Le voyageur qui débarque à Rotterdam se trouve face à face d'une

statue de savant, qui, les yeux baissés sur un livre, semble

n'être distrait ni par le bruit ni par le mouvement du port. La

science a ridé le visage de l'homme; sous sa longue houppelande on

sent flotter un corps amaigri par l'étude; mais l'expression du

visage est celle d'un ami de l'humanité.

Le vieux savant est Érasme de Rotterdam, à qui ses compatriotes,

les marchands de poissons salés, ont élevé une statue.

Sur les lèvres de l'érudit, bien des sourires désenchanteurs

souvent se sont fixés; mais cette ombre de raillerie est dissipée

par la sérieuse concentration avec laquelle l'homme a étudié

les hommes. On sent des yeux bienveillants sous ces paupières

abaissées. Les mains sont d'une finesse féminine. Un corps délicat

était l'enveloppe de ce penseur, qu'on voudrait compter parmi ses

ancêtres.

Il existe encore un autre portrait du vieil Érasme; il est

représenté travaillant. Érasme travaillait sans cesse. Mais, à

côté du volume au fond duquel l'érudit poursuit la science, le

graveur a placé un joli bouquet de fleurs dans une fiole de verre.

C'est la nature faisant antithèse à la science, la vie en face de

la lettre morte.

Érasme, au milieu de ses recherches, songea toujours à la vie.

L'amour de l'humanité gît au fond de ses écrits et c'est ce qui a

conservé, en même temps que sa mémoire, celle de l'_Éloge de la

Folie_, sans cesse réimprimé.

Le savant vécut à l'époque agitée où Luther remplissait l'Europe

du bruit de ses réformes. Tous deux correspondaient ensemble; tous

deux avaient certaines parités de vues sans employer les mêmes

moyens. Je pense à Mirabeau en évoquant la figure de Luther: dans

cette révolution religieuse, Bailly eût été Érasme. Le Hollandais

avait en partage la douceur, l'Allemand la violence. Celui-ci

renversait les vieilles portes du temple; celui-là eût désiré

qu'on mît de l'huile aux gonds. La grosse injure était le ton du

moine; un scepticisme épicurien faisait le fonds de l'érudit;

aussi tous deux ne s'entendaient-ils qu'à demi, l'un se gendarmant

contre l'indécision et le manque d'action, l'autre effrayé des

éclats de paroles qui, comme des trompettes, sonnaient à ses

oreilles délicates l'ordre de la révolte.

Et cependant la délicatesse a triomphé, tant les hommes ont besoin

d'être ménagés. Les énormités allemandes contre la cour de Rome

sont difficiles à faire passer sous les yeux d'aujourd'hui; on

peut mettre dans presque toutes les mains l'_Éloge de la Folie_.

Si la gent monacale n'est pas épargnée dans cette œuvre satirique,

c'est avec modération qu'Érasme a exprimé son idée tout entière.

Ce qui fit surtout la fortune du livre vint de l'heure à laquelle

le savant lança une idée qui ne lui appartenait pas en propre;

mais tel est le rôle des hommes de génie: de répondre juste aux

besoins du moment, d'employer des matériaux qui n'attendaient

qu'un habile architecte pour les dégrossir et d'élever un monument

là où il n'y avait que constructions grossières.

Avant d'entrer dans plus de détails touchant l'œuvre d'Érasme, il

est utile de montrer les Petites-Maisons à l'intérieur desquelles

le satirique était allé chercher ses Fous.

Dans les ténèbres de ce temps, qu'on appelle volontiers moyen âge

pour échapper à une chronologie plus précise, les êtres simples

d'esprit qu'on croyait penser à des choses surnaturelles, les

visionnaires qui mêlaient des prédictions bizarres à un chaos de

paroles sans liaison, les mélancoliques renfermés en eux-mêmes,

les cerveaux diffus et mal équilibrés ne furent pas traités

avec indifférence par le peuple, simple d'esprit lui-même.

C'étaient des inspirés, croyait-on. Ils semblaient hantés par

l'Esprit divin. On les respectait. Quelque chose s'agitait en

eux, qui devait sortir un jour et donner naissance à d'importants

pronostics.

Il en était d'autres riant de tout, sans fiel et sans malice,

dont les coins de bouche se relevaient vers des yeux ahuris. Ils

restaient enfants; le peuple, qui a les caprices de l'enfance,

gâta ces Fous rieurs et ne réclama d'eux aucun travail. Un mot

plaisant ou railleur, qui se mêlait par hasard à leur bavardage

habituel, faisait croire qu'il étaient des disciples d'Héraclite,

riant sans cesse des tourmentes des humains.

Ceux-là particulièrement furent recherchés à cause de leur

insouciance et de leur bonne humeur. On les présentait aux princes

à leur passage dans les villes; leur langue qui ne s'arrêtait

pas, le peu de respect qu'ils avaient pour les grands, étonnaient

ceux dont les insignes commandaient le respect. Accoutumés

aux adulations et aux servilités, des empereurs eux-mêmes

rencontraient, chose bizarre, un être qui ne fléchissait pas le

genou, ne se courbait pas et ne voyait sous la pourpre qu'un homme

semblable aux autres. Les riches et les puissants ont toujours été

frappés par cette indépendance d'allures.

Le premier prince qui s'attacha un de ces «Fols», on l'ignore. Il

est certain que son caprice trouva des imitateurs. Ce qui avait

été hasard devint règle. Il y eut une charge créée de plus dans le

palais; cette charge, qui en valait bien d'autres regardées comme

graves, fut dévolue à un être qui, naturellement plaisant, n'eut

pas de peine à puiser dans sa libre indépendance les railleries

et les sarcasmes qu'excitent les actes de tout courtisan. Telle

était la volonté du maître. L'emploi consistait à souffler sur

les vices de chacun: la vie des cours y prête. Avarice, Luxure,

Ambition, Perfidies, Trahisons de toute nature furent mandées à la

barre de ce singulier juge en habits bariolés, dont la sonnette

était cousue au coqueluchon. Car un costume particulier désigna

la qualité de celui qui, tout le jour, était appelé à rendre

des arrêts «salés». Le nouveau dignitaire n'était plus un fou,

c'était le «Fol», celui qui devait pêcher dans les consciences des

courtisans et étaler son butin devant les rois; mais, comme il

eût risqué de ne ramener le plus souvent dans ses filets qu'une

boue nauséabonde, il eut soin de la nettoyer, d'en extraire les

parties trop bilieuses qui forment le tempérament des ambitieux;

ces laideurs, il les recouvrit du sel de l'ironie, afin d'amener

un sourire sur les lèvres de son maître. Quelque désagréables que

fussent aux courtisans les sarcasmes d'un homme dont la langue

ne respectait rien, ils déridèrent souvent la pourpre, et le Fou

devint une puissance. Dès lors, partout il exerça sa verve.

Je ne vois guère qu'un monument qui prouve la défaite de la Folie.

On a découvert à Bourges, dans un des coins de l'hôtel de Jacques

Cœur, une sculpture historique intéressante, qu'elle soit un

symbole ou une satire. Sur un cul-de-lampe, qui supporte la

retombée d'une des nervures de la salle que l'on croit avoir

été le trésor de l'argentier, une femme en habit de reine, la

couronne sur la tête, étendue d'une façon provocante sur le gazon,

fait signe à un seigneur en habit de cour de venir la trouver;

mais l'homme, y mettant plus de retenue, montre dans l'eau d'une

fontaine une ombre reflétée que le mauvais état de cette partie

replâtrée du bas-relief a fait prendre à quelques archéologues

pour la figure du roi.

Un Fou avec sa marotte apparaît au second plan du bas-relief, plus

grave et méditatif que de coutume.

On sait de quelle hauteur tomba Jacques Cœur; la perte de sa

charge, sa fortune dilapidée, son emprisonnement, sa mort, ont

semblé prouver à quelques-uns que, parmi les crimes que lui

reprochait le roi, celui-là n'était pas le moindre que de l'avoir

trompé avec Agnès Sorel. La légende, qui se plaît au romanesque,

ajoute qu'en raison de ce détail, le bas-relief fut sculpté à

dessein dans un endroit mystérieux de l'hôtel, comme une preuve de

la chasteté de Jacques Cœur, alors que les courtisans répandaient

des calomnies sur le compte de l'argentier.

Agnès Sorel aurait fait des avances au riche argentier: Jacques

Cœur répondit en évoquant le souvenir du roi qui les séparait.

Sans doute l'aventure était tentante; mais, pour la première fois,

la Folie fut vaincue.

J'opine à croire avec MM. Leber, de Beaurepaire, Paulin Paris,

Hiver[79], que le cul-de-lampe représente une scène d'un des

fabliaux, si répandus au quinzième siècle, qui ne se rapportent

en rien à Jacques Cœur; il faut, toutefois, tenir compte des

mœurs de la favorite, de la figure du roi et des costumes des

personnages, qui apportent une certaine vraisemblance à la légende

adoptée primitivement par les archéologues et les savants[80].

[Note 79: _Le bas-relief de la chambre du trésor de Jacques

Cœur, à Bourges._ In-8 de 12 p. S. D.]

[Note 80: Le seigneur, en surtout bordé de menu-vair, la

dague au côté, porte le costume que les portraits authentiques

de Jacques Cœur nous font connaître. (Voir Hazé, _Monuments du

Berry_; Viollet-le-Duc, _Dictionnaire d'architecture_.)]

[Illustration: Sculpture intérieure de la maison de Jacques Cœur,

à Bourges.]

Des dénouements si chastes ne semblent guère le partage de

la Folie. Elle est moins réservée, se plaisant davantage au

scandale. La cour en fournissait à foison. Aussi, pas de fêtes, de

cérémonies sans la présence du Fou. Il était attaché au palais; on

le vit bientôt pénétrer dans les églises.

Le Fou joua son rôle dans les cérémonies bizarres de l'Ane, des

Sots, des Innocents, de la Basoche, de la mère Folle. En pleine

église, le Fou introduisit son habit de masque, ses grelots et

sa vessie pleine de pois secs; il osa même croiser sa marotte

avec le bâton pastoral et devenir l'un des principaux acteurs des

fêtes étranges, que la cour de Rome, les conciles et les rois

autorisaient à de certaines époques et qu'ils défendirent ensuite,

effrayés des suites des profanations et des travestissements de

ces danses jadis sacrées.

Mais les poëtes, les érudits, les esprits libres tenaient pour

ces divertissements populaires qui prêtaient à la raillerie.

Clément Marot, sans y mettre plus de malice, a dépeint en quelques

vers le travestissement consacré de ces fêtes, et s'il rit des

moines, c'est plutôt au point de vue du déguisement qu'il peint le

principal acteur:

Attachez-moi une sonnette

Sur le front d'un moine crotté,

Un oreille à chacun côté

Du capuchon de sa caboche,

Voilà un sot de la Basoche.

En lisant tant d'éloquents morceaux dirigés à ce propos par les

historiens contre l'Église qui permettaient ces mascarades dans

son sein, je me demande ce que pense un ambassadeur Japonais qui

assiste pendant le carnaval à la promenade du Bœuf gras. Si,

détaillant un à un les costumes divers des gens qui se tiennent

sur le char, il prétend en tirer une conclusion, je crains que le

Japonais ne s'égare dans un dédale de commentaires baroques.

Il en est de même de bien des usages de ces époques confuses à la

suite desquelles la Renaissance essaya en vain de se débarrasser

des traditions des siècles précédents.

Que cette vessie de porc dans laquelle s'agitaient des pois fût,

comme on l'a dit, l'emblème d'une tête folle, d'un caquetage

bruyant, d'un esprit évaporé et vide de sens, je le veux bien;

mais de là à faire de l'arme du Fou une machine de guerre contre

la religion, j'y souscris difficilement.

On opposera les canons de l'Église, les ordonnances royales

au sujet des fêtes dans lesquelles le Fou jouait le rôle

d'archidiacre. De telles mascarades dans les églises avaient pu

paraître naturelles pendant la période de grossièreté de mœurs du

moyen âge; la Renaissance apporta certaines délicatesses, et ces

travestissements sous les voûtes sacrées parurent d'autant plus

dangereux que la pensée en éveil cherchait les fissures du pouvoir

religieux.

Chaque époque qui arrive, bénéficiant des enseignements du passé,

juge dangereuse plus d'une chose qui semblait innocente. Au

moyen âge, les esprits, garrotés par la confusion du passé, sont

simples, naïfs et sans moyens de traduire leurs rancunes: on ne

pressent pas la Réforme, on laisse au peuple plus de liberté dans

ses plaisirs: mais quand Luther lancera ses bulles contre la

papauté, le catholicisme effrayé se tiendra sur ses gardes.

Le Fou, chassé des églises, fut mêlé dès lors à d'autres questions

religieuses plus palpitantes. Les protestants, s'emparant de ce

type, le burinèrent sur des médailles pour la plus grande injure

des catholiques. Ils sont communs, les monuments de bronze sur

lesquels se voit une tête de cardinal accolée à celle d'un Fou,

avec la légende: _Stulti aliquandi sapientes_.

[Illustration: Médaille satirique contre la cour de Rome.]

Il est vrai que les catholiques s'emparèrent du symbole pour en

accabler le protestantisme. On s'appelait _fou_ dans les deux

camps; ce que voyant, des sceptiques, qui ne reconnaissaient ni le

pape ni Calvin, burinèrent des médailles pour se railler des deux

adversaires. Murner, le poëte du _Narrenbeschwerung_ (conspiration

des Fous), publia un pamphlet contre Luther: _Du grand fou

luthérien, comment le docteur Murner l'a exorcisé_[81]; en tête

de l'ouvrage un frontispice représente Murner en moine franciscain

serrant à l'aide d'une corde le cou de Luther pour en faire sortir

une quantité de petits fous.

[Note 81: _Von dem grossen Luterisschen narren, wie in doctor

Murner beschworen hat._]

L'injure ne semble pas aujourd'hui bien énorme. Elle suffisait

alors à qualifier les cruautés les plus grandes. On sait quelle

exécration causa dans les Pays-Bas le duc d'Albe. Théodore de

Bry, le graveur, a cru venger ses compatriotes en représentant le

terrible lieutenant-général de Philippe II avec cette légende: _Le

capitaine des Folies_.

C'est là une caricature innocente[82]. Il en est de même des

sculptures, des manuscrits, des gravures. Le Fou se loge partout

du treizième au seizième siècle, sur les façades des palais, au

fronton des cathédrales, sur les stalles des églises, sur les

frontispices des livres, grimaçant, agitant sa marotte et frappant

sans cesse chacun de sa vessie. Du haut des monuments chrétiens,

caché dans une gargouille, le Fou pisse sur les passants; à la

porte du temple, il tire la langue aux fidèles; dans le chœur des

basiliques, il éclate de rire au nez des chanoines, et la grande

dame qui ouvre son livre d'heures, où il est représenté sur les

marges, est troublée dans ses prières. A Amboise, à Blois, il

conte ses divagations sur les façades des palais; on le retrouve

accroché aux façades des maisons d'Orléans, de Tours, de Beauvais,

où il fait la nique aux passants (voir fig. p. 270). Souvent dans

l'ombre grimace le bout d'une poutre qui remplit l'esprit de

visions fantastiques: un ouvrier a terminé son œuvre en sculptant

une figure de Fou.

[Note 82: Voir Rigollot et Leber, _Histoire numismatique des

fols de la Picardie_.]

Il ne faut pas oublier dans cette iconographie les combats de

la Folie avec la Mort. Les dernières danses macabres montrent

la Mort entraînant le Fou avec sa marotte; d'anciennes gravures

représentent le Fou qui frappe le crâne de la Mort de sa

sempiternelle vessie[83].

[Note 83: Voir Holbein, pl. LXI, Langlois, Douce.]

La Folie devait triompher de sa redoutable ennemie. Le seizième

siècle ayant policé les mœurs, la Mort parut brutale et son image

lugubre. Le branle macabre avait fait son temps.

La Mort morte, ce fut la Folie qui lui succéda. C'était une rieuse

gaie, la plaisanterie aux lèvres, corrigeant ses leçons par une

constante bonne humeur. L'Europe accepta facilement son empire.

Le premier qui chanta la marotte fut un Strasbourgeois, Sébastien

Brandt, érudit et moraliste. En 1494, il imprimait à Bâle un vaste

poëme qui ne contient pas moins de cent quinze divisions et

qui porte pour titre _Narrenschiff_, c'est-à-dire l'_Esquif des

Fous_[84]. L'humour au quinzième siècle n'est pas toujours légère.

Aussi bien Brandt ne plaisante pas, quoiqu'une idée satirique

découle de son sujet. Le vice, suivant lui, n'est pas haïssable à

raison de l'affliction qu'il cause à la divinité, mais parce qu'il

est contraire à la raison humaine. _Le vice est ridicule._ Brandt

veut corriger l'homme en réveillant dans son cœur le sentiment de

la dignité plutôt que le remords de sa conscience.

[Note 84: _La Nef des Fous_ fut depuis le titre le plus

universellement admis par les traducteurs et commentateurs.]

[Illustration: Fac-simile d'une figure en bois des _Menus-Propos

de Mère Sotte_, de Pierre Gringoire (1505).]

«Jamais, dit le moraliste, un sage n'a demandé à être riche sur

terre, mais à se connaître lui-même.»

Brandt n'est point un réformateur religieux; s'il pressent

l'orage luthérien, il le craint. Il a cependant ceci de commun

avec les libres penseurs qu'il se gendarme contre les abus de

la scolastique et du mysticisme. C'est un satirique malgré lui,

qu'il parle de l'astrologie, de la chiromancie, de l'alchimie, des

superstitions et même des dangers nouveaux créés par l'imprimerie.

«Plus les livres augmentent, dit Brandt, et moins on a égard aux

bonnes doctrines.»

Il recommande «de prêter l'oreille à la conscience et non au

sifflet des Fous.»

«Les paysans autrefois, dit Brandt, étaient heureux sous le

chaume; maintenant ils s'adonnent à la boisson, s'endettent, ne

s'habillent plus de bure, mais d'habits de lin d'un grand prix.

Le bourgeois prétend être l'égal du chevalier; le comte veut

être prince, le prince aspire à une couronne. Plus d'un brave

homme se ruine, s'adonne à la juiverie, ou met sa fiance dans une

succession.»

Brandt critique encore l'âpreté du gain, la vénalité de la

justice, et, dans cette langue bâtarde qui a causé la ruine de

l'ouvrage[85], on trouve de nombreux proverbes propres à frapper

les esprits: «La pauvreté, dit le moraliste, est un don de Dieu.

Celui qui est nu peut nager au loin. N'a rien à perdre qui n'a

rien.» Mais Brandt a des aspirations plus élevées: «La mort est un

admirable niveleur, un juge incorruptible qui n'a jamais obéi à

personne... Insensés que nous sommes de construire des pyramides,

des mausolées. Toute terre est bénie de Dieu, et bien couché est

celui qui est mort en paix. Les astres, qui reluisent au haut du

ciel dans le plus beau luminaire, éclairent une immense voûte

funèbre. Dieu sait retrouver en leur place les ossements et les

rendre à leur corps. Celui qui meurt en Dieu a le plus sublime

monument.»

[Note 85: La pièce est écrite en dialecte particulier

de Strasbourg, mélangé de suisse. «En lisant les vers du

_Narrenschiff_, dit M. Spach, qui a commenté le poëme, on croirait

souvent entendre l'inculte langage d'un paysan du Sundgau ou du

Kochersberg.»]

M. Gervinus a comparé Brandt à Molière: c'est le placer bien haut:

le plus souvent le poëte, par la gravité de ses admonestations,

ressemble à un prédicant; on en trouve la preuve dans les

commentaires que tira de la _Nef des Fous_ le prédicateur Geiler

de Keyserberg pour en faire la base de ses sermons, apportant plus

de caprices que le moraliste dans la peinture des ridicules et des

vices de son temps.

Avec Brandt, Geiler de Keysersberg se moque en chaire «des

docteurs qui n'entendent pas trois mots de latin, mais se coiffent

de leurs toques de velours et vantent leurs livres sans en

connaître le contenu.» Ce sont des gens dignes de prendre passage

sur le vaisseau des Fous: mais le prédicateur s'élève à des

enseignements d'un ordre moins futile.

Le signe de la sagesse, suivant lui, c'est de peu parler et

même de se taire. «Il ne faut point ressembler à la poule qui,

lorsqu'elle pond un œuf, l'annonce à toute la basse-cour.

«Les eaux profondes coulent avec lenteur; les torrents font

beaucoup de bruit. Les petits marchands ambulants crient leurs

marchandises dans la rue; les riches négociants trafiquent en

silence.

«Un homme qui ne sait se taire ressemble à une ville sans murs et

sans porte; on y entre de jour et de nuit.»

Le prédicateur exerce également sa verve contre les femmes:

«Il y a quatre choses, dit Geiler, que l'on ne peut suivre et

reconnaître: l'aigle dans les airs, le serpent sur les rochers, le

vaisseau au milieu de la mer, le chemin de la femme qui cherche

aventure.»

[Illustration: D'après une gravure du _Narrenschiff_.]

Il serait réellement agréable d'écouter des sermons si une

telle humeur en faisait aujourd'hui le fond. Bien différent des

prédicateurs toujours prêts à tonner contre la littérature de

leur temps, Geiler de Keyserberg prêtait l'appui de sa parole

et de sa verve au poëme de Brandt, qui d'ailleurs se répandait

par toute l'Europe, traduit en latin, en français, en anglais,

en néerlandais. Le _Narrenschiff_ avait, suivant le chemin qu'il

prenait, des fortunes diverses. On le contrefaisait, on l'imitait,

on le copiait, on l'affadissait; toutefois, on oubliait de le

brûler. Il avait en outre les honneurs de l'illustration, et les

gravures sont bien d'accord avec le texte gothique du poëme.

[Illustration: D'après un livre d'Heures du XVIe siècle.]

CHAPITRE XIX

ÉRASME ET L'ÉLOGE DE LA FOLIE

[Illustration]

Vingt-cinq ans plus tard, un autre érudit, Érasme, reprit l'idée

pour la transformer. Le _Navire des Fous_ du vieux Brandt était

trop chargé, Érasme l'allégea considérablement. Le sujet était le

même; pourtant le Hollandais échappa aux reproches de plagiat que

les érudits se jettent volontiers à la tête.

Brandt, quoique ayant publié diverses éditions classiques,

était plutôt jurisconsulte de profession; il avait même rempli

des fonctions politiques en Allemagne. La vie d'Érasme au

contraire fut vouée tout entière au service des belles-lettres,

et, s'il scrutait le sens d'in-folios dont le format ferait

fuir aujourd'hui un _chroniqueur_ bien appris, c'était plus

particulièrement les secrets de la langue d'Aristophane et de

Lucien qu'il demandait aux anciens textes. Ces sortes d'études,

qui marquent d'un sillon austère les traits des véritables

penseurs, allégent l'esprit si elles alourdissent le corps. La

parole de l'homme peut être lourde et embarrassée, sa plume est

fine et légère. Le vieil Érasme, penché sur son pupitre, les yeux

plongeant entre les lignes des textes antiques, paraît sans doute

aux curieux qui visitent les musées un savant grave et dogmatique;

l'_Éloge de la Folie_ lui donne droit d'entrer dans le panthéon

des humoristes où bientôt trônera Rabelais.

Ce fut en latin qu'Érasme cacha ses railleries contre l'humanité

dont la folie est le partage. «L'homme, disait la Folie (c'est

elle qui prend la parole tout le long du livre) n'est pas plus

misérable pour être fou que le cheval pour n'être grammairien.»

Dans la société, tous les hommes sont conduits par la Folie; ce

que la Rochefoucault plus tard rapportera à l'intérêt, Érasme

l'attribue à des grelots sonnant sans cesse aux oreilles, qui

empêchent l'humanité d'entendre et de penser sainement.

La piquante humeur d'Érasme fit la fortune du livre. Le savant,

dont la vie laborieuse avait chassé les passions et les vices,

jugeait ses contemporains sans fiel ni colère: «Le singe sur la

pourpre n'est jamais qu'un singe, et la femme est toujours femme,

c'est-à-dire une folle.»

[Illustration: La Folie, d'après Holbein.]

Toutefois du badinage de l'érudit se détachent quelques traits

fortement accentués comme dans cette esquisse de vieillards:

«Plus ils sont près de la mort, moins ils sont ennuyés de vivre.

Remerciez-moi, dit la Folie, si vous voyez encore tant de vieux

patriarches qui ont à peine figure d'hommes, qui bégayent, qui

radotent, qui n'ont plus ni dents ni cheveux; restes hideux,

rechignés, maussades, grondeurs, écourtés, dont la triste machine

est faite en demi-cercle... Tels qu'ils sont, ils aiment la vie,

ils essayent de se rajeunir en peignant les quatre poils qui

leur restent, ou en les cachant sous une chevelure postiche. Ils

empruntent les dents, peut-être d'un cochon. Il en est même qui

deviennent amoureux d'une jeune beauté et qui font auprès d'elle

plus de bêtises qu'un jeune homme.»

On accuserait certainement aujourd'hui Érasme de _réalisme_ pour

son vieillard amoureux qui «emprunte les dents d'un cochon».

La touche n'est pas moins forte dans son portrait de vieilles

coquettes.

Histoire de la caricature au moyen âge et sous la renaissance · 第 10 / 13 段