LIVRE XI[312]

[Note 312: Ce livre a été écrit à Paris en 1839.]

Madame Récamier. -- Enfance de Madame Récamier. -- Suite du récit

de Benjamin Constant: Madame de Staël. -- Voyage de Madame

Récamier en Angleterre. -- Premier voyage de madame de Staël en

Allemagne. -- Madame Récamier à Paris. -- Projets des généraux.

-- Portrait de Bernadotte. -- Procès de Moreau. -- Lettres de

Moreau et de Masséna à Madame Récamier. -- Mort de M. Necker. --

Retour de Madame de Staël. -- Madame Récamier à Coppet. -- Le

prince Auguste de Prusse. -- Second voyage de Madame de Staël en

Allemagne. -- Château de Chaumont. -- Lettre de Madame de Staël à

Bonaparte. -- Madame Récamier et M. Mathieu de Montmorency sont

exilés. -- Madame Récamier à Châlons. -- Madame Récamier à Lyon.

-- Madame de Chevreuse. -- Prisonniers espagnols. -- Madame

Récamier à Rome. -- Albano. -- Canova: ses lettres. -- Le pêcheur

d'Albano. -- Madame Récamier à Naples. -- Le duc de Rohan-Chabot.

-- Le roi Murat: ses lettres. -- Madame Récamier revient en

France. -- Lettre de Madame de Genlis. -- Lettres de Benjamin

Constant. -- Articles de Benjamin Constant au retour de Bonaparte

de l'île d'Elbe. -- Madame de Krüdener. -- Le duc de Wellington.

-- Je retrouve Madame Récamier. -- Mort de Madame de Staël. --

L'Abbaye-aux-Bois.

Nous passons à l'ambassade de Rome, à cette Italie le rêve de mes

jours. Avant de continuer mon récit, je dois parler d'une femme qu'on

ne perdra plus de vue jusqu'à la fin de ces _Mémoires_. Une

correspondance va s'ouvrir de Rome à Paris entre elle et moi: il faut

donc savoir à qui j'écris, comment et à quelle époque j'ai connu

madame Récamier.

Elle rencontra aux divers rangs de la société des personnages plus ou

moins célèbres engagés sur la scène du monde; tous lui ont rendu un

culte. Sa beauté mêle son existence idéale aux faits matériels de

notre histoire: lumière sereine éclairant un tableau d'orage.

Revenons encore sur des temps écoulés; essayons à la clarté de mon

couchant de dessiner un portrait sur le ciel où ma nuit qui s'approche

va bientôt répandre ses ombres.

Une lettre, publiée dans le _Mercure_ après ma rentrée en France en

1800, avait frappé madame de Staël. Je n'étais pas encore rayé de la

liste des émigrés; _Atala_ me tira de mon obscurité. Madame Bacciochi

(Élisa Bonaparte), à la prière de M. de Fontanes, sollicita et obtint

ma radiation dont madame de Staël s'était occupée; j'allai la

remercier. Je ne me souviens plus si ce fut Christian de Lamoignon ou

l'auteur de Corinne qui me présenta à madame Récamier son amie;

celle-ci demeurait alors dans sa maison de la rue du Mont-Blanc. Au

sortir de mes bois et de l'obscurité de ma vie, j'étais encore tout

sauvage; j'osais à peine lever les yeux sur une femme entourée

d'adorateurs.

[Illustration: Madame Récamier.]

Environ un mois après, j'étais un matin chez madame de Staël; elle

m'avait reçu à sa toilette; elle se laissait habiller par mademoiselle

Olive, tandis qu'elle causait en roulant dans ses doigts une petite

branche verte. Entre tout à coup madame Récamier, vêtue d'une robe

blanche; elle s'assit au milieu d'un sofa de soie bleue. Madame de

Staël, restée debout, continua sa conversation fort animée, et parlait

avec éloquence; je répondais à peine, les yeux attachés sur madame

Récamier. Je n'avais jamais inventé rien de pareil, et plus que

jamais je fus découragé: mon admiration se changea en humeur contre ma

personne. Madame Récamier sortit, et je ne la revis plus que douze ans

après.

Douze ans! quelle puissance ennemie coupe et gaspille ainsi nos jours,

les prodigue ironiquement à toutes les indifférences appelées

attachements, à toutes les misères surnommées félicités! Puis, par une

autre dérision, quand elle en a flétri et dépensé la partie la plus

précieuse, elle vous ramène au point de départ de vos courses. Et

comment vous y ramène-t-elle? l'esprit obsédé des idées étrangères,

des fantômes importuns, des sentiments trompés ou incomplets d'un

monde qui ne vous a laissé rien d'heureux. Ces idées, ces fantômes,

ces sentiments s'interposent entre vous et le bonheur que vous

pourriez encore goûter. Vous revenez le coeur souffrant de regrets,

désolé de ces erreurs de jeunesse si pénibles au souvenir dans la

pudeur des années. Voilà comme je revins après avoir été à Rome, en

Syrie, après avoir vu passer l'empire, après être devenu l'homme du

bruit, après avoir cessé d'être l'homme du silence. Madame Récamier

qu'avait-elle fait? quelle avait été sa vie?

Je n'ai point connu la plus grande partie de l'existence à la fois

éclatante et retirée dont je vais vous entretenir: force m'est donc de

recourir à des autorités différentes de la mienne, mais elles seront

irrécusables. D'abord madame Récamier m'a raconté des faits dont elle

a été témoin et m'a communiqué des lettres précieuses. Elle a écrit,

sur ce qu'elle a vu, des notes dont elle m'a permis de consulter le

texte, et trop rarement de le citer. Ensuite madame de Staël dans sa

correspondance, Benjamin Constant dans ses souvenirs, les uns

imprimés, les autres manuscrits, M. Ballanche dans une notice sur

notre commune amie, madame la duchesse d'Abrantès dans ses esquisses,

madame de Genlis dans les siennes, ont abondamment fourni les

matériaux de ma narration: je n'ai fait que nouer les uns aux autres

tant de beaux noms, en remplissant les vides par mon récit, quand

quelques anneaux de la chaîne des événements étaient sautés ou rompus.

Montaigne dit que les hommes vont béant aux choses futures: j'ai la

manie de béer aux choses passées. Tout est plaisir, surtout lorsque

l'on tourne les yeux sur les premières années de ceux que l'on chérit;

on allonge une vie aimée; on étend l'affection que l'on ressent sur

des jours que l'on a ignorés et que l'on ressuscite; on embellit ce

qui fut de ce qui est; on recompose de la jeunesse.

* * * * *

J'ai vu à Lyon le _Jardin des Plantes_ établi sur les ruines de

l'amphithéâtre antique et dans les jardins de l'ancienne _abbaye de la

Déserte_, maintenant abattue: le Rhône et la Saône sont à vos pieds;

au loin s'élève la plus haute montagne de l'Europe, première colonne

milliaire de l'Italie, avec son écriteau blanc au-dessus des nuages.

Madame Récamier[313] fut mise dans cette abbaye, elle y passa son

enfance derrière une grille qui ne s'ouvrait sur l'église extérieure

qu'à l'élévation de la messe. Alors on apercevait dans la chapelle

intérieure du couvent des jeunes filles prosternées. La fête de

l'abbesse était la fête principale de la communauté; la plus belle des

pensionnaires faisait le compliment d'usage: sa parure était ajustée,

sa chevelure nattée, sa tête voilée et couronnée des mains de ses

compagnes; et tout cela en silence, car l'heure du lever était une de

celles qu'on appelait du _grand silence_ dans les monastères. Il va de

suite que Juliette avait les honneurs de la journée. Son père et sa

mère s'étant établis à Paris rappelèrent leur enfant auprès d'eux. Sur

des brouillons écrits par madame Récamier je recueille cette note:

[Note 313: Jeanne-Françoise-Julie-Adélaïde _Bernard_ était

née à Lyon le 4 décembre 1777. De tous ces noms de baptême,

le seul qui lui fût resté dans l'habitude était celui de

_Julie_ transformé en _Juliette_.--Son père, Jean Bernard,

était notaire à Lyon; il fut nommé, en 1784, receveur des

finances à Paris.]

«La veille du jour où ma tante devait venir me chercher, je fus

conduite dans la chambre de madame l'abbesse pour recevoir sa

bénédiction. Le lendemain, baignée de larmes, je venais de franchir la

porte que je ne me souvenais pas d'avoir vue s'ouvrir pour me laisser

entrer, je me trouvai dans une voiture avec ma tante, et nous partîmes

pour Paris.

«Je quitte à regret une époque si calme et si pure pour entrer dans

celle des agitations. Elle me revient quelquefois comme dans un vague

et doux rêve, avec ses nuages d'encens, ses cérémonies infinies, ses

processions dans les jardins, ses chants et ses fleurs.»

Ces heures sorties d'un pieux désert se reposent maintenant dans une

autre solitude religieuse, sans avoir rien perdu de leur fraîcheur et

de leur harmonie.

Benjamin Constant, l'homme qui a eu le plus d'esprit après Voltaire,

cherche à donner une idée de la première jeunesse de madame Récamier:

il a puisé dans le modèle dont il prétendait retracer les traits une

grâce qui ne lui était pas naturelle.

«Parmi les femmes de notre époque, dit-il, que des avantages de

figure, d'esprit ou de caractère ont rendues célèbres, il en est une

que je veux peindre. Sa beauté l'a d'abord fait admirer; son âme s'est

ensuite fait connaître, et son âme a encore paru supérieure à sa

beauté. L'habitude de la société a fourni à son esprit le moyen de se

déployer, et son esprit n'est resté au-dessous ni de sa beauté ni de

son âme.

«À peine âgée de quinze ans[314], mariée à un homme qui, occupé

d'affaires immenses, ne pouvait guider son extrême jeunesse, madame

Récamier se trouva presque entièrement livrée à elle-même dans un pays

qui était encore un chaos.

[Note 314: Et non _treize_ ans, comme le portent les

éditions précédentes.]

«Plusieurs femmes de la même époque ont rempli l'Europe de leurs

diverses célébrités. La plupart ont payé le tribut à leur siècle, les

unes par des amours sans délicatesse, les autres par de coupables

condescendances envers les tyrannies successives.

«Celle que je peins sortit brillante et pure de cette atmosphère qui

flétrissait ce qu'elle ne corrompait pas. L'enfance fut d'abord pour

elle une sauvegarde, tant l'auteur de ce bel ouvrage, faisait tourner

tout à son profit. Éloignée du monde dans une solitude embellie par

les arts, elle se faisait une douce occupation de toutes ces études

charmantes et poétiques qui restent le charme d'un autre âge.

«Souvent aussi, entourée de jeunes compagnes, elle se livrait avec

elles à des jeux bruyants. Svelte et légère, elle les devançait à la

course; elle couvrait d'un bandeau ses yeux qui devaient un jour

pénétrer toutes les âmes. Son regard, aujourd'hui si expressif et si

profond, et qui semble nous révéler des mystères qu'elle-même ne

connaît pas, n'étincelait alors que d'une gaieté vive et folâtre. Ses

beaux cheveux, qui ne peuvent se détacher sans nous remplir de

trouble, tombaient alors, sans danger pour personne, sur ses blanches

épaules. Un rire éclatant et prolongé interrompait souvent ses

conversations enfantines; mais déjà l'on eût pu remarquer en elle

cette observation fine et rapide qui saisit le ridicule, cette

malignité douce qui s'en amuse sans jamais blesser, et surtout ce

sentiment exquis d'élégance, de pureté, de bon goût, véritable

noblesse native, dont les titres sont empreints sur les êtres

privilégiés.

«Le grand monde d'alors était trop contraire à sa nature pour qu'elle

ne préférât pas la retraite. On ne la vit jamais dans les maisons

ouvertes à tout venant, seules réunions possibles quand toute société

fermée eût été suspecte; où toutes les classes se précipitaient, parce

qu'on pouvait y parler sans rien dire, s'y rencontrer sans se

compromettre; où le mauvais ton tenait lieu d'esprit et le désordre de

gaieté. On ne la vit jamais à cette cour du Directoire, où le pouvoir

était tout à la fois terrible et familier, inspirant la crainte sans

échapper au mépris.

«Cependant madame Récamier sortait quelquefois de sa retraite pour

aller au spectacle ou dans les promenades publiques, et, dans ces

lieux fréquentés par tous, ces rares apparitions étaient de véritables

événements. Tout autre but de ces réunions immenses était oublié, et

chacun s'élançait sur son passage. L'homme assez heureux pour la

conduire avait à surmonter l'admiration comme un obstacle; ses pas

étaient à chaque instant ralentis par les spectateurs pressés autour

d'elle; elle jouissait de ce succès avec la gaieté d'un enfant et la

timidité d'une jeune fille; mais la dignité gracieuse, qui dans sa

retraite la distinguait de ses jeunes amies, contenait au dehors la

foule effervescente. On eût dit qu'elle régnait également par sa seule

présence sur ses compagnes et sur le public. Ainsi se passèrent les

premières années du mariage de madame Récamier[315], entre des

occupations poétiques, des jeux enfantins dans la retraite, et de

courtes et brillantes apparitions dans le monde.»

[Note 315: Juliette Bernard n'avait que quinze ans,

lorsqu'elle épousa, en pleine Terreur, le 24 avril 1793, M.

Jacques Récamier, banquier à Paris, mais qui était, comme

elle, originaire de Lyon. Il demeurait au nº 13 de la rue

des Saints-Pères. (Voir, au tome II du _Journal d'un

bourgeois de Paris pendant la Terreur_, par Edmond Biré, le

chapitre sur _le Mariage de Mme Récamier_.)--M. Récamier

avait 31 ans de plus que sa jeune femme. «Ce lien, dit Mme

Lenormant, ne fut jamais qu'apparent; Mme Récamier ne reçut

de son mari que son nom. Ceci peut étonner, mais je ne suis

pas chargée d'expliquer le fait; je me borne à l'attester,

comme auraient pu l'attester tous ceux qui, ayant connu M.

et Mme Récamier, pénétrèrent dans leur intimité. M. Récamier

n'eut jamais que des rapports paternels avec sa femme; il ne

traita jamais la jeune et innocente enfant qui portait son

nom que comme une fille dont la beauté charmait ses yeux et

dont la célébrité flattait sa vanité.» _Souvenirs et

Correspondance tirés des papiers de Mme Récamier_, tome I.]

Interrompant le récit de l'auteur d'_Adolphe_, je dirai que, dans

cette société succédant à la terreur, tout le monde craignait d'avoir

l'air de posséder un foyer. On se rencontrait dans les lieux publics,

surtout au _Pavillon d'Hanovre_: quand je vis ce pavillon, il était

abandonné comme la salle d'une fête d'hier, ou comme un théâtre dont

les acteurs étaient à jamais descendus. Là s'étaient retrouvées des

jeunes échappées de prison à qui André Chénier avait fait dire:

Je ne veux point mourir encore.

Madame Récamier avait rencontré Danton allant au supplice, et elle vit

bientôt après quelques-unes des belles victimes dérobées à des hommes

devenus eux-mêmes victimes de leur propre fureur.

Je reviens à mon guide Benjamin Constant:

«L'esprit de madame Récamier avait besoin d'un autre aliment.

L'instinct du beau lui faisait aimer d'avance, sans les connaître, les

hommes distingués par une réputation de talent et de génie.

«M. de Laharpe, l'un des premiers, sut apprécier cette femme qui

devait un jour grouper autour d'elle toutes les célébrités de son

siècle. Il l'avait rencontrée dans son enfance, il la revit mariée, et

la conversation de cette jeune personne de quinze ans eut mille

attraits pour un homme que son excessif amour-propre et l'habitude des

entretiens avec les hommes les plus spirituels de France rendaient

fort exigeant et fort difficile.

«M. de Laharpe se dégageait auprès de madame Récamier de la plupart

des défauts qui rendaient son commerce épineux et presque

insupportable. Il se plaisait à être son guide: il admirait avec

quelle rapidité son esprit suppléait à l'expérience et comprenait tout

ce qu'il lui révélait sur le monde et sur les hommes. C'était au

moment de cette conversion fameuse que tant de gens ont qualifiée

d'hypocrisie. J'ai toujours regardé cette conversion comme sincère. Le

sentiment religieux est une faculté inhérente à l'homme; il est

absurde de prétendre que la fraude et le mensonge aient créé cette

faculté. On ne met rien dans l'âme humaine que ce que la nature y a

mis. Les persécutions, les abus d'autorité en faveur de certains

dogmes peuvent nous faire illusion à nous-mêmes et nous révolter

contre ce que nous éprouverions si on ne nous l'imposait pas; mais,

dès que les causes extérieures ont cessé, nous revenons à notre

tendance primitive: quand il n'y a plus de courage à résister, nous ne

nous applaudissons plus de notre résistance. Or, la révolution ayant

ôté ce mérite à l'incrédulité, les hommes que la vanité seule avait

rendus incrédules purent devenir religieux de bonne foi.

«M. de Laharpe était de ce nombre; mais il garda son caractère

intolérant, et cette disposition amère qui lui faisait concevoir de

nouvelles haines sans abjurer les anciennes. Toutes ces épines de sa

dévotion disparaissaient cependant auprès de madame Récamier.»

Voici quelques fragments des lettres de M. de Laharpe à madame

Récamier, dont Benjamin Constant vient de parler:

«Samedi, 28 septembre.

«Quoi, madame, vous portez la bonté jusqu'à vouloir honorer d'une

visite un pauvre proscrit comme moi! C'est pour cette fois que je

pourrais dire comme les anciens patriarches, à qui d'ailleurs je

ressemble si peu, «qu'un ange est venu dans ma demeure». Je sais

bien que vous aimez à faire _oeuvres de miséricorde_; mais, par

le temps qui court, tout _bien_ est difficile, et celui-là comme

les autres. Je dois vous prévenir, à mon grand regret, que venir

seule est d'abord impossible pour bien des raisons; entre autres,

qu'avec votre jeunesse et votre figure dont l'éclat vous suivra

partout, vous ne sauriez voyager sans une femme de chambre à qui

la prudence me défend de confier le secret de ma retraite, qui

n'est pas à moi seul. Vous n'auriez donc qu'un moyen d'exécuter

votre généreuse résolution, ce serait de vous consulter avec

madame de Clermont[316] qui vous amènerait un jour dans son petit

castel champêtre, et de là il vous serait très aisé de venir avec

elle. Vous êtes faites toutes deux pour vous apprécier et pour

vous aimer l'une et l'autre. . . . . Je fais dans ce moment-ci

beaucoup de vers. En les faisant, je songe souvent que je pourrai

les lire un jour à cette belle et charmante Juliette dont

l'esprit est aussi fin que le regard, et le goût aussi pur que

son âme. Je vous enverrais bien aussi le fragment d'_Adonis_ que

vous aimez, quoique devenu un peu profane pour moi; mais je

voudrais la promesse qu'il ne sortira pas de vos mains. . . . . .

. . .

[Note 316: Madame de Clermont-Tonnerre.]

«Adieu, madame; je me laisse aller avec vous à des idées que

toute autre que vous trouverait bien extraordinaire d'adresser à

une personne de seize ans, mais je sais que vos seize ans ne sont

que sur votre figure[317].»

[Note 317: Cette lettre est ainsi datée: _De ma retraite de

Corbeil, le samedi 28 septembre 1797._--La Harpe, proscrit

après le coup d'État du 18 fructidor (4 septembre 1797),

avait trouvé un asile à Corbeil, où Mme Récamier l'alla voir

une fois.]

* * * * *

«Samedi.

«Il y a bien longtemps, madame, que je n'ai eu le plaisir de

causer avec vous, et si vous êtes sûre, comme vous devez l'être

que c'est une de mes privations, vous ne m'en ferez pas de

reproches...

«Vous avez lu dans mon âme; vous y avez vu que j'y portais le

deuil des malheurs publics et celui de mes propres fautes, et

j'ai dû sentir que cette triste disposition formait un contraste

trop fort avec tout l'éclat qui environne votre âge et vos

charmes. Je crains même qu'il ne se soit fait apercevoir

quelquefois dans le peu de moments qu'il m'a été permis de passer

avec vous, et je réclame là-dessus votre indulgence. Mais à

présent, madame, que la Providence semble nous montrer de bien

près un meilleur avenir[318], à qui pourrais-je confier mieux

qu'à vous la joie que me donnent des espérances si douces et que

je crois si prochaines? Qui tiendra une plus grande place que

vous dans les jouissances particulières qui se mêleront à la joie

publique? Je serai alors plus susceptible et moins indigne des

douceurs de votre charmante société, et combien je m'estimerai

heureux de pouvoir y être encore pour quelque chose! Si vous

daignez mettre le même prix au fruit de mon travail, vous serez

toujours la première à qui je m'empresserai d'en faire hommage.

Alors plus de contradictions et d'obstacles; vous me trouverez

toujours à vos ordres, et personne, je l'espère, ne pourra me

blâmer de cette préférence. Je dirai: Voilà celle qui, dans l'âge

des illusions et avec tous les avantages brillants qui peuvent

les excuser, a connu toute la noblesse et la délicatesse des

procédés de la plus pure amitié, et au milieu de tous les

hommages s'est souvenue d'un proscrit. Je dirai: Voilà celle dont

j'ai vu croître la jeunesse et les grâces au milieu d'une

corruption générale qui n'a jamais pu les atteindre; celle dont

la raison de seize ans a souvent fait honte à la mienne: et je

suis sûr que personne ne sera tenté de me contredire.»

[Note 318: Cette lettre, qui ne porte d'autre indication de

date que le mot _samedi_ a dû être écrite quelques jours

après le 18 brumaire.]

La tristesse des événements, de l'âge et de la religion, cachée sous

une expression attendrie, offre dans ces lettres un singulier mélange

de pensée et de style. Revenons encore au récit de Benjamin Constant:

«Nous arrivons à l'époque où madame Récamier se vit pour la première

fois l'objet d'une passion forte et suivie. Jusqu'alors elle avait

reçu des hommages unanimes de la part de tous ceux qui la

rencontraient, mais son genre de vie ne présentait nulle part des

centres de réunion où l'on fût sûr de la retrouver. Elle ne recevait

jamais chez elle et ne s'était point encore formé de société où l'on

pût pénétrer tous les jours pour la voir et essayer de lui plaire.

«Dans l'été de 1799, madame Récamier vint habiter le château de

Clichy, à un quart de lieue de Paris. Un homme célèbre depuis par

divers genres de prétentions, et plus célèbre encore par les avantages

qu'il a refusés que par les succès qu'il a obtenus, Lucien Bonaparte,

se fit présenter à elle.

«Il n'avait aspiré jusqu'alors qu'à des conquêtes faciles, et n'avait

étudié pour les obtenir que les moyens de romans que son peu de

connaissance du monde lui représentait comme infaillibles. Il est

possible que l'idée de captiver la plus belle femme de son temps l'ait

séduit d'abord. Jeune, chef d'un parti dans le conseil des Cinq-Cents,

frère du premier général du siècle, il fut flatté de réunir dans sa

personne les triomphes d'un homme d'État et les succès d'un amant.

«Il imagina de recourir à une fiction pour déclarer son amour à madame

Récamier; il supposa une lettre de _Roméo à Juliette_; et l'envoya

comme un ouvrage de lui à celle qui portait le même nom.»

* * * * *

Voici cette lettre de Lucien, connue de Benjamin Constant; au milieu

des révolutions qui ont agité le monde réel, il est piquant de voir un

Bonaparte s'enfoncer dans le monde des fictions.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 4 · 第 44 / 83 题