NOTE.

«Si le roi me faisait l'honneur de me consulter, voici ce que je

proposerais pour le bien de son service et le repos de la France.

«Le centre gauche de la Chambre élective a satisfaction dans la

nomination de M. Royer-Collard; pourtant je croirais la paix plus

assurée si l'on introduisait dans le conseil un homme de mérite

pris dans cette opinion et choisi parmi les membres de la Chambre

des pairs ou de la Chambre des députés.

«Placer encore dans le conseil un député du côté droit

indépendant;

«Achever de distribuer les directions dans cet esprit.

«Quant aux choses:

«Présenter dans un temps opportun une loi complète sur la liberté

de la presse, dans laquelle loi la poursuite en tendance et la

censure facultative seraient abolies; préparer une loi communale;

compléter la loi sur la septennalité, en portant l'âge éligible à

trente ans; en un mot marcher la charte à la main, défendre

courageusement la religion contre l'impiété, mais la mettre en

même temps à l'abri du fanatisme et des imprudences d'un zèle qui

lui font beaucoup de mal.

«Quant aux affaires du dehors, trois choses doivent guider les

ministres du roi: l'honneur, l'indépendance et l'intérêt de la

France.

«La France nouvelle est toute royaliste; elle peut devenir toute

révolutionnaire: que l'on suive les institutions, et je

répondrais sur ma tête d'un avenir de plusieurs siècles; que l'on

viole ou que l'on tourmente ces institutions, et je ne répondrais

pas d'un avenir de quelques mois.

«Moi et mes amis nous sommes prêts à appuyer de tout notre

pouvoir une administration formée d'après les bases ci-dessus

indiquées.

«CHATEAUBRIAND.»

Une voix où la femme dominait la princesse vint donner une consolation

à ce qui n'était que le déplaisir d'une vie variant sans cesse.

L'écriture de madame la duchesse de Cumberland était si altérée que

j'eus quelque peine à la reconnaître. La lettre portait la date du 28

septembre 1821: c'est la dernière que j'aie reçue de cette main

royale[174]. Hélas! les autres nobles amies qui dans ces temps me

soutenaient à Paris ont quitté cette terre! Resterai-je donc avec une

telle obstination ici-bas, qu'aucune des personnes auxquelles je suis

attaché ne puisse me survivre[175]? Heureux ceux sur qui l'âge fait

l'effet du vin, et qui perdent la mémoire quand ils sont rassasiés de

jours!

[Note 174: La princesse Frédérique, reine de Hanovre, vient

de succomber après une longue maladie: la mort se trouve

toujours dans la _Note_ au bout de mon texte! (Note de

Paris, juillet 1841.) CH.]

[Note 175: Voir l'_Appendice_ nº III: _La mort de

Fontanes_.]

* * * * *

Les démissions de MM. de Villèle et de Corbière ne tardèrent pas à

produire la dissolution du cabinet et à faire rentrer mes amis au

conseil, comme je l'avais prévu: M. le vicomte de Montmorency fut

nommé ministre des affaires étrangères, M. de Villèle ministre des

finances, M. de Corbière ministre de l'intérieur[176]. J'avais eu trop

de part aux derniers mouvements politiques et j'exerçais une trop

grande influence sur l'opinion pour qu'on me pût laisser de côté. Il

fut résolu que je remplacerais M. le duc Decazes à l'ambassade de

Londres[177]. Louis XVIII consentait toujours à m'éloigner. Je

l'allai remercier; il me parla de son favori avec une constance

d'attachement rare chez les rois; il me _pria_ d'effacer dans la tête

de George IV les préventions que ce prince avait conçues contre M.

Decazes, d'oublier moi-même les divisions qui avaient existé entre moi

et l'ancien ministre de la police. Ce monarque, à qui tant de malheurs

n'avaient pu arracher une larme, était ému de quelques souffrances

dont pouvait avoir été affligé l'homme qu'il avait honoré de son

amitié.

[Note 176: La nomination du cabinet de droite parut au

_Moniteur_ du 15 décembre 1821. Il était ainsi composé: MM.

de Villèle aux Finances, Corbière à l'Intérieur, le duc de

Bellune à la Guerre, de Clermont-Tonnerre à la Marine,

Mathieu de Montmorency aux Affaires étrangères, de Peyronnet

à la Justice, M. de Lauriston, seul ministre restant, à la

maison du Roi.]

[Note 177: On lit, dans le _Moniteur_ du 10 janvier 1822:

«_Paris, 9 janvier._ Sur la démission donnée par M. le duc

Decazes, ambassadeur de France en Angleterre, le Roi, par

ordonnance du 9 janvier, a nommé M. le vicomte de

Chateaubriand, pair de France, ministre d'État, à

l'ambassade de Londres, et M. le comte de Serre à

l'ambassade du royaume des Deux-Siciles.»]

Ma nomination réveilla mes souvenirs: Charlotte revint à ma pensée; ma

jeunesse, mon émigration, m'apparurent avec leurs peines et leurs

joies. La faiblesse humaine me faisait aussi un plaisir de reparaître

connu et puissant là où j'avais été ignoré et faible. Madame de

Chateaubriand, craignant la mer, n'osa passer le détroit, et je partis

seul. Les secrétaires de l'ambassade m'avaient devancé.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 4 · 第 30 / 83 题