M. DE CHATEAUBRIAND À M. DE LA FERRONNAYS[229].

[Note 229: Ambassadeur à Saint-Pétersbourg.]

«Paris, le 24 juin 1824.

«Si par hasard vous étiez encore à Saint-Pétersbourg, monsieur le

comte, je ne veux pas terminer notre correspondance sans vous

dire toute l'estime et toute l'amitié que vous m'avez inspirées:

portez-vous bien; soyez plus heureux que moi, et croyez que vous

me retrouverez dans toutes les circonstances de la vie. J'écris

un mot à l'empereur.

«CHATEAUBRIAND[230].»

[Note 230: Chateaubriand eut sans doute à écrire bien

d'autres lettres à l'occasion de son renvoi du ministère. Au

comte de Montlosier, son ancien camarade d'émigration à

Londres, qui lui avait fait parvenir, du fond de son

Auvergne, une lettre de condoléances, il répondait, le 20

juin 1824, par ce joli billet:

«Je vous remercie, mon ancien ami. Si vous aviez été à

Paris, j'aurais reçu avec reconnaissance les conseils

de votre expérience et de vos lumières. Vos troupeaux

sont moins difficiles à gouverner que ceux que je

conduisais. Il vous reste au moins une montagne et des

moutons. Moi, je n'ai qu'un grenier et deux chattes

qui regretteront, je vous assure, plus que moi, le

ministère. Il est dur de passer d'un perdreau à une

souris. Aussi j'entre dans leurs peines. Au reste,

vous voyez que l'on m'a mis à la porte, comme si

j'avais volé la montre du roi sur la cheminée. Si vous

entendez dire cela dans votre Auvergne, défendez-moi,

je vous prie. Je vous assure que je suis sorti du

ministère les mains nettes. Conservez-moi bien votre

amitié et comptez à jamais sur la mienne.

«CHATEAUBRIAND.»]

La réponse à cet adieu m'arriva dans les premiers jours d'août. M. de

La Ferronnays avait consenti aux fonctions d'ambassadeur sous mon

ministère; plus tard je devins à mon tour ambassadeur sous le

ministère de M. de La Ferronnays: ni l'un ni l'autre n'avons cru

monter ou descendre. Compatriotes et amis, nous nous sommes rendu

mutuellement justice. M. de La Ferronnays a supporté les plus rudes

épreuves sans se plaindre; il est resté fidèle à ses souffrances et à

sa noble pauvreté. Après ma chute, il a agi pour moi à Pétersbourg

comme j'aurais agi pour lui: un honnête homme est toujours sûr d'être

compris d'un honnête homme. Je suis heureux de produire ce touchant

témoignage du courage, de la loyauté et de l'élévation d'âme de M. de

La Ferronnays. Au moment où je reçus ce billet, il me fut une

compensation très supérieure aux faveurs capricieuses et banales de la

fortune. Ici seulement, pour la première fois, je crois devoir violer

le secret honorable que me recommandait l'amitié.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 4 · 第 38 / 83 题