Sur une de ces stalles «un moine se livre à de profondes

contemplations; mais on s'aperçoit à l'état de son visage qu'il

est saisi d'une frayeur subite à la vue des monstres horribles qui

s'offrent à ses yeux. L'enfer n'en a jamais vomi de plus hideux.

Celui-ci a l'échine fortement élevée, baisse la tête, grince les

dents et s'apprête à dévorer la proie qui va s'offrir à lui.

Celui-là replie sous son ventre une énorme queue, qui se termine

en avant par une gueule de monstre marin. Un troisième, séparé

du précédent par une tête de femme couverte d'un long bonnet

flottant, a le corps d'un quadrupède, la tête, la poitrine et les

bras d'un homme: de son menton pend une barbe épaisse, qui se

divise en deux touffes et qu'il saisit à deux mains. Un quatrième,

semblable à une truie, joue de la cornemuse, tandis que ses petits

pendent à ses mamelles. Une tête d'homme, à longue chevelure et à

bonnet replié, termine cette rangée.

«A gauche se continue la suite des animaux grotesques. La marche

est ouverte par un quadrupède à longue queue, à la suite duquel

s'avancent un singe armé d'une énorme massue et un mammifère à

tête d'oiseau qui paraît vouloir s'élancer vers le ciel. Puis se

présentent successivement un énorme crapaud armé d'une cuillère

avec laquelle il puise dans une ample soupière placée devant

lui, une lourde vache jouant de la musette et un singe agitant

ses doigts sur les touches d'une vielle, dont il fait également

tourner la manivelle. Ces curieux musiciens ont à leur suite un

animal chimérique qui se replie sur lui-même et se présente aux

spectateurs dans une pose hideuse. Enfin vient la Mort, avec ses

traits horribles, couverte d'un ample manteau, et derrière elle un

griffon[69].»

[Note 69: _Bull. monument._, t. VIII, p. 9.]

Comme à Saint-Spire, une fille en habit de religieuse scie le

diable par le milieu du corps (voy. figure de la p. 104). Sur

une autre stalle, des ours dansent aux sons d'une musette dans

laquelle souffle un de leurs confrères.

L'abbé Barraud voit dans ces figures la personnification de

l'orgueil, de la volupté, de l'amour de la table, de la haine

et des plaisirs mondains. Pour moi, je viens de feuilleter une

fois de plus les Tentations et les Diableries du prédécesseur

de Breughel, Jérôme Bosch. Les compositions du vieux maître,

populaires au quinzième siècle, semblent l'alphabet dans lequel

étudièrent les imagiers.

L'application à un motif déterminé n'apparaît réellement que dans

les deux créations qui émurent le moyen âge et la renaissance,

c'est-à-dire le _Roman de Renart_ et _la Folie_ telle qu'elle

ressort des œuvres de Brandt et d'Érasme.

Habituellement, côte à côte des figures bibliques et profanes,

on remarque sur ces stalles des têtes de fous à bonnets ornés de

grelots; des évêques mitrés se mêlent sur les accoudoirs à des

animaux, des singes, des figures grotesques. Certains archéologues

regardent ces singuliers assemblages comme des allusions aux

vices du clergé; le comte de Soultrait pense, et je suis de son

avis, que ces représentations sont un souvenir des Fêtes de

fous[70]. La plupart du temps, de petites figurines ou des bustes

rappellent la _mère-sotte_ ou quelque personnage de ces cérémonies

burlesques.

[Note 70: _Bull. monument._, t. XVIII, p. 105-106.]

Parmi les curieuses stalles de Saint-Spire de Corbeil,

qu'heureusement Millin fit dessiner avant leur destruction, on

voyait un évêque tenant une marotte dans la main. C'est toujours

l'évêque des Fous.

[Illustration: Stalle de l'église Saint-Spire de Corbeil.]

Sur une autre miséricorde du même monument un personnage, coiffé

d'une sorte de chapeau à cornes, joue avec un homme à un jeu

appelé pet-en-gueule. Le mot dispense d'une analyse.

Quelques-uns de ces motifs traditionnels se représentent dans

divers monuments. A Saint-Spire, quatre rats grignotent un globe

surmonté d'une croix; d'autres rongeurs, dont on n'aperçoit

que les têtes et les queues, ont fait de ce globe une sorte de

fromage où ils se sont retirés. Dans la même série de stalles,

est représenté un homme coiffé d'un bonnet de docteur et dont

la figure expressive exprime la trace de pensées doctorales; ce

personnage porte sur son dos un globe semblable. Millin dit qu'il

existait dans l'église Saint-Jacques, à Meulan, un bas-relief

absolument identique, et le consciencieux archéologue ajoute:

«Sujets bizarres, qui sont autant d'énigmes, parce qu'on n'est pas

au temps où ils ont été exécutés.

[Illustration: Miséricorde de l'ancienne église de Saint-Spire de

Corbeil.]

Cet aveu de l'impuissance de l'archéologie à la fin du dernier

siècle ne se reproduirait guère aujourd'hui. Millin n'expliquait

peut-être pas assez; nous expliquons trop quelquefois, dissertant

à l'infini sur des sujets d'une médiocre importance. Cependant

cette stalle symbolique a besoin d'être élucidée; elle se

trouve dans diverses autres églises, et je partage l'opinion de

Duchalais, qui, dans un article plein de sens[71], voyait dans

les rats grignotant le globe les vices qui rongent le monde et

finissent par le détruire.

[Note 71: _Revue archéologique_, 1848.]

Si on ajoute à ces sujets divers des représentations de métiers

de l'époque: apothicaire, porteur de bois, moissonneur, berger,

tailleur de pierre, boulanger, alchimiste, etc., il sera facile

de se faire une idée du répertoire des tailleurs de poupées dans

les églises. Presque partout, en province, les sculpteurs en bois

répètent les mêmes motifs facétieux et satiriques ayant trait

aux mœurs. Paris offre seul quelques dissemblances, les ouvriers

flamands n'y ayant sans doute pas exercé leur industrie.

Je note, parmi les curiosités de l'ancienne église des Mathurins,

une stalle représentant un vieillard tournant un tournebroche

qui porte un morceau de viande dont l'homme recueille la graisse

avec un pochon; sous la table est caché un enfant qui veut goûter

au jus. Détail de mœurs moins comique que le suivant, décrit par

Millin, qui s'étonne de le rencontrer dans le lieu saint: «Un

fabricant de parchemin à qui le diable montre le cul.»

Les artistes du quinzième siècle n'avaient pas notre délicatesse.

Luthériens et papistes ont autrement insulté le diable.

L'église des Saints-Gervais-et-Protais, dont les stalles offrent

certaines analogies avec celles de Rouen, en possède quelques-unes

d'un profane encore plus vivement accusé.

Sur une miséricorde des basses-formes un Fou folâtre avec une

femme, dont la robe est retroussée. «Triste allégorie montrant le

dénûment des vertus et la bassesse des habitudes,» dit à ce propos

un archéologue[72]. Je crains bien que M. Troche, auteur de cette

interprétation, ne soit souvent irrité par la vue de semblables

sujets dans les cathédrales.

[Note 72: _Revue archéol._, 9e année, 1853.]

Une autre stalle de la même église représente une femme nue dans

un bain; un homme se déshabille, de la main caresse le menton

de la femme, et sans plus de façons entre dans sa baignoire. M.

Troche croit qu'il s'agit d'un mari qui, en compagnie de son

épouse, se livre à un rafraîchissement hygiénique.

Je ne sais pourquoi l'idée d'un galant s'est présentée

à mon esprit. Et cependant, comment l'église des

Saints-Protais-et-Gervais a-t-elle pu accueillir la mise en scène

d'une semblable aventure?

Des miséricordes de la même église, les unes personnifient des

martyrs et des évangélistes; les autres consistent en animaux et

en masques capricieux de truie, de sirène, de chien, de vieillard,

de lion, de jeune fille et d'aigle; mais, comme dans les monuments

décrits plus haut, une partie des stalles est consacrée aux divers

corps de métiers: cordonniers, rôtisseurs, bateliers, etc.

Cette scène de bains ne serait-elle pas la représentation d'un

intérieur de baigneur à la fin du quinzième siècle? C'étaient

habituellement des maisons mal famées; elles sont signalées

par les anciens chroniqueurs comme des lieux de rendez-vous,

semblables à ceux qui existent encore actuellement à Berne. Il se

peut que les artistes inconscients, qui naïvement taillaient les

stalles des églises, ayant à faire figurer le baigneur parmi les

corps d'états, n'aient pas trouvé mieux, pour peindre ce qui se

passait dans ces endroits, que de mettre en lumière une baignoire,

une jeune dame et son heureux soupirant.

Le même archéologue qui a étudié particulièrement les stalles

de Saints-Gervais-et-Protais donne encore la description d'une

miséricorde de la même église: «Un fou sans gêne, coiffé du

capuchon à oreilles d'âne, pousse l'oubli de la décence jusqu'à

venir se poser, pour satisfaire dame nature, devant la porte

d'une maison habitée. A la fenêtre du rez-de-chaussée se montre

un personnage indigné qui tenait probablement un objet menaçant;

mais un pudique ciseau a profondément labouré cette grossière

composition due aux mains naïves de nos ancêtres[73].»

[Note 73: Il est fâcheux que Paris ne possède pas un musée de

moulages des principaux détails de monuments religieux du moyen

âge. Les Anglais, mieux avisés, nous en ont donné l'exemple:

l'administration de Kensington a fait mouler en France un certain

nombre de nos stalles ayant trait à l'histoire des mœurs.]

[Illustration: Miséricorde de l'église

Saint-Gervais-Saint-Protais.]

En Angleterre, on trouve nombre de ces stalles représentant

plus particulièrement des scènes d'animaux imitant les actions

de l'homme. Rutter, dans son livre _Delineations_, cite les

miséricordes de l'église d'East-Brent (Somerset), de Stampford, de

Saint-Pierre de Northampton[74].

[Note 74: Voir quelques anciens dessins du monastère de

Sherbone, en Angleterre, dans les _Spécimens de sculptures

anciennes_, de Carter.]

Les accoudoirs et les miséricordes de la cathédrale d'Ulm, dont

les figures furent sculptées de 1469 à 1474 par Georges Surlin

(ou Syrlin), présentent une ornementation de végétaux, d'animaux

et d'êtres plus ou moins humains. De beaux ceps de vigne et des

tiges de houblon se marient avec des tournesols et des chardons

en fleur. A travers cette végétation luxuriante on voit ramper

des dragons, courir des chiens, bondir des lions, grimper des

écureuils et des singes, percher des coqs et des hiboux, voler des

griffons, planer des aigles. Des escargots se traînent sur des

feuilles de chou; des faces humaines font la grimace ou tirent la

langue. Au milieu de tout ce monde, naturel ou fantastique, une

femme échevelée lève ses jupons, un petit homme grotesque commet

une saleté; «mais, dit M. Didron, les indécences et les grimaces

sont en général plus rares que dans nos stalles de France[75].»

[Note 75: _Annales archéol._, t. IX.]

Il est d'autres stalles plus caractéristiques. Alors qu'éclate

la Réforme, l'Église sent le danger de pareilles doctrines

et, voulant lutter avec la violence de ses adversaires, elle

représente sur une stalle de Saint-Sernin de Toulouse le plus

grossier des animaux avec le nom du père de la secte calviniste.

CHAPITRE XVI

LA CATHÉDRALE AU MOYEN AGE

I

[Illustration]

Il peut paraître d'un double emploi de revenir une fois de plus

sur les cathédrales, après les avoir étudiées dans leur ensemble

et leurs détails.

La pierre n'a pas assez clairement parlé: elle balbutie et ne

tient pas le langage précis que je souhaite. J'ai soif pour mes

lecteurs comme pour moi d'affirmations et non de demi-aveux, de

faits positifs et moins confus. A chaque page de cet ouvrage et

à mesure que j'arrivais à la conclusion, je voyais poindre de

faibles lueurs, mais pas encore la lumière éclatante.

Sans fatiguer plus longtemps les lecteurs de mes inquiétudes, je

note la pensée sociale qui décida de l'érection des cathédrales;

et sans donner ce système comme absolu pour toute la France, on

peut regarder les cathédrales du Nord, au moyen âge, avec une

piété particulière, comme le souvenir le plus vivace élevé par

nos ancêtres. C'est le temple consacré à Dieu, c'est surtout la

maison commune de nos pères, l'endroit où furent consacrés leurs

droits civils, le tribunal épiscopal déjà plus équitable que la

juridiction seigneuriale.

«A la fin du douzième siècle, l'érection d'une cathédrale, dit

M. Viollet-le-Duc, était une protestation éclatante contre la

féodalité.»

La cathédrale semble en effet le signe visible et réel de

l'affranchissement des communes. Partout où les tours d'un

monument portent de grandes ombres, c'est que la commune a secoué

le joug féodal. La cathédrale, à cette époque, fut l'endroit où le

peuple croyait défendre son âme contre les entreprises du démon,

où il était plus certain de protéger son corps et ses biens contre

les exigences féodales, monastiques et séculières.

On voit quelques monuments consacrés au culte, surmontés de

tours crénelées qu'élevaient, dans de certaines circonstances,

les citoyens pour se défendre contre les seigneurs. Forteresse

religieuse contre forteresse civile, pourrait-on ajouter, si on

n'avait pas abusé de semblables affirmations.

Ce fut à cette époque que saint Louis, montant sur le trône,

trouva de fidèles alliés dans le clergé qui acceptait le principe

de l'autorité monarchique pour contre-balancer les priviléges

exorbitants des seigneurs féodaux et des abbés des grands

monastères: en toutes choses, ceux-ci réclamaient la part du lion.

L'érection des grandes cathédrales entre 1180 et 1240 fut donc,

ajoute M. Viollet-le-Duc, «l'expression d'un désir national

irrésistible[76].»

[Note 76: Il faudrait citer tout entier l'important chapitre

_Cathédrale_ du _Dictionnaire d'architecture_.]

Entre le douzième et le treizième siècle, le peuple trouva un

enseignement religieux et littéraire dans les cloîtres des

cathédrales, qui unissaient l'enseignement à la défense, la

défense au droit d'asile. De grandes pièces nues, carrées et sans

ornements, s'ouvraient sur les galeries à jour qui bordaient

le premier étage des nefs de certaines églises; là le peuple

emmagasinait des fourrages; les pèlerins et les voyageurs y

trouvaient asile. Le monument comportait l'hommage à Dieu, le

lieu pour abriter sa tête, l'endroit qui sert aux réjouissances;

sous les voûtes sacrées le peuple priait, se reposait et se

divertissait.

«Les cathédrales n'étaient pas seulement destinées au culte,

dit encore M. Viollet-le-Duc; on y tenait des assemblées, on y

discutait, on y vendait, et les divertissements profanes n'étaient

pas exclus.»

Si le peuple fit acte de piété en prêtant ses bras aux architectes

laïques qui élevaient ces grandioses monuments, on peut dire

qu'en même temps il songea à ses propres besoins; aussi il est

illogique le système actuel de restauration qui consiste à dégager

la cathédrale des ruelles et des petites maisons des alentours. On

comprend mieux en voyant ces humbles constructions quel effort fit

le peuple pour donner naissance à une architecture grandiose; on

sent quelle reconnaissance enflammait ces cœurs, qui faisait qu'à

l'heure dite naissaient du sein de petites gens de grands artistes

pour élever ces colosses de pierre.

II

Plus d'une fois j'ai regardé les cathédrales, cherchant le secret

de leur déroutante ornementation, et chaque motif que j'en

détachais pour éclairer mon texte semblait détaché d'une langue

inconnue.

Que penser d'une étrange sculpture, cachée dans l'ombre d'un

pilier de la cathédrale souterraine de Bourges? Peut-il se trouver

une imagination assez paradoxale pour déterminer la relation d'une

si énorme facétie avec le lieu où elle s'étale?

Je craindrais d'affirmer que ce sujet soit unique: il est rare

en tous cas et prête à penser, car quel est l'être grave qui,

s'arrêtant devant cette singulière ornementation d'une église, ne

réfléchira plutôt qu'il ne sourira?

Sans m'inquiéter des modifications produites par un fait isolé,

qui plus tard pourra être éclairci par la vue d'autres sculptures

du même ordre, je classerai le cul-de-lampe dans la famille des

Caprices individuels, d'accord avec un critique, qui me soumettait

l'explication la plus simple, c'est-à-dire une sorte de rébus

provoqué logiquement par l'emploi architectural de cette sculpture.

La question de Caprice et de Fantaisie, de Satire et de Caricature

a préoccupé d'ailleurs dans ces derniers temps les esprits

chercheurs, et un archéologue vendômois, M. de Salies, répondait

à plus d'une question en se la posant à lui-même dans un Mémoire

intéressant: _La représentation satirique a-t-elle existé dans les

monuments du moyen âge[77]?_

[Note 77: _Bulletin de la Société archéologique du Vendômois._

Vendôme, 1869, in-8 de 29 pages.]

[Illustration: Sculpture de la cathédrale souterraine de Bourges,

d'après un dessin communiqué par M. Bailly, architecte chargé de

la restauration du monument.]

Un numismate, M. L. Cartier, dans un discours prononcé en

1847 au Congrès scientifique de France, se demandait également

si, à mesure que le symbolisme écrit se développa, les artistes

le réalisèrent, si du langage et de l'écriture les images

passèrent dans l'art. M. de Salies reprend un à un les textes

des hagiographes, les discute en les confrontant avec les

monuments, et fait remarquer avec raison que le symbolisme qui

existait à l'état de doctrine n'eut qu'une faible part dans les

représentations peintes et sculptées au moyen âge.

Il tient ces images satiriques comme but de moralisation admis par

l'Église, comme un musée profane et sacré où les vertus et les

vices étaient sculptés en pleine lumière.

«Qu'on ne s'étonne donc plus, dit M. de Salies, de voir le

temple chrétien accueillir les représentations satiriques et ces

grandes masses de peuple qui se portaient sous ses voûtes. En

toute occasion, il fallait parler aux gens; il fallait, par la

sculpture, la fresque et le vitrail, flétrir ce qu'il y avait

d'exorbitant dans tel ou tel acte saillant de l'époque ou de la

localité, bafouer, stigmatiser tel ou tel personnage fâcheusement

connu. C'était la corrélation de ce qui se pratiquait dans un

autre ordre d'idées, lorsqu'on retraçait la figure des saints, des

bienfaiteurs de l'église ou de ses défenseurs.»

Quand les archives auront été fouillées plus profondément, que

la province aura publié un certain nombre de monographies, on

déterminera plus nettement la signification des figures satiriques

des églises, des monastères, des couvents qui se faisaient cette

guerre d'épigrammes.

Le clergé séculier était, au treizième siècle, en lutte ouverte

avec les grands monastères, qui jusque-là avaient concentré toute

la puissance ecclésiastique.

«Les couvents, dit M. de Salies, qui sentaient passer dans les

mains de l'épiscopat le pouvoir qu'ils lui avaient si longtemps

disputé, représentèrent jusque sur les vitraux des églises des

évêques emportés par le diable. Dans les églises séculières, on

leur répond en peignant ou sculptant des renards vêtus en moines

et prêchant des poules. On va plus loin: on représente des scènes

lubriques, dans lesquelles moine joue le rôle principal.»

Pour citer un exemple, Adam Châtelain, évêque du Mans, fait

défense à Pierre de Châtillon, titulaire de l'abbaye de

Gué-de-Launay, «de hanter ainsi que ses religieux, les cabarets,

brelans et autres lieux publics, à peine d'excommunication.»

Peut-être trouverait-on trace sur une église de Normandie, de

la représentation de Pierre de Châtillon et de ses compagnons,

les moines francs-buveurs, qui attiraient sur leur conduite les

foudres de l'évêque du Mans.

CHAPITRE XVII

DÉROUTE DU SYMBOLISME

[Illustration]

Le premier chapitre de cet ouvrage énonçait la vanité du

symbolisme. Il est utile qu'un des derniers soit consacré à sa

défaite. J'ai donné avec des preuves gravées les inductions et les

déductions si particulièrement ingénieuses des symbolisateurs;

il faut leur porter les derniers coups, montrer quelles fumées

remplissent leur imagination, et s'appuyer sur le terrain de la

réalité, le seul qui ne fonce pas sous les pieds.

Les défenseurs du symbolisme chrétien se trouvant parfois en face

de figures satiriques ou obscènes dont le sens est trop clair,

avouent alors qu'il y a «_aberration_ de la symbolique»; mais

d'habitude ils se piquent de ne jamais être pris sans explication,

et rappellent un certain Gobineau de Montluisant, gentilhomme

chartrain, qui avait appliqué aux sculptures de la façade de

Notre-Dame un système, suivant lui, fort ingénieux.

Ces sculptures étaient, disait-il, un hommage rendu à la science

hermétique du moyen âge.

Le triomphe de saint Marcel écrasant le dragon, bas-relief du

portail de droite, témoignait de la découverte de la pierre

philosophale. La gueule et la queue du dragon représentaient le

fixe et le volatil. Le Père éternel, étendant les mains vers

deux anges, c'était le Créateur tirant du néant le souffle

incombustible et le mercure de vie.

Voilà ce qu'avait trouvé Gobineau de Montluisant, à lui seul.

L'étymologie moderne, qui a fait irruption dans la langue

hébraïque, donne quelquefois des résultats semblables à ceux

obtenus par Gobineau de Montluisant. Je prendrai pour exemple

le mot _magot_; quoiqu'il ne soit pas employé habituellement en

archéologie, les révérends Pères Cahier et Martin s'en servent

pour désigner les figures grimaçantes qui se voient au haut des

églises.

«Magot vient de _magog_, disent-ils; c'est le _gog_ et le

_magog_ de l'Écriture sainte, mots mystérieux qui désignent les

auxiliaires de Satan contre Jésus-Christ. Ce mot _magog_ est

hébraïque...

«Les commentateurs de l'Écriture au moyen âge ont souvent observé

que, décomposé dans sa signification hébraïque, _magog_ signifie

_du toit_.

«Cette décomposition grammaticale se prêtait aux idées des

architectes chrétiens sur l'exacte traduction en langage

architectural du double sens moral et matériel que renferme le mot

_église_ pour les peuples catholiques.

[Illustration: Gargouille de l'abbaye de Saint-Denis (XIIIe

siècle).]

«Rapprochée d'un texte où saint Paul parle du démon sous le nom de

_prince de l'air_, cette expression hébraïque de _magog_ conduisit

à peupler de monstres fantastiques les chéneaux et la galerie

aérienne des églises. Là, ces magots, grimaçant du haut des toits

ou des clochetons, figurèrent les légions de l'ennemi du salut qui

planent sur la tête du fidèle pour l'écarter du droit chemin, et

contre lesquelles il n'est de vrai refuge ou de remède que dans

l'Église[78].»

[Note 78: _Mélanges d'archéologie, d'histoire et de

littérature_, par Ch. Cahier et A. Martin. In-4º, t. Ier.]

Le malheur est que cette science étymologique tombe devant une

observation faite par M. de Salies, qui a remarqué à l'église de

la Couture, au Mans, des corniches _intérieures_ garnies d'un bout

à l'autre de semblables magots. (Il en est de même, d'ailleurs,

dans un certain nombre d'autres monuments, où le magot fait

d'aussi singulières grimaces sur les piliers, dans les nefs ou les

chœurs des églises, qu'à l'extérieur.)

Un _magot_ sculpté à l'intérieur d'un monument ne signifierait

donc plus _du toit_; _magot_ ne dériverait plus de _magog_.

Accroc, d'un côté, à la manie hébraïsante de notre temps. Accroc,

de l'autre, au système du symbolisme néo-catholique.

La comparaison des monuments de diverse nature, la simplicité, le

terre-à-terre, si on veut, à la place d'imaginations compliquées,

l'ingénuité plutôt que l'ingéniosité des artistes du moyen âge

et de la Renaissance, m'empêchent de me rallier à la savante

interprétation proposée par les Pères Cahier et Martin.

Le magot-_gog_ me semble se rattacher au symbolisme quand même

de Gobineau de Montluisant; le magot-_magog_ fait pendant au

limaçon-_Christ_ de M. de Bastard.

Nous avons trop vécu, depuis une cinquantaine d'années, sous

l'influence des lourdes et épaisses imaginations de Creutzer.

Combien de travaux archéologiques sont-ils aujourd'hui déjà

démodés par l'abus de troublantes interprétations? Combien

d'importants ensembles négligés pour d'inutiles détails? Le besoin

d'expliquer, l'avidité de découvertes quelconques, la vanité

scientifique jointe à des tendances mystiques, ont favorisé le

développement d'un symbolisme à outrance toujours aux aguets, en

quête d'interprétations à tout prix.

Notre époque a soif de faits rationnels plus que de phrases.

S'entêter dans le symbolisme, c'est se refuser à voir, comme ces

figures de cathédrales qui se bouchent les yeux, semblant craindre

la réalité, la lumière.

[Illustration: Modillon du XIIe siècle.]

CHAPITRE XVIII

LES FOUS

[Illustration]

Histoire de la caricature au moyen âge et sous la renaissance · 第 9 / 13 段