contemplations; mais on s'aperçoit à l'état de son visage qu'il
est saisi d'une frayeur subite à la vue des monstres horribles qui
s'offrent à ses yeux. L'enfer n'en a jamais vomi de plus hideux.
Celui-ci a l'échine fortement élevée, baisse la tête, grince les
dents et s'apprête à dévorer la proie qui va s'offrir à lui.
Celui-là replie sous son ventre une énorme queue, qui se termine
en avant par une gueule de monstre marin. Un troisième, séparé
du précédent par une tête de femme couverte d'un long bonnet
flottant, a le corps d'un quadrupède, la tête, la poitrine et les
bras d'un homme: de son menton pend une barbe épaisse, qui se
divise en deux touffes et qu'il saisit à deux mains. Un quatrième,
semblable à une truie, joue de la cornemuse, tandis que ses petits
pendent à ses mamelles. Une tête d'homme, à longue chevelure et à
bonnet replié, termine cette rangée.
«A gauche se continue la suite des animaux grotesques. La marche
est ouverte par un quadrupède à longue queue, à la suite duquel
s'avancent un singe armé d'une énorme massue et un mammifère à
tête d'oiseau qui paraît vouloir s'élancer vers le ciel. Puis se
présentent successivement un énorme crapaud armé d'une cuillère
avec laquelle il puise dans une ample soupière placée devant
lui, une lourde vache jouant de la musette et un singe agitant
ses doigts sur les touches d'une vielle, dont il fait également
tourner la manivelle. Ces curieux musiciens ont à leur suite un
animal chimérique qui se replie sur lui-même et se présente aux
spectateurs dans une pose hideuse. Enfin vient la Mort, avec ses
traits horribles, couverte d'un ample manteau, et derrière elle un
griffon[69].»
[Note 69: _Bull. monument._, t. VIII, p. 9.]
Comme à Saint-Spire, une fille en habit de religieuse scie le
diable par le milieu du corps (voy. figure de la p. 104). Sur
une autre stalle, des ours dansent aux sons d'une musette dans
laquelle souffle un de leurs confrères.
L'abbé Barraud voit dans ces figures la personnification de
l'orgueil, de la volupté, de l'amour de la table, de la haine
et des plaisirs mondains. Pour moi, je viens de feuilleter une
fois de plus les Tentations et les Diableries du prédécesseur
de Breughel, Jérôme Bosch. Les compositions du vieux maître,
populaires au quinzième siècle, semblent l'alphabet dans lequel
étudièrent les imagiers.
L'application à un motif déterminé n'apparaît réellement que dans
les deux créations qui émurent le moyen âge et la renaissance,
c'est-à-dire le _Roman de Renart_ et _la Folie_ telle qu'elle
ressort des œuvres de Brandt et d'Érasme.
Habituellement, côte à côte des figures bibliques et profanes,
on remarque sur ces stalles des têtes de fous à bonnets ornés de
grelots; des évêques mitrés se mêlent sur les accoudoirs à des
animaux, des singes, des figures grotesques. Certains archéologues
regardent ces singuliers assemblages comme des allusions aux
vices du clergé; le comte de Soultrait pense, et je suis de son
avis, que ces représentations sont un souvenir des Fêtes de
fous[70]. La plupart du temps, de petites figurines ou des bustes
rappellent la _mère-sotte_ ou quelque personnage de ces cérémonies
burlesques.
[Note 70: _Bull. monument._, t. XVIII, p. 105-106.]
Parmi les curieuses stalles de Saint-Spire de Corbeil,
qu'heureusement Millin fit dessiner avant leur destruction, on
voyait un évêque tenant une marotte dans la main. C'est toujours
l'évêque des Fous.
[Illustration: Stalle de l'église Saint-Spire de Corbeil.]
Sur une autre miséricorde du même monument un personnage, coiffé
d'une sorte de chapeau à cornes, joue avec un homme à un jeu
appelé pet-en-gueule. Le mot dispense d'une analyse.
Quelques-uns de ces motifs traditionnels se représentent dans
divers monuments. A Saint-Spire, quatre rats grignotent un globe
surmonté d'une croix; d'autres rongeurs, dont on n'aperçoit
que les têtes et les queues, ont fait de ce globe une sorte de
fromage où ils se sont retirés. Dans la même série de stalles,
est représenté un homme coiffé d'un bonnet de docteur et dont
la figure expressive exprime la trace de pensées doctorales; ce
personnage porte sur son dos un globe semblable. Millin dit qu'il
existait dans l'église Saint-Jacques, à Meulan, un bas-relief
absolument identique, et le consciencieux archéologue ajoute:
«Sujets bizarres, qui sont autant d'énigmes, parce qu'on n'est pas
au temps où ils ont été exécutés.
[Illustration: Miséricorde de l'ancienne église de Saint-Spire de
Corbeil.]
Cet aveu de l'impuissance de l'archéologie à la fin du dernier
siècle ne se reproduirait guère aujourd'hui. Millin n'expliquait
peut-être pas assez; nous expliquons trop quelquefois, dissertant
à l'infini sur des sujets d'une médiocre importance. Cependant
cette stalle symbolique a besoin d'être élucidée; elle se
trouve dans diverses autres églises, et je partage l'opinion de
Duchalais, qui, dans un article plein de sens[71], voyait dans
les rats grignotant le globe les vices qui rongent le monde et
finissent par le détruire.
[Note 71: _Revue archéologique_, 1848.]
Si on ajoute à ces sujets divers des représentations de métiers
de l'époque: apothicaire, porteur de bois, moissonneur, berger,
tailleur de pierre, boulanger, alchimiste, etc., il sera facile
de se faire une idée du répertoire des tailleurs de poupées dans
les églises. Presque partout, en province, les sculpteurs en bois
répètent les mêmes motifs facétieux et satiriques ayant trait
aux mœurs. Paris offre seul quelques dissemblances, les ouvriers
flamands n'y ayant sans doute pas exercé leur industrie.
Je note, parmi les curiosités de l'ancienne église des Mathurins,
une stalle représentant un vieillard tournant un tournebroche
qui porte un morceau de viande dont l'homme recueille la graisse
avec un pochon; sous la table est caché un enfant qui veut goûter
au jus. Détail de mœurs moins comique que le suivant, décrit par
Millin, qui s'étonne de le rencontrer dans le lieu saint: «Un
fabricant de parchemin à qui le diable montre le cul.»
Les artistes du quinzième siècle n'avaient pas notre délicatesse.
Luthériens et papistes ont autrement insulté le diable.
L'église des Saints-Gervais-et-Protais, dont les stalles offrent
certaines analogies avec celles de Rouen, en possède quelques-unes
d'un profane encore plus vivement accusé.
Sur une miséricorde des basses-formes un Fou folâtre avec une
femme, dont la robe est retroussée. «Triste allégorie montrant le
dénûment des vertus et la bassesse des habitudes,» dit à ce propos
un archéologue[72]. Je crains bien que M. Troche, auteur de cette
interprétation, ne soit souvent irrité par la vue de semblables
sujets dans les cathédrales.
[Note 72: _Revue archéol._, 9e année, 1853.]
Une autre stalle de la même église représente une femme nue dans
un bain; un homme se déshabille, de la main caresse le menton
de la femme, et sans plus de façons entre dans sa baignoire. M.
Troche croit qu'il s'agit d'un mari qui, en compagnie de son
épouse, se livre à un rafraîchissement hygiénique.
Je ne sais pourquoi l'idée d'un galant s'est présentée
à mon esprit. Et cependant, comment l'église des
Saints-Protais-et-Gervais a-t-elle pu accueillir la mise en scène
d'une semblable aventure?
Des miséricordes de la même église, les unes personnifient des
martyrs et des évangélistes; les autres consistent en animaux et
en masques capricieux de truie, de sirène, de chien, de vieillard,
de lion, de jeune fille et d'aigle; mais, comme dans les monuments
décrits plus haut, une partie des stalles est consacrée aux divers
corps de métiers: cordonniers, rôtisseurs, bateliers, etc.
Cette scène de bains ne serait-elle pas la représentation d'un
intérieur de baigneur à la fin du quinzième siècle? C'étaient
habituellement des maisons mal famées; elles sont signalées
par les anciens chroniqueurs comme des lieux de rendez-vous,
semblables à ceux qui existent encore actuellement à Berne. Il se
peut que les artistes inconscients, qui naïvement taillaient les
stalles des églises, ayant à faire figurer le baigneur parmi les
corps d'états, n'aient pas trouvé mieux, pour peindre ce qui se
passait dans ces endroits, que de mettre en lumière une baignoire,
une jeune dame et son heureux soupirant.
Le même archéologue qui a étudié particulièrement les stalles
de Saints-Gervais-et-Protais donne encore la description d'une
miséricorde de la même église: «Un fou sans gêne, coiffé du
capuchon à oreilles d'âne, pousse l'oubli de la décence jusqu'à
venir se poser, pour satisfaire dame nature, devant la porte
d'une maison habitée. A la fenêtre du rez-de-chaussée se montre
un personnage indigné qui tenait probablement un objet menaçant;
mais un pudique ciseau a profondément labouré cette grossière
composition due aux mains naïves de nos ancêtres[73].»
[Note 73: Il est fâcheux que Paris ne possède pas un musée de
moulages des principaux détails de monuments religieux du moyen
âge. Les Anglais, mieux avisés, nous en ont donné l'exemple:
l'administration de Kensington a fait mouler en France un certain
nombre de nos stalles ayant trait à l'histoire des mœurs.]
[Illustration: Miséricorde de l'église
Saint-Gervais-Saint-Protais.]
En Angleterre, on trouve nombre de ces stalles représentant
plus particulièrement des scènes d'animaux imitant les actions
de l'homme. Rutter, dans son livre _Delineations_, cite les
miséricordes de l'église d'East-Brent (Somerset), de Stampford, de
Saint-Pierre de Northampton[74].
[Note 74: Voir quelques anciens dessins du monastère de
Sherbone, en Angleterre, dans les _Spécimens de sculptures
anciennes_, de Carter.]
Les accoudoirs et les miséricordes de la cathédrale d'Ulm, dont
les figures furent sculptées de 1469 à 1474 par Georges Surlin
(ou Syrlin), présentent une ornementation de végétaux, d'animaux
et d'êtres plus ou moins humains. De beaux ceps de vigne et des
tiges de houblon se marient avec des tournesols et des chardons
en fleur. A travers cette végétation luxuriante on voit ramper
des dragons, courir des chiens, bondir des lions, grimper des
écureuils et des singes, percher des coqs et des hiboux, voler des
griffons, planer des aigles. Des escargots se traînent sur des
feuilles de chou; des faces humaines font la grimace ou tirent la
langue. Au milieu de tout ce monde, naturel ou fantastique, une
femme échevelée lève ses jupons, un petit homme grotesque commet
une saleté; «mais, dit M. Didron, les indécences et les grimaces
sont en général plus rares que dans nos stalles de France[75].»
[Note 75: _Annales archéol._, t. IX.]
Il est d'autres stalles plus caractéristiques. Alors qu'éclate
la Réforme, l'Église sent le danger de pareilles doctrines
et, voulant lutter avec la violence de ses adversaires, elle
représente sur une stalle de Saint-Sernin de Toulouse le plus
grossier des animaux avec le nom du père de la secte calviniste.
CHAPITRE XVI
LA CATHÉDRALE AU MOYEN AGE
I
[Illustration]
Il peut paraître d'un double emploi de revenir une fois de plus
sur les cathédrales, après les avoir étudiées dans leur ensemble
et leurs détails.
La pierre n'a pas assez clairement parlé: elle balbutie et ne
tient pas le langage précis que je souhaite. J'ai soif pour mes
lecteurs comme pour moi d'affirmations et non de demi-aveux, de
faits positifs et moins confus. A chaque page de cet ouvrage et
à mesure que j'arrivais à la conclusion, je voyais poindre de
faibles lueurs, mais pas encore la lumière éclatante.
Sans fatiguer plus longtemps les lecteurs de mes inquiétudes, je
note la pensée sociale qui décida de l'érection des cathédrales;
et sans donner ce système comme absolu pour toute la France, on
peut regarder les cathédrales du Nord, au moyen âge, avec une
piété particulière, comme le souvenir le plus vivace élevé par
nos ancêtres. C'est le temple consacré à Dieu, c'est surtout la
maison commune de nos pères, l'endroit où furent consacrés leurs
droits civils, le tribunal épiscopal déjà plus équitable que la
juridiction seigneuriale.
«A la fin du douzième siècle, l'érection d'une cathédrale, dit
M. Viollet-le-Duc, était une protestation éclatante contre la
féodalité.»
La cathédrale semble en effet le signe visible et réel de
l'affranchissement des communes. Partout où les tours d'un
monument portent de grandes ombres, c'est que la commune a secoué
le joug féodal. La cathédrale, à cette époque, fut l'endroit où le
peuple croyait défendre son âme contre les entreprises du démon,
où il était plus certain de protéger son corps et ses biens contre
les exigences féodales, monastiques et séculières.
On voit quelques monuments consacrés au culte, surmontés de
tours crénelées qu'élevaient, dans de certaines circonstances,
les citoyens pour se défendre contre les seigneurs. Forteresse
religieuse contre forteresse civile, pourrait-on ajouter, si on
n'avait pas abusé de semblables affirmations.
Ce fut à cette époque que saint Louis, montant sur le trône,
trouva de fidèles alliés dans le clergé qui acceptait le principe
de l'autorité monarchique pour contre-balancer les priviléges
exorbitants des seigneurs féodaux et des abbés des grands
monastères: en toutes choses, ceux-ci réclamaient la part du lion.
L'érection des grandes cathédrales entre 1180 et 1240 fut donc,
ajoute M. Viollet-le-Duc, «l'expression d'un désir national
irrésistible[76].»
[Note 76: Il faudrait citer tout entier l'important chapitre
_Cathédrale_ du _Dictionnaire d'architecture_.]
Entre le douzième et le treizième siècle, le peuple trouva un
enseignement religieux et littéraire dans les cloîtres des
cathédrales, qui unissaient l'enseignement à la défense, la
défense au droit d'asile. De grandes pièces nues, carrées et sans
ornements, s'ouvraient sur les galeries à jour qui bordaient
le premier étage des nefs de certaines églises; là le peuple
emmagasinait des fourrages; les pèlerins et les voyageurs y
trouvaient asile. Le monument comportait l'hommage à Dieu, le
lieu pour abriter sa tête, l'endroit qui sert aux réjouissances;
sous les voûtes sacrées le peuple priait, se reposait et se
divertissait.
«Les cathédrales n'étaient pas seulement destinées au culte,
dit encore M. Viollet-le-Duc; on y tenait des assemblées, on y
discutait, on y vendait, et les divertissements profanes n'étaient
pas exclus.»
Si le peuple fit acte de piété en prêtant ses bras aux architectes
laïques qui élevaient ces grandioses monuments, on peut dire
qu'en même temps il songea à ses propres besoins; aussi il est
illogique le système actuel de restauration qui consiste à dégager
la cathédrale des ruelles et des petites maisons des alentours. On
comprend mieux en voyant ces humbles constructions quel effort fit
le peuple pour donner naissance à une architecture grandiose; on
sent quelle reconnaissance enflammait ces cœurs, qui faisait qu'à
l'heure dite naissaient du sein de petites gens de grands artistes
pour élever ces colosses de pierre.
II
Plus d'une fois j'ai regardé les cathédrales, cherchant le secret
de leur déroutante ornementation, et chaque motif que j'en
détachais pour éclairer mon texte semblait détaché d'une langue
inconnue.
Que penser d'une étrange sculpture, cachée dans l'ombre d'un
pilier de la cathédrale souterraine de Bourges? Peut-il se trouver
une imagination assez paradoxale pour déterminer la relation d'une
si énorme facétie avec le lieu où elle s'étale?
Je craindrais d'affirmer que ce sujet soit unique: il est rare
en tous cas et prête à penser, car quel est l'être grave qui,
s'arrêtant devant cette singulière ornementation d'une église, ne
réfléchira plutôt qu'il ne sourira?
Sans m'inquiéter des modifications produites par un fait isolé,
qui plus tard pourra être éclairci par la vue d'autres sculptures
du même ordre, je classerai le cul-de-lampe dans la famille des
Caprices individuels, d'accord avec un critique, qui me soumettait
l'explication la plus simple, c'est-à-dire une sorte de rébus
provoqué logiquement par l'emploi architectural de cette sculpture.
La question de Caprice et de Fantaisie, de Satire et de Caricature
a préoccupé d'ailleurs dans ces derniers temps les esprits
chercheurs, et un archéologue vendômois, M. de Salies, répondait
à plus d'une question en se la posant à lui-même dans un Mémoire
intéressant: _La représentation satirique a-t-elle existé dans les
monuments du moyen âge[77]?_
[Note 77: _Bulletin de la Société archéologique du Vendômois._
Vendôme, 1869, in-8 de 29 pages.]
[Illustration: Sculpture de la cathédrale souterraine de Bourges,
d'après un dessin communiqué par M. Bailly, architecte chargé de
la restauration du monument.]
Un numismate, M. L. Cartier, dans un discours prononcé en
1847 au Congrès scientifique de France, se demandait également
si, à mesure que le symbolisme écrit se développa, les artistes
le réalisèrent, si du langage et de l'écriture les images
passèrent dans l'art. M. de Salies reprend un à un les textes
des hagiographes, les discute en les confrontant avec les
monuments, et fait remarquer avec raison que le symbolisme qui
existait à l'état de doctrine n'eut qu'une faible part dans les
représentations peintes et sculptées au moyen âge.
Il tient ces images satiriques comme but de moralisation admis par
l'Église, comme un musée profane et sacré où les vertus et les
vices étaient sculptés en pleine lumière.
«Qu'on ne s'étonne donc plus, dit M. de Salies, de voir le
temple chrétien accueillir les représentations satiriques et ces
grandes masses de peuple qui se portaient sous ses voûtes. En
toute occasion, il fallait parler aux gens; il fallait, par la
sculpture, la fresque et le vitrail, flétrir ce qu'il y avait
d'exorbitant dans tel ou tel acte saillant de l'époque ou de la
localité, bafouer, stigmatiser tel ou tel personnage fâcheusement
connu. C'était la corrélation de ce qui se pratiquait dans un
autre ordre d'idées, lorsqu'on retraçait la figure des saints, des
bienfaiteurs de l'église ou de ses défenseurs.»
Quand les archives auront été fouillées plus profondément, que
la province aura publié un certain nombre de monographies, on
déterminera plus nettement la signification des figures satiriques
des églises, des monastères, des couvents qui se faisaient cette
guerre d'épigrammes.
Le clergé séculier était, au treizième siècle, en lutte ouverte
avec les grands monastères, qui jusque-là avaient concentré toute
la puissance ecclésiastique.
«Les couvents, dit M. de Salies, qui sentaient passer dans les
mains de l'épiscopat le pouvoir qu'ils lui avaient si longtemps
disputé, représentèrent jusque sur les vitraux des églises des
évêques emportés par le diable. Dans les églises séculières, on
leur répond en peignant ou sculptant des renards vêtus en moines
et prêchant des poules. On va plus loin: on représente des scènes
lubriques, dans lesquelles moine joue le rôle principal.»
Pour citer un exemple, Adam Châtelain, évêque du Mans, fait
défense à Pierre de Châtillon, titulaire de l'abbaye de
Gué-de-Launay, «de hanter ainsi que ses religieux, les cabarets,
brelans et autres lieux publics, à peine d'excommunication.»
Peut-être trouverait-on trace sur une église de Normandie, de
la représentation de Pierre de Châtillon et de ses compagnons,
les moines francs-buveurs, qui attiraient sur leur conduite les
foudres de l'évêque du Mans.
CHAPITRE XVII
DÉROUTE DU SYMBOLISME
[Illustration]
Le premier chapitre de cet ouvrage énonçait la vanité du
symbolisme. Il est utile qu'un des derniers soit consacré à sa
défaite. J'ai donné avec des preuves gravées les inductions et les
déductions si particulièrement ingénieuses des symbolisateurs;
il faut leur porter les derniers coups, montrer quelles fumées
remplissent leur imagination, et s'appuyer sur le terrain de la
réalité, le seul qui ne fonce pas sous les pieds.
Les défenseurs du symbolisme chrétien se trouvant parfois en face
de figures satiriques ou obscènes dont le sens est trop clair,
avouent alors qu'il y a «_aberration_ de la symbolique»; mais
d'habitude ils se piquent de ne jamais être pris sans explication,
et rappellent un certain Gobineau de Montluisant, gentilhomme
chartrain, qui avait appliqué aux sculptures de la façade de
Notre-Dame un système, suivant lui, fort ingénieux.
Ces sculptures étaient, disait-il, un hommage rendu à la science
hermétique du moyen âge.
Le triomphe de saint Marcel écrasant le dragon, bas-relief du
portail de droite, témoignait de la découverte de la pierre
philosophale. La gueule et la queue du dragon représentaient le
fixe et le volatil. Le Père éternel, étendant les mains vers
deux anges, c'était le Créateur tirant du néant le souffle
incombustible et le mercure de vie.
Voilà ce qu'avait trouvé Gobineau de Montluisant, à lui seul.
L'étymologie moderne, qui a fait irruption dans la langue
hébraïque, donne quelquefois des résultats semblables à ceux
obtenus par Gobineau de Montluisant. Je prendrai pour exemple
le mot _magot_; quoiqu'il ne soit pas employé habituellement en
archéologie, les révérends Pères Cahier et Martin s'en servent
pour désigner les figures grimaçantes qui se voient au haut des
églises.
«Magot vient de _magog_, disent-ils; c'est le _gog_ et le
_magog_ de l'Écriture sainte, mots mystérieux qui désignent les
auxiliaires de Satan contre Jésus-Christ. Ce mot _magog_ est
hébraïque...
«Les commentateurs de l'Écriture au moyen âge ont souvent observé
que, décomposé dans sa signification hébraïque, _magog_ signifie
_du toit_.
«Cette décomposition grammaticale se prêtait aux idées des
architectes chrétiens sur l'exacte traduction en langage
architectural du double sens moral et matériel que renferme le mot
_église_ pour les peuples catholiques.
[Illustration: Gargouille de l'abbaye de Saint-Denis (XIIIe
siècle).]
«Rapprochée d'un texte où saint Paul parle du démon sous le nom de
_prince de l'air_, cette expression hébraïque de _magog_ conduisit
à peupler de monstres fantastiques les chéneaux et la galerie
aérienne des églises. Là, ces magots, grimaçant du haut des toits
ou des clochetons, figurèrent les légions de l'ennemi du salut qui
planent sur la tête du fidèle pour l'écarter du droit chemin, et
contre lesquelles il n'est de vrai refuge ou de remède que dans
l'Église[78].»
[Note 78: _Mélanges d'archéologie, d'histoire et de
littérature_, par Ch. Cahier et A. Martin. In-4º, t. Ier.]
Le malheur est que cette science étymologique tombe devant une
observation faite par M. de Salies, qui a remarqué à l'église de
la Couture, au Mans, des corniches _intérieures_ garnies d'un bout
à l'autre de semblables magots. (Il en est de même, d'ailleurs,
dans un certain nombre d'autres monuments, où le magot fait
d'aussi singulières grimaces sur les piliers, dans les nefs ou les
chœurs des églises, qu'à l'extérieur.)
Un _magot_ sculpté à l'intérieur d'un monument ne signifierait
donc plus _du toit_; _magot_ ne dériverait plus de _magog_.
Accroc, d'un côté, à la manie hébraïsante de notre temps. Accroc,
de l'autre, au système du symbolisme néo-catholique.
La comparaison des monuments de diverse nature, la simplicité, le
terre-à-terre, si on veut, à la place d'imaginations compliquées,
l'ingénuité plutôt que l'ingéniosité des artistes du moyen âge
et de la Renaissance, m'empêchent de me rallier à la savante
interprétation proposée par les Pères Cahier et Martin.
Le magot-_gog_ me semble se rattacher au symbolisme quand même
de Gobineau de Montluisant; le magot-_magog_ fait pendant au
limaçon-_Christ_ de M. de Bastard.
Nous avons trop vécu, depuis une cinquantaine d'années, sous
l'influence des lourdes et épaisses imaginations de Creutzer.
Combien de travaux archéologiques sont-ils aujourd'hui déjà
démodés par l'abus de troublantes interprétations? Combien
d'importants ensembles négligés pour d'inutiles détails? Le besoin
d'expliquer, l'avidité de découvertes quelconques, la vanité
scientifique jointe à des tendances mystiques, ont favorisé le
développement d'un symbolisme à outrance toujours aux aguets, en
quête d'interprétations à tout prix.
Notre époque a soif de faits rationnels plus que de phrases.
S'entêter dans le symbolisme, c'est se refuser à voir, comme ces
figures de cathédrales qui se bouchent les yeux, semblant craindre
la réalité, la lumière.
[Illustration: Modillon du XIIe siècle.]
CHAPITRE XVIII
LES FOUS
[Illustration]