Dans un carrosse, la place la plus honorable était celle du fond;

puis, par ordre: le fond à gauche, le devant à droite, le devant à

gauche.

Si étant en carrosse vous rencontriez un enterrement, un prince,

un légat, votre cocher devait s'arrêter et vous étiez tenu de vous

découvrir. Si le Saint-Sacrement venait à passer, vous deviez

descendre de voiture et vous agenouiller par terre.

Je réserve pour d'autres notices ce qui est relatif aux actes de

l'état civil, aux repas, aux parfums, aux gants, aux siéges, aux

formules de politesse à la fin des lettres, etc., etc. Quand on avait

appris cela et quelques autres petites choses, on avait le droit de

se dire _honnête homme_. Un honnête homme alors, c'était un homme

poli, bien élevé, de bonnes manières, possédant les qualités et les

connaissances nécessaires pour figurer dans la haute société et pour

s'y rendre agréable. L'académicien Nicolas Faret a publié un petit

volume assez curieux qui a pour titre: _L'honneste homme ou l'art de

plaire à la cour_[151]. Antoine de Courtin, dans un _Traité du point

d'honneur et de ses règles_[152], ne fait pas grande différence entre

l'honnête homme et l'homme d'honneur. Enfin Hamilton, voulant peindre

un gentilhomme accompli, lui fait dire: «Tu sais que je suis le plus

adroit homme de France; j'eus bientôt appris tout ce qu'on y montre;

et, chemin faisant, j'appris encore ce qui perfectionne la jeunesse

et rend honnête homme, car j'appris encore toutes sortes de jeux aux

cartes et aux dés[153].»

Mais nous voici bien loin des perruques. Rappelons que la

Révolution eut la gloire de détrôner cette mode ridicule. Encore

lui résista-t-elle longtemps. Les vieillards, que l'usage des faux

cheveux avait rendus chauves, s'obstinèrent surtout dans les vieilles

coutumes, et la jeunesse les qualifia fort impertinemment de _têtes à

perruque_.

On ne sait quelle est la Parisienne au teint bruni qui eut la

première l'idée de se coller sur la figure des petits morceaux de

taffetas noir; mais je suis assez fier d'avoir retrouvé dans un livre

peu connu l'origine de cette coutume. A la fin du seizième siècle, on

soignait les maux de dents en appliquant sur les tempes de mignons

emplâtres étendus sur du taffetas ou du velours[154]. Il ne fallut

pas longtemps à une coquette pour remarquer que ces taches noires

faisaient ressortir la blancheur de sa peau, et que si le remède

était inefficace contre l'odontalgie, il jouissait d'une vertu bien

autrement précieuse, celle de donner de l'éclat au visage le plus

fané. Les _mouches_ firent ainsi leur entrée dans le monde, réunirent

tous les suffrages, et triomphèrent des obstacles suscités contre

elles par de sévères confesseurs et par des moralistes ennemis de la

beauté.

Sous Henri IV, toutes les femmes en portaient[155], même à l'église,

car on lit dans un couplet satirique du temps:

Portez-en à l'œil, à la temple[156],

Ayez-en le front chamarré,

Et, sans craindre votre curé,

Portez-en jusque dans le temple[157].

L'austère Fitelieu s'en indigne, et déclare aux coquettes qui

se couvrent de mouches «qu'il y en a bien davantage dans leurs

cervelles[158].» Les hommes pouvaient prendre leur part de ce

compliment, puisque les _Loix de la galanterie_ permettent aux

«galands de la meilleure mine de porter des mouches rondes et

longues, ou bien l'emplastre noire assez grande sur la temple, ce

que l'on appelle l'enseigne du mal de dents[159]». La mode finit par

gagner jusqu'au clergé: une mazarinade, écrite en 1649, menace de

la colère de Dieu «les abbés frisez, poudrez, le visage couvert de

mouches[160].» Parmi les lots de la _Loterie d'amour_, publiée vers

1654, figure «un traité excellent de la situation des mouches sur le

visage des dames; avec des observations exactes de leur grandeur et de

leur figure, selon les lieux où elles sont placées[161].»

On portait des mouches même dans les couvents. Madame de Mazarin,

plaidant en séparation, s'était réfugiée chez les religieuses de

Sainte-Marie, dans la rue Saint-Antoine. Son mari étant venu lui

rendre visite, elle le reçut avec le visage couvert de mouches. Le

duc, élevé dans les bons principes, déclara «qu'il ne lui parleroit

point qu'elle ne les ôtât»; et la bonne petite femme ajoute: «Jamais

homme ne demanda les choses avec une hauteur plus propre à les

faire refuser, surtout quand il croyoit que la conscience y étoit

intéressée, comme en cette occasion; et ce fut aussi ce qui me fit

obstiner à demeurer comme j'étois, pour lui faire bien voir que ce

n'étoit ni mon intention ni ma croyance d'offenser Dieu par cette

parure[162].» On sait que la folle duchesse finit par courir le monde

déguisée en homme.

En 1661, un poëte, peu soucieux de la vérité historique, eut l'idée

d'écrire l'origine de cette mode, et il n'hésita pas à lui attribuer

une généalogie tout à fait fantaisiste. Il suppose que, resté un beau

jour auprès de sa mère:

L'Amour, sans dire un pauvre mot

Chassoit aux mouches comme un sot.

Vénus, impatientée, se fâche. L'Amour ne fait qu'en rire,

Et pour éviter la colère

De sa maman sut si Lien faire,

Qu'il lascha du creux de sa main

Une mouche dessus son sein.

Cette mouche à peine fut-elle

Sur le sein de cette immortelle

Que l'on vit, dans le même instant,

Qu'il en parut plus éclatant.

Comme quand un sombre nuage

Cache le ciel par son ombrage,

A l'entour de ce corps obscur

Le ciel prend un nouvel azur,

Et, rehaussé par son contraire,

Brille d'une façon plus claire.

La déesse est ravie. Elle promet à son fils deux tourterelles pour

récompense, et celui-ci

Lors de ses doigts industrieux

Découpant une étoffe noire

Fit, si l'on en croit bien l'histoire,

Mille mouches sans se lasser;

Puis aussy tost les vint placer

Une près de l'œil de sa mère

(La chose icy n'est pas bien claire

Si ce fut le gauche et le droit).

Il en mit encore dans l'endroit

Où vola la première mouche,

Sur les temples et sur la bouche,

A costé du nez, sur le front,

Sur les joues, sur le menton[163].

Chacune de ces mouches avait un nom.

Placée

Près de l'œil, elle se nommait _la passionnée_;

Au coin de la bouche _la baiseuse_;

Sur les lèvres _la coquette_;

Sur le nez _l'effrontée_;

Sur le front _la majestueuse_;

Au milieu de la joue _la galante_;

Sur le pli de la joue en riant _l'enjouée_;

Sous la lèvre inférieure _la discrète_;

Sur un bouton _la voleuse_.

On comprend que des insectes jusqu'alors méprisés, chassés,

persécutés, furent remplis d'orgueil en apprenant qu'ils avaient donné

naissance à un artifice de coquetterie féminine, auquel leur nom

restait attaché. Ils contèrent tout cela à La Fontaine, qui voulut

immortaliser tant de gloire, et fit dire fièrement à la fourmi par la

mouche:

Je rehausse d'un teint la blancheur naturelle,

Et la dernière main que met à sa beauté

Une femme allant en conquête,

C'est un ajustement des mouches emprunté[164].

En 1692, «la bonne faiseuse de mouches» demeurait rue Saint-Denis,

_à la perle des mouches_[165]. Sous Louis XV, toutes les femmes

avaient dans leur poche une boîte à mouches, petit coffret d'or,

d'argent, d'ivoire ou d'écaille, qui renfermait un miroir, du rouge

et des mouches. Ces dernières, faites en général de taffetas gommé,

affectaient toutes les formes: il y en avait de rondes, de carrées,

d'ovales. On s'amusa même à les découper de manière à imiter les

étoiles, la lune, le soleil, un croissant, un cœur, des personnages,

surtout des animaux, ce qui permettait d'avoir toute une ménagerie sur

la figure. Pendant un moment, la grande mode fut de se coller sur la

tempe droite une large mouche ronde en velours noir, qui ressemblait à

un emplâtre[166] et que l'on ornait parfois de petits brillants[167].

L'usage de se poudrer les cheveux date également du seizième siècle.

Henri III allait par les rues de Paris, fardé comme une vieille

coquette, le visage empâté de blanc et de rouge, les cheveux couverts

de poudre[168] de violette musquée. Mais les Parisiens, si faibles

pourtant en présence de toute mode nouvelle, ne l'imitèrent pas.

C'est seulement à la toilette des mignons que l'on voyait un valet

«ayant en ses mains une boiste pleine de poudre semblable à celle de

Chipre[169], avec une grosse houppe de soye, laquelle il plongeoit

dans cette boiste, et en saupoudroit la teste du patient[170]».

Lestoile parle en 1593 de religieuses qui se montrèrent publiquement

«masquées, fardées et pouldrées[171]». Cette fois, c'en était fait, et

pour longtemps, en dépit de l'Église et des sermonnaires qui, comme le

petit Père André[172], reprochaient aux femmes de se présenter dans le

saint lieu «poudrées comme des meuniers[173]».

Dès 1624, il était entendu qu'

Une dame ne peut jamais estre prisée

Si sa perruque n'est mignonnement frisée,

Si elle n'a son chef de poudre parfumé[174].

La poudre la plus recherchée était l'_argentine_. Mais on en faisait

de toutes les couleurs, et l'engouement était si grand, que les filles

pauvres, n'osant montrer leurs cheveux tels que les avait faits la

nature, les «saupoudroient de poudre de bois pourri qu'on trouve parmy

les vieux bastimens aux poutres et pièces de bois sur lesquels il n'a

point pleu[175].» Quand un irréparable malheur venait à frapper une

femme, et qu'elle prétendait renoncer, momentanément au moins, à ce

que l'existence offre de plus agréable, si elle devenait veuve par

exemple, elle cessait de se poudrer[176]. Ce sacrifice modifiait tout

à fait l'aspect d'une toilette, car une élégante ou un petit-maître

ne se bornaient pas à poudrer leur tête, les vêtements devaient

participer à la distribution:

Ça qu'on lui donne son manteau,

Dont le collet sera fort beau,

Pourvu qu'il ait de la farine

Jusques au milieu de l'échine,

dit une très-curieuse _mazarinade_[177] que j'ai déjà citée.

Louis XIV avait une répugnance instinctive pour ces cheveux blanchis,

cette vieillesse anticipée, et il ne se soumit que fort tard à une

mode, inutilement maltraitée par les poëtes satiriques:

Avec plus de succès je rimeray peut-être

Auprès de ce blondin aux airs de petit-maître.

Juste ciel! que de poudre! il en a jusqu'aux yeux.

De quoy s'avise-t-il? Veut-il paroître vieux?

Que n'attend-il du moins que l'âge le blanchisse[178]?

[Illustration: LA TOILETTE DU CLERC DE PROCUREUR.

D'après Carle Vernet.]

Le monopole de la fabrication de la poudre ne tarda pas à être accordé

aux gantiers, qui eurent à ce sujet de fréquents démêlés avec les

merciers[179], les barbiers[180] et les amidonniers[181]. Sous Louis

XV et sous Louis XVI, tout le monde, hommes, femmes, enfants[182],

portait de la poudre; elle faisait même partie de la tenue militaire.

Afin de ne pas être obligées de se poudrer tous les jours, les femmes

couchaient avec une coiffe de taffetas blanc qui emprisonnait leur

chevelure. La fureur pour cette mode inepte et sale était telle

encore en 1786 que Sobry écrivait très-sérieusement: «L'usage modéré

de la poudre tient autant à la bienséance qu'à la commodité, et il

a été regardé comme de première nécessité chez tous les peuples

policés[183].»

Aussi se fit-il pendant deux siècles une effroyable consommation de

poudre. Les philantrophes en gémissaient, disant qu'avec la farine

ainsi employée «on nourriroit dix mille infortunés[184].» M. Paul

Boiteau, qui a le tort de ne pas citer ses sources, écrit qu'en 1789,

au moment où la farine était si rare, on transformait chaque année

en poudre à poudrer vingt-quatre millions de livres d'amidon[185].

«L'_accommodage_, dit M. Quicherat[186], était devenue une véritable

opération de meunerie. Elle avait lieu au milieu d'un nuage épais

que le coiffeur faisait voler sur la tête du patient, enveloppé

d'un peignoir et le visage fourré dans un cornet de carton, afin de

n'être point aveuglé.» Et comme les industriels qui distribuaient

si généreusement la farine à leurs pratiques en prenaient une bonne

part pour eux-mêmes, ils justifièrent le nom de _merlans_ qui leur

fut donné par le peuple. Dans l'exercice de leur profession, ils

ressemblaient en effet à des merlans qu'on va mettre à la poêle.

La Révolution eut grand'peine à détrôner la poudre. L'élégant

Robespierre était toujours fraîchement poudré, et Bonaparte

n'abandonna cette mode qu'après sa campagne d'Italie.

III

La corporation des Barbiers-Perruquiers-Baigneurs-Étuvistes ou

Barbiers-barbants avait reçu, le 14 mars 1674, des statuts qui furent

renouvelés le 26 avril 1718[187]. Ces derniers sont composés de

soixante-neuf articles que je vais rapidement analyser.

Comme l'ancienne communauté des barbiers-chirurgiens, la nouvelle

était placée sous l'autorité du premier chirurgien du Roi, «chef et

garde des chartes, statuts et priviléges de la barberie du royaume».

En cette qualité, il avait sur tous les barbiers de France «inspection

et juridiction». Ne pouvant exercer en personne, il se faisait

représenter par un mandataire ou _lieutenant_, qu'il était tenu de

choisir parmi les anciens jurés de la corporation[188].

Celle-ci se composait du premier chirurgien du Roi, de son

lieutenant, d'un greffier, de six jurés ou prévôts-syndics, des

anciens syndics retirés du métier et des maîtres[189].

Les jurés étaient élus pour deux ans[190], par une délégation formée

du premier chirurgien du Roi, de son lieutenant, des six jurés en

charge, de tous les maîtres anciens et de quinze modernes[191].

Tout le monde sait quel rôle jouaient les jurés dans l'administration

des communautés; je dirai donc seulement ici un mot des Anciens et

des Modernes, dont l'origine est moins connue. Les sentiments de

fraternité qui avaient servi de base aux corporations ouvrières

s'affaiblirent peu à peu[192], et, vers le commencement du seizième

siècle, on vit s'introduire parmi les maîtres une hiérarchie que

finirent par accepter presque toutes les communautés. Les maîtres

furent alors divisés en trois classes:

Les _Jeunes_, qui comptaient moins de dix ans de maîtrise;

Les _Modernes_, reçus depuis plus de dix ans;

Les _Anciens_, qui exerçaient depuis vingt ans au moins ou avaient

rempli la charge de juré.

En général, les _Jeunes_ ne prenaient aucune part à l'administration

de la communauté: ils ne pouvaient être élus jurés, et n'avaient même

pas en cette circonstance le droit de vote. Ils n'étaient pas admis

non plus dans les commissions appelées à juger les _chefs-d'œuvre_.

En réalité, le temps passé parmi les Jeunes était une sorte de stage

imposé au compagnon après sa réception à la maîtrise.

Comme on le voit ici, les _Modernes_ eux-mêmes, bien qu'éligibles, ne

figuraient pas tous parmi les électeurs des jurés.

Les _Anciens_ formaient dans la corporation une véritable

aristocratie, très-jalouse de ses prérogatives. Au reste, chaque

communauté avait sur ce point ses usages particuliers. En 1680, la

corporation des couteliers se composait de quatre-vingt-onze maîtres,

qui étaient ainsi classés[193]:

22 Anciens,

32 Modernes,

33 Jeunes,

4 veuves, continuant le commerce de leur mari.

Je reviens à nos statuts.

Les jurés avaient droit de visite chez les barbiers-chirurgiens, et

ces derniers droits de visite chez les barbiers-perruquiers[194].

Assistés d'un sergent à verge, il devaient faire au moins quatre

visites par an chez chaque maître, «pour voir si les perruques et

cheveux qui seront exposés en vente au public sont bons et marchands».

Il était dû aux jurés quinze sous par visite[195]. D'une manière

générale, on appelait article _royal_ ou _marchand_ celui qui était de

bonne qualité, sans tare, sans défaut caché.

Le conseil de la corporation était composé de trente personnes: le

premier chirurgien du Roi, son greffier, son lieutenant, le doyen, les

six jurés et vingt anciens[196]. Il se réunissait tous les mardis,

à deux heures, «pour délibérer sur les affaires communes, police et

discipline concernant les maîtres, veuves[197], aspirans, locataires,

apprentifs, garçons, ouvriers, et tous ceux qui sont soumis à la

communauté[198].»

La profession de barbier-perruquier était non un métier, mais un

office héréditaire. Payé fort cher par les acquéreurs, il devenait

leur entière propriété: ils pouvaient le céder et le sous-louer[199],

quoique le nom seul du titulaire figurât sur l'enseigne de la

boutique. Pour avoir le droit d'exercer, il ne suffisait pas à

celui-ci d'obtenir après apprentissage des lettres de maîtrise, il

lui fallait acheter une charge, et il était mis en possession par le

premier chirurgien du Roi. Tout cela était bien fait pour remplir

d'orgueil une communauté, mais ne la mettait pas plus qu'une autre

à l'abri des créations de maîtrises ordonnées directement et à prix

d'argent par le Roi. Pour faire face à ses embarras financiers, Louis

XIV augmentait sans cesse le nombre des offices de barbiers. En

1689, d'un trait de plume il le double, le porte à quatre cents. La

communauté, redoutant une pareille concurrence, rachète ces deux cents

charges moyennant cent dix mille livres versées au Trésor. C'était

tout ce que demandait le Roi; aussi, encouragé par le succès, il

crée de nouveau cinquante charges en février 1692. Le prix fut fixé

au-dessous de trois cents livres, et on eut grand'peine à les vendre,

ce qui prouve que le besoin ne s'en faisait guère sentir. Pourtant, en

juillet et en août 1706, on crée d'un seul coup encore quatre cents

charges: la communauté terrifiée voulut les racheter, et ne le put.

En somme, le nombre des titulaires était de six cent dix à la fin

de 1712[200] et de sept cents en 1719[201]. Je raconterai ailleurs

l'histoire navrante des créations royales de maîtrises et d'offices,

qui en vinrent à ruiner toutes les corporations.

Aux acquéreurs de charges créées par le Roi, on ne demandait que de

payer. Mais si l'on voulait acheter ou louer une charge de barbier à

l'un des titulaires, il fallait avoir été apprenti pendant trois ans

et compagnon pendant deux ans[202].

Chaque maître ne pouvait avoir à la fois qu'un seul apprenti. Il était

cependant autorisé à en prendre un second quand le premier avait

achevé sa deuxième année[203].

Les fils de maître et les compagnons épousant une fille de maître

étaient tenus seulement de l'_Expérience_, épreuve facile pour

laquelle on se montrait plus qu'indulgent. Les autres aspirants à la

maîtrise devaient parfaire le _Chef-d'œuvre_, travail dont la durée

était limitée à deux jours[204].

Il était interdit à un maître d'avoir plus d'une boutique dans

Paris[205]. Un apprenti ne pouvait, durant les deux années qui

suivaient son admission à la maîtrise, ouvrir boutique dans le

quartier des maîtres chez qui il avait été soit apprenti, soit

compagnon[206]. Les apprentis ou compagnons changeant de maison ne

pouvaient, avant une année, se replacer dans le quartier du maître

qu'ils venaient de quitter[207].

Afin d'établir une distinction bien apparente entre les boutiques des

barbiers-perruquiers et celle des barbiers-chirurgiens, les premiers

devaient avoir «des boutiques peintes en bleu, fermées de châssis à

grands carreaux de verre, et mettre à leurs enseignes des bassins

blancs pour marque de leur profession et pour faire différence de ceux

des chirurgiens, qui en ont des jaunes». L'enseigne devait être ainsi

conçue: _X, Barbier, Perruquier, Baigneur, Étuviste. Céans on fait le

poil et on tient bains et étuves_[208].

Les barbiers-perruquiers étaient autorisés à «vendre des poudres,

opiats pour les dents, savonnettes, pommades et autres senteurs et

essences, pâtes à laver les mains, et généralement tout ce qui est

propre pour l'ornement, propreté et netteté du corps humain[209]».

A eux seuls appartenait «le droit de faire le poil, bains, perruques,

étuves et toutes sortes d'ouvrages de cheveux, tant pour hommes que

pour femmes, sans préjudice du droit que les chirurgiens ont de faire

le poil et les cheveux, et de tenir bains et étuves pour leurs malades

seulement[210]». Il était défendu à tous particuliers, ainsi qu'aux

«soldats servans dans les Gardes Françoise et Suisse, de faire aucuns

ouvrages de cheveux, mais seulement la barbe aux soldats desdits

régimens[211]».

La police soumettait à des règlements spéciaux les _perruquiers en

vieux_. Il leur était interdit de tenir boutique ailleurs que sur le

quai de l'Horloge. Ils réparaient les vieilles perruques, mais on

ne leur permettait pas d'en fabriquer de neuves, à moins qu'ils n'y

fissent entrer du crin, et la coiffe devait porter ces mots: _perruque

mêlée_. Ils n'avaient point de bassins pour enseigne: leur étalage

était seulement orné d'une tête de bois appelée _marmot_.

Bien que les anciens étuveurs eussent eu, selon toute apparence, saint

Michel pour patron[212], la corporation des barbiers-perruquiers fut

placée sous le patronage de saint Louis[213].

A cette époque, il y avait encore à Paris deux établissements

installés sur le modèle des anciennes étuves. Ils étaient situés rue

Marivaux[214] et rue du Cimetière-Saint-Nicolas[215], et les anciennes

traditions s'y étaient conservées. On pouvait y prendre à la fois des

bains d'eau chaude et des bains de vapeur, et la séance était souvent

terminée par l'application d'une ou deux ventouses dans le dos. Voici,

au reste, d'après un livre devenu rare[216], comment les choses se

passaient alors:

«Celuy qui veut se baigner dans l'eau froide va à la rivière.

«Nous lavons la crasse dans les bains chauds, soit assis dans la cuve,

soit en montant en haut aux bancs à suer, et nous nous frottons de la

pierre ponce ou d'une estamine.

«Nous quittons nos habits dans la garde-robe, et nous prenons des

caleçons.

«Nous mettons un bonnet sur nostre tête et nos pieds dans le bassin.

«La servante des bains sert de l'eau dans un seau, qu'elle puise dans

l'auge où elle coule par les tuiaux.

«Le maistre ou valet des estuves scarifie la peau avec sa lancette en

y appliquant des ventouses, pour en tirer du sang qui est entre chair

et cuir, et l'essuye avec une éponge.»

Les établissements de ce genre portaient en général le nom de bains,

et on réservait celui d'étuves pour les maisons où des bains de

vapeur étaient administrés par ordre du médecin, à titre de remède.

La mieux organisée était celle de Popincourt: «Les douleurs de la

sciatique, celles qui sont causées par le mercure qui a été donné

en panacée, en sublimez et en précipitez, celles de la goutte des

pieds et des mains, les paralisies universelles et particulières, les

tumeurs froides et beaucoup d'autres maladies sont infailliblement

guéries par l'usage des étuves vaporeuses de nouvelle invention qui

se tiennent au jardin médicinal de Pincourt.» Le _Livre commode_ qui

nous fournit ces renseignements ajoute: «C'est une sorte de machine

en laquelle on est baigné sans être dans l'eau, en laquelle on suë

aussi abondamment que l'on veut sans être à sec, ce qui fait que

son usage ne cause ni la constipation du ventre et la foiblesse de

poitrine comme les bains ordinaires, ni les évanouissemens, la chaleur

intérieure et la difficulté de respirer qui sont les suites ordinaires

des étuves échauffées par le feu de bois ou d'esprit de vin. Les

malades y sont couchez sur un lit suspendu, où ils reçoivent une

vapeur nouvelle, anodine et fortifiante[217].»

La vie privée d'autrefois; Arts et métiers, modes, moeurs, usages des parisiens du XIIe au XVIIIe siècle. Les soins de toilette; Le savoir-vivre · 第 3 / 10 段