M. de Villèle, obsédé d'un côté par l'opposition royaliste libérale,
importuné de l'autre par les exigences des évêques, trompé par les
préfets consultés, qui étaient eux-mêmes trompés[289], résolut de
dissoudre la Chambre élective, malgré les trois cents qui lui
restaient fidèles. Le rétablissement de la censure précéda la
dissolution[290]. J'attaquai plus vivement que jamais[291]; les
oppositions s'unirent; les élections des petits collèges furent toutes
contre le ministère; à Paris la gauche triompha[292]; sept collèges
nommèrent M. Royer-Collard, et les deux collèges où se présenta M. de
Peyronnet, ministre, le rejetèrent[293]. Paris illumina de nouveau: il
y eut des scènes sanglantes; des barricades se formèrent, et les
troupes envoyées pour rétablir l'ordre furent obligées de faire feu:
ainsi se préparaient les dernières et fatales journées[294]. Sur ces
entrefaites, on reçut la nouvelle du combat de Navarin[295], succès
dont je pouvais revendiquer ma part. Les grands malheurs de la
Restauration ont été annoncés par des victoires; elles avaient de la
peine à se détacher des héritiers de Louis le Grand.
[Note 289: Chateaubriand se trompe ici lui-même et calomnie,
sans le savoir, ces pauvres préfets. Mieux informé, M. de
Villèle écrivait, à la date du 8 août 1827: «Les préfets
sont effrayés de l'idée seule d'élections générales. Ils
disent que, si on les faisait cette année, elles seraient
détestables.» Le 4 septembre suivant, le président du
conseil constatait encore, sur son carnet, que «les préfets
étaient _unanimes_ à repousser les élections générales comme
un grand danger.» Alfred Nettement, _Histoire de la
Restauration_, tome VII, p. 551, 554.]
[Note 290: Le 22 juin 1827, la session avait été déclarée
close; le 24 juin, une ordonnance contre-signée par MM. de
Villèle, Corbière et Peyronnet, rétablit la censure.]
[Note 291: _Du rétablissement de la Censure par l'ordonnance
du 24 juin 1827._--Paris, Ladvocat, 1827, in-8{o}.--_OEuvres
complètes_, t. XXVII.]
[Note 292: La Chambre des députés fut dissoute le 5 novembre
1827. Les élections des collèges d'arrondissement eurent
lieu le 17 novembre, et celles des collèges de département
le 24.--À Paris, les huit candidats de la gauche furent
nommés au premier tour de scrutin, c'étaient: MM. Benjamin
Constant, Casimir Périer, Laffitte, Royer-Collard, Ternaux,
baron Louis et de Schonen.]
[Note 293: Royer-Collard fut élu à Vitry, à Châlons, à
Paris, à Lyon, à Neufchâteau (Vosges), à Melun et à Béziers.
M. de Peyronnet, qui s'était présenté à Bourges et à
Bordeaux, y éprouva un double échec.]
[Note 294: Le 19 novembre, la foule, particulièrement dans
les quartiers Saint-Denis et Saint-Martin, parcourut les
rues en criant: «Des lampions!» et: «Vive la Charte! Vivent
les députés!» Puis d'autres cris s'y joignirent, parmi
lesquels on entendit ceux de: «Vive Napoléon» et: «Vive
l'Empire!» On cassait les vitres des maisons qui
n'illuminaient pas, et des pétards étaient lancés contre les
voitures. Quelques barricades s'élevèrent rue Saint-Denis.
L'autorité envoya des gendarmes qui en renversèrent deux; il
fallut faire marcher la garde royale et tirer des feux de
peloton pour en enlever trois autres. L'émeute recommença le
20; les barricades de la veille furent relevées, et beaucoup
d'autres obstruaient les rues du quartier Saint-Denis. Elles
furent détruites par la troupe de ligne. Quelques hommes
furent tués et un assez grand nombre blessés et il fallut,
pour rétablir l'ordre, recourir à un grand déploiement de
forces.]
[Note 295: Le 20 octobre 1827.]
La Chambre des pairs jouissait de la faveur publique par sa résistance
aux lois oppressives; mais elle ne savait pas se défendre elle-même:
elle se laissa gorger de fournées[296] contre lesquelles je fus
presque le seul à réclamer. Je lui prédis que ces nominations
vicieraient son principe et lui feraient perdre à la longue toute
force dans l'opinion: me suis-je trompé? Ces fournées, dans le but de
rompre une majorité, ont non seulement détruit l'aristocratie en
France, mais elles sont devenues le moyen dont on se servira contre
l'aristocratie anglaise; celle-ci sera étouffée sous une nombreuse
fabrication de toges, et finira par perdre son hérédité, comme la
pairie dénaturée l'a perdue en France.
[Note 296: Le _Moniteur_ du 6 novembre 1827, en même temps
qu'il insérait l'ordonnance prononçant la dissolution de la
Chambre des députés, en publiait une autre nommant
soixante-seize pairs.]
La nouvelle Chambre arrivée prononça son fameux refus de concours: M.
de Villèle, réduit à l'extrémité, songea à renvoyer une partie de ses
collègues et négocia avec MM. Laffitte et Casimir Périer. Les deux
chefs de l'opposition de gauche prêtèrent l'oreille: la mèche fut
éventée; M. Laffitte n'osa franchir le pas; l'heure du président
sonna, et le portefeuille tomba de ses mains[297]. J'avais rugi en me
retirant des affaires; M. de Villèle se coucha: il eut la velléité de
rester à la Chambre des députés; parti qu'il aurait dû prendre, mais
il n'avait ni une connaissance assez profonde du gouvernement
représentatif, ni une autorité assez grande sur l'opinion extérieure,
pour jouer un pareil rôle: les nouveaux ministres exigèrent son
bannissement à la Chambre des pairs, et il l'accepta. Consulté sur
quelques remplaçants pour le cabinet, j'invitai à prendre M. Casimir
Périer et le général Sébastiani: mes paroles furent perdues.
[Note 297: M. de Villèle donna sa démission le 2 décembre
1827; elle fut acceptée par le roi le 6. Le nouveau cabinet
ne put être constitué que le 4 janvier 1828. Les ordonnances
nommant les nouveaux ministres parurent au _Moniteur_ du 5
janvier.]
M. de Chabrol, chargé de composer le nouveau ministère, me mit en tête
de la liste: j'en fus rayé avec indignation par Charles X. M.
Portalis[298], le plus misérable caractère qui fut oncques, fédéré
pendant les Cent-Jours, rampant aux pieds de la légitimité dont il
parla comme aurait rougi de parler le plus ardent royaliste,
aujourd'hui prodiguant sa banale adulation à Philippe, reçut les
sceaux. À la guerre, M. de Caux[299] remplaça M. de Clermont-Tonnerre.
M. le comte Roy[300], l'habile artisan de son immense fortune, fut
chargé des finances. Le comte de La Ferronnays, mon ami, eut le
portefeuille des affaires étrangères. M. de Martignac entra au
ministère de l'intérieur; le roi ne tarda pas à le détester. Charles X
suivait plutôt ses goûts que ses principes: s'il repoussait M. de
Martignac à cause de son penchant aux plaisirs, il aimait MM. de
Corbière et de Villèle qui n'allaient pas à la messe.
[Note 298: Joseph-Marie, comte _Portalis_ (1778-1858).
Conseiller d'État en 1808, comte de l'Empire et directeur
général de la librairie en 1810, premier président de la
Cour d'Angers en 1813, conseiller à la Cour de Cassation en
1815, pair de France en 1819, sous-secrétaire d'État au
ministère de la Justice du 21 février 1820 au 14 décembre
1821, garde des sceaux le 4 janvier 1828, ministre des
Affaires étrangères le 14 mai 1829, premier président de la
Cour de cassation le 8 août suivant. Il garda cette charge
jusqu'au 18 décembre 1852; il était sénateur depuis le 26
janvier. Il mourut à Passy le 4 août 1858.]
[Note 299: Le vicomte de _Caux_, lieutenant-général, député
du Nord. Il avait servi avec distinction dans l'arme du
génie, et s'était également fait remarquer par ses qualités
d'administrateur. Le 11 octobre 1832, le roi Louis-Philippe
l'éleva à la dignité de pair de France. Le vicomte de Caux
était le fils de M. de Caux de Blaquetot (1723-1793),
lieutenant-général et directeur des fortifications sous
Louis XVI, l'un des meilleurs officiers de notre corps du
génie, qui était alors le premier de l'Europe.]
[Note 300: Antoine, comte _Roy_ (1764-1847). Le portefeuille
des finances lui fut confié trois fois: du 7 au 29 décembre
1818, du 19 novembre 1819 au 14 décembre 1821, du 4 janvier
1828 au 8 août 1829. Il avait été reçu avocat au Parlement
de Paris en 1786. Pendant la Révolution, il prêta le secours
de sa parole à plusieurs personnes accusées de royalisme. En
1798, il obtint du duc de Bouillon la jouissance de la terre
de Navarre et l'administration de ses biens. La situation du
duc étant fort gênée, il ne tarda pas à céder la plus grande
partie de ses biens à M. Roy, moyennant une rente annuelle
de 300,000 francs; sa mort étant survenue peu de mois après,
M. Roy se trouva l'un des plus riches propriétaires fonciers
de France.]
M. de Chabrol et l'évêque d'Hermopolis restèrent provisoirement au
ministère. L'évêque, avant de se retirer, vint me voir; il me demanda
si je le voulais remplacer à l'instruction publique: «Prenez M.
Royer-Collard, lui dis-je, je n'ai nulle envie d'être ministre; mais
si le roi me voulait absolument rappeler au conseil, je n'y rentrerais
que par le ministère des affaires étrangères, en réparation de
l'affront que j'y ai reçu. Or, je ne puis avoir aucune prétention sur
ce portefeuille, si bien placé entre les mains de mon noble ami.»
Après la mort de M. Mathieu de Montmorency, M. de Rivière[301] était
devenu gouverneur du duc de Bordeaux; il travaillait dès lors au
renversement de M. de Villèle, car la partie dévote de la cour s'était
ameutée contre le ministre des finances. M. de Rivière me donna
rendez-vous rue de Taranne, chez M. de Marcellus, pour me faire
inutilement la même proposition que me fit plus tard l'abbé
Frayssinous. M. de Rivière mourut, et M. le baron de Damas lui succéda
auprès de M. le duc de Bordeaux. Il s'agissait donc toujours de la
succession de M. de Chabrol et de M. l'évêque d'Hermopolis. L'abbé
Feutrier[302], évêque de Beauvais, fut installé au ministère des
cultes, que l'on détacha de l'instruction publique, laquelle tomba à
M. de Vatimesnil[303]. Restait le ministère de la marine: on me
l'offrit; je ne l'acceptai point. M. le comte Roy me pria de lui
indiquer quelqu'un qui me fût agréable et que je choisirais dans la
couleur de mon opinion. Je désignai M. Hyde de Neuville[304]. Il
fallait en outre trouver le précepteur de M. le duc de Bordeaux; le
comte Roy m'en parla: M. de Chéverus[305] se présenta tout d'abord à
ma pensée. Le ministre des finances courut chez Charles X; le roi lui
dit: «Soit: Hyde à la marine; mais pourquoi Chateaubriand ne prend-il
lui-même ce ministère? Quant à M. de Chéverus, le choix serait
excellent; je suis fâché de n'y avoir pas pensé; deux heures plus tôt,
la chose était faite: dites-le bien à Chateaubriand, mais M.
Tharin[306] est nommé.»
[Note 301: Charles-François Riffardeau, duc de _Rivière_
(1763-1828). Ami personnel du comte d'Artois, et son aide de
camp pendant l'émigration, il fut compromis, en 1804, dans
le procès de Georges Cadoudal, et condamné à mort.
L'intervention de Joséphine fit commuer cette peine en celle
d'un emprisonnement au fort de Joux; il y resta quatre ans
et fut ensuite déporté. Louis XVIII le nomma pair de France
et ambassadeur à Constantinople. Charles X le créa duc
héréditaire (30 mai 1825) et le promut gouverneur du duc de
Bordeaux en 1826. M. de Rivière mourut le 21 avril 1828. Il
avait fait don au roi, en 1822, de la Vénus de Milo, qu'il
avait découverte pendant son ambassade auprès du Sultan.]
[Note 302: François-Jean-Hyacinthe, comte _Feutrier_
(1785-1830), évêque de Beauvais depuis 1826. Il fut nommé
ministre des Affaires ecclésiastiques le 4 mars 1828.]
[Note 303: Antoine-François-Henri Lefebvre de _Vatimesnil_
(1789-1860). Attaché au parquet de la Seine dès 1815, il
s'était fait remarquer par la maturité précoce de ses rares
qualités, par une science profonde du droit, une
argumentation méthodique, claire, pressante, une parole
facile, pénétrante, fortement accentuée. «Vous avez fait
oublier votre jeunesse par vos talents,» lui disait M. de
Sèze, lorsqu'il fut installé comme avocat général à la Cour
de cassation, le 18 août 1824. Orateur, jurisconsulte,
membre de nos assemblées délibérantes, son nom demeurera
inséparable des luttes judiciaires de la Restauration, des
mémorables combats pour la revendication de la liberté
religieuse et de la liberté d'enseignement (1844-1850), et
de la loi sur l'assistance judiciaire dont il fut, à
l'Assemblée législative, le véritable auteur (7 décembre
1850--22 janvier 1851).]
[Note 304: Voir l'_Appendice_ nº IX: _Chateaubriand et le
ministère Martignac._]
[Note 305: Jean-Louis-Anne-Madeleine Lefébure, comte de
_Chéverus_ (1768-1836). Reçu prêtre le 18 décembre 1790, il
émigra en Angleterre et de là en Amérique, prêcha l'Évangile
chez les Indiens, et montra un tel dévouement pendant une
épidémie de fièvre jaune qui ravageait Boston, qu'il fut
nommé évêque de cette ville. Rappelé en France par Louis
XVIII, qui le força d'accepter l'évêché de Montauban (1823),
il dut se résigner, en 1826, à devenir archevêque de
Bordeaux. Le 5 novembre de la même année, il fut nommé pair
de France, puis conseiller d'État. La révolution de 1830
ayant supprimé les pairs créés par Charles X, M. de Chéverus
en profita pour se retirer de la vie politique, et refusa la
pairie du gouvernement de Juillet, qui, du moins, demanda et
obtint pour lui le chapeau de cardinal (9 mars 1836). Sa
_Vie_ a été écrite par M. Hamon.]
[Note 306: Il était évêque de Strasbourg.]
M. Roy me vint apprendre le succès de sa négociation; il ajouta: «Le
roi désire que vous acceptiez une ambassade; si vous le voulez, vous
irez à Rome.» Ce mot de Rome eut sur moi un effet magique; j'éprouvai
la tentation à laquelle les anachorètes étaient exposés dans le
désert. Charles X, en prenant à la marine l'ami que je lui avais
désigné, faisait les premières avances; je ne pouvais plus me refuser
à ce qu'il attendait de moi: je consentis donc encore à m'éloigner. Du
moins, cette fois, l'exil me plaisait: _Pontificum veneranda sedes,
sacrum solium._ Je me sentis saisi du désir de fixer mes jours, de
l'envie de disparaître (même par calcul de renommée) dans la ville des
funérailles, au moment de mon triomphe politique. Je n'aurais plus
élevé la voix, sinon comme l'oiseau fatidique de Pline, pour dire
chaque matin _Ave_ au Capitole et à l'aurore. Il se peut qu'il fût
utile à mon pays d'être débarrassé de moi: par le poids dont je me
sens, je devine le fardeau que je dois être pour les autres. Les
esprits de quelque puissance qui se rongent et se retournent sur
eux-mêmes sont fatigants. Dante met aux enfers des âmes torturées sur
une couche de feu. M. le duc de Laval[307], que j'allais remplacer à
Rome[308], fut nommé à l'ambassade de Vienne.
[Note 307: Le duc de Laval-Montmorency. Voy. sur lui, au
tome II, la note 1 de la page 278.--Le duc de Laval eût
voulu garder son ambassade; Chateaubriand en fut informé, et
bien que lui-même désirât vivement être envoyé à Rome, il
adressa au comte de La Ferronnays, ministre des Affaires
étrangères, la lettre suivante:
«Lundi 26 mai 1828.
«Noble comte, en relisant votre lettre, j'ai vu que le
duc de Laval éprouvait de vifs regrets de quitter
Rome. J'ai su d'autre part qu'il avait manifesté les
mêmes regrets à ses parents et à ses amis.
«Pour rien au monde, je ne voudrais troubler la
destinée d'un homme, et à plus forte raison d'un homme
qui, comme le duc de Laval, n'a jamais eu que de bons
procédés envers moi. Le roi n'a pas de meilleur, de
plus fidèle et de plus noble serviteur que son
ambassadeur actuel auprès du Saint-Siège.
«Dans cette position, qu'il me soit permis de
m'adresser plus à l'ami qu'au ministre. Je ne pourrais
accepter la haute mission dont il plairait à S. M. de
m'honorer, que dans le cas où le duc de Laval croirait
devoir lever lui-même mes scrupules. Jamais je
n'occuperai sa place que de son aveu. C'est lui qui
doit trancher la question.
«Pardonnez, noble comte, ces importunités et ces
petits intérêts personnels, bien ennuyeux dans
l'ensemble des grandes affaires générales. Vous savez
que je ne demande rien que d'être passif dans ces
arrangements. Je n'ai d'autre désir que d'entretenir
entre nous tous la bonne harmonie, et d'apporter au
gouvernement du roi le peu de force que l'opinion
publique veut bien attacher à mon nom. Mais ce n'est
pas vous, mon noble ami, qui trouverez mauvais que je
sois arrêté par un sentiment de délicatesse. J'aime
beaucoup les libertés nouvelles de la France, mais je
ne veux point les séparer du vieil honneur français.
«Voyez, je vous prie, le duc de Laval avant le
conseil, afin que vous n'ayez à porter au roi que
l'accord, la soumission et la respectueuse
reconnaissance de toutes les parties intéressées.
«Mille compliments et dévouements, etc.»
Les susceptibilités enfin aplanies entre les deux
concurrents par des procédés honorables, le duc de Laval
partit pour Vienne et Chateaubriand pour Rome.]
[Note 308: Chateaubriand partit pour Rome, comme nous le
verrons au livre XII, le 14 septembre 1828. Un peu avant son
départ, il lut, à la Chambre des pairs, dans la séance du 18
juin, l'éloge du comte de Sèze, mort le 2 mai précédent.
Dans ses _Mémoires_, il ne dit rien de cet _Éloge_, qui n'a
pas été reproduit dans ses _Mélanges historiques_, publiés
en 1830. Il conviendra de réimprimer dans la prochaine
édition de ses oeuvres ces pages consacrées au défenseur de
Louis XVI: elles sont parmi les plus belles que
Chateaubriand ait écrites.]
* * * * *
Avant de changer de sujet, je demande la permission de revenir sur
mes pas et de me soulager d'un fardeau. Je ne suis pas entré sans
souffrir dans le détail de mon long différend avec M. de Villèle. On
m'a accusé d'avoir contribué à la chute de la monarchie légitime; il
me convient d'examiner ce reproche.
Les événements arrivés sous le ministère dont j'ai fait partie ont une
importance qui le lie à la fortune commune de la France: il n'y a pas
un Français dont le sort n'ait été atteint du bien que je puis avoir
fait, du mal que j'ai subi. Par des affinités bizarres et
inexplicables, par des rapports secrets qui entrelacent quelquefois de
hautes destinées à des destinées vulgaires, les Bourbons ont prospéré
tant qu'ils ont daigné m'écouter, quoique je sois loin de croire, avec
le poète[309], que _mon éloquence a fait l'aumône à la royauté_. Sitôt
qu'on a cru devoir briser le roseau qui croissait au pied du trône, la
couronne a penché, et bientôt elle est tombée: souvent, en arrachant
un brin d'herbe, on fait crouler une grande ruine.
[Note 309: Béranger, _À M. de Chateaubriand_ (septembre
1831).
Son éloquence à ces rois fit l'aumône:
Prodigue fée, en ses enchantements,
Plus elle voit de rouille à leur vieux trône,
Plus elle y sème et fleurs et diamants.]
Ces faits incontestables, on les expliquera comme on voudra; s'ils
donnent à ma carrière politique une valeur relative qu'elle n'a pas
d'elle-même, je n'en tirerai point vanité, je ne ressens point une
mauvaise joie du hasard qui mêle mon nom d'un jour aux événements des
siècles. Quelle qu'ait été la variété des accidents de ma course
aventureuse, où que les noms et les faits m'aient promené, le dernier
horizon du tableau est toujours menaçant et triste.
. . . . . . . Juga coepta moveri
Silvarum, visæque canes ululare per umbram[310].
[Note 310: _Énéide_, VI, v. 256-257.]
Mais si la scène a changé d'une manière déplorable, je ne dois,
dit-on, accuser que moi-même: pour venger ce qui m'a semblé une
injure, j'ai tout divisé, et cette division a produit en dernier
résultat le renversement du trône. Voyons.
M. de Villèle a déclaré qu'on ne pouvait gouverner ni avec moi ni sans
moi. Avec moi, c'était une erreur; sans moi, à l'heure où M. de
Villèle disait cela, il disait vrai, car les opinions les plus
diverses me composaient une majorité.
M. le président du conseil ne m'a jamais connu. Je lui étais
sincèrement attaché; je l'avais fait entrer dans son premier
ministère, ainsi que le prouvent le billet de remercîments de M. le
duc de Richelieu et les autres billets que j'ai cités. J'avais donné
ma démission de plénipotentiaire à Berlin, lorsque M. de Villèle
s'était retiré. On lui persuada qu'à sa seconde rentrée dans les
affaires, je désirais sa place. Je n'avais point ce désir. Je ne suis
point de la race intrépide, sourde à la voix du dévouement et de la
raison. La vérité est que je n'ai aucune ambition; c'est précisément
la passion qui me manque, parce que j'en ai une autre qui me domine.
Lorsque je priais M. de Villèle de porter au roi quelque dépêche
importante, pour m'éviter la peine d'aller au château, afin de me
laisser le loisir de visiter une chapelle gothique dans la rue
Saint-Julien-le-Pauvre, il aurait été bien rassuré contre mon
ambition, s'il eût mieux jugé de ma candeur puérile ou de la hauteur
de mes dédains.
Rien ne m'agréait dans la vie positive, hormis peut-être le ministère
des affaires étrangères. Je n'étais pas insensible à l'idée que la
patrie me devrait, dans l'intérieur la liberté, à l'extérieur
l'indépendance. Loin de chercher à renverser M. de Villèle, j'avais
dit au roi: «Sire, M. de Villèle est un président plein de lumières;
Votre Majesté doit éternellement le garder à la tête de ses conseils.»
M. de Villèle ne le remarqua pas: mon esprit pouvait tendre à la
domination, mais il était soumis à mon caractère; je trouvais plaisir
dans mon obéissance, parce qu'elle me débarrassait de ma volonté. Mon
défaut capital est l'ennui, le dégoût de tout, le doute perpétuel.
S'il se fût rencontré un prince qui, me comprenant, m'eût retenu de
force au travail, il avait peut-être quelque parti à tirer de moi:
mais le ciel fait rarement naître ensemble l'homme qui veut et l'homme
qui peut. En fin de compte, est-il aujourd'hui une chose pour laquelle
on voulût se donner la peine de sortir de son lit? On s'endort au
bruit des royaumes tombés pendant la nuit, et que l'on balaye chaque
matin devant notre porte.
D'ailleurs, depuis que M. de Villèle s'était séparé de moi, la
politique s'était dérangée: l'ultracisme contre lequel la sagesse du
président du conseil luttait encore l'avait débordé. La contrariété
qu'il éprouvait de la part des opinions intérieures et du mouvement
des opinions extérieures le rendait irritable: de là la presse
entravée, la garde nationale de Paris cassée, etc. Devais-je laisser
périr la monarchie, afin d'acquérir le renom d'une modération
hypocrite aux aguets? Je crus très sincèrement remplir un devoir en
combattant à la tête de l'opposition, trop attentif au péril que je
voyais d'un côté, pas assez frappé du danger contraire. Lorsque M. de
Villèle fut renversé, on me consulta sur la nomination d'un autre
ministère. Si l'on eût pris, comme je le proposais, M. Casimir Périer,
le général Sébastiani et M. Royer-Collard, les choses auraient pu se
soutenir. Je ne voulus point accepter le département de la marine, et
je le fis donner à mon ami M. Hyde de Neuville; je refusai également
deux fois l'instruction publique; jamais je ne serais rentré au
conseil sans être le maître. J'allai à Rome chercher parmi les ruines
mon autre moi-même, car il y a dans ma personne deux êtres distincts,
et qui n'ont aucune communication l'un avec l'autre.
J'en ferai pourtant loyalement l'aveu, l'excès du ressentiment ne me
justifie pas selon la règle et le mot vénérable de vertu, mais ma vie
entière me sert d'excuse.
Officier au régiment de Navarre, j'étais revenu des forêts de
l'Amérique pour me rendre auprès de la légitimité fugitive, pour
combattre dans ses rangs contre mes propres lumières, le tout sans
conviction, par le seul devoir du soldat. Je restai huit ans sur le
sol étranger, accablé de toutes les misères.
Ce large tribut payé, je rentrai en France en 1800. Bonaparte me
rechercha et me plaça; à la mort du duc d'Enghien, je me dévouai de
nouveau à la mémoire des Bourbons. Mes paroles sur le tombeau de
Mesdames à Trieste ranimèrent la colère du dispensateur des empires;
il menaça de me faire sabrer sur les marches des Tuileries. La
brochure _De Bonaparte et des Bourbons_ valut à Louis XVIII, de son
aveu même, autant que cent mille hommes.
À l'aide de la popularité dont je jouissais alors, la France
anticonstitutionnelle comprit les institutions de la royauté légitime.
Durant les Cent Jours, la monarchie me vit auprès d'elle dans son
second exil. Enfin, par la guerre d'Espagne, j'avais contribué à
étouffer les conspirations, à réunir les opinions sous la même
cocarde, et à rendre à notre canon sa portée. On sait le reste de mes
projets: reculer nos frontières, donner dans le nouveau monde des
couronnes nouvelles à la famille de saint Louis.
Cette longue persévérance dans les mêmes sentiments méritait peut-être
quelques égards. Sensible à l'affront, il m'était impossible de mettre
aussi de côté ce que je pouvais valoir, d'oublier tout à fait que
j'étais le restaurateur de la religion, l'auteur du _Génie du
christianisme_.
Mon agitation croissait nécessairement encore à la pensée qu'une
mesquine querelle faisait manquer à notre patrie une occasion de
grandeur qu'elle ne retrouverait plus. Si l'on m'avait dit: «Vos plans
seront suivis; on exécutera sans vous ce que vous aviez entrepris,»
j'aurais tout oublié pour la France. Malheureusement j'avais la
croyance qu'on n'adopterait pas mes idées; l'événement l'a prouvé.
J'étais dans l'erreur peut-être, mais j'étais persuadé que M. le comte
de Villèle ne comprenait pas la société qu'il conduisait; je suis
convaincu que les solides qualités de cet habile ministre étaient
inadéquates à l'heure de son ministère: il était venu trop tôt sous la
restauration. Les opérations de finances, les associations
commerciales, le mouvement industriel, les canaux, les bateaux à
vapeur, les chemins de fer, les grandes routes, une société matérielle
qui n'a de passion que pour la paix, qui ne rêve que le confort de la
vie, qui ne veut faire de l'avenir qu'un perpétuel aujourd'hui, dans
cet ordre de choses, M. de Villèle eût été roi. M. de Villèle a voulu
un temps qui ne pouvait être à lui, et, par honneur, il ne veut pas
d'un temps qui lui appartient. Sous la Restauration, toutes les
facultés de l'âme étaient vivantes; tous les partis rêvaient de
réalités ou de chimères; tous, avançant ou reculant, se heurtaient en
tumulte; personne ne prétendait rester où il était; la légitimité
constitutionnelle ne paraissait à aucun esprit ému le dernier mot de
la république ou de la monarchie. On sentait sous ses pieds remuer
dans la terre des armées ou des révolutions qui venaient s'offrir pour
des destinées extraordinaires. M. de Villèle était éclairé sur ce
mouvement; il voyait croître les ailes qui, poussant à la nation,
l'allaient rendre à son élément, à l'air, à l'espace, immense et
légère qu'elle est. M. de Villèle voulait retenir cette nation sur le
sol, l'attacher en bas, mais il n'en eut jamais la force. Je voulais,
moi, occuper les Français à la gloire, les attacher en haut, essayer
de les mener à la réalité par des songes: C'est ce qu'ils aiment.
Il serait mieux d'être plus humble, plus prosterné, plus chrétien.
Malheureusement je suis sujet à faillir; je n'ai point la perfection
évangélique si un homme me donnait un soufflet, je ne tendrais pas
l'autre joue.
Eussé-je deviné le résultat, certes je me serais abstenu; la majorité
qui vota la phrase sur le refus de concours ne l'eut pas votée, si
elle eût prévu la conséquence de son vote. Personne ne désirait
sérieusement une catastrophe, excepté quelques hommes à part. Il n'y a
eu d'abord qu'une émeute, et la légitimité seule l'a transformée en
révolution: le moment venu, elle a manqué de l'intelligence, de la
prudence, de la résolution qui la pouvaient encore sauver. Après tout,
c'est une monarchie tombée; il en tombera bien d'autres: je ne lui
devais que ma fidélité; elle l'aura à jamais.
Dévoué aux premières adversités de la monarchie, je me suis consacré à
ses dernières infortunes: le malheur me trouvera toujours pour second.
J'ai tout renvoyé, places, pensions, honneurs; et, afin de n'avoir
rien à demander à personne, j'ai mis en gage mon cercueil. Juges
austères et rigides, vertueux et infaillibles royalistes, qui avez
mêlé un serment à vos richesses, comme vous mêlez le sel aux viandes
de vos festins pour les conserver, ayez un peu d'indulgence à l'égard
de mes amertumes passées, je les expie aujourd'hui à ma manière, qui
n'est pas la vôtre. Croyez-vous qu'à l'heure du soir, à cette heure où
l'homme de peine se repose, il ne sente pas le poids de la vie, quand
ce poids lui est rejeté sur les bras? Et cependant, j'ai pu ne pas
porter le fardeau, j'ai vu Philippe dans son palais, du 1er au 6 août
1830, et je le raconterai en son lieu; il n'a tenu qu'à moi d'écouter
des paroles généreuses.
Plus tard, si j'avais pu me repentir d'avoir bien fait, il m'était
encore possible de revenir sur le premier mouvement de ma conscience.
M. Benjamin Constant, homme si puissant alors, m'écrivait le 20
septembre[311]: «J'aimerais bien mieux vous écrire sur vous que sur
moi, la chose aurait plus d'importance. Je voudrais pouvoir vous
parler de la perte que vous faites essuyer à la France entière en vous
retirant de ses destinées, vous qui avez exercé sur elle une influence
si noble et si salutaire! Mais il y aurait indiscrétion à traiter
ainsi des questions personnelles, et je dois en gémissant comme tous
les Français, respecter vos scrupules.»
[Note 311: Le 20 septembre 1830.]
Mes devoirs ne me semblant point encore consommés, j'ai défendu la
veuve et l'orphelin, j'ai subi les procès et la prison que Bonaparte,
même dans ses plus grandes colères, m'avait épargnés. Je me présente
entre ma démission à la mort du duc d'Enghien et mon cri pour l'enfant
dépouillé; je m'appuie sur un prince fusillé et sur un prince banni;
ils soutiennent mes vieux bras entrelacés à leurs bras débiles:
royalistes, êtes-vous si bien accompagnés?
Mais plus j'ai garrotté ma vie par les liens du dévouement et de
l'honneur, plus j'ai échangé la liberté de mes actions contre
l'indépendance de ma pensée; cette pensée est rentrée dans sa nature.
Maintenant, en dehors de tout, j'apprécie les gouvernements ce qu'ils
valent. Peut-on croire aux rois de l'avenir? faut-il croire aux
peuples du présent? L'homme sage et inconsolé de ce siècle sans
conviction ne rencontre un misérable repos que dans l'athéisme
politique. Que les jeunes générations se bercent d'espérances: avant
de toucher au but, elles attendront de longues années; les âges vont
au nivellement général, mais ils ne hâtent point leur marche à l'appel
de nos désirs: le temps est une sorte d'éternité appropriée aux choses
mortelles; il compte pour rien les races et leurs douleurs dans les
oeuvres qu'il accomplit.
Il résulte de ce qu'on vient de lire, que si l'on avait fait ce que
j'avais conseillé; que si d'étroites envies n'avaient préféré leur
satisfaction à l'intérêt de la France; que si le pouvoir avait mieux
apprécié les capacités relatives, que si les cabinets étrangers
avaient jugé, comme Alexandre, que le salut de la monarchie française
était dans des institutions libérales; que si ces cabinets n'avaient
point entretenu l'autorité rétablie dans la défiance du principe de la
charte, la légitimité occuperait encore le trône. Ah! ce qui est passé
est passé! on a beau retourner en arrière, se remettre à la place que
l'on a quittée, on ne retrouve rien de ce qu'on y avait laissé:
hommes, idées, circonstances, tout s'est évanoui.