[Note 178: Ce livre a été écrit en 1839.--Il a été revu en
décembre 1846.]
Année 1822. -- Premières dépêches de Londres. -- Conversation
avec George IV sur M. Decazes. -- Noblesse de notre diplomatie
sous la légitimité. -- Séance du Parlement. -- Société anglaise.
-- Suite des dépêches. -- Reprise des travaux parlementaires. --
Bal pour les Irlandais. -- Duel du duc de Bedford et du duc de
Buckingham. -- Dîner à Royal-Lodge. -- La marquise de Conyngham
et son secret. -- Portraits des ministres. -- Suite de mes
dépêches. -- Pourparlers sur le Congrès de Vérone. -- Lettre à M.
de Montmorency; sa réponse qui me laisse entrevoir un refus. --
Lettre de M. de Villèle plus favorable. -- J'écris à Madame de
Duras. -- Mort de Lord Londonderry. -- Nouvelle lettre de M. de
Montmorency. -- Voyage à Hartwell. -- Billet de M. de Villèle
m'annonçant ma nomination au Congrès. -- Fin de la vieille
Angleterre. -- Charlotte. -- Réflexions. -- Je quitte Londres. --
Années 1824, 1825, 1826 et 1827. -- Délivrance du roi d'Espagne.
-- Ma destitution. -- L'opposition me suit. -- Derniers billets
diplomatiques. -- Neuchâtel en Suisse. -- Mort de Louis XVIII. --
Sacre de Charles X. -- Réception des chevaliers des ordres.
C'est à Londres, en 1822, que j'ai écrit de suite la plus longue
partie de ces _Mémoires_, renfermant mon voyage en Amérique, mon
retour en France, mon mariage, mon passage à Paris, mon émigration en
Allemagne avec mon frère, ma résidence et mes malheurs en Angleterre
depuis 1793 jusqu'à 1800. Là se trouve la peinture de la vieille
Angleterre, et comme je retraçais tout cela lors de mon ambassade
(1822), les changements survenus dans les moeurs et dans les
personnages de 1793 à la fin du siècle me frappaient; j'étais
naturellement amené à comparer ce que je voyais en 1822 à ce que
j'avais vu pendant les sept années de mon exil d'outre-Manche.
Ainsi ont été relatées par anticipation des choses que j'aurais à
placer maintenant sous la propre date de ma mission diplomatique. Je
vous ai parlé de mon émotion, des sentiments que me rappela la vue de
ces lieux chers à ma mémoire; mais peut-être n'avez-vous pas lu cette
partie de mon livre? Vous avez bien fait. Il me suffit maintenant de
vous avertir de l'endroit où sont comblées les lacunes qui vont
exister dans le récit actuel de mon ambassade de Londres. Me voici
donc, en écrivant en 1839, parmi les morts de 1822 et les morts qui
précédèrent en 1793.
À Londres, au mois d'avril 1822, j'étais à cinquante lieues de madame
Sutton. Je me promenais dans le parc de Kensington avec mes
impressions récentes et l'ancien passé de mes jeunes années[179]:
confusion de temps qui produit en moi une confusion de souvenirs; la
vie qui se consume mêle, comme l'incendie de Corinthe, l'airain fondu
des statues des Muses et de l'Amour, des trépieds et des tombeaux.
[Note 179: À peine arrivé à Londres, il écrivait à la
duchesse de Duras: «J'ai été saisi de tristesse depuis que
je suis ici. J'ai revu les rues que j'ai habitées,
Kensington dont les arbres sont devenus énormes. L'épreuve
est rude. Que de temps écoulé! Ma maudite mémoire est telle
que j'ai reconnu jusqu'à des marques que j'avais vues sur
des bornes. Tout cela était pour moi comme d'hier. J'ai
parcouru en voiture, au milieu de la foule, les allées de
Hyde-Park, où j'errais à pied en composant _Atala_ et
_René_. Étais-je plus heureux? mais au moins j'avais le
temps d'attendre. Je reçois votre longue lettre. J'en avais
grand besoin. Je ne puis soulever le poids que Londres a mis
sur moi. Il me semble que je suis au fond d'un désert et que
je ne dois plus revoir mes amis. Berlin était une
merveille.»]
Les vacances parlementaires continuaient quand je descendis à mon
hôtel, Portland Place. Le sous-secrétaire d'État, M. Planta, me
proposa, de la part du marquis de Londonderry[180], d'aller dîner à
North-Cray, campagne du noble lord. Cette _villa_, avec un gros arbre
devant les fenêtres du côté du jardin, avait vue sur quelques
prairies; un peu de bois taillis sur des collines distinguaient ce
site des sites ordinaires de l'Angleterre. Lady Londonderry était très
à la mode en qualité de marquise et de femme du premier ministre.
[Note 180: Lord _Londonderry_, vicomte Castlereagh,
secrétaire d'État pour les Affaires étrangères. Voir, au
tome I, la note 1 de la page 322.]
Ma dépêche du 12 avril, nº 4, raconte ma première entrevue avec lord
Londonderry; elle touche aux affaires dont je devais m'occuper.
«Londres, le 12 avril 1822.
«Monsieur le vicomte[181],
[Note 181: Le vicomte Mathieu de Montmorency, ministre des
affaires étrangères.]
«Je suis allé avant-hier, mercredi, 10 du courant, à
_North-Cray_. Je vais avoir l'honneur de vous rendre compte de ma
conversation avec le marquis de Londonderry. Elle a duré une
heure et demie avant dîner, et nous l'avons reprise après, mais
moins à notre aise, parce que nous n'étions plus tête à tête.
«Lord Londonderry s'est d'abord informé des nouvelles de la santé
du roi, avec une insistance qui décelait visiblement un intérêt
politique; rassuré par moi sur ce point, il a passé au ministère:
«Il s'affermit,» m'a-t-il dit. J'ai répondu: «Il n'a jamais été
ébranlé, et comme il appartient à une opinion, il restera le
maître tant que cette opinion dominera dans les Chambres.» Cela
nous a amenés à parler des élections: il m'a semblé frappé de ce
que je lui disais sur l'avantage d'une session d'été pour
rétablir l'ordre dans l'année financière; il n'avait pas bien
compris jusqu'alors l'état de la question.
«La guerre entre la Russie et la Turquie est ensuite devenue le
sujet de l'entretien. Lord Londonderry, en me parlant de soldats
et d'armées, m'a paru être dans l'opinion de notre ancien
ministère sur le danger qu'il y aurait pour nous à réunir de
grands corps de troupe; j'ai repoussé cette idée, j'ai soutenu
qu'en menant le soldat français au combat, il n'y avait rien à
craindre; qu'il ne sera jamais infidèle à la vue du drapeau de
l'ennemi; que notre armée vient d'être augmentée; qu'elle serait
triplée demain, si cela était nécessaire, sans le moindre
inconvénient; qu'à la vérité quelques sous-officiers pourraient
crier _Vive la Charte!_ dans une garnison, mais que nos
grenadiers crieraient toujours _Vive le roi!_ sur le champ de
bataille.
«Je ne sais si cette grande politique a fait oublier à lord
Londonderry la traite des nègres; il ne m'en pas dit un mot.
Changeant de sujet, il m'a parlé du message par lequel le
président des États-Unis engage le congrès à reconnaître
l'indépendance des colonies espagnoles. «Les intérêts
commerciaux, lui ai-je dit, en pourront tirer quelque avantage,
mais je doute que les intérêts politiques y trouvent le même
profit; il y a déjà assez d'idées républicaines dans le monde.
Augmenter la masse de ces idées, c'est compromettre de plus en
plus le sort des monarchies en Europe.» Lord Londonderry a abondé
dans mon sens, et il m'a dit ces mots remarquables: «_Quant à
nous_ (les Anglais), _nous ne sommes nullement disposés à
reconnaître ces gouvernements révolutionnaires_.» Était-il
sincère?
«J'ai dû, monsieur le vicomte, vous rappeler textuellement une
conversation importante. Toutefois, nous ne devons pas nous
dissimuler que l'Angleterre reconnaîtra tôt ou tard
l'indépendance des colonies espagnoles; l'opinion publique et le
mouvement de son commerce l'y forceront. Elle a déjà fait, depuis
trois ans, des frais considérables pour établir secrètement des
relations avec les provinces insurgées au midi et au nord de
l'isthme de Panama.
«En résumé, monsieur le vicomte, j'ai trouvé dans M. le marquis
de Londonderry un homme d'esprit, d'une franchise peut-être un
peu douteuse; un homme encore imbu du vieux système ministériel;
un homme accoutumé à une diplomatie soumise, et surpris, sans en
être blessé, d'un langage plus digne de la France; un homme enfin
qui ne pouvait se défendre d'une sorte d'étonnement en causant
avec un de ces royalistes que, depuis sept ans, on lui
représentait comme des fous ou des imbéciles.
«J'ai l'honneur, etc.»
À ces affaires générales étaient mêlées, comme dans toutes les
ambassades, des transactions particulières. J'eus à m'occuper des
requêtes de M. le duc de Fitz-James[182], du procès du navire
l'_Éliza-Ann_, des déprédations des pêcheurs de Jersey sur les bancs
d'huîtres de Granville, etc., etc. Je regrettais d'être obligé de
consacrer une petite case de ma cervelle aux dossiers des réclamants.
Quand on fouille dans sa mémoire, il est dur de rencontrer MM. Usquin,
Coppinger, Deliège et Piffre. Mais, dans quelques années, serons-nous
plus connus que ces messieurs? Un certain M. Bonnet étant mort en
Amérique, tous les Bonnet de France m'écrivirent pour réclamer sa
succession; ces bourreaux m'écrivent encore! Il serait temps toutefois
de me laisser tranquille. J'ai beau leur répondre que le petit
accident de la chute du trône étant survenu, je ne m'occupe plus de ce
monde: ils tiennent bon et veulent hériter coûte que coûte.
[Note 182: Édouard, duc de _Fitz-James_ (1776-1838)
appartenait à une famille de vieille noblesse qui descendait
des Stuarts. Petit-fils du maréchal de France duc de
Berwick, il émigra en Italie avec les siens dès le début de
la Révolution, servit dans l'armée de Condé en qualité
d'aide-de-camp du duc de Castries, rentra en France en 1801
et vécut dans la retraite jusqu'à la fin du régime impérial.
Nommé pair de France le 4 juin 1814, il donna sa démission,
lorsque fut votée la loi qui supprimait l'hérédité de la
pairie (28 décembre 1831). De 1835 à sa mort, il fit partie
de la Chambre des députés, siégea sur les bancs de la droite
et se fit remarquer par son éloquence, à côté même de
Berryer. «M. le duc de Fitz-James, dit Cormenin (_Livre des
orateurs_, t. I, p. 130), a été le dernier des
chevaliers-orateurs. Sa stature était haute et sa
physionomie mobile et spirituelle. Il avait, à la tribune,
les airs, le sans-gêne, le déboutonné d'un grand seigneur
qui parle devant des bourgeois... Son discours était tissu
de mots fins, et quelquefois il était hardi et coloré...
C'était une nature forte et heureusement organisée, à
laquelle il n'a manqué, autrefois que l'occasion, et depuis
que la jeunesse. Du reste, grand dans ses sentiments comme
dans son langage; plein de cet honneur qui est la vie même
du gentilhomme, et de ce désintéressement qui préférait la
pauvreté à une bassesse; religieux, mais sans hypocrisie;
fier de son origine, mais préoccupé des droits et des
besoins de la génération nouvelle; jaloux de la dignité de
son pays et portant haut son coeur français.]
Quant à l'Orient, il fut question de rappeler les divers ambassadeurs
de Constantinople. Je prévis que l'Angleterre ne suivrait pas le
mouvement de l'alliance continentale, je l'annonçai à M. de
Montmorency. La rupture qu'on avait crainte entre la Russie et la
Porte n'arriva pas: la modération d'Alexandre retarda l'événement. Je
fis à ce propos une grande dépense d'allées et venues, de sagacité et
de raisonnement; j'écrivis maintes dépêches qui sont allées moisir
dans nos archives avec le rendu compte d'événements non advenus.
J'avais du moins l'avantage sur mes collègues de ne mettre aucune
importance à mes travaux; je les voyais sans souci s'engloutir dans
l'oubli avec toutes les idées perdues des hommes.
Le Parlement reprit ses séances le 17 avril; le roi revint le 18, et
je lui fus présenté le 19. Je rendis compte de cette présentation dans
ma dépêche du 19; elle se terminait ainsi:
«S. M. B., par sa conversation serrée et variée, ne m'a pas laissé le
maître de lui dire une chose dont le roi m'avait spécialement chargé;
mais l'occasion favorable et prochaine d'une nouvelle audience va se
présenter.»
Cette _chose_ dont le roi m'avait spécialement chargé auprès de George
IV était relative à M. le duc Decazes. Plus tard je remplis mes
ordres: je dis à George IV que Louis XVIII était affligé de la
froideur avec laquelle l'ambassadeur de S. M. T. C. avait été reçu.
George IV me répondit:
«Écoutez, monsieur de Chateaubriand, je vous l'avouerai: la mission de
M. Decazes ne me plaisait pas; c'était agir envers moi un peu
cavalièrement. Mon amitié pour le roi de France m'a seule fait
supporter un favori qui n'a d'autre mérite que celui de l'attachement
de son maître. Louis XVIII a beaucoup compté sur ma bonne volonté et
il a eu raison; mais je n'ai pu pousser l'indulgence jusqu'à traiter
M. Decazes avec une distinction dont l'Angleterre aurait été blessée.
Cependant, dites à votre roi que je suis touché de ce qu'il vous a
chargé de me représenter, et que je serai toujours heureux de lui
témoigner mon attachement véritable.»
Enhardi par ces paroles, j'exposai à George IV tout ce qui me vint à
l'esprit en faveur de M. Decazes. Il me répondit, moitié en anglais,
moitié en français: «_À merveille! you are a true gentleman._» De
retour à Paris, je rendis compte à Louis XVIII de cette conversation:
il me parut reconnaissant. George IV m'avait parlé comme un prince
bien élevé, mais comme un esprit léger; il était sans amertume parce
qu'il pensait à autre chose. Il ne fallait cependant pas se jouer à
lui qu'avec mesure. Un de ses compagnons de table avait parié qu'il
prierait George IV de tirer le cordon de la sonnette et que George IV
obéirait. En effet, George IV tira le cordon et dit au _gentleman_ de
service: «Mettez monsieur à la porte.»
L'idée de rendre de la force et de l'éclat à nos armes me dominait
toujours. J'écrivais à M. de Montmorency, le 13 avril: «Il m'est venu
une idée, monsieur le vicomte, que je soumets à votre jugement:
trouveriez-vous mauvais qu'en forme de conversation, en causant avec
le prince Esterhazy[183], je lui fisse entendre que si l'Autriche
avait besoin de retirer une partie de ses troupes, nous pourrions les
remplacer dans le Piémont? Quelques bruits répandus sur un prétendu
rassemblement de nos troupes dans le Dauphiné m'offriraient un
prétexte favorable. J'avais proposé à l'ancien ministère de mettre
garnison en Savoie, lors de la révolte du mois de juin 1821 (voyez une
de mes dépêches de Berlin). Il rejeta cette mesure, et je pense qu'il
fit en cela une faute capitale. Je persiste à croire que la présence
de quelques troupes françaises en Italie produirait un grand effet sur
l'opinion, et que le gouvernement du roi en retirerait beaucoup de
gloire.»
[Note 183: Le prince Paul Esterhazy, longtemps ambassadeur
d'Autriche à Londres et, ainsi que le prince de Lieven, un
des familiers de George IV, qui aimait à s'entourer
d'étrangers.]
Les preuves surabondent de la noblesse de notre diplomatie pendant la
Restauration. Qu'importe aux partis? N'ai-je pas lu encore ce matin,
dans un journal de gauche, que _l'Alliance_ nous avait forcés d'être
ses gendarmes et de faire la guerre à l'Espagne[184], quand le
_Congrès de Vérone_ est là, quand les documents diplomatiques
montrent d'une manière irrécusable que toute l'Europe, à l'exception
de la Russie, ne voulait pas de cette guerre; que non-seulement elle
ne la voulait pas, mais que l'Angleterre la repoussait ouvertement, et
que l'Autriche nous contrariait en secret par les mesures les moins
nobles? Cela n'empêchera pas de mentir de nouveau demain; on ne se
donnera pas même la peine d'examiner la question, de lire ce dont on
parle _sciemment_ sans l'avoir lu! Tout mensonge répété devient une
vérité: on ne saurait avoir trop de mépris pour les opinions humaines.
[Note 184: Voir l'_Appendice_, nº IV: _Le prétendu Traité de
Vérone._]
Lord J. Russell[185] fit, le 25 d'avril, à la Chambre des communes,
une motion sur l'état de la représentation nationale dans le
Parlement: M. Canning la combattit. Celui-ci proposa à son tour un
bill pour rapporter une partie de l'acte qui prive les pairs
catholiques de leur droit de voter et de siéger à la Chambre.
J'assistai à ces séances sur le sac de laine où le speaker m'avait
fait asseoir. M. Canning assistait en 1822 à la séance de la Chambre
des pairs qui rejeta son bill; il fut blessé d'une phrase du vieux
chancelier[186]; celui-ci, parlant de l'auteur du bill, s'écria avec
dédain: «On assure qu'il part pour les Indes: ah! qu'il aille, _ce
beau gentleman_ (_this fine gentleman_)! qu'il aille! bon voyage!» M.
Canning me dit en sortant: «Je le retrouverai.»
[Note 185: John Ier comte _Russell_ (1792-1878). Dès qu'il
eut atteint sa majorité, il entra dans la vie politique en
qualité de député de Tavistock (juillet 1813). Il a fait
partie du Parlement jusqu'à sa mort, c'est-à-dire _pendant
soixante-cinq ans_: membre de la Chambre des Communes de
1813 à 1860, et de la Chambre des lords de 1861 à 1878. L'un
des principaux orateurs du parti libéral, il a occupé une
place importante dans tous les cabinets _whigs_ qui se sont
succédé de 1835 à 1865.]
[Note 186: John _Scott_, comte d'_Eldon_ (1751-1838). Fils
d'un simple marchand de charbon de Newcastle-sur-Tyne, il
parvint par son talent aux plus hauts emplois.
Successivement conseiller du roi, attorney général, chef des
plaids-communs, il fut élevé en 1790 à la dignité de pair
d'Angleterre et remplit de 1801 à 1827, les fonctions de
lord chancelier. Le _lord chancelier_ est en même temps le
président de la Chambre des lords, le chef de la justice et
le président d'une cour particulière appelée _court of
chancery_.--Tory exalté, lord Eldon combattit opiniâtrement
l'émancipation des catholiques.]
Lord Holland[187] discourut très bien, sans rappeler toutefois M. Fox.
Il tournait sur lui-même, en sorte qu'il présentait souvent le dos à
l'assemblée et qu'il adressait ses phrases à la muraille. On criait:
«_Hear! hear!_» On n'était point choqué de cette originalité.
[Note 187: Chateaubriand a déjà eu occasion de citer lord
Holland, au tome II, page 199.--Henri-Richard Vassall-Fox,
troisième baron Holland (1773-1840) avait à peine un an
quand il hérita de la pairie paternelle. Grand admirateur de
la Révolution française et de Napoléon, il est toujours
demeuré fermement attaché au parti whig. En 1797, il avait
épousé lady Webster, née Vassall, qu'il avait connue à
Florence, et avec laquelle il avait eu une liaison
antérieure. Sir Godfrey Webster avait obtenu le divorce à
son profit, et lord Holland avait dû lui payer 6,000 livres
sterling de dommages et intérêts. Lady Holland jouissait
d'une réputation d'esprit parfaitement méritée, et Holland
House a été pendant de longues armées le rendez-vous de
toutes les notabilités littéraires de l'époque.]
En Angleterre, chacun s'exprime comme il peut; l'avocasserie est
inconnue; rien ne se ressemble ni dans la voix ni dans la déclamation
des orateurs. On écoute avec patience; on ne se choque pas quand le
parleur n'a aucune facilité: qu'il bredouille, qu'il ânonne, qu'il
cherche ses mots, on trouve qu'il a fait _a fine speech_ s'il a dit
quelques phrases de bon sens. Cette variété d'hommes restés tels que
la nature les a faits finit par être agréable; elle rompt la
monotonie. Il est vrai qu'il n'y a qu'un petit nombre de lords et de
membres de la Chambre des communes à se lever. Nous, toujours placés
sur un théâtre, nous pérorons et gesticulons en sérieuses
marionnettes. Ce m'était une étude utile que ce passage de la secrète
et silencieuse monarchie de Berlin à la publique et bruyante monarchie
de Londres: on pouvait retirer quelque instruction du contraste de
deux peuples aux deux extrémités de l'échelle.
* * * * *
L'arrivée du roi, la rentrée du parlement, l'ouverture de la saison
des fêtes, mêlaient les devoirs, les affaires et les plaisirs: on ne
pouvait rencontrer les ministres qu'à la cour, au bal ou au parlement.
Pour célébrer l'anniversaire de la naissance de Sa Majesté, je dînais
chez lord Londonderry, je dînais sur la galère du lord-maire, qui
remontait jusqu'à Richmond: j'aime mieux le Bucentaure en miniature à
l'arsenal de Venise, ne portant plus que le souvenir des doges et un
nom virgilien. Jadis émigré, maigre et demi-nu, je m'étais amusé, sans
être Scipion, à jeter des pierres dans l'eau, le long de cette rive
que rasait la barque dodue et bien fourrée du _Lord Mayor_.
Je dînais aussi dans l'est de la ville chez M. Rothschild de Londres,
de la branche cadette de Salomon: où ne dînais-je pas? Le roast-beef
égalait la prestance de la tour de Londres; les poissons étaient si
longs qu'on n'en voyait pas la queue; des dames, que je n'ai aperçues
que là, chantaient comme Abigaïl[188]. J'avalais le tokai non loin
des lieux qui me virent sabler l'eau à pleine cruche et quasi mourir
de faim; couché au fond de ma moelleuse voiture, sur de petits matelas
de soie, j'apercevais ce Westminster dans lequel j'avais passé une
nuit enfermé, et autour duquel je m'étais promené tout crotté avec
Hingant et Fontanes. Mon hôtel, qui me coûtait 30,000 francs de loyer,
était en regard du grenier qu'habita mon cousin de la Boüétardais,
lorsque, en robe rouge, il jouait de la guitare sur un grabat
emprunté, auquel j'avais donné asile auprès du mien.
[Note 188: «C'étaient, en effet, dit M. de Marcellus
(_Chateaubriand et son temps_, p. 267), des chanteuses,
actrices, danseuses même, réunies par M. de Rothschild de
Londres dans un but tout hospitalier. Il connaissait le
penchant inné du corps diplomatique pour les plaisirs
auxquels ces dames président; et il jugea leur société de
nature à faire oublier à ses nobles convives la sévérité et
la tristesse d'un séjour israélite.»]
Il ne s'agissait plus de ces sauteries d'émigrés où nous dansions au
son du violon d'un conseiller du parlement de Bretagne; c'était
Almack's dirigé par Colinet qui faisait mes délices; bal public sous
le patronage des plus grandes dames du West-end. Là se rencontraient
les vieux et les jeunes dandys. Parmi les vieux brillait le vainqueur
de Waterloo, qui promenait sa gloire comme un piège à femmes tendu à
travers les quadrilles; à la tête des jeunes se distinguait lord
Clanwilliam[189], fils, disait-on, du duc de Richelieu. Il faisait des
choses admirables: il courait à cheval à Richmond et revenait à
Almack's après être tombé deux fois. Il avait une certaine façon de
prononcer à la manière d'Alcibiade, qui ravissait. Les modes des mots,
les affectations de langage et de prononciation, changeant dans la
haute société de Londres presque à chaque session parlementaire, un
honnête homme est tout ébahi de ne plus savoir l'anglais, qu'il
croyait savoir six mois auparavant. En 1822 le fashionable devait
offrir au premier coup d'oeil un homme malheureux et malade; il devait
avoir quelque chose de négligé dans sa personne, les ongles longs, la
barbe non pas entière, non pas rasée, mais grandie un moment par
surprise, par oubli, pendant les préoccupations du désespoir; mèche de
cheveux au vent, regard profond, sublime, égaré et fatal; lèvres
contractées en dédain de l'espèce humaine; coeur ennuyé, byronien,
noyé dans le dégoût et le mystère de l'être.
[Note 189: Lord Clanwilliam, sous-secrétaire d'État du
Foreign-Office, était à cette époque le type du dandysme.]
Aujourd'hui ce n'est plus cela: le _dandy_ doit avoir un air
conquérant, léger, insolent; il doit soigner sa toilette, porter des
moustaches ou une barbe taillée en rond comme la fraise de la reine
Élisabeth, ou comme le disque radieux du soleil; il décèle la fière
indépendance de son caractère en gardant son chapeau sur sa tête, en
se roulant sur les sofas, en allongeant ses bottes au nez des ladies
assises en admiration sur des chaises devant lui; il monte à cheval
avec une canne qu'il porte comme un cierge, indifférent au cheval qui
est entre ses jambes par hasard. Il faut que sa santé soit parfaite,
et son âme toujours au comble de cinq ou six félicités. Quelques
dandys radicaux, les plus avancés vers l'avenir, ont une pipe.
Mais sans doute, toutes ces choses sont changées dans le temps même
que je mets à les décrire. On dit que le dandy de cette heure ne doit
plus savoir s'il existe, si le monde est là, s'il y a des femmes, et
s'il doit saluer son prochain. N'est-il pas curieux de retrouver
l'original du dandy sous Henri III: «Ces beaux mignons, dit l'auteur
de l'_Isle des Hermaphrodites_, portoient les cheveux longuets, frisés
et refrisés, remontans par-dessus leurs petits bonnets de velours,
comme font les femmes, et leurs fraises de chemises de toile d'atour
empesées et longues de demi-pied, de façon que voir leurs têtes dessus
leurs fraises, il sembloit que ce fust le chef de saint Jean en un
plat.»
Ils partent pour se rendre dans la chambre de Henri III, «branlant
tellement le corps, la tête et les jambes, que je croyois à tout
propos qu'ils dussent tomber de leur long... Ils trouvoient cette
façon là de marcher plus belle que pas une autre.»
Tous les Anglais sont fous par nature ou par ton.
Lord Clanwilliam a passé vite: je l'ai retrouvé à Vérone; il est
devenu après moi ministre d'Angleterre à Berlin. Nous avons suivi un
moment la même route, quoique nous ne marchions pas du même pas.
Rien ne réussissait, à Londres, comme l'insolence, témoin
d'Orsay[190], frère de la duchesse de Guiche: il s'était mis à
galoper dans Hyde-Park, à sauter des barrières, à jouer, à tutoyer
sans façon les dandys: il avait un succès sans égal, et, pour y mettre
le comble, il finit par enlever une famille entière, père, mère et
enfants.
[Note 190: Dans toutes les éditions précédentes, on a
imprimé _Dorset_, défigurant ainsi le nom du comte d'Orsay,
qui fut pendant plusieurs années, sous la Restauration et
sous la monarchie de Juillet, le roi de la _fashion_, à
Londres comme à Paris.--Gillion-Gaspard-_Alfred_ de Grimaud,
comte d'_Orsay_, né le 4 février 1801, fils de
Jean-François-Albert-Marie-Gaspard de Grimaud, comte d'Orsay
et du Saint-Empire, lieutenant général, commandeur de
Saint-Louis, et de Éléonore de Franquemont. Garde du corps
sous la Restauration, il épousa en 1827 une fille issue du
premier mariage de lord Blessington. Cette union ne fut pas
heureuse. Les deux époux divorcèrent. Tandis que sa femme
convolait en secondes noces avec lord Spencer, Alfred
d'Orsay continua de vivre auprès de sa belle-mère, même
après la mort de lord Blessington (mai 1829). Lady
Blessington menait grand train, tenait un salon célèbre,
publiait des romans du genre _fashionable_ et finalement se
ruinait. Le mauvais état de ses affaires l'obligea de rendre
son mobilier en 1849 et de se réfugier à Paris. Le comte
d'Orsay l'y accompagna. Comme il avait été très lié à
Londres avec le prince Louis Bonaparte, et qu'il avait
d'ailleurs un joli talent de sculpteur, le prince-président
le nomma en 1851 surintendant des beaux-arts. Il mourut le 4
août 1852 à Chambourg, près de Saint-Germain.--Barbey
d'Aurevilly, dans son petit volume _Du Dandysme et de George
Brummel_, esquisse en ces termes le portrait du comte
d'Orsay: «C'était un nerveux sanguin aux larges épaules, à
la poitrine François 1er et à la beauté sympathique. Il
avait une main superbe et une manière de la tendre qui
prenait les coeurs et les enlevait. Ce n'était pas le
_shake-hands_ du Dandysme... D'Orsay était un roi de
bienveillance aimable, et la bienveillance est un sentiment
entièrement inconnu aux dandys... Quoique fat, d'Orsay fut
aimé par les femmes les plus _fates_ de son temps. Il a même
inspiré une passion qui dura et resta historique... Quant à
ce duel charmant de d'Orsay, jetant son assiette à la tête
de l'officier qui parlait mal de la Sainte-Vierge, et se
battant pour elle parce qu'elle était femme et qu'il ne
voulait pas qu'on manquât de respect à une femme devant lui,
quoi de moins dandy et de plus français?»--Sur la liaison du
comte d'Orsay et de lady Blessington, commencée en 1822 pour
finir seulement en 1849, à la mort de la célèbre
_authoress_, voir _The English Cyclopædia_, conducted by
Charles Knight, _Biography_, vol. I, p. 720. London, 1856.]
Les ladies les plus à la mode me plaisaient peu; il y en avait une
charmante cependant, lady Gwydir: elle ressemblait par le ton et les
manières à une Française. Lady Jersey se maintenait encore en beauté.
Je rencontrais chez elle l'opposition. Lady Conyngham appartenait à
l'opposition, et le roi lui-même gardait un secret penchant pour ses
anciens amis. Parmi les patronesses d'Almack's, on remarquait
l'ambassadrice de Russie.
La comtesse de Lieven[191] avait eu des histoires assez ridicules avec
madame d'Osmond et George IV. Comme elle était hardie et passait pour
être bien en cour, elle était devenue extrêmement fashionable. On lui
croyait de l'esprit, parce qu'on supposait que son mari n'en avait
pas; ce qui n'était pas vrai: M. de Lieven était fort supérieur à
madame. Madame de Lieven, au visage aigu et mésavenant, est une femme
commune, fatigante, aride, qui n'a qu'un seul genre de conversation,
la politique vulgaire; du reste, elle ne sait rien, et elle cache la
disette de ses idées sous l'abondance de ses paroles. Quand elle se
trouve avec des gens de mérite, sa stérilité se tait; elle revêt sa
nullité d'un air supérieur d'ennui, comme si elle avait le droit
d'être ennuyée; tombée par l'effet du temps, et ne pouvant s'empêcher
de se mêler de quelque chose, la douairière des congrès est venue de
Vérone donner à Paris, avec la permission de MM. les magistrats de
Pétersbourg, une représentation des puérilités diplomatiques
d'autrefois. Elle entretient des correspondances privées, et elle a
paru très forte en mariages manqués. Nos novices se sont précipités
dans ses salons pour apprendre le beau monde et l'art des secrets; ils
lui confient les leurs, qui, répandus par madame de Lieven, se
changent en sourds cancans. Les ministres, et ceux qui aspirent à le
devenir, sont tout fiers d'être protégés par une dame qui a eu
l'honneur de voir M. de Metternich aux heures où le grand homme, pour
se délasser du poids des affaires, s'amuse à effiloquer de la soie. Le
ridicule attendait à Paris madame de Lieven. Un doctrinaire grave est
tombé aux pieds d'Omphale: «Amour, tu perdis Troie.»
[Note 191: Dorothée Christophorowna de Benkendorf
(1785-1855). Elle avait épousé Christophe Andréiëvitch,
prince de _Lieven_, général dans l'armée russe, gouverneur
du tsar Alexandre II et pendant vingt-deux ans ambassadeur à
Londres. Le portrait qu'en trace ici Chateaubriand est trop
poussé au noir. «Bien qu'étrangère, dit M. de Marcellus,
elle dominait les filles d'Albion par une incontestable
supériorité d'attitude et de manières. Elle savait causer de
tout; elle avait été fort jolie, et sa taille gardait encore
beaucoup plus tard une grande élégance; elle possédait une
merveilleuse aptitude pour la musique; sa mémoire lui
rappelait des opéras entiers qu'elle exécutait à ravir sur
le piano.» Justement réputée par son esprit et sa rare
intelligence des affaires publiques, elle a été liée avec
tout ce que son temps comptait de personnages éminents, dans
tous les partis et dans toutes les nationalités. Castlereagh
et Canning ont été particulièrement de ses amis, ainsi que
le prince de Metternich; lord Grey lui écrivait chaque matin
de son lit un billet demi-politique, demi-galant. On lui a
attribué une liaison avec George IV. À Paris, où elle
s'était fixée après la mort de son mari, elle a été l'Égérie
de M. Guizot qui passait toutes ses soirées chez elle.]
La journée de Londres était ainsi distribuée: à six heures du matin,
on courait à une partie fine, consistant dans un premier déjeuner à la
campagne; on revenait déjeuner à Londres; on changeait de toilette
pour la promenade de Bond-Street ou de Hyde-Park; on se rhabillait
pour dîner à sept heures et demie; on se rhabillait pour l'Opéra; à
minuit, on se rhabillait pour une soirée ou pour un raout. Quelle vie
enchantée! J'aurais préféré cent fois les galères. Le suprême bon ton
était de ne pouvoir pénétrer dans les petits salons d'un bal privé, de
rester dans l'escalier obstrué par la foule, et de se trouver nez à
nez avec le duc de Somerset[192]; béatitude où je suis arrivé une
fois. Les Anglais de la nouvelle race sont infiniment plus frivoles
que nous; la tête leur tourne pour un _shaw_: si le bourreau de Paris
se rendait à Londres, il ferait courir l'Angleterre. Le maréchal Soult
n'a-t-il pas enthousiasmé les ladies[193], comme Blücher, de qui elles
baisaient la moustache? Notre maréchal, qui n'est ni Antipater, ni
Antigonus, ni Seleucus, ni Antiochus, ni Ptolémée, ni aucun des
capitaines-rois d'Alexandre, est un soldat distingué, lequel a pillé
l'Espagne en se faisant battre, et auprès de qui des capucins ont
redîmé leur vie pour des tableaux. Mais il est vrai qu'il a publié, au
mois de mars 1814, une furieuse proclamation contre Bonaparte, lequel
il recevait en triomphe quelques jours après: il a fait depuis ses
pâques à Saint-Thomas-d'Aquin. On montre pour un schilling, à Londres,
sa vieille paire de bottes.
[Note 192: Édouard-Adolphe _Saint-Maur_, onzième duc de
_Somerset_ (1775-1855).]
[Note 193: Le 23 avril 1838. Louis-Philippe nomma le
maréchal Soult ambassadeur extraordinaire de France en
Angleterre pour assister au couronnement de la reine
Victoria. La population de Londres fit au maréchal une
réception enthousiaste; il fut le _lion_ de toutes les
fêtes. Le couronnement de la reine eut lieu le 20 juin
1838.]
Toute renommée vient vite au bord de la Tamise et s'en va de même. En
1822, je trouvai cette grande ville plongée dans les souvenirs de
Bonaparte; on était passé du dénigrement pour _Nic_ à un enthousiasme
bête. Les mémoires de Bonaparte pullulaient; son buste ornait toutes
les cheminées; ses gravures brillaient sur toutes les fenêtres des
marchands d'images; sa statue colossale, par Canova, décorait
l'escalier du duc de Wellington. N'aurait-on pu consacrer un autre
sanctuaire à Mars enchaîné? Cette déification semble plutôt l'oeuvre
de la vanité d'un concierge que de l'honneur d'un guerrier.--Général,
vous n'avez point vaincu Napoléon à Waterloo, vous avez seulement
faussé le dernier anneau d'un destin déjà brisé[194].
[Note 194: «Cette apostrophe au duc de Wellington, dit M. de
Marcellus (_Chateaubriand et son temps_, p. 272), me
rappelle que, dans sa colère contre la statue que les ladies
fashionnables dressèrent par souscription, _ære feminino_,
au héros représenté sous les traits d'un Achille jeune et à
demi-nu, M. de Chateaubriand me dit comme nous passions un
jour dans ce coin de Hyde-Park: «Non, il n'a battu que le
maréchal Soult; il n'a point vaincu l'invincible, et il n'a
été à Waterloo que l'exécuteur de la justice divine.»]
* * * * *
Après ma présentation officielle à George IV, je le vis plusieurs
fois. La reconnaissance des colonies espagnoles par l'Angleterre était
à peu près décidée; du moins les vaisseaux de ces États indépendants
paraissaient devoir être reçus sous leur pavillon dans les ports de
l'empire britannique. Ma dépêche du 7 mai rend compte d'une
conversation que j'avais eue avec lord Londonderry, et des idées de ce
ministre, cette dépêche, importante pour les affaires d'alors, serait
presque sans intérêt pour le lecteur d'aujourd'hui. Deux choses
étaient à distinguer dans la position des colonies espagnoles
relativement à l'Angleterre et à la France: les intérêts commerciaux
et les intérêts politiques. J'entre dans les détails de ces intérêts.
«Plus je vois le marquis de Londonderry, disais-je à M. de
Montmorency, plus je lui trouve de finesse. C'est un homme plein de
ressources, qui ne dit jamais que ce qu'il veut dire; on serait
quelquefois tenté de le croire bonhomme. Il a dans la voix, le rire,
le regard, quelque chose de M. Pozzo di Borgo. Ce n'est pas
précisément la confiance qu'il inspire.» La dépêche finit ainsi: «Si
l'Europe est obligée de reconnaître les gouvernements de fait en
Amérique, toute sa politique doit tendre à faire naître des monarchies
dans le nouveau monde, au lieu de ces républiques révolutionnaires qui
nous enverrons leurs principes avec les produits de leur sol.
«En lisant cette dépêche, monsieur le vicomte, vous éprouverez sans
doute comme moi un mouvement de satisfaction. C'est déjà avoir fait un
grand pas en politique que d'avoir forcé l'Angleterre à vouloir
s'associer avec nous dans des intérêts sur lesquels elle n'eût pas
daigné nous consulter il y a six mois. Je me félicite en bon Français
de tout ce qui tend à replacer notre patrie à ce haut rang qu'elle
doit occuper parmi les nations étrangères.»
Cette lettre était la base de toutes mes idées et de toutes les
négociations sur les affaires coloniales dont je m'occupai pendant la
guerre d'Espagne, près d'un an avant que cette guerre éclatât.
* * * * *
Le 17 mai j'allai à Covent-Garden, dans la loge du duc d'York. Le roi
parut. Ce prince, jadis détesté, fut salué par des acclamations telles
qu'il n'en aurait pas autrefois reçu de semblables des moines,
habitants de cet ancien couvent. Le 26, le duc d'York vint dîner à
l'ambassade: George IV était fort tenté de me faire le même honneur;
mais il craignait les jalousies diplomatiques de mes collègues.
Le vicomte de Montmorency refusa d'entrer en négociations sur les
colonies espagnoles avec le cabinet de Saint-James. J'appris, le 19
mai, la mort presque subite de M. le duc de Richelieu[195]. Cet
honnête homme avait supporté patiemment sa première retraite du
ministère; mais les affaires venant à lui manquer trop longtemps, il
défaillit parce qu'il n'avait pas une double vie pour remplacer celle
qu'il avait perdue. Le grand nom de Richelieu n'a été transmis jusqu'à
nous que par des femmes.
[Note 195: À sa sortie du ministère, le duc de Richelieu
avait projeté de faire, au printemps de 1822, un voyage à
Vienne et à Odessa. Avant de partir, il était allé passer
quelque temps au château de Courteille, auprès de sa femme
et de sa belle-mère; là, il se sentit assez sérieusement
souffrant, et se hâta de rentrer à Paris. À peine y était-il
arrivé qu'une congestion cérébrale le frappait. Son vieil
ami, l'abbé Nicolle, accourut à son chevet, pendant que
l'abbé Feutrier, curé de l'Assomption, lui administrait les
derniers sacrements. Le duc parut s'associer aux prières
qu'on faisait pour lui, et serra les mains de l'abbé
Nicolle; des larmes coulèrent de ses yeux; puis il expira
doucement, le 17 mai 1832, à onze heures du soir; il était
âgé de cinquante-cinq ans et huit mois (_Souvenirs du duc de
Rochechouart_, p. 498).]
Les révolutions continuaient en Amérique. Je mandais à M. de
Montmorency:
Nº 26. «Londres, 28 mai 1822.
«Le Pérou vient d'adopter une constitution monarchique. La
politique européenne devrait mettre tous ses soins à obtenir un
pareil résultat pour les colonies qui se déclarent indépendantes.
Les États-Unis craignent singulièrement l'établissement d'un
empire au Mexique. Si le nouveau monde tout entier est jamais
républicain, les monarchies de l'ancien monde périront.»
* * * * *
On parlait beaucoup de la détresse des paysans irlandais, et l'on
dansait afin de les consoler. Un grand bal paré à l'Opéra occupait les
âmes sensibles. Le roi, m'ayant rencontré dans un corridor, me demanda
ce que je faisais là, et, me prenant par le bras, il me conduisit dans
sa loge.
Le parterre anglais était, dans mes jours d'exil, turbulent et
grossier; des matelots buvaient de la bière au parterre, mangeaient
des oranges, apostrophaient les loges. Je me trouvais un soir auprès
d'un matelot entré ivre dans la salle; il me demanda où il était; je
lui dis: «À Covent-Garden.--_Pretty garden, indeed!_» (Joli jardin,
vraiment!) s'écria-t-il, saisi, comme les dieux d'Homère, d'un rire
inextinguible.
Invité dernièrement à une soirée chez lord Lansdowne[196], Sa Majesté
m'a présenté à une dame sévère, âgée de soixante-treize ans: elle
était habillée de crêpe, portait un voile noir comme un diadème sur
ses cheveux blancs, et ressemblait à une reine abdiquée. Elle me salua
d'un ton solennel et de trois phrases estropiées du _Génie du
christianisme_; puis elle me dit avec non moins de solennité: «Je suis
mistress Siddons.» Si elle m'avait dit: «Je suis lady Macbeth,» je
l'aurais cru. Je l'avais vue autrefois sur le théâtre dans toute la
force de son talent[197]. Il suffit de vivre pour retrouver ces débris
d'un siècle jetés par les flots du temps sur le rivage d'un autre
siècle.
[Note 196: Henry _Petty-Fitz-Maurice_, 3e marquis de
_Lansdowne_ (1780-1863). De 1830 à 1858, il a fait partie de
tous les ministères whigs.]
[Note 197: Sarah _Kemble_, mistress _Siddons_ (1755-1831),
fille de Roger Kemble, directeur d'une troupe ambulante, et
soeur du fameux acteur J. Kemble, épousa Siddons, acteur de
la troupe de son père. Elle fut surnommée _la Reine de la
tragédie_. Le rôle de lady Macbeth était son triomphe. Selon
lord Byron, elle était la perfection même et réalisait
l'idéal de la tragédienne. Elle quitta le théâtre dès 1799
pour se livrer aux lettres et à l'éducation de ses enfants.]
Mes visiteurs français à Londres furent M. le duc et madame la
duchesse de Guiche[198], dont je vous parlerai à Prague; M. le marquis
de Custine[199], dont j'avais vu l'enfance à Fervacques; et madame la
vicomtesse de Noailles[200], aussi agréable, spirituelle et gracieuse
que si elle eût encore erré à quatorze ans dans les beaux jardins de
Méréville.
[Note 198: Antoine-Louis-Marie de _Gramont_, duc de _Guiche_
(1755-1836) était, à la Révolution, capitaine aux gardes du
corps. Il émigra avec sa famille en Angleterre, où il servit
au 10e hussards; il y était connu sous le nom de capitaine
_Gramont_. Rentré en France avec le duc d'Angoulême, dont il
fut le premier aide de camp, il devint successivement pair
de France (4 juin 1814), général de division (8 août 1814),
gouverneur de la 11e division militaire (30 septembre 1814).
Après la révolution de juillet, il ne refusa pas le serment
au nouveau gouvernement et resta à la Chambre haute jusqu'à
sa mort.--Sa femme, la duchesse de Guiche, était la fille de
la duchesse de Polignac. Son fils, le duc de Gramont, a été
ministre des Affaires étrangères en 1870.]
[Note 199: Astolphe, marquis de _Custine_. Voir, au tome II,
la note 1 de la page 298.]
[Note 200: Charlotte-Marie-Antoinette-_Léontine de
Noailles-Mouchy_, née le 22 juillet 1791, fille
d'Arthur-Jean-Tristan-Charles-Languedoc de Noailles, duc de
Mouchy, prince de Poix, et de _Nathalie_-Luce-Léontine de la
Borde de Méréville, la _Blanca_ de Chateaubriand. (Voir sur
Mme de Noailles-Mouchy, l'_Appendice_ du tome II, nº XII.)
Léontine de Noailles épousa, le 15 avril 1809, son cousin
_Alfred_-Louis-Dominique-Vincent de Paule, vicomte de
Noailles, qui fut tué, le 28 novembre 1812, au passage de la
Bérésina. Elle est morte à Mouchy-le-Châtel, le 13 septembre
1851. Chateaubriand ne dit rien de trop des agréments de la
vicomtesse Alfred de Noailles, qui fut une des femmes les
plus distinguées de son temps. Elle a écrit la _Vie de la
princesse de Poix_, et ce petit livre est en son genre un
chef-d'oeuvre.--Mme Alfred de Noailles n'a laissé qu'une
fille, Charlotte-Anne-Marie-Cécile (1810-1858), mariée à son
cousin-germain Charles-Philippe-Henry de Noailles, duc de
Mouchy, prince de Poix, grand d'Espagne, sénateur du second
Empire (1808-1854).]
On était fatigué de fêtes; les ambassadeurs aspiraient à s'en aller en
congé: le prince Esterhazy se préparait à partir pour Vienne; il
espérait être appelé au congrès, car on parlait déjà d'un congrès. M.
Rothschild retournait en France après avoir terminé avec son frère
l'emprunt russe de 23 millions de roubles. Le duc de Bedford[201]
s'était battu avec l'immense duc de Buckingham[202], au fond d'un
trou, dans Hyde-Park; une chanson injurieuse contre le roi de France,
envoyée de Paris et imprimée dans les gazettes de Londres, amusait la
canaille radicale anglaise qui riait sans savoir de quoi.
[Note 201: L'un des chefs du parti whig, père de lord John
Russell. Le duc de Bedford et son adversaire le duc de
Buckingham moururent tous les deux en 1839.]
[Note 202: _Grenville-Nugent-Temple-Brydges-Chandos_, duc de
_Buckingham_ (1776-1839). Ami personnel de George IV, il
avait été créé chevalier de la Jarretière en 1820 et duc de
Buckingham en 1822.]
Je partis le 6 juin pour Royal-Lodge où le roi était allé. Il m'avait
invité à dîner et à coucher.
Je revis George IV le 12, le 13 et le 14, au lever, au drawing-room et
au bal de sa Majesté. Le 24, je donnai une fête au prince et à la
princesse de Danemarck: le duc d'York s'y était invité.
C'eût été une chose importante jadis que la bienveillance avec
laquelle me traitait la marquise de Conyngham: elle m'apprit que
l'idée du voyage de S. M. B. au continent n'était pas tout à fait
abandonnée. Je gardai religieusement ce grand secret dans mon sein.
Que de dépêches importantes sur cette parole d'une favorite au temps
de mesdames de Verneuil, de Maintenon, des Ursins, de Pompadour! Du
reste, je me serais échauffé mal à propos pour obtenir quelques
renseignements de la cour de Londres: en vain vous parlez, on ne vous
écoute pas.
* * * * *
Lord Londonderry surtout était impassible: il embarrassait à la fois
par sa sincérité de ministre et sa retenue d'homme. Il expliquait
franchement de l'air le plus glacé sa politique et gardait un silence
profond sur les faits. Il avait l'air indifférent à ce qu'il disait
comme à ce qu'il ne disait pas; on ne savait ce qu'on devait croire de
ce qu'il montrait ou de ce qu'il cachait. Il n'aurait pas bougé quand
vous lui auriez _lâché un saucisson dans l'oreille_, comme dit
Saint-Simon.
Lord Londonderry avait un genre d'éloquence irlandaise qui souvent
excitait l'hilarité de la Chambre des lords et la gaieté du public;
ses _blunders_ étaient célèbres, mais il arrivait aussi quelquefois à
des traits d'éloquence qui transportaient la foule, comme ses paroles
à propos de la bataille de Waterloo: je les ai rappelées.
Lord Harrowby était président du conseil; il parlait avec propriété,
lucidité et connaissance des faits[203]. On trouverait inconvenant à
Londres qu'un président des ministres s'exprimât avec prolixité et
faconde. C'était d'ailleurs un parfait gentleman pour le ton. Un jour,
aux Pâquis, à Genève, on m'annonça un Anglais: lord Harrowby entra; je
ne le reconnus qu'avec peine: il avait perdu son ancien roi; le mien
était exilé. C'est la dernière fois que l'Angleterre de mes grandeurs
m'est apparue.
[Note 203: Dudley Ryder, premier comte de _Harrowby_, né en
1762, mort en 1847. Fils de Nathaniel Ryder, premier baron
Harrowby, il entra au Parlement en 1784 comme député de
Tiverton, bourg de sa famille, devint sous-secrétaire d'État
des Affaires étrangères en 1789 et, l'année suivante,
contrôleur de la maison du Roi. Orateur lucide et agréable,
il avait une belle prestance. Il se lia avec Pitt, à qui il
servit de témoin dans le duel de celui-ci avec Tierney. La
mort de son père, en 1803, le fit entrer à la Chambre des
lords. Lorsque Pitt succéda à Addington comme premier
ministre en 1804, Harrowby fut nommé ministre des affaires
étrangères, mais il ne garda ce poste que quelques mois,
ayant fait une chute grave dans l'escalier du Foreign
Office. En 1809, il fut créé vicomte Sandon et _comte_ de
Harrowby. En 1812, il entra dans le cabinet en qualité de
président du _Conseil Privé_, fonctions qu'il devait
conserver jusqu'en 1827. C'était dans sa maison de Grosvenor
Square que Thistlewood et ses complices, au mois de février
1820, avaient résolu d'assassiner les ministres, et ce fut à
lui que le complot fut révélé. À l'époque de la retraite de
lord Goderich, en 1827, il donna sa démission et se refusa à
former un cabinet dont il eût été le chef, Charles Greville,
secrétaire du Conseil Privé, dans son très intéressant
_Journal_, dit de lord Harrowby, qu'il était cassant, raide,
et avait quelque chose de provocateur; qu'il avait des
manies, qu'il manquait de décision et que c'était un
alarmiste, mais qu'il était très instruit, et, en dehors des
questions de parti, très favorable aux idées libérales.
Quelque temps avant sa mort, Pitt avait, paraît-il, désigné
Harrowby comme l'homme le plus capable d'être son
successeur; mais son humeur inégale diminuait son influence
sur les gens de son parti, et il ne possédait pas un talent
d'orateur suffisant pour contrebalancer ce défaut.--Le comte
de Harrowby avait épousé en 1795 lady Suzan Leveson Gower,
sixième fille du marquis de Stafford, une des femmes les
plus remarquables de son temps, et de qui il eut quatre fils
et cinq filles.]
J'ai mentionné M. Peel[204] et lord Westmoreland[205] dans le _Congrès
de Vérone_.
[Note 204: Sir Robert _Peel_ (1788-1850), fils d'un très
riche filateur de coton, que Pitt avait créé baronnet en
1800. Il fut élu député à vingt et un ans et prit place
parmi les tories. En 1822, il était ministre de l'intérieur.
Entré pour la première fois au ministère à l'âge de
vingt-quatre ans, il fit successivement partie des cabinets
Liverpool (de 1822 à 1827) et Wellington (de 1828 à 1830).
De 1841 à 1848, il tint les rênes du gouvernement en qualité
de premier ministre. Il était sur le point de revenir au
pouvoir lorsqu'il mourut d'une chute de cheval dans sa
soixante-deuxième année.]
[Note 205: John Pane, comte de _Westmoreland_, mort en 1841.
Il avait été, sous le ministère de William Pitt,
lord-lieutenant d'Irlande. En 1822, il était gardien du
sceau privé.]
Je ne sais si lord Bathurst[206] descendait et s'il était petit-fils
de ce comte Bathurst dont Sterne écrivait: «Ce seigneur est un
prodige; à 80 ans il a l'esprit et la vivacité d'un homme de 30, une
disposition à se laisser charmer et le pouvoir de plaire au delà de
tout ce que je connais.» Lord Bathurst, le ministre dont je vous
entretiens, était instruit et poli; il gardait la tradition des
anciennes manières françaises de la bonne compagnie. Il avait trois ou
quatre filles qui couraient, ou plutôt qui volaient comme des
hirondelles de mer, le long des flots, blanches, allongées et légères.
Que sont-elles devenues? Sont-elles tombées dans le Tibre avec la
jeune Anglaise de leur nom?
[Note 206: Henri, comte de _Bathurst_ (1762-1834). Appelé,
en 1809, à faire partie du ministère, en qualité de
secrétaire d'État pour la guerre et les colonies, il eut à
prendre comme tel les mesures relatives au Captif de
Sainte-Hélène. Sorti du ministère en 1825, il revint au
pouvoir en 1828 avec les tories et eut la présidence du
conseil, qu'il conserva jusqu'en 1830.]
Lord Liverpool[207] n'était pas, comme lord Londonderry, le principal
ministre; mais c'était le ministre le plus influent et le plus
respecté. Il jouissait de cette réputation d'homme religieux et
d'homme de bien, si puissante pour celui qui la possède; on vient à
cet homme avec la confiance que l'on a pour un père; nulle action ne
paraît bonne si elle n'est approuvée de ce personnage saint, investi
d'une autorité très supérieure à celle des talents. Lord Liverpool
était fils de Charles Jenkinson, baron de Hawkesbury, comte de
Liverpool, favori de lord Bute. Presque tous les hommes d'État anglais
ont commencé par la carrière littéraire, par des pièces de vers plus
ou moins bons, et par des articles, en général excellents, insérés
dans les revues. Il reste un portrait de ce premier comte de Liverpool
lorsqu'il était secrétaire particulier de lord Bute; sa famille en est
fort affligée: cette vanité, puérile en tous temps, l'est sans doute
encore beaucoup plus aujourd'hui; mais n'oublions pas que nos plus
ardents révolutionnaires puisèrent leur haine de la société dans des
disgrâces de nature ou dans des infériorités sociales.
[Note 207: Lord Liverpool remplissait dans le cabinet les
fonctions de premier Lord de la Trésorerie.--Voir sur lui,
au tome I, la note 1 de la page 321.]
Il est possible que lord Liverpool, enclin aux réformes, et à qui M.
Canning a dû son dernier ministère, fût influencé, malgré la rigidité
de ses principes religieux, par quelque déplaisance de souvenirs. À
l'époque où j'ai connu lord Liverpool, il était presque arrivé à
l'illumination puritaine. Habituellement il demeurait seul avec une
vieille soeur, à quelques lieues de Londres. Il parlait peu; son
visage était mélancolique; il penchait souvent l'oreille, et il avait
l'air d'écouter quelque chose de triste: on eût dit qu'il entendait
tomber ses dernières années, comme les gouttes d'une pluie d'hiver sur
le pavé. Du reste, il n'avait aucune passion, et il vivait selon Dieu.
M. Croker[208], membre de l'Amirauté, célèbre comme orateur et comme
écrivain, appartenait à l'école de M. Pitt, ainsi que M. Canning; mais
il était plus détrompé que celui-ci. Il occupait à White-Hall un de
ces appartements sombres d'où Charles 1er était sorti par une fenêtre
pour aller de plain-pied à l'échafaud. On est étonné quand on entre à
Londres dans les habitations où siègent les directeurs de ces
établissements dont le poids se fait sentir au bout de la terre.
Quelques hommes en redingote noire devant une table nue, voilà tout ce
que vous rencontrez: ce sont pourtant là les directeurs de la marine
anglaise, ou les membres de cette compagnie de marchands, successeurs
des empereurs du Mogol, lesquels comptent aux Indes deux cents
millions de sujets.
[Note 208: John William _Croker_. Voir sur lui, au tome II,
la note 7 de la page 199.--Né à Galway (Irlande) le 20
décembre 1780, il débuta dans la carrière des lettres par
deux mordantes satires sur le théâtre et la société de
Dublin (1804-1805), et par une brillante brochure intitulée:
_Esquisse de l'Irlande passée et présente_, dans laquelle il
préconisait l'émancipation des catholiques (1807). En cette
même année 1807, il fut envoyé au Parlement par les
électeurs de Downpatrick. Deux ans plus tard, il fut nommé
secrétaire de l'Amirauté en récompense du zèle avec lequel
il avait défendu le duc d'York accusé d'avoir, de concert
avec sa maîtresse Mistress Clarke, trafiqué des grades dont
la nomination lui appartenait en sa qualité de commandant en
chef de l'armée. Croker conserva ces fonctions lucratives
jusqu'en 1830. À cette époque, il se retira avec une pension
de 1500 livres sterling. Lorsque la Réforme électorale fut
un fait accompli (1832), il refusa de rentrer au Parlement,
ne pouvant pas, disait-il, «prendre une part active à un
système de gouvernement qui devait aboutir au renversement
de l'Église, de la pairie et du trône, en un mot de la
constitution anglaise». Il ne voulut même pas accepter une
place dans le ministère de son vieil ami Robert Peel en
1834, et il rompit avec Peel lui-même, lorsque les lois sur
les céréales furent abolies (1846). Il mourut le 10 août
1857.--Outre les 260 articles qu'il a donnés à la _Quarterly
Review_, de 1809 à 1854, William Croker a publié un très
grand nombre d'ouvrages, dont les principaux sont les
_Contes pour les enfants tirés de l'histoire d'Angleterre_
(1817); la _Johnson de Boswell_ (1831), et les _Essais sur
les commencements de la Révolution française_. Il est
l'inventeur du nom de «Conservateur» appliqué aux tories;
Disraeli l'a représenté sous les traits de Rigby dans son
roman de _Coningsby_ (1844). Sir Théodore Martin a consacré
un long article des plus élogieux à Croker dans le
_Dictionary of National Biography_; et il ne parle pas trop
mal de lui-même dans ses propres _Mémoires, journaux et
lettres_, publiées en 1884 par les soins de Louis Jennings
(trois vol. in-8{o}).]
M. Croker vint, il y a deux ans, me visiter à l'Infirmerie de
Marie-Thérèse. Il m'a fait remarquer la similitude de nos opinions et
de nos destinées. Des événements nous séparent du monde; la politique
fait des solitaires, comme la religion fait des anachorètes. Quand
l'homme habite le désert, il trouve en lui quelque lointaine image de
l'être infini qui, vivant seul dans l'immensité, voit s'accomplir les
révolutions des mondes.
* * * * *
Dans le courant des mois de juin et de juillet, les affaires d'Espagne
commencèrent à occuper sérieusement le cabinet de Londres. Lord
Londonderry et la plupart des ambassadeurs montraient en parlant de
ces affaires une inquiétude et presque une peur risible. Le ministère
craignait qu'en cas de rupture nous ne l'emportassions sur les
Espagnols; les ministres des autres puissances tremblaient que nous ne
fussions battus; ils voyaient toujours notre armée prenant la cocarde
tricolore.
Dans ma dépêche du 28 juin, nº 35, les dispositions de l'Angleterre
sont fidèlement exprimées:
Nº 35 «Londres, ce 28 juin 1822.
«Monsieur le vicomte,
«Il m'a été plus difficile de vous dire ce que pense lord
Londonderry, relativement à l'Espagne, qu'il ne me sera aisé de
pénétrer le secret des instructions données à Sir W.
A'Court[209]; cependant je ne négligerai rien pour me procurer
les renseignements que vous demandez par votre dernière dépêche,
nº 18. Si j'ai bien jugé de la politique du cabinet anglais et du
caractère de lord Londonderry, je suis persuadé que Sir W.
A'Court n'a presque rien emporté d'écrit. On lui aura recommandé
verbalement d'observer les partis sans se mêler de leurs
querelles. Le cabinet de Saint-James n'aime point les Cortès,
mais il méprise Ferdinand. Il ne fera certainement rien pour les
royalistes. D'ailleurs, il suffirait que notre influence
s'exerçât sur une opinion pour que l'influence anglaise appuyât
l'opinion contraire. Notre prospérité renaissante inspire une
vive jalousie. Il y a bien ici, parmi les hommes d'État, une
certaine crainte vague des passions révolutionnaires qui
travaillent l'Espagne; mais cette crainte se tait devant les
intérêts particuliers: de telle sorte que si d'un coté la
Grande-Bretagne pouvait exclure nos marchandises de la Péninsule,
et que de l'autre elle pût reconnaître l'indépendance des
colonies espagnoles, elle prendrait facilement son parti sur les
événements, et se consolerait des malheurs qui pourraient
accabler de nouveau les monarchies continentales. Le même
principe qui empêche l'Angleterre de retirer son ambassadeur de
Constantinople lui fait envoyer un ambassadeur à Madrid: elle se
sépare des destinées communes, et n'est attentive qu'au parti
qu'elle pourra tirer des révolutions des empires.
[Note 209: Ambassadeur d'Angleterre à Madrid.]
«J'ai l'honneur, etc.»
Revenant dans ma dépêche du 16 juillet, nº 40, sur les nouvelles
d'Espagne, je dis à M. de Montmorency:
Nº 40. «Londres, ce 16 juillet 1822.
«Monsieur le vicomte,
«Les journaux anglais, d'après les journaux français, donnent ce
matin des nouvelles de Madrid jusqu'au 8 inclusivement. Je n'ai
jamais espéré mieux du roi d'Espagne, et n'ai point été surpris.
Si ce malheureux prince doit périr, le genre de la catastrophe
n'est pas indifférent au reste du monde: le poignard n'abattrait
que le monarque, l'échafaud pourrait tuer la monarchie. C'est
déjà beaucoup trop que le jugement de Charles Ier et que celui
de Louis XVI: le ciel nous préserve d'un troisième jugement qui
semblerait établir par l'autorité des crimes une espèce de droit
des peuples et un corps de jurisprudence contre les rois! On peut
maintenant s'attendre à tout: une déclaration de guerre de la
part du gouvernement espagnol est au nombre des chances que le
gouvernement français a dû prévoir. Dans tous les cas, nous
serons bientôt obligés d'en finir avec le cordon sanitaire, car,
une fois le mois de septembre passé, et la peste ne reparaissant
pas à Barcelone, ce serait une véritable dérision que de parler
encore d'un _cordon sanitaire_; il faudrait donc avouer tout
franchement une _armée_, et dire la raison qui nous oblige à
maintenir cette armée. Cela n'équivaudra-t-il pas à une
déclaration de guerre aux Cortès? D'un autre côté,
dissoudrons-nous le cordon sanitaire? Cet acte de faiblesse
compromettrait la sûreté de la France, avilirait le ministère, et
ranimerait parmi nous les espérances de la faction
révolutionnaire.
«J'ai l'honneur d'être, etc., etc., etc.»
* * * * *
Depuis le Congrès de Vienne et d'Aix-la-Chapelle, les princes de
l'Europe avaient la tête tournée de congrès: c'était là qu'on
s'amusait et qu'on se partageait quelques peuples. À peine le Congrès
commencé à Laybach et continué à Troppau était-il fini, qu'on songea à
en convoquer un autre à Vienne, à Ferrare ou à Vérone, les affaires
d'Espagne offraient l'occasion d'en hâter le moment. Chaque cour avait
déjà désigné son ambassadeur.
Je voyais à Londres tout le monde se préparer à partir pour Vérone:
comme ma tête était remplie des affaires d'Espagne, et comme je rêvais
un plan pour l'honneur de la France, je croyais pouvoir être de
quelque utilité au nouveau Congrès en me faisant connaître sous un
rapport auquel on ne songeait pas. J'avais écrit dès le 24 mai à M. de
Montmorency; mais je ne trouvai aucune faveur. La longue réponse du
ministre est évasive, embarrassée, entortillée; un éloignement marqué
pour moi s'y déguise mal sous la bienveillance; elle finit par ce
paragraphe:
«Puisque je suis en train de confidences, noble vicomte, je veux vous
dire ce que je ne voudrais pas insérer dans une dépêche officielle,
mais ce que m'ont inspiré quelques observations personnelles, et
quelques avis aussi de personnes qui connaissent bien le terrain sur
lequel vous êtes placé. N'avez-vous pas pensé le premier qu'il faut
soigner, vis-à-vis du ministère anglais, certains effets de la
jalousie et de l'humeur qu'il est toujours prêt à concevoir sur les
marques directes de faveur auprès du roi, et de _crédit_ dans la
_société_? Vous me direz s'il ne vous est pas arrivé d'en remarquer
quelques traces.»
Par qui les plaintes de mon _crédit_ auprès du roi et dans la
_société_ (c'est-à-dire, je suppose, auprès de la marquise de
Conyngham) étaient-elles arrivées au vicomte de Montmorency? Je
l'ignore.
Prévoyant, par cette dépêche privée, que ma partie était perdue du
côté du ministre des affaires étrangères, je m'adressai à M. de
Villèle, alors mon ami, et qui n'inclinait pas beaucoup vers son
collègue. Dans sa lettre du 5 mai 1822, il me répondit d'abord un mot
favorable.
«Paris, le 5 mai 1822.
«Je vous remercie, me dit-il, de tout ce que vous faites pour
nous à Londres; la détermination de cette cour au sujet des
colonies espagnoles ne peut influer sur la nôtre; la position est
bien différente; nous devons éviter par-dessus tout d'être
empêchés, par une guerre avec l'Espagne, d'agir ailleurs comme
nous le devons, si les affaires de l'Orient amenaient de
nouvelles combinaisons politiques en Europe.
«Nous ne laisserons pas déshonorer le gouvernement français par
le défaut de participation aux événements qui peuvent résulter de
la situation actuelle du monde; d'autres pourront y intervenir
avec plus d'avantages, aucun avec plus de courage et de loyauté.
On se méprend fort, je crois, et sur les moyens réels de notre
pays, et sur le pouvoir que peut encore exercer le gouvernement
du roi dans les formes qu'il s'est prescrites; elles offrent plus
de ressources qu'on ne paraît le croire, et j'espère qu'à
l'occasion nous saurons le montrer.
«Vous nous seconderez, mon cher, dans ces grandes circonstances
si elles se présentent. Nous le savons et nous y comptons;
l'honneur sera pour tous, et ce n'est pas de ce partage dont il
s'agit en ce moment, il se fera selon les services rendus;
rivalisons tous de zèle à qui en rendra de plus signalés.
«Je ne sais en vérité si ceci tournera à un congrès, mais, en
tout cas, je n'oublierai pas ce que vous m'avez dit.
«JH. de Villèle.»
* * * * *
Sur ce premier mot de bonne entente, je fis presser le ministre des
finances par madame la duchesse de Duras; elle m'avait déjà prêté
l'appui de son amitié contre l'oubli de la cour en 1814. Elle reçut
bientôt ce billet de M. de Villèle:
«Tout ce que nous disions est dit; tout ce qu'il est dans mon
coeur et dans mon opinion de faire pour le bien public et pour
mon ami est fait et sera fait, soyez-en certaine. Je n'ai besoin
ni d'être prêché, ni d'être converti, je vous le répète; j'agis
de conviction et de sentiment.
«Recevez, madame, l'hommage de mon affectueux respect.»
Ma dernière dépêche, en date du 9 août, annonçait à M. de Montmorency
que lord Londonderry partirait du 15 au 20 pour Vienne. Le brusque et
grand démenti aux projets des mortels me fut donné; je croyais n'avoir
à entretenir le conseil du roi T. C. que des affaires humaines, et
j'eus à lui rendre compte des affaires de Dieu:
«Londres, 12 août 1822, à 4 heures de l'après-midi
«_Dépêche transmise à Paris par le télégraphe de Calais._
«Le marquis de Londonderry est mort subitement ce matin 12, à
neuf heures du matin, dans sa maison de campagne de North-Cray.»
* * * * *
Nº 49. «Londres, 13 août 1822.
«Monsieur le vicomte,
«Si le temps n'a pas mis obstacle à ma dépêche télégraphique, et
s'il n'est point arrivé d'accident à mon courrier extraordinaire,
expédié hier à quatre heures, j'espère que vous avez reçu le
premier sur le continent la nouvelle de la mort subite de Lord
Londonderry.
«Cette mort a été extrêmement tragique. Le noble marquis était à
Londres vendredi; il sentit sa tête un peu embarrassée; il se fit
saigner entre les épaules. Après quoi il partit pour North-Cray,
où la marquise de Londonderry était établie depuis un mois. La
fièvre se déclara le samedi 10 et le dimanche 11; mais elle parut
céder dans la nuit du dimanche au lundi, et, lundi matin 12, le
malade semblait si bien, que sa femme, qui le gardait, crut
pouvoir le quitter un moment. Lord Londonderry, dont la tête
était égarée, se trouvant seul, se leva, passa dans un cabinet,
saisit un rasoir, et du premier coup se coupa la jugulaire. Il
tomba baigné dans son sang aux pieds d'un médecin qui venait à
son secours.
«On cache autant qu'on le peut cet accident déplorable, mais il
est parvenu défiguré à la connaissance du public et a donné
naissance à des bruits de toute espèce.
«Pourquoi Londonderry aurait-il attenté à ses jours? Il n'avait
ni passions ni malheurs; il était plus que jamais affermi dans sa
place. Il se préparait à partir jeudi prochain. Il se faisait une
partie de plaisir d'un voyage d'affaires. Il devait être de
retour le 15 octobre pour des chasses arrangées d'avance et
auxquelles il m'avait invité. La Providence en a ordonné
autrement, et Lord Londonderry a suivi le duc de Richelieu.»
Voici quelques détails qui ne sont point entrés dans mes dépêches.
À son retour à Londres, George IV me raconta que lord Londonderry
était allé lui porter le projet d'instruction qu'il avait rédigé pour
lui-même, et qu'il devait suivre au Congrès. George IV prit le
manuscrit pour mieux en peser les termes, et commença à le lire à
haute voix. Il s'aperçut que lord Londonderry ne l'écoutait pas, et
qu'il promenait ses yeux sur le plafond du cabinet: «Qu'avez-vous
donc, mylord? dit le roi.--Sire, répondit le marquis, c'est cet
insupportable John (un jockey) qui est à la porte; il ne veut pas s'en
aller, quoique je ne cesse de le lui ordonner.» Le roi, étonné, ferma
le manuscrit et dit: «Vous êtes malade, mylord: retournez chez vous;
faites-vous saigner.» Lord Londonderry sortit et alla acheter le canif
avec lequel il se coupa la gorge.
Le 15 août, je continuai mes dires à M. de Montmorency:
«On a envoyé des courriers de toutes parts, aux eaux, aux bains
de mer, dans les châteaux, pour chercher les ministres absents.
Au moment où l'accident est arrivé, aucun d'eux n'était à
Londres. On les attend aujourd'hui ou demain; ils tiendront un
conseil, mais ils ne pourront rien décider, car, en dernier
résultat, c'est le roi qui leur nommera un collègue, et le roi
est à Édimbourg. Il est probable que Sa Majesté britannique ne
se pressera pas de faire un choix au milieu des fêtes. La mort du
marquis de Londonderry est funeste à l'Angleterre: il n'était pas
aimé, mais il était craint; les radicaux le détestaient, mais ils
avaient peur de lui. Singulièrement brave, il imposait à
l'opposition qui n'osait pas trop l'insulter à la tribune et dans
les journaux. Son imperturbable sang-froid, son indifférence
profonde pour les hommes et pour les choses, son instinct de
despotisme et son mépris secret pour les libertés
constitutionnelles, en faisaient un ministre propre à lutter avec
succès contre les penchants du siècle. Ses défauts devenaient des
qualités à une époque où l'exagération et la démocratie menacent
le monde.
«J'ai l'honneur, etc.»
* * * * *
«Londres, 15 août 1822.
«Monsieur le vicomte,
«Les renseignements ultérieurs ont confirmé ce que j'ai eu
l'honneur de vous dire sur la mort du marquis de Londonderry,
dans ma dépêche ordinaire d'avant-hier, nº 49. Seulement,
l'instrument fatal avec lequel l'infortuné ministre s'est coupé
la veine jugulaire est un canif, et non pas un rasoir comme je
vous l'avais mandé. Le rapport du _coroner_, que vous lirez dans
les journaux, vous instruira de tout. Cette enquête, faite sur le
cadavre du premier ministre de la Grande-Bretagne, comme sur le
corps d'un meurtrier, ajoute encore quelque chose de plus affreux
à cet événement.
«Vous savez sans doute à présent, monsieur le vicomte, que lord
Londonderry avait donné des preuves d'aliénation mentale quelques
jours avant son suicide, et que le roi même s'en était aperçu.
Une petite circonstance à laquelle je n'avais pas fait attention,
mais qui m'est revenue en mémoire depuis la catastrophe, mérite
d'être racontée. J'étais allé voir le marquis de Londonderry, il
y a douze ou quinze jours. Contre son usage et les usages du
pays, il me reçut avec familiarité dans son cabinet de toilette.
Il allait se raser, et il me fit en riant d'un rire à demi
sardonique l'éloge des rasoirs anglais. Je le complimentai sur la
clôture prochaine de la session. Oui, dit-il, il faut que cela
finisse ou que je finisse.
«J'ai l'honneur, etc.»
* * * * *
Tout ce que les radicaux d'Angleterre et les libéraux de France ont
raconté de la mort de lord Londonderry, à savoir: qu'il s'était tué
par désespoir politique, sentant que les principes opposés aux siens
allaient triompher, est une pure fable inventée par l'imagination des
uns, l'esprit de parti et la niaiserie des autres. Lord Londonderry
n'était pas homme à se repentir d'avoir péché contre l'humanité, dont
il ne se souciait guère, ni envers les lumières du siècle, pour
lesquelles il avait un profond mépris: la folie était entrée par les
femmes dans la famille Castlereagh.
Il fut décidé que le duc de Wellington, accompagné de lord
Clanwilliam, prendrait la place de lord Londonderry au Congrès. Les
instructions officielles se réduisaient à ceci: oublier entièrement
l'Italie, ne se mêler en rien des affaires d'Espagne, négocier pour
celles de l'Orient en maintenant la paix sans accroître l'influence de
la Russie. Les chances étaient toujours pour M. Canning, et le
portefeuille des affaires étrangères était confié par _intérim_ à lord
Bathurst, ministre des colonies.
J'assistai aux funérailles de lord Londonderry, à Westminster, le 20
août[210]. Le duc de Wellington paraissait ému; lord Liverpool était
obligé de se couvrir le visage de son chapeau pour cacher ses larmes.
On entendit au dehors quelques cris d'insulte et de joie lorsque le
corps entra dans l'église[211]: Colbert et Louis XIV furent-ils plus
respectés? Les vivants ne peuvent rien apprendre aux morts; les morts,
au contraire, instruisent les vivants.
[Note 210: On lit dans le _Journal de Charles C.-F.
Greville_, secrétaire du Conseil Privé, sous la date du 19
août 1822: «Les funérailles de Lord Londonderry auront lieu
demain à l'abbaye de Westminster. Eu égard aux circonstances
de sa mort, il eût peut-être été de meilleur goût d'éviter
la pompe et la solennité de cette cérémonie, mais on défère
en cela au désir exprimé par sa veuve, qui aurait considéré
comme une offense à sa mémoire le refus de rendre à ses
restes tous les honneurs d'usage.»]
[Note 211: Dans une lettre à Madame de Duras, Chateaubriand
lui disait: «J'arrive des funérailles de ce pauvre homme.
Nous étions tous rangés autour de la fosse dans cette
vieille église de Westminster. Le duc de Wellington qui a vu
tant de morts paraissait abattu; lord Liverpool se cachait
le visage dans son chapeau. Un groupe de radicaux, hors de
l'église, a agité ses drapeaux et poussé des cris de joie,
en voyant passer le cadavre. Le peuple n'a pas répondu et a
paru indigné. Je verrai longtemps ce grand cercueil, qui
renfermait cet homme égorgé de ses propres mains, au plus
haut point de la prospérité. Il faut se faire trappiste.»]