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│ Note de transcription: │
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│ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été │
│ corrigées. L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été │
│ conservées et n'ont pas été harmonisées. │
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│ Les mots en italiques sont _soulignés_. │
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│ La Table des Matières se trouve en fin de livre et a été créée par │
│ le transcripteur. │
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LA VIE PRIVÉE
D'AUTREFOIS
L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
et de reproduction à l'étranger.
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
librairie) en février 1887.
PARIS. TYPOGRAPHIE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
LA VIE PRIVÉE
D'AUTREFOIS
ARTS ET MÉTIERS
MODES, MŒURS, USAGES DES PARISIENS
DU XIIe AU XVIIIe SIÈCLE
D'APRÈS DES DOCUMENTS ORIGINAUX OU INÉDITS
PAR
ALFRED FRANKLIN
LES SOINS DE TOILETTE
LE SAVOIR-VIVRE
[Illustration]
PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE, 10
1887
LA
VIE PRIVÉE D'AUTREFOIS
LES SOINS DE TOILETTE.
LE SAVOIR-VIVRE.
I
Jusqu'au milieu du dix-septième siècle, tout barbier était en même
temps chirurgien. Dans sa boutique, obscure et sale, il rasait et
saignait, coupait les cheveux et posait des ventouses, pansait
les plaies, ouvrait les anthrax, ne reculait même pas devant les
opérations les plus compliquées et les plus dangereuses. Un préjugé
persistant enveloppait dans le même dédain tout travail manuel, qu'il
s'appliquât à un métier, à un art ou à une science. L'ouvrier maçon et
l'architecte, le barbouilleur d'enseignes et le peintre qui ornait les
palais royaux de chefs-d'œuvre, le barbier et le chirurgien enfin,
appartenaient l'un et l'autre et au même titre à la même corporation
ouvrière. Je développerai tout cela ailleurs, lorsque j'aurai à
raconter la lutte soutenue pendant cinq cents ans par les barbiers
contre les chirurgiens. A vrai dire, il n'y avait guère entre eux de
différence, et plusieurs de nos meilleurs chirurgiens, Ambroise Paré
entre autres, n'étaient que des barbiers, et furent associés fort tard
à la classe des chirurgiens proprement dits.
Ce que l'on reprochait aux barbiers, gens fort serviables et fort
aimés du petit peuple, qui ne connaissait guère d'autres médecins,
c'était donc surtout le mélange d'attributions disparates, les
opérations de chirurgie et les soins de toilette: «Voicy le mal que le
barbier ne se contente du poil[1]», était déjà une phrase proverbiale
au seizième siècle. Louis XIII voulut donner satisfaction à un vœu si
général. En décembre 1637, il autorisa l'établissement d'une nouvelle
communauté de barbiers, celle des _barbiers-barbants_, à laquelle
toute pratique chirurgicale était interdite, et qui n'avait dans ses
attributions que les bains et la coiffure. Les barbiers-chirurgiens
protestèrent, et l'affaire fut portée au Parlement, qui procéda avec
une sage lenteur. Au mois de décembre 1659, Louis XIV intervint et
confirma la création faite par son prédécesseur. L'édit rendu à cette
occasion ne put encore être exécuté, et fut renouvelé le 23 mars 1673.
En vérité, il n'était que temps, et jamais la nécessité de constituer
une corporation ne s'était fait plus vivement sentir. Car enfin, il
faut tout dire, depuis près d'un siècle les Parisiens négligeaient
fort les soins les plus élémentaires de la toilette; ils avaient perdu
à peu près complétement l'habitude de se laver. Esquissons à grands
traits l'histoire de la propreté en France.
Par réaction contre le sensualisme païen, l'Église se montra d'abord
fort indifférente sur ce point; peu s'en faut même qu'elle ne regardât
la propreté comme une pratique dangereuse, une vanité coupable, un
péché. En général, les moines ne prenaient de bains que deux fois par
an, à Noël et à Pâques. La règle de saint Benoît s'exprime ainsi:
«On permettra les bains aux malades toutes les fois qu'on le jugera
nécessaire; mais pour ceux qui se portent bien, surtout s'ils sont
jeunes, on ne leur en accordera l'usage que rarement[2].» Dom Calmet,
qui a écrit un très-savant commentaire sur la règle de saint Benoît,
trouve cette mesure excellente, et montre combien il eût été cruel
de refuser ces deux bains annuels aux religieux. Ils leur étaient
nécessaires, dit-il, parce «qu'alors ils n'usoient point de linge,
comme ils n'en usent point encore aujourd'hui. Couchant tout vêtus
et changeant peu souvent d'habits de laine qu'ils portoient sur
la chair, ils contractoient beaucoup de crasse par la sueur et le
travail, ce qui étoit non-seulement très-incommode aux particuliers
pour leur personne, mais aussi étoit à charge aux autres à cause de la
mauvaise odeur et de la malpropreté. Aujourd'hui, ajoute-t-il, on a
pourvu à ces inconvénients par les chemises de serge qu'on porte, et
que l'on peut laver aussi fréquemment que le besoin ou la bienséance
le demandent[3].» La seule concession faite sur ce point s'applique
donc, non à la personne des religieux, mais à leur chemise, qu'ils
étaient autorisés à laver tous les quinze jours[4]. Ce qui tendrait
à faire supposer qu'ils n'abusaient pas de la permission, c'est que
la règle leur accordant des pédules ou pantalons à pieds, les moines
en coupaient l'extrémité qui, paraît-il, se salissait trop vite; dom
Calmet s'exprime ainsi: «A cause de la sueur, ils coupent ce qu'ils
mettent dans leurs pieds, pour s'épargner la peine de les laver[5].»
Il y a là amphibologie, mais le commentaire qui suit explique la vraie
pensée de l'auteur.
La règle de Cluni ordonnait aux moines de se réunir chaque matin dans
le cloître, afin d'y faire leur toilette. Celle-ci était sans doute
bien sommaire, car trois serviettes pendues au mur constituaient
tout le linge mis à la disposition de la communauté; la première
était exclusivement réservée aux novices, la deuxième aux profès,
et la troisième aux frères lais[6]. Les Bénédictins avaient chacun
leur peigne, et, dit dom Calmet, «ils se peignoient et se lavoient
assez souvent le visage et la tête». Il explique un peu plus loin ce
qu'il faut entendre par ces mots _assez souvent_: les religieux, qui
avaient tout le crâne rasé et ne conservaient qu'une étroite couronne
de cheveux, se lavaient la tête «tous les samedis[7]».
On comptait si peu sur la propreté des séculiers, des évêques même,
que l'on exigeait qu'ils se peignassent avant de monter à l'autel.
Comme ils ne se décidaient à subir cette opération qu'au dernier
moment, «et que l'on étoit bien aise de conserver la chape et la
chasuble, et d'empêcher que la crasse ne tombât dessus, on mettoit sur
leurs épaules un linge fait en forme de petit manteau[8]».
[Illustration: PEIGNE EN IVOIRE SCULPTÉ DU SEIZIÈME SIÈCLE.
Musée du Louvre. Collection Sauvageot.]
A l'égard des soins du corps, les couvents de femmes eux-mêmes ne
jouissaient d'aucun privilége, bien qu'on y autorisât le rouge et
les mouches. Vers la fin du dix-septième siècle, madame de Mazarin,
retirée chez les Visitandines de la rue Saint-Antoine, ayant demandé
un jour à se laver les pieds, la maison entière s'en émut, et la
duchesse essuya un refus fort net. Comme elle tenait à ses idées, elle
se procura de l'eau et, faute de mieux, en remplit un grand coffre
qui était dans le dortoir; de sorte que tout cela finit par une
inondation générale[9].
Dans son grand _Dictionnaire des sciences ecclésiastiques_ publié
en 1760, le Dominicain Richard concède que «l'usage du bain est
permis en soi, pourvu qu'on ne le prenne pas par volupté, mais par
nécessité[10],» et la récente canonisation de Benoît Labre prouve
bien que l'Église n'a jamais entendu faire de la propreté même une
demi-vertu. A en croire les panégyristes de ce saint personnage,
l'odeur infecte qu'exhalait son corps crasseux et couvert de vermine
faisait fuir jusqu'aux mendiants les plus sales[11].
En dehors de l'Église, on fut assez propre au moyen âge, surtout dans
la classe aisée. Les croisés avaient rapporté d'Orient le goût des
bains, et de bonne heure les étuves s'étaient multipliées à Paris.
Leur souvenir s'y est conservé, presque jusqu'à nos jours, dans le nom
de plusieurs rues.
Le _cul-de-sac des Étuves-Saint-Michel_ longeait l'église de ce nom
et aboutissait dans la rue de la Barillerie[12], aujourd'hui boulevard
du Palais.
La _rue des Étuves-Saint-Martin_, devenue _rue des Vieilles-Étuves_,
se nommait au treizième siècle rue Geoffroi-des-Bains ou des Étuves,
_vicus Gauffridi de Balneolis sive stuffarum_[13].
La rue Sauval actuelle portait, il y a encore peu d'années, le nom de
rue des _Vieilles-Étuves-Saint-Honoré_.
A gauche de la rue Marivaux, aujourd'hui rue Nicolas-Flamel, s'ouvrait
le _cul-de-sac des Étuves_, ainsi appelé d'un établissement qui y
était situé[14], et dont la réputation dura plusieurs siècles.
Le cul-de-sac de la Porte-aux-Peintres, aujourd'hui impasse des
Peintres, s'est appelé _ruelle sans chef dite des Étuves_[15].
La partie de la rue des Bourdonnais qui aboutit au quai de la
Mégisserie fut dite d'abord rue de l'Abreuvoir-Thibaut-aux-Dés, puis
_ruelle des Étuves_, et enfin rue de l'Arche-Marion, du nom de la
femme qui y tenait alors des étuves[16].
Un autre _cul-de-sac des Étuves_ aboutissait dans le grand cul-de-sac
Gloriette[17], qui lui-même débouchait dans la rue de la Huchette.
La rue du Chat-qui-pêche, située tout près de là, a porté aussi le nom
de _ruelle des Étuves_[18].
On nommait également _rue aux Étuves_ une petite voie qui allait de la
rue des Cordeliers, aujourd'hui rue de l'École-de-Médecine, à la rue
Mignon[19].
Il est clair que bien d'autres rues de Paris ont possédé des étuves,
sans perdre pour cela leur nom primitif. Nous savons, par exemple,
qu'à l'angle de la rue Beaubourg, des étuves destinées aux femmes
étaient installées dans une maison qui avait pour enseigne le _Lion
d'argent_[20].
Les Juifs, dont la loi prescrit aux femmes l'usage du bain au moins
une fois par mois[21], avaient dès 1248 dans la rue de la Pelleterie,
une maison d'étuves à leur usage: _domus quæ fuit stuffæ Judæorum_[22].
En somme, la _Taille de 1292_ mentionne vingt-six étuves, réparties à
peu près dans tous les quartiers, et parmi lesquelles figurent celles
de la rue des Vieilles-Étuves-Saint-Martin[23], de la rue Sauval[24]
et de l'impasse Marivaux[25].
Chaque matin, les valets étuveurs parcouraient les rues, annonçant que
les bains étaient prêts:
Oiez c'on crie au point du jor[26]:
Seignor, quar vous alez baingnier
Et estuver sanz delaier[27],
Li baing sont chaut, c'est sanz mentir[28].
Les statuts des étuveurs sont compris dans le _Livre des métiers_[29],
mais ils y ont été insérés après la mort d'Étienne Boileau, car
l'écriture date du quatorzième siècle seulement. Ils offrent,
d'ailleurs, un grand intérêt comme peinture des mœurs de l'époque.
Le métier était franc, ce qui signifie que chacun pouvait s'établir
étuveur sans payer aucune redevance. On se bornait à exiger
l'engagement de respecter les statuts rédigés en commun par les
membres de la corporation: «Quiconques veut estre Estuveur en la ville
de Paris, estre le peut franchement, pour tant que il euvre selonc les
us et les coustumes du mestier, faites par l'acort du commun[30].»
Nul ne devait annoncer ni faire annoncer l'ouverture des étuves avant
le point du jour, «pour les perilz qui pevent avenir en ceux qui se
lievent audit cri pour aler aus estuves[31]». Ces périls prouvent le
peu de sûreté que présentaient les rues pendant l'obscurité.
Il était défendu de recevoir dans les étuves des femmes d'une conduite
suspecte, des lépreux ou des lépreuses, des vagabonds, des gens mal
famés, coureurs de nuit: «Que nulz dudit mestier ne soustiengne en
leurs mesons ou estuves bordiaus de jour ne de nuit, mesiaus ne
meseles, reveurs, ne autres genz diffamez de nuit.»
Le prix de l'étuvage était fixé à un franc de notre monnaie, celui du
bain à deux francs: «Et paiera chascunne personne pour soy estuver
deus deniers, et se il se baigne il paiera quatre deniers[32].» Cette
distinction montre que parmi les personnes qui fréquentaient les
étuves, les unes se bornaient à prendre un bain de vapeur, tandis que
d'autres y faisaient succéder un bain d'eau chaude; c'est encore ce
qui se pratique dans les bains publics de l'Orient. Au siècle suivant,
les prix étaient presque doublés: l'étuvage coûtait deux francs,
l'étuvage et le bain réunis quatre francs. Le peignoir était fourni
moyennant cinquante centimes[33].
L'habitude des étuves était si générale que l'État prenait de grandes
précautions pour en prévenir la fermeture. Ainsi, quand un hiver
rigoureux faisait hausser le prix du bois et du charbon, le prévôt de
Paris admettait les réclamations des étuveurs, et augmentait le prix
d'entrée proportionnellement à celui qu'avait atteint le combustible:
«Et pour ce que en aucun temps buche, charbon sont plus chiers une
fois que autre», le prévôt de Paris pourra élever le prix des étuves,
«par le rapport et serement[34] des bones genz dudit mestier[35].»
Un article, sans doute postérieur à ces premiers statuts[36], nous
apprend qu'on allait aux étuves le soir aussi bien que le matin,
que souvent on y restait toute la nuit, et que la réputation de ces
maisons était déjà fort mauvaise: «Que nuls ne chaufe estuves à Paris
que pour hommes tant seullement ou pour fames, lequel qui li plera,
car c'est vil chose et honteuse, pour les ordures et pour les perilz
qui y pevent avenir; car quant les hommes s'estuvent par devers le
soir, aucune foiz ils demeurent et gisent leens jusques au jour qu'il
est haute heure. Et les dames viennent au matin es dictes estuves,
et aucune foiz vont es chambres aus hommes par ignorance; et assés
d'autres choses qui ne sont pas belles à dire.»
Les étuves étaient fermées les dimanches et jours de fête[37].
Trois «preud'ommes du mestier», élus par leurs confrères et acceptés
par le prévôt de Paris, prêtaient serment de dénoncer toutes les
contraventions aux statuts, les «mesprentures», dit le texte[38].
Chaque contravention de ce genre était punie d'une amende de dix sols
(soixante francs), dont six allaient au Roi, et les quatre autres aux
preud'hommes jurés[39].
En dépit de ces sages règlements, les étuves continuèrent à servir
de lieux de plaisirs, et rien ne paraît avoir été changé pendant
longtemps à leur organisation. Au commencement du seizième siècle, on
criait encore l'ouverture des étuves au point du jour:
C'est à l'image Saincte Jame
Où se vont baigner ces femmes.
Et baignez et estuvez, allez.
Bien servies vous y serez
De varletz, de chambrière,
De la dame, bonne chère.
Allez tost, les baings sont prestz[40].
Ces bains se prenaient dans des baquets de bois, car la baignoire de
métal est d'invention récente. Froissart rapporte[41], il est vrai,
qu'en 1382, les Gantois pillant les meubles du comte de Flandre,
brisèrent la «cuvelette où on l'avoit d'enfance baigné, qui étoit
d'or et d'argent»; mais il s'agit évidemment ici d'une cuvette et non
d'une baignoire. Isabeau de Bavière paya en 1416 treize sous pour
faire «desassembler et rassembler, recingler et relier tout de neuf
deux cuves à baigner» pour son usage[42]. En 1478, Jacques Cadot,
menuisier, reçoit trente sous pour une «cuve à baigner» le Roi. En
1481, Mace Pignet, tonnelier, demande vingt-deux sous six deniers,
«pour avoir habillé et nectoyé les cuves à baigner» Louis XI[43]. Les
peignoirs ou fonds de bain se nommaient _baignoères_ ou _baignoires_;
ils étaient ordinairement de toile très-fine, et on employait jusqu'à
douze aunes pour en faire un seul[44].
[Illustration: UNE BAIGNOIRE AU QUINZIÈME SIÈCLE.
Apres ces motz sans arrester
Fit neron vng baing apprester
Et fit ens le preudomme mettre
Et puis saigner ce dit la lettre
Et tant luy fit de sang espandre
Qui luy conuint son ame rēdre
Mort de Sénèque, d'après le _Roman de la rose_, édit. s. d. (quinzième
siècle), fº53.]
Les cuvettes de toilette se nommaient alors _bassins à laver_.
Ordinairement on les posait à terre sur une natte, et l'on se lavait à
genoux la tête et le haut du corps, c'est-à-dire tout ce que le bain
laissait hors de l'eau. Le _pot à laver_ ou _pot à eau_, différait de
l'aiguière, qui s'employait surtout pour le lavage des mains avant et
après le repas. On voit dans l'inventaire dressé après la mort de
Charles V, que ce prince possédait vingt-quatre bassins à laver en or,
une foule de bassins semblables en argent, et «ung bassin ou vaisseau
à laver piez» qui pesait quarante-sept marcs d'argent[45]. Mais
l'inventaire ne fait aucune distinction entre les bassins de toilette
et ceux qui étaient destinés au service de la table.
Comme chez les Romains, il était d'usage de se baigner avant le
repas. Pour qu'une réception parût vraiment luxueuse et cordiale,
il fallait offrir un bain à son hôte, qui passait de la baignoire à
la salle à manger. Jean de Troyes raconte qu'en septembre 1467 «le
Roy et la Royne firent de grans chiers[46] en plusieurs des hostels
de leurs serviteurs et officiers. Et entre les aultres, le jeudy
dixiesme jour dudit mois, la Royne et plusieurs dames de sa compaignie
souppèrent en l'ostel de maistre Jehan Dauvet, premier président au
Parlement, et illec furent receuës et festoyées moult noblement et à
grant largesse. Et y eut faits quatre moult beaux bains et richement
aornez, cuidant que la Royne se y deust baigner, dont elle ne fist
rien, pource qu'elle se sentit ung peu mal disposée, et aussi que le
temps estoit dangereux. Mais en l'un desdits baings se y baignèrent
madame de Bourbon, madamoiselle Bonne de Savoye; et en l'autre baing
se baignèrent madame de Montglat et Perrette de Châlons, bourgoise de
Paris[47]: et là firent bonne chière.» Le 22 du même mois, Louis XI
alla souper chez le prévôt des marchands Denis Hesselin; «et audit
hostel le Roy y fist grande chière, et y trouva trois beaulx baings
honnestement et richement attintelez, cuidant que le Roy deust illec
prendre son plaisir et se baigner[48].»
Les bains dont il est ici question paraissent avoir été improvisés en
vue de la réception des souverains. Cependant, les grandes familles
avaient souvent des étuves et des salles de bain dans leur hôtel; les
récits du temps nous en fournissent de nombreuses preuves[49]. Des
étuves destinées à la maison royale avaient été construites dans le
jardin du Palais, à l'extrémité de la Cité[50], et ce petit bâtiment
figure encore sur le plan dit de Ducerceau, qui date du milieu du
seizième siècle. Il y avait également des étuves et des bains au
Louvre, à l'hôtel Saint-Paul et à celui du Petit-Musc. Sauval nous dit
même qu'«ils étoient pavés de pierre de liais, fermés d'une porte de
fer treillissé, et entourés de lambris de bois d'Irlande; les cuves
étoient de même bois, ornées tout autour de bossetes dorées et liées
de cerceaux attachés avec des clous de cuivre doré[51]».
C'est ordinairement aux étuves qu'avait lieu l'épilation, coutume
adoptée par toutes les classes de la société. Dans les établissements
publics, le barbier, son valet ou quelque vieille matrone se
chargeaient de l'opération vis-à-vis des deux sexes. Quand François
Ier mit à la mode les cheveux courts et la barbe longue, Clément Marot
peignit en vers railleurs le désespoir des barbiers, réduits au métier
d'épileurs[52]. Nos anciens poëtes donnent sur ce point des détails
fort curieux, mais que je ne puis faire figurer ici.
[Illustration: UNE BOUTIQUE DE BARBIER AU SEIZIÈME SIÈCLE.
D'après J. Amman.]
En somme, les étuves rendaient de réels services, bien qu'elles
n'eussent rien perdu au seizième siècle de la mauvaise réputation
qu'elles s'étaient légitimement acquise depuis le quatorzième.
Toutefois leur vogue ne se soutint pas. Endroits de perdition,
anathématisés à la fois par les prédicateurs catholiques et par les
ministres huguenots, elles se virent peu à peu abandonnées, et presque
toutes disparurent. La morale y gagna, cela est certain, mais nous
allons voir tout ce qu'y perdit la propreté. Les étuves fermées,
à qui s'adresser pour les soins du corps? Restaient seulement les
barbiers-chirurgiens, dont les boutiques n'avaient rien d'attrayant.
Dans un réduit obscur gisaient trois ou quatre baquets destinés
surtout aux malades; quant au maître barbier, il était là, prêt à
vous rendre ses petits services, essuyant ses mains qui venaient de
panser un cautère ou d'ouvrir un abcès. Entre deux maux, il faut
choisir le moindre. Les Parisiens prirent leur parti, et sans trop
de peine, semble-t-il. On cessa d'aller au bain; puis, l'habitude de
l'eau une fois perdue, on finit par ne plus se laver du tout, même
chez soi. Une charmante et élégante reine, Marguerite de Navarre, dans
un dialogue amoureux composé par elle[53], trouve tout naturel de
dire à son amant: «Voyez ces belles mains; encore que je ne les aye
point descrassées depuis huict jours, gageons qu'elles effacent les
vostres[54].»
A cette époque, on mangeait encore sans fourchette; aussi
recommandait-on de ne pas se moucher avec la main qui prenait la
viande. On était libre, d'ailleurs, de se moucher dans ses doigts,
pourvu que ce fût de la main gauche:
Enfant, se ton nés est morveux,
Ne le torche pas à main nue
De quoy la viande est tenue,
Le fait est villain et honteux[55].
On constate sur ce point, quelques années plus tard, un progrès
sensible. Érasme, en 1530, conseille l'emploi du mouchoir. Cependant,
ajoute-t-il, il n'est pas interdit de se moucher avec deux doigts,
pourvu que l'on prenne soin de poser aussitôt le pied sur ce qui
sera tombé à terre[56]. Cent ans après, on pouvait encore, sans
trop offenser la civilité, faire cette délicate opération avec un
seul doigt. Un grand seigneur, d'Hauterive de l'Aubespine, recevait
un jour à dîner la fleur de la galanterie française, l'illustre
Turenne entre autres, et le marquis de Ruvigny. Au milieu du repas,
d'Hauterive ayant eu besoin de se moucher, pressa avec le doigt une
de ses narines, et le contenu de l'autre, partant comme une flèche,
alla s'aplatir contre la cheminée, «en faisant autant de bruit qu'un
pistolet». Ruvigny, qui était assis auprès de Turenne, s'écrie en
entendant cette détonation: «Monsieur, n'êtes-vous pas blessé?»
Et, ajoute Tallemant des Réaux[57], «ce fut un esclat de rire le
plus grand du monde». Cette grave question du mouchoir, qui semble
aujourd'hui à peu près résolue, soulevait encore des controverses peu
de temps avant la Révolution. De la Mésangère s'exprimait ainsi en
1797: «On faisait un art de se moucher il y a quelques années. L'un
imitait le son de la trompette, l'autre le jurement du chat. Le point
de perfection consistait à ne faire ni trop de bruit ni trop peu[58].»
Revenons à Érasme. Il nous apprend encore qu'il fallait éviter autant
que possible de conserver dans ses cheveux des lentes et des poux,
tout au moins qu'il était peu convenable de les faire tomber sur ses
voisins en se grattant la tête[59]; que les personnes désireuses de
passer pour très-distinguées, prenaient soin de se peigner avant
d'aller dîner chez un homme de qualité[60]; enfin, qu'un homme
soucieux de sa santé devait bien se garder de retenir les flatuosités
qu'occasionne une digestion difficile, mais que dans le monde il était
de bon goût d'en dissimuler le bruit en toussant: «tussi crepitum
dissimulet[61].» Il ne s'agit ici, bien entendu, que des bruits
intempestifs émis par en bas; ceux d'en haut avaient toute licence de
se produire, comme le démontre une belle réponse faite par Louis XIII,
alors âgé de huit ans, à M. de Souvré son gouverneur[62].
Le père de cet éloquent petit bonhomme, Henri IV, souverain sans
morgue, ne dissimulait pas qu'il «avoit les pieds et le gousset
fins»; et, s'il faut en croire Tallemant des Réaux[63], ordinairement
bien informé, madame de Verneuil, dans un moment de colère, lui
dit «qu'il puoit comme une charogne». Le bourru d'Aubigné voulait
peut-être se moquer de son maître quand il met en scène[64] ce
Renardière qui, «à force d'estre noble, dès la première veuë
connoissoit fort bien un gentilhomme, et au sentir mesme, car il
vouloit qu'un vrai noble eust un peu l'œsselle surette et les pieds
fumants».
Ce n'était pourtant pas là, hélas! un privilége exclusif de la
noblesse, et la propreté outragée se vengeait de son mieux. Elle
livrait les coupables à une foule de cruels parasites chargés de les
torturer. Le _Ménagier de Paris_, composé en 1393, enseigne déjà six
manières de se débarrasser des puces, et l'auteur reconnaît qu'en
préserver son mari constituait une des sérieuses préoccupations d'une
tendre épouse: «Et pour ce, chère seur[65], je vous pry que le mari
que vous arez[66], vous le vueillez ainsi ensorceller, et le gardez
de maison maucouverte[67] et de cheminée fumeuse; et ne luy soyez pas
rioteuse[68], mais doulce, aimable et paisible. Gardez en yver qu'il
ait bon feu sans fumée, et entre vos mamelles bien couchié, bien
couvert. Et en esté gardez que en vostre chambre ne en vostre lit
n'ait nulles puces, ce que vous pouvez faire en six manières[69]...»
Dans une pièce publiée vers 1520, une puce parlant en vers déclare
qu'elle a été créée pour tourmenter la gent animale et se repaître de
son sang:
Quant l'yver vient, ilz ont quelque esperance
De se venger tandis que le froit dure,
Car sus leur chair ne fais plus demourance,
Je perds vigueur quant sens venir froidure.
Mais en esté, je ne tiens point mesure
De tormenter femmes, chiens et chats.
Beau dire ilz ont que je leur fais nuisure,
Pour les pincer ne veulx point de compas.
De leur bon sang je fais tous mes repas,
Sans espargner damoyselle ou bourgeoyse,
Leur faisant peine jusques à mon trespas.
Et l'auteur termine en indiquant un procédé nouveau:
Pour toutes pulces faire soubdain mourir[70].
C'était bien, en effet, une guerre incessante et une guerre à mort.
Aussi tous les manuels de la vie pratique écrits vers cette époque
se font-ils l'écho de ce grave souci. Le _Traicté nouveau, intitulé
bastiment de receptes_[71] fournit, avec d'intéressants détails, cinq
procédés infaillibles:
«Pour faire que les punaises ne te nuysent point la nuyt;
«Pour faire un oignement qui tue les punaises en la couche ou
couchette;
«Pour faire qu'il n'y aye nulles pusses en une chambre;
«Pour faire un unguent qui tue les punaises ou mortzpions;
«Pour tuer les poulz et lentes.»
Remarquez que, de ce temps, date la fureur des cosmétiques, des
fards, des essences, des pâtes, des parfums, qui ne se calma qu'au
commencement du règne de Louis XIV. Il faut donc se rendre à
l'évidence, et se représenter telle qu'elle était la haute société
du seizième siècle. S'il y avait, par exemple, gala au Louvre,
gentilshommes et grandes dames, bardés de crasse, mais couverts de
parfums, de perles et de pierreries, montaient sur un cheval ou un
mulet, la femme en croupe derrière son mari[72]. On se mettait à
table, et les convives, s'aidant un peu du couteau, mangeaient avec
les doigts, engluant leur serviette, qu'on était forcé de changer
après chaque plat.
Vers 1640, parurent enfin, les _Loix de la galanterie_[73], code
du bon ton à l'usage des petits-maîtres; on y voit avec surprise
quels raffinements de soins la mode imposait alors aux galants du
grand monde. Lisez: «L'on peut aller quelquefois chez les baigneurs
pour avoir le corps net, et tous les jours l'on prendra la peine de
se laver les mains. Il faut aussi se faire laver le visage presque
aussi souvent, et se faire razer le poil des jouës, et quelquefois
se faire laver la teste... Vous aurez un valet de chambre instruit à
ce mestier, ou bien vous vous servirez d'un barbier qui n'ait autre
fonction, et non pas de ceux qui pansent les playes et les ulcères,
et qui sentent toujours le puz et l'onguent. Outre l'incommodité que
vous en recevez, il y a danger mesme que venant de panser quelque
mauvais mal, ils ne vous le communiquent; tellement que vous ne les
appellerez que quand vous serez malades. Et en ce qui est de vous
accommoder le poil, vous aurez recours à leurs compétiteurs, qui sont
barbiers-barbans[74].» Notre manuel ne parle pas des femmes, mais la
mode est toujours donnée par elles. Si elles eussent eu soin de leur
personne, auraient-elles pu souffrir auprès d'elles ces soupirants
malpropres?
[Illustration: «UN COURTISAN ET SA DEMOISELLE.»
D'après les _Monumens_ de Montfaucon.
(Seizième siècle.)
]
Lorsque l'excès de la propreté eut été porté à ce point qu'un raffiné
dut se laver le visage _presque tous les jours_, on comprit enfin
ce que présentaient de répugnant les multiples attributions des
barbiers-chirurgiens, et les barbiers-barbants furent créés. A la
suite de l'édit de 1637, quelques industriels avisés avaient déjà
adopté cette spécialité, mais la corporation ne fut définitivement
instituée que par l'édit du 23 mars 1673. «Nous avons reconnu dès il
y a longtemps, dit le Roi, que l'usage de faire le poil et de tenir
des bains et étuves, et les soins que l'on apporte à tenir le corps
humain dans une propreté honneste, estant autant utile à la santé que
pour l'ornement et la bienséance, par nostre édit du mois de décembre
1659, nous aurions ordonné l'établissement d'un corps et communauté de
_Barbiers-Baigneurs-Étuvistes-Perruquiers_[75], réduits à deux cens,
pour en faire profession particulière, distincte et séparée de celle
des maistres chirurgiens-barbiers[76].» Ces deux cents charges étaient
vendues par le Roi, et déclarées héréditaires.
C'était là, sans nul doute, une utile réforme, mais dans cet ordre
de faits il n'eût pas fallu s'arrêter en si beau chemin. Soumise à
un examen même bienveillant, la cour brillante qui entourait Louis
XIV aurait perdu beaucoup de son prestige. On commençait, il est
vrai, à comprendre qu'il était bon de se laver de temps en temps, et
l'on revenait peu à peu à l'idée que l'eau pouvait avoir été faite
pour cela; on la subissait cependant plus qu'on ne l'aimait. L'usage
quotidien d'abondantes ablutions telles que nous les pratiquons
aujourd'hui eût certainement paru alors une singularité. Le plus
souvent, les gens soigneux se bornaient à promener le matin sur leur
visage un petit tampon de coton trempé dans de l'alcool très-faible
et aromatisé. Un manuel des bienséances, imprimé en 1782, prohibe
encore l'emploi de l'eau pour la toilette: «Il est de la propreté
de se nettoyer tous les matins le visage avec un linge blanc, pour
le décrasser. Il est moins bien de le laver avec de l'eau, car cela
rend le visage plus susceptible du froid en hiver et du hâle en
été[77].» On voit que l'auteur, brave docteur en théologie, n'avait
pas sur la physiologie et l'hygiène des notions bien exactes. Madame
de Motteville éprouve le besoin de nous dire qu'Anne d'Autriche était
«propre et fort nette»; elle ne néglige pas non plus de nous apprendre
que, lors de l'arrivée de la reine Christine à Compiègne, les mains
de l'auguste souveraine «étoient si crasseuses qu'il étoit impossible
d'y apercevoir quelque beauté[78]». On sait, du reste, que la fistule
dont fut atteint Louis XIV est parfois le résultat d'un manque de
propreté, et que le roi-soleil avait souvent son sommeil troublé par
des punaises[79].
Vers cette époque commença la vogue des carrosses et des chaises à
porteur, qui facilitèrent les relations sociales dans ce que l'on
appelait alors le monde galant. En 1550, il n'y avait guère à Paris
que trois ou quatre carrosses, et c'était encore un luxe de faire ses
courses _en housse_, c'est-à-dire sur un cheval de selle couvert d'une
housse de drap ou de velours. Sully allait au Louvre en housse, et il
n'eut un carrosse que lorsqu'il fut grand maître de l'artillerie[80].
La bourgeoisie, la noblesse pauvre allaient à pied; on marchait avec
précaution dans les rues boueuses, et si l'on rendait une visite de
cérémonie, on changeait de chaussures dans l'antichambre avant de
passer au salon. Les _Loix de la galanterie_ nous fournissent sur ce
point des détails curieux: «Lors que la mode a voulu que les seigneurs
et hommes de condition allassent à cheval par Paris, il estoit honeste
d'y estre en bas de soye sur une housse de velours et entouré de pages
et de laquais. Mais maintenant, veu que les crottes s'augmentent
tous les jours dans cette grande ville, avec un embarraz inévitable,
nous ne trouvons plus à propos que nos galands de la haute volée
soient en cet équipage et aillent autrement qu'en carrosse. Nous
sçavons qu'autrefois pour parler d'un qui paroissoit dans le monde,
soit financier ou autre, l'on disoit de luy: _il ne va plus qu'en
housse_; mais maintenant cela n'est plus guère propre qu'aux médecins
ou à ceux qui ne sont pas des plus relevez. De quelque condition que
soit un galand, nous luy enjoignons d'avoir un carrosse s'il en a le
moyen, d'autant que lors que l'on parle aujourd'huy de quelqu'un qui
fréquente les bonnes compagnies, l'on demande incontinent: _a-t-il
carrosse?_ et si l'on respond que oüy, l'on en fait beaucoup plus
d'estime. Si les galands du plus bas estage veulent visiter des
dames de condition, ils remarqueront qu'il n'y a rien de si laid
que d'entrer chez elles avec des bottes ou des souliers crottez,
spécialement s'ils en sont logez fort loin; car quelle apparence y
a-t-il qu'en cet estat ils aillent marcher sur un tapis de pied et
s'asseoir sur un faut-œil de velours? C'est aussi une chose infâme
de s'estre coulé de son pied d'un bout de la ville à l'autre, quand
mesme on auroit changé de souliers à la porte, pource que cela vous
accuse de quelque pauvreté, qui n'est pas moins un vice aujourd'huy
en France que chez les Chinois, où l'on croid que les pauvres soient
maudits des Dieux à cause qu'ils ne prospèrent point. Vous pouvez
aussi vous faire porter en chaize, dernière et nouvelle commodité,
si utile qu'ayant esté enfermé là dedans sans se gaster le long des
chemins, l'on peut dire que l'on en sort aussi propre que si l'on
sortoit de la boiste d'un enchanteur; et comme elles sont de loüage,
l'on n'en fait la despense que quand l'on veut, au lieu qu'un cheval
mange jour et nuict[81].»
[Illustration: «DEUX COURTISANS QUI VONT AU LOUVRE.»
D'après les _Monumens_ de Montfaucon. (Seizième siècle.)]
Il s'agissait donc surtout de briller à peu de frais, et pourvu que
le galant eût sa chaussure et ses vêtements à peu près propres, on ne
s'inquiétait pas d'autre chose. Un traité de la civilité qui eut un
immense succès vers la fin du dix-septième siècle[82] résume ainsi
des recommandations d'ordre plus intime faites aux personnes de la
cour: «Il faut avoir soin de se tenir la teste nette, les yeux et les
dents, les mains aussi, et même les pieds, particulièrement l'esté,
pour ne pas faire mal au cœur à ceux avec qui nous conversons[83].» Le
même ouvrage mentionne quelques modifications heureuses apportées dans
les usages depuis le commencement du siècle: «Autrefois, dit-il, il
estoit permis de cracher à terre devant des personnes de qualité, et
il suffisoit de mettre le pied dessus: à présent, c'est une indécence.
Autrefois on pouvoit bâiller, et c'estoit assez pourvû que l'on ne
parlast pas en bâillant: à présent une personne de qualité s'en
choqueroit. Autrefois, on pouvoit tremper son pain dans la sauce, et
il suffisoit pourveu que l'on n'y eust pas encore mordu: maintenant
ce seroit une espèce de rusticité. Autrefois on pouvoit tirer de
sa bouche ce que l'on ne pouvoit pas manger, et le jeter à terre
pourveu que cela se fist adroitement: maintenant ce seroit une grande
saleté[84].» Mais nous entrons ici dans le cérémonial de la table,
dont je m'occuperai ailleurs.
Le salut vint de l'hôtel de Rambouillet, qui, en dépit des justes
railleries de Molière, eut la gloire de généraliser en France le bon
ton, la politesse, l'urbanité, le savoir-vivre.
II
Je ne raconterai pas l'histoire de la coiffure et de la barbe, car
on la trouve partout. Elle est bien exposée dans l'_Histoire du
costume_ de M. Quicherat, relativement exacte dans les _Dictionnaires
de la conversation_ et les _Encyclopédies_[85]; la refaire d'après
les sources serait donc me donner beaucoup de peine en pure perte.
D'ailleurs, je tiens à rester fidèle au programme que je me suis
tracé; il consiste à exclure autant que possible de ces petites
notices les faits déjà étudiés de l'histoire des mœurs, pour me
borner à recueillir les détails ignorés ou peu connus, et à relever
les erreurs accréditées par une longue tradition. Ainsi, des statues
qui ne peuvent être antérieures à 1150 ont fait jusqu'ici attribuer
aux mérovingiennes la jolie coiffure que portaient les grandes
dames du douzième siècle; leurs cheveux, partagés au milieu de la
tête, descendaient par devant en deux longues tresses nattées et
galonnées[86].
[Illustration:
REINE DU GRAND PORTAIL LA REINE DE SABA,
DE CHARTRES. PROVENANT DE
N.-D. DE CORBEIL.
D'après Willemin.]
Au siècle suivant, les nattes ont disparu. Les femmes mariées les
ont remplacées par un volumineux chignon attaché derrière le crâne;
les jeunes filles laissent pendre leurs cheveux sur le dos, mode qui
demeura très-longtemps en France le signe de la virginité, comme en
témoignent les anciennes représentations de la Vierge. Le quatorzième
siècle adopte les nattes relevées de chaque côté du front sur les
tempes. Au quinzième, les cheveux sont sacrifiés à des couvre-chefs
fantaisistes, dont le hennin est le type. Le seizième siècle découvre
les fronts et inaugure la coiffure dite _à la Marie Stuart_, dont les
différentes variétés nous conduisent jusqu'au règne de Louis XIV.
Celui-ci peut être caractérisé par la coiffure _à la Sévigné_, qui est
composée d'une multitude de boucles échelonnées sur les joues.
Pour se faire une idée générale de la forme que les hommes donnèrent
successivement à leur chevelure et à leur barbe, il suffit de passer
en revue les portraits de nos rois.
La barbe disparaît à partir de Philippe-Auguste; le visage est rasé
et les cheveux ne dépassent guère le milieu du cou. La barbe fait une
réapparition timide sous Philippe VI et Jean II, mais Charles V et
ses successeurs sont imberbes: par derrière, leurs cheveux descendent
jusqu'au cou; par devant, ils sont coupés très-courts, c'est la
coiffure dite _aux enfants d'Édouard_. A dater de François Ier, on
fait peu de cas des cheveux, mais la barbe est en plein triomphe. Elle
reste taillée en pointe jusqu'à Henri IV, dont la riante figure est
encadrée de poils touffus et frisés. Richelieu et Louis XIII portent
la moustache épaisse et la royale à la lèvre inférieure. Un caprice
changea tout cela.
Louis XIII, forcé d'embrasser la même carrière que son père, y
réussissait peu. En revanche, il avait des dispositions pour une foule
d'autres métiers; il cuisinait très-bien, lardait à ravir, s'entendait
à l'élève des oiseaux et au jardinage, composait en musique, peignait
un peu, travaillait au besoin le cuir, le bois et le fer. Un jour, il
lui prit fantaisie de faire concurrence aux barbiers-barbants qu'il
avait créés; il coupa la barbe à tous les officiers de sa maison,
ne leur laissant qu'un petit bouquet de poils au menton. Richelieu,
avec qui on ne plaisantait pas ainsi, conserva seul les moustaches
retroussées et la royale. La cour et la ville rirent beaucoup de
l'étrange distraction qu'avait choisie le mélancolique souverain; on
la mit même en chanson:
Hélas! ma pauvre barbe,
Qu'est-ce qui t'a faite ainsy?
C'est le grand roy Louis,
Treiziesme de ce nom,
Qui a toute esbarbé sa maison.
Laissons la barbe en pointe
Au cousin de Richelieu,
Car, par la vertudieu!
Qui seroit assez osé
Pour prétendre la luy raser[87]?
Les cheveux longs avaient repris faveur sous la minorité de ce roi
ennuyé et ennuyeux. Un homme de goût se reconnaissait alors aux
_moustaches_ ou _cadenettes_ qui, vite oubliées, furent ressuscitées
un siècle plus tard. On appelait ainsi de longues mèches de cheveux,
réunies avec une rosette, et qu'on laissait pendre le long de la
joue et même de l'épaule sur le côté gauche. La moustache se portait
rarement seule. L'auteur de _La promenade du cours_[88] nous apprend
que les gens désireux de se donner un air terrible en exhibaient
jusqu'à six:
Les braves à l'œil froncé
D'un air demy courroucé
Font flotter leurs grands panaches,
Aux portières s'avançant,
Et guignent tous les passants
Au travers de six moustaches.
Au besoin, les perruquiers pouvaient en fournir: «Potel, écrit
Tallemant[89], avoit trois ou quatre moustaches postiches de chaque
costé, où il y avoit plus de douze aulnes de ruban noir; car on
n'avoit pas trouvé encore les coings de cheveux.» Potel était un
original: la moustache se portait à gauche. Le côté droit de la
tête ainsi dégagé restait bien visible, et on l'ornait d'une boucle
d'oreille, perle ou diamant. Le comte Henri d'Harcourt, cadet de
la maison de Lorraine, en fut surnommé Cadet la Perle, sobriquet
qu'il garda toute sa vie. Son beau portrait, exécuté par Antoine
Masson, est connu sous le nom de _Cadet à la perle_; il porte encore
cet ornement sur celui qui fut gravé par Édelinck pour les _Hommes
illustres_ de Perrault[90], longtemps après que les cadenettes eurent
cessé d'être à la mode. Le premier galant qui les mit en faveur fut
Honoré d'Albret, seigneur de Cadenet, frère du célèbre Luynes[91].
Quand on fit celui-ci connétable, Cadenet du même coup fut improvisé
maréchal de France, mais ses exploits se bornèrent à l'importante
innovation que je viens de rappeler: elle a suffi pour transmettre son
souvenir à la postérité.
[Illustration: _Le Comte d'harcour_
D'après les _Hommes illustres_ de Perrault.]
Notre moustache actuelle avait aussi ses partisans. On lit dans les
_Loix de la galanterie_: «Les uns portent les moustaches comme un
traict de sourcil, et fort peu au menton; les autres ont une moustache
à coquille[92].» Cette dernière était celle dont on relevait les
pointes. Au moyen d'un petit instrument appelé _bigotère_, on la
pinçait de manière à ce qu'elle ne perdît pas son pli pendant la nuit.
C'est ce qu'explique très-bien une _Mazarinade_ publiée en 1650:
Ensuite voyons la moustache
Que la bigotère nous cache
Lorsque le jeune damoiseau
Le soir en bride son museau.
Le matin lui-même se l'ôte,
En frottant un peu le bigote
Avec quelque chose de chaud[93]!
Sarazin[94], racontant en style burlesque l'enterrement anticipé de
Voiture, fait figurer parmi les assistants quelques Amours: «L'un,
dit-il, faisoit des grimaces devant le miroir, l'autre se bridoit de
la bigotère, l'autre tiroit les poils des sourcils de ses compagnons
avec des pincettes[95].» La bigotère était encore employée à la fin du
dix-huitième siècle[96].
Depuis Louis XIII, aucun roi de France ne garda sa barbe. Elle ne
laissa pas pour cela d'être honorée et cultivée. Louis Guyon[97],
qui a traité agréablement ce sujet, dit que la barbe est utile,
non-seulement parce qu'elle protége l'homme contre le froid, mais
encore parce qu'elle le rend «plus beau. A cause de quoy nature n'a
voulu couvrir les éminences qui sont à chacun costé des yeux, ny le
nez, ni autres parties de la face; autrement, l'homme ressembleroit
une beste sauvage et approcheroit de la semblance des bestes brutes.
Il ne se cognoistroit quand il seroit joyeux ny fasché. La face
descouverte de poils appartient à un animal raisonnable, politic,
familier et sociable, tel qu'est l'homme.» Mais alors, pourquoi la
nature a-t-elle privé de barbe les femmes? Rien n'est plus simple:
«La matière de la barbe, aux femmes, monte à la teste, qui leur cause
de plus grands cheveux qu'aux hommes; et de vray, la chevelure est
bienséante aux femmes et la barbe à l'homme.»
Louis XIV porta d'abord le semblant de moustache dont j'ai parlé, un
trait léger sur la lèvre supérieure. Il la fit disparaître en 1680,
et tout bon courtisan s'empressa de l'imiter; aussi les derniers
portraits de Corneille et de Molière les représentent-ils sans un poil
sur la figure[98]. Je ne parle ici que des courtisans, car il faut
rendre cette justice à Louis XIII et à Louis XIV qu'ils respectèrent
la tête de leurs sujets (on n'oserait en dire autant de Richelieu);
ils laissèrent chacun arranger à sa guise barbe et cheveux. Si
ce fut une faiblesse de la part du roi-soleil, elle ne resta pas
sans châtiment: la mode, devenue plus impérieuse que l'orgueilleux
monarque, finit par lui imposer la perruque et la poudre, qui lui
étaient toutes deux antipathiques.
A défaut d'autres libertés, le dix-septième siècle eut donc celle
de la barbe. Les beaux portraits gravés par Édelinck et Lubin nous
révèlent que:
Le Jésuite Jacques Sirmond,
L'érudit Fabri de Peiresc,
L'historien Papire Masson,
Le savant Scévole de Sainte-Marthe,
Le poëte Malherbe,
Le jurisconsulte Pithou
portaient la barbe entière avec les moustaches.
Le cardinal de Bérulle,
Henri de Sponde, évêque de Pamiers,
Le secrétaire d'État Pontchartrain,
Vincent de Paul,
Joseph Scaliger
portaient la barbe en pointe avec les moustaches.
Pierre Camus, évêque de Belley,
Le garde des sceaux du Vair,
Le premier président A. de Harlay,
Le président Jeannin
portaient une magnifique barbe étalée sur la poitrine.
Pierre de Marca, archevêque de Paris,
Antoine Godeau, évêque de Vence,
J. F. Senault, général de l'Oratoire,
Le prince de Condé,
Turenne,
Le chancelier Séguier,
Colbert,
Le premier président Lamoignon,
Le président de Thou,
L'avocat général J. Bignon,
Le théologien Arnauld d'Andilly,
Descartes,
L'avocat Antoine Lemaître,
Le philosophe Gassendi,
Balzac,
Voiture,
Sarazin,
Mansart,
Le peintre Nicolas Poussin,
Le graveur Callot,
Le romancier H. d'Urfé,
Le maréchal de Gassion,
Le maréchal Fabert,
L'amiral Duquesne,
Le chancelier Michel Letellier,
Le premier président de Bellièvre,
N. Rigault, garde de la bibliothèque du Roi,
Simon Vouet, premier peintre du Roi,
portaient la moustache et la royale.
Le P. Thomassin, hébraïsant,
L'académicien Pélisson,
Le savant Ducange,
La Fontaine,
L'historien Le Nain de Tillemont,
Le peintre Ch. Lebrun,
Le poëte Santeuil,
Le maréchal de Luxembourg,
Le musicien Lully,
Le philologue Ménage,
Quinault,
Benserade,
Racine
avaient le visage entièrement rasé.
N'oublions pas de faire remarquer que plusieurs de ces personnages
portent perruque, une perruque superbe, majestueuse, frisée avec art
et qui parfois descend jusqu'à la ceinture. Tout était grand dans le
siècle du grand roi.
C'est à ce siècle que revient l'honneur d'avoir ainsi contrefait la
nature, mais il y avait longtemps qu'on avait cherché à l'imiter.
L'usage des faux cheveux doit être aussi ancien que la coquetterie
féminine, et c'est remonter bien haut. A l'époque romaine, les femmes
portaient des nattes postiches, le commerce des cheveux était en
pleine activité, et on allait en chercher des cargaisons sur la rive
droite du Rhin. Cependant, les Pères de l'Église d'abord, puis les
prédicateurs du moyen âge apostrophèrent très durement les femmes
qui mettaient des chevelures d'emprunt «des cheveux de mortes[99]»,
disaient-ils, et ce qui est bien pis, des cheveux de personnes
peut-être impures, peut-être criminelles, peut-être condamnées aux
peines de l'enfer, _capitis forsan immundi, forsan nocentis et gehennæ
destinati_[100].
C'est sous Charles V qu'Eustache Deschamps composa la célèbre ballade
qui a pour refrain:
Rendez l'emprunt des estranges cheveux.
Sous Henri III et Henri IV, toutes les femmes s'affublaient de faux
chignons. La reine Marguerite, écrit Brantôme, «s'habilloit quelques
fois avec ses cheveux naturels, sans y adjouster aucun artifice
de perruque; elle les sçavoit très bien tortiller, frizonner et
accommoder... et pourtant peu souvent s'en accommodoit, si non de
perruques bien gentement façonnées[101].» Tallemant des Réaux affirme
tout crûment qu'elle fut chauve de bonne heure, et qu'«elle avoit de
grands valets de pied blonds que l'on tondoit de temps en temps[102]».
Dès le règne de Louis XII, les élégants imitaient leurs maîtresses:
De la queue d'un cheval painte,
Quant leurs cheveux sont trop petiz,
Ilz ont une perrucque faincte,
disait d'eux Guillaume Coquillart[103].