LIVRE VI

Bonaparte à la Malmaison. -- Abandon général. -- Départ de la

Malmaison. -- Rambouillet. -- Rochefort. -- Bonaparte se réfugie

sur la flotte anglaise. -- Il écrit au prince régent. --

Bonaparte sur le _Belléphoron_. -- Torbay. -- Acte qui confine

Bonaparte à Sainte-Hélène. -- Il passe sur le _Northumberland_ et

fait voile. -- Jugement sur Bonaparte. -- Caractère de Bonaparte.

-- Si Bonaparte nous a laissé en renommée ce qu'il nous a ôté en

force. -- Inutilité des vérités ci-dessus exposées. -- Île de

Sainte-Hélène. -- Bonaparte traverse l'Atlantique. -- Napoléon

prend terre à Sainte-Hélène. -- Son établissement à Longwood. --

Précautions. -- Vie à Longwood. -- Visites. -- Manzoni. --

Maladie de Bonaparte. -- Ossian. -- Rêveries de Napoléon à la vue

de la mer. -- Projets d'enlèvement. -- Dernière occupation de

Bonaparte. -- Il se couche et ne se relève plus. -- Il dicte son

testament. -- Sentiments religieux de Napoléon. -- L'aumônier

Vignale. -- Napoléon apostrophe Antomarchi, son médecin. -- Il

reçoit les derniers sacrements. -- Il expire. -- Funérailles. --

Destruction du monde napoléonien. -- Mes derniers rapports avec

Bonaparte. -- Sainte-Hélène depuis la mort de Napoléon. --

Exhumation de Bonaparte. -- Ma visite à Cannes.

Si un homme était soudain transporté des scènes les plus bruyantes de

la vie au rivage silencieux de l'Océan glacé, il éprouverait ce que

j'éprouve auprès du tombeau de Napoléon, car nous voici tout à coup au

bord de ce tombeau.

Sorti de Paris le 25 juin, Napoléon attendait à la Malmaison l'instant

de son départ de France. Je retourne à lui: revenant sur les jours

écoulés, anticipant sur les temps futurs, je ne le quitterai plus

qu'après sa mort.

La Malmaison, où l'empereur se reposa, était vide. Joséphine était

morte[47]; Bonaparte dans cette retraite se trouvait seul. Là il

avait commencé sa fortune; là il avait été heureux; là il s'était

enivré de l'encens du monde; là, du sein de son tombeau, partaient les

ordres qui troublaient la terre. Dans ces jardins où naguère les pieds

de la foule râtelaient les allées sablées, l'herbe et les ronces

verdissaient; je m'en étais assuré en m'y promenant. Déjà, faute de

soins, dépérissaient les arbres étrangers; sur les canaux ne voguaient

plus les cygnes noirs de l'Océanie; la cage n'emprisonnait plus les

oiseaux du tropique: ils s'étaient envolés pour aller attendre leur

hôte dans leur patrie.

[Note 47: L'impératrice Joséphine était morte au château de

la Malmaison (Seine-et-Oise) le 29 mai 1814.]

Bonaparte aurait pu cependant trouver un sujet de consolation en

tournant les yeux vers ses premiers jours: les rois tombés s'affligent

surtout, parce qu'ils n'aperçoivent en amont de leur chute qu'une

splendeur héréditaire et les pompes de leur berceau: mais que

découvrait Napoléon antérieurement à ses prospérités? la crèche de sa

naissance dans un village de Corse. Plus magnanime, en jetant le

manteau de pourpre, il aurait repris avec orgueil le sayon du

chevrier; mais les hommes ne se replacent point à leur origine quand

elle fut humble; il semble que l'injuste ciel les prive de leur

patrimoine lorsqu'à la loterie du sort ils ne font que perdre ce

qu'ils avaient gagné, et néanmoins la grandeur de Napoléon vient de ce

qu'il était parti de lui-même: rien de son sang ne l'avait précédé et

n'avait préparé sa puissance.

À l'aspect de ces jardins abandonnés, de ces chambres déshabitées, de

ces galeries fanées par les fêtes, de ces salles où les chants et la

musique avaient cessé, Napoléon pouvait repasser sur sa carrière: il

se pouvait demander si avec un peu plus de modération il n'aurait pas

conservé ses félicités. Des étrangers, des ennemis, ne le bannissaient

pas maintenant; il ne s'en allait pas quasi-vainqueur, laissant les

nations dans l'admiration de son passage, après la prodigieuse

campagne de 1814; il se retirait battu. Des Français, des amis,

exigeaient son abdication immédiate, pressaient son départ, ne le

voulaient plus même pour général, lui dépêchaient courriers sur

courriers, pour l'obliger à quitter le sol sur lequel il avait versé

autant de gloire que de fléaux.

À cette leçon si dure se joignaient d'autres avertissements: les

Prussiens rôdaient dans le voisinage de la Malmaison; Blücher, aviné,

ordonnait en trébuchant de saisir, de _pendre_ le conquérant qui avait

mis _le pied sur le cou des rois_. La rapidité des fortunes, la

vulgarités des moeurs, la promptitude de l'élévation et de

l'abaissement des personnages modernes ôtera, je le crains, à notre

temps, une partie de la noblesse de l'histoire: Rome et la Grèce n'ont

point parlé de _pendre_ Alexandre et César.

Les scènes qui avaient eu lieu en 1814 se renouvelèrent en 1815, mais

avec quelque chose de plus choquant, parce que les ingrats étaient

stimulés par la peur: il se fallait débarrasser de Napoléon vite: les

alliés arrivaient; Alexandre n'était pas là, au premier moment, pour

tempérer le triomphe et contenir l'insolence de la fortune; Paris

avait cessé d'être orné de sa lustrale inviolabilité; une première

invasion avait souillé le sanctuaire; ce n'était plus la colère de

Dieu qui tombait sur nous, c'était le mépris du ciel: le foudre

s'était éteint.

Toutes les lâchetés avaient acquis par les Cent-Jours un nouveau degré

de malignité; affectant de s'élever, par amour de la patrie, au-dessus

des attachements personnels, elles s'écriaient que Bonaparte était

aussi trop criminel d'avoir violé les traités de 1814. Mais les vrais

coupables n'étaient-ils pas ceux qui favorisèrent ses desseins? Si, en

1815, au lieu de lui refaire des armées, après l'avoir délaissé une

première fois pour le délaisser encore, ils lui avaient dit, lorsqu'il

vint coucher aux Tuileries: «Votre génie vous a trompé; l'opinion

n'est plus à vous; prenez pitié de la France. Retirez-vous après cette

dernière visite à la terre; allez vivre dans la patrie de Washington.

Qui sait si les Bourbons ne commettront point de fautes? qui sait si

un jour la France ne tournera pas les yeux vers vous, lorsque, à

l'école de la liberté, vous aurez appris le respect des lois? Vous

reviendrez alors, non en ravisseur qui fond sur sa proie, mais en

grand citoyen pacificateur de son pays.»

Ils ne lui tinrent point ce langage: ils se prêtèrent aux passions de

leur chef revenu; ils contribuèrent à l'aveugler, sûrs qu'ils étaient

de profiter de sa victoire ou de sa défaite. Le soldat seul mourut

pour Napoléon avec une sincérité admirable; le reste ne fut qu'un

troupeau paissant, s'engraissant à droite et à gauche. Encore si les

vizirs du calife dépouillé s'étaient contentés de lui tourner le dos!

mais non: ils profitaient de ses derniers instants; ils l'accablaient

de leurs sordides demandes; tous voulaient tirer de l'argent de sa

pauvreté.

Oncques ne fut plus complet abandon; Bonaparte y avait donné lieu:

insensible aux peines d'autrui, le monde lui rendit indifférence pour

indifférence. Ainsi que la plupart des despotes, il était bien avec sa

domesticité; au fond il ne tenait à rien: homme solitaire, il se

suffisait; le malheur ne fit que le rendre au désert de sa vie.

Quand je recueille mes souvenirs, quand je me rappelle avoir vu

Washington dans sa petite maison de Philadelphie, et Bonaparte dans

ses palais, il me semble que Washington, retiré dans son champ de la

Virginie, ne devait pas éprouver les syndérèses de Bonaparte attendant

l'exil dans ses jardins de la Malmaison. Rien n'était changé dans la

vie du premier; il retombait sur ses habitudes modestes; il ne s'était

point élevé au-dessus de la félicité des laboureurs qu'il avait

affranchis; tout était bouleversé dans la vie du second.

* * * * *

Napoléon quitta la Malmaison[48] accompagné des généraux Bertrand,[49]

Rovigo et Beker,[50] ce dernier en qualité de surveillant ou de

commissaire. Chemin faisant, il lui prit envie de s'arrêter à

Rambouillet. Il en partit pour s'embarquer à Rochefort, comme Charles

X pour s'embarquer à Cherbourg; Rambouillet, retraite inglorieuse où

s'éclipsa ce qu'il y eut de plus grand, en race et en homme; lieu

fatal où mourut François Ier; où Henri III, échappé des barricades,

coucha tout botté en passant; où Louis XVI a laissé son ombre! Heureux

Louis, Napoléon et Charles, s'ils n'eussent été que les obscurs

gardiens des troupeaux de Rambouillet!

[Note 48: Le 29 juin.]

[Note 49: Henri-Gratien, comte _Bertrand_ (1773-1844).

Napoléon l'avait nommé, à la mort du maréchal Duroc, grand

maréchal du palais (18 novembre 1813). Compagnon de

l'Empereur à l'île d'Elbe, il prépara activement les

Cent-Jours et fut élevé à la pairie le 2 juin 1815. Il

suivit Napoléon à Sainte-Hélène et ne le quitta plus.

Condamné à mort par contumace, le 7 mai 1816, il fut à son

retour, après la mort de Napoléon (1821), réintégré dans

tous ses grades par Louis XVIII, dont une ordonnance annula

l'arrêt de condamnation de 1816. Il siégea à la Chambre des

députés, de 1831 à 1834. En 1840, il accompagna le prince de

Joinville à Sainte-Hélène et rapporta en France avec lui les

restes de l'Empereur.]

[Note 50: Nicolas-Léonard _Beker_ (1770-1840). Il avait

épousé la soeur du général Desaix. Général de division,

comte de l'Empire, grand officier de la Légion d'honneur

après Essling, il devint cependant suspect à Napoléon, à

cause de l'opinion qu'il n'avait pas craint d'exprimer sur

les conséquences de son système de guerre à outrance, et il

dut se rendre en disgrâce à Belle-Isle-en-Mer, pour en

prendre le commandement. Il y resta jusqu'en 1814. Pendant

les Cent-Jours, le département du Puy-de-Dôme l'envoya à la

Chambre des représentants. Louis XVIII l'appela à la Chambre

des pairs le 5 mars 1819.]

Arrivé à Rochefort,[51] Napoléon hésitait: la commission exécutive

envoyait des ordres impératifs: «Les garnisons de Rochefort et de La

Rochelle doivent,» disaient les dépêches, «prêter main-forte pour

faire embarquer Napoléon... Employez la force... faites-le partir...

ses services ne peuvent être acceptés.»

[Note 51: Le 3 juillet.]

Les services de Napoléon ne pouvaient être acceptés! Et n'aviez-vous

pas accepté ses bienfaits et ses chaînes? Napoléon ne s'en allait

point; il était chassé: et par qui?

Bonaparte n'avait cru qu'à la fortune; il n'accordait au malheur ni le

feu ni l'eau; il avait d'avance innocenté les ingrats: un juste talion

le faisait comparaître devant son système. Quand le succès cessant

d'animer sa personne s'incarna dans un autre individu, les disciples

abandonnèrent le maître pour l'école. Moi qui crois à la légitimité

des bienfaits et à la souveraineté du malheur, si j'avais servi

Bonaparte, je ne l'aurais pas quitté; je lui aurais prouvé, par ma

fidélité, la fausseté de ses principes politiques; en partageant ses

disgrâces, je serais resté auprès de lui, comme un démenti vivant de

ses stériles doctrines et du peu de valeur du droit de la prospérité.

Depuis le 1er juillet, des frégates l'attendaient dans la rade de

Rochefort: des espérances qui ne meurent jamais, des souvenirs

inséparables d'un dernier adieu, l'arrêtèrent. Qu'il devait regretter

les jours de son enfance alors que ses yeux sereins n'avaient point

encore vu tomber la première pluie? Il laissa le temps à la flotte

anglaise d'approcher. Il pouvait encore s'embarquer sur deux lougres

qui devaient joindre en mer un navire danois (c'est le parti que prit

son frère Joseph); mais la résolution lui faillit en regardant le

rivage de France. Il avait aversion d'une république; l'égalité et la

liberté des États-Unis lui répugnaient. Il penchait à demander un

asile aux Anglais: «Quel inconvénient trouvez-vous à ce parti?

disait-il à ceux qu'il consultait.--«L'inconvénient de vous

déshonorer,» lui répondit un officier de marine: vous ne devez pas

même tomber mort entre les mains des Anglais. Ils vous feront

empailler pour vous montrer à un schelling par tête.»

* * * * *

Malgré ces observations, l'empereur résolut de se livrer à ses

vainqueurs. Le 13 juillet, Louis XVIII étant déjà à Paris depuis cinq

jours, Napoléon envoya au capitaine du vaisseau anglais _le

Bellérophon_ cette lettre pour le prince régent:

«Altesse Royale, en butte aux factions qui divisent mon pays et à

l'inimitié des plus grandes puissances de l'Europe, j'ai terminé

ma carrière politique, et je viens, comme Thémistocle, m'asseoir

au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de

ses lois, que je réclame de Votre Altesse Royale comme du plus

puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis.

«Rochefort, 13 juillet 1815.»

Si Bonaparte n'avait pendant vingt ans accablé d'outrages le peuple

anglais, son gouvernement, son roi et l'héritier de ce roi, on aurait

pu trouver quelque convenance de ton dans cette lettre; mais comment

cette _Altesse Royale_, tant méprisée, tant insultée par Napoléon,

est-elle devenue tout à coup le plus _puissant_, le plus _constant_,

le plus _généreux_ des ennemis, par la seule raison qu'elle est

victorieuse? Il ne pouvait pas être persuadé de ce qu'il disait; or ce

qui n'est pas vrai n'est pas éloquent. La phrase exposant le fait

d'une grandeur tombée qui s'adresse à un ennemi est belle; l'exemple

banal de Thémistocle est de trop.

Il y a quelque chose de pire qu'un défaut de sincérité dans la

démarche de Bonaparte; il y a oubli de la France: l'empereur ne

s'occupa que de sa catastrophe individuelle; la chute arrivée, nous ne

comptâmes plus pour rien à ses yeux. Sans penser qu'en donnant la

préférence à l'Angleterre sur l'Amérique, son choix devenait un

outrage au deuil de la patrie, il sollicita un asile du gouvernement

qui depuis vingt ans soudoyait l'Europe contre nous, de ce

gouvernement dont le commissaire à l'armée russe, le général Wilson,

pressait Kutuzof, dans la retraite de Moscou, d'achever de nous

exterminer: les Anglais, heureux à la bataille finale, campaient dans

le bois de Boulogne. Allez donc, ô Thémistocle, vous asseoir

tranquillement au foyer britannique, tandis que la terre n'a pas

encore achevé de boire le sang français versé pour vous à Waterloo!

Quel rôle le fugitif, fêté peut-être, eût-il joué au bord de la

Tamise, en face de la France envahie, de Wellington devenu dictateur

au Louvre? La haute fortune de Napoléon le servit mieux: les Anglais,

se laissant emporter à une politique étroite et rancunière, manquèrent

leur dernier triomphe; au lieu de perdre leur suppliant en l'admettant

à leurs bastilles ou à leurs festins, ils lui rendirent plus brillante

pour la postérité la couronne qu'ils croyaient lui avoir ravie. Il

s'accrut dans sa captivité de l'énorme frayeur des puissances: en vain

l'Océan l'enchaînait, l'Europe armée campait au rivage, les yeux

attachés sur la mer.

* * * * *

Le 15 juillet, _l'Épervier_ transporta Bonaparte au _Bellérophon_.

L'embarcation française était si petite que du bord du vaisseau

anglais on n'apercevait pas le géant sur les vagues. L'empereur, en

abordant le capitaine Maitland, lui dit: «Je viens me mettre sous la

protection des lois de l'Angleterre.» Une fois du moins le contempteur

des lois en confessait l'autorité.

La flotte fit voile pour Torbay: une foule de barques se croisaient

autour du _Bellérophon_; même empressement à Plymouth. Le 30 juillet,

lord Keith délivra au requérant l'acte qui le confinait à

Sainte-Hélène: «C'est pis que la cage de Tamerlan,» dit Napoléon.

Cette violation du droit des gens et du respect de l'hospitalité était

révoltante; si vous recevez le jour dans un navire _quelconque_,

pourvu qu'il soit _sous voile_, vous êtes _Anglais de naissance_; en

vertu des vieilles coutumes de Londres, les _flots_ sont réputés

_terre d'Albion_. Et un navire anglais n'était point pour un suppliant

un autel inviolable, il ne plaçait point le grand homme qui embrassait

la poupe du _Bellérophon_ sous la protection du trident britannique!

Bonaparte protesta; il argumenta de lois, parla de trahison et de

perfidie, en appela à l'avenir: cela lui allait-il bien? ne s'était-il

pas ri de la justice? n'avait-il pas dans sa force foulé aux pieds les

choses saintes dont il invoquait la garantie? n'avait-il pas enlevé

Toussaint-Louverture et le roi d'Espagne? n'avait-il pas fait arrêter

et détenir prisonniers pendant des années les voyageurs anglais qui se

trouvaient en France au moment de la rupture du traité d'Amiens?

Permis donc à la marchande Angleterre d'imiter ce qu'il avait fait

lui-même, et d'user d'ignobles représailles; mais on pouvait agir

autrement.

Chez Napoléon, la grandeur du coeur ne répondait pas à la largeur de

la tête: ses querelles avec les Anglais sont déplorables; elles

révoltent lord Byron. Comment daigna-t-il honorer d'un mot ses

geôliers? On souffre de le voir s'abaisser à des conflits de paroles

avec lord Keith à Torbay, avec sir Hudson Lowe à Sainte-Hélène,

publier des factums parce qu'on lui manque de foi, chicaner sur un

titre, sur un peu plus, sur un peu moins d'or ou d'honneurs.

Bonaparte, réduit à lui-même, était réduit à sa gloire, et cela lui

devait suffire: il n'avait rien à demander aux hommes; il ne traitait

pas assez despotiquement l'adversité; on lui aurait pardonné d'avoir

fait du malheur son dernier esclave. Je ne trouve de remarquable dans

sa protestation contre la violation de l'hospitalité que la date et la

signature de cette protestation: «_À bord du Bellérophon, à la mer.

Napoléon._» Ce sont là des harmonies d'immensité.

Du _Bellérophon_, Bonaparte passa sur _le Northumberland_. Deux

frégates chargées de la garnison future de Sainte-Hélène

l'escortaient. Quelques officiers de cette garnison avaient combattu à

Waterloo. On permit à cette explorateur du globe de garder auprès de

lui M. et madame Bertrand, MM. de Montholon[52], Gourgaud et de Las

Cases[53], volontaires et généreux passagers sur la planche submergée.

Par un article des instructions du capitaine, _Bonaparte devait être

désarmé_: Napoléon seul, prisonnier dans un vaisseau, au milieu de

l'Océan, _désarmé!_ quelle magnifique terreur de sa puissance[54]!

Mais quelle leçon du ciel donnée aux hommes qui abusent du glaive! La

stupide amirauté traitait en sentencié de Botany-Bay le grand

_convict_ de la race humaine: le prince Noir fit-il _désarmer_ le roi

Jean?

[Note 52: Charles-Tristan, comte de _Montholon_ (1783-1853).

Il était général de brigade à la chute de l'Empire, en 1814.

Resté fidèle à la cause bonapartiste, malgré les

sollicitations de M. de Sémonville, son beau-père, marié

avec sa mère, Mme de Montholon, et celles du maréchal

Macdonald, son beau-frère, qui le pressaient de se rallier à

la Restauration, il rejoignit Napoléon, revenant de l'île

d'Elbe, dans sa marche sur Paris, fut nommé

adjudant-général, se battit bravement à Waterloo, et, avec

sa femme et ses enfants, accompagna l'empereur à

Sainte-Hélène. De retour en France, il dut se réfugier en

Belgique, à la suite de spéculations commerciales qui furent

malheureuses (1828). En 1840, il prit part à l'échauffourée

de Boulogne, fut condamné par la Cour des pairs à vingt ans

de détention et enfermé au château de Ham; il en sortit

après l'évasion du prince Louis-Napoléon. Les électeurs de

la Charente-Inférieure l'envoyèrent en 1849 à l'Assemblée

législative. Il a publié avec le général Gourgaud les

célèbres _Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous

Napoléon, écrits à Sainte-Hélène sous sa dictée par les

généraux qui ont partagé sa captivité_ (années 1823 et

suivantes). Il a, en outre, fait paraître, en 1847, deux

volumes intitulés: _Récits de la captivité de l'empereur

Napoléon à Sainte-Hélène_.]

[Note 53: Marin-Joseph-Emmanuel-Auguste-Dieudonné, comte de

Las Cases (1766-1842). Lieutenant de vaisseau quand éclata

la Révolution, il émigra, servit à l'armée des princes et

fit partie de l'expédition de Quiberon. Rentré en France

après le 18 brumaire, il composa un _Atlas historique et

géographique_, qu'il publia sous le pseudonyme de _Le Sage_

(1803-1804) et qui eut un grand succès. Napoléon le fit

baron, puis comte, maître des requêtes au Conseil d'État et

chambellan. Pendant les Cent-Jours, l'empereur l'attacha de

plus en plus étroitement à sa personne, et Las Cases le

suivit de l'Élysée à la Malmaison, à Rochefort, enfin à

Sainte-Hélène. Le 27 novembre 1816, le gouverneur

Hudson-Lowe l'expulsa de l'île. Ce ne fut qu'après la mort

de Napoléon qu'il put rentrer en France, où il publia, avec

un immense succès (1822-1823) son _Mémorial de

Sainte-Hélène_, ou _Journal où se trouve consigné, jour par

jour, ce qu'a dit et fait Napoléon pendant dix-huit mois_.]

[Note 54: Napoléon ne fut point désarmé. Selon M. Thiers (T.

XX, p. 573), «au moment de passer du _Bellérophon_ au

_Northumberland_, l'amiral Keith, avec un chagrin visible et

du ton le plus respectueux, adressa ces paroles à

l'Empereur: _Général, l'Angleterre m'ordonne de vous

demander votre épée._--À ces mots Napoléon répondit par un

regard qui indiquait à quelles extrémités il faudrait

descendre pour le désarmer. Lord Keith n'insista point, et

Napoléon conserva sa glorieuse épée.» Cette scène est une

pure fiction; elle se trouve même contredite par le comte de

Las Cases, dans son _Mémorial_, où il dit: «Je demandai s'il

serait bien possible qu'on pût en venir au point d'arracher

à l'Empereur son épée. L'amiral répondit qu'on la

respecterait, mais que Napoléon serait le seul, et que tout

le reste serait désarmé.» Napoléon garda donc son épée, et à

leur arrivée à Sainte-Hélène ses compagnons recouvrèrent la

leur.]

L'escadre leva l'ancre. Depuis la barque qui porta César, aucun

vaisseau ne fut chargé d'une pareille destinée. Bonaparte se

rapprochait de cette mer des miracles, où l'Arabe du Sinaï l'avait vu

passer. La dernière terre de France que découvrit Napoléon fut le cap

la Hogue; autre trophée des Anglais.

L'empereur s'était trompé dans l'intérêt de sa mémoire, lorsqu'il

avait désiré rester en Europe; il n'aurait bientôt été qu'un

prisonnier vulgaire ou flétri: son vieux rôle était terminé. Mais au

delà de ce rôle une nouvelle position le rajeunit d'une renommée

nouvelle. Aucun homme de bruit universel n'a eu une fin pareille à

celle de Napoléon. On ne le proclama point, comme à sa première chute,

autocrate de quelques carrières de fer et de marbre, les unes pour lui

fournir une épée, les autres une statue; aigle, on lui donna un rocher

à la pointe duquel il est demeuré au soleil jusqu'à sa mort, et d'où

il était vu de toute la terre.

* * * * *

Au moment où Bonaparte quitte l'Europe, où il abandonne sa vie pour

aller chercher les destinées de sa mort, il convient d'examiner cet

homme à deux existences, de peindre le faux et le vrai Napoléon: ils

se confondent et forment un tout, du mélange de leur réalité et de

leur mensonge.

De la réunion de ces remarques il résulte que Bonaparte était un poète

en action, un génie immense dans la guerre, un esprit infatigable,

habile et sensé dans l'administration, un législateur laborieux et

raisonnable. C'est pourquoi il a tant de prise sur l'imagination des

peuples, et tant d'autorité sur le jugement des hommes positifs. Mais

comme politique ce sera toujours un homme défectueux aux yeux des

hommes d'État. Cette observation, échappée à la plupart de ses

panégyristes, deviendra, j'en suis convaincu, l'opinion définitive qui

restera de lui; elle expliquera le contraste de ses actions

prodigieuses et de leurs misérables résultats. À Sainte-Hélène il a

condamné lui-même avec sévérité sa conduite politique sur deux points:

la guerre d'Espagne et la guerre de Russie; il aurait pu étendre sa

confession à d'autres coulpes. Ses enthousiastes ne soutiendront

peut-être pas qu'en se blâmant il s'est trompé sur lui-même.

Récapitulons:

Bonaparte agit contre toute prudence, sans parler de nouveau de ce

qu'il y eut d'odieux dans l'action, en tuant le duc d'Enghien: il

attacha un poids à sa vie. Malgré les puérils apologistes, cette mort,

ainsi que nous l'avons vu, fut le levain secret des discordes qui

éclatèrent dans la suite entre Alexandre et Napoléon, comme entre la

Prusse et la France.

L'entreprise sur l'Espagne fut complètement abusive: la Péninsule

était à l'empereur; il en pouvait tirer le parti le plus avantageux:

au lieu de cela, il en fit une école pour les soldats anglais, et le

principe de sa propre destruction par le soulèvement d'un peuple.

La détention du pape et la réunion des États de l'Église à la France

n'étaient que le caprice de la tyrannie par lequel il perdit

l'avantage de passer pour le restaurateur de la religion.

Bonaparte ne s'arrêta pas lorsqu'il eut épousé la fille des Césars,

ainsi qu'il l'aurait dû faire: la Russie et l'Angleterre lui criaient

merci.

Il ne ressuscita pas la Pologne, quand du rétablissement de ce royaume

dépendait le salut de l'Europe.

Il se précipita sur la Russie malgré les représentations de ses

généraux et de ses conseillers.

La folie commencée, il dépassa Smolensk; tout lui disait qu'il ne

devait pas aller plus loin à son premier pas, que sa première campagne

du Nord était finie, et que la seconde (il le sentait lui-même) le

rendrait maître de l'empire des czars.

Il ne sut ni computer les jours, ni prévoir l'effet des climats, que

tout le monde à Moscou computait et prévoyait. Voyez en son lieu ce

que j'ai dit du _blocus continental_ et de la _Confédération du Rhin_;

le premier, conception gigantesque, mais acte douteux; la seconde,

ouvrage considérable, mais gâté dans l'exécution par l'instinct de

camp et l'esprit de fiscalité. Napoléon reçut en don la vieille

monarchie française telle que l'avaient faite les siècles et une

succession ininterrompue de grands hommes, telle que l'avaient laissée

la majesté de Louis XIV et les alliances de Louis XV, telle que

l'avait agrandie la République. Il s'assit sur ce magnifique

piédestal, étendit les bras, se saisit des peuples et les ramassa

autour de lui; mais il perdit l'Europe avec autant de promptitude

qu'il l'avait prise; il amena deux fois les alliés à Paris, malgré les

miracles de son intelligence militaire. Il avait le monde sous ses

pieds et il n'en a tiré qu'une prison pour lui, un exil pour sa

famille, la perte de toutes ses conquêtes et d'une portion du vieux

sol français.

C'est là l'histoire prouvée par les faits et que personne ne saurait

nier. D'où naissaient les fautes que je viens d'indiquer, suivies d'un

dénoûment si prompt et si funeste? Elles naissaient de l'imperfection

de Bonaparte en politique.

Dans ses alliances, il n'enchaînait les gouvernements que par des

concessions de territoire, dont il changeait bientôt les limites;

montrant sans cesse l'arrière-pensée de reprendre ce qu'il avait

donné, faisant toujours sentir l'oppresseur; dans ses envahissements,

il ne réorganisait rien, l'Italie exceptée. Au lieu de s'arrêter après

chaque pas pour relever sous une autre forme derrière lui ce qu'il

avait abattu, il ne discontinuait pas son mouvement de progression

parmi des ruines: il allait si vite, qu'à peine avait-il le temps de

respirer où il passait. S'il eût, par une espèce de traité de

Westphalie, réglé et assuré l'existence des États en Allemagne, en

Prusse, en Pologne, à sa première marche rétrograde il se fût adossé à

des populations satisfaites et il eût trouvé des abris. Mais son

poétique édifice de victoires, manquant de base et n'étant suspendu en

l'air que par son génie, tomba quand son génie vint à se retirer. Le

Macédonien fondait des empires en courant, Bonaparte en courant ne les

savait que détruire; son unique but était d'être personnellement le

maître du globe, sans s'embarrasser des moyens de le conserver.

On a voulu faire de Bonaparte un être parfait, un type de sentiment,

de délicatesse, de morale et de justice, un écrivain comme César et

Thucydide, un orateur et un historien comme Démosthène et Tacite. Les

discours publics de Napoléon, ses phrases de tente ou de conseil sont

d'autant moins inspirées du souffle prophétique que ce qu'elles

annonçaient de catastrophes ne s'est pas accompli, tandis que l'Isaïe

du glaive a lui-même disparu: des paroles niniviennes qui courent

après des États sans les joindre et les détruire restent puériles au

lieu d'être sublimes. Bonaparte a été véritablement le Destin pendant

seize années: le Destin est muet, et Bonaparte aurait dû l'être.

Bonaparte n'était point César; son éducation n'était ni savante ni

choisie; demi-étranger, il ignorait les premières règles de notre

langue: qu'importe, après tout, que sa parole fût fautive? il donnait

le mot d'ordre à l'univers. Ses bulletins ont l'éloquence de la

victoire. Quelquefois dans l'ivresse du succès on affectait de les

brocher sur un tambour; du milieu des plus lugubres accents, partaient

de fatals éclats de rire. J'ai lu avec attention ce qu'a écrit

Bonaparte, les premiers manuscrits de son enfance, ses romans, ensuite

ses brochures à Buttafuoco, _le souper de Beaucaire_, ses lettres

privées à Joséphine, les cinq volumes de ses discours, de ses ordres

et de ses bulletins, ses dépêches restées inédites et gâtées par la

rédaction des bureaux de M. de Talleyrand. Je m'y connais: je n'ai

guère trouvé que dans un méchant autographe laissé à l'île d'Elbe des

pensées qui ressemblent à la nature du grand insulaire:

«Mon coeur se refuse aux joies communes comme à la douleur

ordinaire.»

«Ne m'étant pas donné la vie, je ne me l'ôterai pas non plus,

tant qu'elle voudra bien de moi.»

«Mon mauvais génie m'apparut et m'annonça ma fin, que j'ai

trouvée à Leipsick.»

«J'ai conjuré le terrible esprit de nouveauté qui parcourait le

monde.»

C'est là très certainement du vrai Bonaparte.

Si les bulletins, les discours, les allocutions, les proclamations de

Bonaparte se distinguent par l'énergie, cette énergie ne lui

appartenait point en propre: elle était de son temps, elle venait de

l'inspiration révolutionnaire qui s'affaiblit dans Bonaparte, parce

qu'il marchait à l'inverse de cette inspiration. Danton disait: «Le

métal bouillonne; si vous ne surveillez la fournaise, vous serez tous

brûlés.» Saint-Just disait: «_Osez!_» Ce mot renferme toute la

politique de notre Révolution; ceux qui font des révolutions à moitié

ne font que se creuser un tombeau.

Les bulletins de Bonaparte s'élèvent-ils au-dessus de cette fierté de

parole?

Quant aux nombreux volumes publiés sous le titre de _Mémoires de

Sainte-Hélène_, _Napoléon dans l'exil_, etc., ces documents,

recueillis de la bouche de Bonaparte, ou dictés par lui à différentes

personnes, ont quelques beaux passages sur des actions de guerre,

quelques appréciations remarquables de certains hommes; mais en

définitive Napoléon n'est occupé qu'à faire son apologie, qu'à

justifier son passé, qu'à bâtir sur des idées nées, des événements

accomplis, des choses auxquelles il n'avait jamais songé pendant le

cours de ces événements. Dans cette compilation, où le pour et le

contre se succèdent, où chaque opinion trouve une autorité favorable

et une réfutation péremptoire, il est difficile de démêler ce qui

appartient à Napoléon de ce qui appartient à ses secrétaires. Il est

probable qu'il avait une version différente pour chacun d'eux, afin

que les lecteurs choisissent selon leur goût et se créassent dans

l'avenir des Napoléons à leur guise. Il dictait son histoire telle

qu'il la voulait laisser; c'était un auteur faisant des articles sur

son propre ouvrage. Rien donc de plus absurde que de s'extasier sur

des répertoires de toutes mains, qui ne sont pas, comme les

_Commentaires de César_, un ouvrage court, sorti d'une grande tête,

rédigé par un écrivain supérieur; et pourtant ces brefs commentaires,

Asinius Pollion le pensait, n'étaient ni exacts ni fidèles. Le

_Mémorial de Sainte-Hélène_ est bon, toute part faite à la candeur et

à la simplicité de l'admiration.

Une des choses qui a le plus contribué à rendre de son vivant Napoléon

haïssable était son penchant à tout ravaler: dans une ville embrasée,

il accouplait des décrets sur le rétablissement de quelques comédiens

à des arrêts qui supprimaient des monarques; parodie de l'omnipotence

de Dieu, qui règle le sort du monde et d'une fourmi. À la chute des

empires il mêlait des insultes à des femmes; il se complaisait dans

l'humiliation de ce qu'il avait abattu; il calomniait et blessait

particulièrement ce qui avait osé lui résister. Son arrogance égalait

son bonheur; il croyait paraître d'autant plus grand qu'il abaissait

les autres. Jaloux de ses généraux, il les accusait de ses propres

fautes, car pour lui il ne pouvait jamais avoir failli. Contempteur de

tous les mérites, il leur reprochait durement leurs erreurs. Après le

désastre de Ramillies, il n'aurait jamais dit, comme Louis XIV au

maréchal de Villeroi: «Monsieur le maréchal, à notre âge on n'est pas

heureux.» Touchante magnanimité qu'ignorait Napoléon. Le siècle de

Louis XIV a été fait par Louis le Grand: Bonaparte a fait son siècle.

L'histoire de l'empereur, changée par de fausses traditions, sera

faussée encore par l'état de la société à l'époque impériale. Toute

révolution écrite en présence de la liberté de la presse peut laisser

arriver l'oeil au fond des faits, parce que chacun les rapporte comme

il les a vus: le règne de Cromwell est connu, car on disait au

Protecteur ce qu'on pensait de ses actes et de sa personne. En France,

même sous la République, malgré l'inexorable censure du bourreau, la

vérité perçait; la faction triomphante n'était pas toujours la même;

elle succombait vite, et la faction qui lui succédait vous apprenait

ce que vous avait caché sa devancière: il y avait liberté d'un

échafaud à l'autre, entre deux têtes abattues. Mais lorsque Bonaparte

saisit le pouvoir, que la pensée fut bâillonnée, qu'on n'entendit plus

que la voix d'un despotisme qui ne parlait que pour se louer et ne

permettait pas de parler d'autre chose que de lui, la vérité disparut.

Les pièces soi-disant authentiques de ce temps sont corrompues; rien

ne se publiait, livres et journaux, que par l'ordre du maître:

Bonaparte veillait aux articles du _Moniteur_; ses préfets renvoyaient

des divers départements les récitations, les congratulations, les

félicitations, telles que les autorités de Paris les avaient dictées

et transmises, telles qu'elles exprimaient une opinion publique

convenue, entièrement différente de l'opinion réelle. Écrivez

l'histoire d'après de pareils documents! En preuve de vos impartiales

études, cotez les authentiques où vous avez puisé: vous ne citerez

qu'un mensonge à l'appui d'un mensonge.

Si l'on pouvait révoquer en doute cette imposture universelle, si des

hommes qui n'ont point vu les jours de l'Empire s'obstinaient à tenir

pour sincère ce qu'ils rencontrent dans les documents imprimés, ou

même ce qu'ils pourraient déterrer dans certains cartons des

ministères, il suffirait d'en appeler à un témoignage irrécusable, au

Sénat _conservateur_: là, dans le décret que j'ai cité plus haut, vous

avez vu ses propres paroles: «Considérant que la liberté de la presse

a été constamment soumise à la censure arbitraire de sa police, et

qu'en même temps _il s'est toujours servi de la presse pour remplir la

France et l'Europe de faits controuvés, de maximes fausses_; que des

_actes_ et _rapports_ entendus par le Sénat ont subi des _altérations_

dans la publication qui en a été faite, etc.» Y a-t-il quelque chose à

répondre à cette déclaration?

La vie de Bonaparte était une vérité incontestable, que l'imposture

s'était chargée d'écrire.

* * * * *

Un orgueil monstrueux et une affectation incessante gâtent le

caractère de Napoléon. Au temps de sa domination, qu'avait-il besoin

d'exagérer sa stature, lorsque le Dieu des armées lui avait fourni ce

char dont _les roues sont vivantes_?

Il tenait du sang italien; sa nature était complexe: les grands

hommes, très petite famille sur la terre, ne trouvent malheureusement

qu'eux-mêmes pour s'imiter. À la fois modèle et copie, personnage

réel et acteur représentant ce personnage, Napoléon était son propre

mime; il ne se serait pas cru un héros s'il ne se fût affublé du

costume d'un héros. Cette étrange faiblesse donne à ses étonnantes

réalités quelque chose de faux et d'équivoque; on craint de prendre le

roi des rois pour Roscius, ou Roscius pour le roi des rois.

Les qualités de Napoléon sont si adultérées dans les gazettes, les

brochures, les vers, et jusque dans les chansons envahies de

l'impérialisme, que ces qualités sont complètement méconnaissables.

Tout ce qu'on prête de touchant à Bonaparte dans les _Ana_, sur les

_prisonniers_, les _morts_, les _soldats_, sont des billevesées que

démentent les actions de sa vie[55].

[Note 55: Voyez plus haut dans leur ordre chronologique les

actions de Bonaparte. CH.]

_La Grand'mère_ de mon illustre ami Béranger n'est qu'un admirable

pont-neuf: Bonaparte n'avait rien du bonhomme. Domination

personnifiée, il était sec; cette frigidité faisait antidote à son

imagination ardente, il ne trouvait point en lui de parole, il n'y

trouvait qu'un fait, et un fait prêt à s'irriter de la plus petite

indépendance: un moucheron qui volait sans son ordre était à ses yeux

un insecte révolté.

Ce n'était pas tout que de mentir aux oreilles, il fallait mentir aux

yeux: ici, dans une gravure, c'est Bonaparte qui se découvre devant

les blessés autrichiens, là c'est un petit _tourlourou_ qui empêche

l'empereur de passer, plus loin Napoléon touche les pestiférés de

Jaffa, et il ne les a jamais touchés; il traverse le Saint-Bernard

sur un cheval fougueux dans des tourbillons de neige, et il faisait le

plus beau temps du monde.

Ne veut-on pas transformer l'empereur aujourd'hui en un Romain des

premiers jours du mont Aventin, en un missionnaire de liberté, en un

citoyen qui n'instituait l'esclavage que par amour de la vertu

contraire? Jugez à deux traits du grand fondateur de l'égalité: il

ordonna de casser le mariage de son frère Jérôme avec mademoiselle

Patterson, parce que le frère de Napoléon ne se pouvait allier qu'au

sang des princes; plus tard, revenu de l'île d'Elbe, il revêt la

nouvelle constitution _démocratique_ d'une pairie et la couronne de

l'_Acte additionnel_.

Que Bonaparte, continuateur des succès de la République, semât partout

des principes d'indépendance, que ses victoires aidassent au

relâchement des liens entre les peuples et les rois, arrachassent ces

peuples à la puissance des vieilles moeurs et des anciennes idées;

que, dans ce sens, il ait contribué à l'affranchissement social, je ne

le prétends point contester: mais que de sa propre volonté il ait

travaillé sciemment à la délivrance politique et civile des nations;

qu'il ait établi le despotisme le plus étroit dans l'idée de donner à

l'Europe et particulièrement à la France la constitution la plus

large; qu'il n'ait été qu'un tribun déguisé en tyran, c'est une

supposition qu'il m'est impossible d'adopter.

Bonaparte, comme la race des princes, n'a voulu et n'a cherché que la

puissance, en y arrivant toutefois à travers la liberté, parce qu'il

débuta sur la scène du monde en 1793. La Révolution, qui était la

nourrice de Napoléon, ne tarda pas à lui apparaître comme une

ennemie; il ne cessa de la battre. L'empereur, du reste, connaissait

très bien le mal, quand le mal ne venait pas directement de

l'empereur; car il n'était pas dépourvu du sens moral. Le sophisme mis

en avant touchant l'amour de Bonaparte pour la liberté ne prouve

qu'une chose, l'abus que l'on peut faire de la raison; aujourd'hui

elle se prête à tout. N'est-il pas établi que la Terreur était un

temps d'humanité? En effet, ne demandait-on pas l'abolition de la

peine de mort lorsqu'on tuait tant de monde? Les grands civilisateurs,

comme on les _appelle_, n'ont-ils pas toujours immolé les hommes, et

n'est-ce pas par là, comme on le _prouve_, que Robespierre était le

continuateur de Jésus-Christ?

[Illustration: Napoléon à St. Hélène.]

L'empereur se mêlait de toutes choses; son intellect ne se reposait

jamais; il avait une espèce d'agitation perpétuelle d'idées. Dans

l'impétuosité de sa nature, au lieu d'un train franc et continu, il

s'avançait par bonds et haut-le-corps, il se jetait sur l'univers et

lui donnait des saccades; il n'en voulait point, de cet univers, s'il

était obligé de l'attendre: être incompréhensible, qui trouvait le

secret d'abaisser, en les dédaignant, ses plus dominantes actions, et

qui élevait jusqu'à sa hauteur ses actions les moins élevées.

Impatient de volonté, patient de caractère, incomplet et comme

inachevé, Napoléon avait des lacunes dans le génie: son entendement

ressemblait au ciel de cet autre hémisphère sous lequel il devait

aller mourir, à ce ciel dont les étoiles sont séparées par des espaces

vides.

On se demande par quel prestige Bonaparte, si aristocrate, si ennemi

du peuple, a pu arriver à la popularité dont il jouit: car ce forgeur

de jougs est très certainement resté populaire chez une nation dont la

prétention a été d'élever des autels à l'indépendance et à l'égalité;

voici le mot de l'énigme:

Une expérience journalière fait reconnaître que les Français vont

instinctivement au pouvoir; ils n'aiment point la liberté; l'égalité

seule est leur idole. Or, l'égalité et le despotisme ont des liaisons

secrètes. Sous ces deux rapports, Napoléon avait sa source au coeur

des Français, militairement inclinés vers la puissance,

démocratiquement amoureux du niveau. Monté au trône, il y fit asseoir

le peuple avec lui; roi prolétaire, il humilia les rois et les nobles

dans ses antichambres; il nivela les rangs, non en les abaissant, mais

en les élevant: le niveau descendant aurait charmé davantage l'envie

plébéienne, le niveau ascendant a plus flatté son orgueil. La vanité

française se bouffit aussi de la supériorité que Bonaparte nous donna

sur le reste de l'Europe; une autre cause de la popularité de Napoléon

tient à l'affliction de ses derniers jours. Après sa mort, à mesure

que l'on connut mieux ce qu'il avait souffert à Sainte-Hélène, on

commença à s'attendrir; on oublia sa tyrannie pour se souvenir

qu'après avoir vaincu nos ennemis, qu'après les avoir ensuite attirés

en France, il nous avait défendus contre eux; nous nous figurons qu'il

nous sauverait aujourd'hui de la honte où nous sommes: sa renommée

nous fut ramenée par son infortune; sa gloire a profité de son

malheur.

Enfin les miracles de ses armes ont ensorcelé la jeunesse, en nous

apprenant à adorer la force brutale. Sa fortune inouïe a laissé à

l'outrecuidance de chaque ambition l'espoir d'arriver où il était

parvenu.

Et pourtant cet homme, si populaire par le cylindre qu'il avait roulé

sur la France, était l'ennemi mortel de l'égalité et le plus grand

organisateur de l'aristocratie dans la démocratie.

Je ne puis acquiescer aux faux éloges dont on insulte Bonaparte, en

voulant tout justifier dans sa conduite; je ne puis renoncer à ma

raison, m'extasier devant ce qui me fait horreur ou pitié.

Si j'ai réussi à rendre ce que j'ai senti, il restera de mon portrait

une des premières figures de l'histoire; mais je n'ai rien adopté de

cette créature fantastique composée de mensonges; mensonges que j'ai

vus naître, qui, pris d'abord pour ce qu'ils étaient, ont passé avec

le temps à l'état de vérité par l'infatuation et l'imbécile crédulité

humaine. Je ne veux pas être une sotte grue et tomber du haut mal

d'admiration. Je m'attache à peindre les personnages en conscience,

sans leur ôter ce qu'ils ont, sans leur donner ce qu'ils n'ont pas. Si

le succès était réputé l'innocence; si, débauchant jusqu'à la

postérité, il la chargeait de ses chaînes; si, esclave future,

engendrée d'un passé esclave, cette postérité subornée devenait le

complice de quiconque aurait triomphé, où serait le droit, où serait

le prix des sacrifices? Le bien et le mal n'étant plus que relatifs,

toute moralité s'effacerait des actions humaines.

Tel est l'embarras que cause à l'écrivain impartial une éclatante

renommée; il l'écarte autant qu'il peut, afin de mettre le vrai à nu;

mais la gloire revient comme une vapeur radieuse et couvre à

l'instant le tableau.

* * * * *

Pour ne pas avouer l'amoindrissement de territoire et de puissance que

nous devons à Bonaparte, la génération actuelle se console en se

figurant que ce qu'il nous a retranché en force, il nous l'a rendu en

illustration. «Désormais, ne sommes-nous pas, dit-elle, renommés aux

quatre coins de la terre? un Français n'est-il pas craint, remarqué,

recherché, connu à tous les rivages?»

Mais étions-nous placés entre ces deux conditions, ou l'immortalité

sans puissance, ou la puissance sans immortalité? Alexandre fit

connaître à l'univers le nom des Grecs; il ne leur en laissa pas moins

quatre empires en Asie; la langue et la civilisation des Hellènes

s'étendirent du Nil à Babylone et de Babylone à l'Indus. À sa mort,

son royaume patrimonial de Macédoine, loin d'être diminué, avait

centuplé de force. Bonaparte nous a fait connaître à tous les rivages;

commandés par lui, les Français jetèrent l'Europe si bas à leurs pieds

que la France prévaut encore par son nom, et que l'Arc de l'Étoile

peut s'élever sans paraître un puéril trophée; mais avant nos revers

ce monument eût été un témoin au lieu de n'être qu'une chronique.

Cependant Dumouriez avec des réquisitionnaires n'avait-il pas donné à

l'étranger les premières leçons, Jourdan gagné la bataille de Fleurus,

Pichegru conquis la Belgique et la Hollande, Hoche passé le Rhin,

Masséna triomphé à Zurich, Moreau à Hohenlinden; tous exploits les

plus difficiles à obtenir et qui préparaient les autres? Bonaparte a

donné un corps à ces succès épars; il les a continués, il a fait

rayonner ces victoires: mais, sans ces premières merveilles, eût-il

obtenu les dernières? il n'était au-dessus de tout que quand la raison

chez lui exécutait les inspirations du poète.

L'illustration de notre suzerain ne nous a coûté que deux ou trois

cent mille hommes par an; nous ne l'avons payée que de trois millions

de nos soldats; nos concitoyens ne l'ont achetée qu'au prix de leurs

souffrances et de leurs libertés pendant quinze années: ces bagatelles

peuvent-elles compter? Les générations venues après ne sont-elles pas

resplendissantes? Tant pis pour ceux qui ont disparu! Les calamités

sous la République servirent au salut de tous; nos malheurs sous

l'Empire ont bien plus fait: ils ont déifié Bonaparte! cela nous

suffit.

Cela ne me suffit pas à moi, je ne m'abaisserai point à cacher ma

nation derrière Bonaparte; il n'a pas fait la France, la France l'a

fait. Jamais aucun talent, aucune supériorité ne m'amènera à consentir

au pouvoir qui peut d'un mot me priver de mon indépendance, de mes

foyers, de mes amis; si je ne dis pas de ma fortune et de mon honneur,

c'est que la fortune ne me paraît pas valoir la peine qu'on la

défende; quant à l'honneur, il échappe à la tyrannie: c'est l'âme des

martyrs; les liens l'entourent et ne l'enchaînent pas; il perce la

voûte des prisons et emporte avec soi tout l'homme.

Le tort que la vraie philosophie ne pardonnera pas à Bonaparte, c'est

d'avoir façonné la société à l'obéissance passive, repoussé l'humanité

vers les temps de dégradation morale, et peut-être abâtardi les

caractères de manière qu'il serait impossible de dire quand les

coeurs commenceront à palpiter de sentiments généreux. La faiblesse où

nous sommes plongés vis-à-vis de l'Europe, notre abaissement actuel,

sont la conséquence de l'esclavage napoléonien: il ne nous est resté

que les facultés du joug. Bonaparte a dérangé jusqu'à l'avenir; point

ne m'étonnerais si l'on nous voyait, dans le malaise de notre

impuissance nous amoindrir, nous barricader contre l'Europe au lieu de

l'aller chercher, livrer nos franchises au dedans pour nous délivrer

au dehors d'une frayeur chimérique, nous égarer dans d'ignobles

prévoyances, contraires à notre génie et aux quatorze siècles dont se

composent nos moeurs nationales. Le despotisme que Bonaparte a laissé

dans l'air descendra sur nous en forteresses.

La mode est aujourd'hui d'accueillir la liberté d'un rire sardonique,

de la regarder comme vieillerie tombée en désuétude avec l'honneur. Je

ne suis point à la mode, je pense que sans la liberté il n'y a rien

dans le monde; elle donne du prix à la vie; dussé-je rester le dernier

à la défendre, je ne cesserai de proclamer ses droits. Attaquer

Napoléon au nom de choses passées, l'assaillir avec des idées mortes,

c'est lui préparer de nouveaux triomphes. On ne le peut combattre

qu'avec quelque chose de plus grand que lui, la liberté: il s'est

rendu coupable envers elle et par conséquent envers le genre humain.

* * * * *

Vaines paroles! mieux que personne, j'en sens l'inutilité. Désormais

toute observation, si modérée qu'elle soit, est réputée profanatrice:

il faut du courage pour oser braver les cris du vulgaire, pour ne pas

craindre de se faire traiter d'intelligence bornée, incapable de

comprendre et de sentir le génie de Napoléon, par la seule raison

qu'au milieu de l'admiration vive et vraie que l'on professe pour lui,

on ne peut néanmoins encenser toutes ses imperfections. Le monde

appartient à Bonaparte; ce que le ravageur n'avait pu achever de

conquérir, sa renommée l'usurpe; vivant il a manqué le monde, mort il

le possède. Vous avez beau réclamer, les générations passent sans vous

écouter. L'antiquité fait dire à l'ombre du fils de Priam: «Ne juge

pas Hector d'après sa petite tombe: «l'_Iliade_, Homère, les Grecs en

fuite, voilà mon sépulcre: je suis enterré sous toutes ces grandes

actions.»

Bonaparte n'est plus le vrai Bonaparte, c'est une figure légendaire

composée des lubies du poète, des devis du soldat et des contes du

peuple; c'est le Charlemagne et l'Alexandre des épopées du moyen âge

que nous voyons aujourd'hui. Ce héros fantastique restera le

personnage réel; les autres portraits disparaîtront. Bonaparte

appartenait si fort à la domination absolue, qu'après avoir subi le

despotisme de sa personne, il nous faut subir le despotisme de sa

mémoire. Ce dernier despotisme est plus dominateur que le premier, car

si l'on combattit Napoléon alors qu'il était sur le trône, il y a

consentement universel à accepter les fers que mort il nous jette. Il

est un obstacle aux événements futurs: comment une puissance sortie

des camps pourrait-elle s'établir après lui? n'a-t-il pas tué en la

surpassant toute gloire militaire? Comment un gouvernement libre

pourrait-il naître, lorsqu'il a corrompu dans les coeurs le principe

de toute liberté? Aucune puissance légitime ne peut plus chasser de

l'esprit de l'homme le spectre usurpateur: le soldat et le citoyen, le

républicain et le monarchiste, le riche et le pauvre, placent

également les bustes et les portraits de Napoléon à leurs foyers, dans

leurs palais ou dans leurs chaumières; les anciens vaincus sont

d'accord avec les anciens vainqueurs; on ne peut faire un pas en

Italie qu'on ne le retrouve; on ne pénètre pas en Allemagne qu'on ne

le rencontre, car dans ce pays la jeune génération qui le repoussa est

passée. Les siècles s'asseyent d'ordinaire devant le portrait d'un

grand homme, ils l'achèvent par un travail long et successif. Le genre

humain cette fois n'a pas voulu attendre; peut-être s'est-il trop hâté

d'estomper un pastel. Il est temps de placer en regard de la partie

défectueuse de l'idole la partie achevée.

Bonaparte n'est point grand par ses paroles, ses discours, ses écrits,

par l'amour des libertés qu'il n'a jamais eu et n'a jamais prétendu

établir; il est grand pour avoir créé un gouvernement régulier et

puissant, un code de lois adopté en divers pays, des cours de justice,

des écoles, une administration forte, active, intelligente, et sur

laquelle nous vivons encore; il est grand pour avoir ressuscité,

éclairé et géré supérieurement l'Italie; il est grand pour avoir fait

renaître en France l'ordre du sein du chaos, pour avoir relevé les

autels, pour avoir réduit de furieux démagogues, d'orgueilleux

savants, des littérateurs anarchiques, des athées voltairiens, des

orateurs de carrefours, des égorgeurs de prisons et de rues, des

claquedents de tribune, de clubs et d'échafauds, pour les avoir

réduits à servir sous lui; il est grand pour avoir enchaîné une tourbe

anarchique; il est grand pour avoir fait cesser les familiarités d'une

commune fortune, pour avoir forcé des soldats ses égaux, des

capitaines ses chefs ou ses rivaux, à fléchir sous sa volonté; il est

grand surtout pour être né de lui seul, pour avoir su, sans autre

autorité que celle de son génie, pour avoir su, lui, se faire obéir

par trente-six millions de sujets, à l'époque où aucune illusion

n'environne les trônes; il est grand pour avoir abattu tous les rois

ses opposants, pour avoir défait toutes les armées, quelle qu'ait été

la différence de leur discipline et de leur valeur, pour avoir appris

son nom aux peuples sauvages comme aux peuples civilisés, pour avoir

surpassé tous les vainqueurs qui le précédèrent, pour avoir rempli dix

années de tels prodiges qu'on a peine aujourd'hui à les comprendre.

Le fameux délinquant en matière triomphale n'est plus; le peu d'hommes

qui comprennent encore les sentiments nobles peuvent rendre hommage à

la gloire sans la craindre, mais sans se repentir d'avoir proclamé ce

que cette gloire eut de funeste, sans reconnaître le destructeur des

indépendances pour le père des émancipations: Napoléon n'a nul besoin

qu'on lui prête des mérites; il fut assez doué en naissant.

Ores donc que, détaché de son temps, son histoire est finie et que son

épopée commence, allons le voir mourir: quittons l'Europe; suivons-le

sous le ciel de son apothéose! Le frémissement des mers, là où ses

vaisseaux caleront la voile, nous indiquera le lieu de sa

disparition: «À l'extrémité de notre hémisphère, on entend, dit

Tacite, le bruit que fait le soleil en s'immergeant, _sonum insuper

immergentis audiri_.»

* * * * *

Jean de Noya, navigateur portugais, s'était égaré dans les eaux qui

séparent l'Afrique de l'Amérique. En 1502, le 18 août, fête de sainte

Hélène, mère du premier empereur chrétien, il rencontra une île par le

16e degré de latitude méridionale et le 11e de longitude; il y toucha

et lui donna le nom du jour de la découverte.

Après avoir fréquenté cette île quelques années, les Portugais la

délaissèrent; les Hollandais s'y établirent, et l'abandonnèrent

ensuite pour le cap de Bonne-Espérance; la Compagnie des Indes

d'Angleterre s'en saisit; les Hollandais la reprirent en 1672; les

Anglais l'occupèrent de nouveau et s'y fixèrent.

Lorsque Jean de Noya surgit à Sainte-Hélène, l'intérieur du pays

inhabité n'était qu'une forêt. Fernand Lopez, renégat portugais,

déporté à cette oasis, la peupla de vaches, de chèvres, de poules, de

pintades et d'oiseaux des quatre parties de la terre. On y fit monter

successivement, comme à bord de l'arche, des animaux de toute la

création.

Cinq cents blancs, quinze cents nègres, mêlés de mulâtres, de Javanais

et de Chinois, composent la population de l'île. James-Town en est la

ville et le port. Avant que les Anglais fussent maîtres du cap de

Bonne-Espérance, les flottes de la Compagnie, au retour des Indes,

relâchaient à James-Town. Les matelots étalaient leurs pacotilles au

pied des palmistes, une forêt muette et solitaire se changeait, une

fois l'an, en un marché bruyant et peuplé.

Le climat de l'île est sain, mais pluvieux: ce donjon de Neptune, qui

n'a que sept à huit lieues de tour, attire les vapeurs de l'Océan. Le

soleil de l'équateur chasse à midi tout ce qui respire, force au

silence et au repos jusqu'aux moucherons, oblige les hommes et les

animaux à se cacher. Les vagues sont éclairées la nuit de ce qu'on

appelle la _lumière de mer_, lumière produite par des myriades

d'insectes dont les amours, électrisés par les tempêtes, allument à la

surface de l'abîme les illuminations d'une noce universelle. L'ombre

de l'île, obscure et fixe, repose au milieu d'une plaine mobile de

diamants. Le spectacle du ciel est semblablement magnifique, selon mon

savant et célèbre ami M. de Humboldt[56]: «On éprouve, dit-il, je ne

sais quel sentiment inconnu, lorsqu'en approchant de l'équateur, et

surtout en passant d'un hémisphère à l'autre, on voit s'abaisser

progressivement et enfin disparaître les étoiles que l'on connut dès

sa première enfance. On sent qu'on n'est point en Europe, lorsqu'on

voit s'élever sur l'horizon l'immense constellation du _Navire_, ou

les nuées phosphorescentes de _Magellan_.

[Note 56: _Voyage aux régions équinoxiales._ CH.]

«Nous ne vîmes pour la première fois distinctement,» continue-t-il,

«la croix du Sud que dans la nuit du 4 au 5 juillet, par les 16 degrés

de latitude.

«Je me rappelais le passage sublime de Dante que les commentateurs les

plus célèbres ont appliqué à cette constellation:

«Io mi volsi a man destra[57], etc.

[Note 57:

Io mi voisi a man dextra e posi mente

All' atro polo, e vidi quattro stelle

Non viste mai fuor ch' alla prima gente.

(_Le Purgatoire_, chant I, vers 22-24.)]

«Chez les Portugais et les Espagnols, un sentiment religieux les

attache à une constellation dont la forme leur rappelle ce signe de la

foi, planté par leurs ancêtres dans les déserts du Nouveau Monde.»

Les poètes de la France et de la Lusitanie ont placé des scènes de

l'élégie aux rivages du Mélinde et des îles avoisinantes. Il y a loin

de ces douleurs fictives aux tourments réels de Napoléon sous ces

astres prédits par le chantre de Béatrice et dans ces mers d'Éléonore

et de Virginie. Les grands de Rome, relégués aux îles de la Grèce, se

souciaient-ils des charmes de ces rives et des divinités de la Crète

et de Naxos? Ce qui ravissait Vasco de Gama et Camoëns ne pouvait

émouvoir Bonaparte: couché à la poupe du vaisseau, il ne s'apercevait

pas qu'au-dessus de sa tête étincelaient des constellations inconnues

dont les rayons rencontraient pour la première fois ses regards. Que

lui faisaient ces astres qu'il ne vit jamais de ses bivouacs, qui

n'avaient pas brillé sur son empire? Et cependant aucune étoile n'a

manqué à sa destinée: la moitié du firmament éclaira son berceau;

l'autre était réservée à la pompe de sa tombe.

La mer que Napoléon franchissait n'était point cette mer amie qui

l'apporta des havres de la Corse, des sables d'Aboukir, des rochers de

l'île d'Elbe, aux rives de la Provence; c'était cet Océan ennemi qui,

après l'avoir enfermé dans l'Allemagne, la France, le Portugal et

l'Espagne, ne s'ouvrait devant sa course que pour se refermer derrière

lui. Il est probable qu'en voyant les vagues pousser son navire, les

vents alizés l'éloigner d'un souffle constant, il ne faisait pas sur

sa catastrophe les réflexions qu'elle m'inspire: chaque homme sent sa

vie à sa manière, celui qui donne au monde un grand spectacle est

moins touché et moins enseigné que le spectateur. Occupé du passé

comme s'il pouvait renaître, espérant encore dans ses souvenirs,

Bonaparte s'aperçut à peine qu'il franchissait la ligne, et il ne

demanda point quelle main traça ces cercles dans lesquels les globes

sont contraints d'emprisonner leur marche éternelle.

Le 15 août, la colonie errante célébra la Saint-Napoléon à bord du

vaisseau qui conduisait Napoléon à sa dernière halte. Le 15 octobre,

le _Northumberland_ était à la hauteur de Sainte-Hélène. Le passager

monta sur le pont; il eut peine à découvrir un point noir

imperceptible dans l'immensité bleuâtre; il prit une lunette; il

observa ce grain de terre ainsi qu'il eût autrefois observé une

forteresse au milieu d'un lac. Il aperçut la bourgade de Saint-James

enchâssée dans des rochers escarpés; pas une ride de cette façade

stérile à laquelle ne fût suspendu un canon: on semblait avoir voulu

recevoir le captif selon son génie.

Le 16 octobre 1815, Bonaparte aborda l'écueil, son mausolée, de même

que le 12 octobre 1492, Christophe Colomb aborda le Nouveau Monde, son

monument: «Là, dit Walter Scott, à l'entrée de l'océan Indien,

Bonaparte était privé des moyens de faire un second _avatar_ ou

incarnation sur la terre.»

Avant d'être transporté à la résidence de Longwood, Bonaparte occupa

une case à _Briars_[58] près de _Balcombe's cottage_. Le 9 décembre,

Longwood, augmenté à la hâte par les charpentiers de la flotte

anglaise, reçut son hôte. La maison, située sur un plateau de

montagnes, se composait d'un salon, d'une salle à manger, d'une

bibliothèque, d'un cabinet d'étude et d'une chambre à coucher. C'était

peu: ceux qui habitèrent la tour du Temple et le donjon de Vincennes

furent encore moins bien logés; il est vrai qu'on eut l'attention

d'abréger leur séjour. Le général Gourgaud, M. et madame de Montholon

avec leurs enfants, M. de Las Cases et son fils, campèrent

provisoirement sous des tentes; M. et madame Bertrand s'établirent à

_Hutt's-Gate_, cabine placée à la limite du terrain de Longwood.

[Note 58: _Briars_ (les _Églantiers_) était le nom du

_cottage_ habité par M. _Balcombe_, négociant de l'île.

Napoléon y résida pendant deux mois environ, du 17 octobre

au 10 décembre 1815, depuis son arrivée à Sainte-Hélène

jusqu'à son installation à Longwood. Voir les _Souvenirs de

Betzy Balcombe_, traduits par M. Aimé Le Gras, 1898.]

Bonaparte avait pour promenoir une arène de douze milles; des

sentinelles entouraient cet espace, et des vigies étaient placées sur

les plus hauts pitons. Le lion pouvait étendre ses courses au delà,

mais il fallait alors qu'il consentît à se laisser garder par un

bestiaire anglais. Deux camps défendaient l'enceinte excommuniée: le

soir, le cercle des factionnaires se resserrait sur Longwood. À neuf

heures, Napoléon consigné ne pouvait plus sortir; les patrouilles

faisaient la ronde; des cavaliers en vedette, des fantassins plantés

çà et là, veillaient dans les criques et dans les ravins qui

descendaient à la grève. Deux bricks armés croisaient, l'un sous le

vent, l'autre au vent de l'île. Que de précautions pour garder un seul

homme au milieu des mers! Après le coucher du soleil, aucune chaloupe

ne pouvait mettre à la mer; les bateaux pêcheurs étaient comptés, et

la nuit ils restaient au port sous la responsabilité d'un lieutenant

de marine. Le souverain généralissime qui avait cité le monde à son

étrier était appelé à comparaître deux fois le jour devant un

hausse-col. Bonaparte ne se soumettait point à cet appel; quand, par

fortune, il pouvait éviter les regards de l'officier de service, cet

officier n'aurait osé dire où et comment il avait vu celui dont il

était plus difficile de constater l'absence que de prouver la présence

à l'univers.

Sir George Cockburn, auteur de ces règlements sévères, fut remplacé

par sir Hudson Lowe. Alors commencèrent les pointilleries dont tous

les _Mémoires_ nous ont entretenus. Si l'on en croyait ces _Mémoires_,

le nouveau gouverneur aurait été de la famille des énormes araignées

de Sainte-Hélène, et le reptile de ces bois où les serpents sont

inconnus. L'Angleterre manqua d'élévation, Napoléon de dignité. Pour

mettre un terme à ses exigences d'étiquette, Bonaparte semblait

quelquefois décidé à se voiler sous un pseudonyme, comme un monarque

en pays étranger; il eut l'idée touchante de prendre le nom d'un de

ses aides de camp tué à la bataille d'Arcole[59]. La France,

l'Autriche, la Russie, désignèrent des commissaires à la résidence de

Sainte-Hélène[60]: le captif était accoutumé à recevoir les

ambassadeurs des deux dernières puissances; la légitimité, qui n'avait

pas reconnu Napoléon empereur, aurait agi plus noblement en ne

reconnaissant pas Napoléon prisonnier.

[Note 59: L'aide de camp Muiron.]

[Note 60: Le commissaire français était M. de Montchenu; le

commissaire autrichien, M. de Sturmer; le commissaire russe,

M. de Balmain.]

Une grande maison de bois, construite à Londres, fut envoyée à

Sainte-Hélène; mais Napoléon ne se trouva plus assez bien portant pour

l'habiter. Sa vie à Longwood était ainsi réglée: il se levait à des

heures incertaines; M. Marchand, son valet de chambre, lui faisait la

lecture lorsqu'il était au lit; quand il s'était levé matin, il

dictait aux généraux Montholon et Gourgaud, et au fils de M. de Las

Cases. Il déjeunait à dix heures, se promenait à cheval ou en voiture

jusque vers les trois heures, rentrait à six et se couchait à onze. Il

affectait de s'habiller comme il est peint dans le portrait d'Isabey:

le matin il s'enveloppait d'un cafetan et entortillait sa tête d'un

mouchoir des Indes.

Sainte-Hélène est située entre les deux pôles. Les navigateurs qui

passent d'un lieu à l'autre saluent cette première station, où la

terre délasse les regards fatigués du spectacle de l'Océan et offre

des fruits et la fraîcheur de l'eau douce à des bouches échauffées par

le sel. La présence de Bonaparte avait changé cette île de promission

en un roc pestiféré: les vaisseaux étrangers n'y abordaient plus;

aussitôt qu'on les signalait à vingt lieues de distance, une croisière

les allait reconnaître et leur enjoignait de passer au large; on

n'admettait en relâche, à moins d'une tourmente, que les seuls navires

de la marine britannique.

Quelques-uns des voyageurs anglais qui venaient d'admirer ou qui

allaient voir les merveilles du Gange visitaient sur leur chemin une

autre merveille: l'Inde, accoutumée aux conquérants, en avait un

enchaîné à ses portes.

Napoléon admettait ces visites avec peine. Il consentit à recevoir

lord Amherst à son retour de son ambassade de la Chine. L'amiral sir

Pulteney Malcolm lui plut: «Votre gouvernement, lui dit-il un jour,

a-t-il l'intention de me retenir sur ce rocher jusqu'à ma mort?»

L'amiral répondit qu'il le craignait. «Alors ma mort arrivera

bientôt.--J'espère que non, _monsieur_; vous vivrez assez de temps

pour écrire vos grandes actions; elles sont si nombreuses, que cette

tâche vous assure une longue vie.»

Napoléon ne se choqua point de cette simple appellation, _monsieur_;

il se reconnut en ce moment par sa véritable grandeur. Heureusement

pour lui, il n'a point écrit sa vie; il l'eût rapetissée: les hommes

de cette nature doivent laisser leurs mémoires à raconter par cette

voix inconnue qui n'appartient à personne et qui sort des peuples et

des siècles. À nous seuls vulgaires il est permis de parler de nous,

parce que personne n'en parlerait.

Le capitaine Basil Hall[61] se présenta à Longwood: Bonaparte se

souvint d'avoir vu le père du capitaine à Brienne: «Votre père,

dit-il, était le premier Anglais que j'eusse jamais vu; c'est

pourquoi j'en ai gardé le souvenir toute ma vie.» Il s'entretint avec

le capitaine de la récente découverte de l'île de Lou-Tchou: «Les

habitants n'ont point d'armes, dit le capitaine.--Point d'armes!

s'écria Bonaparte.--Ni canons ni fusils.--Des lances au moins, des

arcs et des flèches?--Rien de tout cela.--Ni poignards?--Ni

poignards.--Mais comment se bat-on?--Ils ignorent tout ce qui se passe

dans le monde; ils ne savent pas que la France et l'Angleterre

existent; ils n'ont jamais entendu parler de Votre Majesté.» Bonaparte

sourit d'une manière qui frappa le capitaine: plus le visage est

sérieux, plus le sourire est beau.

[Note 61: Basil _Hall_ (1738-1844), marin et voyageur

anglais, auteur de plusieurs volumes de _Voyages_, qui se

recommandent par l'exactitude et l'intérêt du récit. Le plus

célèbre de ses voyages est celui dont il revenait, lorsqu'il

passa à Sainte-Hélène, et dont il a publié le récit, en

1817, sous ce titre: _Voyage de découverte sur la côte ouest

de Corée et à Lieou-Khieou._]

Ces différents voyageurs remarquèrent qu'aucune trace de couleur ne

paraissait sur le visage de Bonaparte: sa tête ressemblait à un buste

de marbre dont la blancheur était légèrement jaunie par le temps. Rien

de sillonné sur son front, ni de creusé dans ses joues; son âme

semblait sereine. Ce calme apparent fit croire que la flamme de son

génie s'était envolée. Il parlait avec lenteur; son expression était

affectueuse et presque tendre; quelquefois il lançait des regards

éblouissants, mais cet état passait vite: ses yeux se voilaient et

devenaient tristes.

Ah! sur ces rivages avaient jadis comparu d'autres voyageurs connus de

Napoléon.

Après l'explosion de la machine infernale, un sénatus-consulte du 4

janvier 1801 prononça sans jugement, par simple mesure de police,

l'exil outre-mer de cent trente républicains[62]: embarqués sur la

frégate _la Chiffonne_ et sur la corvette _la Flèche_, ils furent

conduits aux îles Seychelles et dispersés peu après dans l'archipel

des Comores, entre l'Afrique et Madagascar: ils y moururent presque

tous. Deux des déportés, Lefranc et Saunois, parvenus à se sauver sur

un vaisseau américain, touchèrent en 1803 à Sainte-Hélène: c'était là

que douze ans plus tard la Providence devait enfermer leur grand

oppresseur.

[Note 62: Le chiffre exact est _cent trente-deux_.]

Le trop fameux général Rossignol[63], leur compagnon d'infortune, un

quart d'heure avant son dernier soupir s'écria: «Je meurs accablé des

plus horribles douleurs; mais je mourrais content si je pouvais

apprendre que le tyran de ma patrie endurât les mêmes souffrances![64]»

Ainsi jusque dans l'autre hémisphère les imprécations de la liberté

attendaient celui qui la trahit.

[Note 63: Jean _Rossignol_ (1759-1802), général en chef des

armées de la République dans la guerre de Vendée. Il mourut

le 8 floréal an X (28 avril 1802) sur l'îlot insalubre

d'Anjouan.]

[Note 64: Voir la _Vie véritable du citoyen Jean Rossignol_,

publiée sur les écritures originales, avec des notes et des

documents inédits, par _Victor Barrucand_, 1896.]

* * * * *

L'Italie, arrachée à son long sommeil par Napoléon, tourna les yeux

vers l'illustre enfant qui la voulut rendre à sa gloire et avec lequel

elle était retombée sous le joug. Les fils des Muses, les plus nobles

et les plus reconnaissants des hommes, quand ils n'en sont pas les

plus vils et les plus ingrats, regardaient Sainte-Hélène. Le dernier

poète de la patrie de Virgile chantait le dernier guerrier de la

patrie de César:

Tutto ei provó, la gloria

Maggior dopo il periglio,

La fuga e la vittoria.

La reggia e il triste esiglio:

Due volte ne la polvere,

Due volte sugli altar.

Ei si nomo: due secoli,

L'un contro l' altro armato,

Sommessi a lui si volsero,

Come aspettando il fato:

Ei fè silenzio ed arbitro

S' assise in mezzo a lor[65].

[Note 65: Ode d'Alexandre Manzoni sur la mort de Napoléon.

Cette Ode, qui a pour titre _le Cinq mai_ (il Cinque maggio)

est un des plus beaux morceaux lyriques du XIXe siècle.]

«Il éprouva tout, dit Manzoni, la gloire plus grande après le péril,

la fuite et la victoire, la royauté et le triste exil: deux fois dans

la poudre, deux fois sur l'autel.

«Il se nomma: deux siècles l'un contre l'autre armés se tournèrent

vers lui, comme attendant leur sort: il fit silence, et s'assit

arbitre entre eux.»

Bonaparte approchait de sa fin; rongé d'une plaie intérieure,

envenimée par le chagrin, il l'avait portée, cette plaie, au sein de

la prospérité: c'était le seul héritage qu'il eût reçu de son père; le

reste lui venait des munificences de Dieu.

Déjà il comptait six années d'exil; il lui avait fallu moins de temps

pour conquérir l'Europe. Il restait presque toujours renfermé, et

lisait Ossian de la traduction italienne de Cesarotti. Tout

l'attristait sous un ciel où la vie semblait plus courte, le soleil

restant trois jours de moins dans cet hémisphère que dans le nôtre.

Quand Bonaparte sortait, il parcourait des sentiers scabreux que

bordaient des aloès et des genêts odoriférants. Il se promenait parmi

les gommiers à fleurs rares que les vents généraux faisaient pencher

du même côté, ou il se cachait dans les gros nuages qui roulaient à

terre. On le voyait assis sur les bases du _pic de Diane_, du _Flay

Staff_, du _Leader Hill_, contemplant la mer par les brèches des

montagnes. Devant lui se déroulait cet Océan qui d'une part baigne les

côtes de l'Afrique, de l'autre les rives américaines, et qui va, comme

un fleuve sans bords, se perdre dans les mers australes. Point de

terre civilisée plus voisine que le cap des Tempêtes. Qui dira les

pensées de ce Prométhée déchiré vivant par la mort, lorsque, la main

appuyée sur sa poitrine douloureuse, il promenait ses regards sur les

flots! Le Christ fut transporté au sommet d'une montagne d'où il

aperçut les royaumes du monde; mais pour le Christ il était écrit au

séducteur de l'homme: «Tu ne tenteras point le fils de Dieu.»

Bonaparte, oubliant une pensée de lui, que j'ai citée (_ne m'étant pas

donné la vie, je ne me l'ôterai pas_), parlait de se tuer; il ne se

souvenait plus aussi de son _ordre du jour_ à propos du suicide d'un

de ses soldats. Il espérait assez dans l'attachement de ses compagnons

de captivité pour croire qu'ils consentiraient à s'étouffer avec lui à

la vapeur d'un brasier: l'illusion était grande. Tels sont les

enivrements d'une longue domination; mais il ne faut considérer, dans

les impatiences de Napoléon, que le degré de souffrance auquel il

était parvenu. M. de Las Cases ayant écrit à Lucien sur un morceau de

soie blanche, en contravention avec les règlements, reçut l'ordre de

quitter Sainte-Hélène[66]: son absence augmenta le vide autour du

banni.

[Note 66: Le renvoi de Las Cases eut lieu le 27 novembre

1816. L'_Histoire de la captivité de Napoléon à

Sainte-Hélène, d'après les documents officiels inédits et

les manuscrits de sir Hudson Lowe_, publiée par William

Forsyth, renferme sur cet épisode d'intéressants détails.

Dans une lettre particulière au comte Bathurst, datée du 3

décembre 1816, sir Hudson Lowe annonce qu'il a saisi les

papiers de M. de Las Cases, et qu'avec l'assentiment de ce

dernier, il a pu les parcourir. «Ils remplissaient, dit-il,

un coffre et un portefeuille. J'y ai trouvé les brouillons

des campagnes de Bonaparte en Italie, dictées par lui-même,

avec les notes et documents les concernant; puis, sa

correspondance officielle avec sir George Cockburn et avec

moi. Je me suis fait une loi de ne rien regarder de la

première de ces deux collections plus que ce qui était

nécessaire pour m'assurer que c'étaient bien les papiers

spécifiés. Elle a été ensuite rapportée au général Bonaparte

avec le cachet du comte Las Cases, ainsi que la

correspondance officielle. Il reste une collection d'une

plus haute importance, qui est réclamée également par

Bonaparte et par Las Cases; c'est un _journal_ très

volumineux tenu par le comte Las Cases, qui y a inséré tout

ce qui est arrivé au général Bonaparte depuis l'époque où il

a quitté Paris jusqu'au jour où l'arrestation du comte a eu

lieu. Ses actes, ses conversations, ses remarques, des

copies de toutes ses remontrances, y compris les lettres de

Montholon, ses gestes même y sont notés; le tout est écrit

avec la minutie de la _Vie de Johnson_ par Boswell, la force

de langage du général Bonaparte et l'embellissement de style

du comte Las Cases; j'ai obtenu le consentement même du

comte Las Cases pour parcourir cette collection. Tout y est

sacrifié au grand objet de présenter à la postérité le

général Bonaparte comme un modèle d'excellence et de vertu.

Les faits y sont altérés, les conversations rapportées

seulement par moitié, ses propres expressions répétées, les

réponses omises; j'ai remarqué que tel était

particulièrement le cas dans les conversations que j'ai eues

moi-même avec lui-même, celles qui avaient lieu en présence

de témoins. Le général Bonaparte a demandé que ce document

lui fût renvoyé, disant que c'est un journal qui était tenu

par ses ordres exprès et le seul memorandum qu'il ait de

tout ce qui lui est arrivé. Le comte Las Cases, au

contraire, réclame ces papiers comme lui appartenant en

propre; il les appelle _ses pensées_ et ne veut pas convenir

que le général Bonaparte en ait connaissance... En ce

moment, chacun d'eux ignore encore les réclamations de

l'autre. La conduite la plus prudente que je croie devoir

tenir sera de garder le _journal_ scellé avec le cachet au

comte Las Cases et le mien, jusqu'à ce Votre Seigneurie ait

envoyé ses instructions à ce sujet.» (Tome II, p. 76.)]

Le 18 mai 1817, lord Holland, dans la Chambre des pairs, fit une

proposition au sujet des plaintes transmises en Angleterre par le

général Montholon: «La postérité n'examinera pas, dit-il, _si Napoléon

a été justement puni de ses crimes_, mais si l'Angleterre a montré la

générosité qui convenait à une grande nation.» Lord Bathurst combattit

la motion.

Le cardinal Fesch dépêcha d'Italie deux prêtres[67] à son neveu. La

princesse Borghèse sollicitait la faveur de rejoindre son frère: «Non,

dit Napoléon, je ne veux pas qu'elle soit témoin de mon humiliation et

des insultes auxquelles je suis exposé.» Cette soeur aimée, _germana

Jovis_, ne traversa pas les mers; elle mourut aux lieux où Napoléon

avait laissé sa renommée.

[Note 67: L'abbé Buonavita et l'abbé Vignale. «À cette

époque, dit M. Thiers, c'est-à-dire vers la fin de 1819,

arrivèrent à Sainte-Hélène les personnages envoyés par le

cardinal Fesch. C'étaient un bon vieux prêtre, l'abbé

Buonavita, ancien missionnaire au Mexique, et un jeune

ecclésiastique, l'abbé Vignale, l'un et l'autre fort

honnêtes gens, mais sans instruction et sans esprit.»

(_Histoire du Consulat et de l'Empire_, tome XX, p.

688.)--Les deux prêtres arrivèrent à Sainte-Hélène le 20

septembre 1819, (_William Forsyth_, tome III, p. 149.)]

Des projets d'enlèvement se formèrent: un colonel Latapie, à la tête

d'une bande d'aventuriers américains, méditait une descente à

Sainte-Hélène. Johnston, hardi contrebandier, prétendit dérober

Bonaparte au moyen d'un bateau sous-marin. De jeunes lords entraient

dans ces projets; on conspirait pour rompre les chaînes de

l'oppresseur; on aurait laissé périr dans les fers, sans y penser, le

libérateur du genre humain. Bonaparte espérait sa délivrance des

mouvements politiques de l'Europe. S'il eût vécu jusqu'en 1830,

peut-être nous serait-il revenu; mais qu'eût-il fait parmi nous? il

eût semblé caduc et arriéré au milieu des idées nouvelles. Jadis sa

tyrannie paraissait liberté à notre servitude; maintenant sa grandeur

paraîtrait despotisme à notre petitesse. À l'époque actuelle tout est

décrépit dans un jour; qui vit trop, meurt vivant. En avançant dans la

vie, nous laissons trois ou quatre images de nous, différentes les

unes des autres; nous les revoyons ensuite dans la vapeur du passé

comme des portraits de nos différents âges.

Bonaparte affaibli ne s'occupait plus que comme un enfant: il

s'amusait à creuser dans son jardin un petit bassin; il y mit quelques

poissons: le mastic du bassin se trouvant mêlé de cuivre, les poissons

moururent. Bonaparte dit: «Tout ce qui m'attache est frappé.»

Vers la fin de février 1821. Napoléon fut obligé de se coucher et ne

se leva plus. «Suis-je assez tombé!» murmurait-il: «je remuais le

monde et je ne puis soulever ma paupière!» Il ne croyait pas à la

médecine et s'opposait à une consultation d'Antomarchi[68] avec des

médecins de James-Town. Il admit cependant à son lit de mort le

docteur Arnold. Du 13 au 27 avril, il dicta son testament; le 28, il

ordonna d'envoyer son coeur à Marie-Louise; il défendit à tout

chirurgien anglais de porter la main sur lui après son décès. Persuadé

qu'il succombait à la maladie dont avait été atteint son père, il

recommanda de faire passer au duc de Reichstadt le procès-verbal de

l'autopsie: le renseignement paternel est devenu inutile; Napoléon II

a rejoint Napoléon Ier.

[Note 68: François _Antomarchi_ (1780-1330). Né en Corse il

était professeur d'anatomie à Florence, quand il fut choisi

par le cardinal Fesch pour aller à Sainte-Hélène donner ses

soins à Napoléon, auquel on venait d'enlever le docteur

O'Meara. Arrivé par le même navire que l'abbé Buonavita et

l'abbé Vignale, il resta auprès de l'empereur jusqu'à sa

mort. Les _Mémoires du docteur Antomarchi, ou les derniers

moments de Napoléon_ (Paris, 1825, 2 vol. in-8{o}),

contiennent l'histoire de la captivité de l'empereur depuis

le 21 septembre 1819 jusqu'au 5 mai 1821. M. Thiers (p. 688)

parle du docteur Antomarchi en ces termes: «C'était un jeune

médecin italien, ayant quelque esprit, peu d'expérience et

une extrême présomption.»]

À cette dernière heure, le sentiment religieux dont Bonaparte avait

toujours été pénétré se réveilla. Thibaudeau, dans ses _Mémoires sur

le Consulat_, raconte, à propos du rétablissement du culte, que le

premier consul lui avait dit: «Dimanche dernier, au milieu du silence

de la nature, je me promenais dans ces jardins (la Malmaison); le son

de la cloche de Ruel vint tout à coup frapper mon oreille, et

renouvela toutes les impressions de ma jeunesse; je fus ému, tant est

forte la puissance des premières habitudes, et je me dis: S'il en est

ainsi pour moi, quel effet de pareils souvenirs ne doivent-ils pas

produire sur les hommes simples et crédules? Que vos philosophes

répondent à cela!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . et, levant

les mains vers le ciel: Quel est celui qui a fait tout cela?»

En 1797, par sa proclamation de Macerata, Bonaparte autorise le séjour

des prêtres français réfugiés dans les États du pape, défend de les

inquiéter, ordonne aux couvents de les nourrir, et leur assigne un

traitement en argent.

Ses variations en Égypte, ses colères contre l'Église dont il était le

restaurateur, montrent qu'un instinct de spiritualisme dominait au

milieu même de ses égarements, car ses chutes et ses irritations ne

sont point d'une nature philosophique et portent l'empreinte du

caractère religieux.

Bonaparte, donnant à Vignale les détails de la chapelle ardente dont

il voulait qu'on environnât sa dépouille, crut s'apercevoir que sa

recommandation déplaisait à Antomarchi; il s'en expliqua avec le

docteur et lui dit: «Vous êtes au-dessus de ces faiblesses: mais que

voulez-vous, je ne suis ni philosophe ni médecin; je crois à Dieu; je

suis de la religion de mon père. N'est pas athée qui veut. . . . . . .

Pouvez-vous ne pas croire à Dieu? car enfin tout proclame son

existence, et les plus grands génies l'ont cru. . . . . . Vous êtes

médecin. . . . . ces gens-là ne brassent que de la matière: ils ne

croient jamais rien.»

Fortes têtes du jour, quittez votre admiration pour Napoléon; vous

n'avez rien à faire de ce pauvre homme: ne se figurait-il pas qu'une

comète était venue le chercher, comme jadis elle emporta César? De

plus, _il croyait à Dieu; il était de la religion de son père;_ il

n'était pas _philosophe_; il n'était pas _athée_; il n'avait pas,

comme vous, livré de bataille à l'Éternel, bien qu'il eût vaincu bon

nombre de rois; il trouvait que _tout proclamait l'existence_ de

l'Être suprême; il déclarait que les _plus grands génies avaient cru à

cette existence_, et il voulait croire comme ses pères. Enfin, chose

monstrueuse! ce premier homme des temps modernes, cet homme de tous

les siècles, était chrétien dans le XIXe siècle! Son testament

commence par cet article:

«JE MEURS DANS LA RELIGION APOSTOLIQUE ET ROMAINE, DANS LE SEIN

DE LAQUELLE JE SUIS NÉ IL Y A PLUS DE CINQUANTE ANS.»

Au troisième paragraphe du testament de Louis XVI on lit:

«JE MEURS DANS L'UNION DE NOTRE SAINTE MÈRE L'ÉGLISE CATHOLIQUE,

APOSTOLIQUE ET ROMAINE.»

La Révolution nous a donné bien des enseignements; mais en est-il un

seul comparable à celui-ci? Napoléon et Louis XVI faisant la même

profession de foi! Voulez-vous savoir le prix de la croix? Cherchez

dans le monde entier ce qui convient le mieux à la vertu malheureuse,

ou à l'homme de génie mourant.

Le 3 mai, Napoléon se fit administrer l'extrême-onction et reçut le

saint viatique. Le silence de la chambre n'était interrompu que par le

hoquet de la mort mêlé au bruit régulier du balancier d'une pendule:

l'ombre, avant de s'arrêter sur le cadran, fit encore quelques tours;

l'astre qui la dessinait avait de la peine à s'éteindre. Le 4, la

tempête de l'agonie de Cromwell s'éleva: presque tous les arbres de

Longwood furent déracinés. Enfin, le 5, à six heures moins onze

minutes du soir, au milieu des vents, de la pluie et du fracas des

flots, Bonaparte rendit à Dieu le plus puissant souffle de vie qui

jamais anima l'argile humaine. Les derniers mots saisis sur les lèvres

du conquérant furent: «_Tête... armée_, ou _tête d'armée_.» Sa pensée

errait encore au milieu des combats. Quand il ferma pour jamais les

yeux, son épée, expirée avec lui, était couchée à sa gauche, un

crucifix reposait sur sa poitrine: le symbole pacifique appliqué au

coeur de Napoléon calma les palpitations de ce coeur, comme un rayon

du ciel fait tomber la vague.

* * * * *

Bonaparte désira d'abord être enseveli dans la cathédrale d'Ajaccio,

puis, par un codicille daté du 16 avril 1821, il légua ses os à la

France: le ciel l'avait mieux servi: son véritable mausolée est le

rocher où il expira: revoyez mon récit de la mort du duc d'Enghien.

Napoléon, prévoyant à ses dernières volontés l'opposition du

gouvernement britannique, fit choix éventuellement d'une sépulture à

Sainte-Hélène.

Dans une étroite vallée appelée la vallée de _Slane_ ou du _Géranium_,

maintenant du _Tombeau_, coule une source; les domestiques chinois de

Napoléon, fidèles comme le Javanais de Camoëns, avaient accoutumé d'y

remplir des amphores: des saules pleureurs pendent sur la fontaine;

une herbe fraîche, parsemée de _tchampas_, croît autour. «Le tchampas,

malgré son éclat et son parfum, n'est pas une plante qu'on recherche,

parce qu'elle fleurit sur les tombeaux,» disent les poésies

sanscrites. Dans les déclivités des roches déboisées, végètent mal des

citronniers amers, des cocotiers porte-noix, des mélèzes et des

conises dont on recueille la gomme attachée à la barbe des chèvres.

Napoléon se plaisait aux saules de la fontaine; il demandait la paix à

la vallée de Slane, comme Dante banni demandait la paix au cloître de

Corvo. En reconnaissance du repos passager qu'il y goûta les derniers

jours de sa vie, il indiqua cette vallée pour l'abri de son repos

éternel. Il disait en parlant de la source: «Si Dieu voulait que je me

rétablisse, j'élèverais un monument dans le lieu où elle jaillit.» Ce

monument fut son tombeau. Du temps de Plutarque, dans un endroit

consacré aux nymphes aux bords du Strymon, on voyait encore un siège

de pierre sur lequel s'était assis Alexandre.

Napoléon, botté, éperonné, habillé en uniforme de colonel de la garde,

décoré de la Légion d'honneur, fut exposé mort dans sa couchette de

fer; sur ce visage qui ne s'étonna jamais, l'âme, en se retirant,

avait laissé une stupeur sublime. Les planeurs et les menuisiers

soudèrent et clouèrent Bonaparte en une quadruple bière d'acajou, de

plomb, d'acajou encore et de fer-blanc; on semblait craindre qu'il ne

fût jamais assez emprisonné. Le manteau que le vainqueur d'autrefois

portait aux vastes funérailles de Marengo servit de drap mortuaire au

cercueil.

Les obsèques se firent le 28 mai. Le temps était beau; quatre chevaux,

conduits par des palefreniers à pied, tiraient le corbillard;

vingt-quatre grenadiers anglais, sans armes, l'environnaient; suivait

le cheval de Napoléon. La garnison de l'île bordait les précipices du

chemin. Trois escadrons de dragons précédaient le cortège; le 20e

régiment d'infanterie, les soldats de marine, les volontaires de

Sainte-Hélène, l'artillerie royale avec quinze pièces de canon,

fermaient la marche. Des groupes de musiciens, placés de distance en

distance sur les rochers, se renvoyaient des airs lugubres. À un

défilé, le corbillard s'arrêta; les vingt-quatre grenadiers sans armes

enlevèrent le corps et eurent l'honneur de le porter sur leurs épaules

jusqu'à la sépulture. Trois salves d'artillerie saluèrent les restes

de Napoléon au moment où il descendit dans la terre: tout le bruit

qu'il avait fait sur cette terre ne pénétrait pas à deux lignes

au-dessous.

Une pierre qui devait être employée à la construction d'une nouvelle

maison pour l'exilé est abaissée sur son cercueil comme la trappe de

son dernier cachot.

On récita les versets du psaume 87: «J'ai été pauvre et plein de

travail dans ma jeunesse; j'ai été élevé, puis humilié... j'ai été

percé de vos colères.» De minute en minute le vaisseau amiral tirait.

Cette harmonie de la guerre, perdue dans l'immensité de l'Océan,

répondait au _requiescat in pace_. L'empereur, enterré par ses

vainqueurs de Waterloo, avait ouï le dernier coup de canon de cette

bataille; il n'entendit point la dernière détonation dont l'Angleterre

troublait et honorait son sommeil à Sainte-Hélène. Chacun se retira,

tenant en main une branche de saule comme en revenant de la fête des

Palmes.

Lord Byron crut que le dictateur des rois avait abdiqué sa renommée

avec son glaive, qu'il allait s'éteindre oublié. Le poète aurait dû

savoir que la destinée de Napoléon était une muse, comme toutes les

hautes destinées. Cette muse sut changer un dénoûment avorté en une

péripétie qui renouvelait son héros. La solitude de l'exil et de la

tombe de Napoléon a répandu sur une mémoire éclatante une autre sorte

de prestige. Alexandre ne mourut point sous les yeux de la Grèce; il

disparut dans les lointains superbes de Babylone. Bonaparte n'est

point mort sous les yeux de la France; il s'est perdu dans les

fastueux horizons des zones torrides. Il dort comme un ermite ou comme

un paria dans un vallon, au bout d'un sentier désert. La grandeur du

silence qui le presse égale l'immensité du bruit qui l'environna. Les

nations sont absentes, leur foule s'est retirée; l'oiseau des

tropiques, _attelé_, dit Buffon, _au char du soleil_, se précipite de

l'astre de la lumière; où se repose-t-il aujourd'hui? Il se repose sur

des cendres dont le poids a fait pencher le globe.

* * * * *

_Imposuerunt omnes sibi diademata, post mortem ejus.

. . . et multiplicata sunt mala in terra_ (MACHAB.).

«Ils prirent tous le diadème après sa mort... et les maux se

multiplièrent sur la terre.»

Ce résumé des Machabées sur Alexandre semble être fait pour Napoléon:

«Les diadèmes ont été _pris_ et les maux se sont multipliés sur la

terre.» Vingt années se sont à peine écoulées depuis la mort de

Bonaparte, et déjà la monarchie française et la monarchie espagnole

ne sont plus. La carte du monde a changé; il a fallu apprendre une

géographie nouvelle; séparés de leurs légitimes souverains, des

peuples ont été jetés à des souverains de rencontre; des acteurs

renommés sont descendus de la scène où sont montés des acteurs sans

nom; les aigles se sont envolés de la cime du haut pin tombé dans la

mer, tandis que de frêles coquillages se sont attachés aux flancs du

tronc encore protecteur.

Comme en dernier résultat tout marche à ses fins, _le terrible esprit

de nouveauté qui parcourait le monde_, disait l'empereur, et auquel il

avait opposé la barre de son génie, reprend son cours; les

institutions du conquérant défaillent; il sera la dernière des grandes

existences individuelles; rien ne dominera désormais dans les sociétés

infimes et nivelées; l'ombre de Napoléon s'élèvera seule à l'extrémité

du vieux monde détruit, comme le fantôme du déluge au bord de son

abîme: la postérité lointaine découvrira cette ombre par-dessus le

gouffre où tomberont des siècles inconnus, jusqu'au jour marqué de la

renaissance sociale.

* * * * *

Puisque c'est ma propre vie que j'écris en m'occupant de celles des

autres, grandes ou petites, je suis forcé de mêler cette vie aux

choses et aux hommes, quand par hasard elle est rappelée. Ai-je

traversé d'une traite, sans m'y arrêter jamais, le souvenir du déporté

qui, dans sa prison de l'Océan, attendait l'exécution de l'arrêt de

Dieu? Non.

La paix que Napoléon n'avait pas conclue avec les rois ses geôliers,

il l'avait faite avec moi: J'étais fils de la mer comme lui, ma

nativité était du rocher comme la sienne. Je me flatte d'avoir mieux

connu Napoléon que ceux qui l'ont vu plus souvent et approché de plus

près.

Napoléon à Sainte-Hélène, cessant d'avoir à garder contre moi sa

colère, avait renoncé à ses inimitiés; devenu plus juste à mon tour,

j'écrivis dans le _Conservateur_ cet article:

«Les peuples ont appelé Bonaparte un fléau; mais les fléaux de Dieu

conservent quelque chose de l'éternité et de la grandeur du courroux

divin dont ils émanent: _Ossa arida... dabo vobis spiritum et

viveris._ Ossements arides, je vous donnerai mon souffle et vous

vivrez. Né dans une île pour aller mourir dans une île, aux limites de

trois continents; jeté au milieu des mers où Camoëns sembla le

prophétiser en y plaçant le génie des tempêtes, Bonaparte ne se peut

remuer sur son rocher que nous n'en soyons avertis par une secousse;

un pas du nouvel Adamastor à l'autre pôle se fait sentir à celui-ci.

Si Napoléon, échappé aux mains de ses geôliers, se retirait aux

États-Unis, ses regards attachés sur l'Océan suffiraient pour troubler

les peuples de l'ancien monde; sa seule présence sur le rivage

américain de l'Atlantique forcerait l'Europe à camper sur le rivage

opposé[69].»

[Note 69: Extrait de l'article de Chateaubriand du 17

novembre 1818. _Le Conservateur_, tome I. p, 333.--_OEuvres

complètes_, tome XXVI, p. 32.]

Cet article parvint à Bonaparte à Sainte-Hélène; une main qu'il

croyait ennemie versa le dernier baume sur ses blessures; il dit à M.

de Montholon:

«Si, en 1814 et en 1815, la confiance royale n'avait point été placée

dans des hommes dont l'âme était détrempée par des circonstances trop

fortes, ou qui, renégats à leur patrie, ne voient de salut et de

gloire pour le trône de leur maître que dans le joug de la Sainte

Alliance; si le duc de Richelieu, dont l'ambition fut de délivrer son

pays de la présence des baïonnettes étrangères, si Chateaubriand, qui

venait de rendre à Gand d'éminents services, avaient eu la direction

des affaires, la France serait sortie puissante et redoutée de ces

deux grandes crises nationales. Chateaubriand a reçu de la nature le

feu sacré: ses ouvrages l'attestent. Son style n'est pas celui de

Racine, c'est celui du prophète. Si jamais il arrive au timon des

affaires, il est possible que Chateaubriand s'égare: tant d'autres y

ont trouvé leur perte! Mais ce qui est certain, c'est que tout ce qui

est grand et national doit convenir à son génie, et qu'il eût repoussé

avec indignation ces actes infamants de l'administration d'alors[70].»

[Note 70: _Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous

Napoléon_, par M. de Montholon, tome IV, p. 243.--CH.]

Telles ont été mes dernières relations avec Bonaparte.--Pourquoi ne

conviendrais-je pas que ce jugement _chatouille de mon coeur

l'orgueilleuse faiblesse_. Bien de petits hommes à qui j'ai rendu de

grands services ne m'ont pas jugé si favorablement que le géant dont

j'avais osé attaquer la puissance.

* * * * *

Tandis que le monde napoléonien s'effaçait, je m'enquérais des lieux

où Napoléon lui-même s'était évanoui. Le tombeau de Sainte-Hélène a

déjà usé un des saules ses contemporains: l'arbre décrépit et tombé

est mutilé chaque jour par les pèlerins. La sépulture est entourée

d'un grillage en fonte; trois dalles sont posées transversalement sur

la fosse; quelques iris croissent aux pieds et à la tête; la fontaine

de la vallée coule encore là où des jours prodigieux se sont taris.

Des voyageurs apportés par la tempête croient devoir consigner leur

obscurité à la sépulture éclatante. Une vieille s'est établie auprès

et vit de l'ombre d'un souvenir; un invalide fait sentinelle dans une

guérite.

Le vieux Longwood, à deux cents pas du nouveau, est abandonné. À

travers un enclos rempli de fumier, on arrive à une écurie; elle

servait de chambre à coucher à Bonaparte. Un nègre vous montre une

espèce de couloir occupé par un moulin à bras et vous dit: «_Here he

dead_, ici il mourut.» La chambre où Napoléon reçut le jour n'était

vraisemblablement ni plus grande ni plus riche.

Au nouveau Longwood, _Plantation House_, chez le gouverneur, on voit

le duc de Wellington en peinture et les tableaux de ses batailles. Une

armoire vitrée renferme un morceau de l'arbre près duquel se trouvait

le général anglais à Waterloo; cette relique est placée entre une

branche d'olivier cueillie au jardin des Olives et des ornements de

sauvages de la mer du Sud: bizarre association des abuseurs des

vagues. Inutilement le vainqueur veut ici se substituer au vaincu,

sous la protection d'un rameau de la Terre sainte et du souvenir de

Cook; il suffit qu'on retrouve à Sainte-Hélène la solitude, l'Océan et

Napoléon.

Si l'on recherchait l'histoire de la transformation des bords

illustrés par des tombeaux, des berceaux, des palais, quelle variété

de choses et de destinées ne verrait-on pas, puisque de si étranges

métamorphoses s'opèrent, jusque dans les habitations obscures

auxquelles sont attachées nos chétives vies! Dans quelle hutte naquit

Clovis? Dans quel chariot Attila reçut-il le jour? Quel torrent couvre

la sépulture d'Alaric? Quel chacal occupe la place du cercueil en or

ou en cristal d'Alexandre? Combien de fois ces poussières ont-elles

changé de place? Et tous ces mausolées de l'Égypte et des Indes, à qui

appartiennent-ils? Dieu seul connaît la cause de ces mutations liées à

des mystères de l'avenir: il est pour les hommes des vérités cachées

dans la profondeur du temps; elles ne se manifestent qu'à l'aide des

siècles, comme il y a des étoiles si éloignées de la terre que leur

lumière n'est pas encore parvenue jusqu'à nous.

* * * * *

Mais tandis que j'écrivais ceci le temps a marché; il a produit un

événement qui aurait de la grandeur, si les événements ne tombaient

aujourd'hui dans la boue. On a redemandé à Londres la dépouille de

Bonaparte; la demande a été accueillie: qu'importent à l'Angleterre de

vieux ossements? Elle nous fera tant que nous voudrons de ces sortes

de présents. Les dépouilles de Napoléon nous sont revenues au moment

de notre humiliation; elles auraient pu subir le droit de visite; mais

l'étranger s'est montré facile: il a donné un laissez-passer aux

cendres.

La translation des restes de Napoléon est une faute contre la

renommée. Une sépulture à Paris ne vaudra jamais la vallée de Slane:

qui voudrait voir Pompée ailleurs que dans le sillon de sable élevé

par un pauvre affranchi, aidé d'un vieux légionnaire[71]? Que

ferons-nous de ces magnifiques reliques au milieu de nos misères? Le

granit le plus dur représentera-t-il la pérennité des oeuvres de

Bonaparte? Encore si nous possédions un Michel-Ange pour sculpter la

statue funèbre? Comment façonnera-t-on le monument? Aux petits hommes

des mausolées, aux grands hommes une pierre et un nom. Du moins, si on

avait suspendu le cercueil au couronnement de l'Arc de Triomphe, si

les nations avaient aperçu de loin leur maître porté sur les épaules

de ses victoires? L'urne de Trajan n'était-elle pas placée à Rome au

haut de sa colonne? Napoléon, parmi nous, se perdra dans la tourbe de

ces va-nu-pieds de morts qui se dérobent en silence. Dieu veuille

qu'il ne soit pas exposé aux vicissitudes de nos changements

politiques, tout défendu qu'il est par Louis XIV, Vauban et Turenne!

Gare ces violations de tombeaux si communes dans notre patrie! Qu'un

certain côté de la Révolution triomphe, et la poussière du conquérant

pourra rejoindre les poussières que nos passions ont dispersées: on

oubliera le vainqueur des peuples pour ne se souvenir que de

l'oppresseur des libertés. Les os de Napoléon ne reproduiront pas son

génie, ils enseigneront son despotisme à de médiocres soldats.

Quoi qu'il en soit, une frégate a été fournie à un fils de

Louis-Philippe[72]: un nom cher à nos anciennes victoires maritimes la

protégeait sur les flots. Parti de Toulon, où Bonaparte s'était

embarqué dans sa puissance pour la conquête de l'Égypte, le nouvel

Argo est venu à Sainte-Hélène revendiquer le néant. Le sépulcre, avec

son silence, continuait à s'élever immobile dans la vallée de Slane ou

du Géranium. Des deux saules pleureurs, l'un était tombé; lady Dallas,

femme d'un gouverneur de l'île, avait fait planter en remplacement de

l'arbre défailli dix-huit jeunes saules et trente-quatre cyprès; la

source, toujours là, coulait comme quand Napoléon en buvait l'eau.

Pendant toute une nuit, sous la conduite d'un capitaine anglais nommé

Alexander, on a travaillé à percer le monument. Les quatre cercueils

emboîtés les uns dans les autres, le cercueil d'acajou, le cercueil de

plomb, le second cercueil d'acajou ou de bois des îles et le cercueil

de fer-blanc, ont été trouvés intacts. On procéda à l'inspection de

ces moules de momie sous une tente, au milieu d'un cercle d'officiels

dont quelques-uns avaient connu Bonaparte.

[Note 71: Chateaubriand ici se souvient de Corneille:

Dans quelque urne chétive en ramasser la cendre.

Et d'un peu de poussière élever un tombeau

À celui qui du monde est le sort le plus beau.]

[Note 72: La frégate _La Belle-Poule_, commandée par le

prince de Joinville.]

«Lorsque la dernière bière fut ouverte, les regards s'y plongèrent.

Ils vinrent, dit l'abbé Coquereau, se heurter contre une masse

blanchâtre qui couvrait le corps dans toute son étendue. Le docteur

Gaillard, la touchant, reconnut un coussin de satin blanc qui

garnissait à l'intérieur la paroi supérieure du cercueil: il s'était

détaché et enveloppait la dépouille comme un linceul . . . . . . . . .

Tout le corps paraissait couvert comme d'une mousse légère; on eût

dit que nous l'apercevions à travers un nuage diaphane. C'était bien

sa tête: un oreiller l'exhaussait un peu; son large front, ses yeux

dont les orbites se dessinaient sous les paupières, garnies encore de

quelques cils; ses joues étaient bouffies, son nez seul avait

souffert, sa bouche entr'ouverte laissait apercevoir trois dents d'une

grande blancheur; sur son menton se distinguait parfaitement

l'empreinte de la barbe; ses deux mains surtout paraissaient

appartenir à quelqu'un de respirant encore, tant elles étaient vives

de ton et de coloris; l'une d'elles, la main gauche, était un peu plus

élevée que la droite; ses ongles avaient poussé après la mort: ils

étaient longs et blancs; une de ses bottes était décousue et laissait

passer quatre doigts de ses pieds d'un blanc mat[73].»

[Note 73: _Souvenirs de Sainte-Hélène_, par l'abbé

Coquereau.--L'abbé Coquereau était aumônier de la frégate la

_Belle-Poule_. En 1850, il fut nommé par Louis-Napoléon

aumônier en chef de la flotte, fonctions qu'il a conservées

jusqu'à sa mort (1866).]

Qu'est-ce qui a frappé les nécrobies? L'inanité des choses terrestres?

la vanité de l'homme? Non, la beauté du mort; ses ongles seulement

s'étaient allongés, pour déchirer, je présume, ce qui restait de

liberté au monde. Ses pieds, rendus à l'humilité, ne s'appuyaient plus

sur des coussins de diadème; ils reposaient nus dans leur poussière.

Le fils de Condé était aussi habillé dans le fossé de Vincennes;

cependant Napoléon, si bien conservé, était arrivé tout juste à ces

_trois dents_ que les balles avaient laissées à la mâchoire du duc

d'Enghien.

L'astre éclipsé à Sainte-Hélène a reparu à la grande joie des peuples:

l'univers a revu Napoléon; Napoléon n'a point revu l'univers. Les

cendres vagabondes du conquérant ont été regardées par les mêmes

étoiles qui le guidèrent à son exil: Bonaparte a passé par le tombeau,

comme il a passé partout, sans s'y arrêter. Débarqué au Havre, le

cadavre est arrivé à l'Arc de Triomphe, dais sous lequel le soleil

montre son front à certains jours de l'année. Depuis cet Arc jusqu'aux

Invalides, on n'a plus rencontré que des colonnes de planches, des

bustes de plâtre, une statue du grand Condé (hideuse bouillie qui

pleurait), des obélisques de sapin remémoratifs de la vie

indestructible du vainqueur. Un froid rigoureux faisait tomber les

généraux autour du char funèbre, comme dans la retraite de Moscou.

Rien n'était beau hormis le bateau de deuil qui avait porté en silence

sur la Seine Napoléon et un crucifix.

Privé de son catafalque de rochers, Napoléon est venu s'ensevelir dans

les immondices de Paris. Au lieu de vaisseaux qui saluaient le nouvel

Hercule, consumé sur le mont OEta, les blanchisseuses de Vaugirard

rôderont alentour avec des invalides inconnus à la grande armée. Pour

préluder à cette impuissance, de petits hommes n'ont rien pu imaginer

de mieux qu'un salon de Curtius en plein vent. Après quelques jours de

pluie, il n'est demeuré de ces décorations que des bribes crottées.

Quoi qu'on fasse, on verra toujours au milieu des mers le vrai

sépulcre du triomphateur: à nous le corps, à Sainte-Hélène la vie

immortelle.

Napoléon a clos l'ère du passé: il a fait la guerre trop grande pour

qu'elle revienne de manière à intéresser l'espèce humaine. Il a tiré

impétueusement sur ses talons les portes du temple de Janus; et il a

entassé derrière ces portes des monceaux de cadavres, afin qu'elles ne

se puissent rouvrir.

* * * * *

En Europe je suis allé visiter les lieux où Bonaparte aborda après

avoir rompu son ban à l'île d'Elbe. Je descendis à l'auberge de

Cannes[74] au moment même que le canon tirait en commémoration du 29

juillet; un de ces résultats de l'incursion de l'empereur, non sans

doute prévu par lui. La nuit était close quand j'arrivai au golfe

Juan; je mis pied à terre à une maison isolée au bord de la grande

route. Jacquemin, potier et aubergiste, propriétaire de cette maison,

me mena à la mer. Nous prîmes des chemins creux entre des oliviers

sous lesquels Bonaparte avait bivouaqué: Jacquemin lui-même l'avait

reçu et me conduisait. À gauche du sentier de traverse s'élevait une

espèce de hangar: Napoléon, qui envahissait seul la France, avait

déposé dans ce hangar les effets de son débarquement.

[Note 74: Chateaubriand visita Cannes et le golfe Juan au

mois de juillet 1838. Il écrivait de _Cannes_ à Madame

Récamier le 28 juillet: «J'ai quitté à Marseille mon _bruit_

pour venir voir le lieu où Bonaparte en débarquant, a changé

la face du monde et nos destinées. Je vous écris dans une

petite chambre, sous la fenêtre de laquelle se brise la mer.

Le soleil se couche; c'est l'Italie tout entière que je

retrouve ici. Dans une heure, je vais partir pour aller à

deux lieues d'ici, au _Golfe Juan_; j'y arriverai de nuit,

je verrai cette grève déserte où cet homme aborda avec sa

petite flotte. Je m'arrangerai de la solitude, des vagues et

de ciel: l'homme a passé pour toujours.»]

Parvenu à la grève, je vis une mer calme que ne ridait pas le plus

petit souffle; la lame, mince comme une gaze, se déroulait sur le

sablon sans bruit et sans écume. Un ciel émerveillable, tout

resplendissant de constellations, couronnait ma tête. Le croissant de

la lune s'abaissa bientôt et se cacha derrière une montagne. Il n'y

avait dans le golfe qu'une seule barque à l'ancre, et deux bateaux: à

gauche on apercevait le phare d'Antibes, à droite les îles de Lérins;

devant moi, la haute mer s'ouvrait au midi vers cette Rome où

Bonaparte m'avait d'abord envoyé.

Les îles de Lérins, aujourd'hui îles Sainte-Marguerite, reçurent

autrefois quelques chrétiens fuyant devant les Barbares. Saint Honorat

venant de Hongrie aborda l'un de ces écueils: il monta sur un palmier,

fit le signe de la croix, tous les serpents expirèrent, c'est-à-dire

le paganisme disparut, et la nouvelle civilisation naquit dans

l'Occident.

Quatorze cents ans après, Bonaparte vint terminer cette civilisation

dans les lieux où le saint l'avait commencée. Le dernier solitaire de

ces laures fut le Masque de fer, si le Masque de fer est une réalité.

Du silence du golfe Juan, de la paix des îles aux anciens anachorètes,

sortit le bruit de Waterloo, qui traversa l'Atlantique, et vint

expirer à Sainte-Hélène.

Entre les souvenirs de deux sociétés, entre un monde éteint et un

monde prêt à s'éteindre, la nuit, au bord abandonné de ces marines, on

peut supposer ce que je sentis. Je quittai la plage dans une espèce de

consternation religieuse, laissant le flot passer et repasser, sans

l'effacer, sur la trace de l'avant-dernier pas de Napoléon.

À la fin de chaque grande époque, on entend quelque voix dolente des

regrets du passé, et qui sonne le _couvre-feu_: ainsi gémirent ceux

qui virent disparaître Charlemagne, saint Louis, François Ier, Henri

IV et Louis XIV. Que ne pourrais-je pas dire à mon tour, témoin

oculaire que je suis de deux ou trois mondes écoulés? Quand on a

rencontré comme moi Washington et Bonaparte, que reste-t-il à regarder

derrière la charrue du Cincinnatus américain et la tombe de

Sainte-Hélène? Pourquoi ai-je survécu au siècle et aux hommes à qui

j'appartenais par la date de ma vie? Pourquoi ne suis-je pas tombé

avec mes contemporains, les derniers d'une race épuisée? Pourquoi

suis-je demeuré seul à chercher leurs os dans les ténèbres et la

poussière d'une catacombe remplie? Je me décourage de durer. Ah! si du

moins j'avais l'insouciance d'un de ces vieux Arabes de rivage, que

j'ai rencontrés en Afrique! Assis les jambes croisées sur une petite

natte de corde, la tête enveloppée dans leur burnous, ils perdent

leurs dernières heures à suivre des yeux, parmi l'azur du ciel, le

beau phénicoptère qui vole le long des ruines de Carthage; bercés du

murmure de la vague, ils entr'oublient leur existence et chantent à

voix basse une chanson de la mer: ils vont mourir.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 4 · 第 7 / 83 题