LE VOYAGEUR.

Un trône ne console pas.

J'arrivai à Paris à l'époque des fêtes du baptême de M. le duc de

Bordeaux[171]. Le berceau du petit-fils de Louis XIV dont j'avais eu

l'honneur de payer le port a disparu comme celui du roi de Rome. Dans

un temps différent de celui-ci, le forfait de Louvel eût assuré le

sceptre à Henri V; mais le crime n'est plus un droit que pour l'homme

qui le commet.

[Note 171: On lit dans le _Moniteur_ du 29 avril 1821:

«_Paris, 28 avril_. M. le vicomte de Chateaubriand, ministre

plénipotentiaire de France à Berlin, est arrivé avant-hier à

Paris.»]

Après le baptême de M. le duc de Bordeaux[172], on me réintégra enfin

dans mon ministère d'État: M. de Richelieu me l'avait ôté, M. de

Richelieu me le rendit; la réparation ne me fut pas plus agréable que

le tort ne m'avait blessé.

[Note 172: Le baptême du duc de Bordeaux eut lieu à

Notre-Dame, avec une grande solennité, le 1er mai 1821.

Chateaubriand fut rétabli sur la liste des ministres d'État,

MM. de Blacas et de Montesquiou furent créés ducs; de

nombreuses promotions furent faites dans l'ordre militaire

et dans l'ordre civil. Il y eut une magnifique revue au

Champ-de-Mars et une fête splendide à l'Hôtel de Ville. Les

députés des trente-neuf bonnes villes de France y furent

invités. La ville de Paris dota seize jeunes filles;

d'immenses secours furent prodigués aux pauvres.]

Tandis que je me flattais d'aller revoir mes corbeaux, les cartes se

brouillèrent: M. de Villèle se retira[173]. Fidèle à mon amitié et à

mes principes politiques, je crus devoir rentrer dans la retraite

avec lui. J'écrivis à M. Pasquier:

[Note 173: Le 7 juillet 1821, à l'occasion de la demande de

la prolongation de la censure jusqu'à la fin de la session

suivante, proposition déposée par le ministère, la Chambre

des députés avait voté un amendement qui limitait la durée

de la censure aux trois premiers mois de la session

prochaine. La plus grande partie de la droite avait voté

pour cet amendement. Louis XVIII ne cacha pas le vif

mécontentement qu'il en éprouvait. «Ce déplaisir manifesté

par le roi, dit Alfred Nettement (_Histoire de la

Restauration_, tome V, p. 621), achevait de rendre très

difficile la position de MM. de Villèle et de Corbière dans

le Conseil et dans la Chambre. C'étaient les voix de leurs

amis, ils ne pouvaient se le dissimuler, qui avaient

déterminé le vote, et dans l'état d'incertitude où étaient

les affaires, ils ne pouvaient les blâmer d'avoir pris des

sûretés qu'on ne leur donnait pas. Après s'être tous deux

concertés, ils reconnurent qu'ils ne pouvaient demeurer plus

longtemps dans les conditions où il étaient placés sans

amoindrir leur position comme membres du cabinet et comme

hommes du parlement. Ils résolurent donc de poser

catégoriquement la question au duc de Richelieu, préférant

se retirer du Conseil avec honneur que d'y rester dans une

position équivoque. M. de Corbière eut avec M. de Serre

(Garde des Sceaux dans le cabinet Richelieu) une conférence

qui n'aboutit à rien. M. de Chateaubriand venait d'arriver

de Berlin; il y eut une délibération dans la réunion de la

droite; et l'on convint de deux choses l'une, ou sortir du

ministère, ou y entrer avec trois portefeuilles: deux pour

MM. de Villèle et de Corbière; un troisième, celui de la

guerre, pour le duc de Bellune (le maréchal Victor). M. de

Chateaubriand déclara que, si cet arrangement n'était pas

accepté, il donnerait sa démission de l'ambassade de Berlin,

et se retirerait avec MM. de Villèle et de Corbière. La

droite, avec le nombre de voix dont elle disposait dans la

Chambre, ne pouvait, selon lui, se trouver satisfaite à

moins.»--Les négociations durèrent jusqu'au 27 juillet, et

se terminèrent par la retraite de MM. de Villèle et de

Corbière. En même temps, Chateaubriand donnait sa démission

d'ambassadeur.]

«Paris, ce 30 juillet 1821.

«Monsieur le baron,

«Lorsque vous voulûtes bien m'inviter à passer chez vous, le 14

de ce mois, ce fut pour me déclarer que ma présence était

nécessaire à Berlin. J'eus l'honneur de vous répondre que MM. de

Corbière et de Villèle paraissant se retirer du ministère, mon

devoir était de les suivre. Dans la pratique du gouvernement

représentatif, l'usage est que les hommes de la même opinion

partagent la même fortune. Ce que l'usage veut, monsieur le

baron, l'honneur me le commande, puisqu'il s'agit, non d'une

faveur, mais d'une disgrâce. En conséquence, je viens vous

réitérer par écrit l'offre que je vous ai faite verbalement de ma

démission de ministre plénipotentiaire à la cour de Berlin:

j'espère, monsieur le baron, que vous voudrez bien la mettre aux

pieds du roi. Je supplie Sa Majesté d'en agréer les motifs, et de

croire à ma profonde et respectueuse reconnaissance pour les

bontés dont elle avait daigné m'honorer.

«J'ai l'honneur d'être, etc.,

«CHATEAUBRIAND.»

J'annonçai à M. le comte de Bernstorff l'événement qui interrompait

nos relations diplomatiques; il me répondit:

«Monsieur le vicomte,

«Bien que depuis longtemps je dusse m'attendre à l'avis que vous

avez bien voulu me donner, je n'en suis pas moins péniblement

affecté. Je connais et je respecte les motifs qui, dans cette

circonstance délicate, ont déterminé vos résolutions; mais, en

ajoutant de nouveaux titres à ceux qui vous ont valu dans ce pays

une estime universelle, ils augmentent aussi les regrets qu'on y

éprouve par la certitude d'une perte longtemps redoutée et à

jamais irréparable. Ces sentiments sont vivement partagés par le

roi et la famille royale, et je n'attends que le moment de votre

rappel pour vous le dire d'une manière officielle.

«Conservez-moi, je vous prie, souvenir et bienveillance, et

agréez la nouvelle expression de mon inviolable dévouement et de

la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.,

etc.

«Bernstorff.

«Berlin, le 25 août 1821.»

Je m'étais empressé d'exprimer mon amitié et mes regrets à M.

Ancillon: sa très belle réponse (mon éloge à part) mérite d'être

consignée ici:

[Illustration: Mr. de Chateaubriand Remerciant Louis XVIII.]

«Berlin, le 22 septembre 1821.

«Vous êtes donc, monsieur et illustre ami, irrévocablement perdu

pour nous? Je prévoyais ce malheur, et cependant il m'a affecté,

comme s'il avait été inattendu. Nous méritions de vous conserver

et de vous posséder, parce que nous avions du moins le faible

mérite de sentir, de reconnaître, d'admirer toute votre

supériorité. Vous dire que le roi, les princes, la cour et la

ville vous regrettent, c'est faire leur éloge plus que le vôtre;

vous dire que je me réjouis de ces regrets, que j'en suis fier

pour ma patrie, et que je les partage vivement, ce serait rester

fort au-dessous de la vérité, et vous donner une bien faible idée

de ce que j'éprouve. Permettez-moi de croire que vous me

connaissez assez pour lire dans mon coeur. Si ce coeur vous

accuse, mon esprit non-seulement vous absout, mais rend encore

hommage à votre noble démarche et aux principes qui vous l'ont

dictée. Vous deviez à la France une grande leçon et un bel

exemple; vous lui avez donné l'une et l'autre en refusant de

servir un ministère qui ne sait pas juger sa situation, ou qui

n'a pas le courage d'esprit nécessaire pour en sortir. Dans une

monarchie représentative, les ministres et ceux qu'ils emploient

dans les premières places doivent former un tout homogène, et

dont toutes les parties soient solidaires les unes des autres.

Là, moins que partout ailleurs, on doit se séparer de ses amis;

on se soutient et l'on monte avec eux, on descend et tombe de

même. Vous avez prouvé à la France la vérité de cette maxime, en

vous retirant avec messieurs de Villèle et Corbière. Vous lui

avez appris en même temps que la fortune n'entre pas en

considération quand il s'agit des principes; et, certes, quand

les vôtres n'auraient pas pour eux la raison, la conscience et

l'expérience de tous les siècles, il suffirait des sacrifices

qu'ils dictent à un homme tel que vous pour établir en leur

faveur une présomption puissante aux yeux de tous ceux qui se

connaissent en dignité.

«J'attends avec impatience le résultat des prochaines élections

pour tirer l'horoscope de la France. Elles décideront de son

avenir.

«Adieu, mon illustre ami; faites quelquefois tomber des hauteurs

que vous habitez quelques gouttes de rosée sur un coeur qui ne

cessera de vous admirer et de vous aimer que lorsqu'il cessera de

battre.

«ANCILLON.»

Attentif au bien de la France, sans plus m'occuper de moi ni de mes

amis, je remis à cette époque la note suivante à Monsieur:

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 4 · 第 29 / 83 题