LIVRE VII[75]

[Note 75: Ce livre a été écrit à Paris en 1839 et revu le 22

février 1845.]

Changement du monde. -- Années de ma vie 1815, 1816. -- Je suis

nommé pair de France. -- Mon début à la tribune. -- Divers

discours. -- _Monarchie selon la Charte._ -- Louis XVIII. -- M.

Decazes. -- Je suis rayé de la liste des ministres d'État. -- Je

vends mes livres et ma Vallée. -- Suite de mes discours en 1817

et 1818. -- Réunion Piet. -- Le _Conservateur_. -- De la morale

des intérêts matériels et de celle des devoirs. -- Année de ma

vie 1820. -- Mort du duc de Berry. -- Naissance du duc de

Bordeaux. -- Les dames de la halle de Bordeaux. -- Je fais entrer

M. de Villèle et M. de Corbière dans leur premier ministère. --

Ma lettre au duc de Richelieu. -- Billet du duc de Richelieu et

ma réponse. -- Billets de M. de Polignac. -- Lettres de M. de

Montmorency et de M. Pasquier. -- Je suis nommé ambassadeur à

Berlin. -- Je pars pour cette ambassade.

Retomber de Bonaparte et de l'Empire à ce qui les a suivis, c'est

tomber de la réalité dans le néant, du sommet d'une montagne dans un

gouffre. Tout n'est-il pas terminé avec Napoléon? Aurais-je dû parler

d'autre chose? Quel personnage peut intéresser en dehors de lui? De

qui et de quoi peut-il être question, après un pareil homme? Dante a

eu seul le droit de s'associer aux grands poètes qu'il rencontre dans

les régions d'une autre vie. Comment nommer Louis XVIII en place de

l'empereur? Je rougis en pensant qu'il me faut nasillonner à cette

heure d'une foule d'infimes créatures dont je fais partie, êtres

douteux et nocturnes que nous fûmes d'une scène dont le large soleil

avait disparu.

Les bonapartistes eux-mêmes s'étaient racornis. Leurs membres

s'étaient repliés et contractés; l'âme manqua à l'univers nouveau

sitôt que Bonaparte retira son souffle; les objets s'effacèrent dès

qu'ils ne furent plus éclairés de la lumière qui leur avait donné le

relief et la couleur. Au commencement de ces _Mémoires_ je n'eus à

parler que de moi: or, il y a toujours une sorte de primauté dans la

solitude individuelle de l'homme; ensuite je fus environné de

miracles: ces miracles soutinrent ma voix; mais à cette heure plus de

conquête d'Égypte, plus de batailles de Marengo, d'Austerlitz et

d'Iéna, plus de retraite de Russie, plus d'invasion de la France, de

prise de Paris, de retour de l'Île d'Elbe, de bataille de Waterloo, de

funérailles de Sainte-Hélène: quoi donc? des portraits à qui le génie

de Molière pourrait seul donner la gravité du comique!

En m'exprimant sur notre peu de valeur, j'ai serré de près ma

conscience; je me suis demandé si je ne m'étais pas incorporé par

calcul à la nullité de ces temps, pour acquérir le droit de condamner

les autres; persuadé que j'étais _in petto_ que mon nom se lirait au

milieu de toutes ces effaçures. Non: je suis convaincu que nous nous

évanouirons tous: premièrement parce que nous n'avons pas en nous de

quoi vivre; secondement parce que le siècle dans lequel nous

commençons ou finissons nos jours n'a pas lui-même de quoi nous faire

vivre. Des générations mutilées, épuisées, dédaigneuses, sans foi,

vouées au néant qu'elles aiment, ne sauraient donner l'immortalité;

elles n'ont aucune puissance pour créer une renommée; quand vous

cloueriez votre oreille à leur bouche vous n'entendriez rien: nul son

ne sort du coeur des morts.

Une chose cependant me frappe: le petit monde dans lequel j'entre à

présent était supérieur au monde qui lui a succédé en 1830; nous

étions des géants en comparaison de la société de cirons qui s'est

engendrée.

La Restauration offre du moins un point où l'on peut retrouver de

l'importance: après la dignité d'un seul homme, cet homme passé,

renaquit la dignité des hommes. Si le despotisme a été remplacé par la

liberté, si nous entendons quelque chose à l'indépendance, si nous

avons perdu l'habitude de ramper, si les droits de la nature humaine

ne sont plus méconnus, c'est à la Restauration que nous en sommes

redevables[76]. Aussi me jetai-je dans la mêlée pour, autant que je le

pouvais, raviver l'espèce quand l'individu fut fini.

[Note 76: Dans son livre sur la _Politique de la

Restauration en 1822 et 1823_, page 55, M. de Marcellus

rapporte ces autres paroles de Chateaubriand, qui ont ici

leur place naturelle: «Sous la Restauration, la liberté

avait remplacé dans nos moeurs le despotisme; la nature

humaine s'était relevée. Il y avait plus d'air dans la

poitrine, comme disait Madame de Staël; la publicité de la

parole avait succédé au mutisme; les intelligences et

l'esprit littéraire renaissaient; et, bien que le Français

soit né courtisan, n'importe de qui, toujours est-il qu'on

rampait moins bas.»]

Allons, poursuivons notre tâche! descendons en gémissant jusqu'à moi

et à mes collègues. Vous m'avez vu au milieu de mes songes; vous allez

me voir dans mes réalités: si l'intérêt diminue, si je tombe, lecteur,

soyez juste, faites la part de mon sujet!

Après la seconde rentrée du roi et la disparition finale de Bonaparte,

le ministère étant aux mains de M. le duc d'Otrante et de M. le prince

de Talleyrand, je fus nommé président du collège électoral du

département du Loiret[77]. Les élections de 1815 donnèrent au roi la

Chambre _introuvable_. Toutes les voix se portaient sur moi à Orléans,

lorsque l'ordonnance qui m'appelait à la Chambre des pairs[78]

m'arriva. Ma carrière d'action à peine commencée changea subitement de

route: qu'eût-elle été si j'eusse été placé dans la Chambre élective?

Il est assez probable que cette carrière aurait abouti, en cas de

succès, au ministère de l'intérieur, au lieu de me conduire au

ministère des affaires étrangères. Mes habitudes et mes moeurs étaient

plus en rapport avec la pairie, et quoique celle-ci me devînt hostile

dès le premier moment, à cause de mes opinions libérales, il est

toutefois certain que mes doctrines sur la liberté de la presse et

contre le vasselage des étrangers donnèrent à la noble Chambre cette

popularité dont elle a joui tant qu'elle souffrit mes opinions.

[Note 77: Voir, au tome XXIII des _OEuvres complètes_, le

discours prononcé, par Chateaubriand, le 22 août 1815, à

l'ouverture du collège électoral, à Orléans. Il n'a pas

recueilli la lettre-circulaire que, le 7 août, il avait

adressée à chacun des électeurs du Loiret, et dont voici le

texte:

«Paris, le 7 août 1815.

«Monsieur,

«Vous savez sans doute que la Chambre des Députés a

été dissoute par une Ordonnance du Roi, en date du 13

juillet de cette année, et que, par la même

Ordonnance, les Collèges électoraux sont convoqués.

«Le Roi, Monsieur, m'ayant fait l'honneur de me nommer

président du Collège électoral du département du

Loiret, je m'empresse de vous adresser cette lettre,

pour vous inviter à vous rendre à Orléans, le

vingt-deuxième jour du présent mois d'août, jour de

l'ouverture des Collèges électoraux de Département.

«Dans les circonstances difficiles où nous nous

trouvons, il est important, Monsieur, pour l'honneur

et le salut de la France, que le choix des Électeurs

tombe sur des hommes graves et prudents, fidèles à

leur Roi, dévoués à leur pays, instruits des lois du

Royaume, attachés à ces principes de morale qui sont

la base de tout ordre politique, et sans lesquels il

n'y a point d'institutions durables. Vous vous

empresserez donc, Monsieur, de concourir à un but si

utile; une partie des embarras qui sembleraient devoir

vous retenir dans vos foyers, ne peut disparaître que

par la réunion des deux Chambres; ainsi, vos intérêts

particuliers, autant que l'intérêt général de la

patrie, exigent impérieusement votre présence à

l'Assemblée du Collège électoral.

«J'ai l'honneur d'être, avec une haute considération,

«Monsieur,

«Votre très humble et très obéissant serviteur,

«Le Ministre d'État, ambassadeur de S. M. T. C. à la

Cour de Suède, Pt du Coll. élect. du Dép{t} du Loiret,

«Vicomte DE CHATEAUBRIAND.»]

[Note 78: L'Ordonnance portant nomination du vicomte de

Chateaubriand à la Chambre des pairs est en date du 17 août

1815.]

Je reçus en arrivant le seul honneur que mes collègues m'aient jamais

fait pendant mes quinze années de résidence au milieu d'eux: je fus

nommé l'un des quatre secrétaires pour la session de 1816. Lord Byron

n'obtint pas plus de faveur lorsqu'il parut à la Chambre des lords, et

il s'en éloigna pour toujours; j'aurais dû rentrer dans mes déserts.

Mon début à la tribune fut un discours sur _l'inamovibilité des

juges_: je louais le principe, mais j'en blâmais l'application

immédiate[79]. Dans la révolution de 1830 les hommes de la gauche les

plus dévoués à cette révolution voulaient suspendre pour un temps

l'inamovibilité.

[Note 79: _Opinion sur la résolution relative à

l'inamovibilité des juges, prononcée à la Chambre des pairs,

le 19 décembre 1815._--OEUVRES COMPLÈTES, tome XXIII, p.

32.]

Le 22 février 1816, le duc de Richelieu nous apporta le testament

autographe de la reine; je montai à la tribune, et je dis:

«Celui qui nous a conservé le testament de Marie-Antoinette[80] avait

acheté la terre de Montboisier: juge de Louis XVI, il avait élevé dans

cette terre un monument à la mémoire du défenseur de Louis XVI, il

avait gravé lui-même sur ce monument une épitaphe en vers français à

la louange de M. de Malesherbes. Cette étonnante impartialité annonce

que tout est déplacé dans le monde moral[81].»

[Note 80: Le conventionnel Courtois, député de l'Aube,

l'auteur du _Rapport fait, au nom de la Commission chargée

de l'examen des papiers trouvés chez Robespierre et ses

complices_, dans la séance du 16 nivôse an III (5 janvier

1795). Il avait trouvé l'original du testament de la Reine

dans les papiers de Robespierre et se l'était approprié.]

[Note 81: _Discours prononcé à l'occasion des communications

faites à la Chambre des pairs par M. le duc de Richelieu,

dans la séance du 22 février 1816._--OEUVRES COMPLÈTES, tome

XXIII, p. 109.]

Le 12 mars 1816, on agita la question des pensions ecclésiastiques.

«Vous refuseriez, disais-je, des aliments au pauvre vicaire qui

consacre aux autels le reste de ses jours, et vous accorderiez des

pensions à Joseph Lebon, qui fit tomber tant de têtes, à François

Chabot, qui demandait pour les émigrés une loi si simple qu'un enfant

pût les mener à la guillotine, à Jacques Roux, lequel, refusant au

Temple de recevoir le testament de Louis XVI, répondit à l'infortuné

monarque: Je ne suis chargé que de te conduire à la mort[82].»

[Note 82: _Opinion prononcée à la Chambre des pairs, le 12

mars 1816, sur la résolution de la Chambre des députés,

relative aux pensions ecclésiastiques dont jouissent les

prêtres mariés._--OEUVRES COMPLÈTES, tome XXIII, p. 114.]

On avait apporté à la Chambre héréditaire un projet de loi relatif aux

élections; je me prononçai pour le renouvellement intégral de la

Chambre des députés[83]; ce n'est qu'en 1824, étant ministre, que je

le fis entrer dans la loi.

[Note 83: _Opinion sur le projet de loi relatif aux

élections, prononcée à la Chambre des pairs, séance du 3

avril 1816._--OEUVRES COMPLÈTES, tome XXIII, p. 136.]

Ce fut aussi dans ce premier discours sur la loi d'élections, en 1816,

que je répondis à un adversaire: «Je ne relève point ce qu'on a dit de

l'Europe attentive à nos discussions. Quant à moi, messieurs, je dois

sans doute au sang français qui coule dans mes veines cette impatience

que j'éprouve quand, pour déterminer mon suffrage, on me parle des

opinions placées hors ma patrie; et si l'Europe civilisée voulait

m'imposer la charte, j'irais vivre à Constantinople.»

Le 9 avril 1816, je fis à la Chambre une proposition relative aux

puissances barbaresques. La Chambre décida qu'il y avait lieu de s'en

occuper. Je songeais déjà à combattre l'esclavage, avant que j'eusse

obtenu cette décision favorable de la pairie qui fut la première

intervention politique d'une grande puissance en faveur des Grecs:

«J'ai vu, disais-je à mes collègues, les ruines de Carthage; j'ai

rencontré parmi ces ruines les successeurs de ces malheureux chrétiens

pour la délivrance desquels saint Louis fit le sacrifice de sa vie. La

philosophie pourra prendre sa part de la gloire attachée au succès de

ma proposition et se vanter d'avoir obtenu dans un siècle de lumières

ce que la religion tenta inutilement dans un siècle de ténèbres[84].»

[Note 84: _Proposition faite à la Chambre des pairs, dans la

séance du 9 avril 1816, relative aux Puissances

barbaresques._--OEUVRES COMPLÈTES, tome XXIII, p. 155.]

J'étais placé dans une assemblée où ma parole, les trois quarts du

temps, tournait contre moi. On peut remuer une chambre populaire; une

chambre aristocratique est sourde. Sans tribune, à huis clos devant

des vieillards, restes desséchés de la vieille Monarchie, de la

Révolution et de l'Empire, ce qui sortait du ton le plus commun

paraissait folie. Un jour, le premier rang des fauteuils, tout près de

la tribune, était rempli de respectables pairs, plus sourds les uns

que les autres, la tête penchée en avant et tenant à l'oreille un

cornet dont l'embouchure était dirigée vers la tribune. Je les

endormis, ce qui est bien naturel. Un d'eux laissa tomber son cornet;

son voisin, réveillé par la chute, voulut ramasser poliment le cornet

de son confrère; il tomba. Le mal fut que je me pris à rire, quoique

je parlasse alors pathétiquement sur je ne sais plus quel sujet

d'humanité.

Les orateurs qui réussissaient dans cette Chambre étaient ceux qui

parlaient sans idées, d'un ton égal et monotone, ou qui ne trouvaient

de sensibilité que pour s'attendrir sur les pauvres ministres. M. de

Lally-Tolendal tonnait en faveur des libertés publiques: il faisait

retentir les voûtes de notre solitude de l'éloge de trois ou quatre

lords de la chancellerie anglaise, ses aïeux, disait-il. Quand son

panégyrique de la liberté de la presse était terminé, arrivait un

_mais_ fondé sur des _circonstances_, lequel _mais_ nous laissait

l'honneur sauf, sous l'utile surveillance de la censure.

La Restauration donna un mouvement aux intelligences; elle délivra la

pensée comprimée par Bonaparte: l'esprit, comme une cariatide

déchargée de l'architecture qui lui courbait le front, releva la tête.

L'Empire avait frappé la France de mutisme; la liberté restaurée la

toucha et lui rendit la parole: il se trouva des talents de tribune

qui reprirent les choses où les Mirabeau et les Cazalès les avaient

laissées, et la Révolution continua son cours.

* * * * *

Mes travaux ne se bornaient pas à la tribune, si nouvelle pour moi.

Épouvanté des systèmes que l'on embrassait et de l'ignorance de la

France sur les principes du gouvernement représentatif, j'écrivais et

je faisais imprimer _la Monarchie selon la Charte_. Cette publication

a été une des grandes époques de ma vie politique: elle me fit prendre

rang parmi les publicistes; elle servit à fixer l'opinion sur la

nature de notre gouvernement. Les journaux anglais portèrent cet écrit

aux nues; parmi nous, l'abbé Morellet même ne revenait pas de la

métamorphose de mon style et de la précision dogmatique des vérités.

_La Monarchie selon la Charte_ est un catéchisme constitutionnel:

c'est là que l'on a puisé la plupart des propositions que l'on avance

comme nouvelles aujourd'hui. Ainsi ce principe, que _le roi règne et

ne gouverne pas_, se trouve tout entier dans les chapitres IV, V, VI

et VII sur la prérogative royale.

Les principes constitutionnels étant posés dans la première partie de

la _Monarchie selon la Charte_, j'examine dans la seconde les

systèmes des trois ministères qui jusqu'alors s'étaient succédé depuis

1814 jusqu'à 1816; dans cette partie se rencontrent des prédictions

depuis trop vérifiées et des expositions de doctrines alors cachées.

On lit ces mots, chapitre XXVI, deuxième partie: «Il passe pour

constant, dans un certain parti, qu'une révolution de la nature de la

nôtre ne peut finir que par un changement de dynastie; d'autres, plus

modérés, disent par un changement dans l'ordre de successibilité à la

couronne.»

Comme je terminais mon ouvrage, parut l'ordonnance du 5 septembre

1816: cette mesure dispersait le peu de royalistes rassemblés pour

reconstruire la monarchie légitime[85]. Je me hâtai d'écrire le

_post-scriptum_ qui fit faire explosion à la colère de M. le duc de

Richelieu et du favori de Louis XVIII, M. Decazes.

[Note 85: L'Ordonnance du 5 septembre 1816, publiée dans le

_Moniteur_ du 7, prononçait la dissolution de la Chambre de

1815, que Louis XVIII lui-même avait appelée _la Chambre

introuvable_.]

Le _post-scriptum_ ajouté, je courus chez M. Le Normant, mon libraire:

je trouvai en arrivant des alguazils et un commissaire de police qui

instrumentaient. Ils avaient saisi des paquets et apposé des scellés.

Je n'avais pas bravé Bonaparte pour être intimidé par M. Decazes: je

m'opposai à la saisie; je déclarai, comme Français libre et comme pair

de France, que je ne céderais qu'à la force: la force arriva et je me

retirai. Je me rendis le 18 septembre chez MM. Louis-Marthe Mesnier et

son collègue, notaires royaux; je protestai à leur étude et je les

requis de consigner ma déclaration du fait de l'arrestation de mon

ouvrage, voulant assurer par cette protestation les droits des

citoyens français. M. Baude[86] m'a imité en 1830.

[Note 86: Jean-Jacques, baron _Baude_ (1792-1862). Il signa,

comme rédacteur du journal _le Temps_, la protestation des

journalistes contre les ordonnances de juillet 1830 et fit

enregistrer sa protestation devant notaires. Préfet de

police du 26 décembre 1830 au 25 février 1831, il laissa

l'émeute saccager l'archevêché et l'église de

Saint-Germain-l'Auxerrois. Membre de la Chambre des députés,

il présenta, le 15 mars 1831, d'accord avec le Gouvernement,

une proposition tendant à déclarer «l'ex-roi, Charles X, ses

descendants et les alliés de ses descendants, bannis à

perpétuité du territoire français». Chateaubriand combattit

la proposition de M. Baude dans une éloquente brochure, sur

laquelle nous aurons à revenir plus tard.]

Je me trouvai engagé ensuite dans une correspondance assez longue avec

M. le chancelier, M. le ministre de la police et M. le procureur

général Bellart[87], jusqu'au 9 novembre, jour que le chancelier

m'annonça l'ordonnance rendue en ma faveur par le tribunal de première

instance, laquelle me remit en possession de mon ouvrage saisi. Dans

une de ses lettres, M. le chancelier me mandait qu'il avait été désolé

de voir le mécontentement que le roi avait exprimé publiquement de mon

ouvrage. Ce mécontentement venait des chapitres où je m'élevais contre

l'établissement d'un ministre de la police générale dans un pays

constitutionnel[88].

[Note 87: Nicolas-François _Bellart_ (1761-1826), avocat au

barreau de Paris de 1785 à 1815, député de la Seine, de 1815

à 1820, procureur général près la Cour royale de Paris, de

1815 à 1826. Ce fut lui qui porta la parole dans le procès

du maréchal Ney. Bellart fut un homme de bien, un grand

magistrat et un orateur éloquent. Il possédait au plus haut

degré la faculté de l'improvisation. Énergique, abondant,

impétueux, quelquefois irrégulier, son talent était plein de

force et d'éclat. À l'audience, d'après le témoignage d'un

de ses émules, M. Billecocq, il ne laissait point respirer;

il terrassait; tout, jusqu'à son désordre, allait au but et

l'atteignait.» (_Notice historique sur N.-F. Bellart_, par

M. Billecocq, avocat. Paris, 1827).--Voir aussi l'année

1817, par Edmond Biré, p. 132-137.]

[Note 88: Voir l'_Appendice_ nº I: _La Saisie de la

Monarchie selon la Charte._]

* * * * *

Dans mon récit du voyage de Gand, vous avez vu ce que Louis XVIII

valait comme fils de Hugues Capet; dans mon écrit, _Le roi est mort:

vive le roi!_ j'ai dit les qualités réelles de ce prince[89]. Mais

l'homme n'est pas un et simple: pourquoi y a-t-il si peu de portraits

fidèles? parce qu'on a fait poser le modèle à telle époque de sa vie;

dix ans après, le portrait ne ressemble plus.

[Note 89: _Le roi est mort: Vive le Roi!_--Paris, Le

Normant, père, 1824, in-8{o}, 37 pages.]

Louis XVIII n'apercevait pas loin les objets devant lui ni autour de

lui; tout lui semblait beau ou laid d'après l'angle de son regard.

Atteint de son siècle, il est à craindre que la religion ne fût pour

le _roi très-chrétien_ qu'un élixir propre à l'amalgame des drogues de

quoi se compose la royauté. L'imagination libertine qu'il avait reçue

de son grand-père aurait pu inspirer quelque défiance de ses

entreprises; mais il se connaissait, et quand il parlait d'une manière

affirmative, il se vantait en se raillant de lui-même. Je lui parlais

un jour de la nécessité d'un nouveau mariage pour M. le duc de

Bourbon, afin de rappeler la race des Condé à la vie: il approuvait

fort cette idée, quoiqu'il ne se souciât guère de ladite résurrection;

mais à ce propos il me parla de M. le comte d'Artois et me dit: «Mon

frère pourrait se remarier sans rien changer à la succession au trône,

il ne ferait que des cadets; pour moi, je ne ferais que des aînés: je

ne veux point déshériter M. le duc d'Angoulême.» Et il se rengorgea

d'un air capable et goguenard; mais je ne prétendais disputer au roi

aucune puissance.

Égoïste et sans préjugés, Louis XVIII voulait sa tranquillité à tout

prix: il soutenait ses ministres tant qu'ils avaient la majorité; il

les renvoyait aussitôt que cette majorité était ébranlée et que son

repos pouvait être dérangé: il ne balançait pas à reculer dès que,

pour obtenir la victoire, il eût fallu faire un pas en avant. Sa

grandeur était de la patience; il n'allait pas aux événements, les

événements venaient à lui.

Sans être cruel, ce roi n'était pas humain; les catastrophes tragiques

ne l'étonnaient ni ne le touchaient pas: il se contenta de dire au duc

de Berry, qui s'excusait d'avoir eu le malheur de troubler par sa mort

le sommeil du roi: «J'ai fait ma nuit.» Pourtant cet homme tranquille,

lorsqu'il était contrarié, entrait dans d'horribles colères; enfin, ce

prince si froid, si insensible, avait des attachements qui

ressemblaient à des passions: ainsi se succédèrent dans son intimité

le comte d'Avaray, M. de Blacas, M. Decazes; madame de Balbi, madame

du Cayla: toutes ces personnes aimées étaient des favoris;

malheureusement, elles ont entre leurs mains beaucoup trop de lettres.

Louis XVIII nous apparut dans toute la profondeur des traditions

historiques; il se montra avec le favoritisme des anciennes royautés.

Se fait-il dans le coeur des monarques isolés un vide qu'ils

remplissent avec le premier objet qu'ils trouvent? Est-ce sympathie,

affinité d'une nature analogue à la leur? Est-ce une amitié qui leur

tombe du ciel pour consoler leurs grandeurs? Est-ce un penchant pour

un esclave qui se donne corps et âme, devant lequel on ne se cache de

rien, esclave qui devient un vêtement, un jouet, une idée fixe liée à

tous les sentiments, à tous les goûts, à tous les caprices de celui

qu'elle a soumis et qu'elle tient sous l'empire d'une fascination

invincible? Plus le favori a été bas et intime, moins on le peut

renvoyer, parce qu'il est en possession de secrets qui feraient rougir

s'ils étaient divulgués: ce préféré puise une double force dans sa

turpitude et dans les faiblesses de son maître.

Quand le favori est par hasard un grand homme, comme l'obsesseur

Richelieu ou l'inrenvoyable Mazarin, les nations en le détestant

profitent de sa gloire ou de sa puissance; elles ne font que changer

un misérable roi de droit pour un illustre roi de fait.

* * * * *

Aussitôt que M. Decazes[90] fut nommé ministre, les voitures

encombrèrent le soir le quai Malaquais, pour déposer dans le salon du

parvenu ce qu'il y avait de plus noble dans le faubourg Saint-Germain.

Le Français aura beau faire, il ne sera jamais qu'un courtisan,

n'importe de qui, pourvu que ce soit un puissant du jour.

[Note 90: Élie, duc _Decazes_, né à Saint-Martin-de-Laye,

près Libourne, le 28 septembre 1780. Bien que Napoléon et la

famille impériale ne lui aient pas ménagé leurs faveurs, sa

fortune politique date en réalité de la décision avec

laquelle, à la nouvelle du retour de l'île d'Elbe, il

mobilisa sa compagnie de garde nationale pour défendre la

cause des Bourbons. Il était, depuis 1810, conseiller à la

Cour d'appel. Lorsque, le 25 mars 1815, la Cour se réunit

pour voter une adresse à l'Empereur, il s'y opposa, et comme

un de ses collègues s'écriait: «Est-il besoin d'une autre

preuve de sa légitimité que la rapidité de sa marche?»--«Je

n'ai jamais ouï-dire, répliqua M. Decazes, que la légitimité

fût le prix de la course.» Napoléon se hâta de l'exiler à

quarante lieues de Paris. Le 7 juillet 1815, il fut nommé

préfet de police. Député de la Seine le 22 août, ministre de

la police générale le 24 septembre, il reçut la pairie et le

titre de comte après l'ordonnance du 5 septembre 1816. Il

devint ministre de l'intérieur le 29 décembre 1818, et

président du Conseil le 19 novembre 1819. Le 17 février

1820, il quitta le ministère pour l'ambassade de Londres

(avec le titre de duc), et la conserva jusqu'au 9 janvier

1822. Le 20 septembre 1834, il remplaça le duc de Sémonville

comme grand référendaire de la Chambre des pairs. Il mourut

le 24 octobre 1860.]

Il se forma bientôt en faveur du nouveau favori une coalition

formidable de bêtises. Dans la société démocratique, bavardez de

libertés, déclarez que vous voyez la marche du genre humain et

l'avenir des choses, en ajoutant à vos discours quelques croix

d'honneur, et vous êtes sûr de votre place; dans la société

aristocratique, jouez au whist, débitez d'un air grave et profond des

lieux communs et des bons mots arrangés d'avance, et la fortune de

votre génie est assurée.

Compatriote de Murat, mais de Murat sans royaume, M. Decazes nous

était venu de la mère de Napoléon[91]. Il était familier, obligeant,

jamais insolent; il me voulait du bien, je ne sais pourquoi je ne m'en

souciai pas: de là vint le commencement de mes disgrâces. Cela devait

m'apprendre qu'on ne doit jamais manquer de respect à un favori. Le

roi le combla de bienfaits et de crédit, et le maria dans la suite à

une personne très bien née, fille de M. de Sainte-Aulaire[92]. Il est

vrai que M. Decazes servait trop bien la royauté; ce fut lui qui

déterra le maréchal Ney dans les montagnes d'Auvergne où il s'était

caché.

[Note 91: M. Decazes avait été, sous l'Empire, secrétaire

des commandements de Madame Lætitia, mère de Napoléon.]

[Note 92: M. Decazes avait épousé, en 1805, une fille du

comte Muraire, premier président de la cour de Cassation, ce

qui lui avait valu une place de juge au tribunal de la

Seine; sa femme mourut l'année suivante. Au mois d'août

1818, il épousa, en secondes noces, Mlle de Sainte-Aulaire,

petite-fille par sa mère du dernier prince régnant de

Nassau-Saarbruck; en considération de ce mariage, le roi de

Danemarck lui donna le titre de duc et la terre de

Glücksberg.]

Fidèle aux inspirations de son trône, Louis XVIII disait de M.

Decazes: «Je l'élèverai si haut qu'il fera envie aux plus grands

seigneurs.» Ce mot, emprunté d'un autre roi, n'était qu'un

anachronisme: pour élever les autres, il faut être sûr de ne pas

descendre; or, au temps où Louis XVIII était arrivé, qu'était-ce que

les monarques? S'ils pouvaient encore faire la fortune d'un homme, ils

ne pouvaient en faire la grandeur; ils n'étaient plus que les

banquiers de leurs favoris.

Madame Princeteau, soeur de M. Decazes, était une agréable, modeste et

excellente personne; le roi s'en était amouraché en perspective. M.

Decazes le père, que je vis dans la salle du trône en habit habillé,

l'épée au côté, chapeau sous le bras, n'eut cependant aucun succès.

Enfin, la mort de M. le duc de Berry accrut les inimitiés de part et

d'autre et amena la chute du favori. J'ai dit que _les pieds lui

glissèrent dans le sang_[93], ce qui ne signifie pas, à Dieu ne

plaise! qu'il fut coupable du meurtre, mais qu'il tomba dans la mare

rougie qui se forma sous le couteau de Louvel.

[Note 93: Dans un article du _Conservateur_, sous la date du

3 mars 1820. Voici le passage où se trouve le mot de

Chateaubriand: «... Pas une proclamation pour annoncer à la

patrie un si grand malheur! Rien pour consoler le peuple,

pour l'éclairer sur sa position et sur ses devoirs! On eût

dit qu'on craignait d'exciter l'indignation contre un crime;

on avait l'air de ménager la délicatesse de ceux qui

pouvaient en commettre de semblables. Des autorités ont

elles-mêmes semé le bruit que ce crime était une vengeance

particulière; et l'on peut remarquer des traces de cette

version officielle jusque dans les journaux anglais. On

s'est hâté de dérober aux regards de la foule attendrie le

visage et la poitrine du malheureux prince: si la censure

eût existé, on eût forcé les journaux à garder le silence;

on eût défendu de parler du jeune Bourbon moissonné, comme

on défendit jadis aux gardes nationales de porter une

branche de lis, de peur de choquer la Révolution, de peur

d'inspirer trop d'amour pour le Roi: il y avait quelque

chose de plus important que tout cela: un misérable

ministère s'en allait, pouvait-on songer à la grande victime

de son système? Mais ceux qui luttaient encore contre la

haine publique n'ont pu résister à la publique douleur. Nos

larmes, nos gémissements, nos sanglots ont étonné un

imprudent ministre: _Les pieds lui ont glissé dans le sang_;

il est tombé.» _Le Conservateur_, tome VI, p. 476.]

* * * * *

J'avais résisté à la saisie de la _Monarchie selon la Charte_ pour

éclairer la royauté abusée et pour soutenir la liberté de la pensée et

de la presse; j'avais embrassé franchement nos institutions et j'y

suis resté fidèle.

Ces tracasseries passées, je demeurai saignant des blessures qu'on

m'avait faites à l'apparition de ma brochure. Je ne pris pas

possession de ma carrière politique sans porter les cicatrices des

coups que je reçus en entrant dans cette carrière: je m'y sentais mal,

je n'y pouvais respirer.

Peu de temps après, une ordonnance contre-signée Richelieu me raya de

la liste des ministres d'État[94], et je fus privé d'une place réputée

jusqu'alors inamovible; elle m'avait été donnée à Gand, et la pension

attachée à cette place me fut retirée: la main qui avait pris Fouché

me frappa.

[Note 94: Ordonnance du 20 septembre 1816.]

J'ai eu l'honneur d'être dépouillé trois fois pour la légitimité: la

première, pour avoir suivi les fils de saint Louis dans leur exil; la

seconde, pour avoir écrit en faveur des principes de la monarchie

_octroyée_, la troisième, pour m'être tu sur une loi funeste au moment

que je venais de faire triompher nos armes: la campagne d'Espagne

avait rendu des soldats au drapeau blanc, et si j'avais été maintenu

au pouvoir, j'aurais reporté nos frontières aux rives du Rhin[95].

[Note 95: «Les frontières du Rhin, écrit M. de Marcellus

(_Chateaubriand et son temps_, p. 246), étaient pour M. de

Chateaubriand un rêve de toutes ses nuits:»--«La guerre

d'Espagne», me disait-il à Londres, en interrompant une de

ses dépêches où il poussait le plus vivement à franchir les

Pyrénées, «doit être le signal et le premier acte de notre

résurrection. Après, il nous faudra la rive gauche du Rhin

aussi loin qu'elle peut s'étendre. Les conquêtes du génie

des batailles s'écoulent comme un torrent, pour parler comme

Racine; la monarchie légitime et traditionnelle seule sait,

par l'influence d'une paix solide, faire désirer sa

domination, agrandir le pays, fondre en un seul corps les

populations, et les conserver à la patrie.»]

Ma nature me rendit parfaitement insensible à la perte de mes

appointements; j'en fus quitte pour me remettre à pied et pour aller,

les jours de pluie, en fiacre à la Chambre des pairs. Dans mon

équipage populaire, sous la protection de la canaille qui roulait

autour de moi, je rentrai dans les droits des prolétaires dont je fais

partie: du haut de mon char, je domine le train des rois.

Je fus obligé de vendre mes livres; M. Merlin les exposa à la criée, à

la salle Sylvestre, rue des Bons-Enfants[96]. Je ne gardai qu'un petit

Homère grec, à la marge duquel se trouvaient des essais de traductions

et des remarques écrites de ma main. Bientôt il me fallut tailler dans

le vif; je demandai à M. le ministre de l'intérieur la permission de

mettre en loterie ma maison de campagne: la loterie fut ouverte chez

M. Denis, notaire. Il y avait quatre-vingt-dix billets à 1,000 francs

chaque: les numéros ne furent point pris par les royalistes; madame la

duchesse d'Orléans, douairière, prit trois numéros; mon ami M. Lainé,

ministre de l'intérieur, qui avait contre-signé l'ordonnance du 5

septembre et consenti dans le conseil à ma radiation, prit, sous un

faux nom, un quatrième billet. L'argent fut rendu aux souscripteurs;

toutefois, M. Lainé refusa de retirer ses 1,000 francs; il les laissa

au notaire pour les pauvres.

[Note 96: La bibliothèque de Chateaubriand fut vendue le 29

avril 1817 et les jours suivants.--_Journal des Débats_, 29

avril 1817.--Voir, l'_Appendice_ nº II: _Chateaubriand,

Victor Hugo et Joseph de Maistre._]

Peu de temps après, ma _Vallée-aux-Loups_ fut vendue, comme on vend

les meubles des pauvres, sur la place du Châtelet[97]. Je souffris

beaucoup de cette vente; je m'étais attaché à mes arbres, plantés et

grandis, pour ainsi dire, dans mes souvenirs. La mise à prix était de

50,000 francs; elle fut couverte par M. le vicomte de Montmorency[98],

qui seul osa mettre une surenchère de cent francs: la _Vallée_ lui

resta. Il a depuis habité ma retraite; il n'est pas bon de se mêler à

ma fortune: cet homme de vertu n'est plus.

[Note 97: Le _Journal des Débats_, dans son numéro du 12

avril 1817, inséra la note suivante, rédigée par M. Bertin:

«On vient de mettre en vente une maison de campagne en

partie meublée, située à Aulnay, commune de Châtenay,

près Sceaux-Penthièvre, appelée la _Vallée_ ou

_Val-de-Loup_. Cette maison, qui n'était qu'une

chaumière avec une vigne et un verger quand le

propriétaire actuel en fit l'acquisition en 1807, est

aujourd'hui une maison agréable, placée dans un parc de

vingt arpents enclos de murs et planté avec soin. On y

trouve la collection presque entière des arbres

exotiques ou naturels au sol de la France. Le tout

présente l'aspect d'une vallée solitaire, environnée de

bois qui semblent en faire partie. Nous pouvons parler

en connaissance de cause de cette demeure charmante, de

ces beaux arbres trop tôt ravis aux mains qui les ont

plantés; et nous félicitons d'avance celui qui devra à

la faveur du sort la propriété d'une campagne qui,

comme celle de Tibur et d'Auteuil, sera à jamais

illustrée par le nom et le souvenir de son premier

créateur.»]

[Note 98: Le vicomte, plus tard duc, Mathieu de

Montmorency-Laval, ministre des affaires étrangères, du 24

décembre 1821 au 22 décembre 1822. Il mourut le 24 mars

1826.--La Vallée-aux-Loups appartient aujourd'hui à M. le

duc de La Rochefoucauld-Doudeauville, dont la mère était une

Montmorency-Laval.]

* * * * *

Après la publication de _la Monarchie selon la Charte_ et à

l'ouverture de la nouvelle session au mois de novembre 1816, je

continuai mes combats. Je fis à la Chambre des pairs, dans la séance

du 23 de ce mois, une proposition[99] tendante à ce que le roi fût

humblement supplié de faire examiner ce qui s'était passé aux

dernières élections. La corruption et la violence du ministère dans

ces dernières élections étaient flagrantes.

[Note 99: _Proposition faite à la Chambre des pairs, dans la

séance du 23 novembre 1816, et tendante à ce que le Roi soit

humblement supplié de faire examiner ce qui s'est passé aux

dernières élections, afin d'en ordonner ensuite selon sa

justice; suivie des pièces justificatives annoncées dans la

proposition._--OEUVRES COMPLÈTES, T. XXIII, p. 159.]

Dans mon opinion sur le projet de loi relatif aux finances (21 mars

1817), je m'élevai contre le titre XI de ce projet: il s'agissait des

forêts de l'État que l'on prétendait affecter à la caisse

d'amortissement et dont on voulait vendre ensuite cent cinquante mille

hectares. Ces forêts se composaient de trois sortes de propriétés: les

anciens domaines de la couronne, quelques commanderies de l'ordre de

Malte et le reste des biens de l'Église. Je ne sais pourquoi, même

aujourd'hui, je trouve un intérêt triste dans mes paroles; elles ont

quelque ressemblance avec mes _Mémoires_:

«N'en déplaise à ceux qui n'ont administré que dans nos troubles, ce

n'est pas le gage matériel, c'est la morale d'un peuple qui fait le

crédit public. Les propriétaires nouveaux feront-ils valoir les titres

de leur propriété nouvelle? On leur citera, pour les dépouiller, des

héritages de neuf siècles enlevés à leurs anciens possesseurs. Au lieu

de ces immuables patrimoines où la même famille survivait à la race

des chênes, vous aurez des propriétés mobiles où les roseaux auront à

peine le temps de naître et de mourir avant qu'elles aient changé de

maîtres. Les foyers cesseront d'être les gardiens des moeurs

domestiques; ils perdront leur autorité vénérable; chemins de passage

ouverts à tout venant, ils ne seront plus consacrés par le siège de

l'aïeul et par le berceau du nouveau-né.

«Pairs de France, c'est votre cause que je plaide ici et non la

mienne: je vous parle pour l'intérêt de vos enfants; moi je n'aurai

rien à démêler avec la postérité; je n'ai point de fils; j'ai perdu le

champ de mon père, et quelques arbres que j'ai plantés ne seront

bientôt plus à moi.[100]»

[Note 100: _Opinion sur le projet de loi relatif aux

finances, prononcée à la Chambre des pairs, dans la séance

du 21 mars 1817._--OEUVRES COMPLÈTES, T. II, p. 226.]

* * * * *

Par la ressemblance des opinions, alors très vives, il s'était établi

une camaraderie entre les minorités des deux Chambres. La France

apprenait le gouvernement représentatif: comme j'avais la sottise de

le prendre à la lettre et d'en faire, à mon dam, une véritable

passion, je soutenais ceux qui l'adoptaient, sans m'embarrasser s'il

n'entrait pas dans leur opposition plus de motifs humains que d'amour

pur comme celui que j'éprouvais pour la Charte; non que je fusse un

niais, mais j'étais idolâtre de ma dame, et j'aurais traversé les

flammes pour l'emporter dans mes bras. Ce fut dans cet accès de

constitution que je connus M. de Villèle en 1816. Il était plus calme;

il surmontait son ardeur; il prétendait aussi conquérir la liberté;

mais il en faisait le siège en règle; il ouvrait méthodiquement la

tranchée: moi, qui voulais enlever d'assaut la place, je grimpais à

l'escalade et j'étais souvent renversé dans le fossé.

Je rencontrai pour la première fois M. de Villèle[101] chez madame la

duchesse de Lévis. Il devint le chef de l'opposition royaliste dans la

Chambre élective, comme je l'étais dans la Chambre héréditaire. Il

avait pour ami son collègue M. de Corbière[102]. Celui-ci ne le

quittait plus, et l'on disait _Villèle et Corbière_, comme on dit

_Oreste et Pylade_, _Euryale et Nisus_.

[Note 101:

Jean-Baptiste-Guillaume-Marie-Anne-Séraphin-Joseph, comte de

_Villèle_ (1773-1854). Membre de la Chambre des députés de

1815 à 1828. Ministre sans portefeuille du 21 décembre 1820

au 27 juillet 1821. Le 14 décembre de cette même année, il

devint ministre des finances, et, le 7 septembre 1822,

président du Conseil. Il garda le pouvoir jusqu'au 4 janvier

1828, et, en le quittant, obtint la dignité de pair. Louis

XVIII l'avait fait comte le 17 août 1822. Après la

révolution de Juillet, il se retira à Toulouse, sa ville

natale, où il mourut le 13 mars 1854.--Son petit-fils, M. de

Neuville, a publié les _Mémoires et Correspondance du comte

de Villèle_, 5 vol. in-8{o}, 1889.]

[Note 102: Jacques-Joseph-Guillaume-François-Pierre, comte

de _Corbière_ (1766-1853). Il a fait partie, en 1797, du

Conseil des Cinq-Cents; mais, à partir de 1815, sa fortune

politique se confond entièrement avec celle de M. de

Villèle. Tous deux sont députés de 1815 à 1828; tous deux

sont ministres en titre, du 14 décembre 1821 au 4 janvier

1828, l'un aux finances et l'autre à l'intérieur. Louis

XVIII les a fait comtes le même jour; le même jour, Charles

X les fait pairs de France. Après les journées de Juillet,

tous deux se retirent dans leur province, pour mourir à peu

de mois de distance, Corbière en 1853, Villèle en 1854.]

Entrer dans de fastidieux détails pour des personnages dont on ne

saura pas le nom demain serait d'une vanité idiote. D'obscurs et

ennuyeux remuements, qu'on croit d'un intérêt immense et qui

n'intéressent personne; des tripotages passés, qui n'ont déterminé

aucun événement majeur, doivent être laissés à ces béats heureux,

lesquels se figurent être ou avoir été l'objet de l'attention de la

terre.

Il y avait pourtant des moments d'orgueil où mes démêlés avec M. de

Villèle me paraissaient être à moi-même les dissensions de Sylla et de

Marius, de César et de Pompée. Avec les autres membres de

l'opposition, nous allions assez souvent, rue Thérèse, passer la

soirée en délibération chez M. Piet[103]. Nous arrivions extrêmement

laids, et nous nous asseyions en rond autour d'un salon éclairé d'une

lampe qui filait. Dans ce brouillard législatif, nous parlions de la

loi présentée, de la motion à faire, du camarade à porter au

secrétariat, à la questure, aux diverses commissions. Nous ne

ressemblions pas mal aux assemblées des premiers fidèles, peintes par

les ennemis de la foi: nous débitions les plus mauvaises nouvelles;

nous disions que les affaires allaient changer de face, que Rome

serait troublée par des divisions, que nos armées seraient défaites.

[Note 103: Jean-Pierre _Piet-Tardiveau_ (1763-1848), député

de 1815 à 1819 et de 1820 à 1828. Les députés de

l'opposition de droite, en 1816 et 1817, se réunissaient

chez lui, rue Thérèse, nº 8. Lorsque MM. de Villèle et

Corbière arrivèrent au pouvoir, leurs amis continuèrent à

fréquenter son salon et... sa salle à manger. Les auteurs de

la _Villéliade_ et de la _Corbiéréide_, MM. Barthélemy et

Méry, nous le montrent, au début du premier de ces poèmes,

donnant à dîner aux députés du centre:

Piet, traiteur du Sénat......

et plus loin, au chant cinquième, tirant à la cible dans la

Charte constitutionnelle:

Muni de ses besicles,

Piet de l'auguste cible emporte deux articles.]

M. de Villèle écoutait, résumait et ne concluait point: c'était un

grand aideur d'affaires; marin circonspect, il ne mettait jamais en

mer pendant la tempête, et, s'il entrait avec dextérité dans un port

connu, il n'aurait jamais découvert le Nouveau Monde. Je remarquai

souvent, à propos de nos discussions sur la vente des biens du clergé,

que les plus chrétiens d'entre nous étaient les plus ardents à

défendre les doctrines constitutionnelles. La religion est la source

de la liberté: à Rome, le _flamen dialis_ ne portait qu'un anneau

creux au doigt, parce qu'un anneau plein avait quelque chose d'une

chaîne; dans son vêtement et sur sa tête le pontife de Jupiter ne

devait souffrir aucun noeud.

Après la séance, M. de Villèle se retirait, accompagné de M. de

Corbière. J'étudiais beaucoup d'individus, j'apprenais beaucoup de

choses, je m'occupais de beaucoup d'intérêts dans ces réunions: les

finances, que j'ai toujours sues, l'armée, la justice, l'administration,

m'initiaient à leurs éléments. Je sortais de ces conférences un peu

plus homme d'État et un peu plus persuadé de la pauvreté de toute

cette science. Le long de la nuit, dans mon demi-sommeil j'apercevais

les diverses attitudes des têtes chauves, les diverses expressions des

figures de ces Solons peu soignés et mal accompagnés de leurs corps:

c'était bien vénérable assurément; mais je préférais l'hirondelle qui

me réveillait dans ma jeunesse et les Muses qui remplissaient mes

songes: les rayons de l'aurore qui, frappant un cygne, faisaient

tomber l'ombre de ces blancs oiseaux sur une vague d'or; le soleil

levant qui m'apparaissait en Syrie dans la tige d'un palmier, comme le

nid du phénix, me plaisaient mieux.

* * * * *

Je sentais que mes combats de tribune, dans une Chambre fermée, et au

milieu d'une assemblée qui m'était peu favorable, restaient inutiles à

la victoire et qu'il me fallait avoir une autre arme. La censure étant

établie sur les feuilles périodiques quotidiennes, je ne pouvais

remplir mon dessein qu'au moyen d'une feuille libre, semi-quotidienne,

à l'aide de laquelle j'attaquerais à la fois le système des ministres

et les opinions de l'extrême gauche imprimées dans la _Minerve_ par

M. Étienne[104]. J'étais à Noisiel, chez madame la duchesse de Lévis,

dans l'été de 1818, lorsque mon libraire M. le Normant me vint voir.

Je lui fis part de l'idée qui m'occupait; il prit feu, s'offrit à

courir tous les risques et se chargea de tous les frais. Je parlai à

mes amis MM. de Bonald et de la Mennais, je leur demandai s'ils

voulaient s'associer: ils y consentirent, et le journal ne tarda pas à

paraître sous le nom de _Conservateur_.[105]

[Note 104: Charles-Guillaume _Étienne_ (1778-1845), auteur

dramatique, publiciste et homme politique. Le succès de sa

comédie _les Deux Gendres_ (1811) lui avait ouvert les

portes de l'Académie française. La protection du duc de

Bassano, dont il avait été le secrétaire, lui avait valu

d'être nommé censeur du _Journal de l'Empire_, et d'être

chargé, en qualité de chef de la division littéraire, de la

police des journaux. Sous la Restauration, l'ex-censeur

impérial devint un libéral ardent et fit aux Bourbons, dans

la _Minerve française_ et dans le _Constitutionnel_, une

opposition des plus vives. Le succès de ses «Lettres sur

Paris», publiées dans le premier de ces deux journaux,

détermina les électeurs de la Meuse à le choisir pour député

en 1820. Il siégea à la Chambre de 1820 à 1824. Réélu en

1827, il fut, au mois de mars 1830, le principal rédacteur

de l'adresse des 221. Le gouvernement de Juillet le nomma

pair de France, le 7 novembre 1839. À l'égal du gouvernement

et des hommes de la Restauration, M. Étienne haïssait les

romantiques; l'Académie lui joua le mauvais tour de lui

donner pour successeur le comte Alfred de Vigny.--La

_Minerve française_, dont Étienne était le principal

rédacteur, avait été fondée en février 1818, neuf mois avant

le _Conservateur_; elle paraissait une fois par semaine,

mais à des jours indéterminés, ce qui lui permettait,

n'ayant pas d'une manière absolue la forme périodique,

d'échapper à la censure. Les collaborateurs d'Étienne à la

_Minerve_ étaient Benjamin Constant, Évariste Dumoulin,

Aignan, Jay, Jouy, Lacretelle aîné et Tissot.]

[Note 105: _Le Conservateur_ commença de paraître au mois

d'octobre 1818.--Voir l'_Appendice_ nº III: _Le

Conservateur_.]

La révolution opérée par ce journal fut inouïe: en France, il changea

la majorité dans les Chambres; à l'étranger, il transforma l'esprit

des cabinets.

Ainsi les royalistes me durent l'avantage de sortir du néant dans

lequel ils étaient tombés auprès des peuples et des rois. Je mis la

plume à la main aux plus grandes familles de France. J'affublai en

journalistes les Montmorency et les Lévis; je convoquai l'arrière-ban;

je fis marcher la féodalité au secours de la liberté de la presse.

J'avais réuni les hommes les plus éclatants du parti royaliste, MM. de

Villèle, de Corbière, de Vitrolles[106], de Castelbajac[107], etc. Je

ne pouvais m'empêcher de bénir la Providence toutes les fois que

j'étendais la robe rouge d'un prince de l'Église sur le _Conservateur_

pour lui servir de couverture, et que j'avais le plaisir de lire un

article signé en toutes lettres: _le cardinal de La Luzerne_[108].

Mais il arriva qu'après avoir mené mes chevaliers à la croisade

constitutionnelle, aussitôt qu'ils eurent conquis le pouvoir par la

délivrance de la liberté, aussitôt qu'ils furent devenus princes

d'Édesse, d'Antioche, de Damas, ils s'enfermèrent dans leurs nouveaux

États avec Léonore d'Aquitaine, et me laissèrent me morfondre au pied

de Jérusalem dont les infidèles avaient repris le saint tombeau.

[Note 106: Eugène-François-Auguste d'Armand, baron de

_Vitrolles_ (1774-1854). Il s'enrôla à 17 ans dans l'armée

des princes, fut rayé de la liste des émigrés sous le

Consulat, et fut nommé sous l'Empire maire de Vitrolles,

conseiller général des Hautes-Alpes et inspecteur des

bergeries impériales. Napoléon le créa baron le 15 juin

1812. Lié avec le duc de Dalberg et avec Talleyrand, il

s'associa aux vues de ce dernier en 1814, se rendit auprès

des alliés et plaida avec autant de chaleur que d'habileté

la cause des Bourbons. Pendant les Cent-Jours, il essaya de

soulever le Midi, fut arrêté et enfermé à Vincennes, puis à

l'Abbaye. Membre de la Chambre de 1815, il siégea parmi les

_ultras_, et, après l'ordonnance du 5 septembre 1816, devint

l'un des agents les plus actifs de la politique personnelle

de MONSIEUR. Charles X le nomma ministre plénipotentiaire à

Florence (décembre 1827) et pair de France (janvier 1828).

La chute de la branche aînée le rendit à la vie privée.

Compromis un instant dans la tentative de la duchesse de

Berry en Vendée (1832), il fut arrêté lors du pillage de

l'archevêché, et relâché presque aussitôt. Ses _Mémoires_,

publiés en 1885, sont du plus vif intérêt.]

[Note 107: Marie-Barthélemy, vicomte de _Castalbajac_

(1776-1868). Il émigra en 1790 et servit dans l'armée de

Condé. Rentré en France avec les Bourbons, il fut élu par le

collège de département du Gers à la Chambre de 1815, où il

se signala par l'exaltation de son royalisme. De 1819 à

1827, il fut député de la Haute-Garonne. L'ordonnance du 5

novembre 1827 le nomma pair de France, nomination qui ne fut

pas ratifiée par le gouvernement de Juillet. À partir de

1830, M. de Castalbajac se retira complètement de la vie

politique.]

[Note 108: César-Guillaume, duc de _La Luzerne_ (1738-1821).

Agent général du clergé en 1765, évêque de Langres en 1770,

membre de l'Assemblée des notables en 1787, il fut élu

député du clergé aux États-Généraux par le bailliage de

Langres. Il donna sa démission le 2 décembre 1789, émigra en

Italie et se fixa à Venise. Là, en visitant et en soignant

les prisonniers de guerre français dans les hôpitaux, il

contracta le typhus et faillit en mourir. Rentré en France

en 1800, il donna, au concordat, sa démission d'évêque de

Langres et se consacra à l'étude et à la retraite. À la

première Restauration, Louis XVIII le nomma pair de France

(4 juin 1814), et lui restitua son titre de duc et son

évêché. Il obtint le chapeau de cardinal le 28 juillet 1817.

Il a composé un grand nombre d'ouvrages dont voici les

principaux: _Considérations sur divers points de la morale

chrétienne_ (1795); _Dissertations sur la vérité de la

religion_ (1802); _Explication des Évangiles_ (1807).]

Ma polémique commença dans le _Conservateur_, et dura depuis 1818

jusqu'en 1820, c'est-à-dire jusqu'au rétablissement de la censure,

dont le prétexte fut la mort du duc de Berry. À cette première époque

de ma polémique, je culbutai l'ancien ministère et fis entrer M. de

Villèle au pouvoir.

Après 1824, quand je repris la plume dans des brochures et dans le

_Journal des Débats_, les positions étaient changées. Que

m'importaient pourtant ces futiles misères, à moi qui n'ai jamais cru

au temps où je vivais, à moi qui appartenais au passé, à moi sans foi

dans les rois, sans conviction à l'égard des peuples, à moi qui ne me

suis jamais soucié de rien, excepté des songes, à condition encore

qu'ils ne durent qu'une nuit!

Le premier article du _Conservateur_ peint la position des choses au

moment où je descendis dans la lice.[109] Pendant les deux années que

dura ce journal, j'eus successivement à traiter des accidents du jour

et à examiner des intérêts considérables. J'eus occasion de relever

les lâchetés de cette _correspondance privée_ que la police de Paris

publiait à Londres. Ces _correspondances privées_ pouvaient calomnier,

mais elles ne pouvaient déshonorer: ce qui est vil n'a pas le pouvoir

d'avilir; l'honneur seul peut infliger le déshonneur. «Calomniateurs

anonymes, disais-je, ayez le courage de dire qui vous êtes; un peu de

honte est bientôt passée; ajoutez votre nom à vos articles, ce ne sera

qu'un mot méprisable de plus.»

[Note 109: _Réflexions sur l'état intérieur de la France_

(22 octobre 1818).--_Le Conservateur_, tome I, p. 113.]

Je me moquais quelquefois des ministres et je donnais cours à ce

penchant ironique que j'ai toujours réprouvé en moi.

Enfin, sous la date du 5 décembre 1818, le _Conservateur_ contenait un

article sérieux sur la morale des intérêts et sur celle des devoirs:

c'est de cet article, qui fit du bruit, qu'est née la phraséologie des

_intérêts moraux_ et des _intérêts matériels_, mise d'abord en avant

par moi, adoptée ensuite par tout le monde. Le voici fort abrégé; il

s'élève au-dessus de la portée d'un journal, et c'est un de mes

ouvrages auquel ma raison attache quelque valeur. Il n'a point

vieilli, parce que les idées qu'il renferme sont de tous les temps.

* * * * *

«Le ministère a inventé une morale nouvelle, la morale des intérêts;

celle des devoirs est abandonnée aux imbéciles. Or, cette morale des

intérêts, dont on veut faire la base de notre gouvernement, a plus

corrompu le peuple dans l'espace de trois années que la révolution

dans un quart de siècle.

«Ce qui fait périr la morale chez les nations, et avec la morale les

nations elles-mêmes, ce n'est pas la violence, mais la séduction; et

par séduction j'entends ce que toute fausse doctrine a de flatteur et

de spécieux. Les hommes prennent souvent l'erreur pour la vérité,

parce que chaque faculté du coeur ou de l'esprit a sa fausse image: la

froideur ressemble à la vertu, le raisonner à la raison, le vide à la

profondeur, ainsi du reste.

[Illustration: Assassinat du Duc de Berry.]

«Le dix-huitième siècle fut un siècle destructeur; nous fûmes tous

séduits. Nous dénaturâmes la politique, nous nous égarâmes dans de

coupables nouveautés en cherchant l'existence sociale dans la

corruption de nos moeurs. La révolution vint nous réveiller: en

poussant le Français hors de son lit, elle le jeta dans la tombe.

Toutefois, le règne de la terreur est peut-être, de toutes les époques

de la révolution, celle qui fut la moins dangereuse à la morale,

parce qu'aucune conscience n'était forcée: le crime paraissait dans sa

franchise. Des orgies au milieu du sang, des scandales qui n'en

étaient plus à force d'être horribles; voilà tout. Les femmes du

peuple venaient travailler à leurs ouvrages autour de la machine à

meurtre comme à leurs foyers: les échafauds étaient les moeurs

publiques et la mort le fond du gouvernement. Rien de plus net que la

position de chacun: on ne parlait ni de _spécialité_, ni de positif,

ni de _système d'intérêts_. Ce galimatias des petits esprits et des

mauvaises consciences était inconnu. On disait à un homme: «Tu es

royaliste, noble, riche: meurs;» et il mourait. Antonelle[110]

écrivait qu'on ne trouvait aucune charge contre tels prisonniers, mais

qu'il les avait condamnés comme aristocrates: monstrueuse franchise,

qui nonobstant laissait subsister l'ordre moral; car ce n'est pas de

tuer l'innocent comme innocent qui perd la société, c'est de le tuer

comme coupable.

[Note 110: Ci-devant marquis, ex-député des Bouches-du-Rhône

à l'Assemblée législative. Il siégea comme juré au Tribunal

révolutionnaire dans le procès de la Reine et dans la procès

des Girondins.]

«En conséquence, ces temps affreux sont ceux des grands dévouements.

Alors les femmes marchèrent héroïquement au supplice; les pères se

livrèrent pour les fils, les fils pour les pères; des secours

inattendus s'introduisaient dans les prisons, et le prêtre que l'on

cherchait consolait la victime auprès du bourreau qui ne le

reconnaissait pas.

«La morale sous le _Directoire_ eut plutôt à combattre la corruption

des moeurs que celle des doctrines; il y eut débordement. On fut jeté

dans les plaisirs comme on avait été entassé dans les prisons; on

forçait le présent à avancer des joies sur l'avenir, dans la crainte

de voir renaître le passé. Chacun, n'ayant pas encore eu le temps de

se créer un intérieur, vivait dans la rue, sur les promenades, dans

les salons publics. Familiarisé avec les échafauds, et déjà à moitié

sorti du monde, on trouvait que cela ne valait pas la peine de rentrer

chez soi. Il n'était question que d'arts, de bals, de modes; on

changeait de parures et de vêtements aussi facilement qu'on se serait

dépouillé de la vie.

«Sous Bonaparte la séduction recommença, mais ce fut une séduction qui

portait son remède avec elle: Bonaparte séduisait par un prestige de

gloire, et tout ce qui est grand porte en soi un principe de

législation. Il concevait qu'il était utile de laisser enseigner la

doctrine de tous les peuples, la morale de tous les temps, la religion

de toute éternité.

«Je ne serais pas étonné de m'entendre répondre: Fonder la société sur

un _devoir_, c'est l'élever sur une fiction; la placer dans un

_intérêt_, c'est l'établir dans une réalité. Or, c'est précisément le

_devoir_ qui est un fait et l'_intérêt_ une fiction. Le _devoir_ qui

prend sa source dans la Divinité descend d'abord dans la famille, où

il établit des relations réelles entre le père et les enfants; de là,

passant à la société et se partageant en deux branches, il règle dans

l'ordre politique les rapports du roi et du sujet; il établit dans

l'ordre moral la chaîne des services et des protections, des bienfaits

et de la reconnaissance.

«C'est donc un fait très positif que le devoir, puisqu'il donne à la

société humaine la seule existence durable qu'elle puisse avoir.

«L'intérêt, au contraire, est une fiction quand il est pris, comme on

le prend aujourd'hui, dans son sens physique et rigoureux, puisqu'il

n'est plus le soir ce qu'il était le matin; puisqu'à chaque instant il

change de nature; puisque, fondé sur la fortune, il en a la mobilité.

«Par la morale des intérêts chaque citoyen est en état d'hostilité

avec les lois et le gouvernement, puisque, dans la société, c'est

toujours le grand nombre qui souffre. On ne se bat point pour des

idées abstraites d'ordre, de paix, de patrie; ou si l'on se bat pour

elles, c'est qu'on y attache des idées de _sacrifices_; alors on sort

de la morale des intérêts pour rentrer dans celle des devoirs: tant il

est vrai que l'on ne peut trouver l'existence de la société hors de

cette sainte limite!

«Qui remplit ses devoirs s'attire l'estime; qui cède à ses intérêts

est peu estimé: c'était bien du siècle de puiser un principe de

gouvernement dans une source de mépris! Élevez les hommes politiques à

ne penser qu'à ce qui les touche, et vous verrez comment ils

arrangeront l'État; vous n'aurez par là que des ministres corrompus et

avides, semblables à ces esclaves mutilés qui gouvernaient le

Bas-Empire et qui vendaient tout, se souvenant d'avoir eux-mêmes été

vendus.

«Remarquez ceci: les intérêts ne sont puissants que lors même qu'ils

prospèrent; le temps est-il rigoureux, ils s'affaiblissent. Les

devoirs, au contraire, ne sont jamais si énergiques que quand il en

coûte à les remplir. Le temps est-il bon, ils se relâchent. J'aime un

principe de gouvernement qui grandit dans le malheur: cela ressemble

beaucoup à la vertu.

«Quoi de plus absurde que de crier aux peuples: Ne soyez pas dévoués!

n'ayez pas d'enthousiasme! ne songez qu'à vos intérêts! C'est comme si

on leur disait: Ne venez pas à notre secours, abandonnez-nous si tel

est votre intérêt. Avec cette profonde politique, lorsque l'heure du

dévouement arrivera, chacun fermera sa porte, se mettra à la fenêtre

et regardera passer la monarchie[111].»

[Note 111: _Le Conservateur_, tome I, p. 466.]

Tel était cet article sur la morale des intérêts et sur la morale des

devoirs.

Le 3 décembre 1819, je remontai à la tribune de la Chambre des pairs:

je m'élevai contre les mauvais Français qui pouvaient nous donner pour

motif de tranquillité la surveillance des armées européennes.

«Avions-nous besoin de tuteurs? viendrait-on encore nous entretenir de

circonstances? devions-nous encore recevoir, par des notes

diplomatiques, des certificats de bonne conduite? et n'aurions-nous

fait que changer une garnison de Cosaques en une garnison

d'ambassadeurs?»

Dès ce temps-là je parlais des étrangers comme j'en ai parlé depuis

dans la guerre d'Espagne; je songeais à notre affranchissement à une

heure où les libéraux mêmes me combattaient. Les hommes opposés

d'opinion font bien du bruit pour arriver au silence! Laissez venir

quelques années, les acteurs descendront de la scène et les

spectateurs ne seront plus là pour blâmer ou pour applaudir.

* * * * *

Je venais de me coucher le 13 février au soir, lorsque le marquis de

Vibraye[112] entra chez moi pour m'apprendre l'assassinat du duc de

Berry. Dans sa précipitation, il ne me dit pas le lieu où s'était

passé l'événement. Je me levai à la hâte et je montai dans la voiture

de M. de Vibraye. Je fus surpris de voir le cocher prendre la rue de

Richelieu, et plus étonné encore quand il nous arrêta à l'Opéra: la

foule aux abords était immense. Nous montâmes, au milieu de deux haies

de soldats, par la porte latérale à gauche, et, comme nous étions en

habits de pairs, on nous laissa passer. Nous arrivâmes à une sorte de

petite antichambre: cet espace était encombré de toutes les personnes

du château. Je me faufilai jusqu'à la porte d'une loge et je me

trouvai face à face de M. le duc d'Orléans. Je fus frappé d'une

expression mal déguisée, jubilante, dans ses yeux, à travers la

contenance contrite qu'il s'imposait; il voyait de plus près le trône.

Mes regards l'embarrassèrent; il quitta la place et me tourna le dos.

On racontait autour de moi les détails du forfait, le nom de l'homme,

les conjectures des divers participants à l'arrestation; on était

agité, affairé: les hommes aiment ce qui est spectacle, surtout la

mort, quand cette mort est celle d'un grand. À chaque personne qui

sortait du laboratoire ensanglanté, on demandait des nouvelles. On

entendait le général A. de Girardin[113] raconter qu'ayant été laissé

pour mort sur le champ de bataille, il n'en était pas moins revenu de

ses blessures: tel espérait et se consolait, tel s'affligeait. Bientôt

le recueillement gagna la foule; le silence se fit; de l'intérieur de

la loge sortit un bruit sourd: je tenais l'oreille appliquée contre la

porte; je distinguai un râlement; ce bruit cessa: la famille royale

venait de recevoir le dernier soupir d'un petit-fils de Louis XIV!

J'entrai immédiatement.

[Note 112: Anne-Victor-Denis Hubault, marquis _de Vibraye_

(1766-1843) était officier de cavalerie au moment de la

Révolution. Il émigra en 1791, rentra en 1814 et devint

alors colonel et aide de camp de Monsieur, plus tard Charles

X. Nommé pair de France le 17 août 1815, le même jour que

Chateaubriand, il fut promu maréchal de camp le 1er octobre

1823, et quitta la Chambre haute à la Révolution de 1830,

pour ne pas prêter serment au nouveau régime.]

[Note 113: Alexandre, comte de _Girardin_ (1776-1855), fils

de René-Louis de Girardin, l'hôte et l'ami de J.-J.

Rousseau. Il fit avec distinction les campagnes de l'Empire;

colonel en 1806, général de brigade en 1811, il fut fait

général de division pendant la campagne de France (1814).

Louis XVIII le nomma premier veneur, fonctions qu'il

conserva jusqu'en 1830. Il est le père de M. Émile de

Girardin, le célèbre rédacteur de _la Presse_, par qui

furent publiés, pour la première fois, les _Mémoires

d'Outre-Tombe_.]

Qu'on se figure une salle de spectacle vide, après la catastrophe

d'une tragédie: le rideau levé, l'orchestre désert, les lumières

éteintes, les machines immobiles, les décorations fixes et enfumées,

les comédiens, les chanteurs, les danseuses, disparus par les trappes

et les passages secrets!

J'ai donné dans un ouvrage à part la vie et la mort de M. le duc de

Berry. Mes réflexions d'alors sont encore vraies aujourd'hui:

«Un fils de saint Louis, dernier rejeton de la branche aînée, échappe

aux traverses d'un long exil et revient dans sa patrie; il commence à

goûter le bonheur; il se flatte de se voir renaître, de voir renaître

en même temps la monarchie dans les enfants que Dieu lui promet: tout

à coup il est frappé au milieu de ses espérances, presque dans les

bras de sa femme. Il va mourir, et il n'est pas plein de jours! Ne

pourrait-il pas accuser le ciel, lui demander pourquoi il le traite

avec tant de rigueur? Ah! qu'il lui eût été pardonnable de se plaindre

de sa destinée! Car, enfin, quel mal faisait-il? Il vivait

familièrement au milieu de nous dans une simplicité parfaite, il se

mêlait à nos plaisirs et soulageait nos douleurs; déjà six de ses

parents ont péri; pourquoi l'égorger encore, le rechercher, lui,

innocent, lui si loin du trône, vingt-sept ans après la mort de Louis

XVI? Connaissons mieux le coeur d'un Bourbon! Ce coeur, tout percé du

poignard, n'a pu trouver contre nous un seul murmure: pas un regret de

la vie, pas une parole amère n'a été prononcée par ce prince. Époux,

fils, père et frère, en proie à toutes les angoisses de l'âme, à

toutes les souffrances du corps, il ne cesse de demander la grâce de

_l'homme_, qu'il n'appelle pas même son assassin! Le caractère le plus

impétueux devient tout à coup le caractère le plus doux. C'est un

homme attaché à l'existence par tous les liens du coeur; c'est un

prince dans la fleur de l'âge; c'est l'héritier du plus beau royaume

de la terre qui expire, et vous diriez que c'est un infortuné qui ne

perd rien ici-bas.»

Le meurtrier Louvel était un petit homme à figure sale et chafouine,

comme on en voit des milliers sur le pavé de Paris. Il tenait du

roquet; il avait l'air hargneux et solitaire. Il est probable que

Louvel ne faisait partie d'aucune société; il était d'une secte, non

d'un complot; il appartenait à l'une de ces conjurations d'idées, dont

les membres se peuvent quelquefois réunir, mais agissent le plus

souvent un à un, d'après leur impulsion individuelle. Son cerveau

nourrissait une seule pensée, comme un coeur s'abreuve d'une seule

passion. Son action était conséquente à ses principes: il avait voulu

tuer la race entière d'un seul coup. Louvel a des admirateurs de même

que Robespierre. Notre société matérielle, complice de toute

entreprise matérielle, a détruit vite la chapelle élevée en expiation

d'un crime. Nous avons l'horreur du sentiment moral, parce qu'on y

voit l'ennemi et l'accusateur: les larmes auraient paru une

récrimination; on avait hâte d'ôter à quelques chrétiens une croix

pour pleurer.

Le 18 février 1820, le _Conservateur_[114] paya le tribut de ses

regrets à la mémoire de M. le duc de Berry. L'article se terminait par

ce vers de Racine:

[Note 114: _Le Conservateur_, tome VI, p. 382. L'article est

de Chateaubriand.]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 4 · 第 8 / 83 题