«Sire,
«Permettez à un sujet fidèle, que les moments d'agitation
retrouveront toujours au pied du trône, de confier à Votre
Majesté quelques réflexions qu'il croit utiles à la gloire de la
couronne comme au bonheur et à la sûreté du roi.
«Sire, il n'est que trop vrai, il y a péril dans l'État, mais il
est également certain que ce péril n'est rien si on ne contrarie
pas les principes mêmes du gouvernement.
«Un grand secret, Sire, a été révélé: vos ministres ont eu le
malheur d'apprendre à la France que ce peuple que l'on disait ne
plus _exister_ était tout vivant encore. Paris, pendant deux fois
vingt-quatre heures, a échappé à l'autorité. Les mêmes scènes se
répètent dans toute la France: les factions n'oublieront pas cet
essai.
«Mais les rassemblements populaires, si dangereux dans les
monarchies absolues, parce qu'elles sont en présence du souverain
même, sont peu de chose dans la monarchie représentative, parce
qu'elles ne sont en contact qu'avec des ministres ou des lois.
Entre le monarque et les sujets se trouve une barrière qui
arrête tout: les deux Chambres et les institutions publiques. En
dehors de ces mouvements, le roi voit toujours son autorité et sa
personne sacrée à l'abri.
«Mais, Sire, il y a une condition indispensable à la sûreté
générale, c'est d'agir dans l'esprit des institutions: une
résistance de votre conseil à cet esprit rendrait les mouvements
populaires aussi dangereux dans la monarchie représentative
qu'ils le sont dans la monarchie absolue.
«De la théorie je passe à l'application:
«Votre Majesté va paraître à la revue: elle y sera accueillie
comme elle le doit; mais il est possible qu'elle entende au
milieu des cris de _vive le roi!_ d'autres cris qui lui feront
connaître l'opinion publique sur ses ministres.
«De plus, Sire, il est faux qu'il y ait à présent, comme on le
dit, une faction républicaine; mais il est vrai qu'il y a des
partisans d'une monarchie illégitime: or, ceux-ci sont trop
habiles pour ne pas profiter de l'occasion et ne pas mêler leurs
voix le 29 à celle de la France pour donner le change.
«Que fera le roi? cédera-t-il ses ministres aux acclamations
populaires? ce serait tuer le pouvoir. Le roi gardera-t-il ses
ministres? ces ministres feront retomber sur la tête de leur
auguste maître toute l'impopularité qui les poursuit. Je sais
bien que le roi aurait le courage de se charger d'une douleur
personnelle pour éviter un mal à la monarchie; mais on peut, par
le moyen le plus simple, éviter ces calamités; permettez-moi,
Sire, de vous le dire: on le peut en se renfermant dans l'esprit
de nos institutions: les ministres ont perdu la majorité dans la
Chambre des pairs et dans la nation: la conséquence naturelle de
cette position critique est leur retraite. Comment, avec le
sentiment de leur devoir, pourraient-ils s'obstiner, en restant
au pouvoir, à compromettre la couronne? En mettant leur démission
aux pieds de Votre Majesté, ils calmeront tout, ils finiront
tout: ce n'est plus le roi qui cède, ce sont les ministres qui se
retirent d'après tous les usages et tous les principes du
gouvernement représentatif. Le roi pourra reprendre ensuite parmi
eux ceux qu'il jugera à propos de conserver: il y en a deux que
l'opinion honore, M. le duc de Doudeauville et M. le comte de
Chabrol.
«La revue perdrait ainsi ses inconvénients et ne serait plus
qu'un triomphe sans mélange. La session s'achèvera en paix au
milieu des bénédictions répandues sur la tête de mon roi.
«Sire, pour avoir osé vous écrire cette lettre, il faut que je
sois bien persuadé de la nécessité de prendre une résolution; il
faut qu'un devoir bien impérieux m'ait poussé. Les ministres sont
mes ennemis; je suis le leur; je leur pardonne comme chrétien;
mais je ne leur pardonnerai jamais comme homme: dans cette
position, je n'aurais jamais parlé au roi de leur retraite s'il
n'y allait du salut de la monarchie.
«Je suis, etc.
«CHATEAUBRIAND.»
Madame la Dauphine et madame la duchesse de Berry furent insultées en
se rendant à la revue; le roi fut généralement bien accueilli; mais
une ou deux compagnies de la 6e légion crièrent: «À bas les ministres!
à bas les jésuites!» Charles X offensé répliqua: «Je suis venu ici
pour recevoir des hommages, non des leçons.» Il avait souvent à la
bouche de nobles paroles que ne soutenait pas toujours la vigueur de
l'action: son esprit était hardi, son caractère timide. Charles X, en
rentrant au château, dit au maréchal Oudinot: «L'effet total a été
satisfaisant. S'il y a quelques brouillons, la masse de la garde
nationale est bonne: témoignez-lui ma satisfaction[284].» M. de
Villèle arriva. Des légions à leur retour avaient passé devant l'hôtel
des finances et crié: À bas Villèle! Le ministre, irrité par toutes
les attaques précédentes, n'était plus à l'abri des mouvements d'une
froide colère; il proposa au conseil de licencier la garde nationale.
Il fut appuyé de MM. de Corbière, de Peyronnet, de Damas et de
Clermont-Tonnerre, combattu par M. de Chabrol, l'évêque d'Hermopolis
et le duc de Doudeauville. Une ordonnance du roi prononça le
licenciement[285], coup le plus funeste porté à la monarchie avant le
dernier coup des journées de Juillet: si à ce moment la garde
nationale ne se fût pas trouvée dissoute, les barricades n'auraient
pas eu lieu. M. le duc de Doudeauville donna sa démission[286]; il
écrivit au roi une lettre motivée dans laquelle il annonçait
l'avenir, que tout le monde, au reste, prévoyait.
[Note 284: Le récit de Chateaubriand est pleinement confirmé
par les _Souvenirs inédits_ de la Duchesse de Reggio. Voir
_le Maréchal Oudinot, duc de Reggio_, p. 466.--1894.]
[Note 285: L'ordonnance de licenciement, signée par le roi
le soir même de la revue, figure en première ligne dans le
_Moniteur_ du 30 avril.]
[Note 286: Le duc de La Rochefoucauld-Doudeauville était,
depuis 1824 ministre de la maison du roi. M. de Chabrol,
ministre de la marine, quoiqu'il eût été contraire au
licenciement, continua à faire partie du ministère, ainsi
que l'évêque d'Hermopolis (Mgr Frayssinous), ministre des
affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique, qui
aurait voulu qu'on se contentât de dissoudre une ou deux
légions.]
Le gouvernement commençait à craindre; les journaux redoublaient
d'audace, et on leur opposait, par habitude, un projet de censure; on
pariait en même temps d'un ministère La Bourdonnaye[287], où aurait
figuré M. de Polignac. J'avais eu le malheur de faire nommer M. de
Polignac ambassadeur à Londres[288], malgré ce qu'avait pu me dire M.
de Villèle, en cette occasion il vit mieux et plus loin que moi. En
entrant au ministère, je m'étais empressé de faire quelque chose
d'agréable à MONSIEUR. Le président du conseil était parvenu à
réconcilier les deux frères, dans la prévision d'un changement
prochain de règne: cela lui réussit; moi, en m'avisant une fois dans
ma vie de vouloir être fin, je fus bête. Si M. de Polignac n'eût pas
été ambassadeur, il ne serait pas devenu ministre des affaires
étrangères.
[Note 287: François-Régis, comte de _La Bourdonnaye_
(1767-1839). Député de Maine-et-Loire de 1815 à 1830, il
siégea constamment à l'extrême-droite. Au mois d'août 1829,
il eut, dans le ministère Polignac, le portefeuille de
l'intérieur, mais donna sa démission dès le 8 novembre de la
même année, au moment où le prince de Polignac fut nommé
président du conseil. Le 27 janvier 1830, il fut élevé à la
pairie, six mois avant la révolution qui devait mettre fin à
sa carrière politique. Cormenin a dit de lui, dans son
_Livre des orateurs_ (tome II, p. 7): «À la tête des
ultra-royalistes, brillait M. de La Bourdonnaye...
Contre-révolutionnaire trempé à la manière des anciens
conventionnels, subjugué par la raison d'État; plus
impérieux qu'habile, et qui ne manquait dans son langage, ni
d'élévation ni de vigueur.»]
[Note 288: Le prince de Polignac avait été nommé ambassadeur
à Londres au mois de février 1823. Quoiqu'en dise ici
Chateaubriand, il y fit très bonne figure et se montra le
digne interprète de la politique française. Plus d'une fois,
Chateaubriand eut occasion, comme ministre des affaires
étrangères, de féliciter le prince de la manière dont il
défendait en Angleterre les intérêts de la France. Lui ayant
exprimé un jour le désir de lui voir signer un traité, afin
que le roi pût le mettre sur le même pied que M. de Talaru
qui venait de signer le traité avec l'Espagne, il reçut de
M. de Polignac ce billet, modèle de bon sens et de bon goût:
«Je vous remercie, mon cher vicomte, du désir que vous
m'exprimez de me voir signer un traité pour me mettre sur le
même pied que le marquis de Talaru. Mais je n'ai rien à
signer de ce côté de l'eau, qu'un traité de commerce, et je
vous engage à n'en pas faire; qu'un traité de paix, et
j'espère vous éviter la guerre; et mon tardif arrangement
relatif aux huîtres de Granville, et, dans ce cas, je ne
réclame qu'une mention honorable au Rocher de Cancale
(célèbre restaurant du temps). Au poste où je suis, il y a à
acquérir plus de gloire que de profit, et plus d'honneur que
d'honneurs.»