CHATEAUBRIAND ET LE MINISTÈRE MARTIGNAC[429]

[Note 429: Ci-dessus, p. 359]

La lutte très vive à laquelle avait donné lieu, au début de la session

de 1828, la vérification des pouvoirs, l'élection de M. Royer-Collard

à la présidence de la Chambre, la nomination de la commission chargée

de la rédaction de l'adresse au roi, commission dont la majorité était

hostile au précédent ministère, avaient créé pour Mgr de Frayssinous

et M. de Chabrol, qui avaient fait partie du ministère Villèle, une

situation difficile au sein du nouveau cabinet comme devant les

Chambres. Hommes de tact et d'honneur, ils ne voulurent pas devenir un

embarras et, le 3 mars 1828, ils offrirent leur démission, qui fut

acceptée.

On était à la veille de la discussion de l'adresse. Comprenant qu'au

premier jour la majorité ne serait plus avec eux, les ministres

supputèrent les voix dont ils pouvaient disposer et présentèrent au

roi le résultat de leur calcul. Charles X en fut effrayé, et il fut

décidé qu'une démarche serait faite près de Chateaubriand pour lui

demander de donner son appui au cabinet, en acceptant le ministère de

la marine, laissé vacant par la retraite de M. de Chabrol. Mgr

Feutrier, évêque de Beauvais, devait remplacer Mgr de Frayssinous.

Mais je dois ici laisser la parole à un témoin particulièrement bien

informé. M. Hyde de Neuville:

Quoique la marine, dit-il, ne fût certes point un poste

secondaire, néanmoins j'envisageai qu'il ne pouvait convenir à M.

de Chateaubriand qu'en y ajoutant la présidence du Conseil. Par

suite, je ne voulus pas me mêler aux différentes démarches

tentées près de lui, persuadé qu'une secrète irritation que

j'avais cru remarquer ne disparaîtrait qu'en face d'une

proposition catégorique qui lui prouverait que son admission

avait été pleinement consentie par le roi. Mais un mot ambigu,

comme tout ce qu'écrivait Laborie avec son écriture illisible, me

donna l'espoir que mon idée avait cours parmi les projets mis en

avant. Je crus à un succès presque certain, et je me rendis chez

Chateaubriand pour vaincre, s'il le fallait, une dernière

résistance.

La soirée était avancée, et je le trouvai retiré dans son

appartement. On m'annonça; il vint à moi avec cet oeil brillant

et ce front dégagé des nuages qui le couvraient depuis quelque

temps.

--Eh bien, me dit-il, la marine, est-ce fait?

--Je vous le demande, répondis-je, ce serait le plus cher de mes

voeux.

Cette réponse, qui mit entre nous un moment de silence, fut

rompue par de bonnes et chaleureuses paroles de mon

interlocuteur.

Quel ne fut pas mon étonnement lorsqu'il me dit qu'il avait

refusé positivement le poste qui lui avait été offert et m'avait

désigné pour le remplir! «Chose acceptée et qui vous sera

communiquée demain», ajouta-t-il.

«Réfléchissez, je vous en conjure, lui dis-je, que mon entrée au

ministère ne le consolidera en aucune façon. Nous perdons en ce

moment la seule chance possible de sauver le ministère et

peut-être la couronne. Vous savez bien d'ailleurs que ce ne sont

pas ceux qui montent à l'assaut qui plantent le drapeau au jour

de la victoire. Laissons un nom comme le vôtre lui donner le

baptême de la popularité.»

Rien ne put persuader mon illustre ami, et je rentrai chez moi

fort troublé, n'ayant jamais songé à être appelé à ce périlleux

devoir, dont les dangers dépassent les honneurs, quand on les

envisage au point de vue de la responsabilité.[430]

[Note 430: _Mémoires et Souvenirs du baron Hyde de

Neuville_, t. 111, p. 377.]

Hyde de Neuville dut céder, et, le 5 mars, il prêtait serment entre

les mains du roi,[431] avec Monseigneur Feutrier, nommé ministre des

cultes.

[Note 431: «Quoique irrité contre M. Hyde de Neuville, que

son amitié pour Chateaubriand et la fougue de son caractère

avaient jeté à la tête de la défection royaliste dans la

Chambre, la vieille affection pour ce serviteur dévoué des

mauvais jours prévalut dans l'esprit du Roi sur des

mécontentements passagers; il l'appela à la place de M. de

Chabrol au ministère de la marine. On ne pouvait conférer à

des mains plus chevaleresques la dignité du pavillon de la

France ni la sécurité de la couronne à un coeur plus

fidèle.»--LAMARTINE, _Histoire de la Restauration_, tome

VIII, page 128.]

En désignant M. Hyde de Neuville pour faire partie du ministère,

Chateaubriand n'entendait pas très certainement renoncer lui-même à y

entrer. Il croyait, comme son ami, que la popularité de son nom

pourrait seule sauver la couronne et son ambition se confondait ici

avec les véritables intérêts du pays. Le 15 mars, il adressait à M.

Hyde de Neuville la lettre suivante:

_Samedi, 15 mars 1828._

Il paraît, mon cher ami, que vous allez parler de mon entrée au

Conseil sans portefeuille (_ministre secrétaire d'État, membre du

conseil de vos ministres_). Si l'on fait quelque chose pour moi,

l'entrée au Conseil est une réparation qui m'est due, sans quoi

on aurait l'air de sanctionner la manière brutale dont j'en ai

été écarté; vous surtout, mon ami, étant là et n'ayant pas même

pu prendre mon parti et plaider ma cause.

Une fois _ministre secrétaire d'État_, on fera de moi ce que l'on

voudra pour le meilleur service du Roi; mais il n'est pas

question de cela dans ce moment. Le premier pas, si on veut le

faire, est mon entrée _immédiate_ auprès de vous au Conseil. On

me trouvera bon coucheur, je ne prends pas de place et ne me mêle

que de mon affaire.

Je dis entrée _immédiate_, voici pourquoi: ma position n'est plus

tenable; je suis, d'une part, regardé comme étant déjà ministre

et obligé de répondre que je ne le suis pas, ce qui devient

ridicule au dernier point; d'une autre part, tout le parti

immense qui s'appuie sur moi, gronde, me reproche mes politesses,

prétend qu'on se moque de moi et me pousse violemment à

l'opposition.

J'épuise mes forces dans ce double combat; il faut que je prenne

bientôt une résolution; vous connaissez les exigences des partis,

on ne tergiverse pas longtemps avec eux.

Voilà, mon cher ami, les raisons à exposer; que vos collègues

disent _oui_ ou _non_. Me veulent-ils ou ne me veulent ils pas?

S'ils me veulent, obtenez que l'ordonnance paraisse sans se faire

attendre, pour décider ma douteuse position et me faire sortir de

la race amphibie pour laquelle la nature ne m'a pas fait du tout.

Je remets le tout entre vos mains.

Faites-moi dire des nouvelles de Madame de Neuville: elle est

aussi bien que possible, m'assure-t-on; si ma pauvre femme

n'était presque toujours dans son lit, elle irait savoir des

nouvelles de la vôtre.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 4 · 第 69 / 83 题