«Nous avons eu le courage et l'honneur de faire une guerre dangereuse
en présence de la liberté de la presse, et c'était la première fois
que ce noble spectacle était donné à la monarchie. Nous nous sommes
vite repentis de notre loyauté. Nous avions bravé les journaux
lorsqu'ils ne pouvaient nuire qu'au succès de nos soldats et de nos
capitaines; il a fallu les asservir lorsqu'ils ont osé parler des
commis et des ministres.....
«Si ceux qui administrent l'État semblent complètement ignorer le
génie de la France dans les choses sérieuses, ils n'y sont pas moins
étrangers dans ces choses de grâces et d'ornements qui se mêlent, pour
l'embellir, à la vie des nations civilisées.
«Les largesses que le gouvernement légitime répand sur les arts
surpassent les secours que leur accordait le gouvernement usurpateur;
mais comment sont-elles départies? Voués à l'oubli par nature et par
goût, les dispensateurs de ces largesses paraissent avoir de
l'antipathie pour la renommée; leur obscurité est si invincible, qu'en
approchant des lumières ils les font pâlir; on dirait qu'ils versent
l'argent sur les arts pour les éteindre, comme sur nos libertés pour
les étouffer[251]...
[Note 251: Article du 28 juin 1824.--_OEuvres complètes_,
tome XXVI, p. 344.]
«Encore si la machine étroite dans laquelle on met la France à la gêne
ressemblait à ces modèles achevés que l'on examine à la loupe dans le
cabinet des amateurs, la délicatesse de cette curiosité pourrait
intéresser un moment; mais point: c'est une petite chose mal faite.
«Nous avons dit que le système suivi aujourd'hui par l'administration
blesse le génie de la France: nous allons essayer de prouver qu'il
méconnaît également l'esprit de nos institutions.
«La monarchie s'est rétablie sans efforts en France, parce qu'elle est
forte de toute notre histoire, parce que la couronne est portée par
une famille qui a presque vu naître la nation, qui l'a formée,
civilisée, qui lui a donné toutes ses libertés, qui l'a rendue
immortelle; mais le temps a réduit cette monarchie à ce qu'elle a de
réel. L'âge des fictions est passé en politique: on ne peut plus avoir
un gouvernement d'adoration, de culte et de mystère: chacun connaît
ses droits; rien n'est possible hors des limites de la raison; et
jusqu'à la faveur, dernière illusion des monarchies absolues, tout
est pesé, tout est apprécié aujourd'hui.
«Ne nous y trompons pas; une nouvelle ère commence pour les nations;
sera-t-elle plus heureuse? La Providence le sait. Quant à nous, il ne
nous est donné que de nous préparer aux événements de l'avenir. Ne
nous figurons pas que nous puissions rétrograder: il n'y a de salut
pour nous que dans la Charte.
«La monarchie constitutionnelle n'est point née parmi nous d'un
système écrit, bien qu'elle ait un Code imprimé; elle est fille du
temps et des événements, comme l'ancienne monarchie de nos pères.
«Pourquoi la liberté ne se maintiendrait-elle pas dans l'édifice élevé
par le despotisme et où il a laissé des traces? La victoire, pour
ainsi dire encore parée des trois couleurs, s'est réfugiée dans la
tente du duc d'Angoulême; la légitimité habite le Louvre, bien qu'on y
voie encore des aigles.
«Dans une monarchie constitutionnelle, on respecte les libertés
publiques; on les considère comme le sauvegarde du monarque, du peuple
et des lois.
«Nous entendons autrement le gouvernement représentatif. On forme une
compagnie (on dit même deux compagnies rivales, car il faut de la
concurrence) pour corrompre des journaux à prix d'argent. On ne craint
pas de soutenir des procès scandaleux contre des propriétaires qui
n'ont pas voulu se vendre; on voudrait les forcer à subir le mépris
par arrêt des tribunaux. Les hommes d'honneur répugnant au métier, on
enrôle, pour soutenir un ministère royaliste, des libellistes qui ont
poursuivi la famille royale de leurs calomnies. On recrute tout ce
qui a servi dans l'ancienne police et dans l'antichambre impériale;
comme chez nos voisins, lorsqu'on veut se procurer des matelots, on
fait la presse dans les tavernes et les lieux suspects. Ces chiourmes
d'écrivains libres sont embarquées dans cinq ou six journaux achetés,
et ce qu'ils disent s'appelle l'_opinion publique_ chez les
ministres[252].»
[Note 252: Article du 5 juillet 1824.--Tome XXVI, p. 353.]
Voilà, très en abrégé, et peut-être encore trop longuement, un
spécimen de ma polémique dans mes brochures et dans le _Journal des
Débats_: on y retrouve tous les principes que l'on proclame
aujourd'hui.
* * * * *
Lorsqu'on me chassa du ministère, on ne me rendit point ma pension de
ministre d'État; je ne la réclamai point; mais M. de Villèle, sur une
observation du roi, s'avise de me faire expédier un nouveau brevet de
cette pension par M. de Peyronnet. Je la refusai. Ou j'avais droit à
mon ancienne pension, ou je n'y avais pas droit: dans le premier cas,
je n'avais pas besoin d'un nouveau brevet; dans le second, je ne
voulais pas devenir le pensionnaire du président du conseil.
Les Hellènes secouèrent le joug: il se forma à Paris un comité grec
dont je fis partie. Le comité s'assemblait chez M. Ternaux[253], place
des Victoires. Les sociétaires arrivaient successivement au lieu des
délibérations. M. le général Sébastiani déclarait, lorsqu'il était
assis, que c'était une _grosse affaire_; il la rendait longue: cela
déplaisait à notre positif président, M. Ternaux, qui voulait bien
faire un châle pour Aspasie, mais qui n'aurait pas perdu son temps
avec elle. Les dépêches de M. Fabvier[254] faisaient souffrir le
comité; il nous grognait fort; il nous rendait responsables de ce qui
n'allait pas selon ses vues, nous qui n'avions pas gagné la bataille
de Marathon. Je me dévouai à la liberté de la Grèce: il me semblait
remplir un devoir filial envers une mère. J'écrivis une _Note_; je
m'adressai aux successeurs de l'empereur de Russie, comme je m'étais
adressé à lui-même à Vérone. La _Note_ a été imprimée et puis
réimprimée à la tête de l'Itinéraire[255].
[Note 253: Louis-Guillaume _Ternaux_ (1763-1833), célèbre
industriel, député de 1818 à 1821 et de 1827 à 1831. Une
ordonnance royale du 17 novembre 1819 lui conféra le titre
de baron. On lui doit l'introduction en France des chèvres
du Thibet, la fabrication des _beaux cachemires_, dits
_Ternaux_, qui rivalisent avec ceux de l'Inde, et
l'établissement de silos pour la conservation des
grains.--M. Mortimer-Ternaux, à qui l'on doit l'excellente
_Histoire de la Terreur_, était son neveu.]
[Note 254: Sur le général _Fabvier_, voir, au tome III, la
note 2 de la page 385.]
[Note 255: _Note sur la Grèce_, 1825, in-8{o}. Elle reparut
en 1826 avec de nouveaux développements. C'est un des plus
éloquents écrits de Chateaubriand. La première édition était
précédée de cet _Avertissement_: «Ce n'est point un livre,
pas même une brochure qu'on publie; c'est, sous une forme
particulière, le prospectus d'une souscription, et voilà
pourquoi il est signé: c'est un remerciement et une prière
qu'un membre de la Société en faveur des Grecs adresse à la
piété nationale; il remercie des dons accordés; il prie d'en
apporter de nouveaux; il élève la voix au moment de la crise
de la Grèce; et comme, pour sauver ce pays, les secours de
la générosité des particuliers ne suffiraient peut-être pas,
il cherche à procurer à une cause sacrée de plus puissants
auxiliaires.»]
Je travaillais dans le même sens à la Chambre des pairs[256], pour
mettre en mouvement un corps politique. Ce billet de M. Molé fait
voir les obstacles que je rencontrais et les moyens détournés que
j'étais obligé de prendre:
[Note 256: _Opinion de M. le vicomte de Chateaubriand sur le
projet de loi relatif à la répression des délits commis dans
les Échelles du Levant._--Chambre des pairs, séance du 13
mars 1826.]
«Vous nous trouverez tous demain à l'ouverture, prêts à voler sur
vos traces. Je vais écrire à Lainé si je ne le trouve pas. Il ne
faut lui laisser prévoir que des phrases sur les Grecs; mais
prenez garde qu'on ne vous oppose les limites de tout amendement,
et que, le règlement à la main, on ne vous repousse. Peut-être on
vous dira de déposer votre proposition sur le bureau: vous
pourriez le faire alors subsidiairement, et après avoir dit tout
ce que vous avez à dire. Pasquier vient d'être assez malade, et
je crains qu'il ne soit pas encore sur pied demain. Quant au
scrutin, nous l'aurons. Ce qui vaut mieux que tout cela, c'est
l'arrangement que vous avez fait avec vos libraires. Il est beau
de retrouver par son talent tout ce que l'injustice et
l'ingratitude des hommes nous avaient ôté.
«À vous pour la vie,
«MOLÉ.»
La Grèce est devenue libre du joug de l'islamisme; mais, au lieu d'une
république fédérative, comme je le désirais, une monarchie bavaroise
s'est établie à Athènes. Or, comme les rois n'ont pas de mémoire, moi
qui avais quelque peu servi la cause des Argiens, je n'ai plus entendu
parler d'eux que dans Homère. La Grèce délivrée ne m'a pas dit: «Je
vous remercie.» Elle ignore mon nom autant et plus qu'au jour où je
pleurais sur ses débris en traversant ses déserts.
L'Hellénie non encore royale avait été plus reconnaissante. Parmi
quelques enfants que le comité faisait élever se trouvait le jeune
Canaris: son père, digne des marins de Mycale, lui écrivit un billet
que l'enfant traduisit en français sur le papier blanc qui restait au
bas du billet. Voici cette traduction:
«Mon cher enfant,
«Aucun des Grecs n'a eu le même bonheur que toi: celui d'être
choisi par la société bienfaisante qui s'intéresse à nous pour
apprendre les devoirs de l'homme. Moi, je t'ai fait naître; mais
ces personnes recommandables te donneront une éducation qui rend
véritablement homme. Sois bien docile aux conseils de ces
nouveaux pères, si tu veux faire la consolation de celui qui t'a
donné le jour. Porte-toi bien.
«Ton père,
«C. CANARIS.
«De Napoli de Romanie, le 5 septembre 1825.»
J'ai conservé le double texte comme la récompense du comité grec.
La Grèce républicaine avait témoigné ses regrets particuliers lorsque
je sortis du ministère. Mme Récamier m'avait écrit de Naples le 29
octobre 1824:
«Je reçois une lettre de la Grèce qui a fait un long détour avant de
m'arriver. J'y trouve quelques lignes sur vous que je veux vous faire
connaître; les voici:
«_L'ordonnance du 6 juin nous est parvenue, elle a produit sur nos
chefs la plus vive sensation. Leurs espérances les plus fondées étant
dans la générosité de la France, ils se demandent avec inquiétude ce
que présage l'éloignement d'un homme dont le caractère leur promettait
un appui._»
«Ou je me trompe ou cet hommage doit vous plaire. Je joins ici la
lettre: la première page ne concernait que moi.»
On lira bientôt la vie de Mme Récamier: on saura s'il m'était doux de
recevoir un souvenir de la patrie des Muses par une femme qui l'eût
embellie.
Quant au billet de M. Molé donné plus haut, il fait allusion au marché
que j'avais conclu relativement à la publication de mes _OEuvres
complètes_. Cet arrangement aurait dû, en effet, assurer la paix de ma
vie; il a néanmoins tourné mal pour moi, bien qu'il ait été heureux
pour les éditeurs auxquels M. Ladvocat, après sa faillite, a laissé
mes OEuvres. En fait de Plutus ou de Pluton (les mythologistes les
confondent), je suis comme Alceste, _je vois toujours la barque
fatale_; ainsi que William Pitt, et c'est mon excuse, je suis un
panier percé; mais je ne fais pas moi-même le trou au panier[257].
[Note 257: Chateaubriand avait cédé au libraire Ladvocat la
propriété de ses oeuvres complètes, moyennant une somme de
sept cent mille francs. «Pendant le reste du jour, dit un de
ses biographes, l'abbé Clergeau, qui fut aussi son aumônier,
l'éditeur refit ses calculs, qui se continuèrent toute la
nuit, restée pour lui sans sommeil. Il s'était trompé! Ce
marché était pour lui un désastre. Dès le matin, il va
trouver M. de Chateaubriand: «Monsieur le vicomte, je suis
perdu.--Comment cela?--Dans le contrat que j'ai passé hier
avec vous, je suis en perte de 200 000 francs.--Vous arrivez
à temps, car j'allais déléguer mes droits pour l'hospice
_Marie-Thérèse_ qu'érige Mme de Chateaubriand.» Le grand
écrivain donna, en effet, à l'hospice _Marie-Thérèse_, une
grande partie des fonds qu'il toucha. La faillite du
libraire Ladvocat lui fit perdre presque entièrement ceux
qu'il s'était réservés pour «assurer la paix de sa vie».]
À la fin de la Préface générale de mes OEuvres, 1826, 1er volume,
j'apostrophe ainsi la France:
«Ô France! _mon cher pays et mon premier amour_, un de vos fils, au
bout de sa carrière, rassemble sous vos yeux les titres qu'il peut
avoir à votre bienveillance. S'il ne peut plus rien pour vous, vous
pouvez tout pour lui, en déclarant que son attachement à votre
religion, à votre roi, à vos libertés, vous fut agréable. Illustre et
belle patrie, je n'aurais désiré un peu de gloire que pour augmenter
la tienne.»
* * * * *
Mme de Chateaubriand, étant malade, fit un voyage dans le midi de la
France, ne s'en trouva pas bien, revint à Lyon, où le docteur Prunelle
la condamna. Je l'allai rejoindre; je la conduisis à Lausanne, où elle
fit mentir M. Prunelle. Je demeurai à Lausanne tour à tour chez M. de
Sivry et chez Mme de Cottens, femme affectueuse, spirituelle et
infortunée. Je vis Mme de Montolieu[258]: elle demeurait retirée sur
une haute colline; elle mourait dans les illusions du roman, comme
Mme de Genlis, sa contemporaine. Gibbon avait composé à ma porte son
Histoire de l'empire romain: «C'est au milieu des débris du Capitole,
écrit-il à Lausanne, le 27 juin 1787, que j'ai formé le projet d'un
ouvrage qui a occupé et amusé près de vingt années de ma vie.» Mme de
Staël avait paru avec Mme Récamier à Lausanne. Toute l'émigration,
tout un monde fini s'était arrêté quelques moments dans cette cité
riante et triste, espèce de fausse ville de Grenade. Mme de Duras en a
retracé le souvenir dans ses _Mémoires_ et ce billet m'y vint
apprendre la nouvelle perte à laquelle j'étais condamné:
[Note 258: Jeanne-Isabelle-Pauline _Polier de Bottens_,
baronne de _Montolieu_, née le 7 mai 1751, à Lausanne, morte
le 29 décembre 1832. Son premier ouvrage, _Caroline de
Lichtfield_ (1786) est aussi le meilleur. C'est un roman
bien composé, qui a de l'intérêt et du charme. Elle a publié
plus de cent volumes, qui sont, pour la plupart, imités ou
traduits assez librement de l'allemand ou de l'anglais.
Celui qui eut le plus de vogue est _Le Robinson suisse_,
traduit de Wyss (1813, 2 vol. in-12), et sa _Continuation_
(1824, 3 volumes in-12).]
«Bex, 13 juillet 1826.
«C'en est fait, monsieur, votre amie[259] n'existe plus; elle a
rendu son âme à Dieu, sans agonie, ce matin à onze heures moins
un quart. Elle s'était encore promenée en voiture hier au soir.
Rien n'annonçait une fin aussi prochaine; que dis-je, nous ne
pensions pas que sa maladie dût se terminer ainsi. M. de
Custine[260], à qui la douleur ne permet pas de vous écrire
lui-même, avait encore été hier matin sur une des montagnes qui
environnent Bex, pour faire venir tous les matins du lait des
montagnes pour la chère malade.
[Note 259: La marquise de Custine.]
[Note 260: Astolphe de Custine, fils de la marquise.]
«Je suis trop accablé de douleur pour pouvoir entrer dans de plus
longs détails. Nous nous disposons pour retourner en France avec
les restes précieux de la meilleure des mères et des amies.
Enguerrand[261] reposera entre ses deux mères.
[Note 261: Louis-Philippe-Enguerrand de Custine, fils unique
de Léontine de Saint-Simon de Courtomer et d'Astolphe de
Custine, mort à l'âge de trois ans, le 2 janvier 1826. Il
est enterré dans la chapelle du château de Fervacques entre
sa mère et sa grand'mère.]
«Nous passerons par Lausanne, où M. de Custine ira vous chercher
aussitôt notre arrivée.
«Recevez, monsieur, l'assurance de l'attachement respectueux avec
lequel je suis, etc.
«BERSTOECHER.[262]»
[Note 262: M. Berstoecher était l'ancien précepteur
d'Astolphe de Custine.]
Cherchez plus haut et plus bas ce que j'ai eu le bonheur et le malheur
de rappeler relativement à la mémoire de Mme de Custine.
Les _Lettres écrites de Lausanne_[263], ouvrage de Mme de Charrière,
rendent bien la scène que j'avais chaque jour sous les yeux, et les
sentiments de grandeur qu'elle inspire: «Je me repose seule, dit la
mère de Cécile, vis-à-vis d'une fenêtre ouverte qui donne sur le lac.
Je vous remercie, montagnes, neige, soleil, de tout le plaisir que
vous me faites. Je vous remercie, auteur de tout ce que je vois,
d'avoir voulu que ces choses fussent si agréables à voir. Beautés
frappantes et aimables de la nature! tous les jours mes yeux vous
admirent, tous les jours vous vous faites sentir à mon coeur.»
[Note 263: _Caliste ou Lettres écrites de Lausanne_, roman
de Mme de Charrière.]
Je commençai à Lausanne, les _Remarques_ sur le premier ouvrage de ma
vie, l'_Essai sur les révolutions anciennes et modernes_. Je voyais de
mes fenêtres les rochers de Meillerie: «Rousseau, écrivais-je dans une
de ces _Remarques_, n'est décidément au-dessus des auteurs de son
temps que dans une soixantaine de lettres de la _Nouvelle Héloïse_,
dans quelques pages de ses _Rêveries_ et de ses _Confessions_. Là,
placé dans la véritable nature de son talent, il arrive à une
éloquence de passion inconnue avant lui. Voltaire et Montesquieu ont
trouvé des modèles de style dans les écrivains du siècle de Louis XIV;
Rousseau, et même un peu Buffon, dans un autre genre, ont créé une
langue qui fut ignorée du grand siècle[264].»
[Note 264: Cette longue note (pages 120-123 de la nouvelle
édition de l'_Essai_, publiée en 1826) est une excellente
page de critique littéraire. Elle mériterait d'être
reproduite en entier. En voici la fin: «Je ne me reproche
point mon enthousiasme pour les ouvrages de Rousseau; je
conserve en partie ma première admiration, et je sais à
présent sur quoi elle est fondée. Mais si j'ai dû admirer
l'_écrivain_, comment ai-je pu excuser l'_homme_? Comment
n'étais-je pas révolté des _Confessions_ sous le rapport des
faits? Eh quoi! Rousseau a cru pouvoir disposer de la
réputation de sa bienfaitrice! Rousseau n'a pas craint de
rendre immortel le déshonneur de Mme de Warens! Que dans
l'exaltation de sa vanité, le citoyen de Genève se soit
considéré comme élevé au-dessus du vulgaire pour publier ses
propres fautes (je modère mes expressions), libre à lui de
préférer le bruit à l'estime. Mais révéler les faiblesses de
la femme qui l'avait nourri dans sa misère, de la femme qui
s'était donnée à lui! mais croire qu'il couvrira cette
odieuse ingratitude par quelques pages d'un talent
inimitable, croire qu'en se prosternant aux pieds de l'idole
qu'il venait de mutiler, il lui rendra ses droits aux
hommages des hommes! c'est joindre le délire de l'orgueil à
une dureté, à une stérilité de coeur dont il y a peu
d'exemples. J'aime mieux supposer, afin de l'excuser, que
Rousseau n'était pas toujours maître de sa tête: mais alors
ce maniaque ne me touche point; je ne saurais m'attendrir
sur les maux imaginaires d'un homme qui se regarde comme
persécuté, lorsque toute la terre est à ses pieds, d'un
homme à qui l'on rend peut-être plus qu'il ne mérite. Pour
que la perte de la raison puisse inspirer une vive pitié, il
faut qu'elle ait été produite par un grand malheur, ou
qu'elle soit le résultat d'une idée fixe, généreuse dans son
principe. Qu'un auteur devienne insensé par les vertiges de
l'amour-propre; que toujours en présence de lui-même, ne se
perdant jamais de vue, sa vanité finisse par faire une plaie
incurable à son cerveau, c'est de toutes les causes de folie
celle que je comprends le moins, et à laquelle je puis le
moins compatir.»]
De retour à Paris, ma vie se trouva occupée entre mon établissement,
rue d'Enfer, mes combats renouvelés à la Chambre des pairs et dans mes
brochures contre les différents projets de lois contraires aux
libertés publiques; entre mes discours et mes écrits en faveur des
Grecs, et mon travail pour mes OEuvres complètes. L'empereur de Russie
mourut[265], et avec lui la seule amitié royale qui me restât. Le duc
de Montmorency était devenu gouverneur du duc de Bordeaux. Il ne jouit
pas longtemps de ce pesant honneur: il expira le vendredi saint 1826,
dans l'église de Saint-Thomas d'Aquin, à l'heure où Jésus expira sur
la croix, il alla à Dieu avec le dernier soupir du Christ[266].
[Note 265: L'empereur Alexandre mourut à Taganrog, le 1er
décembre 1825.]
[Note 266: Voir, à l'Appendice, le nº VIII: _La mort de
Mathieu de Montmorency._]
L'attaque était commencée contre les jésuites; on entendit les
déclamations banales et usées contre cet ordre célèbre, dans lequel,
il faut en convenir, règne quelque chose d'inquiétant, car un
mystérieux nuage couvre toujours les affaires des jésuites.
À propos des jésuites, je reçus cette lettre de M. de Montlosier, et
je lui fis la réponse qu'on lira après cette lettre.
Ne derelinquas amicum antiquum,
Novus enim non erit similis illi. (ECCLES.)
«Mon cher ami, ces paroles ne sont pas seulement d'une haute
antiquité, elles ne sont pas seulement d'une haute sagesse; pour
le chrétien, elles sont sacrées. J'invoque auprès de vous tout ce
qu'elles ont d'autorité. Jamais entre les anciens amis, jamais
entre les bons citoyens, le rapprochement n'a été plus
nécessaire. _Serrer ses rangs_, serrer entre nous tous les liens,
exciter avec émulation tous nos voeux, tous nos efforts, tous nos
sentiments, est un devoir commandé par l'état éminemment
déplorable du roi et de la patrie. En vous adressant ces paroles,
je n'ignore pas qu'elles seront reçues par un coeur que
l'ingratitude et l'injustice ont navré; et cependant je vous les
adresse encore avec confiance, certain que je suis qu'elles se
feront jour à travers toutes les nuées. En ce point délicat, je
ne sais, mon cher ami, si vous serez content de moi; mais, au
milieu de vos tribulations, si par hasard j'ai entendu vous
accuser, je ne me suis point occupé à vous défendre: je n'ai pas
même écouté. Je me suis dit en moi-même: Et quand cela serait? Je
ne sais si Alcibiade n'eut pas un peu trop d'humeur quand il mit
hors de sa propre maison le rhéteur qui ne put lui montrer les
ouvrages d'Homère. Je ne sais si Annibal n'eut pas un peu trop de
violence quand il jeta hors de son siège le sénateur qui parlait
contre son avis. Si j'étais admis à dire ma façon de penser sur
Achille, peut-être ne l'approuverais-je pas de s'être séparé de
l'armée des Grecs pour je ne sais quelle petite fille qui lui fut
enlevée. Après cela, il suffit de prononcer les noms d'Alcibiade,
d'Annibal et d'Achille, pour que toute contention soit finie. Il
en est de même aujourd'hui de l'_iracundus, inexorabilis_
Chateaubriand. Quand on a prononcé son nom, tout est fini. Avec
ce nom, quand je me dis moi-même: _il se plaint_, je sens
s'émouvoir ma tendresse; quand je me dis: _la France lui doit_,
je me sens pénétré de respect. Oui, mon ami, _la France vous
doit_. Il faut qu'elle vous doive encore davantage; elle a
recouvré de vous l'amour de la religion de ses pères: il faut lui
conserver ce bienfait; et pour cela, il faut la préserver de
l'erreur de ses prêtres, préserver ces prêtres eux-mêmes de la
pente funeste où ils se sont placés.
«Mon cher ami, vous et moi n'avons cessé depuis longues années de
combattre. C'est de la prépondérance ecclésiastique se disant
religieuse qu'il nous reste à préserver le roi et l'État. Dans
les anciennes situations, le mal avec ses racines était au dedans
de nous: on pouvait les circonvenir et s'en rendre maître.
Aujourd'hui les rameaux qui nous couvrent au dedans ont leurs
racines au dehors. Des doctrines couvertes du sang de Louis XVI
et de Charles Ier ont consenti à laisser leur place à des
doctrines teintes du sang d'Henri IV et d'Henri III. Ni vous ni
moi ne supporterons sûrement cet état de choses; c'est pour
m'unir à vous, c'est pour recevoir de vous une approbation qui
m'encourage, c'est pour vous offrir comme soldat mon coeur et mes
armes, que je vous écris.
«C'est dans ces sentiments d'admiration pour vous et d'un
véritable dévouement que je vous implore avec tendresse et aussi
avec respect.
«Comte de MONTLOSIER.»
Randanne, 28 novembre 1825.
* * * * *
Paris, ce 3 décembre 1825.
«Votre lettre, mon cher et vieil ami, est très sérieuse, et
pourtant elle m'a fait rire pour ce qui me regarde. Alcibiade,
Annibal, Achille! Ce n'est pas sérieusement que vous me dites
tout cela. Quant à la petite fille du fils de Pélée, si c'est mon
portefeuille dont il s'agit, je vous proteste que je n'ai pas
aimé l'infidèle trois jours, et que je ne l'ai pas regrettée un
quart d'heure. Mon ressentiment, c'est une autre affaire. M. de
Villèle, que j'aimais sincèrement, cordialement, a non seulement
manqué aux devoirs de l'amitié, aux marques publiques
d'attachement que je lui ai données, aux sacrifices que j'avais
faits pour lui, mais encore aux plus simples procédés.
«Le roi n'avait plus besoin de mes services, rien de plus naturel
que de m'éloigner de ses conseils; mais la manière est tout pour
un galant homme, et comme je n'avais pas volé la montre du roi
sur sa cheminée, je ne devais pas être _chassé_ comme je l'ai
été. J'avais fait seul la guerre d'Espagne et maintenu l'Europe
en paix pendant cette période dangereuse; j'avais par ce seul
fait donné une armée à la légitimité, et, de tous les ministres
de la Restauration, j'ai été le seul jeté hors de ma place sans
aucune marque de souvenir de la couronne, comme si j'avais trahi
le prince et la patrie. M. de Villèle a cru que j'accepterais ce
traitement, il s'est trompé. J'ai été ami sincère, je resterai
ennemi irréconciliable. Je suis malheureusement né: les blessures
qu'on me fait ne se ferment jamais.
«Mais en voilà trop sur moi: parlons de quelque chose plus
important. J'ai peur de ne pas m'entendre avec vous sur des
objets graves, et j'en serais désolé! Je veux la charte, toute la
charte, les libertés publiques dans toute leur étendue. Les
voulez-vous?
«Je veux la religion comme vous; je hais comme vous la
congrégation et ces associations d'hypocrites qui transforment
mes domestiques en espions, et qui ne cherchent à l'autel que le
pouvoir. Mais je pense que le clergé, débarrassé de ces plantes
parasites, peut très bien entrer dans un régime constitutionnel,
et devenir même le soutien de nos institutions nouvelles. Ne
voulez-vous pas trop le séparer de l'ordre politique? Ici je vous
donne une preuve de mon extrême impartialité. Le clergé, qui,
j'ose le dire, me doit tant, ne m'aime point, ne m'a jamais
défendu ni rendu aucun service. Mais qu'importe? Il s'agit d'être
juste et de voir ce qui convient à la religion et à la monarchie.
«Je n'ai pas, mon vieil ami, douté de votre courage; vous ferez,
j'en suis convaincu, tout ce qui vous paraîtra utile, et votre
talent vous garantit le triomphe. J'attends vos nouvelles
communications, et j'embrasse de tout mon coeur mon fidèle
compagnon d'exil.
«CHATEAUBRIAND.»
* * * * *
Je repris ma polémique. J'avais chaque jour des escarmouches et des
affaires d'avant-garde avec les soldats de la domesticité
ministérielle; ils ne se servaient pas toujours d'une belle épée. Dans
les deux premiers siècles de Rome, on punissait les cavaliers qui
allaient mal à la charge, soit qu'ils fussent trop gros ou pas assez
braves, en les condamnant à subir une saignée: je me chargeais du
châtiment.
«L'univers change autour de nous, disais-je: de nouveaux peuples
paraissent sur la scène du monde; d'anciens peuples ressuscitent au
milieu des ruines; des découvertes étonnantes annoncent une révolution
prochaine dans les arts de la paix et de la guerre: religion,
politique, moeurs, tout prend un autre caractère. Nous apercevons-nous
de ce mouvement? Marchons-nous avec la société? Suivons-nous le cours
du temps? Nous préparons-nous à garder notre rang dans la civilisation
transformée ou croissante? Non: les hommes qui nous conduisent sont
aussi étrangers à l'état des choses de l'Europe que s'ils
appartenaient à ces peuples dernièrement découverts dans l'intérieur
de l'Afrique. Que savent-ils donc? La bourse! et encore ils la savent
mal. Sommes-nous condamnés à porter le poids de l'obscurité pour nous
punir d'avoir subi le joug de la gloire[267]?»
[Note 267: Article du 8 août 1825, sur la Conversion des
rentes. _OEuvres complètes_, tome XXVI, p. 411.]
La transaction relative à Saint-Domingue me fournit l'occasion de
développer quelques point de notre droit public, auquel personne ne
songeait.
Arrivé à de hautes considérations et annonçant la transformation du
monde, je répondais à des opposants qui m'avaient dit: «Quoi! nous
pourrions être _républicains un jour? radotage! Qui est-ce qui rêve
aujourd'hui la République? etc., etc._
«Attaché à l'ordre monarchique par raison, répliquais-je, je regarde
la monarchie constitutionnelle comme le meilleur gouvernement possible
à cette époque de la société.
«Mais si l'on veut tout réduire aux intérêts personnels, si l'on
suppose que pour moi-même je croirais avoir tout à craindre dans un
état républicain, on est dans l'erreur.
«Me traiterait-il plus mal que ne m'a traité la monarchie? Deux ou
trois fois dépouillé pour elle ou par elle, l'Empire, qui aurait tout
fait pour moi si je l'avais voulu, m'a-t-il plus rudement renié? J'ai
en horreur la servitude; la liberté plaît à mon indépendance
naturelle; je préfère cette liberté dans l'ordre monarchique, mais je
la conçois dans l'ordre populaire. Qui a moins à craindre de l'avenir
que moi? J'ai ce qu'aucune révolution ne peut me ravir: sans place,
sans honneurs, sans fortune, tout gouvernement qui ne serait pas assez
stupide pour dédaigner l'opinion serait obligé de me compter pour
quelque chose. Les gouvernements populaires surtout se composent des
existences individuelles, et se font une valeur générale des valeurs
particulières de chaque citoyen. Je serai toujours sûr de l'estime
publique, parce que je ne ferai jamais rien pour la perdre, et je
trouverais peut-être plus de justice parmi mes ennemis que chez mes
prétendus amis.
«Ainsi, de compte fait, je serais sans frayeur des républiques, comme
sans antipathie contre leur liberté: je ne suis pas roi; je n'attends
point de couronne; ce n'est pas ma cause que je plaide.
«J'ai dit sous un autre ministère et à propos de ce ministère: qu'un
matin on se mettrait à la fenêtre pour voir passer la monarchie.
«Je dis aux ministres actuels: «En continuant de marcher comme vous
marchez, toute la révolution pourrait se réduire, dans un temps donné,
_à une nouvelle édition de la Charte dans laquelle on se contenterait
de changer seulement deux ou trois mots_[268].»
[Note 268: Article du 24 octobre 1825, sur le discours
d'adieu du président des États-Unis au général La
Fayette.--Tome XXVI, p. 490.]
J'ai souligné ces dernières phrases pour arrêter les yeux du lecteur
sur cette frappante prédiction. Aujourd'hui même que les opinions s'en
vont à vau de route, que chaque homme dit à tort et à travers ce qui
lui passe dans la cervelle, ces idées républicaines exprimées par un
royaliste pendant la restauration sont encore hardies. En fait
d'avenir, les prétendus esprits progressifs n'ont l'initiative sur
rien.
Mes derniers articles ranimèrent jusqu'à M. de Lafayette qui, pour
tout compliment, me fit passer une feuille de laurier. L'effet de mes
opinions, à la grande surprise de ceux qui n'y avaient pas cru, se fit
sentir depuis les libraires qui vinrent en députation chez moi,
jusqu'aux hommes parlementaires les moins rapprochés d'abord de ma
politique. La lettre donnée ci-dessous, en preuve de ce que j'avance,
cause une sorte d'étonnement par la signature. Il ne faut faire
attention qu'à la signification de cette lettre, au changement survenu
dans les idées et dans la position de celui qui l'écrit et de celui
qui la reçoit: quant au libellé, je suis _Bossuet_ et _Montesquieu_,
cela va sans dire; nous autres auteurs, c'est notre pain quotidien, de
même que les ministres sont toujours Sully et Colbert.
«Monsieur le vicomte,
«Permettez que je m'associe à l'admiration universelle: j'éprouve
depuis trop longtemps ce sentiment pour résister au besoin de
vous l'exprimer.
«Vous réunissez la hauteur de Bossuet à la profondeur de
Montesquieu: vous avez retrouvé leur plume et leur génie. Vos
articles sont de grands enseignements pour tous les hommes
d'État.
«Dans le nouveau genre de guerre que vous avez créé, vous
rappelez la main puissante de celui qui, dans d'autres combats, a
aussi rempli le monde de sa gloire. Puissent vos succès être plus
durables: ils intéressent la patrie et l'humanité.
«Tous ceux qui, comme moi, professent les principes de la
monarchie constitutionnelle, sont fiers de trouver en vous leur
plus noble interprète.
«Agréez, monsieur le vicomte, une nouvelle assurance de ma haute
considération,
«HORACE SÉBASTIANI.
«Dimanche, 30 octobre.[269]»
[Note 269: 30 octobre 1825.]
Ainsi tombaient à mes pieds amis, ennemis, adversaires, au moment de
la victoire. Tous les pusillanimes et les ambitieux qui m'avaient cru
perdu commençaient à me voir sortir radieux des tourbillons de
poussière de la lice: c'était ma seconde guerre d'Espagne; je
triomphais de tous les partis intérieurs comme j'avais triomphé au
dehors des ennemis de la France. Il m'avait fallu payer de ma
personne, de même qu'avec mes dépêches j'avais paralysé et rendu
vaines les dépêches de M. de Metternich et de M. Canning.
* * * * *
Le général Foy et le député Manuel[270] moururent et enlevèrent à
l'opposition de gauche ses premiers orateurs. M. de Serre[271] et
Camille Jordan descendirent également dans la tombe. Jusque dans le
fauteuil de l'Académie, je fus obligé de défendre la liberté de la
presse contre les larmoyantes supplications de M. de Lally-Tolendal[272].
La loi sur la police de la presse, que l'on appela la _loi de justice
et d'amour_,[273] dut principalement sa chute à mes attaques. Mon
_Opinion_ sur le projet de cette loi est un travail historiquement
curieux;[274] j'en reçus des compliments parmi lesquels deux noms sont
singuliers à rappeler.
[Note 270: Le général Foy mourut le 28 novembre 1825, et
Manuel le 20 août 1827.]
[Note 271: M. de Serre mourut à Castellamare (Italie) le 21
juillet 1824. Camille Jordan était mort le 19 mai 1821.]
[Note 272: Le 29 décembre 1826, M. de Peyronnet avait, au
nom du gouvernement, déposé sur le bureau de la Chambre des
députés un projet de loi sur la presse, qui souleva,
immédiatement une très vive opposition. Dès le 11 janvier
1827, Charles Lacretelle proposa à ses confrères de
l'Académie française de délibérer sur les moyens de faire
parvenir au roi l'expression de leurs inquiétudes et de leur
douleur. Le 16 janvier, il soumit à l'Académie la
proposition d'une supplique au roi. La discussion s'ouvrit
alors sur l'opportunité et la légalité de cette démarche.
Fortement soutenu par MM. Lemercier, de Tracy, Villemain,
Michaud, Andrieux, de Ségur, Brifaut et Raynouard, le projet
d'adresse fut combattu par MM. Auger, Cuvier et Roger. M. de
Lally-Tolendal demanda s'il était raisonnable d'espérer
qu'on serait écouté: «Pourquoi faire une demande qui devait
demeurer sans succès?» Chateaubriand répondit que la
conscience ne se déterminait point par les chances plus on
moins probables d'un résultat utile. «On risque tous les
jours, dit-il, sa fortune et sa vie sans espoir de succès,
et l'on fait bien: on remplit un devoir dont le résultat est
au moins l'estime publique.» On alla aux voix. Sur
vingt-neuf académiciens présents, dix-huit se prononcèrent
pour le projet de supplique. La rédaction en fut confiée à
MM. Lacretelle, Chateaubriand, Villemain. Le directeur, M.
de Laplace, chargé de présenter la supplique, demanda à être
reçu par le roi, mais l'audience ne fut pas accordée.
«L'Académie, dit le _Moniteur_ du 27 janvier, a décidé que
la supplique qu'elle avait votée, et dont elle avait ordonné
la transcription sur les registres, ne serait point
publiée.» _Histoire de l'Académie française_, par _Paul
Mesnard_, p. 305.]
[Note 273: Un article, sorti du ministère de la justice et
publié dans le _Moniteur_ du 5 janvier 1827, contenait ce
passage: «Le discours de M. le garde des sceaux, pour
exposer les motifs de la loi sur la liberté de la presse,
avait rassuré tous les vrais amis de cette liberté. Si
quelque chose vient encore effrayer les esprits, ce sont ces
articles violents et calomniateurs qui, prévenant le débat,
remplacent le calme des discussions par l'impétuosité des
injures et demandent, dans leur dérisoire impartialité, que
l'on forge des armes pour l'attaque et des chaînes pour la
défense. La loi présentée veut être une _loi de justice et
d'amour_.» Cette expression, singulièrement maladroite et
fâcheuse, revint ricocher contre la loi, et lui fut
désormais appliquée, comme un sobriquet à la fois odieux et
ridicule.]
[Note 274: _Opinion sur le projet de loi relatif à la police
de la presse._--1827, in-8{o} de 104 pages. Ce discours ne
fut pas prononcé, le projet de loi ayant été retiré par le
gouvernement.--Les articles, brochures et discours de
Chateaubriand en faveur de la liberté de la presse, au cours
des deux années 1827 et 1828, remplissent un volume entier,
le tome XXVII des _OEuvres complètes_.]
«Monsieur le vicomte,
«Je suis sensible aux remercîments que vous voulez bien
m'adresser. Vous appelez obligeance ce que je regardais comme une
dette, et j'ai été heureux de la payer à l'éloquent écrivain.
Tous les vrais amis des lettres s'associent à votre triomphe et
doivent se regarder comme solidaires de votre succès. De loin
comme de près, j'y contribuerai de tout mon pouvoir, s'il est
possible que vous ayez besoin d'efforts aussi faibles que les
miens.
«Dans un siècle éclairé comme le nôtre, le génie est la seule
puissance qui soit au-dessus des coups de la disgrâce; c'est à
vous, monsieur, qu'il appartenait d'en fournir la preuve vivante
à ceux qui s'en réjouissent comme à ceux qui ont le malheur de
s'en affliger.
«J'ai l'honneur d'être, avec la considération la plus distinguée,
votre, etc., etc.
«ÉTIENNE.»
«Paris, ce 5 avril 1826.
* * * * *
«J'ai bien tardé, monsieur, à vous rendre grâce de votre
admirable discours. Une fluxion sur les yeux, des travaux pour la
Chambre, et plus encore les épouvantables séances de cette
Chambre, me serviront d'excuse. Vous savez d'ailleurs combien mon
esprit et mon âme s'associent à tout ce que vous dites et
sympathisent avec tout le bien que vous essayez de faire à notre
malheureux pays. Je suis heureux de réunir mes faibles efforts à
votre puissante influence, et le délire d'un ministère qui
tourmente la France et voudrait la dégrader, tout en m'inquiétant
sur ses résultats prochains, me donne l'assurance consolante
qu'un tel état de choses ne peut se prolonger. Vous aurez
puissamment contribué à y mettre un terme, et si je mérite un
jour qu'on place mon nom bien après le vôtre dans la lutte qu'il
faut soutenir contre tant de folie et de crime, je m'estimerai
bien récompensé.
«Agréez, monsieur, l'hommage d'une admiration sincère, d'une
estime profonde et de la plus haute considération.
«BENJAMIN CONSTANT.
«Paris, ce 21 mai 1827.»
[Illustration: Le Général Foy.]
C'est au moment dont je parle que j'arrivai au plus haut point de mon
importance politique. Par la guerre d'Espagne j'avais dominé l'Europe;
mais une opposition violente me combattait en France: après ma chute,
je devins à l'intérieur le dominateur avoué de l'opinion. Ceux qui
m'avaient accusé d'avoir commis une faute irréparable en reprenant la
plume étaient obligés de reconnaître que je m'étais formé un empire
plus puissant que le premier. La jeune France était passée tout
entière de mon côté et ne m'a pas quitté depuis. Dans plusieurs
classes industrielles, les ouvriers étaient à mes ordres, et je ne
pouvais plus faire un pas dans les rues sans être entouré. D'où me
venait cette popularité? de ce que j'avais connu le véritable esprit
de la France. J'étais parti pour le combat avec un seul journal, et
j'étais devenu le maître de tous les autres. Mon audace me venait de
mon indifférence: comme il m'aurait été parfaitement égal d'échouer,
j'allais au succès sans m'embarrasser de la chute. Il ne m'est resté
que cette satisfaction de moi-même, car que fait aujourd'hui à
personne une popularité passée et qui s'est justement effacée du
souvenir de tous?
La fête du roi[275] étant survenue, j'en profitai pour faire éclater
une loyauté que mes opinions libérales n'ont jamais altérée. Je fis
paraître cet article:
[Note 275: La fête du roi se célébrait le 4 novembre, le
jour de la Saint-Charles.]
«Encore une trêve du roi!
«Paix aujourd'hui aux ministres!
«Gloire, honneur, longue félicité et longue vie à Charles X! c'est la
Saint-Charles!
«C'est à nous surtout, vieux compagnons d'exil de notre monarque,
qu'il faut demander l'histoire de Charles X.
«Vous autres, Français, qui n'avez point été forcés de quitter votre
patrie, vous qui n'avez reçu un Français de plus que pour vous
soustraire au despotisme impérial et au joug de l'étranger, habitants
de la grande et bonne ville, vous n'avez vu que le prince heureux:
quand vous vous pressiez autour de lui, le 12 avril 1814; quand vous
touchiez en pleurant d'attendrissement des mains sacrées, quand vous
retrouviez sur un front ennobli par l'âge et le malheur toutes les
grâces de la jeunesse, comme on voit la beauté à travers un voile,
vous n'aperceviez que la vertu triomphante, et vous conduisiez le fils
des rois à la couche royale de ses pères.
«Mais nous, nous l'avons vu dormir sur la terre, comme nous sans
asile, comme nous proscrit et dépouillé. Eh bien, cette bonté qui vous
charme était la même; il portait le malheur comme il porte aujourd'hui
la couronne, sans trouver le fardeau trop pesant, avec cette bénignité
chrétienne qui tempérait l'éclat de son infortune, comme elle adoucit
l'éclat de sa prospérité.
«Les bienfaits de Charles X s'accroissent de tous les bienfaits dont
nous ont comblés ses aïeux: la fête d'un roi très chrétien est pour
les Français la fête de la reconnaissance: livrons-nous donc aux
transports de gratitude qu'elle doit nous inspirer. Ne laissons
pénétrer dans notre âme rien qui puisse un moment rendre notre joie
moins pure! Malheur aux hommes.....! Nous allions violer la trêve!
Vive le roi![276]»
[Note 276: Article du 3 novembre 1825.--Tome XXVI, p. 501.]
Mes yeux se sont remplis de larmes en copiant cette page de ma
polémique, et je n'ai plus le courage d'en continuer les extraits. Oh!
mon roi! vous que j'avais vu sur la terre étrangère, je vous ai revu
sur cette même terre où vous alliez mourir! Quand je combattais avec
tant d'ardeur pour vous arracher à des mains qui commençaient à vous
perdre, jugez, par les paroles que je viens de transcrire, si j'étais
votre ennemi, ou bien le plus tendre et le plus sincère de vos
serviteurs! Hélas! je vous parle et vous ne m'entendez plus[277].
[Note 277: «Cette apostrophe pleine de tristesse et de
sanglots, dit ici M. de Marcellus (_Chateaubriand et son
temps_, p. 307), appelle dans nos yeux les larmes qui
mouillaient les joues de l'auteur en l'écrivant; et plus
d'une fois j'ai surpris pleurant tout seul M. de
Chateaubriand qui ne pleurait devant personne.»]
Le projet de loi sur la police de la presse ayant été retiré, Paris
illumina[278]. Je fus frappé de cette manifestation publique,
pronostic mauvais pour la monarchie: l'opposition avait passé dans le
peuple, et le peuple, par son caractère, transforme l'opposition en
révolution.
[Note 278: Adoptée par la Chambre des députés, le 12 mars
1827, par 233 voix contre 134, la loi sur la presse avait
été portée à la Chambre des pairs, qui nomma une commission
nettement hostile. Le 17 avril le gouvernement retira le
projet. Dans la soirée, on donna un charivari à M. de
Villèle aux cris de _Vive le Roi! Vivent les pairs! À bas
les ministres! À bas les jésuites!_ Une démonstration
analogue eut lieu sous les fenêtres de la duchesse de Berry.
Le 18, Paris illumina, une foule immense envahit les rues et
les places, mêlant à ses cris de joie des cris de haine
contre les jésuites et contre les ministres. Le 19, ces
manifestations prirent un caractère plus sérieux. Il y eut
des promenades d'étudiants portant des drapeaux; les
ouvriers imprimeurs parcoururent la ville en célébrant la
victoire remportée sur le gouvernement; les chiffonniers, à
qui l'on avait persuadé que la nouvelle loi tuerait leur
industrie, firent aussi leur démonstration, ce qui leur
valut de recevoir une belle _Épître_ de M. Viennet.]
La haine contre M. de Villèle allait croissant; les royalistes, comme
au temps du _Conservateur_, étaient redevenus, derrière moi,
constitutionnels: M. Michaud[279] m'écrivait:
[Note 279: Joseph _Michaud_, directeur de la _Quotidienne_.
Voir, au tome II, la note 1 de la page 367.]
«Mon honorable maître,
«J'ai fait imprimer hier l'annonce de votre ouvrage sur la
censure; mais l'article, composé de deux lignes, a été rayé par
MM. les censeurs. M. Capefigue[280] vous expliquera pourquoi nous
n'avons pas mis de blancs ou de noirs.
[Note 280: Jean-Baptiste-Honoré-Raymond _Capefigue_
(1802-1872), publiciste et historien. Il a publié, sur
l'histoire de France, plus de cent volumes, qui, pour avoir
été hâtivement composés, n'en ont pas moins une très réelle
valeur. Ses meilleurs ouvrages sont: _l'Europe pendant le
Consulat et l'Empire de Napoléon_ (10 vol. in-8{o}) et
l'_Histoire de la Restauration_ (10 vol. in-8{o}). Il était,
en 1827, un des rédacteurs de la _Quotidienne_.]
«Si Dieu ne vient à notre secours, tout est perdu; la royauté est
comme la malheureuse Jérusalem entre les mains des Turcs, à peine
ses enfants peuvent-ils en approcher; à quelle cause nous
sommes-nous donc sacrifiés!
«MICHAUD.»
L'opposition avait enfin donné de l'irascibilité au tempérament froid
de M. de Villèle, et rendu despotique l'esprit malfaisant de M. de
Corbière. Celui-ci avait destitué le duc de Liancourt[281] de dix-sept
places gratuites. Le duc de Liancourt n'était pas un saint, mais on
trouvait en lui un homme bienfaisant, à qui la philanthropie avait
décerné le titre de vénérable; par le bénéfice du temps, de vieux
révolutionnaires ne marchent plus qu'avec une épithète comme les dieux
d'Homère: c'est toujours le respectable M. tel, c'est toujours
l'inflexible citoyen tel, qui, comme Achille, n'a jamais mangé de
_bouillie_ (a-chylos). À l'occasion du scandale arrivé au convoi de M.
de Liancourt, M. de Sémonville[282] nous dit, à la Chambre des pairs:
«Soyez tranquilles, messieurs, cela n'arrivera plus; je vous conduirai
moi-même au cimetière.»
[Note 281: François-Alexandre-Frédéric de _La
Rochefoucauld_, duc de _Liancourt_ (1747-1827), député à
l'Assemblée constituante de 1789, représentant à la Chambre
des Cent-Jours, pair de France. À la tête d'un très grand
nombre d'oeuvres charitables, fondateur de la première
caisse d'épargne de France, l'un des principaux propagateurs
de l'enseignement mutuel, il jouissait d'une extrême
popularité. Il mourut le 27 mars 1827, et ses funérailles
coïncidèrent avec l'agitation qui s'était produite à
l'occasion de la loi sur la presse. Elles furent marquées
par de pénibles incidents. Les élèves de l'École des arts et
métiers de Châlons ayant voulu, malgré la défense du
commissaire de police, porter eux-mêmes le cercueil et
s'opposer à ce qu'il fût déposé sur le char, au sortir de
l'église de l'Assomption, une lutte s'engagea entre eux et
les soldats de l'escorte d'honneur envoyée aux obsèques du
duc qui, comme officier général, avait droit à un bataillon.
Au milieu de la bagarre, le cercueil tomba dans la boue, et
les insignes de la pairie qui le décoraient furent foulés
aux pieds.]
[Note 282: Le marquis de Semonville, grand référendaire de
la Chambre des pairs. Il conserva ces fonctions jusqu'au 31
septembre 1834 et fut alors remplacé par le duc Decazes.]
Le roi, au mois d'avril 1827, voulut passer la revue de la garde
nationale[283] au Champ de Mars. Deux jours avant cette fatale revue,
poussé par mon zèle et ne demandant qu'à mettre bas les armes,
j'adressai à Charles X une lettre qui lui fut remise par M. de Blacas
et dont il m'accusa réception par ce billet:
[Note 283: Elle eut lieu le 29 avril 1827.]
«Je n'ai pas perdu un seul instant, monsieur le vicomte, pour
remettre au roi la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'adresser pour Sa Majesté; et si elle daigne me charger d'une
réponse, je ne mettrai pas moins d'empressement à vous la faire
parvenir.
«Recevez, monsieur le vicomte, mes compliments les plus sincères.
«BLACAS D'AULPS.»
«Ce 27 avril 1827, à 1 heure après midi.
* * * * *