LETTRE DE ROMÉO À JULIETTE

par l'auteur de _la Tribu indienne_[319].

[Note 319: Lucien Bonaparte venait de publier un roman

intitulé _la Tribu indienne, ou Édouard et Stellina_.

(Paris, 1799, 2 vol. in-18.)]

«Venise, 29 juillet.

«Roméo vous écrit, Juliette: si vous refusiez de me lire vous

seriez plus cruelle que nos parents, dont les longues querelles

viennent enfin de s'apaiser: sans doute ces affreuses querelles

ne renaîtront plus. . . . . . Il y a peu de jours, je ne vous

connaissais encore que par la renommée. Je vous avais aperçue

quelquefois dans les temples et dans les fêtes; je savais que

vous étiez la plus belle; mille bouches répétaient vos éloges, et

vos attraits m'avaient frappé sans m'éblouir. . . . . . .

Pourquoi la paix m'a-t-elle livré à votre empire? la paix! elle

est dans nos familles, mais le trouble est dans mon coeur. . .

. . . . . .

«Rappelez-vous ce jour où pour la première fois je vous fus

présenté. Nous célébrions dans un banquet nombreux la

réconciliation de nos pères. Je revenais du sénat où les troubles

suscités à la République avaient produit une vive impression. . .

Vous arrivâtes; tous alors s'empressaient. Qu'elle est belle!

s'écriait-on. . . . . . . . . . .

«La foule remplit dans la soirée les jardins de Bedmar. Les

importuns, qui sont partout, s'emparèrent de moi. Cette fois je

n'eus avec eux ni patience ni affabilité: ils me tenaient éloigné

de vous!... Je voulus me rendre compte du trouble qui s'emparait

de moi. Je connus l'amour et je voulus le maîtriser... Je fus

entraîné et je quittai avec vous ce lieu de fêtes.

«Je vous ai revue depuis; l'amour a semblé me sourire. Un jour,

assise au bord de l'eau, immobile et rêveuse, vous effeuilliez

une rose; seul avec vous, j'ai parlé... j'ai entendu un soupir...

vaine illusion! Revenu de mon erreur, j'ai vu l'indifférence au

front tranquille assise entre nous deux... La passion qui me

maîtrise s'exprimait dans mes discours, et les vôtres portaient

l'aimable et cruelle empreinte de l'enfance et de la

plaisanterie.

«Chaque jour je voudrais vous voir, comme si le trait n'était pas

assez fixé dans mon coeur. Les moments où je vous vois seule sont

bien rares, et ces jeunes Vénitiens qui vous entourent et vous

parlent fadeur et galanterie me sont insupportables. Peut-on

parler à Juliette comme aux autres femmes!

«J'ai voulu vous écrire; vous me connaîtrez, vous ne serez plus

incrédule; mon âme est inquiète; elle a soif de sentiment. Si

l'amour n'a pas ému le vôtre; si Roméo n'est à vos yeux qu'un

homme ordinaire, oh! je vous en conjure par les liens que vous

m'avez imposés, soyez avec moi sévère par bonté; ne me souriez

plus, ne me parlez plus, repoussez-moi loin de vous. Dites-moi de

m'éloigner, et si je puis exécuter cet ordre rigoureux,

souvenez-vous au moins que Roméo vous aimera toujours; que

personne n'a jamais régné sur lui comme Juliette, et qu'il ne

peut plus renoncer à vivre pour elle au moins par le souvenir.»

Pour un homme de sang-froid, tout cela est un peu moquable: les

Bonaparte vivaient de théâtres, de romans et de vers; la vie de

Napoléon lui-même est-elle autre chose qu'un poème?

Benjamin Constant continue en commentant cette lettre: «Le style de

cette lettre est visiblement imité de tous les romans qui ont peint

les passions, depuis Werther jusqu'à la Nouvelle Héloïse. Madame

Récamier reconnut facilement, à plusieurs circonstances de détail,

qu'elle-même était l'objet de la déclaration qu'on lui présentait

comme une simple lecture. Elle n'était pas assez accoutumée au langage

direct de l'amour pour être avertie par l'expérience que tout dans les

expressions n'était peut-être pas sincère; mais un instinct juste et

sûr l'en avertissait; elle répondit avec simplicité, avec gaieté même,

et montra bien plus d'indifférence que d'inquiétude et de crainte. Il

n'en fallut pas davantage pour que Lucien éprouvât réellement la

passion qu'il avait d'abord un peu exagérée.

«Les lettres de Lucien deviennent plus vraies, plus éloquentes, à

mesure qu'il devient plus passionné; on y voyait bien toujours

l'ambition des ornements, le besoin de se mettre en attitude; il ne

peut s'endormir sans se _jeter dans les bras de Morphée_. Au milieu de

son désespoir, il se décrit livré aux grandes occupations qui

l'entourent; il s'étonne de ce qu'un homme comme lui verse des larmes;

mais dans tout cet alliage de déclamation et de phrases il y a

pourtant de l'éloquence, de la sensibilité et de la douleur. Enfin,

dans une lettre pleine de passion où il écrit à madame Récamier: «Je

ne puis vous haïr, mais je puis me tuer,» il dit tout à coup en

réflexion générale: «J'oublie que l'amour ne s'arrache pas, il

s'obtient.» Puis il ajoute: «Après la réception de votre billet, j'en

ai reçu plusieurs diplomatiques; j'ai appris une nouvelle que le bruit

public vous aura sans doute apprise. Les félicitations m'entourent,

m'étourdissent... on me parle de ce qui n'est pas vous!» Puis, encore

une exclamation: «Que la nature est faible, comparée à l'amour!»

«Cette nouvelle qui trouvait Lucien insensible était pourtant une

nouvelle immense: le débarquement de Bonaparte à son retour d'Égypte.

«Un destin nouveau venait de débarquer avec ses promesses et ses

menaces; le dix-huit brumaire ne devait pas se faire attendre plus de

trois semaines.

«À peine échappé au danger de cette journée, qui tiendra toujours une

si grande place dans l'histoire, Lucien écrivait à madame Récamier:

«Votre image m'est apparue!... Vous auriez eu ma dernière pensée.»

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 4 · 第 45 / 83 题