[Note 244: Ce livre a été écrit en 1839.]
Je réunis autour de moi mes anciens adversaires. -- Mon public
est changé. -- Extrait de ma polémique après ma chute. -- Séjour
à Lausanne. -- Retour à Paris. -- Les Jésuites. -- Lettre de M.
de Montlosier et ma réponse. -- Suite de ma polémique. -- Lettre
du général Sébastiani. -- Mort du général Foy. -- La loi de
Justice et d'Amour. -- Lettre de M. Étienne. -- Lettre de M.
Benjamin Constant. -- J'atteins au plus haut point de mon
importance politique. -- Article sur la fête du roi. -- Retrait
de la loi sur la police de la presse. -- Paris illuminé. --
Billet de M. Michaud. -- Irritation de M. de Villèle. -- Charles
X veut passer la revue de la garde nationale au Champ de Mars. --
Je lui écris: ma lettre. -- La revue. -- Licenciement de la garde
nationale. -- La Chambre élective est dissoute. -- La nouvelle
Chambre. -- Refus de concours. -- Chute du ministère Villèle. --
Je contribue à former le nouveau ministère et j'accepte
l'ambassade de Rome. -- Examen d'un reproche.
Paris avait vu ses dernières fêtes: l'époque d'indulgence, de
réconciliation, de faveur, était passée: la triste vérité restait
seule devant nous.
Lorsque, en 1820, la censure mit fin au _Conservateur_, je ne
m'attendais guère à recommencer quatre ans après la même polémique
sous une autre forme et par le moyen d'une autre presse. Les hommes
qui combattaient avec moi dans le _Conservateur_ réclamaient comme moi
la liberté de penser et d'écrire; ils étaient dans l'opposition comme
moi, dans la disgrâce comme moi, et ils se disaient mes amis. Arrivés
au pouvoir en 1820, encore plus par mes travaux que par les leurs, ils
se tournèrent contre la liberté de la presse: de persécutés ils
devinrent persécuteurs; ils cessèrent d'être et de se dire mes amis;
ils soutinrent que la licence de la presse n'avait commencé que le 6
de juin 1824, jour de mon renvoi du ministère; leur mémoire était
courte: s'ils avaient relu les opinions qu'ils prononcèrent, les
articles qu'ils écrivirent contre un autre ministère et pour la
liberté de la presse, ils auraient été obligés de convenir qu'ils
étaient au moins en 1818 ou 1819 les sous-chefs de la licence.
D'un autre côté, mes anciens adversaires se rapprochèrent de moi.
J'essayai de rattacher les partisans de l'indépendance à la royauté
légitime, avec plus de fruit que je ne ralliai à la Charte les
serviteurs du trône et de l'autel. Mon public avait changé. J'étais
obligé d'avertir le gouvernement des dangers de l'absolutisme, après
l'avoir prémuni contre l'entraînement populaire. Accoutumé à respecter
mes lecteurs, je ne leur livrais pas une ligne que je ne l'eusse
écrite avec tout le soin dont j'étais capable: tel de ces opuscules
d'un jour m'a coûté plus de peine, proportion gardée, que les plus
longs ouvrages sortis de ma plume. Ma vie était incroyablement
remplie. L'honneur et mon pays me rappelèrent sur le champ de
bataille. J'étais arrivé à l'âge où les hommes ont besoin de repos;
mais si j'avais jugé de mes années par la haine toujours croissante
que m'inspiraient l'oppression et la bassesse, j'aurais pu me croire
rajeuni.
Je réunis autour de moi une société d'écrivains pour donner de
l'ensemble à mes combats. Il y avait parmi eux des pairs, des députés,
des magistrats, de jeunes auteurs commençant leur carrière. Arrivèrent
chez moi MM. de Montalivet[245], Salvandy[246], Duvergier de
Hauranne[247], bien d'autres qui furent mes écoliers et qui débitent
aujourd'hui, comme choses nouvelles sur la monarchie représentative,
des choses que je leur ai apprises et qui sont à toutes les pages de
mes écrits. M. de Montalivet est devenu ministre de l'intérieur et
favori de Philippe; les hommes qui aiment à suivre les variations
d'une destinée trouveront ce billet assez curieux:
[Note 245: Marthe-Camille Bachasson, comte de _Montalivet_
(1801-1880). Il hérita du titre de pair à la suite de la
mort de son père (22 janvier 1823) et de celle de son frère
aîné (12 octobre 1823), mais il ne fut admis à siéger à la
Chambre haute que le 12 mai 1826, en raison de son âge. Dès
la première année de son admission, il se montra le
défenseur des idées constitutionnelles, et fit paraître
(1827) une brochure intitulée: _Un jeune pair de France aux
Français de son âge._ Plusieurs fois ministre de 1830 à
1839, il se consacra tout entier, à dater de 1839, à ses
fonctions d'intendant général de la liste civile, qu'il
occupa jusqu'au 24 février 1848. Élu sénateur inamovible le
14 février 1879, il mourut le 4 janvier 1880.]
[Note 246: Narcisse-Achille, comte de Salvandy (1795-1856).
Il publia de 1824 à 1827 un grand nombre de brochures
politiques et fut, à la même époque, l'un des principaux
rédacteurs du _Journal des Débats_. On l'appelait _le clair
de lune de Chateaubriand_, dont il imitait le style, non
sans succès; il arriva même parfois qu'on attribua au grand
écrivain quelques-uns de ses articles. En 1835, il fut élu
membre de l'Académie française. Deux fois ministre de
l'instruction publique, d'avril 1837 à mars 1839, dans le
cabinet Molé, et, de février 1845 à février 1848, dans le
ministère Guizot, il signala son passage au pouvoir par de
sages et libérales réformes et par son amour éclairé des
lettres.]
[Note 247: Prosper-Léon _Duvergier de Hauranne_ (1798-1881).
Il prit, dans les dernières années de la Restauration, une
part très active à la rédaction du journal le Globe. Député
de 1831 à 1848, il joua, dans les chambres de la monarchie
de Juillet, un rôle considérable, sans jamais être ministre,
si ce n'est pendant quelques heures, le 23 février 1848.
Représentant du peuple à l'Assemblée constituante de 1848 et
à l'Assemblée législative de 1849, il s'y fit le champion
des idées les plus conservatrices. Sous l'Empire, il se
consacra tout entier à écrire une _Histoire du gouvernement
parlementaire en France_, qui ne forme pas moins de dix
volumes et qui lui valut d'être nommé, le 19 mai 1870,
membre de l'Académie française.]
«Monsieur le vicomte,
«J'ai l'honneur de vous envoyer le relevé des erreurs que j'avais
trouvées dans le tableau de jugements en Cour royale qui vous a
été communiqué. Je les ai vérifiées encore, et je crois pouvoir
répondre de l'exactitude de la liste ci-jointe.
«Daignez, monsieur le vicomte, agréer l'hommage du profond
respect avec lequel j'ai l'honneur d'être,
«Votre bien dévoué collègue et sincère admirateur,
«MONTALIVET.»
Cela n'a pas empêché mon _respectueux collègue et sincère admirateur_,
M. le comte de Montalivet, en son temps si grand partisan de la
liberté de la presse, de m'avoir fait entrer comme fauteur de cette
liberté dans la geôle de M. Gisquet[248].
[Note 248: Henri-Joseph _Gisquet_ (1792-1866). Il remplit
les fonctions de préfet de police du 14 octobre 1831 au 6
septembre 1836, et c'est sous son administration que
Chateaubriand, comme nous le verrons plus tard, fut
emprisonné, au mois de juin 1832. Malheureusement pour M.
Gisquet, son nom s'est trouvé mêlé à d'autres affaires bien
autrement fâcheuses. Il avait été, sous la Restauration,
l'un des chefs de la maison Périer. Après 1830, au milieu
des menaces et des préparatifs de guerre européenne, il fut
chargé par le gouvernement de l'achat de 300 000 fusils, et
parvint à négocier l'acquisition de 566 000 armes de
provenance anglaise. La presse de l'opposition dirigea à ce
propos contre le commissionnaires et les ministres,
particulièrement M. Casimir Périer et le maréchal Soult, de
graves accusations. La _Tribune_ et la _Révolution_ furent
saisies et comparurent en cour d'assises, le 29 octobre
1831. Il fut établi aux débats que M. Gisquet, associé de la
maison Périer, avait traité l'affaire pour son propre
compte, avait payé très cher des fusils défectueux, et
qu'une partie de ces armes, refusée sous le ministère
Gérard, avait été acceptée sous le ministère Soult. Jusqu'en
1848, les «fusils Gisquet» furent une arme entre les mains
de l'opposition.--À la fin de 1838, de vagues rumeurs
accusèrent l'ex-préfet de police, devenu conseiller d'État
et député de Saint-Denis, de concussions auxquelles il
aurait mêlé sa maîtresse et sa famille. Le _Messager_, qui
s'en fit l'écho, fut poursuivi en diffamation par M. Gisquet
et condamné au _minimum_ de la peine (500 francs d'amende),
après des paroles de l'avocat du roi, M. Plougoulm, qui
faisaient pressentir les rigueurs du pouvoir contre le
plaignant (28 décembre). En effet, M. Gisquet fut destitué
le lendemain de ses fonctions de conseiller d'État. À la fin
de la session il ne se représenta pas à la députation. Il ne
devait plus reparaître sur la scène politique.]
De ma nouvelle polémique qui dura cinq ans[249], mais qui finit par
triompher, un abrégé fera connaître la force des idées contre les
faits appuyés même du pouvoir. Je fus renversé le 6 juin 1824; le 21
j'étais descendu dans l'arène; j'y restai jusqu'au 18 décembre
1826[250]: j'y entrai seul, dépouillé et nu, et j'en sortis
victorieux. C'est de l'histoire que je fais ici en faisant l'extrait
des arguments que j'employai.
[Note 249: Au jugement de Sainte-Beuve, ses articles de
cette époque sont les meilleurs qu'il ait écrits, et on y
doit voir le chef-d'oeuvre de la polémique au XIXe siècle.
«Autant M. de Chateaubriand, dit Cormenin (_Livre des
Orateurs_, I, 127), est gracieux, coloré, sublime, inventif
dans ses poèmes d'_Atala_, de _René_ et des _Martyrs_,
autant il est correct, grammatical et sévère dans la forme
de sa polémique. Ici, point de phrases à effet, point de
contours saillants, point de mouvements accidentés, point de
véhémence. C'est une discussion sage et tempérée. Chose
remarquable! don singulier de l'appropriation! Ce poète vous
expliquera mieux que beaucoup de financiers le jeu des
rentes et de l'amortissement. Cet homme d'imagination
entrera plus avant qu'un jurisconsulte dans l'esprit et les
détails d'une loi civile. Quelquefois, en grand écrivain, il
relève la vulgarité de l'idée par la hardiesse du mot.
Quelquefois, il vous ramène des hauteurs du débat, par la
familiarité de l'expression. Ou bien, il entrecoupe le cours
uni de la narration par une image éblouissante, par une
allusion historique, par un tour inattendu, par un trait,
par une date, par un mot tel que Chateaubriand sait les
dire.»]
[Note 250: Les articles de Chateaubriand, du 21 juin 1824 au
18 décembre 1826, parurent dans le _Journal des Débats_.]
* * * * *