

_A la Sylphide._

_A la Harpie._

_A la Diane._

_A la Corne d'abondance._

_A la Glaneuse._

_Au Levant._

_A la Frivolité._

_Au Caprice._

_Au Haut rang._

_A la Daphné ou la Demi-conquête._

_A la Conquête assurée._

_Le Papillon constant._

_Le Lever de la Reine ou le Triomphe de l'aurore._

_Le Témoin discret._

_La Sapho moderne._

_En Bandeau d'amour._

_Au Hérisson._

_Au Demi-hérisson._

_Au Hérisson à crochets._

_Au Chien couchant ou au Mystère._

_A la Zodiacale._

_A la Bourgeoise._

_A la Colombe._

_A la Conseillère._

_En Crochets._

_A l'Ingénue._

_A la Cérès._

_A la Recherche._

_A la Modestie._

_A la Distinction._

_A la Candeur._

_Au Parterre galant._

_A la Janot._

_A la Pierrot._

_En Échelle._

_En Rouleaux._

_Au Croissant._

_Au Vol d'amour._

_En Corbeille._

_A la Flore._

_Au Parc anglais._

_A l'Anglaise._

_A l'Irlandaise._

_A l'Espagnole._

_A la Circassienne moderne._

_A la Turque._

_A la Grecque._

_A la Persane._

_A la Phrygienne._

_En Baigneuse._

_En Gondole._

_En Moulin à vent._

_Au Cerf-volant._

_Sans redoute._

_A l'Espoir._

_A la Nation._

_Aux Charmes de la liberté[255]. Etc., etc._

[Illustration: COIFFURE FANTAISIE.

COIFFURE EN BANDEAU D'AMOUR.]

Je ne cite ici, bien entendu, que les coiffures. Je triplerais cette

liste si je voulais y comprendre les noms donnés pendant la même

période aux bonnets et aux chapeaux.

La vie privée d'autrefois; Arts et métiers, modes, moeurs, usages des parisiens du XIIe au XVIIIe siècle. Les soins de toilette; Le savoir-vivre · 第 4 / 10 段