«Madame Récamier contracta, avec une femme bien autrement illustre que
M. de Laharpe n'était célèbre, une amitié qui devint chaque jour plus
intime et qui dure encore.
«M. Necker, ayant été rayé de la liste des émigrés, chargea madame de
Staël, sa fille, de vendre une maison qu'il avait à Paris. Madame
Récamier l'acheta, et ce fut une occasion pour elle de voir madame de
Staël[320].
[Note 320: Comme le duc de Laval, un autre admirateur de Mme
Récamier, Benjamin Constant n'aimait pas les dates. Son
écrit sur Mme Récamier n'en renferme pas une seule. Besoin
nous est donc de préciser. À la fin de 1798, Mme de Staël
fut chargée par son père, qui venait d'être rayé de la liste
des émigrés, de vendre l'hôtel qu'il possédait rue du
Mont-Blanc, aujourd'hui rue de la Chaussée-d'Antin, 7. M.
Récamier était depuis longtemps en relations d'affaires avec
M. Necker, il était son banquier, ainsi que celui de sa
fille; il acheta l'hôtel. L'acte de vente porte la date du
25 vendémiaire an VII (16 octobre 1798). La négociation de
cette affaire devint l'origine de la liaison qui s'établit
entre Mme de Staël et Mme Récamier. (_Souvenirs et
Correspondance_..., par Mme Lenormant, I, 23.)]
«La vue de cette femme célèbre la remplit d'abord d'une excessive
timidité. La figure de madame de Staël a été fort discutée. Mais un
superbe regard, un sourire doux, une expression habituelle de
bienveillance, l'absence de toute affectation minutieuse et de toute
réserve gênante; des mots flatteurs, des louanges un peu directes,
mais qui semblent échapper à l'enthousiasme, une variété inépuisable
de conversation, étonnent, attirent et lui concilient presque tous
ceux qui l'approchent. Je ne connais aucune femme et même aucun homme
qui soit plus convaincu de son immense supériorité sur tout le monde,
et qui fasse moins peser cette conviction sur les autres.
«Rien n'était plus attachant que les entretiens de madame de Staël et
de madame Récamier. La rapidité de l'une à exprimer mille pensées
neuves, la rapidité de la seconde à les saisir et à les juger; cet
esprit mâle et fort qui dévoilait tout, et cet esprit délicat et fin
qui comprenait tout; ces révélations d'un génie exercé communiquées à
une jeune intelligence digne de les recevoir: tout cela formait une
réunion qu'il est impossible de peindre sans avoir eu le bonheur d'en
être témoin soi-même.
«L'amitié de madame Récamier pour madame de Staël se fortifia d'un
sentiment qu'elles éprouvaient toutes deux, l'amour filial. Madame
Récamier était tendrement attachée à sa mère, femme d'un rare mérite,
dont la santé donnait déjà des craintes, et que sa fille ne cesse de
regretter depuis qu'elle l'a perdue. Madame de Staël avait voué à son
père un culte que la mort n'a fait que rendre plus exalté. Toujours
entraînante dans sa manière de s'exprimer, elle le devient encore
surtout quand elle parle de lui. Sa voix émue, ses yeux prêts à se
mouiller de larmes, la sincérité de son enthousiasme, touchaient l'âme
de ceux mêmes qui ne partageaient pas son opinion sur cet homme
célèbre. On a fréquemment jeté du ridicule sur les éloges qu'elle lui
a donnés dans ses écrits; mais quand on l'a entendue sur ce sujet, il
est impossible d'en faire un objet de moquerie, parce que rien de ce
qui est vrai n'est ridicule.»
Les lettres de Corinne à son amie madame Récamier commencèrent à
l'époque rappelée ici par Benjamin Constant: elles ont un charme qui
tient presque de l'amour; j'en ferai connaître quelques-unes.
«Coppet, 9 septembre.
«Vous souvenez-vous, belle Juliette, d'une personne que vous avez
comblée de marques d'intérêt cet hiver, et qui se flatte de vous
engager à redoubler l'hiver prochain? Comment gouvernez-vous
l'empire de la beauté? On vous l'accorde avec plaisir, cet
empire, parce que vous êtes éminemment bonne, et qu'il semble
naturel qu'une âme si douce ait un charmant visage pour
l'exprimer. De tous vos admirateurs, vous savez que je préfère
Adrien de Montmorency[321]. J'ai reçu de ses lettres,
remarquables par l'esprit et la grâce, et je crois à la solidité
de ses affections, malgré le charme de ses manières[322]. Au
reste, ce mot de solidité convient à moi, qui ne prétends qu'à un
rôle bien secondaire dans son coeur. Mais vous, qui êtes
l'héroïne de tous les sentiments, vous êtes exposée aux grands
événements dont on fait les tragédies et les romans. Le mien[323]
s'avance au pied des Alpes. J'espère que vous le lirez avec
intérêt. Je me plais à cette occupation. . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Au milieu de tous ces
succès, ce que vous êtes et ce que vous resterez, c'est un ange
de pureté et de beauté, et vous aurez le culte des dévots comme
celui des mondains. . . . . . Avez-vous revu l'auteur d'_Atala_?
Êtes-vous toujours à Clichy? Enfin je vous demande des détails
sur vous. J'aime à savoir ce que vous faites, à me représenter
les lieux que vous habitez. Tout n'est-il pas tableau dans les
souvenirs que l'on garde de vous? Je joins, à cet enthousiasme si
naturel pour vos rares avantages, beaucoup d'attrait pour votre
société. Acceptez, je vous prie, avec bienveillance, tout ce que
je vous offre, et promettez-moi que nous nous verrons souvent
l'hiver prochain.»
[Note 321: Plus tard duc de Laval-Montmorency, celui
précisément que Chateaubriand remplacera comme ambassadeur à
Rome.]
[Note 322: «Arbitre du goût et des bonnes manières», a dit
Mme de Staël. Sous une apparence légère et mobile, le duc de
Laval était un noble coeur et un esprit élevé. Il géra les
plus grandes ambassades et fut partout à la hauteur de sa
tâche.]
[Note 323: Le roman de _Delphine_, qui parut à la fin de
1802.]
«Coppet, 30 avril.
«Savez-vous que mes amis, belle Juliette, m'ont un peu flattée de
l'idée que vous viendriez ici? Ne pourriez-vous pas me donner ce
grand plaisir? Le bonheur ne m'a pas gâtée depuis quelque temps,
et ce serait un retour de fortune que votre arrivée, qui me
donnerait de l'espoir pour tout ce que je désire. Adrien et
Mathieu disent qu'ils viendront. Si vous veniez avec eux, un mois
de séjour ici suffirait pour vous montrer notre éclatante nature.
Mon père dit que vous devriez choisir Coppet pour domicile, et
que de là nous ferions nos courses. Mon père est très vif dans le
désir de vous voir. Vous savez ce qu'on a dit d'Homère:
Par la voix des vieillards tu louas la beauté.
«Et indépendamment de cette beauté vous êtes charmante.»
* * * * *
Pendant la courte paix d'Amiens, madame Récamier fit avec sa mère un
voyage à Londres. Elle eut des lettres de recommandation du vieux duc
de Guignes, ambassadeur en Angleterre trente ans auparavant. Il avait
conservé des correspondances avec les femmes les plus brillantes de
son temps: la duchesse de Devonshire[324], lady Melbourne, la
marquise de Salisbury, la margrave d'Anspach[325], dont il avait été
amoureux. Son ambassade était encore célèbre, son souvenir tout vivant
chez ces respectables dames.
[Note 324: Georgina _Spenser_, duchesse de _Devonshire_
(1746-1806), célèbre par son esprit et sa beauté. Elle se
mêla aux luttes politiques de son temps, soutint Fox et
écrivit plusieurs poésies, dont la principale, _le Passage
du mont Saint-Gothard_, a été traduite par Delille.]
[Note 325: Élisabeth _Craven_, margravine _d'Anspach_
(1750-1828). Fille du comte de Berkeley, elle épousa d'abord
lord Craven, dont elle eut sept enfants. Abandonnée par son
mari, elle demanda le divorce, et quitta l'Angleterre pour
voyager. Devenue veuve en 1790, elle épousa en secondes
noces le margrave d'Anspach et vint demeurer avec lui en
Angleterre, dans la terre de Brandebourg-House. Après la
mort de ce prince (1806), elle recommença ses voyages et
mourut à Naples à l'âge de 78 ans. Elle a composé des pièces
de théâtre, un _Voyage à Constantinople en passant par la
Crimée_, traduit trois fois en français, et des _Mémoires_
fort curieux, qui parurent à Londres en 1825 et furent
traduits, l'année suivante, par J.-T. Parisot (2 vol.
in-8{o}).]
Telle est la puissance de la nouveauté en Angleterre, que le lendemain
les gazettes furent remplies de l'arrivée de la beauté étrangère.
Madame Récamier reçut les visites de toutes les personnes à qui elle
avait envoyé des lettres. Parmi ces personnes, la plus remarquable
était la duchesse de Devonshire, âgée de quarante-cinq à cinquante
ans. Elle était encore à la mode et belle, quoique privée d'un oeil
qu'elle couvrait d'une boucle de ses cheveux. La première fois que
madame Récamier parut en public, ce fut avec elle. La duchesse la
conduisit à l'opéra dans sa loge, où se trouvaient le prince de
Galles, le duc d'Orléans et ses frères, le duc de Montpensier et le
comte de Beaujolais: les deux premiers devaient devenir rois; l'un
touchait au trône, l'autre en était encore séparé par un abîme.
Les lorgnettes et les regards se tournèrent vers la loge de la
duchesse. Le prince de Galles dit à madame Récamier que, si elle ne
voulait être étouffée, il fallait sortir avant la fin du spectacle. À
peine fut-elle debout, que les portes des loges s'ouvrirent
précipitamment; elle n'évita rien et fut portée par le flot de la
foule jusqu'à sa voiture.
Le lendemain, madame Récamier alla au parc de Kensington, accompagnée
du marquis de Douglas, plus tard duc d'Hamilton[326], et qui depuis a
reçu Charles X à Holy-Rood, et de sa soeur la duchesse de Somerset. La
foule se précipitait sur les pas de l'étrangère. Cette effet se
renouvela toutes les fois qu'elle se montra en public; les journaux
retentissaient de son nom; son portrait, gravé par Bartolozzi, fut
répandu dans toute l'Angleterre. L'auteur d'_Antigone_, M. Ballanche,
ajoute que des vaisseaux le portèrent jusque dans les îles de la
Grèce: la beauté retournait aux lieux où l'on avait inventé son
image. On a de madame Récamier une esquisse par David, un portrait en
pied par Gérard, un buste par Canova. Le portrait est le chef-d'oeuvre
de Gérard; mais il ne me plaît pas, parce que j'y reconnais les traits
sans y reconnaître l'expression du modèle.
[Note 326: M. de Marcellus, à qui la France doit de posséder
la _Vénus de Milo_, rencontrant ici le nom du duc
d'Hamilton, en a profité, comme c'était son droit, pour nous
conter cette jolie anecdote: «Ce premier des ducs écossais,
mêlé au récit du voyage de Mme Récamier en Angleterre,
s'était épris aussi des charmes de la Vénus de Milo, dès son
entrée à Paris. Sachant que je l'avais enlevée, il m'en fit
offrir, toute mutilée qu'elle était, dix mille livres
sterling. Elle n'était pas à moi; elle n'appartenait même
plus à M. le marquis de Rivière, qui venait d'en faire don à
Louis XVIII: quelques années après, la duchesse de Hamilton,
que je recevais avec son fils et sa fille dans la jolie
villa de _Saltocchio_, au pied des Apennins, me rappela, à
la vue de quelques statues informes, cette passion qu'elle
avait partagée pour la Vénus victorieuse. Mais quand j'avais
dérobé mon idole à l'obscurité de Milo et aux empressements
d'une frégate anglaise, arrivée quelques heures trop tard,
ce n'était pas pour qu'un autre pays que le mien vînt à
s'illuminer jamais de sa beauté.» (_Chateaubriand et son
temps_, p. 316.)]
La veille du départ de madame Récamier, le prince de Galles et la
duchesse de Devonshire lui demandèrent de les recevoir et d'amener
chez elle quelques personnes de leur société. On fit de la musique.
Elle joua avec le chevalier Marin, premier harpiste de cette époque,
des variations sur un thème de Mozart. Cette soirée fut citée dans les
feuilles publiques comme un concert que la belle étrangère avait donné
en partant au prince de Galles.
Le lendemain elle s'embarqua pour La Haye, et mit trois jours à faire
une traversée de seize heures. Elle m'a raconté que, pendant ces jours
mêlés de tempêtes, elle lut de suite le _Génie du christianisme_; je
lui fus _révélé_, selon sa bienveillante expression: je reconnais là
cette bonté que les vents et la mer ont toujours eue pour moi.
Près de La Haye, elle visita le château du prince d'Orange[327]. Ce
prince, lui ayant fait promettre d'aller voir cette demeure, lui
écrivit plusieurs lettres dans lesquelles il parle de ses revers et de
l'espoir de les vaincre: Guillaume Ier est en effet devenu monarque;
en ce temps-là on intriguait pour être roi comme aujourd'hui pour être
député; et ces candidats à la souveraineté se pressaient aux pieds de
madame Récamier comme si elle disposait des couronnes.
[Note 327: Sur le prince d'Orange, voir, au tome III, la
note 1 de la page 206.]
Ce billet de Bernadotte, qui règne aujourd'hui sur la Suède, termina
le voyage de madame Récamier en Angleterre.
«. . . . . . . . . . . . . . . . . Les journaux anglais, en
calmant mes inquiétudes sur votre santé, m'ont appris les dangers
auxquels vous avez été exposée. J'ai blâmé d'abord le peuple de
Londres dans son grand empressement; mais, je vous l'avoue, il a
été bientôt excusé, car je suis partie intéressée lorsqu'il faut
justifier les personnes qui se rendent indiscrètes pour admirer
les charmes de votre céleste figure.
«Au milieu de l'éclat qui vous environne et que vous méritez à
tant de titres, daignez vous souvenir quelquefois que l'être qui
vous est le plus dévoué dans la nature est
«BERNADOTTE.»
Madame de Staël, menacée de l'exil, tenta de s'établir à Maffliers,
campagne à huit lieues de Paris[328]. Elle accepta la proposition que
lui fit madame Récamier, revenue d'Angleterre, de passer quelques
jours à Saint-Brice avec elle; ensuite elle retourna dans son premier
asile. Elle rend compte de ce qui lui arriva alors, dans les _Dix
années d'exil_.
[Note 328: Cette maison de campagne appartenait à Mme de la
Tour, «personne vraiment bonne et spirituelle», à qui Mme de
Staël avait été recommandée par M. Regnaud de
Saint-Jean-d'Angély, alors président de la section de
l'intérieur au Conseil d'État.]
«J'étais à table, dit-elle, avec trois de mes amis, dans une salle où
l'on voyait le grand chemin et la porte d'entrée. C'était à la fin de
septembre[329], à quatre heures: un homme en habit gris, à cheval,
s'arrête et sonne; je fus certaine de mon sort; il me fit demander; je
le reçus dans le jardin. En avançant vers lui, le parfum des fleurs et
la beauté du soleil me frappèrent. Les sensations qui nous viennent
par les combinaisons de la société sont si différentes de celle de la
nature! Cet homme me dit qu'il était le commandant de la gendarmerie
de Versailles... Il me montra une lettre, signée de Bonaparte, qui
portait l'ordre de m'éloigner à quarante lieues de Paris, et
enjoignait de me faire partir dans les vingt-quatre heures, en me
traitant cependant avec tous les égards dus à une femme d'un nom
connu... Je répondis à l'officier de gendarmerie que partir dans les
vingt-quatre heures convenait à des conscrits, mais non pas à une
femme et à des enfants. En conséquence je lui proposai de
m'accompagner à Paris où j'avais besoin de trois jours pour faire les
arrangements nécessaires à mon voyage. Je montai donc dans ma voiture
avec mes enfants et cet officier qu'on avait choisi comme le plus
littéraire des gendarmes. En effet, il me fit des compliments sur mes
écrits. «Vous voyez, lui dis-je, monsieur, où cela mène d'être femme
d'esprit. Déconseillez-le, je vous prie, aux personnes de votre
famille, si vous en avez l'occasion.» J'essayais de me monter par la
fierté, mais je sentais la griffe dans mon coeur.
[Note 329: Septembre 1803.]
«Je m'arrêtai quelques instants chez madame Récamier. Je trouvai le
général Junot, qui, par dévouement pour elle, promit d'aller le
lendemain parler au premier Consul. Il le fît en effet avec la plus
grande chaleur. . . . . . . . . . . .
«La veille du jour qui m'était accordé, Joseph Bonaparte fit encore
une tentative. . . . . .
«Je fus obligée d'attendre la réponse dans une auberge à deux lieues
de Paris, n'osant pas rentrer chez moi dans la ville. Un jour se passa
sans que cette réponse me parvînt. Ne voulant pas attirer l'attention
sur moi en restant plus longtemps dans l'auberge où j'étais, je fis le
tour des murs de Paris pour en aller chercher une autre, de même à
deux lieues de Paris, mais sur une route différente. Cette vie
errante, à quatre pas de mes amis et de ma demeure, me causait une
douleur que je ne puis me rappeler sans frissonner.[330]»
[Note 330: Mme de Staël, _Dix années d'exil_, 1re partie,
chap. XI.]
Madame de Staël, au lieu de retourner à Coppet, partit pour son
premier voyage d'Allemagne. À cette époque elle m'écrivit, sur la mort
de madame de Beaumont, la lettre que j'ai citée dans mon premier
voyage de Rome.
Madame Récamier réunissait chez elle, à Paris, ce qu'il y avait de
plus distingué dans les partis opprimés et dans les opinions qui
n'avaient pas tout cédé à la victoire. On y voyait les illustrations
de l'ancienne monarchie et du nouvel empire: les Montmorency, les
Sabran, les Lamoignon, les généraux Masséna, Moreau et Bernadotte;
celui-là destiné à l'exil, celui-ci au trône. Les étrangers illustres
s'y rendaient aussi; le prince d'Orange, le prince de Bavière, le
frère de la reine de Prusse l'environnaient, comme à Londres le
prince de Galles était fier de porter son châle. L'attrait était si
irrésistible qu'Eugène de Beauharnais et les ministres mêmes de
l'empereur allaient à ces réunions. Bonaparte ne pouvait souffrir le
succès, même celui d'une femme. Il disait: «Depuis quand le conseil se
tient-il chez madame Récamier?»
* * * * *
Je reviens maintenant au récit de Benjamin Constant: «Depuis longtemps
Bonaparte, qui s'était emparé du gouvernement, marchait ouvertement à
la tyrannie. Les partis les plus opposés s'aigrissaient contre lui, et
tandis que la masse des citoyens se laissait énerver encore par le
repos qu'on lui promettait, les républicains et les royalistes
désiraient un renversement. M. de Montmorency appartenait à ces
derniers par sa naissance, ses rapports et ses opinions. Madame
Récamier ne tenait à la politique que par son intérêt généreux pour
les vaincus de tous les partis. L'indépendance de son caractère
l'éloignait de la cour de Napoléon dont elle avait refusé de faire
partie. M. de Montmorency imagina de lui confier ses espérances, lui
peignit le rétablissement des Bourbons sous des couleurs propres à
exciter son enthousiasme, et la chargea de rapprocher deux hommes
importants alors en France, Bernadotte et Moreau, pour voir s'ils
pouvaient se réunir contre Bonaparte. Elle connaissait beaucoup
Bernadotte, qui depuis est devenu prince royal de Suède. Quelque chose
de chevaleresque dans la figure, de noble dans les manières, de très
fin dans l'esprit, de déclamatoire dans la conversation, en font un
homme remarquable. Courageux dans les combats, hardi dans le propos,
mais timide dans les actions qui ne sont pas militaires, irrésolu dans
tous ses projets: une chose qui le rend très séduisant à la première
vue, mais qui en même temps met un obstacle à toute combinaison de
plan avec lui, c'est une habitude de haranguer, reste de son éducation
révolutionnaire qui ne le quitte pas. Il a parfois des mouvements d'une
véritable éloquence; il le sait, il aime ce genre de succès, et quand il
est entré dans le développement de quelque idée générale, tenant à ce
qu'il a entendu dans les clubs ou à la tribune, il perd de vue tout ce
qui l'occupe et n'est plus qu'un orateur passionné. Tel il a paru en
France dans les premières années du règne de Bonaparte, qu'il a toujours
haï et auquel il a toujours été suspect, et tel il s'est encore montré
dans ces derniers temps, au milieu du bouleversement de l'Europe dont on
lui doit toutefois l'affranchissement, parce qu'il a rassuré les
étrangers en leur montrant un Français prêt à marcher contre le tyran de
la France et sachant ne dire que ce qui pouvait influer sur sa nation.
«Tout ce qui offre à une femme le moyen d'exercer sa puissance lui est
toujours agréable. Il y avait d'ailleurs, dans l'idée de soulever
contre le despotisme de Bonaparte des hommes importants par leurs
dignités et leur gloire, quelque chose de généreux et de noble qui
devait tenter madame Récamier. Elle se prêta donc au désir de M. de
Montmorency. Elle réunit souvent Bernadotte et Moreau chez elle.
Moreau hésitait, Bernadotte déclamait. Madame Récamier prenait les
discours indécis de Moreau pour un commencement de résolution, et les
harangues de Bernadotte comme un signal de renversement de la
tyrannie. Les deux généraux, de leur côté, étaient enchantés de voir
leur mécontentement caressé par tant de beauté, d'esprit et de grâce.
Il y avait en effet quelque chose de romanesque et de poétique dans
cette femme si jeune, si séduisante, leur parlant de la liberté de
leur patrie. Bernadotte répétait sans cesse à madame Récamier qu'elle
était faite pour électriser le monde et pour créer des séides.»
En remarquant la finesse de cette peinture de Benjamin Constant, il
faut dire que madame Récamier ne serait jamais entrée dans ces
intérêts politiques sans l'irritation qu'elle ressentait de l'exil de
madame de Staël. Le futur roi de Suède avait la liste des généraux qui
tenaient encore au parti de l'indépendance, mais le nom de Moreau n'y
était pas; c'était le seul qu'on pût opposer à celui de Napoléon:
seulement Bernadotte ignorait quel était ce Bonaparte dont il
attaquait la puissance.
Madame Moreau donna un bal; toute l'Europe s'y trouva, excepté la
France; elle n'y était représentée que par l'opposition républicaine.
Pendant cette fête, le général Bernadotte conduisit madame Récamier
dans un petit salon où le bruit de la musique seul les suivit et leur
rappelait où ils étaient. Moreau passa dans ce salon; Bernadotte lui
dit après de longues explications: «Avec un nom populaire, vous êtes
le seul parmi nous qui puisse se présenter appuyé de tout un peuple;
voyez ce que vous pouvez, ce que nous pouvons guidés par vous.»
Moreau répéta ce qu'il avait dit souvent: «Qu'il sentait le danger
dont la liberté était menacée, qu'il fallait surveiller Bonaparte,
mais qu'il craignait la guerre civile.»
Cette conversation se prolongeait et s'animait; Bernadotte s'emporta
et dit au général Moreau: «Vous n'osez pas prendre la cause de la
liberté; eh bien, Bonaparte se jouera de la liberté et de vous. Elle
périra malgré nos efforts, et vous, vous serez enveloppé dans sa ruine
sans avoir combattu.» Paroles prophétiques!
La mère de madame Récamier était liée avec madame Hulot, mère de
madame Moreau, et madame Récamier avait contracté avec cette dernière
une de ces liaisons d'enfance qu'on est heureux de continuer dans le
monde.
Pendant le procès du général Moreau, madame Récamier passait sa vie chez
madame Moreau. Celle-ci dit à son amie que son mari se plaignait de ne
l'avoir pas encore vue parmi le public qui remplissait la salle et le
tribunal. Madame Récamier s'arrangea pour assister le lendemain de cette
conversation à la séance. Un des juges, M. Brillat-Savarin[331], se
chargea de la faire entrer par une porte particulière qui s'ouvrait sur
l'amphithéâtre. En entrant elle releva son voile, parcourut d'un coup
d'oeil les rangs des accusés, afin d'y trouver Moreau. Il la reconnut,
se leva et la salua. Tous les regards se tournèrent vers elle; elle se
hâta de descendre les degrés de l'amphithéâtre pour arriver à la place
qui lui était destinée. Les accusés étaient au nombre de quarante-sept;
ils remplissaient les gradins placés en face des juges du tribunal.
Chaque accusé était placé entre deux gendarmes: ces soldats montraient
au général Moreau de la déférence et du respect.
[Note 331: Anthelme _Brillat-Savarin_ (1755-1826). Député du
Tiers aux États généraux pour le bailliage de Bugey et
Valromey, il siégea parmi les modérés, émigra en 1793 et se
retira en Suisse, puis à New-York, où il se créa des
ressources en donnant des leçons de français et en tenant le
premier violon dans un petit théâtre. Sous le Consulat, il
fut nommé juge au Tribunal de Cassation (1er avril 1800). Il
mourut conseiller à la Cour de Cassation le 2 février 1826,
des suites d'un rhume contracté dans l'église de
Saint-Denis, à la cérémonie expiatoire du 21 janvier.
L'année précédente, il avait publié l'ouvrage qui a fait sa
gloire, la _Physiologie du goût_.--Balzac, sans doute comme
auteur de la _Physiologie du mariage_, lui a consacré une
intéressante notice dans la _Biographie universelle_, de
Michaud. «Brillat-Savarin, dit-il, offrait une des rares
exceptions à la règle qui destitue de toute haute faculté
intellectuelle les gens de haute taille; quoique sa stature
presque colossale lui donnât en quelque sorte l'air du
tambour-major de la Cour de cassation, il était grand homme
d'esprit, et son ouvrage se recommande par des qualités
littéraires peu communes.»]
On remarquait MM. de Polignac et de Rivière, mais surtout Georges
Cadoudal. Pichegru, dont le nom restera lié à celui de Moreau,
manquait pourtant à côté de lui, ou plutôt on y croyait voir son
ombre, car on savait qu'il manquait aussi dans la prison.
Il n'était plus question de républicains, c'était la fidélité
royaliste qui luttait contre le pouvoir nouveau; toutefois, cette
cause de la légitimité et de ses partisans nobles avait pour chef un
homme du peuple, Georges Cadoudal. On le voyait là, avec la pensée que
cette tête si pieuse, si intrépide, allait tomber sur l'échafaud; que
lui seul peut-être, Cadoudal, ne serait pas sauvé, car il ne ferait
rien pour l'être. Il ne défendait que ses amis; quant à ce qui le
regardait particulièrement, il disait tout. Bonaparte ne fut pas aussi
généreux qu'on le supposait: onze personnes dévouées à Georges
périrent avec lui[332].
[Note 332: L'exécution de Georges Cadoudal et de ses onze
compagnons eut lieu le lundi 25 juillet 1804, à onze heures
du matin, en place de Grève. La veille, le geôlier de
Bicêtre était entré dans son cachot, apportant à Georges une
demande en grâce toute prête. Il jette un regard sur le
papier qu'on lui présente et qui était adressé à _Sa Majesté
l'Empereur_. Il n'en veut pas voir davantage. Se tournant
vers ses compagnons: «Mes camarades, dit-il, faisons la
prière.» Le matin de l'exécution, à quelqu'un qui lui
demandait des nouvelles du condamné, le capitaine Laborde
répondit: «Il a dormi plus tranquillement que moi.» Georges
était assisté de l'abbé de Keravenant, qui fut sous la
Restauration curé de Saint-Germain des Prés. Arrivé sur la
place de Grève, l'abbé lui faisait réciter la Salutation
angélique: «Je vous salue, Marie, pleine de grâces... Sainte
Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pêcheurs,
maintenant...» Et Georges s'arrêtait: «Continuez, dit le
prêtre, et à l'heure de notre mort.--À quoi bon? dit
Georges; l'heure de la mort, n'est-ce pas maintenant?» Au
pied de l'échafaud, raconte le duc de Rivière dans ses
_Mémoires_, page 52, il déclara qu'il avait une faveur à
solliciter. «Pour ôter à mes compagnons d'infortune, dit-il,
l'idée que je pourrais leur survivre, je demande à mourir
avant eux. C'est moi, d'ailleurs, qui dois leur donner
l'exemple.» On y consentit, et Georges eut sur l'échafaud la
place qu'il occupait devant l'ennemi, il fut le premier à la
mort comme il l'avait été tant de fois au combat.]
Moreau ne parla point. La séance terminée, le juge qui avait amené
madame Récamier vint la reprendre. Elle traversa le parquet du côté
opposé à celui par lequel elle était entrée, et longea le banc des
accusés. Moreau descendit suivi de ses deux gendarmes; il n'était
séparé d'elle que par une balustrade. Il lui dit quelques paroles que
dans son saisissement elle n'entendit point: elle voulut lui répondre,
sa voix se brisa[333].
[Note 333: Dans les pages qui précèdent, Chateaubriand n'a
fait que résumer le récit même de Mme Récamier, reproduit
plus tard en son entier par Mme Lenormant au tome Ier des
_Souvenirs_, pages 103 et suivantes.]
Aujourd'hui que les temps sont changés, et que le nom de Bonaparte
semble seul les remplir, on n'imagine pas à combien peu encore
paraissait tenir sa puissance. La nuit qui précéda la sentence, et
pendant laquelle le tribunal siégea, tout Paris fut sur pied. Des
flots de peuple se portaient au Palais de Justice. Georges ne voulut
point de grâce; il répondit à ceux qui voulaient la demander: «Me
promettez-vous une plus belle occasion de mourir?»
Moreau, condamné à la déportation, se mit en route pour Cadix, d'où il
devait passer en Amérique. Madame Moreau alla le rejoindre. Madame
Récamier était auprès d'elle au moment de son départ. Elle la vit
embrasser son fils dans son berceau, et la vit revenir sur ses pas
pour l'embrasser encore: elle la conduisit à sa voiture et reçut son
dernier adieu.
Le général Moreau écrivit de Cadix cette lettre à sa généreuse amie:
«Chiclana (près Cadix), le 12 octobre 1804.
Madame,
«Vous apprendrez sans doute avec quelque plaisir des nouvelles de
deux fugitifs auxquels vous avez témoigné tant d'intérêt. Après
avoir essuyé des fatigues de tout genre, sur terre et sur mer,
nous espérions nous reposer à Cadix, quand la fièvre jaune, qu'on
peut en quelque sorte comparer aux maux que nous venions
d'éprouver, est venue nous assiéger dans cette ville.
«Quoique les couches de mon épouse nous aient forcés d'y rester
plus d'un mois pendant la maladie, nous avons été assez heureux
pour nous préserver de la contagion; un seul de nos gens en a été
atteint.
«Enfin, nous sommes à Chiclana, très joli village à quelques
lieues de Cadix, jouissant d'une bonne santé, et mon épouse en
pleine convalescence après m'avoir donné une fille très bien
portante.
«Persuadée que vous prendrez autant d'intérêt à cet événement
qu'à tout ce qui nous est arrivé, elle me charge de vous en faire
part et de la rappeler à votre amitié.
«Je ne vous parle pas du genre de vie que nous menons, il est
excessivement ennuyeux et monotone; mais au moins nous respirons
en liberté, quoique dans le pays de l'inquisition.
«Je vous prie, madame, de recevoir l'assurance de mon respectueux
attachement, et de me croire pour toujours
«Votre très humble et très obéissant serviteur,
«V. MOREAU.»
Cette lettre est datée de Chiclana, lieu qui sembla promettre avec de
la gloire un règne assuré à M. le duc d'Angoulême: et pourtant il n'a
fait que paraître sur ce bord aussi fatalement que Moreau, qu'on a cru
dévoué aux Bourbons. Moreau au fond de l'âme était dévoué à la
liberté; lorsqu'il eut le malheur de se joindre à la coalition, il
s'agissait uniquement à ses yeux de combattre le despotisme de
Bonaparte. Louis XVIII disait à M. de Montmorency, qui déplorait la
mort de Moreau comme une grande perte pour la couronne: «Pas si
grande: Moreau était républicain.» Ce général ne repassa en Europe que
pour trouver le boulet sur lequel son nom avait été gravé par le doigt
de Dieu.
Moreau me rappelle un autre illustre capitaine, Masséna. Celui-ci
allait à l'armée d'Italie; il demanda à madame Récamier un ruban blanc
de sa parure. Un jour elle reçut ce billet de la main de Masséna:
«Le charmant ruban donné par madame Récamier a été porté par le
général Masséna aux batailles et au blocus de Gênes: il n'a jamais
quitté le général et lui a constamment favorisé la victoire.»
Les antiques moeurs percent à travers les moeurs nouvelles dont elles
font la base. La galanterie du chevalier noble se retrouvait dans le
soldat plébéien; le souvenir des tournois et des croisades était caché
dans ces faits d'armes par qui la France moderne a couronné ses
vieilles victoires. Cisher, compagnon de Charlemagne, ne se parait
point aux combats des couleurs de sa dame: «Il portait, dit le moine
de Saint-Gall, sept, huit et même neuf ennemis enfilés à sa lance
comme des grenouillettes.» Cisher précédait, et Masséna suivait la
chevalerie.
* * * * *
Madame de Staël apprit à Berlin la maladie de son père; elle se hâta
de revenir, mais M. Necker était mort[334] avant son arrivée en
Suisse.
[Note 334: M. Necker mourut à Coppet le 9 avril 1804.]
En ce temps-là arriva la ruine de M. Récamier[335]; madame de Staël
fut bientôt instruite de ce malheureux événement. Elle écrivit
sur-le-champ à madame Récamier, son amie:
[Note 335: La ruine de M. Récamier fut postérieure de deux
ans à la mort de M. Necker. Elle se produisit dans l'automne
de 1806. Par suite d'une série de circonstances, et plus
particulièrement de l'état politique et financier de
l'Espagne, la maison de banque de M. Récamier se trouva en
présence de graves embarras. Pour les conjurer, il aurait
suffi que la Banque de France fût autorisée à lui avancer un
million, avance en garantie de laquelle il offrait de donner
de très bonnes valeurs. Le prêt d'un million fut durement
refusé, et la catastrophe eut lieu. M. Récamier abandonna à
ses créanciers tout ce qu'il possédait, et en reçut ce
témoignage de confiance et d'estime, d'être mis par eux à la
tête de la liquidation de ses affaires. Sa femme vendit
jusqu'à son dernier bijou. On se défit de l'argenterie,
l'hôtel de la rue du Mont-Blanc fut mis en vente. Il fut
acheté par M. Mosselmann.]
«Genève, 17 novembre[336].
[Note 336: 17 novembre 1806.]
«Ah! ma chère Juliette, quelle douleur j'ai éprouvée par
l'affreuse nouvelle que je reçois! que je maudis l'exil qui ne me
permet pas d'être auprès de vous, de vous serrer contre mon
coeur! Vous avez perdu tout ce qui tient à la facilité, à
l'agrément de la vie; mais s'il était possible d'être plus aimée,
plus intéressante que vous ne l'étiez, c'est ce qui vous serait
arrivé. Je vais écrire à M. Récamier, que je plains et que je
respecte. Mais, dites-moi, serait-ce un rêve que de vous voir ici
cet hiver? Si vous vouliez, trois mois passés ici, dans un cercle
étroit où vous seriez passionnément soignée: mais à Paris aussi
vous inspirez ce sentiment. Enfin, au moins à Lyon, ou jusqu'à
mes _quarante lieues_, j'irai pour vous voir, pour vous
embrasser, pour vous dire que je me suis senti pour vous plus de
tendresse que pour aucune femme que j'aie jamais connue. Je ne
sais rien vous dire comme consolation, si ce n'est que vous serez
aimée et considérée plus que jamais et que les admirables traits
de votre générosité et de votre bienfaisance seront connus malgré
vous par ce malheur, comme ils ne l'auraient jamais été sans lui.
Certainement, en comparant votre situation à ce qu'elle était,
vous avez perdu; mais s'il m'était possible d'envier ce que
j'aime, je donnerais bien tout ce que je suis pour être vous.
Beauté sans égale en Europe, réputation sans tache, caractère
fier et généreux, quelle fortune de bonheur encore dans cette
triste vie où l'on marche si dépouillé! Chère Juliette, que notre
amitié se resserre; que ce ne soit plus simplement des services
généreux qui sont tous venus de vous, mais une correspondance
suivie, un besoin réciproque de se confier ses pensées, une vie
ensemble. Chère Juliette, c'est vous qui me ferez revenir à
Paris, car vous serez toujours une personne toute-puissante, et
nous nous verrons tous les jours; et comme vous êtes plus jeune
que moi, vous me fermerez les yeux, et mes enfants seront vos
amis. Ma fille a pleuré ce matin de mes larmes et des vôtres.
Chère Juliette, ce luxe qui vous entourait, c'est nous qui en
avons joui; votre fortune a été la nôtre, et je me sens ruinée
parce que vous n'êtes plus riche. Croyez-moi, il reste du bonheur
quand on s'est fait aimer ainsi.
«Benjamin veut vous écrire; il est bien ému. Mathieu de
Montmorency m'écrit sur vous une lettre bien touchante. Chère
amie, que votre coeur soit calme au milieu de tant de douleurs.
Hélas! ni la mort ni l'indifférence de vos amis ne vous menacent,
et voilà les blessures éternelles. Adieu, cher ange, adieu!
J'embrasse avec respect votre visage charmant...»
Un intérêt nouveau se répandit sur madame Récamier: elle quitta la
société sans se plaindre, et sembla faite pour la solitude comme pour
le monde. Ses amis lui restèrent, «et cette fois, a dit M. Ballanche,
_la fortune se retira seule_».
Madame de Staël attira son amie à Coppet[337]. Le prince Auguste de
Prusse, fait prisonnier à la bataille d'Eylau[338], se rendant en
Italie, passa par Genève: il devint amoureux de madame Récamier. La
vie intime et particulière appartenant à chaque homme continuait son
cours sous la vie générale, l'ensanglantement des batailles et la
transformation des empires. Le riche, à son réveil, aperçoit ses
lambris dorés, le pauvre ses solives enfumées; pour les éclairer il
n'y a qu'un même rayon de soleil.
[Note 337: Mme Récamier avait perdu sa mère le 20 janvier
1807. Elle passa les six premiers mois de son deuil dans une
profonde retraite; au milieu de l'été de 1807, elle
consentit, sur les instances de Mme de Staël, à se rendre à
Coppet.]
[Note 338: Ce n'est pas à la bataille d'Eylau (8 février
1807) que le prince Auguste fut fait prisonnier, mais bien,
ainsi que nous avons déjà eu occasion de le dire, au combat
de Saalfeldt, le 10 octobre 1806.--Le prince n'avait que
vingt-quatre ans; il était de cinq ans plus jeune que Mme
Récamier.]
Le prince Auguste, croyant que madame Récamier pourrait consentir au
divorce, lui proposa de l'épouser[339]. Il reste un monument de cette
passion dans le tableau de _Corinne_ que le prince obtint de Gérard;
il en fit présent à madame Récamier comme un immortel souvenir du
sentiment qu'elle lui avait inspiré, et de l'intime amitié qui
unissait Corinne et Juliette[340].
[Note 339: On lit à ce sujet dans le livre de Mme Lenormant:
«Le prince Auguste était remarquablement beau, brave,
chevaleresque; à l'ardeur passionnée de ses sentiments, se
joignaient une loyauté et une sorte de candeur toutes
germaniques... La passion qu'il conçut pour l'amie de Mme de
Staël était extrême; protestant et né dans un pays où le
divorce est autorisé par la loi civile et par la loi
religieuse, il se flatta que la belle Juliette consentirait
à faire rompre le mariage qui faisait obstacle à ses voeux,
et il lui proposa de l'épouser... Mme Récamier était émue,
ébranlée: elle accueillit un moment la proposition d'un
mariage, preuve insigne, non seulement de la passion, mais
de l'estime d'un prince de maison royale fortement pénétré
des prérogatives et de l'élévation de son rang. Une promesse
fut échangée. La sorte de lien qui avait uni la belle
Juliette à M. Récamier était de ceux que la religion
catholique elle-même proclame nuls. Cédant à l'émotion du
sentiment qu'elle inspirait au prince Auguste, Juliette
écrivit à M. Récamier pour lui demander la rupture de leur
union. Il lui répondit qu'il consentirait à l'annulation de
leur mariage, si telle était sa volonté; mais, faisant appel
à tous les sentiments du noble coeur auquel il s'adressait,
il rappelait l'affection qu'il lui avait portée dès son
enfance, il exprimait même le regret d'avoir respecté des
susceptibilités et des répugnances sans lesquelles un lien
plus étroit n'eût pas permis cette pensée de séparation;
enfin il demandait que cette rupture de leur lien, si Mme
Récamier persistait dans un tel projet, n'eût pas lieu à
Paris, mais hors de France, où il se rendrait pour se
concerter avec elle.
«Cette lettre digne, paternelle et tendre, laissa quelques
instants Mme Récamier immobile: elle revit en pensée ce
compagnon des premières années de sa vie, dont l'indulgence,
si elle ne lui avait pas donné le bonheur, avait toujours
respecté ses sentiments et sa liberté; elle le revit vieux,
dépouillé de la grande fortune dont il avait pris plaisir à
la faire jouir, et l'idée de l'abandon d'un homme malheureux
lui parut impossible. Elle revint à Paris à la fin de
l'automne ayant pris sa résolution, mais n'exprimant pas
encore ouvertement au prince Auguste l'inutilité de ses
instances. Elle compta sur le temps et l'absence pour lui
rendre moins cruelle la perte de ses espérances...»
_Souvenirs et Correspondance..._, tome I, p. 140-142. Voir
aussi pages 143 à 152.]
[Note 340: C'est seulement en 1818, après la mort de Mme de
Staël, que le prince Auguste commanda à Gérard le célèbre
tableau représentant _Corinne au cap Misène_. En échange de
ce tableau, Mme Récamier lui envoya son portrait, peint
également par Gérard. Le prince l'avait placé dans la
galerie de son palais, à Berlin; il ne s'en sépara qu'à sa
mort. D'après ses dernières volontés, ce portrait fut
renvoyé à Mme Récamier en 1845, et, dans la lettre que le
prince lui écrivait trois mois avant sa mort, en pleine
santé, mais comme frappé d'un pressentiment, se trouvent ces
paroles: «L'anneau que vous m'avez donné me suivra dans la
tombe.»--_Souvenirs et Correspondance_, I, 151.]
L'été se passa en fêtes: le monde était bouleversé; mais il arrive que
le retentissement des catastrophes publiques, en se mêlant aux joies
de la jeunesse, en redouble le charme; on se livre d'autant plus
vivement aux plaisirs qu'on se sent près de les perdre.
Madame de Genlis a fait un roman sur cet attachement du prince
Auguste. Je la trouvai un jour dans l'ardeur de la composition. Elle
demeurait à l'Arsenal, au milieu de livres poudreux, dans un
appartement obscur. Elle n'attendait personne; elle était vêtue d'une
robe noire; ses cheveux blancs offusquaient son visage; elle tenait
une harpe entre ses genoux, et sa tête était abattue sur sa poitrine.
Appendue aux cordes de l'instrument, elle promenait ses deux mains
pâles et amaigries sur l'autre côté du réseau sonore, dont elle tirait
des sons affaiblis, semblables aux voix lointaines et indéfinissables
de la mort. Que chantait l'antique sybille[341]? elle chantait madame
Récamier. Elle l'avait d'abord haïe, mais dans la suite elle avait
été vaincue par la beauté et le malheur. Madame de Genlis venait
d'écrire cette page sur madame Récamier, en lui donnant le nom
d'Athénaïs:
[Note 341: M. F. Barrière, l'éditeur de la _Collection des
Mémoires sur le 18e et le 19e siècle_, eut occasion vers ce
même temps de visiter Mme de Genlis; il décrit en ces termes
l'appartement de «l'antique sibylle»:--«Nous la trouvâmes
dans un appartement de bien médiocre apparence et surtout
bien mal tenu. Mme de Genlis était assise devant une table
de bois de sapin, noircie par le temps et l'usage. Cette
table offrait le bizarre assemblage d'une foule d'objets en
désordre; on y voyait pêle-mêle des brosses à dents, un tour
en cheveux, deux pots de confitures entamés, des coquilles
d'oeufs, des peignes, un petit pain, de la pommade, un
demi-rouleau de sirop de capillaire, un reste de café au
lait dans une tasse ébréchée, des fers propres à gaufrer des
fleurs en papier, un bout de chandelle, une guirlande
commencée à l'aquarelle, un peu de fromage de Brie, un
encrier en plomb, deux volumes bien gras et deux carrés de
papier sur lesquels étaient griffonnés des vers.»
_Avant-Propos_ des _Mémoires de Mme de Genlis_.]
«Le prince entra dans le salon, conduit par madame de Staël. Tout à
coup la porte s'entr'ouvre, Athénaïs s'avance. À l'élégance de sa
taille, à l'éclat éblouissant de sa figure, le prince ne peut la
méconnaître, mais il s'était fait d'elle une idée toute différente: il
s'était représenté cette femme si célèbre par sa beauté, fière de ses
succès, avec un maintien assuré, et cette espèce de confiance que ne
donne que trop souvent ce genre de célébrité; et il voyait une jeune
personne timide s'avancer avec embarras et rougir en paraissant. Le
plus doux sentiment se mêla à sa surprise.
«Après dîner on ne sortit point, à cause de la chaleur excessive; on
descendit dans la galerie pour faire de la musique jusqu'à l'heure de
la promenade. Après quelques accords brillants et des sons harmoniques
d'une douceur enchanteresse, Athénaïs chanta en s'accompagnant sur la
harpe. Le prince l'écouta avec ravissement, et, lorsqu'elle eut fini,
il la regarda avec un trouble inexprimable en s'écriant: Et des
talents!»
Madame de Staël, dans la force de la vie, aimait madame Récamier;
madame de Genlis, dans sa décrépitude, retrouvait pour elle les
accents de sa jeunesse; l'auteur de _Mademoiselle de Clermont_[342]
plaçait la scène de son roman à Coppet[343], chez l'auteur de Corinne,
rivale qu'elle détestait; c'était une merveille. Une autre merveille
est de me voir écrire ces détails. Je parcours des lettres qui me
rappellent des temps où je vivais solitaire et inconnu. Il fut du
bonheur sans moi, aux rivages de Coppet, que je n'ai pas vus depuis
sans quelque mouvement d'envie. Les choses qui me sont échappées sur
la terre, qui m'ont fui, que je regrette, me tueraient si je ne
touchais à ma tombe; mais, si près de l'oubli éternel, vérités et
songes sont également vains; au bout de la vie tout est jour perdu.
[Note 342: _Mademoiselle de Clermont_ est le meilleur
ouvrage de Mme de Genlis; il avait paru en 1802.]
[Note 343: La nouvelle de Mme de Genlis, dont parle ici
Chateaubriand, a paru seulement en 1832 sous le titre
d'_Athénaïs ou le Château de Coppet en 1807_.]
* * * * *
Madame de Staël partit une seconde fois pour l'Allemagne[344]. Ici
recommence une série de lettres à madame Récamier, peut-être encore
plus charmantes que les premières.
[Note 344: Dans l'automne de 1807. On lit, au sujet de ce
voyage, dans les notes de M. Auguste de Staël: «Depuis son
voyage à Berlin, si cruellement interrompu par la mort de
son père, ma mère n'avait pas cessé d'étudier la littérature
et la philosophie allemandes; mais un nouveau séjour lui
était nécessaire pour achever le tableau de ce pays qu'elle
se proposait de présenter à la France. Dans l'automne de
1807, elle partit pour Vienne, et elle y retrouva, dans la
société du prince de Ligne, dans celle de la maréchale
Lubomirska, etc., cette urbanité de manières, cette facilité
de conversation qui avaient tant de charme à ses yeux. Le
gouvernement autrichien, épuisé par la guerre, n'avait pas
alors la force d'être oppresseur pour son propre compte, et
cependant il conservait envers la France une attitude qui
n'était pas sans indépendance et sans dignité. Ceux que
poursuivait la haine de Napoléon pouvaient encore trouver à
Vienne un asile; aussi l'année que ma mère y passa fut-elle
la plus calme dont elle eût joui depuis son exil.»
_Avertissement de M. de Staël fils_, en tête de la seconde
partie de _Dix années d'exil_.]
Il n'y a rien dans les ouvrages imprimés de madame de Staël qui
approche de ce naturel, de cette éloquence, où l'imagination prête son
expression aux sentiments. La vertu de l'amitié de madame Récamier
devait être grande, puisqu'elle sut faire produire à une femme de
génie ce qu'il y avait de caché et de non révélé encore dans son
talent. On devine au surplus dans l'accent triste de madame de Staël
un déplaisir secret, dont la beauté devait être naturellement la
confidente, elle qui ne pouvait jamais recevoir de pareilles
blessures.
* * * * *
Madame de Staël étant rentrée en France vint, au printemps de
1810[345], habiter le château de Chaumont sur les bords de la Loire,
à quarante lieues de Paris, distance déterminée pour le rayon de son
bannissement. Madame Récamier la rejoignit dans cette campagne.
[Note 345: Les précédentes éditions portent à tort _1812_.
C'est en _1810_, et non en 1812, que Mme de Staël habita le
château de Chaumont. On lit dans l'_Avertissement_ de M.
Auguste de Staël: «_Au commencement de l'été de 1810_, ayant
achevé les trois volumes de _l'Allemagne_, elle voulut aller
en surveiller l'impression à quarante lieues de Paris,
distance qui lui était encore permise et où elle pouvait
espérer de revoir ceux de ses amis dont l'affection n'avait
pas fléchi devant la disgrâce de l'empereur. Elle alla donc
s'établir, près de Blois, dans le vieux château de
Chaumont-sur-Loire, que le cardinal d'Amboise, Diane de
Poitiers, Catherine de Médicis et Nostradamus ont jadis
habité. Le propriétaire actuel de ce séjour romantique, M.
Le Ray, avec qui mes parents étaient liés par des relations
d'affaires et d'amitié, était alors en Amérique. Mais,
tandis que nous occupions son château, il revint des
États-Unis avec sa famille; et, quoiqu'il voulût bien nous
engager à rester chez lui, plus il nous en pressait avec
politesse, plus nous étions tourmentés de la crainte de le
gêner. M. de Salaberry nous tira de cet embarras avec la
plus aimable obligeance, en mettant à notre disposition sa
terre de Fossé.»--Le château de Chaumont est situé dans la
commune de Chaumont-sur-Loire (Loir-et-Cher). Il appartient
actuellement à M. le prince Amédée de Broglie.--Le château
de Fossé, situé dans la commune de Fossé (Loir-et-Cher),
appartient aujourd'hui à M. le comte de Salaberry.]
Madame de Staël surveillait alors l'impression de son ouvrage sur
l'Allemagne: lorsqu'il fut près de paraître, elle l'envoya à Bonaparte
avec cette lettre:
«Sire,
«Je prends la liberté de présenter à Votre Majesté mon ouvrage
sur l'Allemagne. Si elle daigne le lire, il me semble qu'elle y
trouvera la preuve d'un esprit capable de quelques réflexions et
que le temps a mûri. Sire, il y a douze ans que je n'ai vu Votre
Majesté et que je suis exilée. Douze ans de malheurs modifient
tous les caractères, et le destin enseigne la résignation à ceux
qui souffrent. Prête à m'embarquer, je supplie Votre Majesté de
m'accorder une demi-heure d'entretien. Je crois avoir des choses
à lui dire qui pourront l'intéresser, et c'est à ce titre que je
la supplie de m'accorder la faveur de lui parler avant mon
départ. Je me permettrai seulement une chose dans cette lettre:
c'est l'explication des motifs qui me forcent à quitter le
continent, si je n'obtiens pas de Votre Majesté la permission de
vivre dans une campagne assez près de Paris pour que mes enfants
y puissent demeurer. La disgrâce de Votre Majesté jette sur les
personnes qui en sont l'objet une telle défaveur en Europe, que
je ne puis faire un pas sans en rencontrer les effets. Les uns
craignent de se compromettre en me voyant, les autres se croient
des Romains en triomphant de cette crainte. Les plus simples
rapports de la société deviennent des services qu'une âme fière
ne peut supporter. Parmi mes amis, il en est qui se sont associés
à mon sort avec une admirable générosité; mais j'ai vu les
sentiments les plus intimes se briser contre la nécessité de
vivre avec moi dans la solitude, et j'ai passé ma vie depuis huit
ans entre la crainte de ne pas obtenir des sacrifices, et la
douleur d'en être l'objet. Il est peut-être ridicule d'entrer
ainsi dans le détail de ses impressions avec le souverain du
monde; mais ce qui vous a donné le monde, Sire, c'est un
souverain génie. Et en fait d'observation sur le coeur humain,
Votre Majesté comprend depuis les plus vastes ressorts jusqu'aux
plus délicats. Mes fils n'ont point de carrière, ma fille a
treize ans: dans peu d'années il faudra l'établir: il y aurait de
l'égoïsme à la forcer de vivre dans les insipides séjours où je
suis condamnée. Il faudrait donc aussi me séparer d'elle! Cette
vie n'est pas tolérable et je n'y sais aucun remède sur le
continent. Quelle ville puis-je choisir où la disgrâce de Votre
Majesté ne mette pas un obstacle invincible à l'établissement de
mes enfants comme à mon repos personnel? Votre Majesté ne sait
peut-être pas elle-même la peur que les exilés font à la plupart
des autorités de tous les pays, et j'aurais dans ce genre des
choses à lui raconter qui dépassent sûrement ce qu'elle aurait
ordonné. On a dit à Votre Majesté que je regrettais Paris à cause
du Musée et de Talma: c'est une agréable plaisanterie sur l'exil,
c'est-à-dire sur le malheur que Cicéron et Bolingbroke ont
déclaré le plus insupportable de tous; mais quand j'aimerais les
chefs-d'oeuvre des arts que la France doit aux conquêtes de Votre
Majesté, quand j'aimerais ces belles tragédies, images de
l'héroïsme, serait-ce à vous, Sire, à m'en blâmer? Le bonheur de
chaque individu ne se compose-t-il pas de la nature de ses
facultés? et si le ciel m'a donné du talent, n'ai-je pas
l'imagination qui rend les jouissances des arts et de l'esprit
nécessaires? Tant de gens demandent à Votre Majesté des avantages
réels de toute espèce! pourquoi rougirais-je de lui demander
l'amitié, la poésie, la musique, les tableaux, toute cette
existence idéale dont je puis jouir sans m'écarter de la
soumission que je dois au monarque de la France?»
Cette lettre inconnue méritait d'être conservée[346]. Madame de Staël
n'était pas, ainsi qu'on l'a prétendu, une ennemie aveugle et
implacable. Elle ne fut pas plus écoutée que moi, lorsque je me vis
obligé de m'adresser aussi à Bonaparte pour lui demander la vie de mon
cousin Armand. Alexandre et César auraient été touchés de cette lettre
d'un ton si haut, écrite par une femme si renommée; mais la confiance
du mérite qui se juge et s'égalise à la domination suprême, cette
sorte de familiarité de l'intelligence qui se place au niveau du
maître de l'Europe pour traiter avec lui de couronne à couronne, ne
parurent à Bonaparte que l'arrogance d'un amour-propre déréglé. Il se
croyait bravé par tout ce qui avait quelque grandeur indépendante; la
bassesse lui semblait fidélité, la fierté révolte; il ignorait que le
vrai talent ne reconnaît de Napoléons que dans le génie; qu'il a ses
entrées dans les palais comme dans les temples, parce qu'il est
immortel.
[Note 346: Chateaubriand ne donne pas la date de cette
lettre. Elle doit être du mois de septembre 1810. Mme de
Staël dit en effet, dans ses _Dix années d'exil_ (seconde
partie, chapitre premier): «Le 23 septembre (1810), je
corrigeai la dernière épreuve de _l'Allemagne_: après six
ans de travail, ce m'était une vraie joie de mettre le mot
_fin_ à mes trois volumes. Je fis la liste des cent
personnes à qui je voulais les envoyer dans les différentes
parties de la France et de l'Europe; j'attachais un grand
prix à ce livre, que je croyais propre à faire connaître des
idées nouvelles à la France: il me semble qu'un sentiment
élevé sans être hostile l'avait inspiré, et qu'on y trouvait
un langage qu'on ne parlait plus.»]
* * * * *
Madame de Staël quitta Chaumont et retourna à Coppet[347]; madame
Récamier s'empressa de nouveau de se rendre auprès d'elle; M. Mathieu
de Montmorency lui resta également dévoué. L'un et l'autre en furent
punis; ils furent frappés de la peine même qu'ils étaient allés
consoler: les quarante lieues de distance de Paris leur furent
infligées[348].
[Note 347: Au mois d'octobre 1810.--Les trois volumes de
_l'Allemagne_ étaient à peine achevés d'imprimer que le duc
de Rovigo, ministre de la police, envoyait ses agents pour
mettre en pièces les dix mille exemplaires qu'on avait
tirés, et il signifiait à l'auteur l'ordre de quitter la
France _sous trois jours_. Ayant vu dans les journaux que
des vaisseaux américains étaient arrivés dans les ports de
la Manche, Mme de Staël se décida à faire usage d'un
passeport qu'elle avait pour l'Amérique, espérant qu'il lui
serait possible de relâcher en Angleterre. Il lui fallait
quelques jours, dans tous les cas, pour se préparer à ce
voyage, et elle fut obligée de s'adresser au ministre de la
police pour demander ce peu de jours. À la date du 3 octobre
1810, Rovigo lui accorda _huit jours_. Il lui disait dans sa
lettre: «Il m'a paru que l'_air de ce pays-ci ne vous
convenait point_, et nous n'en sommes pas encore réduits à
chercher des modèles dans les peuples que vous admirez.
Votre dernier ouvrage n'est point français; c'est moi qui en
ai arrêté l'impression... Je mande à M. Corbigny (le préfet
de Loir-et-Cher) de tenir la main à l'exécution de l'ordre
que je lui ai donné, lorsque le délai que je vous accorde
sera expiré...» La lettre du ministre de la police se
terminait par ce _post-scriptum_: «J'ai des raisons, madame,
pour vous indiquer les ports de Lorient, La Rochelle,
Bordeaux et Rochefort, comme étant les seuls ports dans
lesquels vous pouvez vous embarquer. Je vous invite à me
faire connaître celui que vous aurez choisi.» On interdisait
à Mme de Staël les ports de la Manche, afin de l'empêcher
d'aller en Angleterre. Du moment qu'on lui donnait pour
toute alternative l'Amérique ou Coppet, elle prit le parti
de retourner à Coppet, où elle arriva dans la seconde
quinzaine d'octobre 1810.]
[Note 348: C'est au mois de septembre 1811 que cet ordre
d'exil fut signifié à Mme Récamier; un ordre semblable était
notifié en même temps à M. Mathieu de Montmorency.]
Madame Récamier se retira à Châlons-sur-Marne[349], décidée dans son
choix par le voisinage de Montmirail[350], qu'habitaient MM. de La
Rochefoucauld-Doudeauville.
[Note 349: En arrivant à Châlons, elle s'établit d'abord à
l'auberge de _la Pomme-d'Or_, qu'elle abandonna bientôt pour
prendre, rue du Cloître, un petit appartement, qui avait au
moins l'avantage d'être commode et silencieux.]
[Note 350: Le château de Montmirail, magnifique habitation
des La Rochefoucauld-Doudeauville, située dans la commune de
Montmirail (département de la Marne).]
Mille détails de l'oppression de Bonaparte se sont perdus dans la
tyrannie générale: les persécutés redoutaient de voir leurs amis,
crainte de les compromettre; leurs amis n'osaient les visiter, crainte
de leur attirer quelque accroissement de rigueur. Le malheureux
proscrit, devenu un pestiféré, séquestré du genre humain, demeurait en
quarantaine dans la haine du despote. Bien reçu tant qu'on ignorait
votre indépendance d'opinion, sitôt qu'elle était connue tout se
retirait; il ne restait autour de vous que des autorités épiant vos
liaisons, vos sentiments, vos correspondances, vos démarches: tels
étaient ces temps de bonheur et de liberté.
Les lettres de madame de Staël révèlent les souffrances de cette
époque, où les talents étaient menacés à chaque instant d'être jetés
dans un cachot, où l'on ne s'occupait que des moyens de s'échapper, où
l'on aspirait à la fuite comme à la délivrance: quand la liberté a
disparu, il reste un pays, mais il n'y a plus de patrie.
En écrivant à son amie qu'elle ne désirait pas la voir, dans
l'appréhension du mal qu'elle lui pourrait apporter, madame de Staël
ne disait pas tout: elle était mariée secrètement à M. de Rocca[351],
d'où résultait une complication d'embarras dont la police impériale
profitait. Madame Récamier, à qui madame de Staël croyait devoir taire
ses nouveaux soucis, s'étonnait à bon droit de l'obstination qu'elle
mettait à lui interdire l'entrée de son château de Coppet: blessée de
la résistance de madame de Staël, pour laquelle elle s'était déjà
sacrifiée, elle n'en persistait pas moins dans sa résolution de la
rejoindre.
[Note 351: Mme de Staël, alors âgée de 45 ans, avait
contracté, en 1811, un mariage secret avec M. de Rocca,
jeune officier de 27 ans, remarquablement beau, du caractère
le plus noble, et qui (lorsqu'elle le connut à Genève)
semblait mourant des suites de cinq blessures qu'il avait
reçues. M. de Rocca ne survécut qu'un an à Mme de Staël et
mourut en 1818.]
Toutes les lettres qui auraient dû retenir madame Récamier ne firent
que la confirmer dans son dessein: elle partit et reçut à Dijon ce
billet fatal:
«Je vous dis adieu, cher ange de ma vie, avec toute la tendresse de
mon âme. Je vous recommande Auguste[352]: qu'il vous voie et qu'il me
revoie. Vous êtes une créature céleste. Si j'avais vécu près de vous,
j'aurais été trop heureuse: le sort m'entraîne. Adieu[353].»
[Note 352: Auguste-Louis de _Staël-Holstein_, fils aîné de
Mme de Staël, né à Paris le 31 août 1790, mort à Coppet le
11 novembre 1827. Il s'occupa spécialement d'agronomie et
d'améliorations sociales. Ses oeuvres, recueillies par sa
soeur, la duchesse de Broglie, ont été publiées en 1829 (3
vol. in-8{o}).]
[Note 353: Ce billet, dont Chateaubriand n'indique pas la
date, fut écrit au moment où Mme de Staël allait quitter la
Suisse pour se rendre en Allemagne. Elle partit de Coppet le
23 mai 1812. (_Dix années d'exil_, 2e partie, chapitre V).]
Madame de Staël ne devait plus retrouver Juliette que pour mourir. Le
billet de madame de Staël frappa d'un coup de foudre la voyageuse:
fuir subitement, s'en aller avant d'avoir pressé dans ses bras celle
qui accourait pour se jeter dans ses adversités, n'était-ce point de
la part de madame de Staël une résolution cruelle? Il paraissait à
madame Récamier que l'amitié aurait pu être moins _entraînée par le
sort_.
Madame de Staël alla chercher l'Angleterre en traversant l'Allemagne
et la Suède[354]: la puissance de Napoléon était une autre mer qui
séparait Albion de l'Europe, comme l'Océan la sépare du monde.
[Note 354: Partie de Coppet, comme nous venons de le voir,
le 23 mai 1812, Mme de Staël se rendit à Vienne, qu'elle dut
bientôt quitter pour échapper aux tracasseries de la police
autrichienne, mise en mouvement par la police de Napoléon. À
la fin de juin, elle partait pour la Pologne, et, le 14
juillet 1812, elle entrait en Russie. Après avoir visité
successivement Kiew, Moscou, Saint-Pétersbourg, elle
s'embarqua à Abo pour Stockholm. Elle passa huit mois en
Suède, pendant lesquels elle écrivit ses _Dix années
d'exil_. Peu de temps après, elle partit pour Londres, et
c'est là qu'elle publia, en 1813, son ouvrage sur
_l'Allemagne_. Pendant son séjour en Angleterre, elle eut
une entrevue avec Louis XVIII: «Nous aurons, annonçait-elle
alors à un ami, un roi très favorable à la littérature.»]
Auguste, fils de madame de Staël, avait perdu son frère, tué en duel
d'un coup de sabre[355]; il se maria et eut un fils: ce fils, âgé de
quelques mois, l'a suivi dans la tombe. Avec Auguste de Staël s'est
éteinte la postérité masculine d'une femme illustre, car elle ne revit
pas dans le nom honorable, mais inconnu, de Rocca.
[Note 355: Le second fils de Mme de Staël fut tué en duel en
1813.]
* * * * *
Madame Récamier demeurée seule, pleine de regrets, chercha d'abord à
Lyon, sa ville natale, un premier abri[356]: elle y rencontra madame
de Chevreuse[357], autre bannie. Madame de Chevreuse avait été forcée
par l'Empereur et ensuite par sa propre famille d'entrer dans la
nouvelle société. Vous trouveriez à peine un nom historique qui ne
consentît à perdre son honneur plutôt qu'une forêt. Une fois engagée
aux Tuileries, madame de Chevreuse avait cru pouvoir dominer dans une
cour sortie des camps: cette cour cherchait, il est vrai, à
s'instruire des airs de jadis, dans l'espoir de couvrir sa récente
origine; mais l'allure plébéienne était encore trop rude pour recevoir
des leçons de l'impertinence aristocratique. Dans une révolution qui
dure et qui a fait son dernier pas, comme par exemple à Rome, le
Patriciat, un siècle après la chute de la république, put se résigner
à n'être plus que le sénat des empereurs; le passé n'avait rien à
reprocher aux empereurs du présent, puisque ce passé était fini; une
égale flétrissure marquait toutes les existences. Mais en France les
nobles qui se transformèrent en chambellans se hâtèrent trop; l'empire
nouvellement né disparut avant eux, et ils se retrouvèrent en face de
la vieille monarchie ressuscitée.
[Note 356: Mme Récamier quitta Châlons au mois de juin 1812,
pour aller à Lyon auprès d'une soeur de son mari, Mme
Delphin-Récamier.]
[Note 357: La duchesse de _Chevreuse_, née Narbonne-Pelet,
était la belle-fille du duc Albert de Luynes. Tandis que son
beau-père avait dû se laisser faire sénateur (1er septembre
1803), elle avait dû consentir à être dame du palais de
l'impératrice Joséphine (1806). Deux ans plus tard, au
moment de l'arrestation de la famille royale d'Espagne,
l'Empereur voulut placer la duchesse de Chevreuse auprès de
la reine captive; elle répondit qu'elle pouvait bien être
prisonnière, mais qu'elle ne serait jamais geôlière. Cette
fière réponse lui valut son exil et de cet exil elle devait
mourir.]
Madame de Chevreuse, attaquée d'une maladie de poitrine, sollicita et
n'obtint pas la faveur d'achever ses derniers jours à Paris; on
n'expire pas quand et où l'on veut[358]: Napoléon; qui faisait tant de
décédés n'en aurait pas fini avec eux s'il leur eût laissé le choix de
leur tombeau.
[Note 358: «La duchesse de Chevreuse est morte du serrement
de coeur que son exil lui a causé. Elle ne put obtenir de
Napoléon, lorsqu'elle était mourante, la permission de
retourner une dernière fois à Paris, pour consulter son
médecin et revoir ses amis.» Mme de Staël, _Considérations
sur la Révolution française_, IVe partie, chap. VIII.]
Madame Récamier ne parvenait à oublier ses propres chagrins qu'en
s'occupant de ceux des autres; par la connivence charitable d'une
soeur de la Miséricorde, elle visitait secrètement à Lyon les
prisonniers espagnols. Un d'entre eux, brave et beau, chrétien comme
le Cid, s'en allait à Dieu: assis sur la paille, il jouait de la
guitare; son épée avait trompé sa main. Sitôt qu'il apercevait sa
bienfaitrice, il lui chantait des romances de son pays, n'ayant pas
d'autre moyen de la remercier. Sa voix affaiblie et les sons confus de
l'instrument se perdaient dans le silence de la prison. Les compagnons
du soldat, à demi enveloppés de leurs manteaux déchirés, leurs cheveux
noirs pendants sur leurs visages hâves et bronzés, levaient des yeux
fiers du sang castillan, humides de reconnaissance, sur l'exilée qui
leur rappelait une épouse, une soeur, une amante, et qui portait le
joug de la même tyrannie.
L'Espagnol mourut. Il put dire comme Zarviska, le jeune et valeureux
poète polonais: «Une main inconnue fermera ma paupière; le tintement
d'une cloche étrangère annoncera mon trépas, et des voix qui ne seront
pas celles de ma patrie prieront pour moi.»
Mathieu de Montmorency vint à Lyon visiter madame Récamier. Elle
connut alors M. Camille Jordan et M. Ballanche, dignes de grossir le
cortège des amitiés attachées à sa noble vie.
* * * * *
Madame Récamier était trop fière pour demander son rappel. Fouché
l'avait longtemps et inutilement pressée d'orner la cour de
l'empereur: on peut voir les détails de ces négociations de palais
dans les écrits du temps. Madame Récamier se retira en Italie[359]:
M. de Montmorency l'accompagna jusqu'à Chambéry. Elle traversa le
reste des Alpes, n'ayant pour compagne de voyage qu'une petite nièce
âgée de sept ans, aujourd'hui madame Lenormant.
[Note 359: Au printemps de 1813.]
Rome était alors une ville de France, capitale du département du
Tibre. Le pape gémissait prisonnier à Fontainebleau, dans le palais de
François Ier.
Fouché, en mission en Italie, commandait dans la cité des Césars, de
même que le chef des eunuques noirs dans Athènes: il n'y fit que
passer[360]; on installa M. de Norvins[361] en qualité de préfet de
police: le mouvement était sur un autre point de l'Europe.
[Note 360: Sur le séjour de Fouché à Rome en 1813, voir, à
l'_Appendice_ du tome III du _Mémorial_ de Norvins, les très
curieuses pages intitulées: _Fouché à Rome_.]
[Note 361: Jacques Marquet de Montbreton, baron de _Norvins_
(1769-1854). Son _Histoire de Napoléon_ (1827, 4 vol.
in-8{o}), après avoir joui d'une grande vogue, est
aujourd'hui oubliée. Ses Mémoires, publiés en 1896 par M.
Lanzac de Laborie sous le titre: _Mémorial de J. de Norvins_
(3 vol. in-8{o}) resteront. Parmi les nombreux Mémoires
publiés en ces dernières années, ils méritent de tenir un
des premiers rangs, à côté de ceux du chancelier Pasquier et
du général Marbot.]
Conquise sans avoir vu son second Alaric, la ville éternelle se
taisait, plongée dans ses ruines. Des artistes demeuraient seuls sur
cet amas de siècles. Canova reçut madame Récamier comme une statue
grecque que la France rendait au musée du Vatican: pontife des arts,
il l'inaugura aux honneurs du Capitole, dans Rome abandonnée.
Canova avait une maison à Albano; il l'offrit à madame Récamier; elle
y passa l'été. La fenêtre à balcon de sa chambre était une de ces
grandes croisées de peintre qui encadrent le paysage. Elle s'ouvrait
sur les ruines de la _villa de Pompée_; au loin, par dessus des
oliviers, on voyait le soleil se coucher dans la mer. Canova revenait
à cette heure; ému de ce beau spectacle, il se plaisait à chanter,
avec un accent vénitien et une voix agréable, la barcarolle: _O
pescator dell' onda_; madame Récamier l'accompagnait sur le piano.
L'auteur de Psyché et de la Madeleine se délectait à cette harmonie,
et cherchait dans les traits de Juliette le type de la Béatrix qu'il
rêvait de faire un jour. Rome avait vu jadis Raphaël et Michel-Ange
couronner leurs modèles dans de poétiques orgies, trop librement
racontées par Cellini: combien leur était supérieure cette petite
scène décente et pure entre une femme exilée et ce Canova, si simple
et si doux!
Plus solitaire que jamais, Rome en ce moment portait le deuil de
veuve: elle ne voyait plus passer en la bénissant ces paisibles
souverains qui rajeunissaient ses vieux jours de toutes les merveilles
des arts. Le bruit du monde s'était encore une fois éloigné d'elle;
Saint-Pierre était désert comme le Colisée.
J'ai lu les lettres éloquentes qu'écrivait à son amie la femme la plus
illustre de nos jours passés; lisez les mêmes sentiments de tendresse
exprimés avec la plus charmante naïveté, dans la langue de Pétrarque,
par le premier sculpteur des temps modernes. Je ne commettrai pas le
sacrilège d'essayer de les traduire.
«Domenica mattina.
«Dio eterno? siamo vivi, o siamo morti? lo voglio esser vivo,
almeno per scriveri; si, lo vuole il mio cuore, anzi mi comanda
assolutamente di tarlo. Oh! se'l conoscete bene a fondo questo
povero cuor mio, quanto, quanto mai ve ne persuadereste! Ma per
disgrazia mia pare ch'egli sia alquanto all' oscuro per voi.
Pazienza! Ditemi almeno come state di salute, se di più non
volete dire; benchè mi abbiate promesso di scrivere a di
scrivermi dolce. Io davvero che avrei voluto vedervi
personalmente in questi giorni, ma non vi poteva essere alcuna
via di poterlo fare; anzi su di questo vi dirò a voce delle cose
curiose. Conviene dunque che mi contenti, a forza, di vidervi in
spirito. In questo modo sempre mi siete presente, sempre vi
veggo, sempre vi parlo, vi dico tante, tante cose, ma tutte,
tutte al vento, tutte! Pazienza anche di questo! gran fatto che
la cosa abbia d'andare sempre in questo modo! voglio intanto però
che siate certa, certissima che l'anima mia vi ama molto più
assai di quello che mai possiate credere ed imaginare.»
[Illustration: Mme Récamier visitant les Prisonniers Espagnols à Lyon.]
Madame Récamier avait secouru les prisonniers espagnols à Lyon; une
autre victime de ce pouvoir qui la frappait la mit à même d'exercer à
Albano son humeur compatissante: un pêcheur, accusé d'intelligence
avec les sujets du pape, avait été jugé et condamné à mort. Les
habitants d'Albano supplièrent l'étrangère réfugiée chez eux
d'intercéder pour ce malheureux. On la conduisit à la geôle; elle y
vit le prisonnier; frappée du désespoir de cet homme, elle fondit en
larmes. Le malheureux la supplia de venir à son secours, d'intercéder
pour lui, de le sauver; prière d'autant plus déchirante, qu'il y avait
impossibilité de l'arracher au supplice. Il faisait déjà nuit, et
il devait être fusillé au lever du jour.
Cependant, madame Récamier, bien que persuadée de l'inutilité de ses
démarches, n'hésita pas. On lui amène une voiture, elle y monte sans
l'espérance qu'elle laissait au condamné. Elle traverse la campagne
infestée de brigands, parvient à Rome, et ne trouve point le directeur
de la police. Elle l'attendît deux heures au palais Fiano; elle
comptait les minutes d'une vie dont la dernière approchait. Quand M.
de Norvins arriva, elle lui expliqua l'objet de son voyage. Il lui
répondit que l'arrêt était prononcé, et qu'il n'avait pas les pouvoirs
nécessaires pour le faire suspendre.
Madame Récamier repartit le coeur navré; le prisonnier avait cessé de
vivre lorsqu'elle approcha d'Albano. Les habitants attendaient la
Française sur le chemin; aussitôt qu'ils la reconnurent, ils coururent
à elle. Le prêtre qui avait assisté le patient lui en apportait les
derniers voeux: il remerciait _la dama_, qu'il n'avait cessé de
chercher des yeux en allant au lieu de l'exécution; il lui
recommandait de prier pour lui; car un chrétien n'a pas tout fini et
n'est pas hors de crainte quand il n'est plus. Madame Récamier fut
conduite par l'ecclésiastique à l'église, où la suivit la foule des
belles paysannes d'Albano. Le pêcheur avait été fusillé à l'heure où
l'aurore se levait sur la barque, maintenant sans guide, qu'il avait
coutume de conduire sur les mers, et aux rivages qu'il avait accoutumé
de parcourir.
Pour se dégoûter des conquérants, il faudrait savoir tous les maux
qu'ils causent; il faudrait être témoin de l'indifférence avec
laquelle on leur sacrifie les plus inoffensives créatures dans un coin
du globe où ils n'ont jamais mis le pied. Qu'importaient aux succès de
Bonaparte les jours d'un pauvre faiseur de filets des États romains?
Sans doute, il n'a jamais su que ce chétif pêcheur avait existé; il a
ignoré, dans le fracas de sa lutte avec les rois, jusqu'au nom de sa
victime plébéienne.