«Saint-Pétersbourg, le 4 juillet 1824.
«Le courrier russe arrivé avant-hier m'a remis votre petite
lettre du 16; elle devient pour moi une des plus précieuses de
toutes celles que j'ai eu le bonheur de recevoir de vous; je la
conserve comme un titre dont je m'honore, et j'ai la ferme
espérance et l'intime conviction que bientôt je pourrai vous le
présenter dans des circonstances moins tristes. J'imiterai,
monsieur le vicomte, l'exemple que vous me donnez, et ne me
permettrai aucune réflexion sur l'événement qui vient de rompre
d'une manière si brusque et si peu attendue les rapports que le
service établissait entre vous et moi; la nature même de ces
rapports, la confiance dont vous m'honoriez, enfin des
considérations bien plus graves, puisqu'elles ne sont pas
exclusivement personnelles, vous expliqueront assez les motifs et
toute l'étendue de mes regrets. Ce qui vient de se passer reste
encore pour moi entièrement inexplicable; j'en ignore absolument
les causes, mais j'en vois les effets; ils étaient si faciles,
si naturels à prévoir, que je suis étonné que l'on ait si peu
craint de les braver. Je connais trop cependant la noblesse des
sentiments qui vous animent, et la pureté de votre patriotisme,
pour n'être pas bien sûr que vous approuverez la conduite que
j'ai cru devoir suivre dans cette circonstance; elle m'était
commandée par mon devoir, par mon amour pour mon pays, et même
par l'intérêt de votre gloire; et vous êtes trop Français pour
accepter, dans la situation où vous vous trouvez, la protection
et l'appui des étrangers. Vous avez pour jamais acquis la
confiance et l'estime de l'Europe; mais c'est la France que vous
servez, c'est à elle seule que vous appartenez; elle peut être
injuste; mais ni vous ni vos véritables amis ne souffriront
jamais que l'on rende votre cause moins pure et moins belle en
confiant sa défense à des voix étrangères. J'ai donc fait taire
toute espèce de sentiments et de considérations particulières
devant l'intérêt général; j'ai prévenu des démarches dont le
premier effet devait être de susciter parmi nous des divisions
dangereuses, et de porter atteinte à la dignité du trône. C'est
le dernier service que j'aie rendu ici avant mon départ; vous
seul, monsieur le vicomte, en aurez la connaissance; la
confidence vous en était due, et je connais trop la noblesse de
votre caractère pour n'être pas bien sûr que vous me garderez le
secret, et que vous trouverez ma conduite, dans cette
circonstance, conforme aux sentiments que vous avez le droit
d'exiger de ceux que vous honorez de votre estime et de votre
amitié.
«Adieu, monsieur le vicomte: si les rapports que j'ai eu le
bonheur d'avoir avec vous ont pu vous donner une idée juste de
mon caractère, vous devez savoir que ce ne sont point les
changements de situation qui peuvent influencer mes sentiments,
et vous ne douterez jamais de l'attachement et du dévouement de
celui qui, dans les circonstances actuelles, s'estime le plus
heureux des hommes d'être placé par l'opinion au nombre de vos
amis.
«LA FERRONNAYS.»
«MM. de Fontenay et de Pontcarré sentent vivement le prix du
souvenir que vous voulez bien leur conserver: témoins, ainsi que
moi, de l'accroissement de considération que la France avait
acquis depuis votre entrée au ministère, il est tout simple
qu'ils partagent mes sentiments et mes regrets.»
Je commençai le combat de ma nouvelle opposition immédiatement après
ma chute; mais il fut interrompu par la mort de Louis XVIII, et il ne
reprit vivement qu'après le sacre de Charles X. Au mois de juillet, je
rejoignis à Neuchâtel madame de Chateaubriand qui était allée m'y
attendre. Elle avait loué une cabane au bord du lac. La chaîne des
Alpes se déroulait nord et sud à une grande distance devant nous; nous
étions adossés contre le Jura dont les flancs noircis de pins
montaient à pic sur nos têtes. Le lac était désert; une galerie de
bois me servait de promenoir. Je me souvenais de milord Maréchal[231].
Quand je montais au sommet du Jura, j'apercevais le lac de Bienne aux
brises et aux flots de qui J.-J. Rousseau doit une de ses plus
heureuses inspirations. Madame de Chateaubriand alla visiter Fribourg
et une maison de campagne que l'on nous avait dit charmante, et
qu'elle trouva glacée, quoiqu'elle fût surnommée la _Petite Provence_.
Un maigre chat noir, demi-sauvage, qui pêchait de petits poissons en
plongeant sa patte dans un grand seau rempli de l'eau du lac, était
toute ma distraction. Une vieille femme tranquille, qui tricotait
toujours, faisait, sans bouger de sa chaise, notre festin dans une
huguenote[232]. Je n'avais pas perdu l'habitude du repas du rat des
champs.
[Note 231: Lord _Keith_ (1685-1778), maréchal héréditaire
d'Écosse, plus connu sous le nom de _Milord Maréchal_.
S'étant déclaré pour les Stuarts, il avait dû quitter la
Grande-Bretagne et s'était retiré en Prusse, où il avait
gagné l'amitié de Frédéric II. Il était gouverneur de
Neuchâtel, lorsque Rousseau, chassé de France, de Genève et
du canton de Berne, vint se réfugier à Motiers-Travers au
mois de juillet 1762. Milord Maréchal ne se borna pas à le
couvrir de sa protection, allant jusqu'à l'appeler son fils;
il lui assura une rente viagère de six cents livres, dont
quatre cents réversibles sur la tête de Mlle Le Vasseur, la
compagne de Rousseau. D'Alembert a écrit un _Éloge de Milord
Maréchal_ (1779).]
[Note 232: Marmite de terre sans pieds où l'on fait cuire
les viandes sans bruit, sur un fourneau, parce qu'on prétend
que les huguenots de France avaient cette précaution pour
éviter le scandale aux jours défendus (_Dictionnaire_ de
Littré).]
Neuchâtel avait eu ses beaux jours; il avait appartenu à la duchesse
de Longueville; J.-J. Rousseau s'était promené en habit d'Arménien sur
ses monts, et madame de Charrière[233], si délicatement observée par
M. de Sainte-Beuve, en avait décrit la société dans les _Lettres
Neuchâteloises_: mais _Juliane_, mademoiselle de _La Prise, Henri
Meyer_[234], n'étaient plus là; je n'y voyais que le pauvre
Fauche-Borel[235], de l'ancienne émigration: il se jeta bientôt après
par sa fenêtre. Les jardins peignés de M. Pourtalès[236] ne me
charmaient pas plus qu'un rocher anglais élevé de main d'homme dans
une vigne voisine en regard du Jura. Berthier, dernier prince de
Neuchâtel[237], de par Bonaparte, était oublié malgré son petit
Simplon du Val-de-Travers, et quoiqu'il se fût brisé le crâne de la
même façon que Fauche-Borel.
[Note 233: Isabelle-Agnès _Van Tuyll, Mme de Saint-Hyacinthe
de Charrière_, née en 1745 à Utrecht. En 1767, elle épousa
l'instituteur de son frère, de Charrière, gentilhomme
vaudois, et alla résider avec lui en Suisse, près de
Neuchâtel. Elle écrivit là, pour elle et pour ses amis,
plutôt que pour le public, des romans dont la réputation ne
se fit qu'après sa mort. Son premier ouvrage, les _Lettres
Neuchâteloises_ (1784), est un chef-d'oeuvre, au jugement de
Sainte-Beuve: «Un pathétique discret et doucement profond,
dit-il, s'y mêle à la vérité railleuse, au ton naïf des
personnages, à la vie familière et de petite ville prise sur
le fait. Quelque chose du détail hollandais... avec une
rapidité bien française... Rien qui sente l'auteur; rien
même qui sente le peintre.» Vinrent ensuite plusieurs autres
romans, dont les meilleurs sont: _Caliste ou Lettres écrites
de Lausanne_ (1786), et les _Trois femmes_ (1797).
Sainte-Beuve a consacré à Mme de Charrière, dans ses
_Portraits de femmes_, une de ses plus pénétrantes études.]
[Note 234: Personnages des _Lettres Neuchâteloises_.]
[Note 235: Louis _Fauche-Borel_ (1762-1829) était imprimeur
à Neuchâtel au moment de la Révolution française. Il se voua
à la cause des Bourbons et fut jusqu'en 1814 un de leurs
agents les plus actifs; il leur servit notamment
d'intermédiaire auprès de Pichegru, de Barras et de Moreau.
Emprisonné sous le Directoire, jeté au Temple sous le
Consulat, il ne sortit de cette dernière prison, après 18
mois de captivité, que sur la demande du roi de Prusse, qui
le réclama comme un de ses sujets. Après la Restauration, il
ne fut payé que d'ingratitude et retourna à Neuchâtel, où il
vécut dans la misère et où il mit fin à ses jours en se
précipitant par une fenêtre, comme le dit Chateaubriand. Il
a laissé des _Mémoires_ (1830, 4 vol. in-8{o}), qui
renferment de curieuses révélations.]
[Note 236: Louis, comte de _Pourtalès_ (1773-1848),
gouverneur de Neuchâtel. Il était aussi riche que son
compatriote Fauche-Borel était pauvre. Son père avait fait
dans le commerce une fortune qui dépassait cent millions.]
[Note 237: Le maréchal _Berthier_ avait été créé, le 31 mars
1806, prince souverain de Neuchâtel. En même temps, Napoléon
lui faisait épouser la nièce du roi de Bavière; en 1809, il
le nommait vice-connétable et prince de Wagram. Berthier
n'en fut pas moins des plus empressés à abandonner
l'Empereur en 1814. À l'époque des Cent-Jours, il se retira
à Bamberg, en Bavière, et, le 1er juin 1815, dans un accès
de folie, il se précipita des fenêtres du château sur le
pavé et se tua.]
* * * * *
La maladie du roi me rappela à Paris. Le roi mourut le 16
septembre[238], quatre mois à peine après ma destitution. Ma brochure
ayant pour titre: _Le roi est mort: vive le roi!_ dans laquelle je
saluais le nouveau souverain[239], opéra pour Charles X ce que ma
brochure _De Bonaparte et des Bourbons_ avait opéré pour Louis XVIII.
J'allai chercher madame de Chateaubriand à Neuchâtel, et nous vînmes à
Paris loger rue du Regard. Charles X popularisa l'ouverture de son
règne par l'abolition de la censure; le sacre eut lieu au printemps de
1825. «_Jà commençoient les abeilles à bourdonner, les oiseaux à
rossignoler et les agneaux à sauteler._»
[Note 238: Le 13 septembre, le Roi avait reçu les derniers
sacrements de la main du grand aumônier, en présence de la
famille royale. «Il reçut, dit Lamartine, avec une piété
recueillie et avec une liberté d'attention complète les
saintes cérémonies, répondant quelquefois lui même par des
versets de psaumes latins aux versets psalmodiés par les
pontifes. Il remercia le clergé et prit un congé éternel des
officiers de sa maison... Le mourant, après ces cérémonies
et ces adieux, resta entouré seulement de son frère, de son
neveu, de la duchesse d'Angoulême et de quelques serviteurs,
dans des assoupissements interrompus de courts réveils, sans
agonie, sans délire, sans douleur. À l'aube du jour, le 16
septembre, jour qu'il avait fixé lui-même à ses médecins
pour le terme de ses forces, le premier médecin (le baron
Portal) entr'ouvrit ses rideaux et prit son bras pour
s'assurer si le pouls battait encore: le bras était chaud,
mais le pouls ne battait plus dans l'artère. Le roi dormait
du dernier sommeil. M. Portal leva la couverture, et se
retournant du côté des assistants: «Le roi est mort,
messieurs», dit-il en s'inclinant devant le comte d'Artois,
«Vive le Roi!»--_Histoire de la Restauration_, tome VII, p.
396.--Le maréchal Marmont, duc de Raguse, assistait aux
derniers moments du roi; il en parle ainsi dans ses
_Mémoires_: «La mort de Louis XVIII est un des spectacles
les plus admirables dont j'aie jamais été témoin. Il s'est
montré avec la physionomie d'un sage de l'antiquité au
moment de cette grande épreuve. Il n'est pas de grand homme
dont la vie ne serait honorée par une telle mort.»
(_Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse_, t. VII, p.
311.)]
[Note 239: Dans cette brochure, Chateaubriand parlait en ces
termes de la mort de Louis XVIII: «Depuis longtemps, il est
donné au peuple le plus brave d'avoir à sa tête les princes
qui meurent le mieux: par les exemples de l'Histoire, on
serait autorisé à dire: _mourir comme un Bourbon_, pour
exprimer tout ce qu'un homme peut mettre de magnanimité dans
sa dernière heure. Louis XVIII n'a point démenti cette
intrépidité de famille. Après avoir reçu le saint Viatique
au milieu de sa cour, le fils aîné de l'église a béni d'une
main défaillante, mais d'un front serein, ce frère encore
appelé à un lit funèbre, ce neveu qu'il nommait le _fils de
son choix_, cette nièce deux fois orpheline, et cette veuve
deux fois mère.»]
Je trouve parmi mes papiers les pages suivantes écrites à Reims:
«Reims, 26 mai 1825.
«Le roi arrive après-demain: il sera sacré dimanche 29; je lui
verrai mettre sur la tête une couronne à laquelle personne ne
pensait en 1814 quand j'élevai la voix. J'ai contribué à lui
ouvrir les portes de la France; je lui ai donné des défenseurs,
en conduisant à bien l'affaire d'Espagne; j'ai fait adopter la
Charte, et j'ai su retrouver une armée, les deux seules choses
avec lesquelles le roi puisse régner au dedans et au dehors: quel
rôle m'est réservé au sacre? celui d'un proscrit. Je viens
recevoir dans la foule un cordon prodigué, que je ne tiens pas
même de Charles X. Les gens que j'ai servis et placés me tournent
le dos. Le roi tiendra mes mains dans les siennes; il me verra à
ses pieds sans être ému, quand je prêterai mon serment, comme il
me voit sans intérêt recommencer mes misères. Cela me fait-il
quelque chose? Non. Délivré de l'obligation d'aller aux
Tuileries, l'indépendance compense tout pour moi.
«J'écris cette page de mes _Mémoires_ dans la chambre où je suis
oublié au milieu du bruit. J'ai visité ce matin Saint-Rémi et la
cathédrale décorée de papier peint. Je n'aurai eu une idée claire
de ce dernier édifice que par les décorations de la _Jeanne
d'Arc_ de Schiller, jouée devant moi à Berlin: des machines
d'opéra m'ont fait voir au bord de la Sprée ce que des machines
d'opéra me cachent au bord de la Vesle: du reste, j'ai pris mon
divertissement parmi les vieilles races, depuis Clovis avec ses
Francs et son pigeon descendu du ciel, jusqu'à Charles VII, avec
Jeanne d'Arc.
Je suis venu de mon pays
Pas plus haut qu'une botte,
Avecque mi, avecque mi,
Avecque ma marmotte.
«Un petit sou, monsieur, s'il vous plaît!
«Voilà ce que m'a chanté, au retour de ma course, un petit
Savoyard arrivé tout juste à Reims. «Et qu'es-tu venu faire ici?
lui ai-je dit.--Je suis venu au sacre, monsieur.--Avec ta
marmotte?--Oui monsieur, _avecque mi, avecque mi, avecque ma
marmotte_, m'a-t-il répondu en dansant et en tournant--Eh bien,
c'est comme moi, mon garçon.»
«Cela n'était pas exact: j'étais venu au sacre sans marmotte, et
une marmotte est une grande ressource; je n'avais dans mon
coffret que quelque vieille songerie qui ne m'aurait pas fait
donner un petit sou par le passant pour la voir grimper autour
d'un bâton.
«Louis XVII et Louis XVIII n'ont point été sacrés; le sacre de
Charles X vient immédiatement après celui de Louis XVI. Charles X
assista au couronnement de son frère; il représentait le duc de
Normandie, Guillaume le Conquérant. Sous quels heureux auspices
Louis XVI ne montait-il pas au trône? Comme il était populaire en
succédant à Louis XV! Et pourtant, qu'est-il devenu? Le sacre
actuel sera la représentation d'un sacre, non un sacre: nous
verrons le maréchal Moncey, acteur au sacre de Napoléon; ce
maréchal qui jadis célébra dans son armée la mort du tyran Louis
XVI, nous le verrons brandir l'épée royale à Reims, en qualité de
comte de Flandre ou de duc d'Aquitaine. À qui cette parade
pourrait-elle faire illusion? Je n'aurais voulu aujourd'hui
aucune pompe: le roi à cheval, l'église nue, ornée seulement de
ses vieilles voûtes et de ses vieux tombeaux; les deux Chambres
présentes, le serment de fidélité à la Charte prononcé à haute
voix sur l'Évangile. C'était ici le renouvellement de la
monarchie; on la pouvait recommencer avec la liberté et la
religion: malheureusement on aimait peu la liberté; encore si
l'on avait eu du moins le goût de la gloire!
Ah! que diront là-bas, sous les tombes poudreuses,
De tant de vaillants rois les ombres généreuses?
Que diront Pharamond, Clodion et Clovis,
Nos Pépins, nos Martels, nos Charles, nos Louis.
Qui, de leur propre sang, à tous périls de guerre
Ont acquis à leurs fils une si belle terre?
«Enfin le sacre nouveau, où le pape est venu oindre un homme
aussi grand que le chef de la seconde race, n'a-t-il pas, en
changeant les têtes, détruit l'effet de l'antique cérémonie de
notre histoire? Le peuple a été amené à penser qu'un rite pieux
ne dédiait personne au trône, ou rendait indifférent le choix du
front auquel s'appliquait l'huile sainte. Les figurants à
Notre-Dame de Paris, jouant pareillement dans la cathédrale de
Reims, ne seront plus que les personnages obligés d'une scène
devenue vulgaire: l'avantage demeurera à Napoléon qui envoie ses
comparses à Charles X. La figure de l'Empereur domine tout
désormais. Elle apparaît au fond des événements et des idées: les
feuillets des bas temps où nous sommes arrivés se recroquevillent
aux regards de ses aigles.»
* * * * *
«Reims, samedi[240], veille du sacre.
[Note 240: Samedi 28 mai 1825. Le sacre eut lieu le dimanche
29 mai.]
«J'ai vu entrer le roi; j'ai vu passer les carrosses dorés du
monarque qui naguère n'avait pas une monture; j'ai vu rouler ces
voitures pleines de courtisans qui n'ont pas su défendre leur
maître. Cette tourbe est allée à l'église chanter le _Te Deum_,
et moi je suis allé voir une ruine romaine et me promener seul
dans un bois d'ormeaux appelé _le bois d'Amour_. J'entendais de
loin la jubilation des cloches, je regardais les tours de la
cathédrale, témoins séculaires de cette cérémonie toujours la
même et pourtant si diverse par l'histoire, les temps, les idées,
les moeurs, les usages et les coutumes. La monarchie a péri, et
la cathédrale a, pendant quelques années, été changée en écurie.
Charles X, qui la revoit aujourd'hui, se souvient-il qu'il a vu
Louis XVI recevoir l'onction aux mêmes lieux où il va la recevoir
à son tour? Croira-t-il qu'un sacre mette à l'abri du malheur? Il
n'y a plus de main assez vertueuse pour guérir les écrouelles,
plus de sainte ampoule assez salutaire pour rendre les rois
inviolables[241].»
[Note 241: Il y a bien du dépit dans ces pages sur le sacre.
Charles X avait conservé M. de Villèle à la présidence du
conseil; il n'avait pas rappelé Chateaubriand: dès lors tout
était mal.]
J'écrivis à la hâte ce qu'on vient de lire sur les pages demi-blanches
d'une brochure ayant pour titre: _Le Sacre; par Barnage de Reims,
avocat_, et sur une lettre imprimée du grand référendaire, M. de
Sémonville, disant: «Le grand référendaire a l'honneur d'informer sa
seigneurie, monsieur le vicomte de Chateaubriand, que des places dans
le sanctuaire de la cathédrale de Reims sont destinées et réservées
pour ceux de MM. les pairs qui voudront assister le lendemain du sacre
et couronnement de Sa Majesté à la cérémonie de la réception du chef
et souverain grand maître des ordres du Saint-Esprit et de
Saint-Michel et de la réception de MM. les chevaliers et commandeurs.»
Charles X avait eu pourtant l'intention de me réconcilier.
L'archevêque de Paris lui parlant à Reims des hommes dans
l'opposition, le roi avait dit: «Ceux qui ne veulent pas de moi, je
les laisse.» L'archevêque reprit: «Mais, sire, M. de Chateaubriand?--Oh!
celui-là, je le regrette.» L'archevêque demanda au roi s'il me le
pouvait dire: le roi hésita, fit deux ou trois tours dans la chambre
et répondit: «Eh bien, oui, dites-le-lui,» et l'archevêque oublia de
m'en parler.
À la cérémonie des chevaliers des ordres, je me trouvai à genoux aux
pieds du roi, dans le moment que M. de Villèle prêtait son serment.
J'échangeai deux ou trois mots de politesse avec mon compagnon de
chevalerie, à propos de quelque plume détachée de mon chapeau. Nous
quittâmes les genoux du prince et tout fut fini. Le roi, ayant eu de
la peine à ôter ses gants pour prendre mes mains dans les siennes,
m'avait dit en riant: «Chat ganté ne prend point de souris.» On avait
cru qu'il m'avait parlé longtemps, et le bruit de ma faveur
renaissante s'était répandu. Il est probable que Charles X,
s'imaginant que l'archevêque m'avait entretenu de sa bonne volonté,
attendait de moi un mot de remercîment et qu'il fut choqué de mon
silence.
Ainsi j'ai assisté au dernier sacre des successeurs de Clovis; je
l'avais déterminé par les pages où j'avais sollicité le sacre[242], et
dépeint dans ma brochure _Le roi est mort: vive le roi!_ Ce n'est pas
que j'eusse la moindre foi à la cérémonie; mais, comme tout manquait à
la légitimité, il fallait pour la soutenir user de tout, vaille que
vaille. Je rappelais cette définition d'Adalbéron[243]: «Le
couronnement d'un roi de France est un intérêt public, non une affaire
particulière: _publica sunt hæc negotia, non privata_;» je citais
l'admirable prière réservée pour le sacre: «Dieu, qui par tes vertus
conseilles tes peuples, donne à celui-ci, ton serviteur, l'esprit de
ta sapience! Qu'en ces jours naisse à tous équité et justice: aux amis
secours, aux ennemis obstacle, aux affligés consolation, aux élevés
correction, aux riches enseignement, aux indigents pitié, aux pèlerins
hospitalité, aux pauvres sujets paix et sûreté en la patrie! Qu'il
apprenne (le roi) à se commander soi-même, à modérément gouverner un
chacun selon son état, afin, ô Seigneur! qu'il puisse donner à tout le
peuple exemple de vie à toi agréable.»
[Note 242: Chateaubriand avait dit, en effet, dans la
brochure à laquelle il avait donné pour titre le vieux cri
de la monarchie: _Le roi est mort! vive le Roi!_ «Supplions
humblement Charles X d'imiter ses aïeux: trente-deux
souverains de la troisième race ont reçu l'onction royale,
c'est-à-dire tous les souverains de cette race, hormis Jean
Ier, qui mourut quatre jours après sa naissance, Louis XVII
et Louis XVIII qui furent investis de la royauté, l'un dans
la tour du Temple, l'autre sur la terre étrangère. Tous ces
monarques furent sacrés à Reims: Henri IV le fut à Chartres,
où l'on trouve encore dans les registres de la ville une
dépense de 9 francs pour une pièce mise au pourpoint du roi:
c'était peut-être à l'endroit du coup d'épée que le Béarnais
reçut à la journée d'Aumale.»--Chateaubriand, en
reproduisant cet écrit dans ses OEuvres complètes, ajoute la
note suivante: «Je laisse ce paragraphe tel qu'il est, mais
je dois dire que Louis le Gros fut sacré à Orléans. Henri et
Louis le Gros ne furent pas sacrés à Reims; le premier,
parce que Reims était encore entre les mains de la Ligue, et
le second parce que deux archevêques de Reims étaient en
contestation pour le siège de cette métropole.»]
[Note 243: Archevêque de Reims. Ce fut lui qui sacra Hugues
Capet.]
Avant d'avoir rapporté dans ma brochure, _Le roi est mort: vive le
roi!_ cette prière conservée par Du Tillet, je m'étais écrié:
«Supplions humblement Charles X d'imiter ses aïeux: trente-deux
souverains de la troisième race ont reçu l'onction royale.»
Tous mes devoirs étant remplis, je quittai Reims et je pus dire comme
Jeanne d'Arc: «Ma mission est finie.»