CHATEAUBRIAND.

Cette lettre, dans laquelle perçait un mécontentement visible, émut

fort M. Hyde de Neuville qui, dès le lendemain, recevait de son

illustre ami une nouvelle missive.

_Dimanche, midi, 16 mars 1828._

Je viens de demander l'audience, mon cher ami. Dieu sait ce

qu'elle produira, mais j'ai fait quelques réflexions que je dois

vous communiquer. Si j'entre, il faut que j'entre seul; c'est

alors une distinction particulière; avec deux collègues sans

portefeuille, je m'amoindris: c'est un plan, un système; ce que

je peux valoir disparaît; ce n'est pas moi qu'on a appelé, c'est

trois personnes. Ces personnes très honorables qu'on pourrait

m'adjoindre viendront ensuite; je dois commencer. Tenons-nous-en

là.

Mais pour dire la vérité, mon cher ami, je crains que ce ne soit

là que des demi-partis toujours funestes en dernier résultat.

Faites recréer la maison du Roi en conservant même La Bouillerie,

comme M. de Pradel était auprès de M. de Blacas. _Prenez vite

Casimir Perier_, donnez les postes à Delalot avec entrée au

Conseil; les forêts à Bertin de Vaux; et, si vous pouviez,

Sébastiani à la guerre, tout serait dit et le triomphe assuré.

Songez-y sérieusement; un effort, j'en suis persuadé, réussirait.

Si vous attendez, la majorité vous échappera, et vous serez tous

enveloppés dans une même catastrophe.

Mon cher ami, je vous aime trop pour vous flatter. J'ai contribué

à vous mettre où vous êtes; je serais au désespoir de vous y voir

périr. Prenez garde au sommeil des ministres, à la faiblesse de

vos appuis, à la fascination du pouvoir; j'y ai été pris.

Retirez-vous mille fois plutôt que de vous exposer à une chute.

Si vous parlez ferme et clair, on vous donnera qui vous voudrez:

l'avenir est entre vos mains. Mais les Chambres, les journaux,

l'opinion générale pressent les événements; ne croyez pas que

vous ayez du temps devant vous. Je vous en avertis de bonne

heure, pour ne pas vous parler trop tard.

À vous pour la vie,

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 4 · 第 70 / 83 题