colonnes triomphales sont cimentées ne tombent point de ses yeux. Et
moi, je pense que de ces souffrances méprisées, de ces calamités des
humbles et des petits, se forment dans les conseils de la Providence
les causes secrètes qui précipitent du faîte le dominateur. Quand les
injustices particulières se sont accumulées de manière à l'emporter
sur le poids de la fortune, le bassin descend. Il y a du sang muet et
du sang qui crie: le sang des champs de bataille est bu en silence par
la terre; le sang pacifique répandu rejaillit en gémissant vers le
ciel; Dieu le reçoit et le venge. Bonaparte tua le pêcheur d'Albano;
quelques mois après il était banni chez les pêcheurs de l'île d'Elbe,
et il est mort parmi ceux de Sainte-Hélène[362].
[Note 362: Sur cet épisode du pêcheur d'Albano, voyez
_Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Madame
Récamier_, tome I, pages 236-239. C'est au mois de septembre
1813 que fut fusillé le pêcheur d'Albano. Un mois après, au
mois d'octobre, Napoléon perdait son Empire dans les plaines
de Leipsick.]
Mon souvenir vague, à peine ébauché dans les pensées de madame
Récamier, lui apparaissait-il au milieu des steppes du Tibre et de
l'Anio? J'avais déjà passé à travers ces solitudes mélancoliques; j'y
avais laissé une tombe honorée des larmes des amis de Juliette.
Lorsque la fille de M. de Montmorin (madame de Beaumont) mourut en
1803, madame de Staël et M. Necker m'écrivaient des lettres de
regrets; on a vu ces lettres. Ainsi je recevais à Rome, avant presque
d'avoir connu madame Récamier, des lettres datées de Coppet; c'est le
premier indice d'une affinité de destinée. Madame Récamier m'a dit
aussi que ma lettre de 1804 à M. de Fontanes lui servait de guide en
1814, et qu'elle relisait assez souvent ce passage:
«Quiconque n'a plus de lien dans la vie doit venir demeurer à Rome.
Là, il trouvera pour société une terre qui nourrira ses réflexions et
occupera son coeur, et des promenades qui lui diront toujours quelque
chose. La pierre qu'il foulera aux pieds lui parlera; la poussière que
le vent élèvera sous ses pas renfermera quelque grandeur humaine. S'il
est malheureux, s'il a mêlé les cendres de ceux qu'il aima à tant de
cendres illustres, avec quel charme ne passera-t-il pas du sépulcre
des Scipions au dernier asile d'un ami vertueux!... S'il est chrétien,
ah! comment pourrait-il alors s'arracher de cette terre qui est
devenue sa patrie, de cette terre qui a vu naître un second empire,
plus saint dans son berceau, plus grand dans sa puissance que celui
qui l'a précédé; de cette terre où les amis que nous avons perdus,
dormant avec les martyrs aux catacombes, sous l'oeil du père des
fidèles, paraissent devoir se réveiller les premiers dans leur
poussière et semblent plus voisins des cieux[363]?»
[Note 363: _Lettre à M. de Fontanes._--«Un jour, à Rome,
comme je rappelais à M. de Chateaubriand cette page que je
savais par coeur, et qu'il avait tracée vingt-cinq ans
auparavant: «Je ne pourrais pas écrire ainsi aujourd'hui, me
dit-il; il faut pour cela être jeune et malheureux.» M. de
Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p. 321.]
Mais en 1814, je n'étais pour madame Récamier qu'un _cicerone_
vulgaire, appartenant à tous les voyageurs; plus heureux en 1823,
j'avais cessé de lui être étranger, et nous pouvions causer ensemble
des ruines romaines.
* * * * *
À Naples, où madame Récamier se rendit en automne[364], cessèrent les
occupations de la solitude. À peine fut-elle descendue à l'auberge,
que les ministres du roi Joachim accoururent. Murat, oubliant la main
qui changea sa cravache en sceptre, était prêt à se joindre à la
coalition. Bonaparte avait planté son épée au milieu de l'Europe,
comme les Gaulois plantaient leur glaive au milieu du _mallus_[365]:
autour de l'épée de Napoléon s'étaient rangés en cercle des royaumes
qu'il distribuait à sa famille. Caroline avait reçu celui de Naples.
Madame Murat n'était pas un camée antique aussi élégant que la
princesse Borghèse; mais elle avait plus de physionomie et plus
d'esprit que sa soeur. À la fermeté de son caractère on reconnaissait
le sang de Napoléon. Si le diadème n'eût pas été pour elle l'ornement
de la tête d'une femme, il eût encore été la marque du pouvoir d'une
reine.
[Note 364: Mme Récamier se rendit à Naples dans les premiers
jours de décembre 1813.]
[Note 365: C'est un souvenir de l'épisode de _Velléda_, où
se trouve cette phrase: «On planta une épée nue pour
indiquer le centre du _Mallus_ ou du conseil.»--Et l'auteur
ajoutait, dans une note: «J'ai suivi quelques auteurs qui
pensent que les Gaulois avaient, ainsi que les Goths,
l'usage de planter une épée nue au milieu de leur conseil.
(Ammien Marcellin, lib. XXXII, cap. II, p. 622.) Du mot
_mallus_ est venu notre mot _mail_; et le mail est encore
aujourd'hui un lieu bordé d'arbres.»]
Caroline reçut madame Récamier avec un empressement d'autant plus
affectueux que l'oppression de la tyrannie se faisait sentir jusqu'à
Portici. Cependant, la ville qui possède le tombeau de Virgile et le
berceau du Tasse, cette ville où vécurent Horace et Tite-Live, Boccace
et Sannazar, où naquirent Durante et Cimarozsa, avait été embellie par
son nouveau maître. L'ordre s'était rétabli: les lazzaroni ne jouaient
plus à la boule avec des têtes pour amuser l'amiral Nelson et lady
Hamilton. Les fouilles de Pompéi s'étaient étendues; un chemin
serpentait sur le Pausilippe, dans les flancs duquel j'avais passé en
1803[366] pour aller m'enquérir à Literne de la retraite de Scipion.
Ces royautés nouvelles d'une dynastie militaire avaient fait renaître
la vie dans des pays où se manifestait auparavant la moribonde
langueur d'une vieille race. Robert Guiscard, Guillaume Bras de Fer,
Roger et Tancrède semblaient être revenus, moins la chevalerie.
[Note 366: La date exacte de l'excursion de Chateaubriand à
Literne est: _Janvier 1804_.]
Madame Récamier était à Naples au mois de février 1814; où étais-je
donc alors? dans ma _Vallée-aux-Loups_, commençant l'histoire de ma
vie. Je m'occupais des jeux de mon enfance au bruit des pas des
soldats étrangers. La femme dont le nom devait clore ces _Mémoires_
errait sur les marines de Baïes. N'avais-je pas un pressentiment du
bien qui m'arriverait un jour de cette terre, alors que je peignais la
séduction parthénopéenne dans les _Martyrs_:
«Chaque matin, aussitôt que l'aurore commençait à paraître, je me
rendais sous un portique. Le soleil se levait devant moi; il
illuminait de ses feux les plus doux la chaîne des montagnes de
Salerne, le bleu de la mer parsemé des voiles blanches du pêcheur, les
îles de Caprée, d'OEnaria et de Prochyta, le cap de Misène et Baïes
avec tous ses enchantements.
«Des fleurs et des fruits humides de rosée sont moins suaves et moins
frais que le paysage de Naples sortant des ombres de la nuit. J'étais
toujours surpris, en arrivant au portique, de me trouver au bord de la
mer, car les vagues dans cet endroit faisaient à peine entendre le
léger murmure d'une fontaine; en extase devant ce tableau, je
m'appuyais contre une colonne, et sans pensée, sans désir, sans
projet, je restais des heures entières à respirer un air délicieux. Le
charme était si profond, qu'il me semblait que cet air divin
transformait ma propre substance, et qu'avec un plaisir indicible je
m'élevais vers le firmament comme un pur esprit... Attendre ou
chercher la beauté, la voir s'avancer dans une nacelle et nous sourire
du milieu des flots; voguer avec elle sur la mer, dont nous semions la
surface de fleurs; suivre l'enchanteresse au fond de ces bois de
myrthe et dans les champs heureux où Virgile plaça l'Élysée: telle
était l'occupation de nos jours...
«Peut-être est-il des climats dangereux à la vertu par leur extrême
volupté; et n'est-ce point ce que voulut enseigner une fable
ingénieuse en racontant que Parthénope fut bâtie sur le tombeau d'une
sirène? L'éclat velouté de la campagne, la tiède température de l'air,
les contours arrondis des montagnes, les molles inflexions des fleuves
et des vallées, sont à Naples autant de séductions pour les sens, que
tout repose et que rien ne blesse...
«Pour éviter les ardeurs du Midi, nous nous retirions dans la partie
du palais bâtie sous la mer. Couchés sur des lits d'ivoire, nous
entendions murmurer les vagues au-dessus de nos têtes; si quelque
orage nous surprenait au fond de ces retraites, les esclaves
allumaient des lampes pleines du nard le plus précieux de l'Arabie.
Alors entraient de jeunes Napolitaines qui portaient des roses de
Pæstum dans des vases de Nola; tandis que les flots mugissaient au
dehors, elles chantaient en formant devant nous des danses tranquilles
qui me rappelaient les moeurs de la Grèce: ainsi se réalisaient pour
nous les fictions des poètes; on eût cru voir les jeux des Néréides
dans la grotte de Neptune[367].»
[Note 367: _Les Martyrs_, livre V.]
Madame Récamier rencontra à Naples le comte de Neipperg[368] et le duc
de Rohan-Chabot[369]: l'un devait monter au nid de l'aigle, l'autre
revêtir la pourpre. On a dit de celui-ci qu'il avait été voué au
rouge, ayant porté l'habit de chambellan, l'uniforme de chevau-léger
de la garde et la robe de cardinal.
[Note 368: Adam-Albert, comte de _Neipperg_ (1775-1829),
général autrichien. Il avait déjà été employé par M. de
Metternich dans plusieurs missions délicates, lorsqu'au mois
de juillet 1814 il fut désigné par l'empereur François II
pour être attaché à l'ex-impératrice Marie-Louise. Il ne
tarda pas à conquérir les bonnes grâces de cette princesse,
qui s'éprit de lui, bien qu'une blessure reçue à la guerre
l'eût privé d'un oeil et l'obligeât à porter un bandeau noir
qui coupait son front en deux. Au mois d'avril 1816, elle
prit possession du duché de Parme, et M. de Neipperg devint
le grand-maître de son palais, en attendant de devenir son
mari. Elle l'épousa morganatiquement et en eut plusieurs
enfants. L'_Almanach de Gotha_ relate officiellement le
mariage du général comte de Neipperg avec «Marie-Louise,
duchesse de Parme, Plaisance et Guastalla, veuve de Napoléon
Ier, empereur des Français, née archiduchesse d'Autriche».]
[Note 369: Louis-François-Auguste, prince de Léon, duc de
Rohan-Chabot (1788-1833). Après avoir été sous l'Empire
chambellan de Napoléon, il fut sous Louis XVIII officier de
mousquetaires. Il avait épousé en 1809 Mlle de Sérent, qui
mourut tragiquement. Le 9 janvier 1815, comme elle se
préparait à aller dîner chez la duchesse d'Orléans,
douairière, elle s'approcha de la cheminée; le feu prit aux
dentelles de sa robe; lorsqu'on arriva dans sa chambre, les
flammes s'élevaient de trois pieds au-dessus de sa tête.
Elle mourut le lendemain après d'atroces souffrances et dans
les sentiments de la foi la plus vive. Son mari renonça au
monde, embrassa l'état ecclésiastique et devint en peu de
temps grand vicaire de Paris, archevêque d'Auch, puis de
Besançon, et enfin cardinal. Il quitta la France après la
révolution de 1830, mais il rentra dans son diocèse en 1832,
lors de l'invasion du choléra, et succomba peu après aux
atteintes du fléau. Mme Lenormant a tracé de M. de
Rohan-Chabot en 1813 le portrait qu'on va lire: «Il était
dans toute la fleur de la jeunesse, et avait, en dépit d'une
nuance de fatuité assez prononcée, la plus charmante, la
plus délicate, je dirais presque la plus virginale figure
qui se pût voir. La tournure de M. de Chabot était
parfaitement élégante: sa belle chevelure était frisée avec
beaucoup d'art et de goût; il mettait une extrême recherche
dans sa toilette; il était pâle, sa voix avait une grande
douceur. Ses manières étaient très distinguées, mais
hautaines. Il avait peu d'esprit, mais, quoique dépourvu
d'instruction, il avait le don des langues: il en saisissait
vite, et presque musicalement, non point le génie, mais
l'accent.»]
Le duc de Rohan était fort joli; il roucoulait la romance, lavait de
petites aquarelles et se distinguait par une étude coquette de
toilette. Quand il fut abbé, sa pieuse chevelure, éprouvée au fer,
avait une élégance de martyr. Il prêchait à la brune, dans des
oratoires sombres, devant des dévotes, ayant soin, à l'aide de deux ou
trois bougies artistement placées, d'éclairer en demi-teinte, comme un
tableau, son visage pâle.
On ne s'explique pas de prime abord comment des hommes que leurs noms
rendaient bêtes à force d'orgueil s'étaient mis aux gages d'un
_parvenu_. En y regardant de près, on trouve que cette aptitude à
entrer en condition découlait naturellement de leurs moeurs: façonnés
à la domesticité, point n'avaient souci du changement de livrée,
pourvu que le maître fut logé au château à la même enseigne. Le mépris
de Bonaparte leur rendait justice: ce grand soldat, abandonné des
siens, disait à une grande dame: «Au fond, il n'y a que vous autres
qui sachiez servir.»
La religion et la mort ont passé l'éponge sur quelques faiblesses,
après tout bien pardonnables, du cardinal de Rohan. Prêtre chrétien,
il a consommé à Besançon son sacrifice, secourant le malheureux,
nourrissant le pauvre, vêtant l'orphelin et usant en bonnes oeuvres sa
vie, dont une santé déplorable abrégeait naturellement le cours.
Lecteur, si tu t'impatientes de ces citations, de ces récits, songe
d'abord que tu n'as peut-être pas lu mes ouvrages, et qu'ensuite je ne
t'entends plus; je dors dans la terre que tu foules; si tu m'en veux,
frappe sur cette terre, tu n'insulteras que mes os. Songe de plus que
mes écrits font partie essentielle de cette existence dont je déploie
les feuilles. Ah! que mes tableaux napolitains n'avaient-ils un fonds
de vérité! Que la fille du Rhône n'était-elle la femme réelle de mes
délices imaginaires! Mais non: si j'étais Augustin, Jérôme, Eudore, je
l'étais seul, mes jours devancèrent les jours de l'amie de Corinne en
Italie. Heureux si j'avais pu étendre ma vie entière sous ses pas
comme un tapis de fleurs! Ma vie est rude, et ses aspérités blessent.
Puissent du moins mes heures expirantes refléter l'attendrissement et
le charme dont elle les a remplies sur celle qui fut aimée de tous et
dont personne n'eut jamais à se plaindre!
* * * * *
Murat, roi de Naples, né le 25 mars 1767 à la Bastide, près Cahors,
fut envoyé à Toulouse pour y faire ses études. Il se dégoûta des
lettres, s'enrôla dans les chasseurs des Ardennes, déserta et se
réfugia à Paris. Admis dans la garde constitutionnelle de Louis
XVI[370], il obtint, après le licenciement de cette garde, une
sous-lieutenance dans le 12e régiment de chasseurs à cheval. À la mort
de Robespierre, il fut destitué comme terroriste[371]; même chose
arriva à Bonaparte, et les deux soldats demeurèrent sans ressources.
Murat rentra en grâce au 13 vendémiaire, et devint aide de camp de
Napoléon. Il fit sous lui les premières campagnes d'Italie, prit la
Valteline et la réunit à la République Cisalpine; il eut part à
l'expédition d'Égypte et se signala à la bataille d'Aboukir. Revenu en
France avec son maître, il fut chargé de jeter à la porte le conseil
des Cinq-Cents. Bonaparte lui donna en mariage sa soeur Caroline.
Murat commandait la cavalerie à la bataille de Marengo. Gouverneur de
Paris lors de la mort du duc d'Enghien, il gémit tout bas d'un
assassinat qu'il n'eut pas le courage de blâmer tout haut.
[Note 370: Sur les conditions dans lesquelles il sortit de
la garde constitutionnelle de Louis XVI, voir, au tome II,
la note 1 de la page 39.]
[Note 371: Après la mort de l'_Ami du Peuple_, Murat, par le
simple changement d'une lettre, transforma son nom en celui
de MARAT. Il est si fier de son invention que, dans une
lettre qu'il écrit le 18 novembre 1793 et où il presse
l'exécution d'un «modérantiste», il appose quatre fois sa
nouvelle signature: MARAT. (Frédéric Masson, _Napoléon et sa
famille_, tome I, p. 311.)]
Beau-frère de Napoléon[372] et maréchal de l'empire, Murat entra à
Vienne en 1805[373]; il contribua aux victoires d'Austerlitz, d'Iéna,
d'Eylau et de Friedland, devint grand-duc de Berg[374] et envahit
l'Espagne en 1808.
[Note 372: Il avait épousé Caroline Bonaparte le 20 janvier
1800.]
[Note 373: Le 13 novembre 1805.]
[Note 374: Le 15 mars 1806.]
Napoléon le rappela et lui donna la couronne de Naples. Proclamé roi
des Deux-Siciles le 1er août 1808, il plut aux Napolitains par son
faste, son costume théâtral, ses cavalcades et ses fêtes.
Appelé en qualité de grand vassal de l'empire à l'invasion de la
Russie, il reparut dans tous les combats et se trouva chargé du
commandement de la retraite de Smolensk à Wilna. Après avoir manifesté
son mécontentement, il quitta l'armée à l'exemple de Bonaparte, et
vint se réchauffer au soleil de Naples, comme son capitaine au foyer
des Tuileries. Ces hommes de triomphe ne pouvaient s'accoutumer aux
revers. Alors commencèrent ses liaisons avec l'Autriche. Il reparut
encore aux camps de l'Allemagne en 1813, retourna à Naples après la
perte de la bataille de Leipzig et renoua ses négociations
austro-britanniques. Avant d'entrer dans une alliance complète, Murat
écrivit à Napoléon une lettre que j'ai entendu lire à M. de
Mosbourg[375]: il disait à son beau-frère, dans cette lettre, qu'il
avait retrouvé la Péninsule fort agitée, que les Italiens réclamaient
leur indépendance nationale; que si elle ne leur était pas rendue, il
était à craindre qu'ils ne se joignissent à la coalition de l'Europe
et n'augmentassent ainsi les dangers de la France. Il suppliait
Napoléon de faire la paix, seul moyen de conserver un empire si
puissant et si beau. Que si Bonaparte refusait de l'écouter, lui
Murat, abandonné à l'extrémité de l'Italie, se verrait forcé de
quitter son royaume ou d'embrasser les intérêts de la liberté
italienne. Cette lettre très raisonnable resta plusieurs mois sans
réponse; Napoléon n'a donc pu reprocher justement à Murat de l'avoir
trahi.
[Note 375: Jean-Michel-Laurent Agar, comte de _Mosbourg_
(1771-1844) était un compatriote et un camarade d'études de
Murat, qui s'attacha à sa fortune, l'appela en 1806 au
ministère des finances de sa principauté de Berg, lui fit
épouser une de ses nièces et lui donna le titre et la
dotation du comté de Mosbourg. En 1808, il suivit à Naples
le nouveau roi et y prit, comme à Dusseldorf, le
portefeuille des finances, qu'il conserva pendant presque
toute la durée du règne. Député du Lot après 1830, il fut
élevé à la pairie le 3 octobre 1837.--Le comte de Mosbourg
avait réuni, pour écrire la vie de Joachim Murat, des
documents qui viennent d'être utilisés en partie par le
comte Murat dans son livre sur _Murat, lieutenant de
l'Empereur en Espagne_. 1897.]
Murat, obligé de choisir promptement, signa, le 11 janvier 1814, avec
la cour de Vienne, un traité: il s'obligeait à fournir un corps de
trente mille hommes aux alliés. Pour prix de cette défection, on lui
garantissait son royaume napolitain et son droit de conquête sur les
Marches pontificales. Madame Murat avait révélé cette importante
transaction à madame Récamier. Au moment de se déclarer ouvertement,
Murat, fort ému, rencontra madame Récamier chez Caroline et lui
demanda ce qu'elle pensait du parti qu'il avait à prendre; il la
priait de bien peser les intérêts du peuple dont il était devenu le
souverain. Madame Récamier lui dit: «Vous êtes Français, c'est aux
Français que vous devez rester fidèle.» La figure de Murat se
décomposa; il repartit: «Je suis donc un traître? qu'y faire? il est
trop tard!» Il ouvrit avec violence une fenêtre et montra de la main
une flotte anglaise entrant à pleines voiles dans le port.
* * * * *
Le Vésuve venait d'éclater et jetait des flammes. Deux heures après,
Murat était à cheval à la tête de ses gardes; la foule l'environnait
en criant: «Vive le roi Joachim!» Il avait tout oublié; il paraissait
ivre de joie. Le lendemain, grand spectacle au théâtre Saint-Charles;
le roi et la reine furent reçus avec des acclamations frénétiques,
inconnues des peuples en deçà des Alpes. On applaudit aussi l'envoyé
de François II: dans la loge du ministre de Napoléon, il n'y avait
personne; Murat en parut troublé, comme s'il eût vu au fond de cette
loge le spectre de la France.
* * * * *
L'armée de Murat, mise en mouvement le 16 février 1814, force le
prince Eugène à se replier sur l'Adige. Napoléon, ayant d'abord obtenu
des succès inespérés en Champagne, écrivait à sa soeur Caroline des
lettres qui furent surprises par les alliés et communiquées au
Parlement d'Angleterre par lord Castlereagh; il lui disait: «Votre
mari est très brave sur le champ de bataille; mais il est plus faible
qu'une femme ou qu'un moine quand il ne voit pas l'ennemi. Il n'a
aucun courage moral. Il a eu peur et il n'a pas hasardé de perdre en
un instant ce qu'il ne peut tenir que par moi et avec moi.»
* * * * *
Dans une autre lettre adressée à Murat lui-même, Napoléon disait à son
beau-frère: «Je suppose que vous n'êtes pas de ceux qui pensent que le
lion est mort; si vous faisiez ce calcul, il serait faux. . . Vous
m'avez fait tout le mal que vous pouviez depuis votre départ de Wilna.
Le titre de roi vous a tourné la tête; si vous désirez le conserver,
conduisez-vous bien.»
* * * * *
Murat ne poursuivit pas le vice-roi sur l'Adige; il hésitait entre les
alliés et les Français, selon les chances que Bonaparte semblait
gagner ou perdre.
Dans les champs de Brienne[376], où Napoléon fut élevé par l'ancienne
monarchie, il donnait en l'honneur de celle-ci le dernier et le plus
admirable de ses sanglants tournois. Favorisé des _carbonari_, Joachim
tantôt veut se déclarer libérateur de l'Italie, tantôt espère la
partager entre lui et Bonaparte devenu vainqueur.
[Note 376: Le 29 janvier 1814.]
Un matin, le courrier apporta à Naples la nouvelle de l'entrée des
Russes à Paris. Madame Murat était encore couchée, et madame Récamier,
assise à son chevet, causait avec elle; on déposa sur le lit un énorme
tas de lettres et de journaux. Parmi ceux-ci se trouvait mon écrit _De
Bonaparte et des Bourbons_. La reine s'écria: «Ah! voilà un ouvrage de
M. de Chateaubriand; nous le lirons ensemble.» Et elle continua à
décacheter ses lettres.
Madame Récamier prit la brochure, et après y avoir jeté les yeux au
hasard, elle la remit sur le lit et dit à la reine: «Madame, vous la
lirez seule, je suis obligée de rentrer chez moi.»
Napoléon fut relégué à l'île d'Elbe; l'Alliance, avec une rare
habileté, l'avait placé sur les côtes de l'Italie. Murat apprit qu'on
cherchait au Congrès de Vienne à le dépouiller des États qu'il avait
néanmoins achetés si cher; il s'entendit secrètement avec son
beau-frère, devenu son voisin. On est toujours étonné que les Napoléon
aient des parents: qui sait le nom d'Aridée, frère d'Alexandre?
Pendant le cours de l'année 1814, le roi et la reine de Naples
donnèrent une fête à Pompéi; on exécuta une fouille au son de la
musique: les ruines que faisaient déterrer Caroline et Joachim ne les
instruisaient pas de leur propre ruine; sur les derniers bords de la
prospérité, on n'entend que les derniers concerts du songe qui passe.
Lors de la paix de Paris, Murat faisait partie de l'Alliance, le
Milanais ayant été rendu à l'Autriche: les Napolitains se retirèrent
dans les Légations romaines. Quand Bonaparte, débarqué à Cannes, fut
entré à Lyon, Murat, perplexe, ayant changé d'intérêts, sortit des
Légations et marcha avec quarante mille hommes vers la haute Italie,
pour faire diversion en faveur de Napoléon[377]. Il refusa à Parme les
conditions que les Autrichiens effrayés lui offraient encore: pour
chacun de nous il est un moment critique; bien ou mal choisi, il
décide de notre avenir. Le baron de Firmont repousse les troupes de
Murat, prend l'offensive et les mène battant jusqu'à Macerata[378].
Les Napolitains se débandèrent; leur général-roi rentre dans Naples,
accompagné de quatre lanciers[379]. Il se présente à sa femme et lui
dit: «Madame, je n'ai pu mourir.» Le lendemain, un bateau le conduit
vers l'île d'Ischia; il rejoint en mer une pinque chargée de quelques
officiers de son état-major, et fait voile avec eux pour la France.
[Note 377: Le 28 mars 1815.]
[Note 378: Le 3 mai.]
[Note 379: Le 19 mai.]
Madame Murat, demeurée seule, montra une présence d'esprit admirable.
Les Autrichiens étaient au moment de paraître: dans le passage d'une
autorité à l'autre, un intervalle d'anarchie pouvait être rempli de
désordres. La régente ne précipite point sa retraite; elle laisse le
soldat allemand occuper la ville et fait pendant la nuit éclairer ses
galeries. Le peuple, apercevant du dehors la lumière, pensant que la
reine est encore là, reste tranquille. Cependant, Caroline sort par un
escalier secret et s'embarque. Assise à la poupe du vaisseau, elle
voyait sur la rive resplendir illuminé le palais désert dont elle
s'éloignait, image du rêve brillant qu'elle avait eu pendant son
sommeil dans la région des fées.
Caroline rencontra la frégate qui ramenait Ferdinand[380]. Le vaisseau
de la reine fugitive fit le salut, le vaisseau du roi rappelé ne le
rendit pas: la prospérité ne reconnaît pas l'adversité sa soeur. Ainsi
les illusions, évanouies pour les uns, recommencent pour les autres;
ainsi se croisent dans les vents et sur les flots les inconstantes
destinées humaines: riantes ou funestes, le même abîme les porte ou
les engloutit.
[Note 380: Ferdinand IV (comme roi de Naples; Ier comme roi
des Deux-Siciles).]
Murat accomplissait ailleurs sa course. Le 25 mai 1815, à dix heures
du soir, il aborda au golfe Juan, où son beau-frère avait abordé. La
fortune faisait jouer à Joachim la parodie de Napoléon. Celui-ci ne
croyait pas à la force du malheur et au secours qu'il apporte aux
grandes âmes: il défendit au roi détrôné l'accès de Paris; il mit au
lazaret cet homme attaqué de la peste des vaincus; il le relégua dans
une maison de campagne, appelée _Plaisance_, près de Toulon. Il eût
mieux fait de moins redouter une contagion dont il avait été lui-même
atteint: qui sait ce qu'un soldat comme Murat aurait pu changer à la
bataille de Waterloo?
Le roi de Naples, dans son chagrin, écrivait à Fouché le 19 juin 1815:
«Je répondrai à ceux qui m'accusent d'avoir commencé les hostilités
trop tôt, qu'elles le furent sur la demande formelle de l'empereur, et
que, depuis trois mois il n'a cessé de me rassurer sur ses sentiments,
en accréditant des ministres près de moi, en m'écrivant qu'il comptait
sur moi et qu'il ne m'abandonnerait jamais. Ce n'est que lorsqu'on a
vu que je venais de perdre avec le trône les moyens de continuer la
puissante diversion qui durait depuis trois mois, qu'on veut égarer
l'opinion publique en insinuant que j'ai agi pour mon propre compte et
à l'insu de l'empereur.»
Il y eut dans le monde une femme généreuse et belle; lorsqu'elle
arriva à Paris, madame Récamier la reçut et ne l'abandonna point dans
des temps de malheur. Parmi les papiers qu'elle a laissés, on a trouvé
deux lettres de Murat du mois de juin 1815; elles sont utiles à
l'histoire.
«6 juin 1815.
«J'ai perdu pour la France la plus belle existence, j'ai combattu
pour l'empereur; c'est pour sa cause que ma femme et mes enfants
sont en captivité. La patrie est en danger, j'offre mes services;
on en ajourne l'acceptation. Je ne sais si je suis libre ou
prisonnier. Je dois être enveloppé dans la ruine de l'empereur
s'il succombe, et on m'ôte les moyens de le servir et de servir
ma propre cause. J'en demande les raisons; on répond obscurément
et je ne puis me faire juge de ma position. Tantôt je ne puis me
rendre à Paris, où ma présence ferait tort à l'empereur; je ne
saurais aller à l'armée, où ma présence réveillerait trop
l'attention du soldat. Que faire? attendre: voilà ce qu'on me
répond. On me dit, d'un autre côté, qu'on ne me pardonne pas
d'avoir abandonné l'empereur l'année dernière, tandis que des
lettres de Paris disaient, quand je combattais récemment pour la
France: «_Tout le monde ici est enchanté du roi._» L'empereur
m'écrivait: «_Je compte sur vous, comptez sur moi; je ne vous
abandonnerai jamais._» Le roi Joseph m'écrivait: «_L'Empereur
m'ordonne de vous écrire de vous porter rapidement sur les
Alpes._» Et quand, en arrivant, je lui témoigne des sentiments
généreux, et que je lui offre de combattre pour la France, je
suis envoyé dans les Alpes. Pas un mot de consolation n'est
adressé à celui qui n'eut jamais d'autre tort envers lui que
d'avoir trop compté sur des sentiments généreux, sentiments qu'il
n'eut jamais pour moi.
[Illustration: Madame Récamier.]
«Mon amie, je viens vous prier de me faire connaître l'opinion
de la France et de l'armée à mon égard. Il faut savoir tout
supporter et mon courage me rendra supérieur à tous les malheurs.
Tout est perdu hors l'honneur; j'ai perdu le trône, mais j'ai
conservé toute ma gloire; je fus abandonné par mes soldats, qui
furent victorieux dans tous les combats, mais je ne fus jamais
vaincu. La désertion de vingt mille hommes me mit à la merci de
mes ennemis; une barque de pêcheur me sauva de la captivité, et
un navire marchand me jeta en trois jours sur les côtes de
France.»
* * * * *
«Sous Toulon, 18 juin 1815.
«Je viens de recevoir votre lettre. Il m'est impossible de vous
dépeindre les différentes sensations qu'elle m'a fait éprouver.
J'ai pu un instant oublier mes malheurs. Je ne suis occupé que de
mon amie, dont l'âme noble et généreuse vient me consoler et me
montrer sa douleur. Rassurez-vous, tout est perdu, mais l'honneur
reste; ma gloire survivra à tous mes malheurs, et mon courage
saura me rendre supérieur à toutes les rigueurs de ma destinée:
n'ayez rien à craindre de ce côté. J'ai perdu trône et famille
sans m'émouvoir; mais l'ingratitude m'a révolté. J'ai tout perdu
pour la France, pour son empereur, par son ordre, et aujourd'hui
il me fait un crime de l'avoir fait. Il me refuse la permission
de combattre et de me venger, et je ne suis pas libre sur le
choix de ma retraite: concevez-vous tout mon malheur? que faire?
quel parti prendre? Je suis Français et père: comme Français, je
dois servir ma patrie; comme père, je dois aller partager le
sort de mes enfants: l'honneur m'impose le devoir de combattre,
et la nature me dit que je dois être à mes enfants. À qui obéir?
Ne puis-je satisfaire à tous deux? Me sera-t-il permis d'écouter
l'un ou l'autre? Déjà l'empereur me refuse des armées; et
l'Autriche m'accordera-t-elle les moyens d'aller rejoindre mes
enfants? les lui demanderai-je, moi qui n'ai jamais voulu traiter
avec ses ministres? Voilà ma situation: donnez-moi des conseils.
J'attendrai votre réponse, celle du duc d'Otrante et de Lucien,
avant de prendre une détermination. Consultez bien l'opinion sur
ce que l'on croit qu'il me convient de faire, car je ne suis pas
libre sur le choix de ma retraite; on revient sur le passé et on
me fait un crime d'avoir, par ordre, perdu mon trône, quand ma
famille gémit dans la captivité. Conseillez-moi; écoutez la voix
de l'honneur, celle de la nature, et, en juge impartial, ayez le
courage de m'écrire ce qu'il faut que je fasse. J'attendrai votre
réponse sur la route de Marseille à Lyon.»
Laissant de côté les vanités personnelles et ces illusions qui sortent
du trône, même d'un trône où l'on ne s'est assis qu'un moment, ces
lettres nous apprennent quelle idée Murat se faisait de son
beau-frère.
Bonaparte perd une seconde fois l'empire; Murat vagabonde sans asile
sur ces mêmes plages qui ont vu errer la duchesse de Berry. Des
contrebandiers consentent, le 22 août 1815, à le passer, lui et trois
autres, à l'île de Corse. Une tempête l'accueille: la balancelle qui
faisait le service entre Bastia et Toulon le reçoit à son bord. À
peine a-t-il quitté son embarcation, qu'elle s'entr'ouvre. Surgi à
Bastia le 25 août, il court se cacher au village de Vescovato, chez le
vieux Colonna-Ceccaldi. Deux cents officiers le rejoignirent avec le
général Franceschetti. Il marche sur Ajaccio: la ville maternelle de
Bonaparte seule tenait encore pour son fils; de tout son empire
Napoléon ne possédait plus que son berceau. La garnison de la
citadelle salue Murat et le veut proclamer roi de Corse: il s'y
refuse; il ne trouve d'égal à sa grandeur que le sceptre des
Deux-Siciles. Son aide de camp Macirone lui apporte de Paris la
décision de l'Autriche en vertu de laquelle il doit quitter le titre
de roi et se retirer à volonté dans la Bohême ou la Moldavie. «Il est
trop tard, répondit Joachim; mon cher Macirone, le dé en est jeté.» Le
28 septembre. Murat cingle vers l'Italie; sept bâtiments étaient
chargés de ses deux cent cinquante serviteurs: il avait dédaigné de
tenir à royaume l'étroite patrie de l'homme immense; plein d'espoir,
séduit par l'exemple d'une fortune au-dessus de la sienne, il partait
de cette île d'où Napoléon était sorti pour prendre possession du
monde: ce ne sont pas les mêmes lieux, ce sont les génies semblables
qui produisent les mêmes destinées.
Une tempête dispersa la flottille; Murat fut jeté le 8 octobre dans le
golfe de Sainte-Euphémie, presque au moment où Bonaparte abordait le
rocher de Sainte-Hélène[381].
[Note 381: Napoléon arriva à Sainte-Hélène le 15 octobre.]
De ses sept prames, il ne lui en restait plus que deux, y compris la
sienne. Débarqué avec une trentaine d'hommes, il essaye de soulever
les populations de la côte; les habitants font feu sur sa troupe. Les
deux prames gagnent le large; Murat était trahi. Il court à un bateau
échoué: il essaye de le mettre à flot; le bateau reste immobile.
Entouré et pris, Murat, outragé du même peuple qui se tuait naguère à
crier: «Vive le roi Joachim!» est conduit au château de Pizzo. On
saisit sur lui et ses compagnons des proclamations insensées: elles
montraient de quels rêves les hommes se bercent jusqu'à leur dernier
moment.
Tranquille dans sa prison, Murat disait: «Je ne garderai que mon
royaume de Naples: mon cousin Ferdinand conservera la seconde Sicile.»
Et dans ce moment une commission militaire condamnait Murat à mort.
Lorsqu'il apprit son arrêt, sa fermeté l'abandonna quelques instants;
il versa des larmes et s'écria: «Je suis Joachim, roi des
Deux-Siciles!» il oubliait que Louis XVI avait été roi de France, le
duc d'Enghien petit-fils du grand Condé, et Napoléon arbitre de
l'Europe: la mort compte pour rien ce que nous fûmes.
Un prêtre est toujours un prêtre, quoi qu'on dise et qu'on fasse; il
vient rendre à un coeur intrépide la force défaillie. Le 13 octobre
1815, Murat, après avoir écrit à sa femme, est conduit dans une salle
du château de Pizzo, renouvelant dans sa personne romanesque les
aventures brillantes ou tragiques du moyen âge. Douze soldats, qui
peut-être avaient servi sous lui, l'attendaient disposés sur deux
rangs. Murat voit charger les armes, refuse de se laisser bander les
yeux, choisit lui-même, en capitaine expérimenté, le poste où les
balles le peuvent mieux atteindre.
Couché en joue, au moment du feu, il dit: «Soldats, sauvez le visage;
visez au coeur!» Il tombe, tenant dans ses mains les portraits de sa
femme et de ses enfants: ces portraits ornaient auparavant la garde de
son épée. Ce n'était qu'une affaire de plus que le brave venait de
vider avec la vie.
Les genres de mort différents de Napoléon et de Murat conservent les
caractères de leur existence.
Murat, si fastueux, fut enterré sans pompe à Pizzo, dans une de ces
églises chrétiennes, dont le sein charitable reçoit miséricordieusement
toutes les cendres.
* * * * *
Madame Récamier, revenant en France, traversa Rome au moment où le
pape y rentrait[382]. Dans une autre partie de ces _Mémoires_, vous
avez conduit Pie VII, mis en liberté à Fontainebleau, jusqu'aux portes
de Saint-Pierre. Joachim, encore vivant, allait disparaître, et Pie
VII reparaissait. Derrière eux, Napoléon était frappé: la main du
conquérant laissait tomber le roi et relevait le pontife.
[Note 382: Pie VII fit son entrée solennelle à Rome le 25
mai 1814.]
Pie VII fut reçu avec des cris qui ébranlaient les ruines de la ville
des ruines. On détela sa voiture, et la foule le traîna jusqu'aux
degrés de l'église des apôtres. Le Saint-Père ne voyait rien,
n'entendait rien; ravi en esprit, sa pensée était loin de la terre; sa
main se levait seulement sur le peuple par la tendre habitude des
bénédictions. Il pénétra dans la basilique au bruit des fanfares, au
chant du _Te Deum_, aux acclamations des Suisses de la religion de
Guillaume Tell. Les encensoirs lui envoyaient des parfums qu'il ne
respirait pas; il ne voulut point être porté sur le pavois à l'ombre
du dais et des palmes; il marcha comme un naufragé accomplissant un
voeu à Notre-Dame-de-Bon-Secours, et chargé par le Christ d'une
mission qui devait renouveler la face de la terre. Il était vêtu d'une
robe blanche; ses cheveux, restés noirs malgré le malheur et les ans,
contrastaient avec la pâleur de l'anachorète. Arrivé au tombeau des
apôtres, il se prosterna: il demeura plongé, immobile et comme mort,
dans les abîmes des conseils de la Providence. L'émotion était
profonde, des protestants témoins de cette scène pleuraient à chaudes
larmes.
Quel sujet de méditations! Un prêtre infirme, caduc, sans force, sans
défense, enlevé du Quirinal, transporté captif au fond des Gaules; un
martyr, qui n'attendait plus que sa tombe, délivré des mains de
Napoléon qui pressait le globe, reprenant l'empire d'un monde
indestructible, quand les planches d'une prison d'outre-mer se
préparaient pour ce formidable geôlier des peuples et des rois!
Pie VII survécut à l'empereur; il vit revenir au Vatican les
chefs-d'oeuvre, amis fidèles qui l'avaient accompagné dans son exil.
Au retour de la persécution, le pontife septuagénaire, prosterné sous
la coupole de Saint-Pierre, montrait à la fois toute la faiblesse de
l'homme et la grandeur de Dieu.
En descendant les Alpes de la Savoie, madame Récamier trouva au
Pont-de-Beauvoisin le drapeau blanc et la cocarde blanche. Les
processions de la Fête-Dieu, parcourant les villages, semblaient être
revenues avec le roi très chrétien. À Lyon, la voyageuse tomba au
milieu d'une fête pour la Restauration. L'enthousiasme était sincère.
À la tête des réjouissances paraissaient Alexis de Noailles[383] et le
colonel Clary, beau-frère de Joseph Bonaparte. Ce qu'on raconte
aujourd'hui de la froideur et de la tristesse dont la légitimité fut
accueillie à la première Restauration est une impudente menterie. La
joie fut générale dans les diverses opinions, même parmi les
conventionnels, même parmi les impérialistes, les soldats exceptés;
leur noble fierté souffrait de ces revers. Aujourd'hui que le poids du
gouvernement militaire ne se sent plus, que les vanités se sont
réveillées, il faut nier les faits, parce qu'ils ne s'arrangent pas
avec les théories du moment. Il convient à un système que la nation
ait reçu les Bourbons avec horreur, et que la Restauration ait été un
temps d'oppression et de misère. Cela conduit à de tristes réflexions
sur la nature humaine. Si les Bourbons avaient eu le goût et la force
d'opprimer, ils se pouvaient flatter de conserver longtemps le trône.
Les violences et les injustices de Bonaparte, dangereuses à son
pouvoir en apparence, le servirent en effet: on s'épouvante des
iniquités, mais on s'en forge une grande idée; on est disposé à
regarder comme un être supérieur celui qui se place au-dessus des
lois.
[Note 383: Alexis-Louis-Joseph, comte de _Noailles_
(1783-1835). Il avait été emprisonné en 1809 pour avoir
répandu la bulle d'excommunication de Pie VII contre les
auteurs et complices de l'usurpation des États romains. Au
mois de mai 1814, lorsque Mme Récamier traversa Lyon, Alexis
de Noailles y était avec le titre de commissaire royal. Il
vint la voir, et l'ayant accompagnée dans une fête donnée au
palais Saint-Pierre en l'honneur du retour des Bourbons, il
fut, ainsi que la belle exilée, l'objet d'une sorte
d'ovation.]
Madame de Staël, arrivée à Paris avant madame Récamier, lui avait
écrit plusieurs fois; ce billet seul était parvenu à son adresse:
«Paris, 20 mai 1814.
«Je suis honteuse d'être à Paris sans vous, cher ange de ma vie:
je vous demande vos projets. Voulez-vous que j'aille au-devant de
vous à Coppet, où je vais rester quatre mois? Après tant de
souffrances, ma plus douce perspective c'est vous, et mon coeur
vous est à jamais dévoué. Un mot sur votre départ et votre
arrivée. J'attends ce mot pour savoir ce que je ferai. Je vous
écris à Rome, à Naples, etc.»
* * * * *
Madame de Genlis, qui n'avait jamais eu de rapports avec madame
Récamier, s'empressa de s'approcher d'elle. Je trouve dans un passage
l'expression d'un voeu qui, réalisé, eût épargné au lecteur mon récit.
«11 octobre.
«Voilà, madame, le livre que j'ai eu l'honneur de vous promettre.
J'ai marqué les choses que je désire que vous lisiez. . . . . . .
. . . . . Venez, madame, pour me conter votre histoire _en ces
termes_, comme on fait dans les romans. Puis ensuite je vous
demanderai de l'écrire en forme de souvenirs qui seront remplis
d'intérêt, parce que dans la plus grande jeunesse vous avez été
jetée, avec une figure ravissante, un esprit plein de finesse et
de pénétration, au milieu de ces tourbillons d'erreurs et de
folies; que vous avez tout vu, et qu'ayant conservé, durant ces
orages, des sentiments religieux, une âme pure, une vie sans
tache, un coeur sensible et fidèle à l'amitié, n'ayant ni envie,
ni passions haineuses, vous peindrez tout avec les couleurs les
plus vraies. Vous êtes un des phénomènes de ce temps-ci, et
certainement le plus aimable.
«Vous me montrerez _vos souvenirs_; ma vieille expérience vous
offrira quelques conseils, et vous ferez un ouvrage utile et
délicieux. N'allez pas me répondre: _Je ne suis pas capable,
etc., etc._; je ne vous passerai jamais des lieux communs; ils
sont indignes de votre esprit. Vous pouvez jeter sans remords les
yeux sur le passé; c'est en tout temps le plus beau des droits;
dans celui où nous sommes, c'est inappréciable. Profitez-en pour
l'instruction de la jeune personne que vous élevez; ce sera pour
elle votre plus grand bienfait.
«Adieu, madame, permettez-moi de vous dire que je vous aime et
que je vous embrasse de toute mon âme.»
* * * * *
Maintenant que madame Récamier est rentrée dans Paris[384], je vais
retrouver pendant quelque temps mes premiers guides.
[Note 384: Elle arriva à Paris le 1er juin 1814.]
La reine de Naples, inquiète des résolutions du congrès de Vienne,
écrivit à madame Récamier pour qu'elle lui découvrît un homme capable
de traiter ses intérêts à Vienne. Madame Récamier s'adressa à Benjamin
Constant, et le pria de rédiger un mémoire. Cette circonstance eut sur
l'auteur de ce mémoire l'influence la plus malheureuse; un sentiment
orageux fut la suite d'une entrevue. Sous l'empire de ce sentiment,
Benjamin Constant, déjà violent antibonapartiste, comme on le voit
dans _l'Esprit de conquête_[385], laissa déborder des opinions dont
les événements changèrent bientôt le cours. De là une réputation de
mobilité politique funeste aux hommes d'État.
[Note 385: _L'Esprit de conquête et d'usurpation dans ses
rapports avec la civilisation européenne_ fut publié, dans
les premiers mois de 1814, en Allemagne, où se trouvait
alors Benjamin Constant; il ne rentra en France qu'avec les
Bourbons.]
Madame Récamier, tout en admirant Bonaparte, était restée fidèle à sa
haine contre l'oppresseur de nos libertés et contre l'ennemi de madame
de Staël. Quant à ce qui la regardait elle-même, elle n'y pensait pas
et elle eût fait bon marché de son exil. Les lettres que Benjamin
Constant lui écrivit à cette époque serviront d'étude sinon du coeur
humain, du moins de la tête humaine: on y voit tout ce que pouvait
faire d'une passion un esprit ironique et romanesque, sérieux et
poétique. Rousseau n'est pas plus véritable, mais il mêle à ses amours
d'imagination une mélancolie sincère et une rêverie réelle.
* * * * *
Cependant Bonaparte était descendu à Cannes; la perturbation de son
approche commençait à se faire sentir. Benjamin Constant envoya ce
billet à madame Récamier:
«Pardon si je profite des circonstances pour vous importuner; mais
l'occasion est trop belle. Mon sort sera décidé dans quatre ou cinq
jours sûrement; car quoique vous aimiez à ne pas le croire pour
diminuer votre intérêt, je suis certainement, avec Marmont,
Chateaubriand et Lainé, l'un des quatre hommes les plus compromis de
France. Il est donc certain que, si nous ne triomphons pas, je serai
dans huit jours ou proscrit et fugitif, ou dans un cachot, ou fusillé.
Accordez-moi donc, pendant les deux ou trois jours qui précéderont la
bataille, le plus que vous pourrez de votre temps et de vos heures. Si
je meurs, vous serez bien aise de m'avoir fait ce bien, et vous seriez
fâchée de m'avoir affligé. Mon sentiment pour vous est ma vie: un
signe d'indifférence me fait plus de mal que ne pourra le faire dans
quatre jours mon arrêt de mort. Et quand je sens que le danger est un
moyen d'obtenir de vous un signe d'intérêt, je n'en éprouve que de la
joie.
«Avez-vous été contente de mon article, et savez-ce qu'on en dit?»
Benjamin Constant avait raison, il était aussi compromis que moi:
attaché à Bernadotte, il avait servi contre Napoléon; il avait publié
son écrit _De l'esprit de conquête_, dans lequel il traitait le tyran
plus mal que je ne le traitais dans ma brochure _De Bonaparte et des
Bourbons_. Il mit le comble à ses périls en parlant dans les gazettes.
Le 19 mars, au moment où Bonaparte était aux portes de la capitale, il
fut assez ferme pour signer dans le _Journal des Débats_ un article
terminé par cette phrase: «Je n'irai pas, misérable transfuge, me
traîner d'un pouvoir à l'autre, couvrir l'infamie par le sophisme, et
balbutier des mots profanes pour racheter une vie honteuse[386].»
[Note 386: Voir le texte de cet article au tome III, note 1
de la page 489.]
Benjamin Constant écrivait à celle qui lui avait inspiré ces nobles
sentiments: «Je suis bien aise que mon article ait paru; on ne peut au
moins en soupçonner aujourd'hui la sincérité. Voici un billet que l'on
m'écrit après l'avoir lu: si j'en recevais un pareil d'une autre, je
serais gai sur l'échafaud.»
Madame Récamier s'est toujours reprochée d'avoir eu, sans le vouloir,
une pareille influence sur une destinée honorable. Rien, en effet,
n'est plus malheureux que d'inspirer à des caractères mobiles ces
résolutions énergiques qu'ils sont incapables de tenir.
Benjamin Constant démentit le 20 mars son article du 19. Après avoir
fait quelques tours de roues pour s'éloigner, il revint à Paris et se
laissa prendre aux séductions de Bonaparte[387]. Nommé conseiller
d'État, il effaça ses pages généreuses en travaillant à la rédaction
de l'_Acte additionnel_[388].
[Note 387: Dès le 6 avril 1815, le _Journal de l'Empire_
annonça que M. Benjamin Constant était un des membres de la
Commission constitutionnelle.]
[Note 388: Dans ses _Mémoires sur les Cent-Jours_, Benjamin
prétend qu'il n'est pas l'auteur de l'_Acte additionnel_.
«C'est jouer sur les mots, dit M. Henry Houssaye (1815, t.
1, p. 542); sans doute il y eut plus d'un article modifié ou
ajouté par l'empereur et par la Commission, mais l'_Acte
additionnel_, dans son ensemble, n'en est pas moins l'oeuvre
de Benjamin Constant.»]
[Illustration: Madame De Genlis.]
Depuis ce moment il porta au coeur une plaie secrète; il n'aborda plus
avec assurance la pensée de la postérité; sa vie attristée et
défleurie n'a pas peu contribué à sa mort. Dieu nous garde de
triompher des misères dont les natures les plus élevées ne sont point
exemptes! Le ciel ne nous donne des talents qu'en y attachant des
infirmités: expiations offertes à la sottise et à l'envie. Les
faiblesses d'un homme supérieur sont ces victimes noires que
l'antiquité sacrifiait aux dieux infernaux, et pourtant ils ne se
laissent jamais désarmer.
* * * * *
Madame Récamier était restée en France pendant les Cent-Jours, où la
reine Hortense l'invitait à demeurer; la reine de Naples lui offrait,
au contraire, un asile en Italie. Les Cent-Jours passèrent. Madame de
Krüdener[389] suivit les alliés, arrivés de nouveau à Paris. Elle
était tombée du roman dans le mysticisme; elle exerçait un grand
empire sur l'esprit de l'empereur de Russie.
[Note 389: Sur Mme de Krüdener, voir, au tome II, la note 1
de la page 366.]
Madame de Krüdener logeait dans un hôtel du faubourg Saint-Honoré. Le
jardin de cet hôtel s'étendait jusqu'aux Champs-Élysées. Alexandre
arrivait _incognito_ par une porte du jardin, et des conversations
politico-religieuses finissaient par de ferventes prières. Madame de
Krüdener m'avait invité à l'une de ces sorcelleries célestes: moi,
l'homme de toutes les chimères, j'ai la haine de la déraison,
l'abomination du nébuleux et le dédain des jongleries; on n'est pas
parfait. La scène m'ennuya; plus je voulais prier, plus je sentais la
sécheresse de mon âme. Je ne trouvais rien à dire à Dieu, et le diable
me poussait à rire. J'avais mieux aimé madame de Krüdener lorsque,
environnée de fleurs et habitante encore de cette chétive terre, elle
composait _Valérie_. Seulement, je trouvais que mon vieil ami M.
Michaud, mêlé bizarrement à cette idylle, n'avait pas assez du berger,
malgré son nom. Madame de Krüdener, devenue séraphin, cherchait à
s'entourer d'anges; la preuve en est dans ce billet charmant de
Benjamin Constant à madame Récamier:
«Jeudi.
«Je m'acquitte avec un peu d'embarras d'une commission que madame
de Krüdener vient de me donner. Elle vous supplie de venir la
moins belle que vous pourrez. Elle dit que vous éblouissez tout
le monde, et que par là toutes les âmes sont troublées et toutes
les attentions impossibles. Vous ne pouvez pas déposer votre
charme; mais ne le rehaussez pas. Je pourrais ajouter bien des
choses sur votre figure à cette occasion, mais je n'en ai pas le
courage. On peut être ingénieux sur le charme qui plaît, mais non
sur celui qui tue. Je vous verrai tout à l'heure; vous m'avez
indiqué cinq heures, mais vous ne rentrerez qu'à six, et je ne
pourrai vous dire un mot. Je tâcherai pourtant d'être aimable
encore cette fois.»
* * * * *
Le duc de Wellington ne prétendait-il pas aussi à l'honneur d'attirer
un regard de Juliette? Un de ses billets que je transcris n'a de
curieux que la signature:
«À Paris, ce 13 janvier.
«J'avoue, madame, que je ne regrette pas beaucoup que les
affaires m'empêchent de passer chez vous après dîner, puisque, à
chaque fois que je vous vois, je vous quitte plus pénétré de vos
agréments et moins disposé à donner mon attention _à la
politique_!!!»
«Je passerai chez vous demain à mon retour de chez l'abbé Sicard,
en cas que vous vous y trouvassiez et malgré l'effet que ces
visites dangereuses produisent sur moi.
«Votre très fidèle serviteur,
«WELLINGTON.»
À son retour de Waterloo, entrant chez madame Récamier, le duc de
Wellington s'écria: «Je l'ai bien battu!» Dans un coeur français, son
succès lui aurait fait perdre la victoire, eût-il pu jamais y
prétendre.
* * * * *
Ce fut à une douloureuse époque pour l'illustration de la France que
je retrouvai madame Récamier; ce fut à l'époque de la mort de madame
de Staël. Rentrée à Paris après les Cent-Jours, l'auteur de _Delphine_
était redevenue souffrante; je l'avais revue chez elle et chez madame
la duchesse de Duras. Peu à peu, son état empirant, elle fut obligée
de garder le lit. Un matin, j'étais allé chez elle rue Royale; les
volets des fenêtres étaient aux deux tiers fermés; le lit, rapproché
du mur du fond de la chambre, ne laissait qu'une ruelle à gauche; les
rideaux, retirés sur les tringles, formaient deux colonnes au chevet.
Madame de Staël, à demi assise, était soutenue par des oreillers. Je
m'approchai, et quand mon oeil se fut un peu accoutumé à l'obscurité,
je distinguai la malade. Une fièvre ardente animait ses joues. Son
beau regard me rencontra dans les ténèbres, et elle me dit: «_Bonjour,
my dear Francis._ Je souffre, mais cela ne m'empêche pas de vous
aimer.» Elle étendit sa main que je pressai et baisai. En relevant la
tête, j'aperçus au bord opposé de la couche, dans la ruelle, quelque
chose qui se levait blanc et maigre: c'était M. de Rocca, le visage
défait, les joues creuses, les yeux brouillés, le teint
indéfinissable; il se mourait; je ne l'avais jamais vu, et ne l'ai
jamais revu. Il n'ouvrit pas la bouche; il s'inclina, en passant
devant moi; on n'entendait point le bruit de ses pas: il s'éloigna à
la manière d'une ombre. Arrêtée un moment à la porte, _la nueuse idole
frôlant les doigts_ se retourna vers le lit pour ajourner madame de
Staël. Ces deux spectres qui se regardaient en silence, l'un debout et
pâle, l'autre assis et coloré d'un sang prêt à redescendre et à se
glacer au coeur, faisaient frissonner.
Peu de jours après, madame de Staël changea de logement. Elle m'invita
à dîner chez elle, rue Neuve-des-Mathurins: j'y allai; elle n'était
point dans le salon et ne put même assister au dîner; mais elle
ignorait que l'heure fatale était si proche. On se mit à table. Je me
trouvai assis auprès de madame Récamier. Il y avait douze ans que je
ne l'avais rencontrée, et encore ne l'avais-je aperçue qu'un moment.
Je ne la regardais point, elle ne me regardait pas; nous n'échangions
pas une parole. Lorsque, vers la fin du dîner, elle m'adressa
timidement quelques paroles sur la maladie de madame de Staël, je
tournai un peu la tête et je levai les yeux. Je craindrais de profaner
aujourd'hui par la bouche de mes années, un sentiment qui conserve
dans ma mémoire toute sa jeunesse, et dont le charme s'accroît à
mesure que ma vie se retire. J'écarte mes vieux jours pour découvrir
derrière ces jours des apparitions célestes, pour entendre du bas de
l'abîme les harmonies d'une région plus heureuse.
Madame de Staël mourut[390]. Le dernier billet qu'elle écrivit à
madame de Duras était tracé en grandes lettres dérangées comme celles
d'un enfant. Un mot affectueux s'y trouvait pour _Francis_. Le talent
qui expire saisit davantage que l'individu qui meurt: c'est une
désolation générale dont la société est frappée; chacun au même moment
fait la même perte.
[Note 390: Le 14 juillet 1817.]
Avec madame de Staël s'abattit une partie considérable du temps où
j'avais vécu: telles de ces brèches, qu'une intelligence supérieure en
tombant forme dans un siècle, ne se referment jamais. Sa mort fit sur
moi une impression particulière, à laquelle se mêlait une sorte
d'étonnement mystérieux: c'était chez cette femme illustre que j'avais
connu madame Récamier, et, après de longs jours de séparation, madame
de Staël réunissait deux personnes voyageuses devenues presque
étrangères l'une à l'autre: elle leur laissait à un repas funèbre son
souvenir et l'exemple de son attachement immortel.
J'allai voir madame Récamier rue Basse-du-Rempart, et ensuite rue
d'Anjou. Quand on s'est rejoint à sa destinée, on croit ne l'avoir
jamais quittée: la vie, selon l'opinion de Pythagore, n'est qu'une
réminiscence. Qui, dans le cours de ses jours, ne se remémore quelques
petites circonstances indifférentes à tous, hors à celui qui se les
rappelle? À la maison de la rue d'Anjou il y avait un jardin, dans ce
jardin un berceau de tilleuls, entre les feuilles desquels
j'apercevais un rayon de lune, lorsque j'attendais madame Récamier: ne
me semble-t-il pas que ce rayon est à moi, et que si j'allais sous les
mêmes abris, je le retrouverais? Je ne me souviens guère du soleil que
j'ai vu briller sur bien des fronts.
* * * * *
J'étais au moment d'être obligé de vendre _la Vallée-aux-Loups_, que
madame Récamier avait louée, de moitié avec M. de Montmorency.
De plus en plus éprouvée par la fortune, madame Récamier se retira
bientôt à l'Abbaye-aux-Bois[391].
[Note 391: C'est en 1819 que Mme Récamier se retira à
l'Abbaye-aux-Bois, dans un petit appartement au troisième
étage, carrelé, incommode, dont l'escalier était des plus
rudes à monter, ce qui ne l'empêchait pas d'être gravi
chaque jour par les plus grandes dames du faubourg
Saint-Germain et par tout ce que Paris comptait
d'illustrations.]
La duchesse d'Abrantès parle ainsi de cette demeure:
«L'Abbaye-aux-Bois avec toutes ses dépendances, ses beaux jardins, ses
vastes cloîtres dans lesquels jouaient de jeunes filles de tous les
âges, au regard insoucieux, à la parole folâtre, l'Abbaye-aux-Bois
n'était connue que comme une sainte demeure à laquelle une famille
pouvait confier son espoir; encore ne l'était-elle que par les mères
ayant un intérêt au delà de sa haute muraille. Mais, une fois que la
soeur Marie avait fermé la petite porte surmontée d'un attique, limite
du saint domaine, on traversait la grande cour qui sépare le couvent
de la rue, non-seulement comme un terrain neutre, mais étranger.
«Aujourd'hui il n'en va pas ainsi: le nom de l'Abbaye-aux-Bois est
devenu populaire; sa renommée est générale et familière à toutes les
classes. La femme qui y vient pour la première fois en disant à ses
gens: «À l'Abbaye-aux-Bois,» est sûre de n'être pas questionnée par
eux pour savoir de quel côté ils doivent tourner. . . . . . .
«D'où lui est venue, en aussi peu de temps, une renommée si positive,
une illustration si connue? Voyez-vous deux petites fenêtres tout en
haut, dans les combles, là, au-dessus des larges fenêtres du grand
escalier? c'est une des petites chambres de la maison. Eh bien! c'est
pourtant dans son enceinte que la renommée de _l'Abbaye-aux-Bois_ a
pris naissance, c'est de là qu'elle est descendue, qu'elle est devenue
populaire. Et comment ne l'aurait-elle pas été lorsque toutes les
classes de la société savaient que dans cette chambre habitait un être
dont la vie était déshéritée de toutes les joies, et qui néanmoins
avait des paroles consolantes pour tous les chagrins, des mots
magiques pour adoucir toutes les douleurs, des secours pour toutes les
infortunes?
«Lorsque du fond de sa prison Coudert[392] entrevit l'échafaud, quelle
fut la pitié qu'il invoqua? «Va chez madame Récamier, dit-il à son
frère, dis-lui que je suis innocent devant Dieu... elle comprendra ce
témoignage...» et Coudert fut sauvé. Madame Récamier, associa à son
action libérale cet homme qui possède en même temps le talent et la
bonté: M. Ballanche seconda ses démarches, et l'échafaud dévora une
victime de moins.
[Note 392: Il était compromis dans l'affaire de Bories.
CH.--Coudert avait pris part à un complot militaire contre
le gouvernement, le premier complot de Saumur, qui éclata au
mois de décembre 1821. L'affaire fut jugée en février 1822
par le second Conseil de guerre de la 4e division militaire
siégeant à Tours. Les accusés étaient au nombre de onze:
huit furent acquittés; trois furent condamnés à la peine de
mort, le lieutenant Delon, chef du complot, contumace, et
les deux maréchaux des logis Charles Coudert et Sirejean.
Ils se pourvurent en révision, et dans l'intervalle qui
sépara les deux jugements, les familles des condamnés
essayèrent quelques démarches. Coudert fut le premier pour
lequel on eut la pensée d'invoquer l'assistance de Mme
Récamier. Dès le commencement de mars, M. Eugène Coudert,
frère aîné du sous-officier compromis, se présenta à
l'Abbaye-aux-Bois sans autre recommandation que le malheur
de son frère Charles. Mme Récamier, émue de la plus sincère
pitié, la fît partager à tous ses amis et usa de leur crédit
pour obtenir en faveur du condamné l'indulgence du conseil
de révision. Ces efforts furent couronnés de succès: le 18
avril, le conseil, cassant l'arrêt des premiers juges,
condamna simplement Coudert à cinq ans de prison comme non
révélateur. _Souvenirs et Correspondance tirés des papiers
de Mme Récamier_, t. I, p. 373.--La note de Chateaubriand
disant que Coudert «était compromis dans l'affaire de
Bories» est inexacte. L'affaire de Bories est celle des
_Quatre sergents de la Rochelle_, qui fut jugée par la Cour
d'assises de la Seine au mois d'août 1822.]
«C'était presque une merveille présentée à l'étude de l'esprit humain
que cette petite cellule dans laquelle une femme, dont la réputation
est plus qu'européenne, était venue chercher du repos et un asile
convenable. Le monde est ordinairement oublieux de ceux qui ne le
convient plus à leurs festins; il ne le fut pas pour celle qui, jadis,
au milieu de ses joies, écoutait encore plus une plainte que l'accent
du plaisir. Non-seulement la petite chambre du troisième de
l'Abbaye-aux-Bois fut toujours le but des courses des amis de madame
Récamier, mais, comme si le prestigieux pouvoir d'une fée eût adouci
la raideur de la montée, ces mêmes étrangers, qui réclamaient comme
une faveur d'être admis dans l'élégant hôtel de la Chaussée-d'Antin,
sollicitaient encore la même grâce. C'était pour eux un spectacle
vraiment aussi remarquable qu'aucune rareté de Paris, de voir, dans un
espace de dix pieds sur vingt, toutes les opinions, réunies sous une
même bannière, marcher en paix et se donner presque la main. Le
vicomte de Chateaubriand racontait à Benjamin Constant les merveilles
inconnues de l'Amérique. Mathieu de Montmorency, avec cette urbanité
personnelle à lui-même, cette politesse chevaleresque de tout ce qui
porte son nom, était aussi respectueusement attentif pour madame
Bernadotte allant régner en Suède, qu'il l'aurait été pour la soeur
d'Adélaïde de Savoie, fille d'Humbert aux Blanches-Mains, cette veuve
de Louis le Gros qui avait épousé un de ses ancêtres. Et l'homme des
temps féodaux n'avait aucune parole amère pour l'homme des jours
libres.
«Assises à côté l'une de l'autre sur le même divan, la duchesse du
faubourg Saint-Germain devenait polie pour la duchesse impériale; rien
n'était heurté dans cette cellule unique. Lorsque je revis madame
Récamier dans cette chambre, je revenais à Paris, d'où j'avais été
longtemps absente. C'était un service que j'avais à lui demander, et
j'allais à elle avec confiance. Je savais bien par des amis communs à
quel degré de force s'était porté son courage; mais j'en manquais en
la voyant là, sous les combles, aussi paisible, aussi calme que dans
les salons dorés de la rue du Mont-Blanc.
«Eh quoi! me dis-je, toujours des souffrances! Et mon oeil humide
s'arrêtait sur elle avec une expression qu'elle dut comprendre. Hélas!
mes souvenirs franchissaient les années, ressaisissaient le passé!
Toujours battue de l'orage, cette femme, que la renommée avait placée
tout en haut de la couronne de fleurs du siècle, depuis dix ans voyait
sa vie entourée de douleurs, dont le choc frappait à coups redoublés
sur son coeur et la tuait!...
«Lorsque, guidée par d'anciens souvenirs et un attrait constant, je
choisis l'Abbaye-aux-Bois pour mon asile, la petite chambre du
troisième n'était plus habitée par celle que j'aurais été y chercher:
madame Récamier occupait alors un appartement plus spacieux. C'est là
que je l'ai vue de nouveau. La mort avait éclairci les rangs des
combattants autour d'elle, et, de tous ces champions politiques, M. de
Chateaubriand était, parmi ses amis, presque le seul qui eût survécu.
Mais vint à sonner aussi pour lui l'heure des mécomptes et de
l'ingratitude royale. Il fut sage; il dit adieu à ces faux semblants
de bonheur et abandonna l'incertaine puissance tribunitienne pour en
ressaisir une plus positive.
«On a déjà vu que dans ce salon de l'Abbaye-aux-Bois il s'agite
d'autres intérêts que des intérêts littéraires, et que ceux qui
souffrent peuvent tourner vers lui un regard d'espérance. Dans
l'occupation constante où je suis, depuis quelques mois, de ce qui a
rapport à la famille de l'empereur, j'ai trouvé quelques documents qui
ne me paraissent pas hors d'oeuvre en ce moment.
«La reine d'Espagne se trouvait dans l'obligation absolue de rentrer
en France. Elle écrivit à madame Récamier pour la prier de
s'intéresser à la demande qu'elle faisait de venir à Paris. M. de
Chateaubriand était alors au ministère, et la reine d'Espagne,
connaissant la loyauté de son caractère, avait toute confiance dans la
réussite de sa sollicitation. Cependant la chose était difficile,
parce qu'il y avait une loi qui frappait toute cette famille
malheureuse, même dans ses membres les plus vertueux. Mais M. de
Chateaubriand avait en lui ce sentiment d'une noble pitié pour le
malheur, qui lui fit écrire plus tard ces mots touchants:
Sur le compte des grands je ne suis pas suspect:
Leurs malheurs seulement attirent mon respect.
Je hais ce Pharaon, que l'éclat environne;
Mais s'il tombe, à l'instant j'honore sa couronne;
Il devient, à mes yeux, roi par l'adversité;
Des pleurs je reconnais l'auguste autorité:
Courtisan du malheur, etc., etc.[393].
[Note 393: Ces vers sont, en effet, de Chateaubriand, dans
sa tragédie de _Moïse_, acte III, scène IV.]
«M. de Chateaubriand écouta les intérêts d'une personne malheureuse;
il interrogea son devoir, qui ne lui imposa pas la crainte de redouter
une faible femme, et, deux jours après la demande qui lui fut
adressée, il écrivit à madame Récamier que madame Joseph Bonaparte
pouvait rentrer en France, demandant où elle était, afin de lui
adresser par M. Durand de Mareuil, notre ministre alors à Bruxelles,
la permission de venir à Paris sous le nom de la comtesse de
Villeneuve. Il écrivit en même temps à M. de Fagel.
«J'ai rapporté ce fait avec d'autant plus de plaisir qu'il honore à la
fois celle qui demande et le ministre qui oblige: l'une par sa noble
confiance, l'autre par sa noble humanité[394].»
[Note 394: _Histoire des Salons de Paris. Tableaux et
portraits du grand monde, sous Louis XVI, le Directoire, le
Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de
Louis-Philippe Ier_, par la duchesse d'_Abrantès_, tome VII,
1838.]
Madame d'Abrantès loue beaucoup trop ma conduite, qui ne valait même
pas la peine d'être remarquée; mais, comme elle ne raconte pas tout
sur l'Abbaye-aux-Bois, je vais suppléer à ce qu'elle a oublié ou omis.
Le capitaine Roger[395], autre Coudert, avait été condamné à mort.
Madame Récamier m'avait associé à son oeuvre pie pour le sauver.
Benjamin Constant était également intervenu en faveur de ce compagnon
de Caron, et il avait remis au frère du condamné la lettre suivante
pour madame Récamier:
[Note 395: Roger, ancien _lieutenant_ (et non capitaine),
avait pris part, avec le lieutenant-colonel Caron, au
complot de Colmar. Le 23 février 1823, la Cour d'assises de
la Moselle le condamna à mort. Sa peine fut commuée en celle
de vingt ans de travaux forcés. Envoyé au bagne de Toulon,
il obtint grâce entière, au bout de deux ans.]
* * * * *
«Je ne me pardonnerais pas, madame, de vous importuner toujours,
mais ce n'est pas ma faute s'il y a sans cesse des condamnations
à mort. Cette lettre vous sera remise par le frère du malheureux
Roger, condamné avec Caron. C'est l'histoire la plus odieuse et
la plus connue. Le nom seul mettra M. de Chateaubriand au fait.
Il est assez heureux pour être à la fois le premier talent du
ministère et le seul ministre sous lequel le sang n'ait pas
coulé. Je n'ajoute rien; je m'en remets à votre coeur. Il est
bien triste de n'avoir presque à vous écrire que pour des
affaires douloureuses; mais vous me pardonnez, je le sais, et je
suis sûr que vous ajouterez un malheureux de plus à la nombreuse
liste de ceux que vous avez sauvés.
«Mille tendres respects.
«B. CONSTANT.
«Paris, 1er mars 1823.»
* * * * *
Quand le capitaine Roger fut mis en liberté, il s'empressa de
témoigner sa reconnaissance à ses bienfaiteurs. Un après-dîner j'étais
chez madame Récamier, comme de coutume: tout à coup apparaît cet
officier. Il nous dit, avec un accent du Midi: «Sans votre
intercession, ma tête roulait sur l'échafaud.» Nous étions stupéfaits,
car nous avions oublié nos mérites; il s'écriait, rouge comme un coq:
«Vous ne vous souvenez pas?... Vous ne vous souvenez pas?...» Nous
faisions vainement mille excuses de notre peu de mémoire: il partit,
entre-choquant les éperons de ses bottes, furieux de ce que nous ne
nous souvenions pas de notre bonne action, comme s'il eût eu à nous
reprocher sa mort.
Vers cette époque, Talma demanda à madame Récamier à me rencontrer
chez elle pour s'entendre avec moi sur quelques vers de l'_Othello_
de Ducis, qu'on ne lui permettait pas de dire tels qu'ils étaient. Je
laissai les dépêches et je courus au rendez-vous; je passai la soirée
à refaire avec le moderne Roscius les vers malencontreux: il me
proposait un changement, je lui en proposais un autre; nous rimions à
l'envi; nous nous retirions à la croisée ou dans un coin pour tourner
et retourner un hémistiche. Nous eûmes beaucoup de peine à tomber
d'accord pour le sens ou pour l'harmonie. Il eût été assez curieux de
me voir, moi, ministre de Louis XVIII, lui, Talma, roi de la scène,
oubliant ce que nous pouvions être, jouter de verve en donnant au
diable la censure et toutes les grandeurs du monde. Mais si Richelieu
faisait représenter ses drames en lâchant Gustave-Adolphe sur
l'Allemagne, ne pouvais-je pas, humble secrétaire d'État, m'occuper
des tragédies des autres en allant chercher l'indépendance de la
France à Madrid?
Madame la duchesse d'Abrantès, dont j'ai salué le cercueil dans
l'église de Chaillot, n'a peint que la demeure _habitée_ de madame
Récamier; je parlerai de l'asile _solitaire_. Un corridor noir
séparait deux petites pièces. Je prétendais que ce vestibule était
éclairé d'un jour doux. La chambre à coucher était ornée d'une
bibliothèque, d'une harpe, d'un piano, du portrait de madame de Staël
et d'une vue de Coppet au clair de lune; sur les fenêtres étaient des
pots de fleurs. Quand, tout essoufflé après avoir grimpé trois étages,
j'entrais dans la cellule aux approches du soir, j'étais ravi: la
plongée des fenêtres était sur le jardin de l'Abbaye, dans la
corbeille verdoyante duquel tournoyaient des religieuses et couraient
des pensionnaires. La cime d'un acacia arrivait à la hauteur de
l'oeil. Des clochers pointus coupaient le ciel, et l'on apercevait à
l'horizon les collines de Sèvres. Le soleil mourant dorait le tableau
et entrait par les fenêtres ouvertes. Madame Récamier était à son
piano; l'_angelus_ tintait: les sons de la cloche, «qui semblait
pleurer le jour qui se mourait, _il giorno pianger che si muore_,» se
mêlaient aux derniers accents de l'invocation à la nuit de _Roméo et
Juliette_, de Steibelt[396]. Quelques oiseaux se venaient coucher dans
les jalousies relevées de la fenêtre; je rejoignais au loin le silence
et la solitude, par-dessus le tumulte et le bruit d'une grande cité.
[Note 396: Daniel _Steibelt_, pianiste et compositeur, né à
Berlin en 1765, mort à Saint-Pétersbourg en 1823. Il vint en
1790 à Paris, où il balança le succès de Pleyel. Le 10
septembre 1793, en pleine Terreur, il fit représenter sur le
Théâtre de l'Opéra-Comique national, avec un vif succès,
_Roméo et Juliette_, «M. de Chateaubriand, dit M. de
Marcellus, p. 328, partageait l'affection que nos
grand'mères ont portée à l'habile pianiste, au point qu'il
me fallut pour lui plaire chercher à Londres une romance de
Steibelt, intitulée: «La plus belle des belles», et la lui
faire entendre sur mon piano dans nos soirées de solitude.
N'était-ce pas encore dans sa pensée un hommage à Mme
Récamier?»]
Dieu, en me donnant ces heures de paix, me dédommageait de mes heures
de trouble; j'entrevoyais le prochain repos que croit ma foi, que mon
espérance appelle. Agité au dehors par les occupations politiques ou
dégoûté par l'ingratitude des cours, la placidité du coeur m'attendait
au fond de cette retraite, comme le frais des bois au sortir d'une
plaine brûlante. Je retrouvais le calme auprès d'une femme, de qui la
sérénité s'étendait autour d'elle, sans que cette sérénité eût rien de
trop égal, car elle passait au travers d'affections profondes. Hélas!
les hommes que je rencontrais chez madame Récamier, Mathieu de
Montmorency, Camille Jordan, Benjamin Constant, le duc de Laval, ont
été rejoindre Hingant, Joubert, Fontanes, autres absents d'une autre
société absente. Parmi ces amitiés successives se sont élevés de
jeunes amis, rejetons printaniers d'une vieille forêt où la coupe est
éternelle. Je les prie, je prie M. Ampère, qui lira ceci quand j'aurai
disparu, je leur demande à tous de me conserver quelque souvenir: je
leur remets le fil de la vie dont Lachésis laisse échapper le bout sur
mon fuseau. Mon inséparable camarade de route, M. Ballanche, s'est
trouvé seul au commencement et à la fin de ma carrière; il a été
témoin de mes liaisons rompues par le temps, comme j'ai été témoin des
siennes entraînées par le Rhône: les fleuves minent toujours leurs
bords.
Le malheur de mes amis a souvent penché sur moi, et je ne me suis
jamais dérobé au fardeau sacré: le moment de la rémunération est
arrivé; un attachement sérieux daigne m'aider à supporter ce que leur
multitude ajoute de pesanteur à des jours mauvais. En approchant de ma
fin, il me semble que tout ce qui m'a été cher m'a été cher dans
madame Récamier, et qu'elle était la source cachée de mes affections.
Mes souvenirs de divers âges, ceux de mes songes comme ceux de mes
réalités, se sont pétris, mêlés, confondus, pour faire un composé de
charmes et de douces souffrances dont elle est devenue la forme
visible. Elle règle mes sentiments, de même que l'autorité du ciel a
mis le bonheur, l'ordre et la paix dans mes devoirs.
Je l'ai suivie, la voyageuse, par le sentier qu'elle a foulé à peine;
je la devancerai bientôt dans une autre patrie. En se promenant au
milieu de ces _Mémoires_, dans les détours de la basilique que je me
hâte d'achever, elle pourra rencontrer la chapelle qu'ici je lui
dédie; il lui plaira peut-être de s'y reposer: j'y ai placé son
image.