_Les Cent-Jours à Paris._ Effet du passage de la légitimité en
France. -- Étonnement de Bonaparte. -- Il est obligé de capituler
avec les idées qu'il avait crues étouffées. -- Son nouveau
système. -- Trois énormes joueurs restés. -- Chimères des
libéraux. -- Clubs et fédérés. -- Escamotage de la République:
l'Acte additionnel. -- Chambre des représentants convoquée. --
Inutile Champ de Mai. -- Soucis et amertumes de Bonaparte. --
Résolution à Vienne. -- Mouvement à Paris. -- Ce que nous
faisions à Gand. -- M. de Blacas. -- Bataille de Waterloo. --
Confusion à Gand. -- Quelle fut la bataille de Waterloo. --
Retour de l'Empereur. -- Réapparition de La Fayette. -- Nouvelle
abdication de Bonaparte. -- Scènes orageuses à la Chambre des
Pairs. -- Présages menaçants pour la seconde Restauration. --
Départ de Gand. -- Arrivée à Mons. -- Je manque ma première
occasion de fortune dans ma carrière politique. -- M. de
Talleyrand à Mons. Scène avec le roi. -- Je m'intéresse bêtement
à M. de Talleyrand. -- De Mons à Gonesse. -- Je m'oppose avec M.
le comte Beugnot à la nomination de Fouché comme ministre: mes
raisons. -- Le duc de Wellington l'emporte. -- Arnouville. --
Saint-Denis. -- Dernière conversation avec le roi.
Je vous fais voir l'envers des événements que l'histoire ne montre
pas; l'histoire n'étale que l'endroit. Les _Mémoires_ ont l'avantage
de présenter l'un et l'autre côté du tissu: sous ce rapport, ils
peignent mieux l'humanité complète en exposant, comme les tragédies
de Shakespeare, les scènes basses et hautes. Il y a partout une
chaumière auprès d'un palais, un homme qui pleure auprès d'un homme
qui rit, un chiffonnier qui porte sa hotte auprès d'un roi qui perd
son trône: que faisait à l'esclave présent à la bataille d'Arbelles la
chute de Darius?
Gand n'était donc qu'un vestiaire derrière les coulisses du spectacle
ouvert à Paris. Des personnages renommés restaient encore en Europe.
J'avais en 1800 commencé ma carrière avec Alexandre et Napoléon;
pourquoi n'avais-je pas suivi ces premiers acteurs, mes contemporains,
sur le grand théâtre? Pourquoi seul à Gand? Parce que le ciel vous
jette où il veut. _Des petits Cent-Jours_ à Gand, passons aux _grands
Cent-Jours_ à Paris.
Je vous ai dit les raisons qui auraient dû arrêter Bonaparte à l'île
d'Elbe, et les raisons primantes ou plutôt la nécessité tirée de sa
nature qui le contraignirent de sortir de l'exil. Mais la marche de
Cannes à Paris épuisa ce qui lui restait du vieil homme. À Paris le
talisman fut brisé.
Le peu d'instants que la légalité avait reparu avait suffi pour rendre
impossible le rétablissement de l'arbitraire. Le despotisme muselle
les masses, et affranchit les individus dans une certaine limite;
l'anarchie déchaîne les masses, et asservit les indépendances
individuelles. De là, le despotisme ressemble à la liberté, quand il
succède à l'anarchie; il reste ce qu'il est véritablement quand il
remplace la liberté: libérateur après la Constitution directoriale,
Bonaparte était oppresseur après la Charte. Il le sentait si bien
qu'il se crut obligé d'aller plus loin que Louis XVIII et de
retourner aux sources de la souveraineté nationale. Lui, qui avait
foulé le peuple en maître, fut réduit à se refaire tribun du peuple, à
courtiser la faveur des faubourgs, à parodier l'enfance
révolutionnaire, à bégayer un vieux langage de liberté qui faisait
grimacer ses lèvres, et dont chaque syllabe mettait en colère son
épée.
Sa destinée, comme puissance, était en effet si bien accomplie, qu'on
ne reconnut plus le génie de Napoléon pendant les Cent-Jours. Ce génie
était celui du succès et de l'ordre, non celui de la défaite et de la
liberté: or, il ne pouvait rien par la victoire qui l'avait trahi,
rien pour l'ordre, puisqu'il existait sans lui. Dans son étonnement il
disait: «Comme les Bourbons m'ont arrangé la France en quelques mois!
il me faudra des années pour la refaire.» Ce n'était pas l'oeuvre de
la _légitimité_ que le conquérant voyait, c'était l'oeuvre de la
_Charte_; il avait laissé la France muette et prosternée, il la
trouvait debout et parlante: dans la naïveté de son esprit absolu, il
prenait la liberté pour le désordre.
Et pourtant Bonaparte est obligé de capituler avec les idées qu'il ne
peut vaincre de prime abord. À défaut de popularité réelle, des
ouvriers, payés à quarante sous par tête, viennent, à la fin de leur
journée, brailler au Carrousel _Vive l'Empereur!_ cela s'appelait
aller _à la criée_. Des proclamations annoncent d'abord une merveille
d'oubli et de pardon; les individus sont déclarés libres, la nation
libre, la presse libre; on ne veut que la paix, l'indépendance et le
bonheur du peuple; tout le système impérial est changé; l'âge d'or va
renaître. Afin de rendre la pratique conforme à la théorie, on
partage la France en sept grandes divisions de police; les sept
lieutenants sont investis des mêmes pouvoirs qu'avaient, sous le
Consulat et l'Empire, les directeurs généraux: on sait ce que furent à
Lyon, à Bordeaux, à Milan, à Florence, à Lisbonne, à Hambourg, à
Amsterdam, ces protecteurs de la liberté individuelle. Au-dessus de
ces lieutenants, Bonaparte élève, dans une hiérarchie de plus en plus
_favorable à la liberté_, des commissaires extraordinaires, à la
manière des représentants du peuple sous la Convention.
La police que dirige Fouché apprend au monde, par des proclamations
solennelles, qu'elle ne va plus servir qu'à répandre la philosophie,
qu'elle n'agira plus que d'après des principes de vertu.
Bonaparte rétablit, par un décret, la garde nationale du royaume, dont
le nom seul lui donnait jadis des vertiges. Il se voit forcé d'annuler
le divorce prononcé sous l'Empire entre le despotisme et la démagogie,
et de favoriser leur nouvelle alliance: de cet hymen doit naître, au
Champ de Mai, une liberté, le bonnet rouge et le turban sur la tête,
le sabre du mameluck à la ceinture et la hache révolutionnaire à la
main, liberté entourée des ombres de ces milliers de victimes
sacrifiées sur les échafauds ou dans les campagnes brûlantes de
l'Espagne et les déserts glacés de la Russie. Avant le succès, les
mamelucks sont jacobins; après le succès, les jacobins deviendront
mamelucks: Sparte est pour l'instant du danger, Constantinople pour
celui du triomphe.
Bonaparte aurait bien voulu ressaisir à lui seul l'autorité, mais cela
ne lui était pas possible; il trouvait des hommes disposés à la lui
disputer: d'abord les républicains de bonne foi, délivrés des chaînes
du despotisme et des lois de la monarchie, désiraient garder une
indépendance qui n'est peut-être qu'une noble erreur; ensuite les
furieux de l'ancienne faction de la montagne: ces derniers, humiliés
de n'avoir été sous l'Empire que les espions de police d'un despote,
semblaient résolus à reprendre, pour leur propre compte, cette liberté
de tout faire dont ils avaient cédé pendant quinze années le privilège
à un maître.
Mais ni les républicains, ni les révolutionnaires, ni les satellites
de Bonaparte, n'étaient assez forts pour établir leur puissance
séparée, ou pour se subjuguer mutuellement. Menacés au dehors d'une
invasion, poursuivis au dedans par l'opinion publique, ils comprirent
que s'ils se divisaient, ils étaient perdus: afin d'échapper au
danger, ils ajournèrent leur querelle; les uns apportaient à la
défense commune leurs systèmes et leurs chimères, les autres leur
terreur et leur perversité. Nul n'était de bonne foi dans ce pacte;
chacun, la crise passée, se promettait de le tourner à son profit;
tous cherchaient d'avance à s'assurer les résultats de la victoire.
Dans cet effrayant trente et un, trois énormes joueurs tenaient la
banque tour à tour: la liberté, l'anarchie, le despotisme, tous trois
trichant et s'efforçant de gagner une partie perdue pour tous.
Pleins de cette pensée, ils ne sévissaient point contre quelques
enfants perdus qui pressaient les mesures révolutionnaires: des
fédérés s'étaient formés dans les faubourgs et des fédérations
s'organisaient sous de rigoureux serments dans la Bretagne, l'Anjou,
le Lyonnais et la Bourgogne; on entendait chanter _la Marseillaise_
et _la Carmagnole_; un club, établi à Paris, correspondait avec
d'autres clubs dans les provinces; on annonçait la résurrection du
_Journal des Patriotes_[1]. Mais, de ce côté-là, quelle confiance
pouvaient inspirer les ressuscités de 1793? Ne savait-on pas comment
ils expliquaient la liberté, l'égalité, les droits de l'homme?
Étaient-ils plus moraux, plus sages, plus sincères après qu'avant
leurs énormités? Est-ce parce qu'ils s'étaient souillés de tous les
vices qu'ils étaient devenus capables de toutes les vertus? On
n'abdique pas le crime aussi facilement qu'une couronne; le front que
ceignit l'affreux bandeau en conserve des marques ineffaçables.
[Note 1: Le _Journal des Patriotes de 1789_, fondé par Réal
et Méhée de Latouche, avait paru du 18 août 1795 au 16 août
1796. Il ressuscita pendant les Cent-Jours, du 1er mai au 3
juillet 1815, sous ce titre: _Le Patriote de 1789_, journal
du soir, politique et littéraire. Réal, alors préfet de
police, en était l'inspirateur, et Méhée de La Touche le
rédacteur principal. Ce Méhée, une des plus rares figures de
coquins de la période révolutionnaire et impériale, avait
été, en 1792, secrétaire greffier adjoint de la Commune dite
_du 10 août_, et il avait, en cette qualité, joué un rôle
dans la préparation des massacres de septembre. Le 17
septembre, la section du Panthéon délibérait sur le genre de
gouvernement que l'on devait demander à la Convention; il
envoya son voeu dans un billet ainsi conçu: «Si jamais ce
que l'on appelait un roi, ou quelque chose qui ressemble à
un roi, ose se présenter en France, et qu'il vous faille
quelqu'un pour le poignarder, inscrivez-moi au nombre des
candidats. Voilà mon nom: _Méhée_.» Après le 18 brumaire, il
rédigea le _Journal des Hommes libres_, qui lui valut
bientôt d'être arrêté en vertu d'un ordre des Consuls qui le
qualifiait de _septembriseur_. Exilé d'abord à Dijon, puis à
l'île d'Oléron, il s'évada sans trop de peine, ne fut pas
recherché par la police, qui avait ses raisons pour fermer
les yeux, et passa en Angleterre. Il se présenta au
gouvernement anglais et au comte d'Artois comme l'agent d'un
parti puissant qui voulait renverser Bonaparte. De retour en
France, il publia un _Mémoire_ qui dévoilait ses nouvelles
infamies. Cette affaire lui valut beaucoup d'argent anglais
et français, et il se fixa à Paris, où il étala une sorte de
faste, jusqu'au jour où il retomba dans sa détresse
ordinaire. Au mois de juillet 1815, il lui fallut quitter la
France et se réfugier en Suisse. Après avoir habité
successivement l'Allemagne et la Belgique, il put rentrer en
1819, publia quelques brochures discréditées d'avance par
son nom et mourut dans la misère en 1826, à l'âge de
soixante-six ans.]
L'idée de faire descendre un ambitieux de génie du rang d'empereur à
la condition de généralissime ou de président de la République était
une chimère: le bonnet rouge, dont on chargeait la tête de ses bustes
pendant les Cent-Jours, n'aurait annoncé à Bonaparte que la reprise du
diadème, s'il était donné à ces athlètes qui parcourent le monde de
fournir deux fois la même carrière.
Toutefois, des libéraux de choix se promettaient la victoire: des
hommes fourvoyés, comme Benjamin Constant, des niais, comme M.
Simonde-Sismondi[2], parlaient de placer le prince de Canino[3] au
ministère de l'intérieur, le lieutenant général comte Carnot au
ministère de la guerre, le comte Merlin[4] à celui de la justice. En
apparence abattu, Bonaparte ne s'opposait point à des mouvements
démocratiques qui, en dernier résultat, fournissaient des conscrits à
son armée. Il se laissait attaquer dans des pamphlets; des caricatures
lui répétaient: _Île d'Elbe_, comme les perroquets criaient à Louis
XI: _Péronne_. On prêchait à l'échappé de prison, en le tutoyant, la
liberté et l'égalité; il écoutait ces remontrances d'un air de
componction. Tout à coup, rompant les liens dont on avait prétendu
l'envelopper, il proclame de sa propre autorité, non une constitution
plébéienne, mais une constitution aristocratique, un _Acte
additionnel_ aux constitutions de l'Empire[5].
[Note 2: Jean-Charles-Léonard _Simonde de Sismondi_, né à
Genève le 9 mai 1773, mort dans la même ville le 25 juin
1842. Ses principaux ouvrages sont: l'_Histoire des
républiques italiennes_, seize volumes in-8{o} (1807-1818),
et l'_Histoire des Français_, vingt neuf volumes in-8{o}
(1821-1842). C'est en 1813 qu'il vint pour la première fois
à Paris. Pendant les Cent-Jours, il donna au _Moniteur_ une
série d'articles en faveur de l'_Acte additionnel_, et les
réunit en un volume sous le titre d'_Examen de la
Constitution française_. Ils attirèrent l'attention de
l'Empereur, qui manda Sismondi et s'entretint longuement
avec lui.]
[Note 3: Lucien Bonaparte.]
[Note 4: Philippe-Antoine, comte _Merlin_, dit _Merlin de
Douai_ (1754-1838), député à la Constituante, à la
Convention, au Conseil des Anciens, et à la Chambre des
représentants en 1815; ministre de la Justice en 1795, puis
ministre de la police générale; membre du Directoire après
le 18 fructidor; sous l'Empire, procureur général à la Cour
de cassation, conseiller d'État, comte, grand-officier de la
Légion d'honneur. Destitué de ses fonctions en 1814, bien
qu'il eût des premiers adhéré à Louis XVIII, il fut, après
le 20 mars, rappelé par l'Empereur à la Cour de cassation,
avec le titre de ministre d'État. Le 24 juillet 1815, il fut
exilé comme régicide ayant rempli des fonctions pendant les
Cent-Jours. Il se retira en Hollande et y vécut jusqu'à la
révolution de 1830, qui lui permit de rentrer en France. Il
mourut à Paris, âgé de quatre-vingt-quatre ans.
Jurisconsulte de premier ordre, il eut l'infamie de rédiger
la _loi des suspects_. Si très peu d'hommes, pendant la
Révolution, ont eu plus de talent que Merlin de Douai, sa
lâcheté fut plus grande encore que son talent.]
[Note 5: L'_Acte additionnel_ fut publié dans le _Moniteur_
du 23 avril 1815. Le même jour paraissait un décret portant
que les Français étaient appelés à consigner leur vote sur
des registres ouverts dans toutes les communes, et que le
dépouillement aurait lieu à l'assemblée du Champ de Mai
convoquée à Paris pour le 26 mai.]
La République rêvée se change par cet adroit escamotage dans le vieux
gouvernement impérial, rajeuni de féodalité. L'_Acte additionnel_
enlève à Bonaparte le parti républicain et fait des mécontents dans
presque tous les autres partis[6]. La licence règne à Paris,
l'anarchie dans les provinces; les autorités civiles et militaires se
combattent; ici on menace de brûler les châteaux et d'égorger les
prêtres; là on arbore le drapeau blanc et on crie _Vive le roi!_
Attaqué, Bonaparte recule; il retire à ses commissaires
extraordinaires la nomination des maires des communes et rend cette
nomination au peuple. Effrayé de la multiplicité des votes négatifs
contre l'_Acte additionnel_, il abandonne sa dictature de fait et
convoque la Chambre des représentants en vertu de cet acte qui n'est
point encore accepté. Errant d'écueil en écueil, à peine délivré d'un
danger, il heurte contre un autre: souverain d'un jour, comment
instituer une pairie héréditaire que l'esprit d'égalité repousse?
Comment gouverner les deux Chambres? Montreront-elles une obéissance
passive? Quels seront les rapports de ces Chambres avec l'assemblée
projetée du Champ de Mai, laquelle n'a plus de véritable but, puisque
l'_Acte additionnel_ est mis à exécution avant que les suffrages
eussent été comptés? Cette assemblée, composée de trente mille
électeurs, ne se croira-t-elle pas la représentation nationale?
[Note 6: La surprise et le mécontentement furent universels.
Un témoin peu suspect, Thibaudeau, a dit: «L'effet fut
prompt comme la foudre; à l'enthousiasme des patriotes
succéda incontinent un froid glacial; ils tombèrent dans le
découragement, ne prévirent que malheurs et s'y
résignèrent.» (_Le Consulat et l'Empire_, t. X, p.
325-326).--Un Anglais, présent alors à Paris, et qui, en sa
qualité d'étranger, était un spectateur impartial du
mouvement des idées et des faits, M. Hobbouse, d'ailleurs
favorable à Napoléon, rend le même témoignage: «Je ne me
rappelle pas, dit-il, avoir vu dans l'opinion un changement
pareil à celui qui eut lieu à Paris, lorsque parut l'Acte
additionnel.» (_Lettres sur les Cent-Jours_.) Les
bonapartistes eux-mêmes étaient loin d'être satisfaits. «Les
napoléonistes autoritaires, dit M. Henry Houssaye (_1815_,
tome I, p. 546), déplorèrent ces concessions libérales. Ils
dirent que l'empereur en transigeant avec l'anarchie
faiblissait et s'affaiblissait, ils le regardèrent comme
perdu.»--Voir Alfred Nettement, _Histoire de la
Restauration_, tome II, p. 282; Benjamin Constant, _Mémoires
sur les Cent-Jours_, tome II, 70-71; _Mémoires de La
Fayette_, tome V, 420; Villemain, _Souvenirs contemporains_,
tome II, 182-183.]
Ce Champ de Mai, si pompeusement annoncé et célébré le 1er juin[7], se
résout en un simple défilé de troupes et une distribution de drapeaux
devant un autel méprisé. Napoléon, entouré de ses frères, des
dignitaires de l'État, des maréchaux, des corps civils et judiciaires,
proclame la souveraineté du peuple à laquelle il ne croyait pas[8].
Les citoyens s'étaient imaginé qu'ils fabriqueraient eux-mêmes une
constitution dans ce jour solennel, les paisibles bourgeois
s'attendaient qu'on y déclarerait l'abdication de Napoléon en faveur
de son fils, abdication manigancée à Bâle entre les agents de Fouché
et du prince de Metternich: il n'y eut rien qu'une ridicule attrape
politique. L'_Acte additionnel_ se présentait, au reste, comme un
hommage à la légitimité; à quelques différences près, et surtout moins
l'_abolition de la confiscation_, c'était la Charte.
[Note 7: Aux termes du décret du 22 avril, la cérémonie du
Champ de Mai avait été fixée au 26 mai, mais il fallut la
remettre au 1er juin, des retards s'étant produits dans
l'envoi des registres électoraux et les délégués tardant à
arriver.]
[Note 8: La fête fut magnifique, mais ce fut une fête de
théâtre. On avait dressé à la hâte, au Champ de Mars, une
estrade, un trône, un autel. Les acteurs ne manquaient pas,
et le plus grand de tous était là, revêtu d'un costume, qui
était aussi un costume de théâtre: une tunique et un manteau
nacarat, des culottes de satin blanc, des souliers à
bouffettes, une toque de velours noir orné de plumes
blanches. Ses frères étaient entièrement vêtus de velours
blanc, avec petits manteaux à l'espagnole, brodés d'abeilles
d'or, et toque tailladée. Ses hérauts d'armes, ses
chambellans, ses pages, étaient habillés comme des
personnages d'opéra-comique. Ce Champ de Mai qui, dans la
pensée de Napoléon, devait évoquer les souvenirs de
Charlemagne, réveillait dans l'esprit des spectateurs les
souvenirs de _Jean de Paris_, le héros d'un opéra de
Boiëldieu alors très en vogue.]
* * * * *
Ces changement subits, cette confusion de toutes choses, annonçaient
l'agonie du despotisme. Toutefois l'empereur ne peut recevoir du
dedans l'atteinte mortelle, car le pouvoir qui le combat est aussi
exténué que lui; le Titan révolutionnaire, que Napoléon avait jadis
terrassé, n'a point recouvré son énergie native; les deux géants se
portent maintenant d'inutiles coups; ce n'est plus que la lutte de
deux ombres.
À ces impossibilités générales se joignent pour Bonaparte des
tribulations domestiques et des soucis de palais; il annonçait à la
France le retour de l'impératrice et du roi de Rome, et l'une et
l'autre ne revenaient point. Il disait à propos de la reine de
Hollande, devenue par Louis XVIII duchesse de Saint-Leu: «Quand on a
accepté les prospérités d'une famille, il faut en embrasser les
adversités.» Joseph, accouru de la Suisse, ne lui demandait que de
l'argent; Lucien l'inquiétait par ses liaisons libérales; Murat,
d'abord conjuré contre son beau-frère, s'était trop hâté, en revenant
à lui, d'attaquer les Autrichiens: dépouillé du royaume de Naples et
fugitif de mauvais augure, il attendait aux arrêts, près de Marseille,
la catastrophe que je vous raconterai plus tard.[9]
[Note 9: En débarquant à Cannes, Murat s'était mis à la
disposition de l'Empereur. Celui-ci, craignant la contagion
du malheur, ne répondit pas au roi détrôné et lui fit
interdire par Fouché l'accès de Paris.]
Et puis l'empereur pouvait-il se fier à ses anciens partisans et ses
prétendus amis? ne l'avaient-ils pas indignement abandonné au moment
de sa chute? Ce Sénat qui rampait à ses pieds, maintenant blotti dans
la pairie, n'avait-il pas décrété la déchéance de son bienfaiteur?
Pouvait-il les croire, ces hommes, lorsqu'ils venaient lui dire:
«L'intérêt de la France est inséparable du vôtre. Si la fortune
trompait vos efforts, des revers, sire, n'affaibliraient pas notre
persévérance et redoubleraient notre attachement pour vous[10].» Votre
persévérance! votre attachement redoublé par l'infortune! Vous disiez
ceci le 11 juin 1815: qu'aviez-vous dit le 2 avril 1814? que
direz-vous quelques semaines après, le 19 juillet 1815?
[Note 10: Adresse de la Chambre des Pairs du dimanche 11
juin.--_Moniteur_ du 12 juin.]
Le ministre de la police impériale, ainsi que vous l'avez vu,
correspondait avec Gand, Vienne et Bâle; les maréchaux auxquels
Bonaparte était contraint de donner le commandement de ses soldats
avaient naguère prêté serment à Louis XVIII; ils avaient fait contre
lui, Bonaparte, les proclamations les plus violentes[11]: depuis ce
moment, il est vrai, ils avaient réépousé leur sultan; mais s'il eût
été arrêté à Grenoble, qu'en auraient-ils fait? Suffit-il de rompre un
serment pour rendre à un autre serment violé toute sa force? Deux
parjures équivalent-ils à la fidélité?
[Note 11: Voyez plus haut celle du maréchal Soult. CH.]
Encore quelques jours, et ces jureurs du Champ de Mai rapporteront
leur dévouement à Louis XVIII dans les salons des Tuileries; ils
s'approcheront de la sainte table du Dieu de paix, pour se faire
nommer ministres aux banquets de la guerre[12]; hérauts d'armes et
brandisseurs des insignes royaux au sacre de Bonaparte, ils rempliront
les mêmes fonctions au sacre de Charles X[13], puis, commissaires d'un
autre pouvoir, ils mèneront ce roi prisonnier à Cherbourg, trouvant à
peine un petit coin libre dans leur conscience pour y accrocher la
plaque de leur nouveau serment. Il est dur de naître aux époques
d'improbité, dans ces jours où deux hommes causant ensemble s'étudient
à retrancher des mots de la langue, de peur de s'offenser et de se
faire rougir mutuellement.
[Note 12: Allusion au maréchal Soult.]
[Note 13: La mission de porter l'épée du connétable, au
sacre de Charles X, fut confiée au maréchal Moncey. Les
maréchaux Soult, Mortier et Jourdan furent appelés à porter
le sceptre, la main de justice et la couronne.]
Ceux qui n'avaient pu s'attacher à Napoléon par sa gloire, qui
n'avaient pu tenir par la reconnaissance au bienfaiteur duquel ils
avaient reçu leurs richesses, leurs honneurs et jusqu'à leurs noms,
s'immoleraient-ils maintenant à ses indigentes espérances?
S'enchaîneraient-ils à une fortune précaire et recommençante, les
ingrats que ne fixa point une fortune consolidée par des succès inouïs
et par une possession de seize années de victoires? Tant de
chrysalides qui, entre deux printemps, avaient dépouillé et revêtu,
quitté et repris la peau du légitimiste et du révolutionnaire, du
napoléonien et du bourboniste; tant de paroles données et faussées;
tant de croix passées de la poitrine du chevalier à la queue du
cheval, et de la queue du cheval à la poitrine du chevalier; tant de
preux changeant de bandières, et semant la lice de leurs gages de
foi-mentie; tant de nobles dames, tour à tour suivantes de
Marie-Louise et de Marie-Caroline, ne devaient laisser au fond de
l'âme de Napoléon que défiance, horreur et mépris; ce grand homme
vieilli était seul au milieu de tous ces traîtres, hommes et sort, sur
une terre chancelante, sous un ciel ennemi, en face de sa destinée
accomplie et du jugement de Dieu.
* * * * *
Napoléon n'avait trouvé de fidèles que les fantômes de sa gloire
passée; ils l'escortèrent, ainsi que je vous l'ai dit, du lieu de son
débarquement jusqu'à la capitale de la France. Mais les aigles, qui
avaient _volé de clocher en clocher_ de Cannes à Paris, s'abattirent
fatiguées sur les cheminées des Tuileries, sans pouvoir aller plus
loin.
Napoléon ne se précipite point, avec les populations émues, sur la
Belgique, avant qu'une armée anglo-prussienne s'y fût rassemblée: il
s'arrête; il essaye de négocier avec l'Europe et de maintenir
humblement les traités de la légitimité. Le congrès de Vienne oppose à
M. le duc de Vicence l'abdication du 11 avril 1814: par cette
abdication Bonaparte _reconnaissait qu'il était le seul obstacle au
rétablissement de la paix en Europe,_ et en conséquence _renonçait,
pour lui et ses héritiers, aux trônes de France et d'Italie_. Or,
puisqu'il vient rétablir son pouvoir, il viole manifestement le traité
de Paris, et se replace dans la situation politique antérieure au 31
mars 1814: donc c'est lui Bonaparte qui déclare la guerre à l'Europe,
et non l'Europe à Bonaparte. Ces arguties logiques de procureurs
diplomates, comme je l'ai fait remarquer à propos de la lettre de M.
de Talleyrand, valaient ce qu'elles pouvaient avant le combat.
La nouvelles du débarquement de Bonaparte à Cannes était arrivée à
Vienne le 6 mars[14], au milieu d'une fête où l'on représentait
l'assemblée des divinités de l'Olympe et du Parnasse. Alexandre venait
de recevoir le projet d'alliance entre la France, l'Autriche et
l'Angleterre: il hésita un moment entre les deux nouvelles, puis il
dit: «Il ne s'agit pas de moi, mais du salut du monde.» Et une
estafette porte à Saint-Pétersbourg l'ordre de faire partir la garde.
Les armées qui se retiraient s'arrêtent; leur longue file fait
volte-face, et huit cent mille ennemis tournent le visage vers la
France. Bonaparte se prépare à la guerre; il est attendu à de nouveaux
champs catalauniques: Dieu l'a ajourné à la bataille qui doit mettre
fin au règne des batailles.
[Note 14: Dans la nuit du 6 au 7 mars. La nouvelle avait été
envoyée par le consul général d'Autriche à Gênes.]
Il avait suffi de la chaleur des ailes de la renommée de Marengo et
d'Austerlitz pour faire éclore des armées dans cette France qui n'est
qu'un grand nid de soldats. Bonaparte avait rendu à ses légions leurs
surnoms d'_invincible_, de _terrible_, d'_incomparable_; sept armées
reprenaient le titre d'armées des Pyrénées, des Alpes, du Jura, de la
Moselle, du Rhin: grands souvenirs qui servaient de cadre à des
troupes supposées, à des triomphes en espérance. Une armée véritable
était réunie à Paris et à Laon; cent cinquante batteries attelées, dix
mille soldats d'élite entrés dans la garde; dix-huit mille marins
illustrés à Lutzen et à Bautzen; trente mille vétérans, officiers et
sous-officiers, en garnison dans les places fortes; sept départements
du nord et de l'est prêts à se lever en masse; cent quatre-vingt mille
hommes de la garde nationale rendus mobiles; des corps francs dans la
Lorraine, l'Alsace et la Franche-Comté; des fédérés offrant leurs
piques et leurs bras; Paris fabriquant par jours trois mille fusils:
telles étaient les ressources de l'empereur. Peut-être aurait-il
encore une fois bouleversé le monde, s'il avait pu se résoudre, en
affranchissant la patrie, à appeler les nations étrangères à
l'indépendance. Le moment était propice: les rois qui promirent à
leurs sujets des gouvernements constitutionnels venaient de manquer
honteusement à leur parole. Mais la liberté était antipathique à
Napoléon depuis qu'il avait bu à la coupe du pouvoir; il aimait mieux
être vaincu avec des soldats que de vaincre avec des peuples. Les
corps qu'il poussa successivement vers les Pays-Bas se montaient à
soixante-dix mille hommes.
* * * * *
Nous autres émigrés, nous étions dans la ville de Charles-Quint comme
les femmes de cette ville: assises derrière leurs fenêtres, elles
voient dans un petit miroir incliné les soldats passer dans la rue.
Louis XVIII était là dans un coin complètement oublié; à peine
recevait-il de temps en temps un billet du prince de Talleyrand
revenant de Vienne, quelques lignes des membres du corps diplomatique
résidant auprès du duc de Wellington en qualité de commissaires, MM.
Pozzo di Borgo,[15] de Vincent,[16] etc., etc. On avait bien autre
chose à faire qu'à songer à nous! Un homme étranger à la politique
n'aurait jamais cru qu'un impotent caché au bord de la Lys serait
rejeté sur le trône par le choc des milliers de soldats prêts à
s'égorger: soldats dont il n'était ni le roi ni le général, qui ne
pensaient pas à lui, qui ne connaissaient ni son nom ni son existence.
De deux points si rapprochés, Gand et Waterloo, jamais l'un ne parut
si obscur, l'autre si éclatant: la légitimité gisait au dépôt comme un
vieux fourgon brisé.
[Note 15: Charles-Alexandre, comte _Pozzo di Borgo_, né à
Alata, (Corse) le 8 mars 1764. Député de la Corse à
l'Assemblée législative de 1791, il se rangea parmi les
monarchistes constitutionnels et se tint jusqu'au 10 août en
relations fréquentes avec le roi. En 1796, obligé de quitter
la Corse, il se rendit en Angleterre, puis à Vienne, et se
mit enfin au service de la Russie. À la fois militaire et
diplomate, il paie de sa personne sur les champs de
bataille, et il déploie, comme négociateur, dans les
missions les plus difficiles, les plus rares qualités de
pénétration et de souplesse. Pozzo fut le plus redoutable
ennemi de Bonaparte et nul n'a plus contribué à sa chute.
C'est lui qui détermina l'empereur Alexandre à marcher sur
Paris sans s'inquiéter des mouvements que faisait Napoléon
sur ses derrières. La fameuse proclamation du prince de
Schwarzenberg, qui la première parla des Bourbons, fut de
même l'oeuvre du comte Pozzo; le prince de Schwarzenberg ne
l'avait pas signée, et ce fut Alexandre qui, dans une
entrevue au quartier général de Bondy, lui dit: «Mon cher
prince, vous avez fait là une belle proclamation, elle est
parfaite; signez-la, elle vous fera honneur.» Et
Schwarzenberg, un peu par amour-propre, un peu par
déférence, la scella de son nom. Napoléon renversé, Pozzo
fut nommé ambassadeur de Russie auprès de la cour de France.
Il suivit Louis XVIII à Gand et resta ambassadeur à Paris
jusqu'en 1835. À cette époque, il échangea ce poste contre
celui d'ambassadeur à Londres, où il représenta l'empereur
Nicolas jusqu'en 1839. Il demanda alors sa retraite, et vint
passer les dernières années de sa vie à Paris, où il mourut
le 15 février 1842. La mère de MM. Louis et Charles Blanc
appartenait à la famille de Pozzo di Borgo.]
[Note 16: Le baron de Vincent, ambassadeur d'Autriche près
la cour de France. Ce n'était pas précisément un ambassadeur
à la façon de Chateaubriand. Je trouve sur lui ce petit
détail dans l'_Histoire de la Restauration_, par M. Louis de
Viel-Castel, t. XVI, p. 256: «Le baron de Vincent était
célibataire et ne tenait pas une grande maison... On raconte
que les jours où il donnait à dîner, il se tenait sans
affectation près de la porte de son salon, ce qui dispensait
d'annoncer et de nommer les convives.»]
Nous savions que les troupes de Bonaparte s'approchaient; nous
n'avions pour nous couvrir que nos deux petites compagnies sous les
ordres du duc de Berry, prince dont le sang ne pouvait nous servir,
car il était déjà demandé ailleurs. Mille chevaux, détachés de l'armée
française, nous auraient enlevés en quelques heures. Les
fortifications de Gand étaient démolies; l'enceinte qui reste eût été
d'autant plus facilement forcée que la population belge ne nous était
pas favorable. La scène dont j'avais été témoin aux Tuileries se
renouvela: on préparait secrètement les voitures de Sa Majesté; les
chevaux étaient commandés. Nous, fidèles ministres, nous aurions
pataugé derrière, à la grâce de Dieu. Monsieur partit pour Bruxelles,
chargé de surveiller de plus près les mouvements.
M. de Blacas était devenu soucieux et triste; moi, pauvre homme, je le
solaciais. À Vienne on ne lui était pas favorable; M. de Talleyrand
s'en moquait; les royalistes l'accusaient d'être la cause du retour de
Napoléon. Ainsi, dans l'une ou l'autre chance, plus d'exil honoré pour
lui en Angleterre, plus de premières places possibles en France:
j'étais son unique appui. Je le rencontrais assez souvent au Marché
aux chevaux, où il trottait seul; m'attelant à son côté, je me
conformais _à sa triste pensée_. Cet homme que j'ai défendu à Gand et
en Angleterre, que je défendis en France après les Cent-Jours, et
jusque dans la préface de _la Monarchie selon la Charte_, cet homme
m'a toujours été contraire: cela ne serait rien s'il n'eût été un mal
pour la monarchie. Je ne me repens pas de ma niaiserie passée; mais je
dois redresser dans ces Mémoires les surprises faites à mon jugement
ou à mon bon coeur.
* * * * *
Le 18 juin 1815, vers midi, je sortis de Gand par la porte de
Bruxelles; j'allais seul achever ma promenade sur la grande route.
J'avais emporté les _Commentaires de César_ et je cheminais lentement,
plongé dans ma lecture. J'étais déjà à plus d'une lieue de la ville,
lorsque je crus ouïr un roulement sourd: je m'arrêtai, regardai le
ciel assez chargé de nuées, délibérant en moi-même si je continuerais
d'aller en avant, ou si je me rapprocherais de Gand dans la crainte
d'un orage. Je prêtai l'oreille; je n'entendis plus que le cri d'une
poule d'eau dans les joncs et le son d'une horloge de village. Je
poursuivis ma route: je n'avais pas fait trente pas que le roulement
recommença, tantôt bref, tantôt long et à intervalles inégaux;
quelquefois il n'était sensible que par une trépidation de l'air,
laquelle se communiquait à la terre sur ces plaines immenses, tant il
était éloigné. Ces détonations moins vastes, moins onduleuses, moins
liées ensemble que celles de la foudre, firent naître dans mon esprit
l'idée d'un combat. Je me trouvais devant un peuplier planté à l'angle
d'un champ de houblon. Je traversai le chemin et je m'appuyai debout
contre le tronc de l'arbre, le visage tourné du côté de Bruxelles. Un
vent du sud s'étant levé m'apporta plus distinctement le bruit de
l'artillerie. Cette grande bataille, encore sans nom, dont j'écoutais
les échos au pied d'un peuplier, et dont une horloge de village venait
de sonner les funérailles inconnues, était la bataille de Waterloo!
Auditeur silencieux et solitaire du formidable arrêt des destinées,
j'aurais été moins ému si je m'étais trouvé dans la mêlée: le péril,
le feu, la cohue de la mort ne m'eussent pas laissé le temps de
méditer; mais seul sous un arbre, dans la campagne de Gand, comme le
berger des troupeaux qui paissaient autour de moi, le poids des
réflexions m'accablait: Quel était ce combat? Était-il définitif?
Napoléon était-il là en personne? Le monde, comme la robe du Christ,
était-il jeté au sort? Succès ou revers de l'une ou l'autre armée,
quelle serait la conséquence de l'événement pour les peuples, liberté
ou esclavage? Mais quel sang coulait! chaque bruit parvenu à mon
oreille n'était-il pas le dernier soupir d'un Français? Était-ce un
nouveau Crécy, un nouveau Poitiers, un nouvel Azincourt, dont allaient
jouir les plus implacables ennemis de la France? S'ils triomphaient,
notre gloire n'était-elle pas perdue? Si Napoléon l'emportait, que
devenait notre liberté? Bien qu'un succès de Napoléon m'ouvrît un exil
éternel; la patrie l'emportait dans ce moment dans mon coeur; mes
voeux étaient pour l'oppresseur de la France, s'il devait, en sauvant
notre honneur, nous arracher à la domination étrangère.
Wellington triomphait-il? La légitimité rentrerait donc dans Paris
derrière ces uniformes rouges qui venaient de reteindre leur pourpre
au sang des Français! La royauté aurait donc pour carrosses de son
sacre les chariots d'ambulance remplis de nos grenadiers mutilés! Que
sera-ce qu'une restauration accomplie sous de tels auspices?... Ce
n'est là qu'une bien petite partie des idées qui me tourmentaient.
Chaque coup de canon me donnait une secousse et doublait le battement
de mon coeur. À quelques lieues d'une catastrophe immense, je ne la
voyais pas, je ne pouvais toucher le vaste monument funèbre croissant
de minute en minute à Waterloo, comme du rivage de Boulaq, au bord du
Nil, j'étendais vainement mes mains vers les Pyramides.
Aucun voyageur ne paraissait; quelques femmes dans les champs,
sarclant paisiblement des sillons de légumes, n'avaient pas l'air
d'entendre le bruit que j'écoutais. Mais voici venir un courrier: je
quitte le pied de mon arbre et je me place au milieu de la chaussée;
j'arrête le courrier et l'interroge. Il appartenait au duc de Berry et
venait d'Alost: «Bonaparte est entré hier (17 juin) dans Bruxelles,
après un combat sanglant. La bataille a dû recommencer aujourd'hui (18
juin). On croit à la défaite définitive des alliés, et l'ordre de la
retraite est donné.» Le courrier continua sa route.
Je le suivis en me hâtant: je fus dépassé par la voiture d'un
négociant qui fuyait en poste avec sa famille; il me confirma le récit
du courrier.
* * * * *
Tout était dans la confusion quand je rentrai à Gand: on fermait les
portes de la ville; les guichets seuls demeuraient entre-bâillés; des
bourgeois mal armés et quelques soldats de dépôt faisaient
sentinelle. Je me rendis chez le roi.
Monsieur venait d'arriver par une route détournée: il avait quitté
Bruxelles sur la fausse nouvelle que Bonaparte y allait entrer, et
qu'une première bataille perdue ne laissait aucune espérance du gain
d'une seconde. On racontait que les Prussiens ne s'étant pas trouvés
en ligne, les Anglais avaient été écrasés.
Sur ces bulletins, le _sauve qui peut_ devint général: les possesseurs
de quelques ressources partirent; moi, qui ai la coutume de n'avoir
jamais rien, j'étais toujours prêt et dispos. Je voulais faire
déménager avant moi madame de Chateaubriand, grande bonapartiste, mais
qui n'aime pas les coups de canon: elle ne me voulut pas quitter.
Le soir, conseil auprès de Sa Majesté: nous entendîmes de nouveau les
rapports de Monsieur et les _on dit_ recueillis chez le commandant de
la place ou chez le baron d'Eckstein[17]. Le fourgon des diamants de
la couronne était attelé: je n'avais pas besoin de fourgon pour
emporter mon trésor. J'enfermai le mouchoir de soie noire dont
j'entortille ma tête la nuit dans mon flasque portefeuille de ministre
de l'intérieur, et je me mis à la disposition du prince, avec ce
document important des affaires de la légitimité. J'étais plus riche
dans ma première émigration, quand mon havresac me tenait lieu
d'oreiller et servait de maillot à _Atala_; mais en 1815 _Atala_ était
une grande petite fille dégingandée de treize à quatorze ans, qui
courait le monde toute seule, et qui, pour l'honneur de son père,
avait fait trop parler d'elle.
[Note 17: Ferdinand, baron _d'Eckstein_, né à Altona
(Danemark) en septembre 1790, de parents israélites. Il
embrassa le catholicisme à Rome en 1806, se battit dans les
rangs des volontaires de Lutzow pendant la campagne de 1813,
et, à la chute de l'Empire, entra au service de la Hollande.
Gouverneur de Gand à l'époque des Cent-Jours, les égards
qu'il eut pour le roi Louis XVIII lui valurent la faveur de
ce prince. Il le suivit en France, devint successivement
commissaire général à Marseille et inspecteur général du
ministère de la police, reçut le titre de baron et fut enfin
attaché, en qualité d'historiographe, au ministère des
affaires étrangères. Non content d'écrire dans les journaux
ultra-royalistes, le _Drapeau blanc_ et la _Quotidienne_, il
fonda en 1826 une revue politique et religieuse, _Le
Catholique_. Orientaliste distingué, polémiste ardent et
convaincu, il fut l'un des premiers rédacteurs du
_Correspondant_, collabora après 1830 à l'_Avenir_ et à la
_Revue archéologique_ et ne cessa, pendant plus de trente
ans, de multiplier ses écrits en faveur de la religion. Le
baron d'Eckstein est mort à Paris le 25 novembre 1861.]
Le 19 juin, à une heure du matin, une lettre de M. Pozzo, transmise au
roi par estafette, rétablit la vérité des faits. Bonaparte n'était
point entré dans Bruxelles; il avait décidément perdu la bataille de
Waterloo. Parti de Paris le 12 juin, il rejoignit son armée le 14. Le
15, il force les lignes de l'ennemi sur la Sambre. Le 16, il bat les
Prussiens dans ces champs de Fleurus où la victoire semble à jamais
fidèle aux Français. Les villages de Ligny et de Saint-Amand sont
emportés. Aux Quatre-Bras, nouveau succès: le duc de Brunswick reste
parmi les morts[18]. Blücher en pleine retraite se rabat sur une
réserve de trente mille hommes, aux ordres du général de Bulow[19]; le
duc de Wellington, avec les Anglais et les Hollandais, s'adosse à
Bruxelles.
[Note 18: Guillaume-Frédéric, duc de Brunswick, fils de
celui qui avait commandé en 1792 les armées coalisées contre
la France, et qui avait été, en 1806, mortellement blessé
près d'Auerstædt.]
[Note 19: _Bulow_ (Frédéric-Guillaume de), comte de
Dennewitz, né en 1765, l'un des meilleurs généraux
prussiens. En 1813, il avait battu le maréchal Oudinot à
Gross-Beeren et le maréchal Ney à Dennewitz, et avait
contribué à la victoire de Leipsick. Il joua un rôle très
important à Waterloo, où sa marche sur le flanc droit de
l'armée française décida du sort de la journée. Il avait
depuis 1814, le titre de commandant général de l'infanterie
prussienne et le gouvernement de la Prusse orientale. Après
la campagne de 1815, il retourna au chef-lieu de son
gouvernement à Koenigsberg, où il mourut en 1816.]
Le 18 au matin, avant les premiers coups de canon, le duc de
Wellington déclara qu'il pourrait tenir jusqu'à trois heures, mais
qu'à cette heure, si les Prussiens ne paraissaient pas, il serait
nécessairement écrasé: acculé sur Planchenois et Bruxelles, toute
retraite lui était interdite. Surpris par Napoléon, sa position
militaire était détestable; il l'avait acceptée et ne l'avait pas
choisie.
Les Français emportèrent d'abord, à l'aile gauche de l'ennemi, les
hauteurs qui dominent le château d'Hougoumont jusqu'aux fermes de la
Haye-Sainte et de Papelotte; à l'aile droite, ils attaquèrent le
village de Mont-Saint-Jean; la ferme de la Haye-Sainte est enlevée au
centre par le prince Jérôme. Mais la réserve prussienne paraît vers
Saint-Lambert à six heures du soir: une nouvelle et furieuse attaque
est donnée au village de la Haye-Sainte; Blücher survient avec des
troupes fraîches et isole du reste de nos troupes déjà rompues les
carrés de la garde impériale. Autour de cette phalange immortelle, le
débordement des fuyards entraîne tout parmi des flots de poussière, de
fumée ardente et de mitraille, dans des ténèbres sillonnées de fusées
à la congrève, au milieu des rugissements de trois cents pièces
d'artillerie et du galop précipité de vingt-cinq mille chevaux:
c'était comme le sommaire de toutes les batailles de l'Empire. Deux
fois les Français ont crié: Victoire! deux fois leurs cris sont
étouffés sous la pression des colonnes ennemies. Le feu de nos lignes
s'éteint; les cartouches sont épuisées; quelques grenadiers blessés,
au milieu de trente mille morts, de cent mille boulets sanglants,
refroidis et conglobés à leurs pieds, restent debout appuyés sur leur
mousquet, baïonnette brisée, canon sans charge. Non loin d'eux l'homme
des batailles écoutait, l'oeil fixe, le dernier coup de canon qu'il
devait entendre de sa vie. Dans ces champs de carnage, son frère
Jérôme combattait encore avec ses bataillons expirants accablés par le
nombre, mais son courage ne peut ramener la victoire.
Le nombre des morts du côté des alliés était estimé à dix-huit mille
hommes, du côté des Français à vingt-cinq mille; douze cents officiers
anglais avaient péri; presque tous les aides de camp du duc de
Wellington étaient tués ou blessés; il n'y eut pas en Angleterre une
famille qui ne prît le deuil. Le prince d'Orange[20] avait été atteint
d'une balle à l'épaule; le baron de Vincent, ambassadeur d'Autriche,
avait eu la main percée. Les Anglais furent redevables du succès aux
Irlandais et à la brigade des montagnards écossais que les charges de
notre cavalerie ne purent rompre. Le corps du général Grouchy, ne
s'étant pas avancé, ne se trouva point à l'affaire. Les deux armées
croisèrent le fer et le feu avec une bravoure et un acharnement
qu'animait une inimitié nationale de dix siècles. Lord Castlereagh,
rendant compte de la bataille à la Chambre des lords, disait: «Les
soldats anglais et les soldats français, après l'affaire, lavaient
leur mains sanglantes dans un même ruisseau, et d'un bord à l'autre se
congratulaient mutuellement sur leur courage.» Wellington avait
toujours été funeste à Bonaparte, ou plutôt le génie rival de la
France, le génie anglais, barrait le chemin à la victoire. Aujourd'hui
les Prussiens réclament contre les Anglais l'honneur de cette affaire
décisive; mais, à la guerre, ce n'est pas l'action accomplie, c'est le
nom qui fait le triomphateur: ce n'est pas Bonaparte qui a gagné la
véritable bataille d'Iéna[21].
[Note 20: _Guillaume-Frédéric_ (1772-1843), fils de
Guillaume V, le dernier stathouder de Hollande, et qui
allait lui-même devenir roi des Pays-Bas, sous le nom de
Guillaume Ier. Il commandait à Waterloo un des corps de
l'armée de Wellington. Son fils,
_Guillaume-Georges-Frédéric_ (1792-1848), qui sera plus tard
roi de Hollande sous le nom de Guillaume II, assistait
également à la bataille comme aide de camp du généralissime
anglais, et il fut blessé comme son père.]
[Note 21: Voir, au tome III, la note 2 de la page 205.]
Les fautes des Français furent considérables: ils se trompèrent sur
des corps ennemis ou amis; ils occupèrent trop tard la position des
Quatre-Bras; le maréchal Grouchy, qui était chargé de contenir les
Prussiens avec ses trente-six mille hommes, les laissa passer sans les
voir: de là des reproches que nos généraux se sont adressés. Bonaparte
attaqua de front selon sa coutume, au lieu de tourner les Anglais, et
s'occupa avec la présomption du maître, de couper la retraite à un
ennemi qui n'était pas vaincu.
Beaucoup de menteries et quelques vérités assez curieuses ont été
débitées sur cette catastrophe. Le mot: _La garde meurt et ne se rend
pas_, est une invention qu'on n'ose plus défendre[22]. Il paraît
certain qu'au commencement de l'action, Soult fit quelques
observations stratégiques à l'empereur: «Parce que Wellington vous a
battu, lui répondit sèchement Napoléon, vous croyez toujours que c'est
un grand général.» À la fin du combat, M. de Turenne[23] pressa
Bonaparte de se retirer pour éviter de tomber entre les mains de
l'ennemi: Bonaparte, sorti de ses pensées comme d'un rêve, s'emporta
d'abord; puis tout à coup, au milieu de sa colère, il s'élance sur son
cheval et fuit[24].
[Note 22: M. Thiers, dans son vingtième volume, publié en
1862, aura été le dernier défenseur de la phrase légendaire.
«À ce moment, dit-il, on entend ce mot qui traversera les
siècles, proféré selon les uns par le général Cambronne,
selon les autres par le colonel Michel: _La garde meurt et
ne se rend pas._» En dépit de M. Thiers, nul ne croit plus à
la réalité de la fameuse phrase, que le général Cambronne a
d'ailleurs toujours désavouée, notamment en 1835, dans un
banquet patriotique, qu'il présidait à Nantes. (Voir Levot,
_Biographie bretonne_, au mot CAMBRONNE.) Le seul point sur
lequel on discute encore est celui de savoir si Cambronne a
dit--ou n'a pas dit--le monosyllabe que Victor Hugo a mis
dans sa bouche. (_Les Misérables_, tome III, liv. I, ch. 15,
p. 103.)--Le mieux, je crois, est de s'en tenir à ces lignes
d'un judicieux historien, M. Alfred Nettement: «Le mot prêté
à Cambronne, leur chef: «La garde meurt et ne se rend pas,»
n'a point été dit; mais l'action est supérieure aux paroles;
ces héroïques soldats, entourés de monceaux de cadavres
tombés sous leurs balles et leurs baïonnettes, sont tous
mort pour ne pas se rendre.» (_Histoire de la Restauration_,
tome II, p. 567).]
[Note 23: Henri-Amédée-Mercure, comte de _Turenne_
(1776-1852). Officier au régiment du Roi quand éclata la
Révolution, il refusa d'émigrer, et voulut reprendre du
service militaire; mais, incarcéré à Lyon comme suspect
pendant la Terreur, il ne fut remis en liberté qu'après le 9
thermidor, et servit à l'armée des Pyrénées occidentales. Le
décret de 1794 contre les nobles le força de quitter
l'armée; il resta dans la vie privée jusqu'à la proclamation
de l'Empire, et fut alors un des premiers à se rallier au
nouveau pouvoir. Tandis que sa femme devenait dame du palais
de l'impératrice Joséphine, lui-même était attaché à la
personne de l'Empereur comme officier d'ordonnance.
Chambellan de Napoléon après Wagram, premier chambellan et
maître de la garde-robe en 1812, colonel pendant la campagne
de Russie, il fut créé comte de l'Empire le 11 novembre
1813. Il suivit Napoléon pendant la campagne de France,
assista aux adieux de Fontainebleau, mais ne put obtenir
l'autorisation d'accompagner l'Empereur à l'île d'Elbe.
Louis XVIII le nomma sous-lieutenant aux mousquetaires gris
et chevalier de Saint-Louis. Aux Cent-Jours, il reprit son
service auprès de Napoléon, fut nommé pair le 2 juin 1815 et
assista à la bataille de Ligny et à celle de Waterloo, où il
tenta des efforts désespérés contre les gardes anglaises. La
seconde Restauration lui supprima ses titres et ses
fonctions; mais elle ne lui tint pas rigueur jusqu'au bout.
Le 31 octobre 1829, elle le nomma maréchal de camp
honoraire. M. de Turenne se rallia à la monarchie de Juillet
et devint pair de France le 19 novembre 1831. Frappé de
cécité, quelques années plus tard, il termina ses jours dans
la retraite.]
[Note 24: C'est plus rapide encore que Quinte-Curce: _Darius
tanti modo exercitus rex... fugiebat._]
* * * * *
Le 19 juin cent coups de canon des Invalides avaient annoncé les
succès de Ligny, de Charleroi, des Quatre-Bras; on célébrait des
victoires mortes la veille à Waterloo. Le premier courrier qui
transmit à Paris la nouvelle de cette défaite, une des plus grandes de
l'histoire par ses résultats, fut Napoléon lui-même: il rentra dans
les barrières la nuit du 21; on eût dit de ses mânes revenant pour
apprendre à ses amis qu'il n'était plus. Il descendit à
l'Élysée-Bourbon: lorsqu'il arriva de l'île d'Elbe, il était descendu
aux Tuileries; ces deux asiles, instinctivement choisis, révélaient le
changement de sa destinée.
Tombé à l'étranger dans un noble combat, Napoléon eut à supporter à
Paris les assauts des avocats qui voulaient mettre à sac ses
malheurs: il regrettait de n'avoir pas dissous la Chambre avant son
départ pour l'armée; il s'est souvent aussi repenti de n'avoir pas
fait fusiller Fouché et Talleyrand. Mais il est certain que Bonaparte,
après Waterloo, s'interdit toute violence, soit qu'il obéît au calme
habituel de son tempérament, soit qu'il fût dompté par la destinée; il
ne dit plus comme avant sa première abdication: «On verra ce que c'est
que la _mort d'un grand homme_.» Cette verve était passée.
Antipathique à la liberté, il songea à casser cette Chambre des
représentants que présidait Lanjuinais, de citoyen devenu sénateur, de
sénateur devenu pair, depuis redevenu citoyen, de citoyen allant
redevenir pair. Le général La Fayette, député, lut à la tribune une
proposition qui déclarait: «la Chambre en permanence, crime de haute
trahison toute tentative pour la dissoudre, traître à la patrie, et
jugé comme tel, quiconque s'en rendrait coupable.» (21 juin 1815.)
Le discours du général commençait par ces mots:
«Messieurs, lorsque pour la première fois depuis bien des années
j'élève une voix que les vieux amis de la liberté reconnaîtront
encore, je me sens appelé à vous parler du danger de la patrie. . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Voici l'instant de
nous rallier autour du drapeau tricolore, de celui de 89, celui de la
liberté, de l'égalité et de l'ordre public.»
L'anachronisme de ce discours causa un moment d'illusion; on crut voir
la Révolution, personnifiée dans La Fayette, sortir du tombeau et se
présenter pâle et ridée à la tribune. Mais ces motions d'ordre,
renouvelées de Mirabeau, n'étaient plus que des armes hors d'usage,
tirées d'un vieil arsenal. Si La Fayette rejoignait noblement la fin
et le commencement de sa vie, il n'était pas en son pouvoir de souder
les deux bouts de la chaîne rompue du temps. Benjamin Constant se
rendit auprès de l'empereur à l'Élysée-Bourbon; il le trouva dans son
jardin. La foule remplissait l'avenue de Marigny et criait: _Vive
l'Empereur!_ cri touchant échappé des entrailles populaires; il
s'adressait au vaincu! Bonaparte dit à Benjamin Constant: «Que me
doivent ceux-ci? je les ai trouvés, je les ai laissés pauvres.» C'est
peut-être le seul mot qui lui soit sorti du coeur, si toutefois
l'émotion du député n'a pas trompé son oreille. Bonaparte, prévoyant
l'événement, vint au-devant de la sommation qu'on se préparait à lui
faire; il abdiqua pour n'être pas contraint d'abdiquer: «Ma vie
politique est finie, dit-il: je déclare mon fils, sous le nom de
Napoléon II, empereur des Français.» Inutile disposition, telle que
celle de Charles X en faveur de Henri V: on ne donne des couronnes que
lorsqu'on les possède, et les hommes cassent le testament de
l'adversité. D'ailleurs l'empereur n'était pas plus sincère en
descendant du trône une seconde fois qu'il ne l'avait été dans sa
première retraite; aussi, lorsque les commissaires français allèrent
apprendre au duc de Wellington que Napoléon avait abdiqué, il leur
répondit: «Je le savais depuis un an.»
La Chambre des représentants, après quelques débats où Manuel[25] prit
la parole, accepta la nouvelle abdication de son souverain, mais
vaguement et sans nommer de régence.
[Note 25: Jacques-Antoine _Manuel_ (1775-1827). Il était
avocat à Aix, lorsque les électeurs des Cent-Jours
l'envoyèrent à la Chambre des représentants. Manuel ne parut
à la tribune qu'après Waterloo. Le 23 juin, il fit voter un
ordre du jour portant que Napoléon II était devenu empereur
des Français. Le 27, il fit prévaloir l'urgence de la
discussion de la Constitution et du budget. Le 3 juillet, il
présenta un projet d'adresse qui fut trouvé trop vague et
qu'il défendit en protestant bien haut qu'il croyait le
bonheur de la France incompatible avec le retour des
Bourbons; le 5, il demanda, en présence des propositions
théoriques de Garat, qu'on mît dans la Constitution plus de
«positif» et moins d'«idéologie». Le 7, à la nouvelle que
les Alliés s'étaient engagés à replacer Louis XVIII sur le
trône, il s'éleva contre un acte qui blessait «notre liberté
et nos droits».--Membre de la Chambre des députés de 1818 à
1824, il fit au gouvernement royal une opposition que
rendait redoutable son remarquable talent d'improvisateur.
Lors de la discussion sur la guerre d'Espagne, le 27 février
1823, il répondit au magnifique discours par lequel
Chateaubriand, alors ministre des Affaires étrangères, avait
défendu l'expédition. Par deux fois, il prononça des
paroles, où ses collègues virent une apologie du régicide.
Le 2 mars, la Chambre décida qu'il serait exclu des séances
pendant toute la durée de la session. Le lendemain, Manuel
vint prendre place à son banc. Sur son refus de se retirer,
et après que le sergent Mercier, commandant le détachement
de garde nationale qui faisait le service d'honneur à la
Chambre des députés, eut refusé de porter la main sur lui,
il fut expulsé par le colonel de Foucault requis, à cet
effet, avec un détachement de gendarmerie, par le président,
M. Ravez.--Manuel ne fut pas réélu; il passa dans la
retraite les dernières années de sa vie et mourut chez son
ami M. Laffitte au château de Maisons (Seine-et-Oise) le 22
août 1827. Le 24 août, son corps fut transporté au
Père-Lachaise, suivi d'une foule immense; malgré les
précautions prises par la police, qui n'avait accordé le
passage que par les boulevards extérieurs, ce ne fut qu'à
grand'peine qu'on put éviter des troubles sérieux.]
Une commission exécutive est créée[26]: le duc d'Otrante la préside;
trois ministres, un conseiller d'État et un général de l'empereur la
composent et dépouillent de nouveau leur maître: c'était Fouché,
Caulaincourt, Carnot, Quinette[27] et Grenier[28].
[Note 26: Le 22 juin 1815.]
[Note 27: Nicolas-Marie _Quinette_ (1762-1821). Député de
l'Aisne à la Législative, puis à la Convention, il vota la
mort du roi. Au mois d'avril 1793, il fut, avec les
conventionnels Camus, Lamarque et Bancal des Issarts et le
ministre de la guerre Beurnonville, envoyé à l'armée de
Dumouriez pour faire arrêter ce général. Ce fut ce dernier
qui les fit arrêter et les livra au prince de Cobourg.
Quinette et ses collègues furent soumis à une assez dure
captivité jusqu'au 25 décembre 1795, jour où ils furent
échangés, à Bâle, contre la fille de Louis XVI. Sous le
Directoire, il fit partie du Conseil des Cinq-Cents et
devint ministre de l'Intérieur. Préfet de la Somme après le
18 brumaire, il fut, en 1810, nommé conseiller d'État et
fait baron, ce qui ne l'empêcha pas, en 1814, d'adhérer à la
chute de Napoléon. Aux Cent-Jours, il se présenta, dès le 26
mars, à l'Empereur, qui lui confia une mission
extraordinaire dans l'Eure, la Seine-Inférieure et la Somme,
avec le titre de conseiller d'État, et l'appela, le 2 juin
1815, à siéger dans la Chambre des pairs impériale. Atteint
par la loi du 12 janvier 1816 contre les régicides qui
avaient rempli des fonctions pendant les Cent-Jours, il
passa aux États-Unis, où il resta deux ans, revint en 1818
en Europe et se fixa à Bruxelles, où il mourut le 14 juin
1821.]
[Note 28: Paul, comte _Grenier_ (1768-1827). Général de
division dès 1794, il servit avec distinction dans les
guerres de la Révolution et de l'Empire. À la première
Restauration, il reçut de Louis XVIII le commandement de la
8e division militaire. Élu, en 1815, à la Chambre des
représentants, il en fut nommé vice-président. Sous la
seconde Restauration, il fut membre de la Chambre des
députés de 1818 à 1822. À la fin de la législature, il se
retira dans sa terre de Morembert (Aube), où il mourut le 18
avril 1827.]
Pendant ces transactions, Bonaparte retournait ses idées dans sa tête:
«Je n'ai plus d'armée, disait-il, je n'ai plus que des fuyards. La
majorité de la Chambre des députés est bonne; je n'ai contre moi que
La Fayette, Lanjuinais et quelques autres. Si la nation se lève,
l'ennemi sera écrasé; si, au lieu d'une levée, on dispute, tout sera
perdu. La nation n'a pas envoyé les députés pour me renverser, mais
pour me soutenir. Je ne les crains point, quelque chose qu'ils
fassent; je serai toujours l'idole du peuple et de l'armée: si je
disais un mot, ils seraient assommés. Mais si nous nous querellons, au
lieu de nous entendre, nous aurons le sort du Bas-Empire.»
Une députation de la Chambre des représentants étant venue le
féliciter sur sa nouvelle abdication, il répondit: «Je vous remercie:
je désire que mon abdication puisse faire le bonheur de la France;
mais je ne l'espère pas.»
Il se repentit bientôt après, lorsqu'il apprit que la Chambre des
représentants avait nommé une commission de gouvernement composée de
cinq membres. Il dit aux ministres: «Je n'ai point abdiqué en faveur
d'un nouveau Directoire; j'ai abdiqué en faveur de mon fils: si on ne
le proclame point, mon abdication est nulle et non avenue. Ce n'est
point en se présentant devant les alliés l'oreille basse et le genou
en terre que les Chambres les forceront à reconnaître l'indépendance
nationale.»
Il se plaignait que La Fayette, Sébastiani[29], Pontécoulant[30],
Benjamin Constant, avaient conspiré contre lui, que d'ailleurs les
Chambres n'avaient pas assez d'énergie. Il disait que lui seul pouvait
tout réparer, mais que les meneurs n'y consentiraient jamais, qu'ils
aimeraient mieux s'engloutir dans l'abîme que de s'unir avec lui,
Napoléon, pour le fermer.
[Note 29: Horace-François-Bastien _Sébastiani_ (1772-1851).
Il coopéra au 18 brumaire, se distingua à Marengo, fut
envoyé comme ambassadeur à Constantinople (1802-1807) et il
décida la Turquie à déclarer la guerre à la Russie et à
résister aux Anglais. En 1808, Napoléon lui donna un
commandement en Espagne, où il remporta d'abord des succès,
qui lui valurent d'être créé comte de l'Empire; puis il se
laissa souvent surprendre: «En vérité, disait Napoléon,
Sébastiani me fait marcher de surprise en surprise.» Il se
rallia aux Bourbons en 1814, revint à l'Empereur en 1815 et
fut élu représentant à la Chambre des Cent-Jours par
l'arrondissement de Vervins. Sous la seconde Restauration,
député de 1816 à 1824 et de 1826 à 1830, il siégea sur les
bancs de l'opposition. Après la révolution de Juillet, il
fut successivement ministre des Affaires étrangères (août
1830-octobre 1832), ambassadeur à Naples (1834) et à Londres
(1835-1840). Louis-Philippe lui donna, le 21 octobre 1840,
le bâton de maréchal de France. Il passa ses dernières
années dans la retraite, accablé par l'assassinat de sa
fille, la duchesse de Praslin (17 août 1847). Marié en
premières noces (1805) à Mlle de Coigny, qui mourut en
couches en 1807, il était, par son second mariage avec Mlle
de Gramont, proche parent du prince de Polignac.]
[Note 30: Louis-Germain _Doulcet_, comte de _Pontécoulant_
(1764-1853). Député du Calvados à la Convention, il vota,
dans le procès du roi, pour le bannissement. Après le 31 mai
1793, il dénonça la Commune de Paris et déclara que la
Convention n'était pas libre. Au mois de juillet suivant,
choisi comme défenseur par Charlotte Corday, il refusa de
l'assister devant le Tribunal révolutionnaire, soit qu'il
ait craint pour lui-même, soit qu'il ait eu peur d'aggraver
par son intervention la situation de sa compatriote.
Charlotte Corday, au moment de monter sur l'échafaud, lui
écrivit une lettre qui commençait ainsi: «Doulcet
Pontécoulant est un lâche d'avoir refusé de me défendre...»
Le 3 octobre 1793, il fut mis hors la loi, mais il échappa
aux poursuites en se réfugiant chez une amie, Mme Lejay,
libraire, qui avait été publiquement la maîtresse de
Mirabeau, et qu'il épousa l'année suivante. Préfet de la
Dyle sous le Consulat, il fut nommé sénateur le 1er février
1802 et créé comte le 26 avril 1808. En 1809, il accepta de
remplir dans le Calvados une mission de police et il fut le
principal agent de l'assassinat du comte d'Aché. (Voir
_Louis de Frotté et les insurrections normandes_, par L. de
la Sicotière, t. II, p. 685.) Cela ne l'empêcha pas d'être
nommé pair de France par Louis XVIII le 4 juin 1814 et de
siéger sans interruption à la Chambre haute de 1814 à 1848.
On a de lui des _Mémoires_ publiés en 1862.]
Le 27 juin, à la Malmaison, il écrivit cette sublime lettre: «En
abdiquant le pouvoir, je n'ai pas renoncé au plus noble droit du
citoyen, au droit de défendre mon pays. Dans ces graves circonstances,
j'offre mes services comme général, me regardant encore comme le
premier soldat de la patrie.»
Le duc de Bassano lui ayant représenté que les Chambres ne seraient
pas pour lui: «Alors je le vois bien,» dit-il, «il faut toujours
céder. Cet infâme Fouché vous trompe, il n'y a que Caulaincourt et
Carnot qui valent quelque chose; mais que peuvent-ils faire, avec un
traître, Fouché, et deux niais, Quinette et Grenier, et deux Chambres
qui ne savent ce qu'elles veulent? Vous croyez tous comme des
imbéciles aux belles promesses des étrangers; vous croyez qu'ils vous
mettront la poule au pot, et qu'ils vous donneront un prince de leur
façon, n'est-ce pas? Vous vous trompez[31].»
[Note 31: Voyez les _OEuvres de Napoléon_, tome 1er,
dernières pages. CH.]
Des plénipotentiaires furent envoyés aux alliés. Napoléon requit le 29
juin deux frégates, stationnées à Rochefort, pour le transporter hors
de France; en attendant il s'était retiré à la Malmaison.
Les discussions étaient vives à la Chambre des pairs. Longtemps ennemi
de Bonaparte, Carnot, qui signait l'ordre des égorgements d'Avignon
sans avoir le temps de le lire, avait eu le temps, pendant les
Cent-Jours, d'immoler son républicanisme au titre de comte. Le 22
juin, il avait lu au Luxembourg une lettre du ministre de la guerre,
contenant un rapport exagéré sur les ressources militaires de la
France. Ney, nouvellement arrivé, ne put entendre ce rapport sans
colère. Napoléon, dans ses bulletins, avait parlé du maréchal avec un
mécontentement mal déguisé, et Gourgaud accusa Ney d'avoir été la
principale cause de la perte de la bataille de Waterloo. Ney se leva
et dit: «Ce rapport est faux, faux de tous points: Grouchy ne peut
avoir sous ses ordres que vingt à vingt-cinq mille hommes tout au
plus. Il n'y a plus un seul soldat de la garde à rallier: je la
commandais; je l'ai vu massacrer tout entière avant de quitter le
champ de bataille. L'ennemi est à Nivelle avec quatre-vingt mille
hommes; il peut être à Paris dans six jours: vous n'avez d'autre moyen
de sauver la patrie que d'ouvrir des négociations.»
L'aide de camp Flahaut[32] voulut soutenir le rapport du ministre de
la guerre; Ney répliqua avec une nouvelle véhémence: «Je le répète,
vous n'avez d'autre voie de salut que la négociation. Il faut que vous
rappeliez les Bourbons. Quant à moi, je me retirerai aux États-Unis.»
[Note 32: Auguste-Charles-Joseph, comte de _Flahaut de la
Billarderie_ (1785-1870), pair des Cent-Jours, pair de
France de 1831 à 1848, sénateur du second Empire,
ambassadeur à Londres de 1860 à 1862, grand chancelier de
l'ordre de la Légion d'honneur de 1861 à 1870. Général de
division en 1813, à vingt-huit ans, il déploya en faveur de
Napoléon, après Waterloo, les plus généreux efforts. Il
mourut le 1er septembre 1870, le jour du désastre de Sedan,
et ne vit pas la chute de la dynastie à laquelle le
rattachaient de secrètes et intimes affections. Il était le
père du duc de Morny, frère naturel de Napoléon III.--Le
père du comte de Flahaut avait péri sur l'échafaud en 1794;
sa mère, la comtesse de Flahaut, remariée en 1802 au marquis
de Souza-Bothello, a pris rang parmi nos meilleurs
romanciers. Quelques-uns de ses romans, _Adèle de Sénanges_,
_Charles et Marie_, _Eugène de Rothelin_, sont des oeuvres
parfaites, du sentiment le plus délicat et du goût le plus
pur.]
À ces mots, Lavallette et Carnot accablèrent le maréchal de reproches;
Ney leur répondit avec dédain: «Je ne suis pas de ces hommes pour qui
leur intérêt est tout: que gagnerai-je au retour de Louis XVIII?
d'être fusillé pour crime de désertion; mais je dois la vérité à mon
pays.»
Dans la séance des pairs du 23, le général Drouot[33], rappelant cette
scène, dit: «J'ai vu avec chagrin ce qui fut dit hier pour diminuer la
gloire de nos armes, exagérer nos désastres et diminuer nos
ressources. Mon étonnement a été d'autant plus grand que ces discours
étaient prononcés par un général distingué (Ney), qui, par sa grande
valeur et ses connaissances militaires, a tant de fois mérité la
reconnaissance de la nation.»
[Note 33: Antoine, comte _Drouot_ (1774-1847), général de
division d'artillerie, et, au jugement de Napoléon, le
premier officier de son arme. Il avait suivi l'Empereur à
l'île d'Elbe, s'était opposé autant qu'il avait pu au projet
de retour en France; mais, lorsque ce projet avait été
décidé, il avait pris le commandement de l'avant-garde. Le 2
juin 1815, il fut nommé pair des Cent-Jours. Il était à
Waterloo. Après la défaite, il accourut à la Chambre des
pairs, exposa éloquemment la situation, et proposa de
continuer la lutte. Investi par le gouvernement provisoire
du commandement de la garde impériale, il eut assez
d'influence sur elle pour la déterminer à se retirer
derrière la Loire et à se laisser désarmer. L'ordonnance du
24 juillet 1815 l'ayant excepté de l'amnistie, il se
constitua lui-même prisonnier, comparut devant un conseil de
guerre le 6 avril 1816, et fut acquitté. Il vécut, dès lors,
dans sa ville natale, à Nancy, exclusivement occupé de
questions agricoles, refusant les offres d'emploi, de
pensions et d'honneurs qui lui furent faites par Louis XVIII
et par le gouvernement de Juillet. Il consentit seulement,
le 19 novembre 1831, à être fait pair.--Napoléon l'appelait
_le Sage_. «Drouot, disait-il, est un homme qui vivrait
aussi satisfait avec quarante sous par jour qu'avec la
dotation d'un souverain.» Par son testament de
Sainte-Hélène, il lui légua 100 000 francs, qui furent
employés en oeuvres de bienfaisance. D'une piété sincère,
Drouot n'avait cessé de pratiquer, même au milieu des camps,
les devoirs de la religion. C'est peut-être la figure la
plus héroïque et la plus pure de l'époque impériale.
L'_Éloge funèbre_ du général Drouot a été prononcé par le
Père Lacordaire.]
Dans la séance du 22, un second orage avait éclaté à la suite du
premier: il s'agissait de l'abdication de Bonaparte; Lucien insistait
pour qu'on reconnût son neveu empereur. M. de Pontécoulant interrompit
l'orateur, et demanda de quel droit Lucien, étranger et prince romain,
se permettait de donner un souverain à la France. «Comment,
ajouta-t-il, reconnaître un enfant qui réside en pays étranger?» À
cette question, La Bédoyère[34], s'agitant devant son siège:
[Note 34: Charles-Angélique-François Huchet, comte de _La
Bédoyère_ (1786-1815). Il avait été fait colonel en 1812, à
vingt-six ans. Après l'abdication de Fontainebleau, sa
famille avait obtenu pour lui la croix de Saint-Louis et le
commandement du 7e de ligne, en garnison à Grenoble. Le 7
mars 1815, Napoléon n'avait encore vu son escorte se grossir
que de faibles détachements, lorsqu'un régiment entier se
joignit à lui à Vizille: c'était le régiment de La Bédoyère.
À partir de ce moment, la partie était gagnée: la trahison
du jeune colonel venait d'en assurer le succès. L'Empereur
le nomma général de brigade, son aide de camp, et, bientôt,
général de division; le 2 juin, il l'appelait à la Chambre
des pairs. Après la chute de l'Empire, impliqué dans un
complot récemment découvert, La Bédoyère fut pris et arrêté
(2 août 1815), traduit devant un conseil de guerre comme
prévenu de «trahison, de rébellion et d'embauchage»,
condamné à la peine de mort à l'unanimité, et fusillé dans
la plaine de Grenelle (19 août 1815).]
«J'ai entendu des voix autour du trône du souverain heureux; elles
s'en éloignent aujourd'hui qu'il est dans le malheur. Il y a des gens
qui ne veulent pas reconnaître Napoléon II, parce qu'ils veulent
recevoir la loi de l'étranger, à qui ils donnent le nom d'_alliés_.
«L'abdication de Napoléon est indivisible. Si l'on ne veut pas
reconnaître son fils, il doit tenir l'épée, environné de Français qui
ont versé leur sang pour lui, et qui sont encore tout couverts de
blessures.
«Il sera abandonné par de vils généraux qui l'ont déjà trahi.
«Mais si l'on déclare que tout Français qui quittera son drapeau sera
couvert d'infamie, sa maison rasée, sa famille proscrite, alors plus
de traîtres, plus de manoeuvres qui ont occasionné les dernières
catastrophes et dont peut-être quelques auteurs siègent ici.»
La Chambre se lève en tumulte: «À l'ordre! à l'ordre! à l'ordre!
mugit-on blessé du coup.--Jeune homme, vous vous oubliez! s'écria
Masséna.--«Vous vous croyez encore au corps de garde?» disait Lameth.
Tous les présages de la seconde Restauration furent menaçants:
Bonaparte était revenu à la tête de quatre cents Français, Louis XVIII
revenait derrière quatre cent mille étrangers; il passa près de la
mare de sang de Waterloo, pour aller à Saint-Denis comme à sa
sépulture.
C'était pendant que la légitimité s'avançait ainsi que retentissaient
les interpellations de la Chambre des pairs; il y avait là je ne sais
quoi de ces terribles scènes révolutionnaires aux grands jours de nos
malheurs, quand le poignard circulait au tribunal entre les mains des
victimes. Quelques militaires dont la funeste fascination avait amené
la ruine de la France, en déterminant la seconde invasion de
l'étranger, se débattaient sur le seuil du palais; leur désespoir
prophétique, leurs gestes, leurs paroles de la tombe, semblaient
annoncer une triple mort: mort à eux-mêmes, mort à l'homme qu'ils
avaient béni, mort à la race qu'ils avaient proscrite.
* * * * *
Tandis que Bonaparte se retirait à la Malmaison avec l'Empire fini,
nous, nous partions de Gand avec la monarchie recommençante. Pozzo,
qui savait combien il s'agissait peu de la légitimité en haut lieu, se
hâta d'écrire à Louis XVIII de partir et d'arriver vite, s'il voulait
régner avant que la place fût prise: c'est à ce billet que Louis XVIII
dut sa couronne en 1815.
À Mons, je manquai la première occasion de fortune de ma carrière
politique; j'étais mon propre obstacle et je me trouvais sans cesse
sur mon chemin. Cette fois, mes _qualités_ me jouèrent le mauvais tour
que m'auraient pu faire mes défauts.
M. de Talleyrand, dans tout l'orgueil d'une négociation qui l'avait
enrichi, prétendait avoir rendu à la légitimité les plus grands
services et il revenait en maître. Étonné que déjà on n'eût point
suivi pour le retour à Paris la route qu'il avait tracée, il fut bien
plus mécontent de retrouver M. de Blacas avec le roi. Il regardait M.
de Blacas comme le fléau de la monarchie; mais ce n'était pas là le
vrai motif de son aversion: il considérait dans M. de Blacas le
favori, par conséquent le rival; il craignait aussi Monsieur et
s'était emporté lorsque, quinze jours auparavant, Monsieur lui avait
fait offrir son hôtel sur la Lys. Demander l'éloignement de M. de
Blacas, rien de plus naturel; l'exiger, c'était trop se souvenir de
Bonaparte.
M. de Talleyrand entra dans Mons vers les six heures du soir,
accompagné de l'abbé Louis: M. de Ricé, M. de Jaucourt et quelques
autres commensaux, volèrent à lui. Plein d'une humeur qu'on ne lui
avait jamais vue, l'humeur d'un roi qui croit son autorité méconnue,
il refusa de prime abord d'aller chez Louis XVIII, répondant à ceux
qui l'en pressaient par sa phrase ostentatrice: «Je ne suis jamais
pressé; il sera temps demain.» Je l'allai voir; il me fit toutes ces
cajoleries avec lesquelles il séduisait les petits ambitieux et les
niais importants. Il me prit par le bras, s'appuya sur moi en me
parlant: familiarités de haute faveur, calculées pour me tourner la
tête, et qui étaient, avec moi, tout à fait perdues; je ne comprenais
même pas. Je l'invitai à venir chez le roi où je me rendais.
Louis XVIII était dans ses grandes douleurs: il s'agissait de se
séparer de M. de Blacas; celui-ci ne pouvait rentrer en France;
l'opinion était soulevée contre lui; bien que j'eusse eu à me plaindre
du favori à Paris, je ne lui en avais témoigné à Gand aucun
ressentiment. Le roi m'avait su gré de ma conduite; dans son
attendrissement, il me traita à merveille. On lui avait déjà rapporté
les propos de M. de Talleyrand: «Il se vante,» me dit-il, «de m'avoir
remis une seconde fois la couronne sur la tête et il me menace de
reprendre le chemin de l'Allemagne: qu'en pensez-vous, monsieur de
Chateaubriand?» Je répondis: «On aura mal instruit Votre Majesté; M.
de Talleyrand est seulement fatigué. Si le roi y consent, je
retournerai chez le ministre.» Le roi parut bien aise; ce qu'il aimait
le moins, c'étaient les tracasseries; il désirait son repos aux
dépens même de ses affections.
M. de Talleyrand au milieu de ses flatteurs était plus monté que
jamais. Je lui représentai qu'en un moment aussi critique il ne
pouvait songer à s'éloigner. Pozzo le prêcha dans ce sens: bien qu'il
n'eût pas la moindre inclination pour lui, il aimait dans ce moment à
le voir aux affaires comme une ancienne connaissance; de plus il le
supposait en faveur près du czar. Je ne gagnai rien sur l'esprit de M.
de Talleyrand, les habitués du prince me combattaient; M. Mounier même
pensait que M. de Talleyrand devait se retirer. L'abbé Louis, qui
mordait tout le monde, me dit en secouant trois fois sa mâchoire: «Si
j'étais le prince, je ne resterais pas un quart d'heure à Mons.» Je
lui répondis: «Monsieur l'abbé, vous et moi nous pouvons nous en aller
où nous voulons, personne ne s'en apercevra; il n'en est pas de même
de M. de Talleyrand.» J'insistai encore et je dis au prince:
«Savez-vous que le roi continue son voyage?» M. de Talleyrand parut
surpris, puis il me dit superbement, comme le Balafré à ceux qui le
voulaient mettre en garde contre les desseins de Henri III: «Il
n'osera!»
Je revins chez le roi où je trouvai M. de Blacas. Je dis à Sa Majesté,
pour excuser son ministre, qu'il était malade, mais qu'il aurait très
certainement l'honneur de faire sa cour au roi le lendemain. «Comme il
voudra, répliqua Louis XVIII: je pars à trois heures;» et puis il
ajouta affectueusement ces paroles: «Je vais me séparer de M. de
Blacas; la place sera vide, monsieur de Chateaubriand.»
C'était la maison du roi mise à mes pieds. Sans s'embarrasser
davantage de M. de Talleyrand, un politique avisé aurait fait attacher
ses chevaux à sa voiture pour suivre ou précéder le roi: je demeurai
sottement dans mon auberge.
M. de Talleyrand, ne pouvant se persuader que le roi s'en irait,
s'était couché: à trois heures on le réveille pour lui dire que le roi
part; il n'en croit pas ses oreilles: «Joué! trahi!» s'écria-t-il. On
le lève, et le voilà, pour la première fois de sa vie, à trois heures
du matin dans la rue, appuyé sur le bras de M. de Ricé. Il arrive
devant l'hôtel du roi; les deux premiers chevaux de l'attelage avaient
déjà la moitié du corps hors de la porte cochère. On fait signe au
postillon de s'arrêter; le roi demande ce que c'est; on lui crie:
«Sire, c'est M. de Talleyrand.--Il dort, dit Louis XVIII.--Le voilà,
sire.--Allons!» répondit le roi. Les chevaux reculent avec la voiture;
on ouvre la portière, le roi descend, rentre en se traînant dans son
appartement, suivi du ministre boiteux. Là M. de Talleyrand commence
en colère une explication. Sa Majesté l'écoute et lui répond: «Prince
de Bénévent, vous nous quittez? Les eaux vous feront du bien: vous
nous donnerez de vos nouvelles.» Le roi laisse le prince ébahi, se
fait reconduire à sa berline et part.
M. de Talleyrand bavait de colère; le sang-froid de Louis XVIII
l'avait démonté: lui, M. de Talleyrand, qui se piquait de tant de
sang-froid, être battu sur son propre terrain, planté là, sur une
place à Mons, comme l'homme le plus insignifiant: il n'en revenait
pas! Il demeure muet, regarde s'éloigner le carrosse, puis saisissant
le duc de Lévis par un bouton de son spencer: «Allez, monsieur le duc,
allez dire comme on me traite! J'ai remis la couronne sur la tête du
roi (il en revenait toujours à cette couronne), et je m'en vais en
Allemagne commencer la nouvelle émigration.»
M. de Lévis écoutant en distraction, se haussant sur la pointe du
pied, dit: «Prince, je pars, il faut qu'il y ait au moins un grand
seigneur avec le roi.»
M. de Lévis se jeta dans une carriole de louage qui portait le
chancelier de France: les deux grandeurs de la monarchie capétienne
s'en allèrent côte à côte la rejoindre, à moitié frais, dans une
_benne_ mérovingienne.
J'avais prié M. de Duras de travailler à la réconciliation et de m'en
donner les premières nouvelles. «Quoi! m'avait dit M. de Duras, vous
restez après ce que vous a dit le roi?» M. de Blacas, en partant de
Mons de son côté, me remercia de l'intérêt que je lui avais montré.
Je retrouvai M. de Talleyrand embarrassé; il en était au regret de
n'avoir pas suivi mon conseil, et d'avoir, comme un sous-lieutenant
mauvaise tête, refusé d'aller le soir chez le roi; il craignait que
des arrangements eussent lieu sans lui, qu'il ne pût participer à la
puissance politique et profiter des tripotages d'argent qui se
préparaient. Je lui dis que, bien que je différasse de son opinion, je
ne lui en restais pas moins attaché, comme un ambassadeur à son
ministre; qu'au surplus j'avais des amis auprès du roi, et que
j'espérais bientôt apprendre quelque chose de bon. M. de Talleyrand
était une vraie tendresse, il se penchait sur mon épaule; certainement
il me croyait dans ce moment un très grand homme.
Je ne tardai point à recevoir un billet de M. de Duras; il m'écrivait
de Cambrai que l'affaire était arrangée, et que M. de Talleyrand
allait recevoir l'ordre de se mettre en route: cette fois le prince ne
manqua pas d'obéir.
Quel diable me poussait? Je n'avais point suivi le roi qui m'avait
pour ainsi dire offert ou plutôt donné le ministère de sa maison et
qui fut blessé de mon obstination à rester à Mons; je me cassais le
cou pour M. de Talleyrand que je connaissais à peine, que je
n'estimais point, que je n'admirais point; pour M. de Talleyrand qui
allait entrer dans des combinaisons nullement les miennes, qui vivait
dans une atmosphère de corruption dans laquelle je ne pouvais
respirer!
Ce fut de Mons même, au milieu de tous ses embarras, que le prince de
Bénévent envoya M. de Perray toucher à Naples les millions d'un de ses
marchés de Vienne.[35] M. de Blacas cheminait en même temps avec
l'ambassade de Naples dans sa poche, et d'autres millions que le
généreux exilé de Gand lui avait donnés à Mons. Je m'étais tenu dans
de bons rapports avec M. de Blacas, précisément parce que tout le
monde le détestait; j'avais encouru l'amitié de M. de Talleyrand pour
ma fidélité à un caprice de son humeur; Louis XVIII m'avait
positivement appelé auprès de sa personne, et je préférai la
turpitude d'un homme sans foi à la faveur du roi: il était trop juste
que je reçusse la récompense de ma stupidité, que je fusse abandonné
de tous, pour les avoir voulu servir tous. Je rentrai en France
n'ayant pas de quoi payer ma route, tandis que les trésors pleuvaient
sur les disgraciés: je méritais cette correction. C'est fort bien de
s'escrimer en pauvre chevalier quand tout le monde est cuirassé d'or;
mais encore ne faut-il pas faire des fautes énormes: moi demeuré
auprès du roi, la combinaison du ministère Talleyrand et Fouché
devenait presque impossible; la Restauration commençait par un
ministère moral et honorable, toutes les combinaisons de l'avenir
pouvaient changer. L'insouciance que j'avais de ma personne me trompa
sur l'importance des faits: la plupart des hommes ont le défaut de se
trop compter; j'ai le défaut de ne me pas compter assez: je
m'enveloppai dans le dédain habituel de ma fortune; j'aurais dû voir
que la fortune de la France se trouvait liée dans ce moment à celle de
mes petites destinées: ce sont de ces enchevêtrements historiques fort
communs.
[Note 35: Sur M. de Perray et sur cette négociation de
Talleyrand, voir, au tome III, la note de la page 528.]
* * * * *
Sorti enfin de Mons, j'arrivai au Cateau-Cambrésis; M. de Talleyrand
m'y rejoignit: nous avions l'air de venir refaire le traité de paix de
1559 entre Henri II de France et Philippe II d'Espagne.
À Cambrai, il se trouva que le marquis de La Suze, maréchal des logis
du temps de Fénelon, avait disposé des billets de logement de madame
de Lévis, de madame de Chateaubriand et du mien: nous demeurâmes dans
la rue, au milieu des feux de joie, de la foule circulant autour de
nous et des habitants qui criaient: _Vive le roi!_ Un étudiant, ayant
appris que j'étais là, nous conduisit à la maison de sa mère.
Les amis des diverses monarchies de France commençaient à paraître;
ils ne venaient pas à Cambrai pour la ligue contre Venise[36], mais
pour s'associer contre les nouvelles constitutions; ils accouraient
mettre aux pieds du roi leurs fidélités successives et leur haine pour
la Charte: passeport qu'ils jugeaient nécessaire auprès de Monsieur;
moi et deux ou trois raisonnables Gilles, nous sentions déjà la
jacobinerie.
[Note 36: En 1508, l'empereur Maximilien Ier, le roi de
France Louis XII, le roi d'Aragon Ferdinand le Catholique et
le pape Jules II formèrent entre eux, contre la République
de Venise, une ligue qui est restée célèbre sous le nom de
_Ligue de Cambrai_.]
Le 28 juin, parut la déclaration de Cambrai. Le roi y disait: «Je ne
veux éloigner de ma personne que ces hommes dont la renommée est un
sujet de douleur pour la France et d'effroi pour l'Europe.» Or voyez,
le nom de Fouché était prononcé avec gratitude par le pavillon Marsan!
Le roi riait de la nouvelle passion de son frère et disait: «Elle ne
lui est pas venue de l'inspiration divine.» Je vous ai déjà raconté
qu'en traversant Cambrai après les Cent-Jours, je cherchai vainement
mon logis du temps du régiment de Navarre et le café que je
fréquentais avec La Martinière: tout avait disparu avec ma jeunesse.
De Cambrai, nous allâmes coucher à Roye: la maîtresse de l'auberge
prit madame de Chateaubriand pour madame la Dauphine; elle fut portée
en triomphe dans une salle où il y avait une table mise de trente
couverts: la salle, éclairée de bougies, de chandelles et d'un large
feu, était suffocante. L'hôtesse ne voulait pas recevoir de payement,
et elle disait: «Je me regarde de travers pour n'avoir pas su me faire
guillotiner pour nos rois[37].» Dernière étincelle d'un feu qui avait
animé les Français pendant tant de siècles.
[Note 37: «La maîtresse de cette auberge était si royaliste
qu'elle voyait des princesses partout; elle me prit pour Mme
la duchesse d'Angoulême et me porta presque dans une grande
salle, où il y avait une table de vingt couverts au moins.
La chambre était tellement éclairée de bougies et de
chandelles qu'on perdait la respiration au milieu d'un nuage
de fumée, sans compter la chaleur d'un feu qui aurait été à
peine supportable au mois de janvier. Lorsque la bonne dame
s'aperçut que je n'étais pas Mme la duchesse d'Angoulême,
elle fut un peu désappointée; mais enfin nous arrivions de
Gand; nous étions donc au moins de bons royalistes: elle
nous fit fête en conséquence; et, en partant, nous eûmes une
peine infinie à lui faire accepter de l'argent. Dans cette
classe, le dévouement est bien plus sans réserve que dans la
classe plus élevée. Je me rappelle que cette pauvre femme me
disait: «Voyez-vous, madame, je suis royaliste au point que,
quelquefois, je me regarde de travers pour n'avoir pas su me
faire guillotiner pour nos Bourbons.» (_Souvenirs_ de Mme de
Chateaubriand.)]
Le général Lamothe, beau-frère de M. Laborie, vint, envoyé par les
autorités de la capitale, nous instruire qu'il nous serait impossible
de nous présenter à Paris sans la cocarde tricolore. M. de Lafayette
et d'autres commissaires, d'ailleurs fort mal reçus des alliés,
valetaient d'état-major en état-major, mendiant près des étrangers un
maître quelconque pour la France: tout roi, au choix des Cosaques,
serait excellent, pourvu qu'il ne descendît pas de saint Louis et de
Louis XIV.
À Roye, on tint conseil: M. de Talleyrand fit attacher deux haridelles
à sa voiture et se rendit chez Sa Majesté. Son équipage occupait la
largeur de la place, à partir de l'auberge du ministre jusqu'à la
porte du roi. Il descendit de son char avec un mémoire qu'il nous
lut: il examinait le parti qu'on aurait à suivre en arrivant; il
hasardait quelques mots sur la nécessité d'admettre indistinctement
tout le monde au partage des places; il faisait entendre qu'on
pourrait aller généreusement jusqu'aux juges de Louis XVI. Sa Majesté
rougit et s'écria en frappant des deux mains les deux bras de son
fauteuil: «Jamais!» Jamais de vingt-quatre heures.
À Senlis, nous nous présentâmes chez un chanoine: sa servante nous
reçut comme des chiens; quant au chanoine, qui n'était pas saint
Rieul, patron de la ville, il ne voulut seulement pas nous regarder.
Sa bonne avait ordre de ne nous rendre d'autre service que de nous
acheter de quoi manger, pour notre argent: le _Génie du christianisme_
me fut néant[38]. Pourtant Senlis aurait dû nous être de bon augure,
puisque ce fut dans cette ville que Henri IV se déroba aux mains de
ses geôliers en 1576: «Je n'ai de regret,» s'écriait en s'échappant
le roi, compatriote de Montaigne, «que pour deux choses que j'ai
laissées à Paris: la messe et ma femme.»
[Note 38: «Nous arrivâmes à Senlis le... juillet. Comme de
coutume, nous ne pûmes trouver à nous loger; enfin, il
fallut, manque d'auberge, nous présenter avec notre billet
de logement chez un vieux chanoine qui nous reçut comme des
chiens, ou plutôt nous fit recevoir par sa servante; car
pour lui, il ne voulut pas nous voir. On nous donna une
mauvaise chambre avec deux lits plus mauvais encore, et la
vieille bonne eut ordre de ne nous rendre d'autre service
que d'aller nous acheter de quoi manger, avec notre argent,
bien entendu. Du reste, la pauvre fille était aussi
serviable que son maître était inhospitalier; malgré sa
défense, elle nous servit de son mieux et nous réconcilia
même avec son chanoine, qui vint nous voir le lendemain
avant notre départ; il nous demanda gracieusement si nous ne
voulions pas prendre quelque chose, et cela avec d'autant
plus d'instances qu'il savait que nous avions déjeuné.»
(_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.)]
De Senlis nous nous rendîmes au berceau de Philippe-Auguste, autrement
Gonesse[39]. En approchant du village, nous aperçûmes deux personnes
qui s'avançaient vers nous: c'était le maréchal Macdonald et mon
fidèle ami Hyde de Neuville. Ils arrêtèrent notre voiture et nous
demandèrent où était M. de Talleyrand; ils ne firent aucune difficulté
de m'apprendre qu'ils le cherchaient afin d'informer le roi que Sa
Majesté ne devait pas songer à franchir la barrière avant d'avoir pris
Fouché pour ministre[40]. L'inquiétude me gagna, car, malgré la
manière dont Louis XVIII s'était prononcé à Roye, je n'étais pas très
rassuré. Je questionnai le maréchal: «Quoi! monsieur le maréchal, lui
dis-je, est-il certain que nous ne pouvons rentrer qu'à des conditions
si dures?--Ma foi, monsieur le vicomte, me répondit le maréchal, je
n'en suis pas bien convaincu.»
[Note 39: Gonesse, à 15 kilomètres. N.E. de Paris.
Philippe-Auguste y est né en 1165.]
[Note 40: Les _Mémoires du baron Hyde de Neuville_ sont ici
de tous points d'accord avec ceux de Chateaubriand. Au tome
II. p. 115, M. Hyde de Neuville s'exprime ainsi: «Nous
partîmes, le maréchal Macdonald et moi pour nous rendre à
Gonesse. Macdonald insista pour que nous vissions le prince
de Talleyrand avant de nous présenter chez le roi... Ce ne
fut pas M. de Talleyrand, mais M. de Chateaubriand que nous
rencontrâmes le premier, ainsi qu'il le raconte dans les
_Mémoires d'Outre-tombe_. Par respect pour le maréchal, je
le laissai rendre compte du motif de notre voyage. Il assura
que les choses étaient arrivées au point que la rentrée du
roi à Paris était forcément liée à la nécessité de prendre
Fouché pour ministre...»]
Le roi s'arrêta deux heures à Gonesse. Je laissai madame de
Chateaubriand au milieu du grand chemin dans sa voiture, et j'allai au
conseil à la mairie. Là fut mise en délibération une mesure d'où
devait dépendre le sort futur de la monarchie. La discussion s'entama:
je soutins, seul avec M. Beugnot, qu'en aucun cas Louis XVIII ne
devait admettre dans ses conseils M. Fouché. Le roi écoutait: je
voyais qu'il eût tenu volontiers la parole de Roye; mais il était
absorbé par Monsieur et pressé par le duc de Wellington.
Dans un chapitre de _la Monarchie selon la Charte_, j'ai résumé les
raisons que je fis valoir à Gonesse. J'étais animé; la parole parlée a
une puissance qui s'affaiblit dans la parole écrite: «Partout où il y
a une tribune ouverte, dis-je dans ce chapitre, quiconque peut être
exposé à des reproches d'une certaine nature ne peut être placé à la
tête du gouvernement. Il y a tel discours, tel mot, qui obligerait un
pareil ministre à donner sa démission en sortant de la Chambre. C'est
cette impossibilité résultante du principe libre des gouvernements
représentatifs que l'on ne sentit pas lorsque toutes les illusions se
réunirent pour porter un homme fameux au ministère, malgré la
répugnance trop fondée de la couronne. L'élévation de cet homme devait
produire l'une de ces deux choses: ou l'abolition de la Charte, ou la
chute du ministère à l'ouverture de la session. Se représente-t-on le
ministre dont je veux parler, écoutant à la Chambre des députés la
discussion sur le 21 janvier, pouvant être apostrophé à chaque instant
par quelque député de Lyon, et toujours menacé du terrible _Tu es ille
vir!_ Les hommes de cette sorte ne peuvent être employés
ostensiblement qu'avec les muets du sérail de Bajazet, ou les muets
du Corps législatif de Bonaparte. Que deviendra le ministre si un
député, montant à la tribune un _Moniteur_ à la main, lit le rapport
de la Convention du 9 août 1795; s'il demande l'expulsion de Fouché
comme indigne en vertu de ce rapport qui le _chassait_, lui Fouché (je
cite textuellement), _comme un voleur et un terroriste, dont la
conduite atroce et criminelle communiquait le déshonneur et l'opprobre
à toute assemblée quelconque dont il deviendrait membre_?[41]»
[Note 41: Séance de la Convention du 22 thermidor an III (9
août 1795).--_Moniteur_ du 14 août.]
Voilà les choses que l'on a oubliées!
Après tout, avait-on le malheur de croire qu'un homme de cette espèce
pouvait jamais être utile? il fallait le laisser derrière le rideau,
consulter sa triste expérience; mais faire violence à la couronne et à
l'opinion, appeler à visage découvert un pareil ministre aux affaires,
un homme que Bonaparte, dans ce moment même, traitait d'infâme,
n'était-ce pas déclarer qu'on renonçait à la liberté et à la vertu?
Une couronne vaut-elle un pareil sacrifice? On n'était plus maître
d'éloigner personne: qui pouvait-on exclure après avoir pris Fouché?
Les partis agissaient sans songer à la forme du gouvernement qu'ils
avaient adoptée; tout le monde parlait de constitution, de liberté,
d'égalité, de droit des peuples, et personne n'en voulait; verbiage à
la mode: on demandait, sans y penser, des nouvelles de la Charte, tout
en espérant qu'elle crèverait bientôt. Libéraux et royalistes
inclinaient au gouvernement absolu, amendé par les moeurs: c'est le
tempérament et le train de la France. Les intérêts matériels
dominaient; on ne voulait point renoncer à ce qu'on avait, dit-on,
fait pendant la Révolution; chacun était chargé de sa propre vie et
prétendait en onérer le voisin: le mal, assurait-on, était devenu un
élément public, lequel devait désormais se combiner avec les
gouvernements, et entrer comme principe vital dans la société.
Ma lubie, relative à une Charte mise en mouvement par l'action
religieuse et morale, a été la cause du mauvais vouloir que certains
partis m'ont porté: pour les royalistes, j'aimais trop la liberté;
pour les révolutionnaires, je méprisais trop les crimes. Si je ne
m'étais trouvé là, à mon grand détriment, pour me faire maître d'école
de constitutionnalité, dès les premiers jours les ultras et les
jacobins auraient mis la Charte dans la poche de leur frac à fleurs de
lis, ou de leur carmagnole à la Cassius.
M. de Talleyrand n'aimait pas M. Fouché; M. Fouché détestait et, ce
qu'il y a de plus étrange, méprisait M. de Talleyrand: il était
difficile d'arriver à ce succès. M. de Talleyrand, qui d'abord eût été
content de n'être pas accouplé à M. Fouché, sentant que celui-ci était
inévitable, donna les mains au projet; il ne s'aperçut pas qu'avec la
Charte (lui surtout uni au mitrailleur de Lyon) il n'était guère plus
possible que Fouché.
Promptement se vérifia ce que j'avais annoncé: on n'eut pas le profit
de l'admission du duc d'Otrante, on n'en eut que l'opprobre; l'ombre
des Chambres approchant suffit pour faire disparaître des ministres
trop exposés à la franchise de la tribune.
Mon opposition fut inutile: selon l'usage des caractères faibles, le
roi leva la séance sans rien déterminer; l'ordonnance ne devait être
arrêtée qu'au château d'Arnouville.
On ne tint point conseil en règle dans cette dernière résidence; les
intimes et les affiliés au secret furent seuls assemblés. M. de
Talleyrand, nous ayant devancés, prit langue avec ses amis. Le duc de
Wellington arriva: je le vis passer en calèche; les plumes de son
chapeau flottaient en l'air; il venait octroyer à la France M. Fouché
et M. de Talleyrand, comme le double présent que la victoire de
Waterloo faisait à notre patrie. Lorsqu'on lui représentait que le
régicide de M. le duc d'Otrante était peut-être un inconvénient, il
répondait: «C'est une _frivolité_.» Un Irlandais protestant,[42] un
général anglais étranger à nos moeurs et à notre histoire, un esprit
ne voyant dans l'année française de 1793 que l'antécédent anglais de
l'année 1649, était chargé de régler nos destinées! L'ambition de
Bonaparte nous avait réduits à cette misère.
[Note 42: Wellington était né à Duncan-Castle, en Irlande.]
Je rôdais à l'écart dans les jardins d'où le contrôleur général
Machault, à l'âge de quatre-vingt-treize ans, était allé s'éteindre
aux Madelonnettes[43]; car la mort dans sa grande revue n'oubliait
alors personne. Je n'étais plus appelé; les familiarités de
l'infortune commune avaient cessé entre le souverain et le sujet: le
roi se préparait à rentrer dans son palais, moi dans ma retraite. Le
vide se reforme autour des monarques sitôt qu'ils retrouvent le
pouvoir. J'ai rarement traversé sans faire des réflexions sérieuses
les salons silencieux et déshabités des Tuileries, qui me conduisaient
au cabinet du roi: à moi, déserts d'une autre sorte, solitudes
infinies où les mondes mêmes s'évanouissent devant Dieu, seul être
réel.
[Note 43: J.-B. _Machault d'Arnouville_ (1701-1794),
contrôleur général des finances sous Louis XV. Disgracié en
1754, il avait depuis vécu dans la retraite, dans sa terre
d'Arnouville. Enfermé en 1794 aux Madelonnettes comme
suspect, il mourut dans cette prison.]
On manquait de pain à Arnouville; sans un officier du nom de Dubourg
et qui dénichait de Gand comme nous, nous eussions jeûné. M. Dubourg
alla à la picorée[44], il nous rapporta la moitié d'un mouton au logis
du maire en fuite.[45] Si la servante de ce maire, héroïne de
Beauvais demeurée seule, avait eu des armes, elle nous aurait reçus
comme Jeanne Hachette.
[Note 44: «À Arnouville, nous fûmes obligés de loger chez le
maire, qui, à l'approche de l'armée royale, s'était caché...
On manquait de vivres: on ne trouvait plus un pain dans le
village; nous et une douzaine d'arrivants de Gand, nous
mourions de faim; la servante du maire avait mis à l'ombre
toutes ses provisions et ne nous avait réservé que ses
injures, dont elle n'était pas avare, quand, par bonheur,
arriva un certain M. Dubourg, général de sa façon, qui, nous
dit-il, avait pris nombre de villes sur son chemin: c'était
le plus grand hâbleur qu'on pût voir, et il nous racontait
le plus sérieusement du monde (les croyant lui-même) ses
hauts faits d'armes de Gand à Paris: on les aurait trouvés
incroyables dans la vie d'Alexandre; mais cette espèce de
fou nous rendit un grand service en allant à la quête et
nous rapportant d'énormes morceaux de viande, de pain, etc.
Je crois qu'il avait fait très militairement emplette de ces
provisions; mais, sans scrupules, nous en fîmes un déjeuner
excellent.» (_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.)]
[Note 45: Nous retrouverons mon ami, le général Dubourg,
dans les journées de Juillet. CH.--Sans attendre les
journées de Juillet, nous dirons ici quelques mots du
«général» Dubourg, qui devait, en effet, avoir beaucoup
d'_histoires_ à raconter, car sa vie fut un vrai roman.
Frédéric _Dubourg-Butler_, né en 1778, était, à l'époque de
la Révolution, élève de marine. En 1793, il alla en Vendée
faire le coup de feu dans les rangs des royalistes. Blessé
et fait prisonnier, il allait être fusillé, lorsqu'il fut
sauvé par une femme. Le lendemain, on le trouve dans les
rangs des républicains, servant dans l'armée de l'Ouest,
alors commandée par Bernadotte. En 1812, il est en Russie,
attaché à l'état-major d'une division polonaise. Blessé et
fait prisonnier, il ne rentre en France qu'après la chute de
l'Empire. En 1815, officier d'état-major du duc de Feltre,
ministre de la guerre, il suit le roi à Gand, reçoit, à la
rentrée de Louis XVIII, le commandement de l'Artois, mais
pour tomber presque aussitôt en disgrâce. Il disparaît
pendant quinze ans, et surgit le 29 juillet 1830, à l'Hôtel
de Ville, s'improvise «général», du droit de l'émeute et du
fait de son uniforme, pris chez un fripier, et de ses
épaulettes, tirées du magasin de l'Opéra-Comique. Il joue un
instant le rôle de chef de la partie _militaire du
gouvernement provisoire_, puis disparaît de nouveau. On ne
le reverra plus que le 24 février 1848. Le nouveau
gouvernement provisoire lui accorda une pension de retraite
de général de brigade. Cette pension lui fut sans doute fort
mal payée, car en 1850 le pauvre diable mit fin au roman de
sa vie en avalant une forte dose d'opium.]
Nous nous rendîmes à Saint-Denis: sur les deux bords de la chaussée
s'étendaient les bivouacs des Prussiens et des Anglais; les yeux
rencontraient au loin les flèches de l'abbaye: dans ses fondements
Dagobert jeta ses joyaux, dans ses souterrains les races successives
ensevelirent leurs rois et leurs grands hommes; quatre mois passés,
nous avions déposé là les os de Louis XVI pour tenir lieu des autres
poussières. Lorsque je revins de mon premier exil en 1800, j'avais
traversé cette même plaine de Saint-Denis; il n'y campait encore que
les soldats de Napoléon; des Français remplaçaient encore les vieilles
bandes du connétable de Montmorency.
Un boulanger nous hébergea. Le soir, vers les neuf heures, j'allai
faire ma cour au roi. Sa Majesté était logée dans les bâtiments de
l'abbaye: on avait toutes les peines du monde à empêcher les petites
filles de la Légion d'honneur de crier: Vive Napoléon! J'entrai
d'abord dans l'église; un pan de mur attenant au cloître était tombé:
l'antique abbatial n'était éclairé que d'une lampe. Je fis ma prière à
l'entrée du caveau où j'avais vu descendre Louis XVI: plein de crainte
sur l'avenir, je ne sais si j'ai jamais eu le coeur noyé d'une
tristesse plus profonde et plus religieuse. Ensuite je me rendis chez
Sa Majesté: introduit dans une des chambres qui précédaient celle du
roi, je ne trouvai personne; je m'assis dans un coin et j'attendis.
Tout à coup une porte s'ouvre: entre silencieusement le vice appuyé
sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché;
la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le
cabinet du roi et disparaît. Fouché venait jurer foi et hommage à son
seigneur; le féal régicide, à genoux, mit les mains qui firent tomber
la tête de Louis XVI entre les mains du frère du roi martyr; l'évêque
apostat fut caution du serment.
Le lendemain, le faubourg Saint-Germain arriva: tout se mêlait de la
nomination de Fouché déjà obtenue, la religion comme l'impiété, la
vertu comme le vice, le royaliste comme le révolutionnaire, l'étranger
comme le Français; on criait de toute part: «Sans Fouché point de
sûreté pour le roi, sans Fouché point de salut pour la France; lui
seul a déjà sauvé la patrie, lui seul peut achever son ouvrage.» La
vieille duchesse de Duras était une des nobles dames les plus animées
à l'hymne; le bailli de Crussol[46], survivant de Malte, faisait
chorus; il déclarait que si sa tête était encore sur ses épaules,
c'est que M. Fouché l'avait permis. Les peureux avaient eu tant de
frayeur de Bonaparte, qu'ils avaient pris le massacreur de Lyon pour
un Titus. Pendant plus de trois mois les salons du faubourg
Saint-Germain me regardèrent comme un mécréant, parce que je
désapprouvais la nomination de leurs ministres. Ces pauvres gens, ils
s'étaient prosternés aux pieds des _parvenus_; ils n'en faisaient pas
moins grand bruit de leur noblesse, de leur haine contre les
révolutionnaires, de leur fidélité à toute épreuve, de l'inflexibilité
de leurs principes, et ils adoraient Fouché.
[Note 46: Alexandre-Charles-Emmanuel, bailli de _Crussol_
(1743-1815). Député de la noblesse aux États-Généraux pour
la prévôté et vicomté de Paris, il fut un des membres les
plus ardents du côté droit. Louis XVIII le nomma pair de
France le 4 juin 1814; il mourut le 17 décembre 1815.]
Fouché avait senti l'incompatibilité de son existence ministérielle
avec le jeu de la monarchie représentative: comme il ne pouvait
s'amalgamer avec les éléments d'un gouvernement légal, il essaya de
rendre les éléments politiques homogènes à sa propre nature. Il avait
créé une terreur factice; supposant des dangers imaginaires, il
prétendait forcer la couronne à reconnaître les deux Chambres de
Bonaparte et à recevoir la déclaration des droits qu'on s'était hâté
de parachever; on murmurait même quelques mots sur la nécessité
d'exiler Monsieur et ses fils; le chef-d'oeuvre eût été d'isoler le
roi.
On continuait à être dupe: en vain la garde nationale passait
par-dessus les murs de Paris et venait protester de son dévouement; on
assurait que cette garde était mal disposée. La faction avait fait
fermer les barrières afin d'empêcher le peuple, resté royaliste
pendant les Cent-Jours, d'accourir, et l'on disait que ce peuple
menaçait d'égorger Louis XVIII à son passage. L'aveuglement était
miraculeux, car l'armée française se retirait sur la Loire, cent
cinquante mille alliés occupaient les postes extérieurs de la
capitale, et l'on prétendait toujours que le roi n'était pas assez
fort pour pénétrer dans une ville où il ne restait pas un soldat, où
il n'y avait plus que des bourgeois, très capables de contenir une
poignée de fédérés, s'ils s'étaient avisés de remuer. Malheureusement
le roi, par une suite de coïncidences fatales, semblait le chef des
Anglais et des Prussiens; il croyait être environné de libérateurs, et
il était accompagné d'ennemis; il paraissait entouré d'une escorte
d'honneur, et cette escorte n'était en réalité que les gendarmes qui
le menaient hors de son royaume: il traversait seulement Paris en
compagnie des étrangers dont le souvenir servirait un jour de prétexte
au bannissement de sa race.
Le gouvernement provisoire formé depuis l'abdication de Bonaparte fut
dissous par une espèce d'acte d'accusation contre la couronne: pierre
d'attente sur laquelle on espérait bâtir un jour une nouvelle
révolution.
À la première Restauration j'étais d'avis que l'on gardât la cocarde
tricolore: elle brillait de toute sa gloire; la cocarde blanche était
oubliée; en conservant des couleurs qu'avaient légitimées tant de
triomphes, on ne préparait point à une révolution prévoyable un signe
de ralliement. Ne pas prendre la cocarde blanche eût été sage;
l'abandonner après qu'elle avait été portée par les grenadiers mêmes
de Bonaparte était une lâcheté: on ne passe point impunément sous les
fourches caudines; ce qui déshonore est funeste: un soufflet ne vous
fait physiquement aucun mal, et cependant il vous tue.
Avant de quitter Saint-Denis je fus reçu par le roi et j'eus avec lui
cette conversation:
«Eh bien? me dit Louis XVIII, ouvrant le dialogue par cette
exclamation.
«Eh bien, sire, vous prenez le duc d'Otrante?
--Il l'a bien fallu: depuis mon frère jusqu'au bailli de Crussol (et
celui-là n'est pas suspect), tous disaient que nous ne pouvions pas
faire autrement: qu'en pensez-vous?
--Sire, la chose est faite: je demande à Votre Majesté la permission
de me taire.
--Non, non, dites: vous savez comme j'ai résisté depuis Gand.
--Sire, je ne fais qu'obéir à vos ordres; pardonnez à ma fidélité: je
crois la monarchie finie.»
Le roi garda le silence; je commençais à trembler de ma hardiesse,
quand Sa Majesté reprit:
«Eh bien, monsieur de Chateaubriand, je suis de votre avis.»
Cette conversation termine mon récit des _Cent-Jours_.