«Paris, ce 17 août.
«Quoiqu'il n'y ait pas de dépêches bien importantes à confier à
votre fidèle Hyacinthe, je veux cependant le faire repartir,
noble vicomte, d'après votre propre désir et celui qu'il m'a
exprimé, de la part de madame de Chateaubriand, de le voir
promptement retourner auprès de vous. J'en profiterai pour vous
adresser quelques mots plus confidentiels sur la profonde
impression que nous avons reçue, comme à Londres, de cette
terrible mort du marquis de Londonderry, et aussi, par la même
occasion, sur une affaire à laquelle vous semblez mettre un
intérêt bien exagéré et bien exclusif. Le conseil du roi en a
profité et a fixé à ces jours-ci, immédiatement après la clôture
qui a eu lieu ce matin même, la discussion des directions
principales à arrêter, des instructions à donner, de même des
personnes à choisir: la première question est de savoir si elles
seront une ou plusieurs. Vous avez exprimé quelque part, ce me
semble, de l'étonnement que l'on pût songer à..., non pas à vous
préférer à lui, vous savez très bien qu'il ne peut pas être sur
la même ligne pour nous. Si, après le plus mûr examen, nous ne
croyions pas possible de mettre à profit la bonne volonté que
vous nous avez montrée très franchement à cet égard, il faudrait
sans doute pour nous déterminer de graves motifs que je vous
communiquerais avec la même franchise: l'ajournement est plutôt
favorable à votre désir, en ce sens qu'il serait tout à fait
inconvenable, et pour vous et pour nous, que vous quittassiez
Londres d'ici à quelques semaines et avant la décision
ministérielle qui ne laisse pas d'occuper tous les cabinets. Cela
frappe tellement tout le monde que quelques amis me disaient
l'autre jour: Si M. de Chateaubriand était venu tout de suite à
Paris, il aurait été assez contrariant pour lui d'être obligé de
repartir pour Londres. Nous attendons donc cette nomination
importante au retour d'Édimbourg. Le chevalier Stuart[212] disait
hier que sûrement le duc de Wellington irait au Congrès; c'est ce
qu'il nous importe de savoir le plus tôt possible. M. Hyde de
Neuville est arrivé hier bien portant. J'ai été charmé de le
voir. Je vous renouvelle, noble vicomte, tous mes inviolables
sentiments.
[Note 212: Charles _Stuart_, né le 2 janvier 1779, remplit
les fonctions d'ambassadeur d'Angleterre près la cour de
France de 1815 à 1824 et de 1828 à 1830. Il fut élevé à la
pairie en 1828 sous le titre de lord Stuart de Rothesay. Il
mourut à sa terre de Highcliff (Hampshire) le 7 novembre
1845.]
«MONTMORENCY.»
* * * * *
Cette nouvelle lettre de M. de Montmorency, mêlée de quelques phrases
ironiques, me confirma pleinement qu'il ne voulait pas de moi au
Congrès.
Je donnai un dîner le jour de la Saint-Louis en l'honneur de Louis
XVIII, et j'allai voir Hartwell en mémoire de l'exil de ce roi; je
remplissais un devoir plutôt que je ne jouissais d'un plaisir. Les
infortunes royales sont maintenant si communes qu'on ne s'intéresse
guère aux lieux que n'ont point habités le génie ou la vertu. Je ne
vis dans le triste petit parc d'Hartwell que la fille de Louis XVI.
Enfin, je reçus tout à coup de M. de Villèle ce billet inattendu qui
faisait mentir mes prévisions et mettait fin à mes incertitudes:
«27 août 1822.
«Mon cher Chateaubriand, il vient d'être arrêté qu'aussitôt que
les convenances relatives au retour du roi à Londres vous le
permettront, vous serez autorisé à vous rendre à Paris, pour de
là pousser jusqu'à Vienne ou jusqu'à Vérone comme un des trois
plénipotentiaires chargés de représenter la France au Congrès.
Les deux autres seront MM. de Caraman et de la Ferronnays; ce qui
n'empêche pas M. le vicomte de Montmorency de partir après-demain
pour Vienne, afin d'y assister aux conférences qui pourront avoir
lieu dans cette ville avant le Congrès. Il devra revenir à Paris
lors du départ des souverains pour Vérone.
«Ceci pour vous seul. Je suis heureux que cette affaire ait pris
la tournure que vous désiriez; de coeur tout à vous.»
D'après ce billet, je me préparai à partir.
Cette foudre qui tombe sans cesse à mes pieds me suivait partout. Avec
lord Londonderry expira la vieille Angleterre, jusqu'alors se
débattant au milieu des innovations croissantes. Survint M. Canning:
l'amour-propre l'emporta jusqu'à parler à la tribune la langue du
propagandiste. Après lui parut le duc de Wellington, conservateur qui
venait démolir: quand l'arrêt des sociétés est prononcé, la main qui
devait élever ne sait qu'abattre. Lord Grey[213], O'Connell[214], tous
ces ouvriers en ruines, travaillèrent successivement à la chute des
vieilles institutions. Réforme parlementaire, émancipation de
l'Irlande, toutes choses excellentes en soi, devinrent, par
l'insalubrité des temps, des causes de destruction. La peur accrut les
maux: si l'on ne s'était pas si fort effrayé des menaces, on eût pu
résister avec un certain succès.
[Note 213: Charles, 2e comte _Grey_, d'abord lord Horwick
(1764-1845). Entré aux Communes dès sa majorité, et enrôlé
dans les rangs des whigs par la belle duchesse de
Devonshire, qui mettait ses séductions au service de son
parti, il y prit position comme adversaire acharné de Pitt.
Premier lord de l'amirauté en 1806, puis ministre des
Affaires étrangères à la mort de Fox, il ne rentra aux
affaires que comme premier ministre à la chute de Wellington
en 1830. Dans l'intervalle, il avait été appelé par la mort
de son père à la Chambre des lords. Après avoir attaché son
nom à la grande réforme parlementaire de 1832, il quitta le
pouvoir en 1834 et se retira à peu près complètement de la
vie publique.]
[Note 214: Daniel _O'Connell_ (1775-1847). Élu en 1828
membre de la Chambre des Communes, après une lutte acharnée
contre le candidat protestant, il ne put siéger parce qu'il
refusa de prêter le serment de _Test_; mais, aussitôt après
l'émancipation des catholiques, qu'il n'avait cessé de
réclamer et qui était en réalité son oeuvre, il entra à la
Chambre (1830). Orateur admirable, ardent patriote, fervent
catholique, le _libérateur_ de l'Irlande restera l'une des
plus grandes figures de ce siècle.]
Qu'avait besoin l'Angleterre de consentir à nos derniers troubles?
Renfermée dans son île et dans ses inimitiés nationales, elle était à
l'abri. Qu'avait besoin le cabinet de Saint-James de redouter la
séparation de l'Irlande? L'Irlande n'est que la chaloupe de
l'Angleterre: coupez la corde, et la chaloupe, séparée du grand
navire, ira se perdre au milieu des flots. Lord Liverpool avait
lui-même de tristes pressentiments. Je dînais un jour chez lui: après
le repas nous causâmes à une fenêtre qui s'ouvrait sur la Tamise; on
apercevait en aval de la rivière une partie de la cité dont le
brouillard et la fumée élargissaient la masse. Je faisais à mon hôte
l'éloge de la solidité de cette monarchie anglaise pondérée par le
balancement égal de la liberté et du pouvoir. Le vénérable lord,
levant et allongeant le bras, me montra de la main la cité et me dit:
«Qu'y a-t-il de solide avec ces villes énormes? Une insurrection
sérieuse à Londres, et tout est perdu.»
Il me semble que j'achève une course en Angleterre, comme celle que je
fis autrefois sur les débris d'Athènes, de Jérusalem, de Memphis et de
Carthage. En appelant devant moi les siècles d'Albion, en passant de
renommée en renommée, en les voyant s'abîmer tour à tour, j'éprouve
une espèce de douloureux vertige. Que sont devenus ces jours éclatants
et tumultueux où vécurent Shakespeare et Milton, Henri VIII et
Élisabeth, Cromwell et Guillaume, Pitt et Burke? Tout cela est fini;
supériorités et médiocrités, haines et amours, félicités et misères,
oppresseurs et opprimés, bourreaux et victimes, rois et peuples, tout
dort dans le même silence et la même poussière. Quel néant sommes-nous
donc, s'il en est ainsi de la partie la plus vivante de l'espèce
humaine, du génie qui reste comme une ombre des vieux temps dans les
générations présentes, mais qui ne vit plus par lui-même, et qui
ignore s'il a jamais été!
Combien de fois l'Angleterre, dans l'espace de quelques cents ans,
a-t-elle été détruite? À travers combien de révolutions n'a-t-elle
point passé pour arriver au bord d'une révolution plus grande, plus
profonde et qui enveloppera la postérité! J'ai vu ces fameux
parlements britanniques dans toute leur puissance: que deviendront-ils?
J'ai vu l'Angleterre dans ses anciennes moeurs et dans son ancienne
prospérité: partout la petite église solitaire avec sa tour, le
cimetière de campagne de Gray, partout des chemins étroits et sablés,
des vallons remplis de vaches, des bruyères marbrées de moutons, des
parcs, des châteaux, des villes: peu de grands bois, peu d'oiseaux, le
vent de la mer. Ce n'étaient pas ces champs de l'Andalousie où je
trouvais les vieux chrétiens et les jeunes amours parmi les débris
voluptueux du palais des Mores au milieu des aloès et des palmiers.
Quid dignum memorare tuis, Hispania, terris
Vox humana valet?
«Quelle voix humaine, ô Espagne! est digne de remémorer tes
rivages?[215]»
[Note 215: Chateaubriand--ses _Mémoires_ le prouvent de
reste--aimait les citations. Sa conversation en abondait
quand elle dépassait les monosyllabes ou les lieux communs
de la politesse. «Il ne faut pas croire,» disait-il un jour,
à Londres, à M. de Marcellus, «que l'art des citations soit
à la portée de tous les petits esprits qui, ne trouvant rien
chez eux, vont puiser chez les autres. C'est l'inspiration
qui donne les citations heureuses. La Mémoire est une Muse,
ou plutôt c'est la mère des Muses, que Ronsard fait parler
ainsi:
«Grèce est notre pays, Mémoire est notre Muse.
«Les plus grands écrivains du siècle de Louis XIV se sont
nourris de citations.» _Chateaubriand et son temps_, p.
286.]
Ce n'était pas là cette Campagne romaine dont le charme irrésistible
me rappelle sans cesse; ces flots et ce soleil n'étaient pas ceux qui
baignent et éclaire le promontoire sur lequel Platon enseignait ses
disciples, ce Sunium où j'entendis chanter le grillon demandant en
vain à Minerve le foyer des prêtres de son temple; mais enfin, telle
qu'elle était, cette Angleterre, entourée de ses navires, couverte de
ses troupeaux et professant le culte de ses grands hommes, était
charmante et redoutable.
Aujourd'hui ses vallées sont obscurcies par les fumées des forges et
des usines, ses chemins changés en ornières de fer; et sur ces
chemins, au lieu de Milton et de Shakespeare, se meuvent des
chaudières errantes. Déjà les pépinières de la science, Oxford et
Cambridge, prennent un air désert: leurs collèges et leurs chapelles
gothiques, demi-abandonnés, affligent les regards; dans leurs
cloîtres, auprès des pierres sépulcrales du moyen âge, reposent
oubliées les annales de marbre des anciens peuples de la Grèce; ruines
qui gardent les ruines.
À ces monuments, autour desquels commençait à se former le vide, je
laissais la partie des jours printaniers que j'avais retrouvée; je me
séparais une seconde fois de ma jeunesse, au même bord où je l'avais
abandonnée autrefois: Charlotte avait tout à coup réapparu comme cet
astre, la joie des ombres, qui, retardé par le cours des mois, se
lèverait au milieu de la nuit. Si vous n'êtes pas trop las, cherchez
dans ces _Mémoires_ l'effet que produisit sur moi en 1822 la vision
subite de cette femme. Lorsqu'elle m'avait remarqué autrefois, je ne
connaissais point ces autres Anglaises dont la troupe venait de
m'environner à l'heure de mon renom et de ma puissance: leurs hommages
ont eu la légèreté de ma fortune. Aujourd'hui, après seize nouvelles
années évanouies depuis mon ambassade de Londres, après tant de
nouvelles destructions, mes regards se reportent sur la fille du pays
de Desdémone et de Juliette: elle ne compte plus dans ma mémoire que
du jour où sa présence inattendue ralluma le flambeau de mes
souvenirs. Nouvel Épiménide, réveillé après un long sommeil, j'attache
mes regards sur un phare d'autant plus radieux que les autres sont
éteints sur le rivage; un seul excepté brillera longtemps après moi.
Je n'ai point achevé tout ce qui concerne Charlotte dans les pages
précédentes de ces _Mémoires_: elle vint avec une partie de sa famille
me voir en France, lorsque j'étais ministre en 1823. Par une de ces
misères inexplicables de l'homme, préoccupé que j'étais d'une guerre
d'où dépendait le sort de la monarchie française, quelque chose sans
doute aura manqué à ma voix, puisque Charlotte, retournant en
Angleterre, me laissa une lettre dans laquelle elle se montre blessée
de la froideur de ma réception. Je n'ai osé ni lui écrire ni lui
renvoyer des fragments littéraires qu'elle m'avait rendus et que
j'avais promis de lui remettre augmentés. S'il était vrai qu'elle eût
eu une raison véritable de se plaindre, je jetterais au feu ce que
j'ai raconté de mon premier séjour outre-mer.
Souvent il m'est venu en pensée d'aller éclaircir mes doutes; mais
pourrais-je retourner en Angleterre, moi qui suis assez faible pour
n'oser visiter le rocher paternel sur lequel j'ai marqué ma tombe?
J'ai peur maintenant des sensations: le temps, en m'enlevant mes
jeunes années, m'a rendu semblable à ces soldats dont les membres
sont restés sur le champ de bataille; mon sang, ayant un chemin moins
long à parcourir se précipite dans mon coeur avec une affluence si
rapide que ce vieil organe de mes plaisirs et de mes douleurs palpite
comme prêt à se briser. Le désir de brûler ce qui regarde Charlotte,
bien qu'elle soit traitée avec un respect religieux, se mêle chez moi
à l'envie de détruire ces _Mémoires_: s'ils m'appartenaient encore, ou
si je pouvais les racheter, je succomberais à la tentation. J'ai un
tel dégoût de tout, un tel mépris pour le présent et pour l'avenir
immédiat[216], une si ferme persuasion que les hommes désormais, pris
ensemble comme public (et cela pour plusieurs siècles), seront
pitoyables, que je rougis d'user mes derniers moments au récit des
choses passées, à la peinture d'un monde fini dont on ne comprendra
plus le langage et le nom.
[Note 216: Ce pessimisme, dont les _Mémoires_ renferment de
si nombreux témoignages, l'auteur ne se faisait pas faute de
le manifester également, presque en toute rencontre, dans
ses conversations. En 1844, un jour que M. de Marcellus et
lui faisaient quelques pas ensemble dans son petit jardin de
la rue du Bac, il dit à son ami: «Le fleuve de la monarchie
s'est perdu dans le sang à la fin du siècle dernier.
Entraînés par les courants de la démocratie, à peine depuis
avons-nous fait quelques haltes sur la boue des écueils.
Mais le torrent nous submerge: et c'en est fait en France de
la vraie liberté politique et de la dignité de l'homme.»]
L'homme est aussi trompé par la réussite de ses voeux que par leur
désappointement: j'avais désiré, contre mon instinct naturel, aller au
Congrès; profitant d'une prévention à M. de Villèle, je l'avais amené
à forcer la main de M. de Montmorency. Eh bien! mon vrai penchant
n'était pas pour ce que j'avais obtenu; j'aurais eu sans doute
quelque dépit si l'on m'eût contraint de rester en Angleterre; mais
bientôt l'idée d'aller voir madame Sutton, de faire le voyage des
trois royaumes, l'eût emporté sur le mouvement d'une ambition postiche
qui n'adhère point à ma nature. Dieu en ordonna autrement et je partis
pour Vérone: de là le changement de ma vie, de là mon ministère, la
guerre d'Espagne, mon triomphe, ma chute, bientôt suivie de celle de
la monarchie.
Un des deux beaux enfants pour lesquels Charlotte m'avait prié de
m'intéresser en 1822 vient de venir me voir à Paris: c'est aujourd'hui
le capitaine Sutton; il est marié à une jeune femme charmante, et il
m'a appris que sa mère, très malade, a passé dernièrement un hiver à
Londres.
Je m'embarquai à Douvres le 8 de septembre 1822, dans le même port
d'où, vingt-deux ans auparavant, M. _La Sagne_, le Neuchâtelois, avait
fait voile. De ce premier départ, au moment où je tiens la plume,
trente-neuf années sont accomplies. Lorsqu'on regarde ou qu'on écoute
sa vie passée, on croit voir sur une mer déserte la trace d'un
vaisseau qui a disparu; on croit entendre les glas d'une cloche dont
on n'aperçoit point la vieille tour.
* * * * *
Ici vient se placer dans l'ordre des dates le _Congrès de Vérone_, que
j'ai publié en deux volumes à part[217]. Si on avait par hasard envie
de le relire, on peut le trouver partout. Ma guerre d'Espagne, le
grand événement politique de ma vie[218], était une gigantesque
entreprise. La légitimité allait pour la première fois brûler de la
poudre sous le drapeau blanc, tirer son premier coup de canon après
ces coups de canon de l'empire qu'entendra la dernière postérité.
Enjamber d'un pas les Espagnes, réussir sur le même sol où naguère les
armées d'un conquérant avaient eu des revers, faire en six mois ce
qu'il n'avait pu faire en sept ans, qui aurait pu prétendre à ce
prodige? C'est pourtant ce que j'ai fait; mais par combien de
malédictions ma tête a été frappée à la table de jeu où la
Restauration m'avait assis! J'avais devant moi une France ennemie des
Bourbons et deux grands ministres étrangers, le prince de Metternich
et M. Canning. Il ne se passait pas de jour que je ne reçusse des
lettres qui m'annonçaient une catastrophe, car la guerre avec
l'Espagne n'était pas du tout populaire, ni en France, ni en Europe.
En effet, quelque temps après mes succès dans la Péninsule, ma chute
ne tarda pas à arriver.
[Note 217: _Congrès de Vérone, Guerre d'Espagne,
Négociations, Colonies espagnoles_, par M. de Chateaubriand.
Deux volumes in-8{o}, Paris, chez Delloye. 1838.]
[Note 218: Voir l'_Appendice_ nº V: _Le Congrès de Vérone et
la Guerre d'Espagne._]
Dans notre ardeur après la dépêche télégraphique qui annonçait la
délivrance du roi d'Espagne, nous autres ministres nous courûmes au
château. Là j'eus un pressentiment de ma chute: je reçus sur la tête
un seau d'eau froide qui me fit rentrer dans l'humilité de mes
habitudes. Le roi et Monsieur ne nous aperçurent point. Madame la
duchesse d'Angoulême, éperdue du triomphe de son mari, ne distinguait
personne. Cette victime immortelle écrivit sur la délivrance de
Ferdinand une lettre terminée par cette exclamation sublime dans la
bouche de la fille de Louis XVI: «Il est donc prouvé qu'on peut sauver
un roi malheureux!»
Le dimanche, je retournai avant le conseil faire ma cour à la famille
royale; l'auguste princesse dit à chacun de mes collègues un mot
obligeant: elle ne m'adressa pas une parole. Je ne méritais pas sans
doute un tel honneur. Le silence de l'orpheline du Temple ne peut
jamais être ingrat: le Ciel a droit aux adorations de la terre et ne
doit rien à personne.
Je traînai ensuite jusqu'à la Pentecôte; pourtant mes amis n'étaient
pas sans inquiétude; ils me disaient souvent: Vous serez renvoyé
demain. Tout à l'heure si l'on veut, répondais-je. Le jour de la
Pentecôte, 6 juin 1824, j'étais arrivé dans les premiers salons de
Monsieur: un huissier vint me dire qu'on me demandait. C'était
Hyacinthe, mon secrétaire. Il m'annonça en me voyant que je n'étais
plus ministre. J'ouvris le paquet qu'il me présentait; j'y trouvai ce
billet de M. de Villèle:
«Monsieur le vicomte,
«J'obéis aux ordres du roi en transmettant de suite à Votre
Excellence une ordonnance que Sa Majesté vient de rendre.
«Le sieur comte de Villèle, président de notre conseil des
ministres, est chargé par intérim du portefeuille des affaires
étrangères, en remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand.»
Cette ordonnance était écrite de la main de M. de Rainneville[219],
assez bon pour en être encore embarrassé devant moi. Eh! mon Dieu!
est-ce que je connais M. de Rainneville? Est-ce que j'ai jamais songé
à lui? Je le rencontre assez souvent. S'est-il jamais aperçu que je
savais que l'ordonnance qui m'avait rayé de la liste des ministres
était écrite de sa main[220]?
[Note 219: Alphonse-Valentin Vaysse, vicomte de
_Rainneville_ (1798-1864). Il était en 1824 maître des
requêtes, directeur des bureaux près le ministre des
finances, et l'un des plus habiles collaborateurs de M. de
Villèle, qui ne tarda pas à en faire un conseiller d'État.
Député de la Loire, de 1846 à 1848, il fit une opposition
modérée au ministère Guizot, et quitta la vie politique à la
révolution de février.]
[Note 220: Voir l'_Appendice_ nº VI: _Le renvoi de
Chateaubriand._]
Et pourtant qu'avais-je fait? Où étaient mes intrigues et mon
ambition? Avais-je désiré la place de M. de Villèle en allant seul et
caché me promener au fond du bois de Boulogne? Ce fut cette vie
étrange qui me perdit. J'avais la simplicité de rester tel que le ciel
m'avait fait, et, parce que je n'avais envie de rien, on crut que je
voulais tout. Aujourd'hui, je conçois très bien que ma vie à part
était une grande faute. Comment! vous ne voulez rien être?
Allez-vous-en! Nous ne voulons pas qu'un homme méprise ce que nous
adorons, et qu'il se croie en droit d'insulter à la médiocrité de
notre vie.
Les embarras de la richesse et les inconvénients de la misère me
suivirent dans mon logement de la rue de l'Université: le jour de mon
congé, j'avais au ministère un immense dîner privé; il me fallut
envoyer des excuses aux convives, et faire replier dans ma petite
cuisine à deux maîtres trois grands services préparés pour quarante
personnes. Montmirel et ses aides se mirent à l'ouvrage, et, nichant
casseroles, lèchefrites et bassines dans tous les coins, il mit son
chef-d'oeuvre réchauffé à l'abri. Un vieil ami vint partager mon
premier repas de matelot mis à terre. La ville et la cour accoururent,
car il n'y eut qu'un cri sur l'outrecuidance de mon renvoi après le
service que je venais de rendre; on était persuadé que ma disgrâce
serait de courte durée; on se donnait l'air de l'indépendance en
consolant un malheur de quelques jours, au bout desquels on
rappellerait fructueusement à l'infortuné revenu en puissance qu'on ne
l'avait point abandonné.
On se trompait; on en fut pour les frais de courage: on avait compté
sur ma platitude, sur mes pleurnicheries, sur mon ambition de chien
couchant, sur mon empressement à me déclarer moi-même coupable, à
faire le pied de grue auprès de ceux qui m'avaient chassé: c'était mal
me connaître. Je me retirai sans réclamer même le traitement qui
m'était dû, sans recevoir ni une faveur ni une obole de la cour; je
fermai ma porte à quiconque m'avait trahi; je refusai la foule
condoléante et je pris les armes. Alors tout se dispersa; le blâme
universel éclata, et ma partie, qui d'abord avait semblé belle aux
salons et aux antichambres, parut effroyable.
Après mon renvoi, n'eussé-je pas mieux fait de me taire? La brutalité
du procédé ne m'avait-elle pas fait revenir le public? M. de Villèle a
répété que la lettre de destitution avait été retardée; par ce hasard,
elle avait eu le malheur de ne m'être rendue qu'au château; peut-être
en fut-il ainsi; mais, quand on joue, on doit calculer les chances de
la partie; on doit surtout ne pas écrire à un ami de quelque valeur
une lettre telle qu'on rougirait d'en adresser une semblable au valet
coupable qu'on jetterait sur le pavé, sans convenances et sans
remords. L'irritation du parti Villèle était d'autant plus grande
contre moi, qu'il voulait s'approprier mon ouvrage, et que j'avais
montré de l'entente dans des matières qu'on m'avait supposé ignorer.
Sans doute, avec du silence et de la modération (comme on disait),
j'aurais été loué de la race en adoration perpétuelle du portefeuille;
en faisant pénitence de mon innocence, j'aurais préparé ma rentrée au
conseil. C'eût été mieux dans l'ordre commun; mais c'était me prendre
pour l'homme que point ne suis; c'était me supposer le désir de
ressaisir le timon de l'État, l'envie de faire mon chemin; désir et
envie qui dans cent mille ans ne m'arriveraient pas.
L'idée que j'avais du gouvernement représentatif me conduisit à entrer
dans l'opposition; l'opposition systématique me semble la seule propre
à ce gouvernement; l'opposition surnommée de _conscience_ est
impuissante. La conscience peut arbitrer un fait _moral_, elle ne juge
point d'un fait _intellectuel_. Force est de se ranger sous un chef,
appréciateur des bonnes et des mauvaises lois. N'en est-il ainsi,
alors tel député prend sa bêtise pour sa conscience et la met dans
l'urne. L'opposition dite de _conscience_ consiste à flotter entre les
partis, à ronger son frein, à voter même, selon l'occurrence, pour le
ministère, à se faire magnanime en enrageant; opposition
d'imbécillités mutines chez les soldats, de capitulations ambitieuses
parmi les chefs. Tant que l'Angleterre a été saine, elle n'a jamais eu
qu'une opposition systématique: on entrait et l'on sortait avec ses
amis; en quittant le portefeuille on se plaçait sur le banc des
attaquants. Comme on était censé s'être retiré pour n'avoir pas voulu
accepter un système, ce système étant resté près de la couronne devait
être nécessairement combattu. Or, les hommes ne représentant que des
principes, l'opposition systématique ne voulait emporter que les
_principes_, lorsqu'elle livrait l'assaut aux _hommes_[221].
[Note 221: Ce petit _couplet_ en l'honneur de l'_opposition
systématique_ n'est pas seulement très spirituel, il exprime
encore une idée très juste et très vraie. Un des hommes qui
ont le plus étudié et le mieux connu la théorie et la
pratique du gouvernement représentatif, M. de Cormenia, dans
son _Livre des Orateurs_, ne parle pas autrement que
Chateaubriand: «Vous dites que vous êtes indépendants et que
vous ne relevez que de votre _conscience_. C'est fier! c'est
beau! Mais votre prétendue conscience n'est que de
l'orgueil, votre prétendue indépendance n'est que de
l'anarchie. Autant de têtes, autant d'opinions; autant de
soldats, autant de capitaines. Je vois des combattants, mais
point d'armée; _je vois des opposants, mais point
d'opposition_. Sachez donc que _toute opposition qui n'est
pas systématique n'a pas de caractère, de principe,
d'influence, de but, ni même de nom. Elle ne fait pas les
affaires de la France, elle ne fait pas même les siennes._
C'est un bariolage de couleurs rouges, bleues, jaunes,
blanches, vertes, avec leurs teintes plus ou moins foncées.
Le merveilleux tableau que cela fait!» (Tome I, p. 64.)]
* * * * *
Ma chute fit grand bruit: ceux qui se montraient les plus satisfaits
en blâmaient la forme. J'ai appris depuis que M. de Villèle hésita; M.
de Corbière décida la question: «S'il rentre par une porte au conseil,
dut-il dire, je sors par l'autre[222].» On me laissa sortir: il était
tout simple qu'on me préférât M. de Corbière. Je ne lui en veux pas:
je l'importunais, il m'a fait chasser: il a bien fait.
[Note 222: Le mot que rapporte ici Chateaubriand fut dit,
non par M, de Corbière, mais par le baron de Damas, ministre
de la guerre. On lit dans les _Mémoires_ du comte de
Villèle: «Après la signature du renvoi de M. de
Chateaubriand, je dus assigner à mes collègues une réunion
du conseil après la messe et la réception du Roi. Grande fut
notre surprise d'entendre le baron de Damas se féliciter
hautement de ce qui venait d'avoir lieu, en déclarant que si
le Roi n'avait pas pris ce parti, il était bien résolu à
signifier, à la première occasion, à M. de Chateaubriand,
qu'il fallait que l'un des deux quittât le conseil.»]
Le lendemain de mon renvoi et les jours suivants, on lut dans le
_Journal des Débats_ ces paroles si honorables pour MM. Bertin:
«C'est pour la seconde fois que M. de Chateaubriand subit l'épreuve
dune destitution solennelle.
«Il fut destitué en 1816, comme ministre d'État, pour avoir attaqué,
dans son immortel ouvrage de _la Monarchie selon la Charte_, la
fameuse ordonnance du 5 septembre, qui prononçait la dissolution de la
Chambre introuvable de 1815. MM. de Villèle et Corbière étaient alors
de simples députés, chefs de l'opposition royaliste, et c'est pour
avoir embrassé leur défense que M. de Chateaubriand devint la victime
de la colère ministérielle.
«En 1824, M. de Chateaubriand est encore destitué, et c'est par MM. de
Villèle et Corbière, devenus ministres, qu'il est sacrifié. Chose
singulière! en 1816, il fut puni d'avoir parlé; en 1824, on le punit
de s'être tu; son crime est d'avoir gardé le silence dans la
discussion sur la loi des rentes. Toutes les disgrâces ne sont pas
des malheurs; l'opinion publique, juge suprême, nous apprendra dans
quelle classe il faut placer M. de Chateaubriand; elle nous apprendra
aussi à qui l'ordonnance de ce jour aura été le plus fatale, ou du
vainqueur ou du vaincu.
«Qui nous eût dit, à l'ouverture de la session, que nous gâterions
ainsi tous les résultats de l'entreprise d'Espagne? Que nous
fallait-il cette année? Rien que la loi sur la septennalité (mais la
loi complète) et le budget. Les affaires de l'Espagne, de l'Orient et
des Amériques, conduites comme elles l'étaient, prudemment et en
silence, seraient éclaircies; le plus bel avenir était devant nous; on
a voulu cueillir un fruit vert; il n'est pas tombé, et on a cru
remédier à de la précipitation par de la violence.
«La colère et l'envie sont de mauvais conseillers; ce n'est pas avec
les passions et en marchant par saccades que l'on conduit les États.
«_P.-S._ La loi sur la septennalité a passé, ce soir, à la Chambre des
députés. On peut dire que les doctrines de M. de Chateaubriand
triomphent après sa sortie du ministère. Cette loi, qu'il avait conçue
depuis longtemps, comme complément de nos institutions, marquera à
jamais, avec la guerre d'Espagne, son passage dans les affaires. On
regrette bien vivement que M. de Corbière ait enlevé la parole,
samedi, à celui qui était alors son illustre collègue. La Chambre des
pairs aurait au moins entendu le chant du cygne.
«Quant à nous, c'est avec le plus vif regret que nous rentrons dans
une carrière de combats, dont nous espérions être à jamais sortis par
l'union des royalistes; mais l'honneur, la fidélité politique, le bien
de la France, ne nous ont pas permis d'hésiter sur le parti que nous
devions prendre.»
Le signal de la réaction fut ainsi donné. M. de Villèle n'en fut pas
d'abord trop alarmé; il ignorait la force des opinions. Plusieurs
années furent nécessaires pour l'abattre, mais enfin il tomba.
* * * * *
Je reçus du président du conseil une lettre qui réglait tout, et qui
prouvait, à ma grande simplicité, que je n'avais rien pris de ce qui
rend un homme respecté et respectable:
«Paris, 16 juin 1824.
«Monsieur le vicomte,
«Je me suis empressé de soumettre à Sa Majesté l'ordonnance par
laquelle il vous est accordé décharge pleine et entière des
sommes que vous avez reçues du trésor royal, pour dépenses
secrètes, pendant tout le temps de votre ministère.
«Le roi a approuvé toutes les dispositions de cette ordonnance
que j'ai l'honneur de vous transmettre ci-jointe en original.
«Agréez, monsieur le vicomte, etc.»
Mes amis et moi, nous expédiâmes une prompte correspondance: