moyen de _coins_, fragments de perruque qu'on dissimulait le mieux
possible sous la chevelure naturelle. Louis XIII vit tomber la
sienne à trente ans, ce qui inaugura le règne de la perruque; «les
courtisans, les rousseaux et les teigneux en portèrent les premiers:
les courtisans par délicatesse[104], les rousseaux par vanité et les
teigneux par nécessité[105].» Comme toutes les modes, celle-ci eut
ses détracteurs acharnés et ses admirateurs enthousiastes; parmi ces
derniers, il faut citer l'abbé Legendre, qui s'écrie naïvement: «Il
est surprenant qu'une coiffure aussi commode qu'est la perruque, n'ait
esté en usage que depuis le règne de Louis XIII[106].»
C'est sous Louis XIV qu'elle atteignit son apogée. L'année où il créa
les barbiers-barbants (1673) est précisément celle où il consentit à
prendre perruque. Il avait trente-cinq ans lorsqu'il se soumit à cette
mode, que son opulente chevelure lui donnait le droit de mépriser. On
composa pour lui, dit Pélisson[107], des perruques avec des jours par
où passaient les mèches de ses cheveux, dont il ne voulait pas faire
le sacrifice. Son fils, le grand Dauphin, n'y mettait pas tant de
façons: «Monseigneur, écrit Dangeau, a encore fait raser ses cheveux,
qui étoient revenus plus beaux que jamais. Il trouve la perruque plus
commode[108].»
Le _Livre commode pour 1692_[109], nous a conservé les noms de Pascal,
de Pelé, de Jordanis, de Vincent, «renommez pour faire les perruques
de bon air»; de La Roze, «renommé pour les perruques abbatiales»;
de Binet, enfin, le célèbre fournisseur du Roi et le créateur des
perruques dites _binettes_, expression qui a fini par désigner dans le
langage populaire la tête elle-même. A Versailles, entre la chambre à
coucher et la salle du conseil[110], était le cabinet des perruques
du Roi. Elles reposaient dans des armoires vitrées qui entouraient
la pièce; de distance en distance se dressaient des têtes d'enfants,
au nombre de vingt, qui servaient aux essayages, aux remaniements.
Les formes variaient suivant que Louis XIV allait à la messe ou à la
chasse, recevait des ambassadeurs ou restait dans ses appartements.
Quant au barbier, il ne quittait guère la cour[111], et comptait parmi
les cinq cents personnes distribuées en cinq tables, qui avaient
le droit de manger à la cour. «Avant que le Roy se lève, dit un
contemporain, le sieur Quentin, qui est le barbier et qui a soin des
perruques, se vient présenter devant Sa Majesté, tenant deux perruques
ou plus, de différente longueur. Le Roy, suffisamment peigné, le sieur
Quentin lui présente la perruque de son lever, qui est plus courte que
celle que Sa Majesté porte ordinairement le reste du jour. Sa Majesté
aïant mis sa perruque, les Officiers de la Garderobe s'approchent pour
habiller le Roy... Le Roy, dans la journée, change de perruque, comme
quand il va à la messe, après qu'il a dîné, quand il est de retour de
la chasse, de la promenade, quand il va soûper, etc. Le garçon qui
est commis pour peigner les perruques du Roy a deux cens écus sur
la cassette...» Louis XIV n'était rasé que tous les deux jours: «De
deux jours l'un, c'est jour de barbe, c'est-à-dire que le Roy se
fait raser. Les deux barbiers de quartier rasent alternativement de
deux jours l'un, et celui qui ne rase point apprête les eaux et tient
le bassin. Celui qui est de jour pour raser Sa Majesté met le linge
de barbe au Roy, le lave avec la savonnette, le rase, le lave après
qu'il est rasé, avec une éponge douce, d'eau mêlée d'esprit de vin, et
enfin avec de l'eau pure. Pendant tout le temps qu'on rase le Roy, le
premier valet de chambre tient le miroir devant Sa Majesté, et le Roy
s'essuie lui-même le visage avec le linge de barbe[112].» On rasait
souvent aussi la tête de Louis XIV, car même après qu'il eut passé
soixante-dix ans, ses cheveux, triomphant des efforts de la perruque,
s'obstinaient à repousser[113]. Sous le règne d'un souverain qui, par
sa chevelure, semblait descendre de la race mérovingienne, la perruque
poursuivait noblement sa carrière, forçant à l'obéissance jusqu'au
maître devant qui tous tremblaient.
L'article 63 des statuts de 1718 accorde aux barbiers-perruquiers
le monopole de «la vente et revente des cheveux»; les marchands en
gros devaient, avant d'écouler leurs ballots, les apporter au bureau
de la corporation, où ils étaient examinés. Il se faisait alors une
incroyable consommation de poil. Les têtes des femmes vivantes et
mortes étaient mises à contribution dans les quatre parties du monde,
et le commerce des cheveux avait pris une extension considérable.
Colbert songea même à en arrêter l'importation qui menaçait,
disait-il, de devenir aussi ruineuse pour l'État que l'avait été
naguère celle des ouvrages de fil. Mais les perruquiers se montrèrent
meilleurs économistes que le ministre. Ils dressèrent des statistiques
et démontrèrent, chiffres en mains, que la vente des perruques à
l'étranger faisait rentrer plus d'argent dans le royaume qu'il
n'en sortait par l'achat des cheveux[114]. En effet, l'Angleterre,
l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie, etc., étaient nos tributaires;
le perruquier français avait acquis déjà dans toute l'Europe la
réputation qu'il conserva jusqu'à la fin d'être un artiste inimitable.
Le commerce en gros était représenté à Paris par les sieurs Pelé,
Vincent, Potiquet, Rossignol, etc.; ces deux derniers demeuraient
«sous la galerie des Innocents[115]». Tous ces commerçants avaient
des coupeurs qui parcouraient la Normandie, la Flandre, la Hollande.
Certains villages fournissaient jusqu'à dix livres de cheveux, qui
devaient toujours avoir de vingt-quatre à vingt-cinq pouces de long.
Les cheveux des pays chauds étaient réputés mauvais; les plus estimés
étaient ceux de Normandie, que l'on nommait _cheveux de pays_.
L'Angleterre en fournissait fort peu, «le peuple, qui est à son aise,
ne consentant pas aisément à laisser couper les cheveux de leurs
femmes et de leurs filles». Le prix variait entre quatre francs et
cinquante écus la livre; les plus chers étaient les blonds et les
blancs. On appelait _cheveux vifs_, ceux qui avaient été coupés sur
la tête de leur propriétaire, vivante ou morte; _cheveux morts_, ceux
qui avaient été arrachés par le peigne ou étaient tombés à la suite de
quelque maladie; _cheveux naturels_, ceux qui frisaient naturellement.
Au début du dix-huitième siècle, il y avait à Paris une cinquantaine
de marchands de cheveux[116].
La rareté des cheveux était devenue telle à la fin du règne de Louis
XIV, qu'on fut obligé de fabriquer en crin les perruques communes.
Jean-Paul Marana écrivait vers 1700: «Depuis que la perruque a été
reçue, les têtes des morts et celles des femmes se vendent cher,
étant la mode que les sépulcres et les femmes fournissent le plus bel
ornement à la tête des hommes[117].»
Les premières perruques se composèrent de quelques rangs de cheveux
échelonnés autour d'une vaste calotte. On leur donna ensuite la forme
exacte d'un bonnet, et c'est ainsi que fut créée _la bonnette_, dite
aussi _perruque d'abbé_ ou _perruque ronde_; l'abbé de la Rivière,
favori de Gaston d'Orléans, fut, dit-on, le premier qui la porta.
Sous Louis XIV paraît enfin _la royale_ ou _l'in-folio_, privilége
de la haute société, crinière pleine de majesté, faite pour des
statues plus que pour des vivants. _La brigadière_ fut la coiffure
habituelle des militaires, _la moutonne bouclée_ ou _bichonne_ celle
des petites-maîtresses et des bambins. Les gens du Palais portaient
_la robin_. La perruque, symbole de la monarchie, partage sa fortune,
s'affaisse avec elle, et, vers la fin du règne, perd beaucoup de
son prestige. De l'in-folio, on est tombé _à la cavalière_, _à la
financière_, _à l'espagnole_, _à la carrée_, _à la nouée_, _à la
naturelle_, etc., vestiges encore imposants d'une splendeur évanouie.
La décadence se précipite sous Louis XV. Les perruques deviennent plus
basses et plus étroites; puis on les sépare en trois touffes, qui
composent les _cadenettes_ sur les côtés et la _queue_ par derrière.
Le dessin, d'ailleurs, varie à l'infini. On peut choisir entre les
perruques _de chasse_, _à nœuds_, _à deux queues_, _naissante_, _à la
chancelière_; _à la Sartine_, adoptée par ce magistrat; _à la régence_
ou _à bourse_, portée par la valetaille.
L'_Encyclopédie perruquière_, que publia en 1757 l'avocat A. H.
Marchand, contient une suite de quarante-cinq têtes, coiffées chacune
d'une perruque de forme particulière, et distinguée par un nom spécial.
En voici la liste:
_A l'ordinaire._
_A la Port-Mahon._
_A la rinoxerros._
_A l'adorable._
_A l'oiseau royal._
_A la cabriolet._
_A l'aile de pigeon._
_A la nouvelle mode._
_A l'impatient._
_A l'aventure._
_A la cavalière._
_A la paresseuse._
_A la singulière._
_Au chasseur._
_A l'indifférence._
_A la dragonne._
_A la comète._
_A la Tronchin._
_A la mousquetaire._
_A la légère._
_A la Choisy._
_A la gendarme._
_Au vieillard._
_A la Gentilly._
_A la parisienne._
_Au_ petit-maître.
_A la françoise._
_A l'italienne._
_A la plus tôt fait._
_Au favori._
_A la lunatique._
_A ravir._
_A l'éléphant._
_A l'antiquité._
_A l'économe._
_Au combattant._
_Au conquérant._
_A la jalousie._
_A la prudence._
_A la royale._
_A l'envieux._
_A la maître-d'hôtel._
_A la félicité._
_A l'inconstance._
_A la Beaumont._
On eut aussi l'idée de composer des perruques en laine, qui devinrent
le monopole des matelots, et des perruques de fil de fer, mode
économique qui permettait de laisser à ses enfants une coiffure à
jamais héréditaire.
Nous voyons fleurir encore, sous Louis XVI, les perruques _de
palais_, _à oreilles_, _à la circonstance_, _brisée_, _à la grecque_,
_en bonnet_, _à rosette_, _à cadogan_ ou _catogan_, gros nœud
descendant sur la nuque; _à la Panurge_; _à trois marteaux_[118],
qu'affectionnaient surtout les médecins et les apothicaires. Tout le
monde alors portait perruque, depuis le vieillard le plus décrépit
jusqu'à l'enfant à peine sevré; les nobles comme les roturiers,
les bourgeois, les maîtres des métiers, les ouvriers. Le moindre
laquais aurait eu honte de se montrer avec ses propres cheveux,
et la condition des personnes se reconnaissait à la forme de leur
perruque[119].
[Illustration: PERRUQUES DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.
D'après l'_Encyclopédie méthodique_.]
Elle s'y reconnaissait d'autant mieux que le poids de ces tresses
empruntées avait fait presque complétement abandonner l'usage de
toute autre coiffure. C'est de là qu'est née notre coutume de rester
la tête nue en société. Avant que la perruque fût devenue d'un usage
général, on ne se découvrait guère que pour saluer; puis la profusion
de faux cheveux dont on se chargea modifia si bien cette habitude,
que le tricorne est souvent désigné sous le nom de _chapeau de bras_,
place qu'en effet il ne quittait guère. «Le chapeau est une coiffure
infiniment commode, dit J. F. Sobry[120], mais de peu d'agrément. On
le porte d'ailleurs fort souvent à la main.»
L'usage de se découvrir dans le monde et pour saluer ne s'introduisit
en France que fort tard. Pour les gentilshommes emprisonnés dans un
casque solidement lié à l'armure par des courroies, il n'y fallait
point songer. La coiffure civile ne s'y prêtait pas beaucoup plus. Le
chaperon, fouillis d'étoffes qui resta en honneur jusqu'au quinzième
siècle, était difficile à ôter et plus encore à remettre. On saluait
alors en repoussant de la main le chaperon, de manière à découvrir
un peu le front[121]. Monstrelet raconte qu'Isabeau de Bavière,
exilée à Tours, «avoit en grant haine maistre Laurens du Puis [un de
ses gardiens], car il parloit à elle irreveremment, sans mectre main
à son chaperon[122].» Jadis, écrit Saint-Simon[123], on restait en
toute circonstance la tête couverte, «et quand autour du Roi quelqu'un
avaloit[124] son chaperon, les plus près du Roi lui faisoient place,
parce que c'étoit une marque qu'il vouloit parler au Roi.»
La décadence des chaperons, l'avénement des bonnets, des toques et des
chapeaux modifièrent cet usage, qui semble avoir souvent varié. Il est
certain que sous Henri IV, on était tenu de se découvrir non-seulement
en présence du roi, mais même en présence du Dauphin. En voici deux
preuves irréfutables. Le 6 avril 1606, le petit Louis XIII avait à
peine six ans: «Il se fait mettre à la fenêtre, dit Héroard[125];
il passa un nommé Dumesnil sans le saluer, suivi de son laquais,
qui fit de même. Il demande: Qui est cettui-là qui passe sans ôter
son chapeau? Bompar, allez arrêter ce laquais! Il y va, l'arrête.
L'on disoit derrière M. le Dauphin: Voilà un homme mal avisé et son
laquais aussi. Il crie: Laissez, laissez-le aller Bompar; il est aussi
sot que son maître.» Au mois d'octobre de la même année, on mène le
petit roi à la messe: «M. Birat le portoit ayant la tête nue, et M.
de Belmont marchoit auprès, la tête couverte; il dit à M. Birat:
Mettez votre chapeau.—Monsieur, je suis bien.—Non, non, mettez votre
chapeau, vous êtes vieil. Otez votre chapeau, Belmont[126].» D'un
autre côté, on voit par les gravures d'Abraham Bosse, de Sébastien
Leclerc, etc., que sous Louis XIV, on restait la tête couverte dans
les appartements, devant les femmes, au Conseil du Roi et au bal en
dansant. Mais on n'adressait jamais la parole au souverain sans se
découvrir, la calotte même des ecclésiastiques n'était pas tolérée en
cette circonstance[127].
[Illustration: LE CONSEIL DU ROI LOUIS XIV.
D'après Sébastien Leclerc.]
Les courtisans, entrant dans la chambre du Roi, saluaient son lit, et
sa nef si le couvert était mis[128]. Mais c'eût été une inconvenance
de paraître tête nue à un repas: «Quand on est à table, dit un manuel
de civilité imprimé en 1618, c'est assez de faire quelque signe de
reverence avec la teste, car il n'est pas bienséant de se descouvrir
à table[129].» Soixante-dix ans après, cette coutume subsistait
encore, quoique déjà affaiblie: «Il ne faut pas violer la maxime de
la table, qui est de ne se point découvrir, l'usage l'ayant tellement
établi que l'on passeroit pour un nouveau venu dans le monde d'en user
autrement[130].» Un peu plus tard, on put, sans manquer aux lois de la
politesse, garder ou ôter sa coiffure: «C'étoit autrefois un manque
de respect et une incivilité grossière d'être à table sans chapeau,
surtout devant des femmes d'un certain rang et d'un certain caractère,
pour qui on étoit obligé d'avoir des ménagemens et des égards; il est
libre maintenant de prendre son chapeau à table ou de le quitter, sans
que personne s'en formalise[131].» Enfin le duc de Luynes écrivait
en 1738: «On sait qu'il y a longtemps qu'il est en usage, lorsqu'on a
l'honneur de manger avec le Roi, d'ôter son chapeau. Ce n'étoit pas
autrefois le respect, et madame la maréchale de Villars m'a dit que,
dans le temps qu'elle suivoit M. le maréchal dans ses campagnes, les
officiers qui mangeoient avec elle et M. le maréchal gardoient leur
chapeau sur la tête. J'ai vu aussi cet usage, et il n'y a pas grand
nombre d'années qu'il est supprimé. Cependant, il faut qu'il ait
varié, car M. de Polastron m'a dit qu'à une des campagnes de M. le duc
de Bourgogne, à la table de M. le duc de Bourgogne, on mangeoit sans
chapeau, et quand quelqu'un ignorant cet usage gardoit son chapeau, on
l'en avertissoit. M. le maréchal de Boufflers, dans la même campagne,
disoit à ceux qui dînoient chez lui d'ôter leur chapeau, parce qu'il
faisoit chaud, ce qui prouveroit que la règle étoit de l'avoir[132].»
La vérité est que l'influence de l'hôtel de Rambouillet commençait
à se faire sentir, même dans les camps. Néanmoins, jusqu'à la
Révolution, la politesse exigeait que l'on restât couvert à table; je
lis, en effet, dans un traité de la civilité imprimé en 1782: «Il est
contre la bienséance de se découvrir lorsqu'on est à table, à moins
qu'il n'y survienne quelque personne qui mérite beaucoup d'honneur.
S'il y a à table quelque personne de haute qualité qui soit sans
chapeau pour sa commodité, il ne la faut pas imiter, cela seroit trop
familier, mais on doit toujours demeurer couvert[133].»
C'était là, bien entendu, un cas particulier. Bussy, ami des
précieuses, voulant peindre le désordre d'esprit où l'amour jette
Marsillac en présence de madame d'Olonne, s'exprime ainsi: «La
première chose qu'il fit après s'être assis, ce fut de se couvrir,
tant il étoit hors de lui; un instant après, s'étant aperçu de sa
sottise, il ôta son chapeau et ses gants, puis en remit un, et tout
cela sans dire un mot[134].» Écoutons maintenant Antoine de Courtin,
qui écrivait vers 1675: «Il est de la civilité d'avoir la teste
nuë dans les salles et dans les antichambres; et avec cela il faut
remarquer que celuy qui entre est toujours obligé de saluer le
premier ceux qui sont dans la chambre. Il y en a même qui ayant appris
le rafinement de la civilité dans quelque païs étranger, n'osent en
compagnie ni se couvrir ni s'asseoir le dos tourné au portrait de
quelque personne de qualité éminente. C'est s'exposer à un affront
que d'avoir son chapeau sur la teste dans la chambre où l'on a mis le
couvert du Roy ou de la Reyne, et même il faut se découvrir lorsque
les officiers portent la nef et le couvert, et passent devant vous.
Dans la chambre où est le lit, on demeure aussi découvert; et même,
chez la Reyne, les dames en entrant saluent le lit, et personne n'en
doit approcher quand il n'y a point de balustre[135].»
Au dix-septième siècle, il était d'usage de saluer une dame en
l'embrassant. Fitelieu, vers 1642, blâme déjà cette mode, fort
dangereuse, dit-il, pour «la pudicité des filles[136]»; et Courtin
recommande de n'embrasser une «dame de haute qualité que si elle-même
tend la joue, et alors même il faut seulement faire semblant de la
baiser, et approcher le visage de ses coëffes[137].»
Les gravures du temps nous montrent avec quel respect les hommes se
saluaient alors; le corps était courbé en deux et la plume du chapeau
balayait la terre. S'il s'agissait d'un supérieur, la main elle-même
devait toucher le sol. «Mais surtout, ajoute avec prudence un maître
en civilité, il faut faire ce salut sans précipitation ni embarras,
ne se relevant que doucement, de peur que la personne que l'on saluë,
venant aussi à s'incliner, on ne luy donne quelque coup de teste.»
Tout salut devait être rendu, même aux personnes de la plus petite
condition: manquer à cette règle, vous reléguait dans la classe des
gens «très-incivils et très-mal élevés[138]».
Entre hommes, le salut le plus humble consistait à s'incliner devant
son supérieur, et à lui baiser la cuisse, qu'on entourait de ses bras.
Henri IV adorait le melon; son maître-d'hôtel Parfait lui en apporta
un jour pendant qu'il était à table, «et commença à crier par deux
fois: Sire, embrassez-moi la cuisse, car j'en ai de fort bons[139]».
Louis de Brienne raconte que lors des amours de Louis XIV avec
mademoiselle de La Vallière, ayant avoué au Roi qu'il avait du goût
pour elle, celui-ci le pria de cesser de la voir: «Ah, mon cher
maître! dis-je en lui accolant la cuisse, je ne lui parlerai de ma
vie[140].»
[Illustration: LES SALUTATIONS AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
Dessin de J. Marot.]
Pour saluer la Reine ou les princesses, on baisait le bas de leur
robe[141]. L'ambassadrice de Venise, reçue par la Reine, fit une
révérence en entrant, une deuxième au milieu de la chambre, une
troisième auprès de Sa Majesté, baisa le bas de sa robe, fit une
quatrième révérence et un compliment[142]. La Reine ne saluait que
Monsieur, frère du Roi, et sa femme: «Lorsque Marie-Thérèse arriva en
France, et qu'on lui proposa de saluer Monsieur, frère du Roi, elle
pleura à cette proposition, et dit qu'en Espagne elle n'avoit coutume
de saluer que le Roi son père et la Reine sa mère[143].» En présence
du Roi ou des princes du sang, on ne devait saluer personne[144], et
il était interdit de s'embrasser ou de se tutoyer[145].
Je relève encore dans les _Manuels_ du temps quelques préceptes de
civilité qui montrent quels progrès s'étaient accomplis sous la double
influence des raffinements inventés par l'hôtel de Rambouillet et de
l'étiquette imposée par Louis XIV.
Les convenances exigeaient que l'on ne heurtât pas trop fort à la
porte d'un grand. Il fallait aussi ne pas frapper plus d'un coup.
Si une dame venait vous rendre visite, vous deviez ceindre votre épée,
mettre votre manteau, aller jusqu'au carrosse de votre visiteuse, la
faire descendre, l'introduire dans le lieu le plus honorable de votre
demeure, lui offrir un fauteuil et vous asseoir sur une chaise ou un
placet[146]. A son départ, vous étiez tenu de la reconduire à son
carrosse, de l'aider à y monter, et de ne pas vous retirer avant que
la voiture se fût éloignée.
Dans l'intérieur des appartements, il était interdit de frapper à
une porte. On se contentait d'y gratter doucement, et en général
avec l'ongle du petit doigt; aussi les raffinés le conservaient-ils
d'une longueur démesurée afin de prouver leur savoir-vivre. Scarron
dit du prince de Tarente qu'«il étoit propre en sa personne, curieux
en perruques, se piquoit de belles mains, et s'étoit laissé croître
l'ongle du petit doigt de la gauche jusqu'à une grandeur étonnante, ce
qu'il croyoit le plus galant du monde[147].» Molière n'a pas oublié
ce ridicule, et c'est le Clitandre du _Misanthrope_[148] qu'il en
gratifie:
Mais au moins, dites-moi, madame, par quel sort
Votre Clitandre a l'heur de vous plaire si fort.
Sur quel fonds de mérite et de vertu sublime
Appuyez-vous en lui l'honneur de votre estime?
Est-ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt
Qu'il s'est acquis chez vous l'estime où l'on le voit?
Peut-être y avait-il un petit instrument destiné à tenir lieu de
l'ongle. C'est au moins ce que semblent indiquer ces deux vers:
Grattez du peigne à la porte
De la chambre du roi[149].
Si un huissier vous demandait votre nom, il ne fallait jamais le faire
précéder du mot monsieur, mais répondre: _le marquis_ ou _le comte de
X_.
Se promener dans l'antichambre en attendant qu'on vous introduisît
était d'un goujat.
On devait, en visite, garder son manteau, mais il était défendu de s'y
envelopper.
Si l'on vous offrait un objet, vous deviez vous déganter pour le
prendre, et baiser la main qui vous l'offrait.
Si quelqu'un, fût-ce un laquais, venait vous parler de la part d'un
supérieur, vous deviez vous lever et recevoir l'envoyé debout et
découvert.
C'était une incivilité de joindre au mot monsieur le nom ou le
titre de la personne à qui on s'adressait. Il ne fallait donc pas
dire: _oui, monsieur Cicerville_, ou _oui, monsieur le duc_; mais
simplement: _oui, monsieur_.
Un homme parlant de sa femme devait dire seulement: _ma femme_; y
ajouter son nom ou son titre, l'appeler _madame X_ ou _madame la
présidente_, etc., était du plus mauvais goût. Une femme devait
également dire: _mon mari_, jamais _monsieur_ tout court. «C'est une
faute pourtant, écrit Courtin, qui est assez ordinaire et sur tout
parmy les bourgeoises.»
Si l'on parlait d'une femme à son mari, il fallait au contraire faire
suivre le mot madame d'un nom ou d'un titre: _Je suis bien aise que
madame X soit heureusement accouchée_, ou _Je souhaite que madame la
maréchale reprenne vite ses forces_.
On voit que la plupart des règles de politesse observées aujourd'hui
dans la conversation remontent à plus de deux siècles.
Les enfants parlant de leurs parents devaient dire: _mon père_, _ma
mère_. Seuls les enfants de haute qualité pouvaient dire et écrire:
_monsieur le comte_, _monsieur le duc_, etc.
Quand une personne éternuait, il ne fallait pas lui dire tout haut:
_Dieu vous assiste!_ On était tenu de se découvrir et de faire une
profonde révérence, sans parler.
On avait déjà le droit de quitter une société sans saluer personne, en
se retirant le plus discrètement possible. Gui Patin écrivait le 8
juin 1660: «Je fus hier souper chez M. le premier président... Comme
nous achevions de souper survint le comte d'Albon, puis sa femme, et
puis d'autre monde, ce qui fut cause que je m'en vins tout doucement,
sans dire adieu à personne, comme on fait chez les grands[150].»