«Tout cela n'est rien, en comparaison de ces vieux bouquins de

femmes si cadavéreuses qu'on les croirait échappées des enfers,

qui ne cessent de répéter _rien de tel que de vivre_; qui brûlent,

qui hennissent comme des cavales; qui payent cher un jeune Adonis,

se barbouillent le visage de céruse et de plâtre, ne quittent

pas le miroir, étalent une gorge à cent replis, et, par des cris

lascifs, essayent de ranimer la nature épuisée. Elles boivent,

elles dansent, elles écrivent des billets doux. On se moque

d'elles, on les traite d'archifolles; on a raison.»

Quoique Érasme, qui n'aimait pas, disait-il, la «vérité

séditieuse», s'éloignât de Luther, les portraits qu'il trace des

moines de son temps n'en concordent pas moins avec les violences

du réformateur d'Eisleben contre la gent monacale.

«Après les théologiens, dit la Folie, viennent ceux qu'on appelle

religieux ou moines, c'est-à-dire reclus, deux expressions fort

impropres, car la plupart n'ont pas de religion et on les trouve

partout... Ils sont tellement en horreur, qu'on regarde comme

un présage sinistre de les rencontrer sur son chemin... Leur

haute piété consiste à ne savoir rien, pas même lire. Lorsqu'ils

braient dans leurs églises des psaumes qu'ils ont bien comptés et

jamais entendus, ils croient que c'est une musique qui charme la

Divinité. Il en est qui s'enorgueillissent de leur crasse et de

leur mendicité, qui vont de porte en porte, dans les auberges,

sur les grands chemins, sur les rivières, demander effrontément

l'aumône, au grand préjudice des vrais pauvres. C'est ainsi que

ces prédestinés croient qu'avec leur saleté, leur ignorance, leur

grossièreté, leur impudence, ils sont l'image des apôtres.

«J'admire surtout leur minutieuse régularité. Ils croiraient

être damnés s'ils ne soumettaient tout à la règle et au compas.

Il faut tant de nœuds au soulier; telle couleur, telle étoffe,

telle largeur pour la ceinture; la robe bigarrée de tant de

pièces; telle forme et telle capacité pour le coqueluchon; tant

de doigts pour la tonsure, etc... Tout fiers de ces niaiseries,

non-seulement ils méprisent les gens du monde, mais encore un

ordre méprise tous les autres. Ces hommes, qui affichent la

charité apostolique, font un bruit enragé pour une différence

d'habit et de couleur. Pieusement fidèles à leurs statuts, il

en est qui aimeraient mieux manier une vipère que de toucher de

l'argent; mais ils ne craignent pas tant le vice et les femmes.»

Ce ne sont pas seulement les moines qu'Érasme crible de ses traits:

«Quelle folie plus grande, et en même temps plus consolante, que

celle de ces braves gens qui se promettent l'éternelle félicité,

pourvu qu'ils récitent tous les jours sept vers du psautier...

Ces extravagances, si pitoyables, ont pourtant l'approbation

non-seulement du peuple, mais encore de nos docteurs. N'oublions

pas ici que chaque pays a son saint, et chaque saint son culte et

sa vertu. L'un guérit du mal de dents, etc...»

Érasme dut être mal vu des dévots; il ne respectait ni les

fidèles, ni les prédicateurs: «Allez au sermon. Si c'est une pièce

solide, l'auditoire s'ennuie, bâille et s'endort. Si au contraire

le crieur ou plutôt le brailleur fait, comme ils font tous, des

contes de bonne femme, on ne dort pas, on écoute, on admire.»

Érasme est véritablement plus «séditieux» qu'il ne le croit. Il

importe peu qu'il ne procède ni par colère, ni par violence dans

ses écrits; sous la forme pleine de bonhomie de son style se cache

un grand mépris pour la race encapuchonnée, et, s'il est peu de

conditions qui échappent à sa verve, les moines reviennent sans

cesse comme dans le portrait du marchand:

[Illustration: Le moine, fac-simile d'un dessin d'Holbein.]

«Les plus grands et les plus misérables Fous sont les marchands.

S'il y a quelque chose de plus vil que leur profession, c'est la

manière dont ils l'exercent: le mensonge, le parjure, le vol,

l'astuce, la mauvaise foi, sont leurs moyens; et cependant ils

se croient des personnages parce qu'ils ont des doigts chargés

d'anneaux d'or... Il y a de petits moines qui leur rendent hommage

public pour avoir quelque part à leurs voleries.»

Érasme ne s'attaque pas seulement aux petits. Courtisans, princes,

rois, cardinaux et papes sont touchés de sa marotte qui, quoique

tenue par la Folie, rend des sons satiriques mais graves. Sur le

compte des courtisans, la Folie s'exprime ainsi, et le trait n'a

guère perdu de son actualité: «Ces braves gens de cour dorment

jusqu'à midi. Ils déjeunent. Le dîner suit de près. Au dîner

succèdent le jeu, les charlatans, les bouffons, les filles de

joie, les fades quolibets. Il est juste de goûter au moins une

fois. Le souper vient et on passe la nuit à boire. C'est ainsi

qu'ils chassent les ennuis de la vie et que s'écoulent les heures,

les jours, les mois, les années, les siècles. Pour moi, leur faste

me fait quelquefois soulever le cœur.»

A ce dernier trait,--leur faste me fait quelquefois soulever le

cœur,--on voit que ce n'est plus la Folie qui parle; son masque

mal attaché tombe et laisse paraître Érasme lui-même.

Il n'existerait pas de courtisans sans rois. L'impitoyable Folie

continue: «Les rois n'écoutent que leurs flatteurs. Ils croient

que, pour être véritablement rois, il ne faut que chasser,

avoir de bons chevaux, faire argent des magistratures et des

gouvernements, inventer de nouveaux moyens de pomper la substance

du peuple en alléguant des raisons spécieuses pour donner couleur

de justice à la vexation, et en faisant dans le préambule quelque

compliment au peuple pour l'amadouer.»

Ne semble-t-il pas qu'on lise un la Bruyère, moins épuré, mais

plus libre et sans attaches?

Érasme avait été élevé par les moines. On voulut en faire un

moine. Et c'est une remarque banale de dire qu'il n'y a pas

d'adversaires plus hostiles à l'Église que ceux qui, ayant été

élevés dans les couvents et les séminaires pour y prononcer leurs

vœux, déchirent tout à coup leurs robes pour rentrer dans le monde.

Érasme fut un de ces révoltés, quoique restant catholique: «J'ai

toujours évité, écrivait-il à un ami, d'être l'auteur d'aucun

tumulte et le prédicateur d'aucun dogme nouveau. Je serai avec

Luther, tant que Luther restera dans l'union catholique.»

Comment Érasme fait-il concorder cette déclaration avec le

portrait que la Folie trace des papes: «Il n'y a pas d'hommes

sur la terre qui mènent une vie plus délicieuse, plus exempte

de soucis. Ils croient faire assez pour Jésus-Christ lorsque

leur sainteté, leur béatitude étale l'appareil pontifical et

presque théâtral, pour faire quelques cérémonies, pour donner

des bénédictions ou lancer des anathèmes. Faire des miracles,

le temps est passé. Instruire le peuple, cela donne de la peine.

Expliquer l'Écriture sainte, c'est l'affaire de l'école. Prier,

c'est perte de temps. Verser des larmes, cela ne convient qu'aux

femmes. Vivre dans la pauvreté, on la méprise. Céder, c'est

lâcheté; c'est indigne de celui qui n'admet que par grâce les plus

grands rois à l'honneur de baiser ses bienheureux pieds. Mourir,

la mort est si triste! La croix, c'est la potence.»

A la vivacité de ce morceau, on voit qu'Érasme ressentait une

irritation contre la papauté, quoiqu'il s'en défende.

Il faut cependant fermer le livre, pour ne pas être tenté d'y

puiser encore. Détailler la folie d'autres personnages est

inutile. Tous les hommes appartiennent à la Folie et en sont

tributaires, même les sages. Je veux toutefois citer un dernier

fragment, dans lequel Érasme apparaît à chaque ligne:

«La sagesse rend les hommes timides. Aussi voyons-nous les

sages croupir dans la misère, dans l'oubli, dans le mépris et

l'obscurité, et les Fous jouir de l'opulence, du pouvoir et de

l'éclat.

«Si vous faites consister le bonheur à plaire aux grands, à vivre

avec ces dignités chamarrées d'or et chargées de pierreries, quoi

de plus inutile que la sagesse? Ils la détestent.

«Aspirez-vous aux dignités et aux bénéfices de l'Église? Un âne,

un bœuf y parviendra plutôt qu'un sage.

«Tournez et retournez tant qu'il vous plaira, adressez-vous aux

papes, aux princes, aux magistrats, à des amis, à des ennemis, aux

grands et aux petits: partout, pour réussir, il faut de l'argent,

et, comme c'est un métal que le sage méprise, toutes les portes

lui sont fermées[86].»

[Note 86: Ces citations sont empruntées à la traduction

de Barnett, en tête de laquelle M. Désiré Nisard a placé une

intelligente étude d'Érasme. 1 vol. in-18; 1842, Gosselin.]

N'est-ce pas lui-même, le savant rendu timide par la science, le

pauvre Érasme qui s'est adressé aux grands, espérant en tirer

quelque subside nécessaire pour la continuation de ses travaux,

et qui a été repoussé, laissé dans l'obscurité parce qu'il était

sage, parce qu'il avait le malheur de penser. Lisez ce morceau

sur la sagesse, allez au Louvre revoir le portrait peint par

Holbein, alors vous comprendrez ces traits émaciés, cette discrète

résignation, ce détachement de toutes choses vaines, cette attache

à l'étude, ce mépris de l'orgueilleuse humanité, ces lèvres

minces amincies encore par les humiliations venues de haut, cette

mélancolie railleuse.

Dans le Salon carré où sont étalés tous les chefs-d'œuvre de

l'art, une modeste toile représentant un vieux savant éclipse les

richesses de couleur qui l'environnent. Du cadre se détache une

figure de penseur, un homme qui en apprend plus que l'étalage des

pompes de la Cène de Véronèse. Celui-là est un courtisan qui,

dans une scène religieuse, ne songe qu'aux habits dorés et aux

colonnades de marbre des princes de son temps; Érasme a osé, du

fond de son cabinet, dire la vérité aux grands. Je ne crois pas

que les souverains manifestent un vif enthousiasme en face d'un

portrait si parlant.

[Illustration: D'après Scheible.]

CHAPITRE XX

COLLABORATION D'HOLBEIN ET D'ÉRASME

[Illustration]

Aux bienheureuses époques intellectuelles sur lesquelles la

civilisation répand sa corne d'abondance, on voit des groupes

de philosophes, d'historiens, de poëtes, se mêler à d'autres

groupes d'architectes, de peintres et de sculpteurs. Ils sont

inséparables, et qui dit le nom de l'un de ces hommes évoque

aussitôt le souvenir d'autres esprits non moins marquants. Parfois

pourtant de ces groupes se détachent des figures amies qui vont

deux à deux et s'entretiennent discrètement à l'écart d'art et de

poésie.

Chez les races germaniques particulièrement, ces associations de

la plume et du crayon furent plus sensibles qu'en tout autre pays.

Luther fait penser à Lucas Cranach, Érasme se relie étroitement à

Holbein.

Dans ces petits coins suisses ou allemands, d'où partaient de

si grosses machines de guerre philosophiques et sociales, on

comprend quelle liaison dut unir des écrivains et des peintres

qui ne pouvaient communiquer intellectuellement avec leurs

concitoyens peu éclairés. Le peintre s'intéressait aux aspirations

de l'écrivain, l'écrivain se détendait l'esprit en allant visiter

l'atelier du peintre.

D'après une inscription en tête de l'exemplaire de l'_Éloge de la

Folie_, de la bibliothèque de Bâle, qui renferme les dessins à la

plume originaux d'Holbein, ces croquis furent faits en dix jours,

«pour amuser Érasme.»

Il est peu d'œuvres d'imagination qui aient trouvé leur

illustrateur. On a jusqu'ici négligé les _Contes_ de Voltaire;

Lucien heureusement a été laissé de côté, et c'est presque une

bonne fortune qu'Aristophane se présente sans vignettes en regard

du texte.

L'_Éloge de la Folie_ offrait des difficultés de même nature.

C'est une raillerie fine et délicate que celle d'Érasme. Dans sa

dédicace à Thomas Morus, l'écrivain n'admet le libre exercice de

la raillerie qu'à condition que «la licence ne dégénère pas en

frénésie»; il tient également à ce que le lecteur ne le juge pas

«mordant, mais bienveillant, plein d'indulgence et de modération».

En ceci Érasme se trompait un peu.

On sourit à voir la peine que se donne l'auteur de l'_Éloge de

la Folie_ pour prouver qu'il a fait une œuvre pie: «Bien loin de

m'accuser de causticité, dit-il, des théologiens sages et éclairés

louent ma modération et ma _candeur_ pour avoir traité _sans

hardiesse_ un sujet hardi par lui-même et avoir _badiné sans coup

de dent_.» De telles justifications ressemblent beaucoup à celles

de Voltaire lorsqu'il jouait l'ingénuité en face de protecteurs

haut placés.

«Il ne manquera pas, écrit Érasme à Thomas Morus, de vétilleurs

qui, par esprit de dénigration, diront, les uns que ce sont des

bagatelles indignes d'un théologien, les autres que ce sont des

méchancetés qui blessent la charité chrétienne, et qui répéteront

à grands cris que nous ressuscitons la comédie antique, que nous

copions Lucien et que nous déchirons tout à belles dents.»

[Illustration: La Folie descend de sa chaire, fac-simile d'un

dessin d'Holbein.]

Tel fut le texte, expurgé pour ainsi dire par l'écrivain

lui-même, qu'Holbein eut à interpréter. L'_Éloge de la Folie_,

devenant presque un ouvrage de dogme, devait troubler l'esprit

d'un artiste qui n'ignorait rien de la visée du livre et du

caractère de son ami. C'est pourquoi, il faut le dire au risque

de froisser les admirateurs d'Holbein, la plupart de ses dessins,

quelle que soit leur valeur intrinsèque, ne répondent que par

certains côtés au texte satirique.

Ce n'est pas que les types manquassent à l'artiste. Princes,

prêtres, courtisans, moines, se pressaient dans les rues de Bâle;

mais il ne fallait pas reconnaître que tel ou tel homme avait

prêté ses traits au peintre; il fallait se garder surtout de

représenter avec trop de réalité certains personnages connus par

la ville. «J'ai toujours visé à ne blesser, personne,» écrivait au

théologien Martin Dorpius le prudent Érasme.

Holbein n'était pas, à proprement parler, un homme d'imagination;

il possédait une plus précieuse qualité qui est de fixer la

réalité et d'emprunter à la nature un aspect qui vaut celui des

idéalisations les plus élevées.

Gêné par les appréhensions de son ami, Holbein s'en tira par des

croquis intéressants, mais le plus souvent à côté.

On peut classer les dessins d'Holbein en deux séries: ceux qui

offrent une tendance satirique et ceux qui côtoient le texte,

suivant la fantaisie du dessinateur. Dans les uns le peintre

paraît avoir cherché à rendre la pensée de l'auteur de l'_Éloge de

la Folie_; dans les autres il s'en préoccupe médiocrement et n'en

trace pas moins de fins croquis.

Les hautes fonctions sociales, il semble qu'Holbein se soit

contenu pour les épargner. Il n'en est pas de même des basses

classes.

[Illustration: Fac-simile d'un dessin d'Holbein.]

Le coucou posé sur une branche, en face du mari trompé; l'homme,

«plus laid qu'un singe,» qui va consulter la Folie sur le charme

de sa figure; le maître d'école fessant avec une ardeur toute

scolastique son élève récalcitrant; le moine faisant parade de son

gros ventre, sont des gens de peu d'importance; toutefois il ne

faut pas tomber dans le système et avancer que le fou de cour et

le roi, Holbein les a traités conformément à la pensée de l'auteur

de l'_Éloge de la Folie_.

[Illustration: Fac-simile d'un dessin d'Holbein.]

Holbein est plus à l'aise dans sa _Danse des Morts_, où le drame

s'appuie sur de nettes oppositions d'empereurs et de sujets,

de riches et de pauvres, d'hommes sacrifiant tout à leurs

jouissances et de malheureux se privant de tout pour se mettre

un morceau de pain sous la dent. Comme la plupart des artistes,

Holbein est gêné par les louvoiements d'Érasme; ne saisissant pas

toujours la ligne dominante d'un portrait tracé par l'écrivain, il

préfère le croquis d'après nature.

Il est cependant un dessin bien compris et qui va plus loin que le

texte de l'auteur. La Folie ayant terminé son discours, descend

de sa chaire, et les auditeurs cloués à leur banc semblent dire:

Reste encore pour nous conter ces railleries que tu contes si bien.

[Illustration: D'après un ancien chapiteau.]

CHAPITRE XXI

RABELAIS CARICATURISTE

[Illustration]

Un des caractères particuliers du génie et qui bizarrement le

consacre, c'est à la fois le rayonnement qui entoure l'œuvre

et l'obscurité qui se fait autour de la vie de l'homme. Le nom

est éclatant, l'être s'efface parfois à tel point qu'on se

demande s'il a existé. De sa dépouille il ne reste qu'une trace

immatérielle et lumineuse qui s'adresse à la seule pensée.

Shakspeare et Rabelais en sont des exemples, et, par certains

points, Molière, quoique bien plus rapproché de nous.

Où se trouvent les véritables portraits de Shakspeare et de

Rabelais? Qui les a vus? Le rôle de ces penseurs dans la société

de leur temps est presque aussi obscur que leurs traits.

De tels hommes avaient assez à faire de songer sans se répandre au

dehors, et comme ils pensaient trop fortement pour leur époque,

ils comptaient peu d'amis véritables parmi ceux qui étaient

en état de les comprendre. De ceci ils durent se préoccuper

médiocrement; les encouragements réconfortants, les grands génies

les trouvent en eux-mêmes. Mieux que le public, ils savent qu'à

tel jour, à telle heure, le plus pur de leur esprit est venu

se fixer sur le papier; le reste leur importe peu: devoirs et

plaisirs du monde, honneurs et dignités, ils les fuient pour

étudier à leurs heures, à leur guise. Ils travaillent pour

l'humanité et ne cherchent qu'à échapper aux misères de leur temps.

Mais quand a sonné l'heure du repos éternel, qui décharge ces

hommes de leurs fatigues, c'est alors seulement que le public

leur permet de penser en liberté; alors on s'aperçoit que ces

indépendants, si dépendants des médiocrités qui les entouraient,

représentaient un siècle, une époque, leur temps; alors les

vivants reconnaissent la perte qu'ils ont faite, quel trésor de

connaissances est enfoui à jamais dans la tombe du penseur, et

une admiration sans bornes succédant à la défiance s'augmente de

siècle en siècle et quelquefois outre la mesure.

Arrivent des générations qui ne croient jamais assez payer les

mines d'observations découvertes par ces hommes et dont ils ont

enrichi le fonds commun. De philosophes graves ou railleurs si

contestés, quelquefois persécutés de leur vivant, on fait le

parangon de toute science; aucunes connaissances de leur époque,

prétend-on, ne leur étaient inconnues: politique, lettres,

sciences et arts n'avaient aucun secret pour eux.

C'est ainsi, que des qualités de science universelle ont été

attribuées à Shakspeare, à Rabelais et à Molière.

Rabelais était un véritable savant: savait-il vraiment tout?

Telle est la question que d'autres se sont déjà posée et que

je vais étudier par un côté bien menu, à savoir si l'auteur de

_Gargantua_, médecin, poëte, philosophe, doit être compté parmi

les habiles dessinateurs, ses contemporains.

Les libraires du seizième siècle n'en doutent pas. Le premier

exemplaire connu des _Songes drolatiques_, de Rabelais, porte

sur le titre même que les figures sont «_de l'invention_» de

Rabelais et sa dernière œuvre[87]. Antoine Leroy, qui a laissé un

manuscrit sur la vie du conteur, le _Rabelæsina Elogia_, exalte

ses talents de dessinateur et d'architecte au point d'en faire un

collaborateur de Philibert Delorme pour les plans du château de

Meudon.

[Note 87: _LES SONGES DROLATIQVES DE PANTAGRVEL, où sont

contenues plusieurs figures de l'invention de maistre François

Rabelais: et dernière œuvre d'iceluy pour la récréation des bons

esprits._ Paris, Richard Breton, M.D.LXV.]

Les divers éditeurs du _Pantagruel_, qui ont fait précéder leurs

publications de Notices sur Rabelais, n'élèvent point d'objections

sur ce talent de dessinateur; on doit même à M. Ch. Lenormant une

brochure où la science architecturale de Rabelais est déduite de

la description de l'abbaye de Thélème par le conteur[88].

[Note 88: _Rabelais et l'architecture de la Renaissance.

Restitution de l'abbaye de Thélème_, par Ch. Lenormant. Paris,

1840, in-8, avec 2 planches gravées. J'ai déjà, dans l'_Histoire

de la Caricature antique_, prévenu les lecteurs de se tenir

en garde à propos des inductions auxquelles M. Lenormant se

laisse trop aller. Son érudition, qui est réelle, est sans cesse

éperonnée par une imagination sans limites.]

Mais il s'agit ici des _Songes drolatiques de Pantagruel_, et

non d'architecture. Ces caprices, qui ne furent réimprimés qu'en

1823 pour le _Rabelais variorum_ de M. Éloi Johanneau, une vogue

nouvelle et inattendue fait qu'on vient, en deux ans, d'en donner

_quatre_ éditions, trois à Paris, une à Genève.

Ils sont bien nommés: _Songes drolatiques_. En effet, le

grotesque s'est donné ample carrière dans ces personnages où

la bizarrerie le dispute à la variété. Celui qui a dessiné de

tels croquis avait une certaine imagination fantasque; mais parce

que ces figures sont curieuses et bien dans l'esprit du temps,

s'ensuit-il qu'elles aient été dessinées par Rabelais?

[Illustration: Fac-simile d'une planche des _Songes drolatiques_.]

Rabelais était mort en 1553. Son œuvre augmentait naturellement

de portée; la librairie du seizième siècle, qui usait déjà de

supercheries, telles que fausses éditions, titres réimprimés

avec variantes, etc., fit acte de spéculation en affirmant que

l'illustration du livre d'un conteur célèbre était de la main de

l'auteur lui-même.

Il est vrai qu'à s'appuyer sur le texte même du _Gargantua_ on

pourrait en inférer que Rabelais connaissait le dessin linéaire

et le dessin artistique. Entre les diverses connaissances dont

le conteur enrichit le cerveau de Gargantua, connaissances que,

pour la plupart, Rabelais avait approfondies, se place l'art de

tracer des figures géométriques, comme aussi l'art de peindre et

de sculpter.

Au chapitre XXIII, Ponocrates apprend à son élève à dessiner

«mille joyeulx instruments et figures Geometricques». De même

Rabelais fait entrer au chapitre XXIV «l'art de peinture et de

sculpture» dans le complément de l'éducation.

Dans ces admirables chapitres sur l'éducation, où l'auteur dénoue

le cordon de son masque bouffon, chaque ligne a sa portée, surtout

celle relative à l'étude du dessin, qui concorde avec les idées

modernes.

Beaucoup de bons esprits ne proposent-ils pas la pratique du

dessin comme une seconde écriture qu'on devrait, dès la plus

tendre jeunesse, apprendre aux enfants en même temps que la

calligraphie?

Rabelais semble partager cet avis.

Cependant, parce qu'il représente Gargantua dessinant et peignant,

s'ensuit-il absolument que Rabelais dessinait et peignait? Combien

d'esprits modernes vantent les avantages du dessin, qui ne savent

pas se servir d'un crayon!

Certains commentateurs se sont prévalu, pour faire un dessinateur

de Rabelais, d'un passage d'une de ses lettres dans lequel le

conteur est censé avoir relevé quelques plans de monuments.

«_Urbis faciem calamo perinde ac penicillo depingere_,» écrit de

Lyon, en septembre 1534, Rabelais au cardinal du Bellay.

Passage que M. Paul Lacroix[89] a ainsi interprété: «Enfin

il voulait employer la plume _et_ le crayon pour faire une

description topographique de la ville de Rome.»

[Note 89: _François Rabelais, sa vie et ses ouvrages_, notice

en tête de l'édition de J. Bry, 1854.]

Cette version n'est pas absolument exacte. _Perinde ac_ n'a jamais

eu le sens que lui donne ici M. Lacroix. _Perinde_ signifie quasi,

comme avec; pour rendre le sens de la phrase latine de Rabelais,

il faut traduire que l'érudit dépeignait de sa plume les monuments

romains _comme avec_ un crayon.

Ce passage de la lettre de Rabelais au cardinal du Bellay doit

donc être retiré du débat, et il ne reste véritablement comme

document, dans l'instruction relative aux _Songes drolatiques_,

que la mention des arts du dessin dans les chapitres sur

l'éducation, ce qui n'est pas suffisant.

Je cherche d'autres moyens d'élucider la question, et c'est de

l'essence même des images que je tâcherai de faire sortir la

vérité. Elles offrent le fait particulier que, datées de 1565, ces

figures ne paraissent se rattacher à aucune publication française

du même ordre, et qu'elles semblent une création, une trouvaille

dans l'ordre comique.

Histoire de la caricature au moyen âge et sous la renaissance · 第 11 / 13 段